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dramatise pouvait-il dire, en ce temps-là, lorsque sa pièce se soutenait encore pendant les derniers jours de mars :
— Nous allons « remonter » bientôt. Nous aurons t« les retours de Nice! »
Il n'y a plus de « retours de Nice », ou il y en a moins. Les chemins de fer en sont la cause. Àutre^ fois, les voyageurs russes et allemands allant dans le Midi passaient nécessairement par Paris. Maintenant, les trains rapides, les trains de luxe partent de Saint- Pétersbourg, prennent en hâte aux stations des touristes d'Allemagne et vont droit a Nice « en moins de temps, dit M* Berger, qu’ils n’en mettaient autrefois pour venir à Paris ». Adieu donc les « pour Nïeo » et les « retour de Nice ! » C'est une constatation qu’a faite, le premier, M. Gailhard, en étudiant les recettes de l’Opéra : les spectateurs russes et allemands allant à Nice étaient la règle, autrefois ; aujourd’hui, ils sont 1 exception. Ils « brûlent » Paris; ils ne s’y arrêtent plus. Ils sont pressés. Ils vont tout droit au pays bleu par Yintimilîe et tout droit aussi, quittant Beaulieu ou Monaco, rentrent chez eux après Phi ver.
C’est toute une clientèle de moins pour les théâtres t pour les hôtels, pour la vie de luxe de Paris, Et, tandis que les chemins de fer, trop directs (et comment s’étonner qu'on fasse des trains directs?) mènent ainsi les voyageurs par le plus court chemin à travers l’Europe, il arrive que la saison de Londres, cette « season » dont je parlais, se prolongé outre mesure, ou, plutôt, est avancée de plus d’un mois, comme une aiguille sur un cadran. Londres est le mouvement
même, et l’cclat et le fourmillement durant cette <* season », après laquelle il semble torpide et vide* Rien ne peut rendre Tin te nsi té de vie de ses promenades, de ses parcs, de ses théâtres, pendant celte étonnante « season »* Il nous prend nos acteurs; il expose les tableaux de nos peintres ; il est le mouvement et il a La lièvre* Et la « season » jadis, y commençait en juin, dans les premiers jours de juin seulement, les Anglais donnant Ace paroxysme de vie, d’ailleurs harassant, une période assez courte. Aujourd’hui, îe nombre des concerts, des exhibitions, des attractions, des réunions, ayant augmenté, la saison de Londres commence plus tôt, Dès le 1 er mai elle s’ouvre, avec les premières feuilles, cette saison de plaisir, de tapage et de luxe, dont Oscar Wilde, mort misérable en un coin de Paris, fut le héros, une année. Il s’ensuit que les Anglais mondains qui, après avoir humé le soleil de Nice pendant les mois de givre, venaient se reposer à Paris avant de repasser le détroit, se bâtent, au contraire, vers Douvres ou Newhaven, afin d’arriver à Londres pour le début de la saison* Leur halte dans Paris, leur séjour a Paris, sont supprimés. De la promenade des Anglais à llyde- Park ils rentrent directement chez eux, comme d’un bond.
C’est une modification profonde dans les mœurs, et, au point de vue économique, une perturbation dans le budget îles théâtres parisiens, des théâtres d’opéra surtout* Paris, voilà le fait, n’est plus une station d’hiver. C’est une ville où l’on passe, ce n’est plus une ville ou l’on séjourne* M* Gailhard le disait
nettement à M. Berger : « Le mois de mai était jadis un des meilleurs de Tannée ; ce n'est plus rpTun mois ordinaire, «
11 faut donc que Paris s’habitue à vivre de Paris, et qiTaussi Lien il fasse « quelque chose » et « beaucoup » de choses pour les Parisiens. Nous avons vécu durant des années sur cet espoir, rêve réalisé pour les uns T rêve déçu pour les autres : T Exposition. Elle a disparu, il faut donner à Paris d'autres motifs de voyage pour les étrangers, d’autres causes d’attraction pour les provinciaux.
