‹ La vie à Paris, 1900Chapitre 38 sur 46 · DRAME PARISIEN · texte numérisé non relu

DRAME PARISIEN

20 novembre f900.

La maison est d'aspect médiocre, avec une petite porte basse ouvrant sur un étroit corridor où, dans l’ombre, on aperçoit les premières marches de l'escalier où la pauvre femme fnl tuée* Cette partie de la rue de Provence n'a rien de l'apparence bourgeoisement cossue qui (il de ce coin de Paris, jadis, un quartier à la mode, avec Mural, Régnault de Saint- Jean d'Angel y, Hoffmann, Garnier-Pagès l'Ancien pour habitants- Des gargotes, de petites boutiques sombres, des bd têts bizarres. Et, là, plus blanche, la maison du meurtre où sc lit, sur une pancarte, cette annonce : « Modes* Deuil », avec te nom de la modiste* Tout le drame parisien tient dans ces deux mots» C'est l'antithèse* et il y a la comme une prédestination : « Deuil h* Non loin d'ici, rue Saint-Lazare, dans la

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maison où fut, il a quelques années, assassinée une malheureuse fille soumise dont on n f a pas retrouvé le meurtrier, ne lit-on pas, sur la porte enchère, ce nom; « Matar », qui, en espagnol, veut dire; « tuer»? Le hasard a de ces ironies qui ne signifient rien, mais qui étonnent*

Je sais des mondaines qui ont voulu voirie logis où Mme de Cornulier a été frappée. Le « drame de la rue de Provence », comme on dit, a ému profondément la société parisienne. Il pose une fois de plus l'éternelle question pourtant résol ne ce me semble : « Le mari jaloux a-t-il le droit de tuer, et Othello a’èst-il pas un assassin vulgaire? » La réponse n’est point douteuse. Othello, dépouillé de ses vêtements brochés d'or, est une simple bute brute, et j'ajonte qu'il est un parfait imbécile en accusant aussi légèrement la douce Desdémone. C'est une sensation très vive que j’éprouvais pendant les répétitions du drame de Shakespeare, lorsque le très grand tragédien qui étudiait Othello* étranglait sa femme dans un vieux décor de tous les jours, sans aucun des mirages de la peinture et de la lumière électrique; j'avais — en voyant cet homme en veston étouffer, cette femme en robe de ville — la sensation que j assistais à un fait-divers sinistre dans quelque chambre d'hôtel de La Chapelle ou des Batignolles, Et toute la poésie shakespearienne avait beau faire, la réalité sans phrase était là, plus révoltante encore que douloureuse ; un assassin étranglait une malheureuse. Venise disparaissait* La bestialité du fait se dressait, féroce. On avait envie d'aller chercher le commissaire.

La meurtrier de l’autre jour a demandé, en voyant sa victime à ses pieds, non pas un commissaire, mais un prêtre. Puisqu’il avait la foi, ce notait pas un prêtre pour l’agonisante, c’était un coule se ur pour lui-même dont il avait besoin, A quoi bon ce chapelet trouvé dans ses poches, ù côté du « surin » aiguisé, s’il ne se souvenait pas — lui chrétien — de la parole évangélique devenue la formule même de la pitié humaine : « Tu ne tueras point » ?

a Tu ne tueras point 1 » Rien ne prévaut contre ce mot d'ordre essentiel, que Tolstoï étend jusqu’à ceux qui portent les armes, ce qui est encore bien para' doxal, « Aon, tu ne tueras point! » même si Desdémone est coupable, et le Christ a jeté le cri de pardon jusque devant la femme adultère: « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre ! » Le Décalogue et l’Évangile iont bons à relire et seraient meilleurs à pratiquer*

Mais je sais bien : — la passion parle, elle rugit plutu t, et, voile sanglan t, monte aux yeux, enveloppant, cachant la vérité de sa tache rouge* Ainsi, raisonnent ceux qui excusent, ceux qui expliquent* Il n’y a pas d’explication à donner* Othello est un simple fou furieux. Encore Othello, épileptique, est-il d’une autre race et d’une autre époque, et n’y a-t-il point de règlements de comptes entre sa femme et lui. 11 pense à ses étendards déchirés, à ses clairons qu’il n’entendra plus ; les questions d’argent n’ont jamais troublé son ménage* El dans notre société moderne, les contrats, les avoués, les signatures, les séparations de biens, toute la procédure qui est notre vie de

