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LA MALMAISON

U décembre 1900.

J'ai eu la sensation complète de Thistoire en quelques coins de terre où il semble que demeure tapi la Passé. À liolyrood, où revient le spectre de Marie; à PEscorial, hanté par le fantôme de Pli illippe II ; k Blois, où le duc de Guise est, semble-t-il, étendu encore, plusgrând couché que debout ; àPolsdam, où le vieux Fritz apparaît le long des terrasses de Sans- Souci, le chapeau en bataille et la canne à la main ; — à la Malmaison ou, pensif et inquiet de savoir si Georges Cadoudal n'est point blotti dans les bois voisins, Bonaparte, premier consul, passe, cependant, en souriant.

Ce château de la Malmaison, je l’ai revu naguère. Il avait appartenu à FÉtaL M. Osiris veut le donner à la France. Le monument n’est pas à refuser. Il fait partie de nos légendes. Quand on en a franchi la grille,

LA VlK A PARIS*

garnie de réverbères comme nu temps jadis ; lorsqu’on a aperçu la marquise en forme de tente rayée qui, entre les deux tourelles ardoisées, forme l’avant-corps du château, ou dirait qu’on va trouver là t debout, quelque grenadier de la garde consulaire, qui, larme au bras, va nous dire : « On ne passe pas ! »

Et, à droite, le petit chemin qui s’ouvre devant ce château, cette roule que rien ne désigné à l’attention, c’est le sentier de l’exil. C'est là, c’est par là que Napoléon vaincu, lassé, après avoir offert au gouvernement provisoire son épée brisée, partit pour Rûchefort — partît pour Sainte-Hélène. Terre historique, où le passé est vivant encore et vivant d une vie poignante.

La reine Horiense raconte dans un fragment de M du mit 'es q u 1 e n 1.83 1 , après la m or t de son fils d ans les Romagnés, elle se présenta devant celte grille de la Malmaison : « Je m’arrêtai à la porte du château : je tenais à y entrer* C’est de là que l’empereur avait quitté la France pour jamais. C est là que je fus heureuse d’adoucir par mes soins ces tristes moments où oà tout l’abandonnait*** — Il me fut, dit-elle, impossible de vaincre For dre du nouveau propriétaire, qui avait défendu de laisser voir ce lieu sans billet. Mon neveu avait vendu la Malmaison à un banquier qui gardait pour lui une portion des jardins, le château, et qui s’était déjà défait de tout le reste. » Ce banquier était un Suédois, M. HagUermau, Onze ans après la visite infructueuse de la reine Hortense, en 1842, la reine d’Espagne Marie-Christine payait o0G,Û0G francs ce château de la Malnmison qu’en 1801 Napoléon III rachetait onze cent mille francs* C'est en

août 1896 qu’en passant par Rueil, M, OsirU apprit que la Mal mai son était à vendre. Il entra, visita te château. Une ruine* Combien? Il donna la somme voulue et il n'eut plus qu’un but, réparer les désastres du temps, effacer les pillages des Prussiens, et généreusement offrir la Malmaison â la France.

Je n'avais pas revu ce coin de terre depuis des années et je me rappelle que Victorien Sardou y a eu la joie de donner une tête et d'y passer, lui aussi, pareil à une apparition d'un autre Bonaparte*

— Oui, me disait-il, l'autre jour, nous avons déjeuné dans la salle â manger, Réjane, Porel, Moreau, moi et t o u s les arti s tes, p o ur la de ttæ cen f iihi i e d e Ma da m e Sans-Gêne. L'habitation que j'avais vue en très bon étal avant la guerre était alors dans des conditions lamentables- Toutes nos jeunes femmes voulaient voir le petit cabinet de toilette de Joséphine et la place de sa baignoire {c'est encore une des parties les mieux conservées). Mais on osait à peine monter au premier étage par des marchés disjointes et se hasarder sur un parquet pourri. Ûsirïs est venu à temps !