Je voudrais que, tous les ans, quelque grande manifestation très spéciale et très importante, — exécution de quelque œuvre musicale, exposition de quelque coin de France, ou d’une colonie française, ou d'une branche encore d'industrie ou d’art, — quelque « clou d’or » accrochât l'attention publique. Prenons-y bien garde : la décentralisation d'art enlèvera, d’année eu année, a Paris, un peu de son prestige, si Ton ne risque pas quelque puissant effort nouveau. Toutes ces très intéressantes représentations provinciales, à Orange, à Béziers, à Bussang, ailleurs encore, sont autant de petites saignées qui prennent à Paris quelques gouttelettes de ses veines. La vie du théâtre semble, en été, se transporter hors des fortifications. EL plus nous irons plus ces manifestations artistiques se multiplieront. Le Aord suivra le Midi; on jouera, quelque jour peut-être, un mystère du moyen âge dans les ruines de Jumièges comme on joue une tragédie grecque à Orange. H faut que Paris veille et les Arènes de LuLèee, où le spectacle paraîtrait grêle, ne
peuvent lutter contre toute cette décentralisation estivale*
EL — ce qui est terrible — c'est que ce Paris, qui doit se préoccuper à la fois et de la concurrence d’été, et de ia diminution du nombre de ses hôtes en hiver, n’en est pas moins encore, et n'en sera pas moins toujours, le but éclatant, éblouissant, le phare aveuglant vers lequel se dirigent les ambitieux de tous pays, venanL se cogner lu aux vitres du feu tournant, comme les mouettes de la mer qui s’y cassent le bec ou s’y brisent la télé* De partout on accourt vers Paris qui se peuple d’ « arrivistes n et de « déracinés », alors qu’il se dépeuple de consommateurs. La proportion est mathématique* L'ai'iluenee des passants qui payent semble diminuer ; celle des débarqués de province — de province et de l’étranger — augmente. C'est l’Eldorado, Paris, c’est le Kiondyke pour tous les appétits et toutes les illusions. Les chemins de fer jettent, tous les matins, au gouffre, un tas de pauvres diables hypnotisés, qui viennent grossir le nombre des déclassés, amoureux de la misère apportant leur chair au charnier.
Vainement leur dit-on que l’existence est dure en ce grand Paris ; que la moindre motte de terre y est disputée avec une âpreté d’Àpaehe; que la maison natale, sons les pommiers normands on les mûriers de Provence, vaut mieux que la vie de hasard dans la mansarde froide, a Batignollcs ou rue Saint-Jacques. Ils n’écoutent pas, ils viennent. Ils accourent N'ontils pas le droit d’avoir leur part de gloire? Pourquoi, d’autres étant arrivés, — et de ces tristes arrivistes,
que M. Edmond Desehaumes a. si vivement* si remarquablement, Fait vivre dans son excellent et très intéressant roman nouveau, F « Auteur Mondain », — oui, pourquoi, eux aussi, n’arriveraient-ils pas ?
Je recevais, il n’y a pas trots jours, la lettre d’un brave garçon qui, sans me connaître, m'annonçait qu’après avoir lutté longtemps contre la volonté de sa famille, il avait eniin triomphé de cette résistance , et que, quoique n’ayant jamais joué la comédie, il prenait le train pour venir débuter, tout droit, h la Comédie-Française* le seul théâtre que lui permissent ses parents!..* Ne croyez pas que cette missive soit exceptionnelle. Tout le inonde rêve tout, et « la vitesse » étant l'idéal de nos essoufflements, tout le monde veut arriver avec la rapidité vertigineuse dé Fautomobile* De là la formidable poussée de tous les appétits vers ce Paris dont les trains de luxe de Pétcrsbourg à Nice et l’ouverture de la saison londonnienne vident peu à peu i escarcelle. Et si le nombre , des clients qui réclament le droit de vivre augmente ainsi chaque année, tandis que diminue celui des clients d’une autre sorte, —* ceux qui apportent « les moyens » de vivre, —on se demande ce que deviendra la grande ville, anémiée dam coté, pléthorique de Fautre*
Je crois bien qu’au bout du compte la compensation, chère aux disciples d’Azaïs, triomphera. La farouche sélection du sort a raison, hélas, des « arrivants » lorsqu’ils n’ont ni la robustesse des forts ni la ruse des a arrivistes » ; et quanL à Paris, c’est à lui de trouver dans son merveilleux génie l’art de retenir
LA VIE A PÀFUS.
