LA VIE A I* À II 1 S
Ce qui est mort, encore un coup, c'est l'Exposition. J'irai la revoir, même quand on la démolira, comme on irait revoir une femme aimée même à la Morgue* Maison ne parlera plus (Telle, Et on ne retrouvera plusses palais et ses fontaines lumineuses que dans les apothéoses des revues de fin d'année* Nous aurons du moins la consolation d’échapper aux phrases toutes clichées qui ont fait le fond même de la conversation de certains causeurs habitués aux opinions toutes mâchées:
— Ah ! le Petit Palais 1 Je ne veux voir que le Petit Palais ! Je ne sors pas du Petit Palais l
— L’Exposition ?. t . Il iTy a que les tapisseries du Pavillon espagnol !
On pouvait, cet été, nourrir facilement une conversation ou plutôt avoir Pair d’une personne extrêmement informée avec deux simples petites phrases exclamatives :
— Ah ! le Petit Palais! Les Tapisseries!.,.
Et:
— « Quo Vadis » ? Si j'ai lu « Quo Vadis »? Oh 1 il y à là un Pétrone L**
Cet « H y a un Pétrone! » tenait lieu de tout. Ah ! ce Pétrone!... Il suffisait de dire ces cinq mots en faisant les yeux blancs pour être dans la note et on n’avait même pas besoin d’avoir lu l'admirable roman de Sienkiewîca. Absolument comme il était inutile d’avoir vu rExposition, quand on pouvait répondre: « Il n'y a que les tapisseries de l’Espagne! »
Tout cela est déjà loin, très loin, bien que ce soit d’hier. On oublie un peu Pétrone maintenant et môme
la cour délicieuse comme un patio d’Alcazar sévîllan, de l'exquis Petit Palais, 11 est certain qu'il y a quelque chose de changé ii Paris: les cochers vous offrent des voitures et remplacent la surdité par le sourire. Puis le Parisien semble respirer. Le Parisien, que le baron Ifaussmann comparailà un nomade, est, au contraire, le plus casanier des hommes, Il lient à ses habitudes ; et qu'il soit du Marais ou du Boulevard, ou de la plaine Monceau, ii entend ne pas être dérangé dans su façon de vivre. S’il est snob il tient à son snobisme. S il est coutumier de telle promenade habituelle, il y tient comme M, Bèrgeret peut tenir au Mail planté d'ormes. Les tramways électriques et les automobiles qui modifient et décuplent l'existence, auront, par exemple, rencontré chez les Parisiens pur-sanglesplus profondes résistances. Le Parisien contemple ces énormes machines emportées à travers ses rues comme le paysan breton regardait passer à travers ses champs de blé noir La première loeomitive en croyant voir elle le démon de feu prédit par l'enchanteur Merlin, Je sais des Parisiens que îe cornet des tramways a chassés de Paris, Ces Pamiensdà prirenL dèsîe début, l'Exposition en grippe. C'était pour eux la grande gêneuse. Ils lircnL chorus lorsqu’on leur dit qu'elle n’était pas prête et ils ne lui pardonnèrent point, tout d'abord, de garnir de plâtre leurs talons et de leur faire desbottfnes toutes blanches. Maintenant les Parisiens, qui avaient pris peu à peu l'habitude de ces féeries imaginées spécialement pour eux par des magiciens de ia science — fêtes de nuit, illuminations, cortèges — les Parisiens qui ne s'étonnaient
la vif; a PAim*
de rien, qui trouvaient toutes simples ces merveilles vont la regretter, Imposition, et la vie de Taris leur paraît déjà si fade sans la grande kermesse tant raillée qu’ils se disent déjà, le plus naturellement du monde :
— Que pourrait-on bien inventer pour animer Paris,
&u printemps prochain?
Alors, Paris, pour scs derniers jours, s’en est « fourré jusque-là » comme un enfant gourmand et il a eu, on peut le dire, la boulimie de l’Exposition Universelle, Et durant ce dernier dimanche, brumeux le matin et, le soir, doucement ensoleille; dans un brouillard léger, envolé, au crépuscule, comme une fumée,'chacun a revu les coins préférés, refait la promenade accoutumée, traversé la me d'Alger, les cours tunisiennes, les pavillons de lin do-Ch inc ; contemplé les Africains frileux, pareils à des fantômes dans leurs burnous de poils de chèvre, — les Chinois eu robes claires auprès de leurs laques et de leurs paravents, les Japonais dans leur jardin aux chrysanthèmes encore délicieux malgré l'impression de gelée rapide et le je ne sais quoi de défrisé de ces chevelures de Heurs, Pour la dernière fois des ombrelles de femmes ont frappé le gong rouge abandonné par les Tonkinois, Pour la dernière fois on a écouté le nasillement des fl êtes arabes, regardé cette Algérie factice qui donnait, aux jours de soleil, Pirapression de la vie; pris le thé de Ceylan sous te regard de velours des Cinghalais un peu anémiés par la « purisme » ; acheté quelque renard argenté chez les Sibériens ou quelque pipe de Boukhara, dans l’Asie russe; cueilli furtivement, dans
les parterres duTrocadéro, quelque fleur qui se desséchera dans un vieux livre ; dil adieu du regard à cette fantastique cité blanche qu’on apercevait du haut des marches du Palais et qu’on va abattre. Plâtre et ciment; — demain poussière !
Et puis, ou est revenu chez soi, au crépuscule, tandis que, comme un suprême accompagnement, 5 éteignaient, là-bas, dans le lointain, les derniers accords de la « Valse Bleue ». Pais, dans le silence du dernier soir, le coup de Canon de la Tour Eiffel a retenti, cette fois comme un glas. Coup de canon des heures de fôte. Dernier coup de canon de la Paix. Au siècle futur qui commence dans quarante-huit jours, n’aura-t-al pas pour réponse le premier coup de canon de la Guerre ?
Quoi qu’il en soit, reprenons, chacun dans notre coin, notre tâche accoutumée. L'Exposition fui pour plusieurs une ouvrière d'oubli, une consolatrice, et c’est pourquoi ceux-là l'aimèrent. Elle masquait les réalités. Le décor s’enfonce dans la trappe. Le mur du fond apparaît. C’est là devant qu’il faut vivre. Et, la vie de Paris ou plutôt la Vie, la vie qu’aimait, célébrait, goûtait, un Renan, le plus souriant en apparence et le plus laborieux eu réalité et le plus attristé des hommes, la vie est assez intéressante pour se passer des fééries et des auréoles lumineuses lorsqu’elle a — viatiques éternels — pour stimulants les devoirs et le travail.
Je sais des délicats qui trouveront que la causerie, aujourd’hui, tourne au sermon. Le chroniqueur de Wakefield est, après tout, une variété de gazeticr.
« Souriez et effeuillez les roses de Pæstum ! » lui dirait gaiement un compagnon épicurien. « Laissez les homélies il l’archevêque de Grenade I » Et peutêtre ce philosophe au front ceint de fleur est-il dans la vérité delà vie. Ah! ce Pétrone h*.