El par un de ces jours d'automne qui, sous le Mont-Yalérien, en refaisant le chemin du temps des marches sur Buzenvul, me rappelait les heures, le temps, l’atmosphère même du Siège, il m'a été donné de revoir ce château où Bonaparte allait, les jours de congé, — du samedi au lundi, — de nonîdi à primidi — s'échapper, s'arracher au « collier de misère », oubliant les camps parmi les roses et les serres de Joséphine. J'ai revu, une à une, ces pièces d'une intimité suggestive où l'ombre du Premier Cou-

sul réapparaît, où revit celle qu’en dépit de ses faiblesses le peuple aimait (lisez Michelet) et donL les commères de Paris disaient à l'heure du divorce : « Il la chasse, ça lui portera malheur ! »

j’ai revu les longs corridors d’aspect conventuel rappelant l’hôpital et où les Allemands s’étaient établis, divisant en dortoirs ces chambres où les hussards elles mamelucks avaient dormi, après Mar en go. J’ai revu la lingerie où, dans les armoires à pclis tiroirs existant encore, étaient rangées les robes multiples, les robes innombrables de Joséphine, ces robes dont parle M. Frédéric Masson en son livre si curieux, si vivant, documenté comme par le comiemporam le mieux renseigné (I).

J "ai revu la salle ù manger avec ses neuf Muses peintes par Laffitte en style pompéien, ses portes de bronze, ses dalles formant une étoiles de bronze et îa place même du fauteuil de l'impératrice, car tout est restitué, là, rajeuni, tel que Perciêr et Fontaine ont pu décorer cette partie du palais. Le plafond, les étoiles, les colonne lies étaient cachées sous des couches de peinture etil afallu gratter, effacer, pour faire revivre la salle entière que M* Gérôme trouvait si admirable, un jour, en la visitant.

Et chaque pièce du château a sa signification et son style. Le décor est adéquat au drame historique joué là, pompeux comme une tragédie, malgré la familiarité souhaitée par le Premier Consul en vacances, La salle du Conseil, par exemple, forme une tente SOU¬ CI} Le dernier volume, Joséphine répudiée, est un chef-d'œuvre.

LA VIE A P AIUS,

ternie par dos lances avec des armes de formes diverses, des casques antiques, grecs, romains, duces, carthaginois, étrusques, et jusqu'à des faisceaux « chevaleresques » dît rhiserîption, et rappelant, à côté des gloires ou de la coiffure de quelque Achille joué par Lafont le Tragique, le cimier inexact d'un paladin de romances, cousin du Beau Dunois,

La bibliothèque est particulièrement intéressante* Elles* ôté facilement et fidèlement restituée. Je me rappelle Lavoir vue jadis et elle gardait encore son apparence primitive. C'est bien là le coin retiré donL parle Bourrienne et où Bonaparte lisait son courrier. Des images austères veillent sur ces rayons d'acajou garnis de cuivres où, derrière les rideaux de soie verte on peut croire que sont rangés des livres précieux. Minerve, Apollon, Pompé© sont là et, aux voussures de ce retrait de science et de pensée, des noms, familiers aux gens du dix-huitième siècle sont inscrits : Solon, Platon, Raynal, Cicéron, Voltaire, en une promise uî té singulière.

Un petit pont, jeté sur le fossé qui court le long du château, permettait à Bonaparte de sortir de celle bibliothèque pour aller là, tout près, souper ou prendre Pair sous une voûte de tilleuls. Je regarde ce coin de terre que ses talons ont foulé. Un grand cèdre rouge, superbe, qui la vu passer, dresse ses branches dépouillées sur le ciel où le soleil décline. Coucher de soleil. C T est bien l'heure propice pour visiter la Malmaison, dernière étape de l’empire, dernière halte avant l'exil.