l’attention du monde. Il est toujours la ville sans pareille, généreuse lorsqu’il faut saluer un K Niger vaincu, aimable lorsqu’il est question de donner aux travailleurs de l’univers un rendez-vous pareil à celui de cet été, ingénieux dans ses trouvailles et de bonne humeur encore malgré ses haines politiques. Quel beau rôle d’initiateur d’art cl de maître de maison annuel ü aurait a jouer s’il voulait ne se préoccuper que de son génie cordial et puissamment artiste 1 11 forcerait peut-être les Busses en route pour le Midi à faire escale ici comme par le passé et un rapporteur du budget des Beaux-Arts n’aurait plus, comme îe très éclairé M, Georges Berger, à tenir compte de la durée de la Saison anglaise ou des traîne de luxe de Pétersbourg pour étudier la situation de l’Opéra et à signaler aux théâtres les points noirs de l’avenir. Nous perdons chaque jour dans nos discussions de l’énergie, de l'électricité vitale inutilement dépensées. Unis, et cherchant ensemble les moyens d’assurer à la cité l’éclat qu’elle mérite —et qu’elle garde, en vérité — quels résultats donneraient nos efforts I 11 faut se déshabituer de l’affaiblissement que causent peu à peu, les querelles stériles. C'est bien assez de subir les tristesses, les pertes et les deuils qu’apporte le malheur !
Le président Krilger* — À P-École des beaux-arts* — L’oncle Paul et ses photographies* — L’homme tel qu*il est — Un regard, — Souvenir des Polonais. — La justice des foules, — Garihaldi et RorsuU; à Londres* — Le ColonelChabert en IH7Ü.
— Artilleurs boers, — Une tragédienne allemande à Paris* — Mme Marie Itarkany et la Jeanne $Arc de Schiller* — Acteurs allemands en 1857, — De l'esprit nouveau, — M* de Munster-
— Les brevetés de Paris* — Sada Yacco, — Mme Wiehe, — Henri Slenkiewîqz* — Le romancier parisien de 1900. — Un Polonais. — Châteaux eu Pologne et châteaux en Espagne. — Les sienkiewicztes. ■— Arthur Sullivan. — Chateaubriand et Lamartine, — Quo vadis ? — La petite étoile.
7 décembre 1900*
Je viens d’entendre parler allemand à Paris sur un théâtre des Champs-Élysëeset hollandais dans la salle de l’École des beaux-arts et, ici et là, on a célébré la France* Au théâtre Marigny, Mme Marie Bârkany jouait Die Jungfrau von Orléans ; au quai Mu laquais, le président Kroger venait saluer le monument élevé à Yilleb ois - Mare uil.
Cette cérémonie de deuil et de glorification à la fois
LA VI i: A L'A lits.
