UN DINER AUX GENS DE LETTRES
10 décembre UÏOO,
Mes chers confrères.
Il y a tout juste dix mois, je devais avoir Lhonneur et je me promettais la joie de m asseoir au diner mensuel de la Société des Gens de Lettres* Je trouve encore la date marquée sur mon Agenda : « Lundi, mars. Présider le banquet des Gens de Lettres, » Et quatre jours avant cette soirée qui devait être pour moi une fête, une des plus grandes douleurs de ma vie se mêlait a un deuil public : la Comédie-Française brûlait. Je n’oublierai jamais, mes chers confrères, avec quelle fraternelle émotion vous avez pris votre part de tristesse dans ce désastre. Il ne fut plus question pour nous de banquet confraternel et la société des Gens de Lettres prit aussi le deuil de la Comédie*
Elle avait raison . Le fléau,qui.nous frappait atteignait aussi la littérature tout entière et l’ironie du destin a voulu que, pendant cette Exposition qui fiL l’admiration du monde, la Comédie, errante, demandât asile à des salles diverses et ne ptH recevoir sous son toit les étrangers qui la cherchaient à sa place accoutumée. Cependant elle vivait, elle existait, elle travaillait, elle réparait le désastre. Elle refaisait ses décors et scs costumes. Elle trouvait à chaque pas un obstacle, à chaque pièce une perte, une lacune, et ce qui semblait tout simple u la critique en villégiature était un labeur continu pour les artistes au labour. Je ne parle pas de leur administrateur. Le travail, celte année, lui a été un moyen d’oubli et de consolation.
Enfin, l'heure est venue où il peut, en une courte halte, se retrouver parmi ses confrères. La voilé aussi, ia consolation! Jamais votre sympathie ne ma fait défaut et j’ai trouvé dans cette chère société des Gens de Lettres, un réconfort aux heures de bataille comme j y avais trouvé un appui aux heures des mes débuts.
Je suis maintenant un des anciens de la Société, Je regrette le temps où, dans des dîners pareils à ceux de ce soir, je m’asseyais non au centre, mais au bout de la table. Le bout de la table, voilà la vraie place d'honneur puisque c’est la place de la jeunesse. On y est assis pour observer, pour causer et causer à son aise, et on y mange avec un appétit d’autant meilleur qu’on n’a aucun discours a prononcer au dessert. On y est gai, on y est libre. Si Brillat-Savarin avait parlé
îles banquets de ce genre, il aura!!, loué et célébré le coin préféré, le bout de la table.
J'étais au bout de la table aussi — ou de la sol le, comme vous voudrez — lorsque je suis entré au Comité, il y a-, il y a.,, il y a si longtemps que je ne m’en souviens guère. J’étais fort jeune quand je péné* trai dans la salle des séances, cité Bergère — en un petit entresol très médiocre d’aspect, comparé à notre salle delà cité Rougemont — et j'entrai là comme un réformateur. Ah ! nous avons eu d’orageuses assemblées générales et nous ne parlions de rien moins que de renverser le Comité I.Le Comité était alors présidé par Paul Fc val qui répondait avec esprit à nos interpellations, 1! disait gaiement, avec son tin accent breton : <c Quand vous tiendrez la queue de la poêle, vous verrez que les crêpes ne sont pas faciles à retourner. « J’ai su depuis, en effet , que tout homme qui agît, qui dirige, qui fait quelque chose et quoi que ce soit, a contre lui tous ceux qui voudraient faire la même chose, ceux qui font précisément le contraire, et surtout la grande armée des gens d’autant plus sévères qu’ils ne font rien du tout.
