MASQUES ET COSTUMES
10 Janvier 1000-
(Test d'une petite robe de laine et de deux masques de carnaval que je veux parler aujourd'hui*
MflBsiftur, ce sont des masques Qui portent des crins crins eUles tambours de basques 1
Molière les compte parmi les Fâcheux, ces musiciens et ces danseurs venus comme en farandole et agitant les grelots et les cuivres* Je suis moins sévère que l’Erasie de Molière, et les costumes picaresques ne me déplaisent pas du tout. Ils mettent des touches de bleu, de jonquille, de vert pâle et de rose dans le fond grisâtre de la vie de Paris.
Au milieu de nos brouillards neigeux, à la devanture d'une boutique, j‘ai vu, l'autre soir, posés sur un coussin de soie, deux petits fragments de carton rccou-
LÀ VI tf À I A IÎIS.
verts de salin qui m’onL tout à coup — 6 miracle! arraché à la réalité présente el aux tristesses de tous les jours* II est de ces minces objets dont la puissance suggestive est soudaine. Un lambeau de ha Lis te évoque, pour un amoureux, la maîtresse disparue— fugitive ou morte — et la science, qui dorme un nom réel à tous les songes, appelle brutalement ces illusionnés des « fétichistes ». Les deux morceaux de masques, aperçus en passant devant cette boutique étaient deux de ces loups mystérieux des nuits de bals masqués qui, noos dérobant les visages, ne laissent par leurs trous soyeux apparaître «pie les prunelles ardentes ou narquoises, les regards dardés sur vous comme de vivantes énigmes.
L’un de ces loups était de velours noir, lu loup classique et familier des aventures d'opéras ou des conspirateurs de mélodrame; l'autre était de jolie soie rose, s’incurvant avec grâce entre les deux œillères pour s'appliquer — demain sur te plus délicieux petit nez de femme qu’on pûb non pas voir, mats deviner. Car, si le loup de velours noir pouvait convenir â un cavalier quelconque et se dissimuler à demi sous la capuche d'un manteau vénitien, si c’était le masque de quelque compagnon d'Hernani allant au caveau de don Carlos — ad ajusta per angusta — le petit loup de salin rose ne pouvait être évidemment qu’un masque de femme, grande dame ou griseüe, Francillon jalouse redoutant un Pinguet trop entreprenant ou Manon en quête de caprice appelant un Desgrieux dans les couloirs du l’Opéra.
11 était tout neuf et comme sorti des doigts de fée
de la faiseuse de masques, le joli loup de satin rose posé la sur le coussin de soie, derrière le rideau du boutiquier, ou le Lriste temps de janvier mettait un peu de son humidité et de sa buée. Il attendait, ayec ses deux trous percés dans la soie toute fraîche, ces deux trous vides qui laisseront passer îe pétillement de doux jeunes yeux, bleus ou bruns. Et, dans ce lugubre Paris d 1 hiver, sur qui tombait la brume avec les cris des vendeurs de journaux, une sorte de rayon de soudaine fantaisie me sembla traverser le brouillard fait de neige fondue. Celle note rose évoqua soudain tout mi monde de rêve, je 11 e sais quelle humanité de caprice à la Musset, à la Carlo Gozzi et à la Gava mi, el les deux loups de carnaval* le loup de velours et îe loup de soie, en m'arrêtant la au passage, me firent songer q iv en dépit de fout il y a quelque ch ose d’éternel au monde, c'est la jeunesse, la fantaisie, le besoin d'oubli, l 1 envie de vivre, et le songe et l'illusion, cette illusion si chère qui, aussi sûrement que le pain, nous fait vivre et nous fait chercher, par exemple, un peu d'amour et de poésie jusque sous un masque de carnaval !