avait sa grandeur et je ne doute point que quelqu’un de ces chaleureux jeunes peintres des ateliers de notre École n'en fasse un saisissant tableau. Voilà pour nos futurs prix de Rome du modernisme tout nouveau, du modernisme héroïque. Je contemplais et étudiais la physionomie du président Krüger tandis que M, Berthoulal lui parlait éloquemment au nom du comité. Le grand vieillard, debout, enveloppé dans sa houppelande garnie de fourrures, sa figure émergeant du haut collet, écoutait, pensif, ces paroles où, dans une langue étrangère, on célébrait le dévouement de son pays. 11 tenait à la main — une large main gantée de peau rougeâtre — son chapeau recouvert d’un crêpe devant limage de l'officier français mort pour la cause du Transvaal et son regard, son ce il profond, pensif, son œil bleu enfoncé dans l'arcade sourcilière, tantôt se tournait vers la Gère sculpture de M. Yerïet, tantôt, au contraire, s'évadant en quelque sorte, semblait suivre au loin quelques visions du passé, revoir les sombres journées vécues là-bas ou chercher dans une évocation intime les visages de ceux qui combattent toujours et font le coup de feu encore pour l'indépendance de la patrie.
Ce regard, fixe et triste, du président Krüger, je ne l'oublierai jamais. Je n'oublierai pas ce vieillard à la stature colossale, cette face énergique e! volontaire qui n'est pas sans douceur et diffère si étrangement de ces portraits d’ « homme des bois » que nous donnent de lui les lithographies et meme les épreuves photographiques. Le nez est gros; les dessous des yeux sont gonflés, la peau est hélée ; des mèches
rebelles tombent* grises et rudes, sur le front et semblent vouloir rejoindre le collier de barbe qui se hérisse sous le menton. L'ensemble paraît fruste et semblerait brutal, n'était cet œil songeur, cet œil mélancolique, ce regard empli d'au-delà qui contemple a la fois, dirait-on, des tombes et des étoiles.
Et ce qui est frappant dans ce visage — après le front, un de ces larges fronts qui faisaient dire à Chateaubriand revenant de visiter Béranger ; « J’ai déjà remarqué que l T avenir appartient à ces fronts démocratiques » — ce qui est caractéristique, c'est la lèvre inférieure, qui tombe, comme lassée, méprisante ou plutéL désespérément triste. Là esL L’expcession même, définitive, de ce visage pétri de force et de bonté mâle. Cette lèvre douloureusement plisséc, cette moue de dédain et de mélancolie, je les connais, je les ai déjà notées : c’est la lèvre de Machiavel, dont le buste admirable m attirait aux Uffizzr ; c’est la lèvre de Littré continuant la lecture de quelque livre de science pendant les séances de la Chambre, de Littré levant la tête un peu lorsque quelque parole tombée de la tribuhe déchaînait dans rassemblée un tapage, puis reprenant son livre et continuant à lire avec le même pli de cette inoubliable lèvre*
Le président Krüger a cette lèvre-là. Il laisse, sa lourde tête légèrement penchée sur l'épaule, errer son regard sur les hommes et les choses et sa songerie reste profonde, car il songe à ceux qui sont morts, à ceux qui meurent encore. Deux fois dans ses discours de mercredi dernier, à l'Ecole des beaux-arts, il a répété ces mots en hollandais : « Je suis profondément
triste*.. » Les acclamations de ces jeunes gens groupés, serrés sur les marches, les vivais de la foule entassée sur le quai ne l’ont point tiré de sa mélancolie* La voix du vieillard était ferme sans doute, gutturale, mais avec una expression de prière et comme d'un pasteur — je répéterai le mot — familier et simple, parlant de üau-delà* Cesl que c’est bien aussi de V « au-delà » qu T il est question dans ces harangués* Le vieillard implore secours pour la patrie perdue* Et le spectacle est poignant du vaincu qui passe et va demander ainsi, par les chemins, la sympathie des peuples*
Cette s y mpalhie, j am ai s 1 a Fr anc e n e 1 ’a m ar c h an d ce aux vaincus* Que de fois, dans notre enfance, nous at-on parlé de l'arrivée de ces Polonais exilés que nos parents allaient autrefois attendre à la diligence lorsque de la frontière ils arrivaient dans nos villes. On se pressait, les mains tendues, les yeux en larmes, pour emmener chez soi un Polonais et lui faire conter ses campagnes. Les héroïsmes d’une comtesse Plater emplissaient les journaux et inspiraient les poètes. On se coûtai t alors du chapska des patriotes polonais comme on se pare aujourd’hui du chapeau de feutre bossue des combattants boers. Puis, des années après, les gens d'esprit raillaient ceux qu’avaient acclamés les gens de cœur et le mot de Gozlan faisait fortune : a Un homme que ses malheurs ont rendu polonais*.. » ] I y aurait à écrire un livre bien curieux et qui serait profond sur les variations de Pentliousiasme* Ce qu’on peut dire, c’est que l’instinct de la foule ne se trompe jamais à de certaines heures* Ce qu’elle salue,
ce n'est pus seulement un homme qui passe, c'est un peuple qui meurt et ne veut pas mourir. Lorsque k.ossuth, après L’ap pu rente agonie de sa Hongrie, ou Garibaldi, après ses batailles, se montrèrent à Londres, Londres acclama comme deux souverains les deux vaincus, La chemise rouge de « Garibaldi » soulevait de plus frénétiques hourras que les uniformes mêmes d’un Haveloek, des généraux de l’armée des Indes, Il y a partout, il y aura toujours une conscience publique. Et dans ce même Londres, en 1810, après nos revers, quelle émotion j éprouvais à entendre le public applaudir nos soldats, à P rincess' Théâtre, dans un d rame, le Colonel Chaber/^ok l’on criait : « Vive la France ! » et où Ton voyait passer, chargeant à Eylau, les cuirassiers du héros de Balzac 1
Ils ont été, il sont héroïques, ces Boers qui, dans cette guerre, ont fait des prodiges. Un officier d’artillerie me disait qu ils ont osé ce que les plus audacieux n’imagineraient point : par exemple, lorsque les Anglais, devant un mouvement ofiensir, ne pouvant emmener les canons boers, les laissaient, eneloués, que faisaient les artilleurs improvisés du Transvaal? Ils coupaient les canons, les brisaient du côté de la gueule et du côté de la culasse ; puis, avec ce tronçon de pièces, avec ce tube d’acier, avec ce débris, ce moignon de canon, Us continuaient à combattre, ils continuaient à tirer au risque de tout faire éclater, de se faire sauter eux-mêmes î C’est là un trait entre mille. Et ce sont ces mille traits de dévouement, de bravoure et de foi qui s’incarnenl pour la foule dans la haute figure de l’Oncle
Paul- Le vieillard apparaît et un seul cri t un immense cri le salue : « Vive Krügerî » Mais la face pensive garde son même regard mélancolique sous les mèches 1
de cheveux gris tordues et vigoureuses; la lèvre tombe, pareille à celle de 1-amer Florentin, et le président dit des mois comme celui-ci : « N emporte rai-je de mon voyage que des acclamations ? »
C’est quelque chose vraiment que l’acclamation des Êtres simples qui ne voient en ce monde que le droit, la justice dos bonnes gens et lu patrie du charbonnier, maître chez soi. C’est quelque chose que l’accta- 1
mation des peuples.
La tragédienne allemande — hongroise plutôt et jouant en allemand — qui vient nous faire entendre les œuvres de Schiller et de Gœthe, n’a dil qu’à ces vivats saluant le président Krtiger, la force de pouvoir 1 jouer la Pucelle- d'Orféans y l’autre soir.