tous les jours, l'argent, Sa Majesté V Argent, donne, au contraire, à tous ces drames un caractère spécial qui tient plus du réalisme de Balzac, ce Shakespeare du Code, que de la pourpre du grand Wilh Othello, d'ailleurs, n'a pas d'enfants et il n'y avait point de « Gazette des Tribunaux » à Venise au temps de Brabantio. C’est le journal, ici, qui m'attriste* La chronique d’un jour reste éternelle et, plus tard, il y a de petits êtres, à qui l'on dit aujourd'hui, tout simplement : « Votre maman est morte », qui voudront savoir comment est morte cette mère, et qui le sauront par co livre aux millions de feuillets de notre histoire quotidienne qui s'appelle le journal. Ils auront grandi, ils auront vieilli, et, un jour, quelque main bienveillante ira rechercher — pour la leur faire connaître li la veille d'un bonheur, car il est toujours des gens pour envier et gâter le bonheur des autres ■— le compte rendu du drame ou les débats du procès, et les innocents connaîtront alors avec épouvante cette vérité qu’on peut leur cacher aujourd’hui, puisqu'ils sont petits.

C'est pour eux, c’est pour ces chers êtres en deuil que l’homme qui voulait tuer aurait dû se rappeler la parole éternelle : « Tu ne tueras point ! » Ces jaloux et ces forcenés qui souffrent et se déchirent oublient toujours les enfants, qui ont à porter dans l’avenir le poids des tragiques aventures. Je sais un homme qui, plus d’une fois en sa vie, reçut la nouvelle que tel ou tel collectionneur très zélé voulait republier le compte rendu du procès célèbre où, jadis, en un drame pareil au drame de la rue de Provence, celui dont il

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porte te nom avait donne la mort à la plus sainte, à la plus exquise, à la plus vénérée des femmes. Il se trouve des curieux pour évoquer ces passés de douleurs et pour demander aux enfants s'il ne leur serait [ms agréable, pourtant, qu’on gardât le silence. Ah 1 les malheureux qui vivent du malheur des autres 1 L’étre affolé qui prend un couteau ou un revolver pour faire, comme il dit, justice, ne songe-t-il pas, une minute, à l’héritage qu’il laisse à ses petits ? Et quelle raison peut-il invoquer qui n’aille pas directement contre lui-même ? Si la femme a failli, c’est lui qui publie violemment la faute. H souligne en traits de sang. Au contraire, si la jalousie fait fausse route, — comme dans le meurtre d’une femme irréprochable, — que dire de cette épouvantable erreur, de cet Othello hypnotisé par on ne sait quel soupçon, poussé vers le meurtre — le meurtre pour le meurtre par on ne sait quelle démence ?

U y a dans Shakespeare un trait particulièrement beau. Lorsque le Mure u tué, il parle encore de sa femme; puis un éclair traversant son cerveau troublé, obtus plutôt, il s’interrompt : « Ma femme? Quelle femme? Je n’ai plus de femme ! » Ce réveil de la conscience chez le meurtrier, le dramaturge l’a admirablement saisi, et sous une autre forme, celui de l'appel à des étrangers pour <t relever cette femme », nous Lavons retrouvé dans le drame de l’autre jour. Mais il faut avouer que le théâtre et les tragédiens nous habituent un peu trop a ces dénouements sanglants' et faciles. On tue beaucoup au théâtre, ût les dramaturges sont ceux des hommes qui pratiquent le

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moins la loi suprême : « Tu ne tueras point 1 » Ils tuent des fantômes, mais ils tuent. Ils apprennent l’art d'en finir par le meurtre. Puis, après lavoir enseigné, ils s'en repentent, et le même homme, qui a armé le pistolet du comte de Lys laisse tomber des lèvres de Tarn irai, clans « Monsieur Alphonse », de saisissantes paroles de pardon et de pitié : « Être pensant et agissant, relève-toi, créature de Dieu 1 »

C’est qu'après avoir été instinctif et avoir écrit du théâtre pour du théâtre, Alexandre Dumas fils voulut devenir, devint moraliste et évangélisa à son tour. 11 releva la femme tombée, il défendit la femme accusée, U se fit l'apôtre même de la femme et c'est le Féministe que René de Saint-Marceaux montrera à Paris lorsqu'il aura achevé l'admirable monument du maître, Dumas ne faisait exception que pour la « guenon du pays de Nod », — celle qu'il condamnait à mort eu disant au désolé qu'elle faisait souffrir : « Tue*la î » Mais il avait trop d'esprit pour ne pas comprendre que la sélection est difficile et qu'on ne saurait reconnaître à des signes absolument certains qu'une femme est, oui ou non, une guenon du pays de Nod, A ce compte, une femme qui ne vous aime plus deviendrait facilement pour celui qu'elle délaisse ou qu'elle congédie la guenon digne du châtiment final. Tout Dépit amoureux risquerait de se transformer en une abominable tragédie, et Alceste, au lieu de la menacer simplement, poignarderait ou étranglerait immédiatement Célimène.