J’entrai donc au Comité, comme suppléant, et je m’assis au coin obscur, regardant, comme du coin de la table. EL le Comité valait la peine d’être regardé : vice-présidents, futurs présidents où simples membres, Ü y avait 1 k Arsène Iloussaye, dont la barbe était encore blonde et l'esprit toujours jeune et le cœur toujours vaillant, Edmond About, qui jetait dans la discussion un mot brillant et profond, étincelle ou paillette; Méry, le plus délicieux causeur que j’aie
re nco n t ré j a m ais ; P au 1 de Musset, port an t dignement un grand nom immortalisé î Dumas fils, qui venait entre deux répétitions d’une pièce nouvelle — et quelle pièce ! — et s’asseyait sur le banc à cùté de Camille Douce t* Uo passant assistait parfois h nos séances! Théophile Gautier qui souriait doucement de nos discussions et retournait à ses beaux rêves de poète. Souvent un grand vieillard aux longs cheveux blancs poussait la porte et prenait sa place parmi bous, tirait de sa poche quelques billets de banque et les tendait au bon Emmanuel Gomalès, castillan de Paris, superbe comme un conquistador, en lui disant : « .le viens de toucher mon traitement de sénateur. Voici lu part de la Société des Gens de Lettres ! » C’était l’excellent baron Taylor, l'homme qui avait eu la gloire de jouer Hernani h la Comédie-Française, et le philanthrope dont la bonté a fait vivre binl d'associations bienfaisantes. On vénère aujourd’hui sa mémoire. Quand il vivait on le raillait. Être bon c’est non seulement être dupe parfois* mais s’exposer à la destinée de saint Sébastien et à recevoir bien des coups de flèidie. J’ai souvent rêvé d’un saint Sébastien qui, il la fin, renverrait ces déclics a ceux qui les lancent. Mais pour cela il faut avoir les mains libres et surtout se baisser, car c’est une justice à leur rendre, les sagittaires visent mal, et leurs traits tombent souvent dans ce que j’ai appelé un jour la poussière du chemin.
Toujours est-il que je n’ai pas oublié, et que je n’oublierai jamais ces hommes d'autrefois qui ont fait la Société, qui Pont défendue aux mauvais jours,
LA VIE À P A TU S
qui ont donné leur labeur pour assurer aux nouveaux venus un peu de cette liberté de vie que leurs œuvres ne leur assuraient pas toujours, car les temps étaient plus durs pour eux que pour nous. Mais ü ces heures péniblement héroïques où la Société était menacée de voir saisir scs meubles a succédé une période plus heureuse, et les Comités d'aujourd’hui seront, un jour, bénis comme sonl honorés les Comités (Tantan. Je reconnais, parmi les convives de ce soir, plus d’un confrère éminent dévoué aux intérêts de notre Association et qui sait prendre sur son existence les heures voulues pour défendre la fortune et l'avenir des autres, .Je salue le jeune maître, actif et averti, qui préside aujourd’hui aux destinées de la Société et porte un titre qui fut un des honneurs de ma carrière, M* Paul Hervieu, qui vous est cher comme président, m’est deux fois cher, à moi, et comme président et comme auteur dramatique. Je ne puis oublier que, administrateur, je lui dois plus d'un s accès j et je songe que c’est une œuvre de lui qui, après Patriel le plus beau drame en prose de ce temps, inaugurera la série des œuvres nouvelles que la Comédie-Française, rajeunie, devra donner au public. Car ce ne sont pas seulement les Comités des Gens de Lettres qui se renouvellent, mes chers confrères, ce sont les générations, et le théâtre a, en ces dernières années, suivi ou subi une évolution où l'auteur des Tenailles et de la Loi de l'homme a, au premier rang, marqué sa place (l).
(!) M. Paul Hervieu, président de la Société des Gens de Lettres, avait, avec une émotion qui me touchait profondément,
Lorsque, président de la Société des Gens de Lettres* je fus nommé administrateur général de la Comédie*
porte ma santé en ecs termes et je m’excuserais de reproduire ici les paroles de mon très cher confrère si je ne tenais à le remercier encore de ce salut cordial :
« Mon cher Président,
« Je n’ai pas besoin de vous expliquer pourquoi nul ne saurait avoir plus de plaisir que moi à vous porter l'hommage d on toast.