Elle me contait avec infiniment d’émotion l’aYfenture, dans un enlr’actc, parmi les bousculades inévitables de la plantation d’un décor improvisé*
Mme Barkany a été obligée de tout surveiller et de tout faire*
a Pas de décors- Comment représenter le portail de la cathédrale de Reims 1 ? El les costumes, qui sont neufs, oui, tous ces costumes, un à un je les ai composés, fait tailler, revus moi-même. Au dernier moment, au moment de jouer, les pages du roi de Franco n’avaient pas de chaussures ! J'ai téléphoné en hâte*
On me les a apportées* Voici leurs souliers blancs*
Maïs quelles angoisses î Ce matin, brisée de fatigue, je ne savais si je pourrais jouer et mon médecin me prescrivait le repos. Absolument, J’étais désespérée. Tout a coup, sous mes fenêtres, j'entends un bruit énorme, les cris d’une roule, ,1e me lève avec peine et je regarde au-dehors. C’était Krüger qui passait. C’était Krüger qui saluait la statue de Jeanne d’Arc. J’habite l’hôtel R e gin a nt cette statue de Jeanne est là, sous mes fenêtres, J’éprouvai une émotion profonde. Moi aussi je saluai Krüger. Alors, ce fut fini. J’étais guérie, j’avais repris tout mon courage, a Le ciel m T a promis un signe ! » dit Schiller* Krüger saluant Jeanne d’Arc c’était ce signe-là! EL j'ai pu avoir la joie, l’honneur de faire entendre les vers de Schiller à Paris ! »
Mme Marie Barkany disait tout cela avec beaucoup de bonne grâce, en souriant, dans le brouhaha du changement, portant l’armure de cette Jeanne que Schiller, en sa « tragédie rowtanf.it/uc » fait si étrangement mourir sur un lit de drapeaux. Mais Schiller, citoyen du monde, ne faisait-il point parler le pore de la Pueelle d’Orléans, comme si le brave homme fût sorti d'une séance du club des Jacobins? « Oui, chers voisins, aujourd’hui nous sommes encore Français, citoyens libres et maîtres du sol antique que nos pères ont labouré 1... »
Je ne crois pas qu’une troupe allemande ait joué à Paris (en exceptant Mme Agnès Sonna, l’an dernier) depuis que Mme Brun in g et Mlle Ledner vinrent, l'une de Vienne, l’autre de Berlin, jouer en ïHol dans la s ail e des Folies -N ou ve 11 e s, au j our d ' h u i th éêt re D éj azet,
LA VIE A PAHIS.
boulevard du Temple* C’était eu plein été et les Folies- Nouvelles, habituées aux opérettes d’Hervé; entendaient t étonnées, les comédies de Mo sent h al et les drames de Kolzebue. Mme Bruning fut très applaudie dans les Oiseaux de passage. EL quel succès encore dans les Viennois à Berlin î Depuis 18o7, Paris a, au point de vue matériel et au point de vue moral, terriblement changé et Ton pouvait croire qu’une troupe allemande y serait difficilement écoutée. Non pas. Mme Barkany joue /'Vtttôf, elle jouera Mntjtfa et on va l’applaudir, Gœthe et Sudermann n’ont rien a voir avec Frédéric-Charles. L'autre soir,pourtant, j’ai bien senti que j’étais d’une génération grisonnante en entendant dans une pièce fort gaie, du reste, et très spirituelle, jouée sur un agréable théâtre, une femme du inonde murmurer en nir- Lant avec un soupirant, et cela tout simplement, naturellement; h On dit que vous traitez les femmes à la alita ni * Il était facile de mettre: à la hussarde* Mais ^expression eût paru sans doute parfaitement banale, IL faut du nouveau. « Traiter les femmes à la uhlanl » Mon vieil ami et compagnon du siège de Paris, le sergent HûÛ\ qui m’invite à aller dimanche célébrer les morts de Champigny— où il risqua sa vie et fut fait prisonnier — le sergent Hoir, s'il écoutait îes nièces nouvelles, ne comprendrait pas très bien cet esprit-là. Et il aurait raison.
M. de Munster qui, dit-on, prend sa retraite après bien des années de Paris, a connu un temps où les
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relations élaienlplus difficiles qu'aujourd'hui avec les Parisiens. Il se tirait de là situation avec beaucoup de bonne grâce. Ce grand vieillard maigre et de façons gentilhommesques avait pour mission d’atténuer les angles, « C'est avec lui toujours que les rapports sont les plus faciles » r me disait mon ami Tirard, alors président du conseil. M. de Munster était et est à la fois très poli et très politique. Il avait fini par être, comme on dit, une figure parisienne et pour un diplomate comme pour un artiste, c'est là le grand succès.
