‹ La vie à Paris, 1900Chapitre 7 sur 46 · LE PÈRE · texte numérisé non relu

LE PÈRE

M. Paul Deschanel « prendra séance » demain à PAcadèinic, et, avant daller l’ëcouter, sous la coupole de Flnstitut, j’ai voulu applaudir son père au Collège de France.

Le sort ne m’a point favorisé el je notais point de la Commission de lecture qui a eu lu primeur du discours éloquent et louchant de M. Paul Deschanel et de la réponse originale et spirituelle, très spirituelle, me dit-on, de M, Sully-Prudhommc. Mais du moins ai-je pu avoir Pécho de ceux qui ont entendu ces remarquables Jiarungués.

— M. Deschanel, m’a dit Lun d’eux — très touché du portrait qu’a tracé le récipiendaire d’Édouard Hervé, le hou et loyal journaliste — parle avec émotion de son père au début de son discours* Une page

seulement* Mais simple, profonde, discrète et très sentie* G’est très bien. Tout à fait bien.

J'étais si\r que le (Us qui adressait naguère à son père vénéré des vers pénétrés do filial amour en célébrant tes quatre-vingts ans d'Émile Descîiapel, saluerait, en prose, le souvenir et la présence de celui dont il peut dire, h bon droit :

Ton esprit vif et clair garde encor sa vigueur :

La neige e&t sur ton front, lu llauime est dans ton cœur*

Et j’ai pris pour entendre M. Émile Deschanel dans sa chaire, le chemin de la rive gauche, mercredi dernier*

Salle 8, après avoir franchi la première cour de l’illustre Collège où les noms des successeurs de Ram us se lisent en lettres d'or sur des plaques de marbre, en face d’une porte où apparaît ce seul mot : « Médecine », et qui conduit au laboratoire historique où Claude Bernard (une plaque extérieure consacre cette gloire) SU ses admirables expériences* Les Lettres, ainsi, font pendant h la Science* Je franchis quelques marches au bout d’un corridor et, la porte poussée, je me trouve dans une salle carrée, assez vaste, peinte eubrun, où, sur les gradins d’un amphithéâtre, im public se presse, attendant le professeur qui va s'asseoir là, tout à l'heure, clans cette chaire, entre un verre d’eau sucrée de forme élégante et une lampe électrique à réflecteur vert. Nous sommes loin de la petite lampe h Imite dont l’abat-jour de papier celairail les noies de nos vieux professeurs d’autre loi s* Saint-Marc Girardin, apercevant, un jour, une

LA VIE A PÀHIS.

femme sur les gradins, fit, du haut de sa chaire, un signe à rappariteur, qui, du doigt, alla toucher l'épaule do l'intruse, priant la malheureuse femme, devenue toute rouge, de s'éloigner, Nous sommes loin aussi de ce temps-là.

Dans ce public silencieux, beaucoup de femmes, en effet, mais non les snobîneUes du professeur mondain : des jeunes filles prenant des noies, des institutrices, des étrangères en chapeau de feutre, leur carnet à la main — et, parmi des nœuds de velours bleus ou mauves, des coiffures féminines, beaucoup de têtes chauves aussi ei de télés grises, les vieux auditeurs familiers d'Émile De s chanel mêlés aux étudiants des générations nouvelles.

Lui, cependant, apparaît, salué par ïcs applaudissements de son auditoire, et s’assied entre le verre d’eau et la lampe électrique, 11 a, cet octogénaire étonnanl, l’air étrangement jeune encore, avec sa barbe grise, et élégant dans sa redingote serrée, il étale sur son petit pupitre des feuillets qu'iî apporte.

Il parle» La voix est douce, lenle, bien posée, charmeresse. I! ne toàne pas, il ne pérore point : ii cause. C'est le Ion aimable et familier d'un homme de bonne compagnie. ïl se rappelle le mot de Pascal, épris, lui . aussi, de ce que Mirabeau devait appeler « le don terrible de la familiarité » : <t La vraie éloquence se moque de l’éloquence. » L'érudition ne se hérisse pas, elle est comme souriante et accueillante. C'est du Roman qu'iî parle. Du Roman et de Diderot. L'éternel problème du réalisme et de l'idéalisme esL là traité avec un art exquis des nuances. Beaucoup de citations,

comme l’appel de témoins qualifiés venant déposer pour éclairer la cause. C'est Doudnn parlant d'Homère et Sehcrer parlant de Flaubert, C'est Sainte-Beuve et c est GœÜie, II y a là comme une anthologie des critiques illustres. Les petites institutrices en chapeau de feutre et les jeunes filles, leurs cartons sur les genoux, notent, notent, notent*** « Idéalisme, réalisme..* Victor Hugo touche à ces deux pôles, **,- Homère est à la fois romantique et réaliste.*, «

EL pendant que le professeur parle, dans cel te élégante salle du Collège de France, entouré d’une foule sympathique, des auditeurs devant lui, des auditeurs derrière lui, derrière sa chaire, comme il en est derrière un tribunal les jours de grands procès, je pense à ses cours d’autre fois, a ces leçons de l’exil que Desdianel fonda en Belgique, et rapporta, si je puis dire, en France* car ces Conférences aujourd’hui à 3a mode f c'esl lui qui les a créées.

Je me rappelais ces leçons du mercredi soir que l'orateur proscrit faisait au passage Saint-Hubert* devant un « parterre de rois » : Hugo, Quînel, Dall'Qn- /.aro, Fétis, Vilain XIIII, Mme Pleye.l, David d'Angers — el aussi ces lettres exquises de jadis où Victor Hugo évoquait ces vieux souvenirs : « *îe vous revois au fond de cette grande salle trop petite, assis à votre trône, dans la lumière, doux, gracieux, modeste, applaudi, charmant, entouré d'une foule d'hommes dont les mains claquent et de femmes jolies dont le cœur bat.** »

Eli ! mais le tableau est le morne : le professeur n'a pas vieilli. