‹ La vie à Paris, 1900Chapitre 6 sur 46 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

L'actrice, quelque admirable qu’elle soit comme artiste, reste femme, L auteur parle h son intelligence, le couturier parle à sa coquetterie. De Fauteur elle acceptera toutes les observations ; mais du couturier, de celui qui la pare et la « présente » comme « encadrée w au publie, elle suivra tous les conseils, Or, le couturier se soucie peu de savoir si te costume est adéquat au caractère du personnage ou à la situation du drame : il est artiste, lui aussi, il a du goût. 11 fait de Fart et travaille à sou gré. Sa renommée y gagne.

El la réalité y perd. On reste « au théâtre » avec lui, alors même que l'auteur vous jette, comme eu pleine mer, en pleine vie. Où Fou cherche le personnage qui souffre, qui aime, qui se plaint, qui se révolte, on aperçoit quelque délicieuse créature qui promène des toilettes extraordinaires et de création nouvelle. Les gazettes publient la description de ces robes surchargées avant de donner le compte rendu de l'œuvre meme, et, devant que d'entendre ce que va dire cette femme qui s'agite là, sur la scène, douloureuse et charmée — et pendant qu'elle parle — les spectatrices lorgnent, indifférentes au& paroles, les costumes du magnifique faiseur.

Avec Mme Sonna, on ne voyait que IVora, on n'écoutait que Nota, on ne lorgnait que N ara, et c’était îïora, Nora de pied en cap, qui pleurait, suppliait, souriait, menaçait et s'indignait, dans ses robes toutes simples, dans ses toilettas réelles, dans ses robes de ville et de vie. Saurais voulu que toutes nos comédiennes assistassent à ces représentations. J'ai vu la Dose jouer de même la Gioconda de d'Ànnunzio, à Païenne t et les

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reporters eussent eu grand*peîné à décrire ses robes ou ses chapeaux ; mais ses gestes, ses cris, ses effrois, ses larmes, voüà ce qui saisissait, ce qui dominait, ce qu'on voyait avant de se préoccuper de ses munlelets ou de ses déshabillés.

Ainsi, Desclée jouait Froufrou avec des toilettes qui feraient aujourd’hui sourire de pitié une grande coquette de Montargïs* Les petites robes de mousseline de Mlle Mars étaient suffisantes et sont demeurées célèbres. El, maintenant, quand une actrice en renom part en tournée elle expose la collection des eomtmes qu'elle emporte comme on exhibe chez la 1 ingère le trousseau de la mariée dont les reporters vont décrire les dessous de dentelles.

Grave question théâtrale que la question des costumes et des costumiers en renom.

Alexandre Dumas fils avait littéralement pris en grippe une couturière qui lui avait demandé un jour, le plus simplement du monde :

— Eh bien 1 mon cher maître, est-ce que nous aurons beaucoup à travailler ensemble à votre prochaine pièce?

— Savez-vous mon rêve? me disait-il. Ce serait de donner, en été, sans la signer, une pièce jouée dans lui seul décor très simple et sans une seule toilette à décrire. Le théâtre mourra étouffé par les accessoires. Et l’accessoire, c'est la robe.

Mme Agnès Sonna est sans doute de cet avis. Mais pour combien de comédiennes cet accessoire est-il le principal ? L'actrice — préoccupation toute naturelle — tient avant tout à plaire comme Tac Leur Lient aux rôles

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sympathiques. Le cri poussé par la plus spirituelle clés comédiennes, Augustine BroÜan, lorsqu'ayant à jouer le Gâteau des Heine s et, l'auteur, Leon Gozlan, ayant

demandé des dessins de costumes Louis XV à Meis-

sonier en personne, apporta les aquarelles ii ses interprétée— ce cri d'horreur est demeuré célèbre :

— Àh ! mou Dieu ! cst-ce que M, Meissonier nous prend pour nos grands-mères ?

Ils'agissait d'une reconstitution de ta cour de Marie Leczinska, Meissonier rêvait une restitution, impossible d'y parvenir.

Et Ton n'a pas oublié le désespoir — ou plutôt la résignation — d'Emile Àugier devant le costume étourdissant qu'arborait Mme Arnould-Flessy lorsqu'elle descendit de sa loge pour jouer Y Aventurière : des plumets, des festons, des pompons» des astragales,

— Mais, s’écria Àugier, dès que le vieux MonLeprade apercevra une Ctorinde ainsi parée, châsse vivante, il ne s'y trompera guère et fera jeter la farceuse à la porte !

— La première vertu d’une femme» c'est d'ètre jolie, répondait Mme PLessy, et vous ne voudriez pas que votre Clorinde fût à faire peur!

La comédienne allait entrer en seène ; il s'agissait de ne pas lui donner mal aux nerfs, « Comme vous

voudrez \ » soupira Augier, Que de concessions font

les auteurs pour ne pas « donner mal aux nerfs » de leurs comédiennes 3 Tls supplient :

— Elle tient à sa robe I Que voulez-vous ? Laissonslui sa robe î

riÉi

On tâisjie La robe. Les lorgne Lies y gagnent, mais, encore une fois, les pièces y perdent.

Nous venons île passer deux jours dans îa salle des examens du Conservatoire, Dans leurs petites robes do pensionnaires, ces ingénues oL ces amoureuses, Agnès ou Vïctorine, sont plus charmantes que lorsque Le couturier avenir les aura prises pour poupées* il y aurait à nstltuer un cours supplémentaire : pour les hommes, l’art de marcher ; pour les femmes l'art de S'habiller* On répéterait à ces jeunes filles que la toilette tapageuse n'est pas la toilette nécessaire, cl que souvent, au con traire, la simplicité ajoute ace qui est la force du même théâtre ; la vérité. En ce sens, une audition de Mme S arma eût été une admirable leçon de choses. On n’avait plus devant les yeux une actrice, mais une femme. Elle gardait, comme disait (avec reproche) à un comédien un acteur tragique, ses gestes dû tons tûsjow'*.

El précisément parce quelle avait ces gestes, la comédienne nous arrachait, nous, à nos pensées et à nos habitudes quotidiennes. D’autres, des plus grandes, près de nous, chez nous, ont ce môme précieux don de vie. Mais, avouons-le, elles n'onl pas toujours la peLitc robe de laine de la visiteuse de l'autre semaine. Avec cette robe de laine nous avons eu cependant ce que nous donnent le loup de velours noir et le masque de satin rose : un peu de rêve, une illusion ! La viol

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