«t Mais je vais m'en expliquer sommairement à la ronde, «Quand je me trouvais à ia période anxieuse de la première publication en librairie, un maître du journalisme pour qui j'étais un étranger, m’adressa — du haut des colonnes du Temps — le plus gentil signe d'encouragement. La semaine suivante, j’tms l'émerveillement — dans les colonnes de Vlllmtratïon — de voir se répéter, eu ma faveur, le même maître, dont ou a reconnu, je présume, te signalement et les procédés, tt Ce maître du journalisme, que sa vaillante carrière illustrait en même temps comme historien, comme romancier, comme auteur dramatique, il devait urètre accordé plus tard, de rencontrer en hii l'Administrateur général de la Comédie-Française. Et il m’est doux d’élever Ja voix pour me louer de sa grâce hospitalière,
* J'ai peut-être eu l’air jusqu’ici, mon cher Président, de vouloir, — sous ie bénéfice de votre nom — glisser ma propre histoire, au dessert. Maie, eu réalité, j'ai la conviction que je retraçais rhistoîre générale des mille confrères pour lesquels voua avez prodigué l’autorité de votre plume et celle de vos fonctions, quand il pouvait s'agir de rendre le service, qui va au cœur autant qu'il vient du cœur. Et la clairvoyance des convives qui vous entourent a déjà retrouvé — dans ma faible esquisse du président de ce banquet — les robustes souvenir! que votre présidence effective a laissés daus la Société des Gens de Lettres.
« Il y a bien des mois que nous aspirions â l’heure d'uoc réunion pareille, afin d'y exprimer nos fraternels sentiments â l'écrivain dont l’oeuvre considérable fut toujours généreuse, à Partisan de noble inspiration et de grand labeur, et — comme on disait à l'époque de votre Camille et de votre LuciJe Déarooulins — au citoyen pur»
» Pour nous séparer matériellement de vous, il a fallu une catastrophe, où vous avez, du moins, renu le Lémoiguage des sympathies de P uni vers dans ce deuil de Part français.
un des maîtres du théâtre r Emile Atigier, me disait, parlant de ses coïitëmpdrains et de lui-même : « il y a une chose certaine, c'est que nous avons vieilli ; il y a une chose plus certaine, c’est que nous ne sommes pas remplacés. » Et dans sa robuste franchise, l'auteur des Effrontés avait raison. Mais il est une chose plus certaine encore, après ces quinze années, c'est que tes maîtres sont remplacés, c’est qu'une école nouvelle, un groupe solide d'observateurs puissants ou de satiriques narquois, a pris possession de la scène et que la Comédie-Française leur doit être largement ouverte.
Je bois h ces nouveaux venus, mes chers confrères, et, en buvant à eux, c'est un toast aussi à notre chère Société des Cens de Lettres que j'ai l'honneur de porter, car il y a en elle de ccs nouveaux, de ces chercheurs, de ccs militants qui portent en leur cerveau et peut* être déjà sous le bras le chef-d’œuvre attendu, l’œuvre espérée tout au moins, et elle a à sa tête l'écrivain au style ferme et sûr comme sa pensée même dont le nom sera, le premier, jeté i\ la foule, suivies planches toutes neuves du théâtre ressuscité*
Oui, de tout cœur, et très ému de votre amitié, je bois à vous, mes chersconfrèreSjàla Société des Gens de
« En vous voyant enfin à celte table, a celle [duce, notre cher hôte, il itou? semble que, pour lu première lois, — après la lutte contre le destin, après les peines sans défaillance, après que vous avez taillé les pierres de tant de difficultés, — vous consentez 4 venir un peu vous asseoir, dans la bonne conscience d'avoir réédifié*
n Aussi, mesdames, messieurs , eu songeant a Tin lime pensée qui, pendant cette année 1000, fit le tourment et l'orgueil du président que nous fêtons ce soir-, je vous propose de boire û îfinaugu ratio u de la Maison de Jules Ciaretic, v
LA VIE A rAFÏIS,
Lettres, à vos présidents honoraires : à Àurélien Schoïl, à son esprit toujours jeune ; à Henry Iloussaye, qui porte si fièrement le nom de son père; à Abel Herman t que j aperçois devant moi, et que la Comédie attend comme elle regrette son voisin M. Febvre;â votre cher Président enfin, à Paul Hervieu, mon ami !