Et, en quittant celle bibliothèque, ofi tant de pensées s'agitèrent, nous allons, au premier étage, vers

les appartements de Joséphine et nous traversons la salle de billard, jolie avec son ton vert d'eau, ses glaces, ses dalles de marbre qui ressemblent à un damier immense ; — le salon ou Jambon a restitué la frise, peint les pastorales qui avaient disparu, les scènes de DaphnIs et Chiné et où, dans la cheminée marmoréenne à incrustations de pierres précieuses, donnée par le pape à l'impératrice Joséphine? on a (qui? les Allemands sans doute) arraché les métaux de prix, les pierres donL il ne reste plus que l’alvéole, comme d’une dent retirée par te davier,

— Voila, me dit mon aimable guide, une place dans ce salon, oà, lorsqu’il eut acheté la Malmaison, Napoléon IlI vint de Saint-Cloud en voiture et chercha, près de la cheminée certaines lames de parquet, s’y plaça et dit : « Je me souviens qu’à cet endroit même, étant tout petit, ma mère me fit faire, devant témoins, des excuses à un domestique envers qui j'avais été impoli ! Je ne l’ai pas oublié et h depuis, j'ai tàclié d’être doux avec les humbles ! »

« Mon doux rêveur » disait de lui la reine llortense* Sa rêverie le mena loin et nous mena loin, bêlas ! Mais cette douceur mélancolique était réelle chez ce songeur que George Sand a si admirablement analysé dans une de ses « Lettrés d'un Voyageur pendant la Guerre El je regarde, par ces fenêtres du salon, le parc, les arbres qui se détachent sur le rouge ciel d'automne, les feuilles qui tombent, la petite rivière au loin — et, au delà du fossé, cette terrasse que Joséphine avait ornée de Heurs* Je peuple, par l'imagination, ces pelouses, le dessous de ce cèdre fameux qui est là,

noir géant; je les anime des jeux de colin-maillard des aides de camp du premier consul, des rires de la belle Pauline, des beaux uniformes dorés qu’a si joliment é v o q u é s F ran ço i s Fl a ra e n g e 11 u n t abl e a u c é 16 b re .Quel joli décor et quelles vivantes scènes de théâtre l

Puis, nous pénétrons dans la Salle de Musique ou, sous les plafonds étoilés* entre ees sveltes colonnettes, sur ce plancher ont passé, ont joué, Mlle Duchesnois, Mlle George, les comédiens et les comédiennes de la Nation devenus les comédiens de l'empereur, sans compter les comédiens amateurs qui se divertissaient à interpréter les comédies. Une petite pièce à droite servait de coulisses. On y installait une chaise percée, car — c’cst un trait extraordinaire — ces châteaux souverains n’avaient point de retraits discrets et on se demande comment les rois et les empereurs comprenaient l’hygiène.

El pourtant Joséphine était femme et essentiellement femme, raffinée et petite maîtresse. On la retrouve, on la voit revivre, là-haut, au premier étage, lorsqu’on a gravi cet escalier, aujourd’hui restauré et où Pou ne pouvait sans trop se risquer, il y a quelques années, sans croire qu’on allait se casser le cou. La salle de bains avec remplacement même delà baignoire dans le vieux parquet orné d'étoiles est, avec ses teintes plates, telle que Joséphine l occupa. Il y a là des placards blindés, dans le cabinet de toilette, qui semblent avoir été ouverts hier encore* Le poêle à Létc de Sphinx qui chauffait la pièce dit toute une époque, le retour d’Égypte, la folie des lendemains de Saint-Jean- d 1 Acre et des Pyramides.

La chambre de Napoléon, avec son alcôve, communiquait avec celle dé Joséphine. La reine Marie-Christine avait fait mettre dans le fond de la cheminée des plaques flcurdelysées. Je ne sais si ces fleurs de lys se retrouvent dans la chambre de Joséphine, mais de la cendre encore y est conservée que certains visiteurs ont la naïveté de prendre pour delà cendre « du temps ». Récemment, des Anglaises, en entrant dans cette chambre de impératrice, se sont agenouillées devant la cheminée pour gratter le foyer et en recueillir la poussière noire,

... Voilà donc la poussière

Que fait uc empereur!

dit le Don Carlos d'ffemani. devant le tombeau de Charlemagne.