C'est en effet le Carnaval qu'annonçaient — comme les uniformes de deux fourriers — ces deux loups étalés sur un coussin desoie. Et, tout naturellement, à sou heure, clmmomélriquemeul, le Carnaval approche, s'annonçant ainsi un mois en avance sur le calendrier et posant ses alléchantes affiches polychromes sur les murailles des cabarets. On a déjà remarqué
que, depuis des années, les bais masqués à Paris se font rares. I/art des costumiers subit une éclipse, ou pluLM le métier se fait difficile. Les Parisiennes ne donnent plus que ces demi-réunions travesties qu on appelle des dîners en tâtes. Les grands défilés où une Castiglione étalait la splendeur de ses costumes ont disparu avec l'Empire. Rœrïel seul cL les ateliers d'artistes, aux bals des Quatre-s-Arts^ gardent la tradition de ces cor loges mythologiques,
L'Opéra subsiste, les intrigue* persistent, sous les plafonds de Paul Baudry, comme autrefois sous l'horloge. Mais le bal masqué intime* si je puis dire, est un divertissement qui se perd. Les femmes se préoccupent beaucoup plus d'obtenir d'un dessinateur à la mode un costume de bicycliste qu'un travestissement de bal paré. On ne demanderait plus aujoudhui à Gavarni d'inventer le débardeur^ cet idéal du désha- r billé acceptable ; on le supplierait de trouver, pour les journées d'automobile, une coiffure et une houppelande de chauffeuse* L’automobilisme donne peutêtre pleinement salis faction au besoin qu'ont les hommes de se travestir pour s'amuser* et le temps viendra où le loup de velours noir et le loup de satin rose seront des objets de curiosité, d'archéologiques reliques que des collectionneurs généreux légueront a quelque musée Carnavalet,
Que la femme sache pourtant bien qu'elle n'est jamais plus jolie que sous le loup de bal masqué. T) semble qu'à la Parisienne le loup de velours ou de soie ajoute une grâce nouvelle, à la Guardi, un attrait de mystère et de songe et que les fantémes de la roma-
nesque Venise se joignent aux vivantes dans les corridors et les salons des liais parés et travestis. Au lieu des besicles énormes dont ils s'affublent* que ne choisissent-il s donc des loups vénitiens, les chauffeurs, sur leurs pélroleLtes !,..
On devrait, puisqu’on nomme tant de commissions en ce monde, élire une commission du costume, COS’ tu me masculin et costume féminin, et supplier les artistes de donner à nos vêtements et à nos modes un peu de ce je ne sais quoi d’exquis qu’avaient pour moi ces deux objets d’une banalité apparente : deux loups de bal masqué I Mais je suis bien qu’aux votes de celte commission, la femme éternelle insurgée, opposerait bien vite sa résistance. Les femmes s'habillent comme elles veulent, et îî serait plus facile de révolutionner un empire que de transformer une mode* On a changé de régimes très souvent depuis que fut inventé le chapeau haut de forme : on n’a pas trouvé le moyen de modifier Tin connu ode et absurde coiffure tubulaire, le tuyau de poêle.
L’autre jour, une actrice allemande, Mme Agnôs Sorma, la créatrice applaudie des principales œuvres de Gérard Hauptmann, venait à Paris donner trois représentations de la Nôta d’Henrick Ibsen, Elle était fort émue à l’idée d’apparaître devant ce publie parisien qui, pour tout artiste, est encore et toujours le grand jugé. « Paris, disait un comédien étranger, est la ville Plerre-de-Touche. » C’est un aimable surnom pour Paris.
Lorsque Mme Sorma répéta Nora dans les robes 1res simples, en laine noire ou mauve, que nous lui vîmes à îa représentation, quelqu'un lui dit :
— Oh! prenez garde ! Ces toilettes-là sont beaucoup trop simples pour le publie parisien!
À la vérité, le théâtre a habitué le public à voir en scène non pas des toilettes adaptées au personnage présenté, mais des dos lu mes destinés à faire par les gazettes célébrer à la fois l'élégance de 1 actrice et l’art spécial du couturier.
Mme Sorma écouta l'avertisseur bénévole, mais elle sourit, répondant, très justement, qu’elle donnait à Nora, ruinée, les robes et rélofTe que Nora devait tout naturellement porter. Du cachemire de laine, de la laine, les vêtements les plus modestes, puisque l'héroïne d’Ibsen est une petile bourgeoise sans argent,
— Il est certain, dit la comédienne, que quand jê joue Froufrou, je la revêts de toilettes élégantes et parisiennes. Mais pour Nora, non seulement la laine suffît, mais la laine est nécessaire. Je jouerai mon râle en petite robe de laine.
Et Mine Sonna — mieux que toute une commission instituée pour la réforme du costume au théâtre — a donné une leçon de goût h quelques-unes de nos actrices. Le costumier est devenu, depuis quelques années, un collaborateur qui tient à son succès personnel dans le succès de hauteur et qui, plus que rauteur lui-même, plus que le metteur en scène, a une influence sur la comédienne lorsqu'il lui dit : « Cette toile lie vous sied à merveille î » ou : « Croyez-moi, cette toilette ne vous va pas ! »,