Le plus simple est de s'en tenir à l'oubli et au mépris quand le cœur ulcéré se refuse au pardon. D ail-

leurs, Fauteur de P « Affaire Clemenceau » après avoir, enseigné Tari de tuer une femme infidèle avec un couteau h papier, avait-appris Fart de dénouer les situations inextricables en s’associant a la bienfaisante campagne de M* Naquet en faveur de la loi du divorce. Et puisque le divorce existe, puisque deux créatures gui ne peuvent s’accorder ne sont pas indissoluble^ ment unies Fune à l'autre, esl-cc que le fameux et sinistre: « Tue-la » est encore de mise? El-ce qu'on va s'entre-tuer encore lorsqu'on peut se fuir?

Oh 1 j'entends, oui ? j'entends encore le mot éternel, j allais dire le refrain : la passion K..

— Et si j'aime cette femme ? Et si je ne veux pas vivre à l'idée qu'elle sera ou qu'elle est à un autre?

Alors, mon cher monsieur, vous avez à bonne portée une toute autre cible à atteindre que la femme innocente* La pitié du prêtre vous donnera tout aussi bien peut-être, à la grande rigueur, l'absolution pour un suicide que pour un assassinai, et vous n'aurez du moins, disposé que de votre propre existence. Le revolver n est pas nécessairement inventé pour tirer sur les autres. Mais là encore, le « Tu ne tueras point j> doit retentir aux oreilles du malheureux insensé. Tu ne tueras poinï, même toi-même I Tu vivras pour ceux que Lu as condamnés à vivre! Tu supporteras l'existence pour ceux à qui tu l'as donnée! Tu ne dois pas léguer cette lugubre image, uu cadavre, fût-il le tien, à tes enfants I

Parbleu, il serait trop facile souvent d'en finir avec une ou deux cartouches! La vie est plus impérieuse que cela. Ce sont ses souffrances qui l'ennoblissent. Si

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elle n'était composée que de joies, elle serait bientôt avilie, sans compter qu’on finirait par la regretter un peu trop* La passion soit. Vive la passion! Elle est la mère des chefs'd'oeuvre. Mais le devoir, l'humble, le quotidien, l’ennuyeux, le lourd, le terrible devoir a aussi sa grandeur, et il u inspiré les grands dévouements, qui sont, eux aussi, des chefs-d’œuvre en action*

A vrai dire, ce n’est pas exiger d'un père un dévouement bien grand, que de lui imposer qu'il vive ; — qu'il vive pour ses enfants* 1/existence, môme dans la souffrance mais profonde et cou rage usementsupportée, cela n'est point aussi dramatique sans doute qu'un coup de revolver, et les reporters judiciaires y trouvent beaucoup moins de copie. Mais — et le <t mais « est partout, a la fois consolant et mélancolique, dans les choses humaines — « mais » c'est la loi commune, et les petits, les innocents, ont le droit d'imposer qu'on s'y résigne pour eux-memes. De quel droit les priver de la tendresse maternelle ou de l'appui d'un père ?

Ah ! les pauvres petits qui auraient pu apprendre par la « manchette» d'un journal, le malheur dont ils venaient d'être frappés, et qui, dans quinze ans, — dans vingt ans que sais-je? — pourront lire cette sinistre histoire sous ces Litres, qui, en elfet, attirent le public : « Drame mondain, » « Drame parisien, » Je ne songe qu T h eux* Je les plains plus encore peut-être que La pauvre victime. Je me rappelle cette scène on dans les <* Effrontés » d’Augicr, le journaliste véreux Vernouillet apporte la vieille gazette où le fils va

rencontrer le compte rendu du procès de son père, et quand ses yeux Font vu, ce spectre du passe, le fils s'écrie :

— 1842 . J'avais cinq ans \

Ah ! pensez à ces fils, songez h vos enfants, pour eux travaillez sans doute ; mais oubliez aussi, mais souffrez, mais pardonnez t El qu T esL-ee que vos colères atrocement absurdes, et vos fureurs, et vos brutalités sinistres, lorsque — comme dans le drame de la rue de Provence, — Modes et Deuil — vous n'avez même rien b pardonner?