Ce Paris a tant de prestige encore, quoi que ces détracteurs en puissent dire, qu’il est comme la ville où se sacrent et se consacrent les réputations. Depuis M. d'Annunzio jusqu'à Sada Yacco il en fut ainsi. La comédienne japonaise n'en pouvait croire ses oreilles lorsque les Parisiens commencèrent à l'applaudir chez la Loïe Fui 1er. Elle avait à peu près végété en Amérique, ou elle dansait dans les entractes, jusqu'au jour où un imprésario de son mari lui conseilla de faire des pièces pour elle. G 1 était à Boston. La fortune commençait là à lui sourire. Mais lorsqu’à Paris les premiers bravos retentirent, les vrais bravos éclatants, les rappels, les ovations, Mme Sada Yacco, inquiète, sc demandait:
— Les Parisiens se moquent-ils de nous?
Réellement elle n’était pas certaine de la sincérité du succès. Elle avait peur. Ces Européens sont si narquois ! Aussi, lorsqu’elle fut assurée de la qualité même dis bravos, elle n eut qu’une idée : retourner au Japon, rapporter au Japon, les lauriers de Paris! Ou la voulait à Londres, à Bruxelles, partout. Elle
eût fait triomphalement son tour d’Europe. Non, non, non, ia petite Sacîa Yaoco, line comme un nelzské, avait hâte de se montrer à ses compatriotes dans tout Fécial d’un « retour de Paris » — comme on dirait d’un bon vin : retour des Indes.
On la cherchait pour signer des engagements, ça et là. Elle était déjà en mer. Elle voguait vers Yokohama où elle pourra sur ses affiches mettre : « Sada Yacco, parisianisme par la gloire. Brevetée par Paris L. »
Et il est à noter que, de plus en plus, Paris adopte et acclame les exotiques, que ce soit cette charmante Mme Charlotte Wiehe, la blonde Danoise,ou M. Henri Sienkiewiez. On ne serait pas complet dans un tableau de Paris si ion ne constatait la vogue éclatante et comme boulevardière de Sienkiewiez, après Tolstoï. Oui, ce qui aura été « très parisien », cette aimée, c’est un romancier polonais. Notre cher ami Charles Edmond eût été heureux de ce réveil [de lame d'une nation par le livre et il nous eût dit que l’heure arrive toujours des réactions certaines et des revanches inévitables. Réaction de l’idéal contre les crudités à la mode, revanche de l’œuvre de pensée contre l’œuvre bestiale. Quo variis ? « Oû vas-lu ? » — A. d’autres préoccupations que la fange. El c’est ainsi que Sienkiewiez a conquis le monde, que ses romans sont traduits dans toutes les langues, que tous les journaux publient du Sienkiewiez, donnent du Sicokiewicz, demandent du Sienkiewiez. « Faites-nous du Sienkiewiez! » comme on disait au siècle dernier: « Faites-nous des Lettres persanes f »
Retour aux Martyrs^ à Chateaubriand, au passé,
oui, sans doute — et Lygie évoque Cymodoeôe — mais retour aussi à l’idéalisme irréductible, à l'invincible besoin qu'a l'homme de relever le front et de regarder en haut. Ce Sïcnkiewicz dont le portrait fait penser à quelque officier de chasseurs à pied — moustache et barbiche militaires — et qui ressemble à Ràffet; ceSienkiewicz dont la renommée a retenti brusquement comme un coup de canon et qui a passé des années à Homo, étudiant la Home de Néron sans qu'on soupçonnât 1k son existence — on va fêter son cinquantenaire en Pologne, on va lui offrir un château tout meublé, orné de fresques représentant les scènes principales de ses ouvrages, on va l’étouffer sous les vers, l’écraser sous les couronnes. Tout un peuple reconnaissant lui dira merci au nom de la Pologne.