M. Victorien Sardou, qui sait et qui a vu tant de choses, avait maintes fois visité jadis la Mal maison* 11 se rappelle fort bien avoir vu meublée cette chambre de Joséphine que nous trouvons là, vide et cependant gardant encore certaines traces de sa décoration primitive.

— La chambre de Joséphine, ine disait-il naguère avec ceLtc précision admirable qu'il apporte en toutes choses, était carrée primitivement. On lui avait donné une forme quasi circulaire au moyen de cloisons formant pans coupés aux quatre angles. Elle était entièrement tendue d'un très beau satin cramoisi semé d’abeilles d’or. Des câblés bouton d’or reliaient partout l'étoffe, la drapait, et l'ensemble était celui d’une tente. Les mêmes câblés rayonnaient au plafond autour

d'une partie circulaire qui en occupait le centre et qui figurait un ciel bleu, A gauche, près de la porte de commun icatïbn avec la chambre de l'empereur, était la cheminée. Le lit faisait face aux fenêtres. C’était un très beau meuble de Jacob, en acajou avec application de cuivres dorés. Il était tendu de la même étoffe que la pièce. Les rideaux drapés a l’aide de lances dorées — dont une au moins, si j’ai bonne mémoire, était remplacée par l’aigle du drapeau. Il existe du reste, et j'ai à Mari y une lithographie assez médiocre qui représente l’agonie de Joséphine dans cette chambre. Elle avait pris froid, comme vous savez, en allant le soir, par un temps humide, se promener avec Alexandre aux étangs de Sainl-Gucuphal. Et, A pied, 1 a route est 1 ongue, surtoul pour une femme déjà souffrante. A droite du lit, dans Pangle détaché de ia pièce primitive par le pan coupé était et doit être encore l'armoire de fer où elle serrait ses bijoux.

Oui, celte armoire existe encore, et on y peut voiries crampons de fer qui scellaient la cassette, le coffre dont Napoléon écrivait : « Tu trouveras 600,000 francs dans le petit coffre. » “ Et dans les angles qui subsilent sousles cloisons circulaires, on retrouve lus fresques pompéiennes à Fan tique dont la chambre primitive était ornée,

A vrai dire, révocation est facile de la vie de ce château au commencement du siècle, aux années rayonnantes. Là-haut, dans tes chambres à ceils-debœuf, sous les toits d'ardoises, on s'imagine les soldats, les officiers — qui devaient ôter leurs bonnets à poil et incliner leurs plumets pour entrer dans ccs pièces

très basses; on revoit ces escaliers pleins de bruits de sabres;, de sabrelaehes traînantes ; — et dans les jardins* sons les platanes, on revoit aussi les robes de soîe blanche et les shalls et les jupes qui passent à travers les allées ; — et, marchant sur un lapis de feuilles tombées, nous allons sous ces grands arbres, dans le silence du jardin abandonné, jusqu'au bout de la propriété — 1 g long de la petite rivière traversée d un pont — et, là-bas, à travers la brume grise, j'aperçois vaguement des colonnes, une construction du siècle dernier,

— G'est le Temple de l'Amour, me ditM. Osiris. Cette partie de la Malmaison appartient à Armand Silvestre.

Le poète de la femme « argile idéale » dit Hugo, devait, en effet, acquérir ce Temple de l'Amour.

Le Temple de l’Amour est mieux à sa place dans ce coin de terre que la chapelle d'un gothique moderne que fit bâtir la reine Christine, qu’on a réparée mais qui semble là un parfait anachronisme, il la faudrait masquer par des arbres*

Et comme je vais m’éloigner, j’aperçois une rose, une unique rose, une rose de la Malmaison qui sourit encore sous lu brume froide. Je remporte et je regarde une dernière fois la fenêtre de cette bibliothèque où Bonaparte posa peut-être, — oui, sur cette vitre même, — son front chaud de fièvre — et cette table où, peutêtre aussi, en Feuilletant quelque livre de géographie, le hasard lit tomber ses yeux pensifs sur ce nom ignoré: « Sain te-Hélène... petite fie,,.» À Longwood, il devait la regretter, la paisible bibliothèque de la Malmaison!

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