5 décembre LÎHKK

M. Georges Berger, député dé Paris, vient d'aborder dans son Rapport sur les B eaux-A rts une question essentiellement parisienne. De ce rapport môme, qui est des plus remarquables, il ne m'appartient point de parler, puisque je ne saurais plaider « prô dornû ». Mais il tir est bien permis de dire que l’artiste très averti et le Parisien très érudit qu’est M* Georges Berger a touché avec beaucoup de sûreté h divers points dignes d'attention et que ce rapport restera- Il est éloquent et il est pratique.

11 signale et souligne un danger dont Paris ne semble guère se douter, et qui existe. G’est que la saison d’hiver pour les théâtres, la « season », comme on dit à Londres, devient d’année en année plus difficile, et cela par suite d'une modification inévitable dans la

manière de voyager. Les mœurs changent. Lorsque viennent les premiers froids, en elTet, Nice et le Littoral prennent immédiatement pour les imaginations des êtres frileux l’aspect de paradis ensoleillés. Partir ! On ne songe qu’à partir î La mer bleue a des attractions de sirène. Même si Von grelotte là-bas, — car on y frissonne souvent, — on a hâte de s’enfuir. Le boulevard paraît pénible. Le sleeping-car a des tentations irrésistibles. Comme Mignon, on rêve du pays où fleurit l’oranger et ailles citrons frais rendent les ongles roses,

EL les Parisiens partent. Ils partent pour le Midi, après avoir le plus longtemps possible séjourné dans leurs terres, prolongé la saison d’été jusqu’à la saison de la chasse. Le temps n’est pas loin où ces Parisiens pur sang n’auront plus qu’un pied-a-terre à Paris, Du reste, plus nous allons et plus les gens qui peuvent vivre libres, au lieu de dépenser leurs revenus sur place les sèment, de ville en ville, en voyage. On a calculé que le nomade qui passe son année à faire le tour du monde n’a pas plus déboursé d’argent, au boul de Pan, que s’il était resté au logis* H a donné aux stewards des paquebots* aux contrôleurs des wagons-lits ou aux garçons d’hôtel ce qu’il eût donné à sa cuisinière et à son valet de chambre. Au total, la somme est la même.

Ce sont les Américains et aussi les Anglais qui ont mis k la mode cette existence cursive. Le « summum » de la vie moderne, le « comble », si vous voulez,, est de n’avoir pour tout bagage dans la vie que son sac de nuit et d’emporter sa demeure avec soi, comme la

LA VIE A PVhlS.

tortue su carapace. Seulement, l’homme moderne est le contraire de la tortue : il va très vite, et ce siècle aura été le siècle de la Locomotion. La guerre, réternelle guerre adcvoré bien des existences depuis cent ans. L'homme aura dévoré encore plus de kilomètres et décuplé par là. sa vie. Mais il est certain que si le monde en sa diversité y gagne ; si les coins inexplorés jadis reçoivent dès voyageurs fréquents ; si Von va maintenant à Geylan comme on allait jadis à Lyon, et si partir pour îc Japon n’a pas plus d’importanceqû© de partir pour Bruxelles — les grands centres, les foyers d’attractions, les villes qui absorbaient à elles seules les curiosités universelles finiront par y perdre quelque chose. L'homme n’a plus de cité préférée : il a devant lui le monde, et le monde lui paraît déjà trop étroit.

Les Parisiens j'entends les Parisiens non attachés à Paris par la nécessité — les Parisiens privilégiés — pouvaient autrefois se terrer dans leur maison de campagne ou faire leurs malles pour Saint-Raphaël ou Monte-Carlo aux premières brumes humides ; ils étaient remplacés par des étrangers qui, en se rendant au littoral méditerranéen, s’arrêtaient au boulevard ou rue de la Paix et comblaient les vides. Il y avait autrefois deux grandes arrivées d’étrangers dans notre Paris durant Phi ver ; Tune au début de la saison, P autre à la fin. En se rendant à Nice, on faisait halte chez nous. Ün y faisait halte encore en revenant de la Corniche. Avec quelle assurance parfaite un auteur

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