Je suis Pâme de la patrie,
Je suis la Pologne meurtrie,
Je suis celle qui ne meurt pas !
disait un refrain que nous chantions il y a longtemps et dont hauteur, un musicien de talent, s’est fait trappiste.
Voilà une cérémonie émouvante et un noble élan de reconnaissance. Je suis certain que les sienkiewiestes français y applaudiront. Je me demande seulement ce qu’on dirait de Sienkiewicz chez nous s'il était Français, Qu'un comité se forme pour offrir un château à quelque romancier célèbre (nous en avons plus d’un), tout aussitôt, vous verrez, les petits camarades et les petits contemporains se ligueront pour déclarer qu'une telle proposition est parfaitement ridicule et le roman -
cier sera contraint de refuser cette générosité s’il ne veut pas être la proie des petits journaux. Polonais on lui adresserait des sonnets; Français on lui décochera des couplets dans les revues de fin d’année» Nous élevons beaucoup de statues à nos morts; pour les vivants nous nous contenions des tas de pavés qui servent à lapider* Sienkiewicz a bien fait, pour son bonheur privé, de ne point naître sur les bords de la Seine* Le logis oii Gustave Flaubert a vécu y est, “par exemple, transformé en usine, et les salons et châteaux que possèdent les écrivains célèbres sont des châteaux en Espagne, quand ce ne sont pas des chambres d’hôpital.
Jamais — sauf Victor Jhigo peut-être — poète français a-t-il recueilli les couronnes que Maurice Joloii pouvait montrer, entassées autour de son buste, dans le Pavillon de l’Exposition ou s’empilaient les glorieuses éditions de ses œuvres? Matejko, le pauvre Munkaczy eurent des journées que n’ont point connu nos peintres, L'Angleterre vient de perdre un compositeur de talent dont les opéras ou les opérettes tirent fortune* C’est M. Arthur Sullivan, Fauteur de Patience et de IL-M Pinafore^ le succès six ou sept fois ccn-* tenaire. En France la commission des auteurs eût prononcé un discours sur la tombe de Sullivan et les honneurs funèbres n’eussent point dépassé ceux qu'on rend à un camarade de talent. A Londres, on a porté Arthur Sullivan dans la cathédrale de Saint-Paul et ses funérailles ont eu la solennité d’une cérémonie nationale. Dieu merci, M. Lecocq et M, Planquette sont vivants; mais je ne les vois point, pas plus
qu’un Hervé, solennellement enterrés dans les caveaux de Notre-Dame. Nos compositeurs n’ont point de tels honneurs h attendre. M. Paul Hervieu a dit, avec Dumas fils, que la postérité commence ii la frontière* Chez nous, les vivants ont tort. Ils mont point de castel à attendre, qu’ils en prennent leur parti*
EL invinciblement ce château polonais de Sienkiewicz me fait songer à la vieillesse de Lamartine, k la détresse de Chateaubriand* Ne voulut-on point olTrir au moyen d’une loterie à hauteur des Martyrn un toit pour ses vieux jours? Ne donna-t-on point h Lamartine, écrasé de labour, un chalet modeste dans un coin de Passy? Tout aussitôt Chateaubriand fut traité de quémandeur et on compara bien vite le poète des Méditations ii Bélisaire mendiant. « 11 tend son casque ! » dit un homme d’esprit et le mot li t fortune. « Tendre son casque » fut longtemps une expression courante et boulevardîère.
Ah ! qu'on est fier d'fetrc Français Quand un regarde la colonne !
Mais cette colonne même, ne s’avisa-t-on point — comme on démolit toutes choses, toutes réputations et toutes renommées — dn la démolir?
En attendant que nous imitions par la reconnaissance la Pologne, comme nous Pavons trop souvent imitée par nos guerres civiles, saluons ce Sîenkievûcz qui, s’il vient a Paris, n’aurapoint sans doute les acclamations d’un Kriiger, mais sera reçu par nous comme un homme de labeur et de foi qui, dans la demi-nuit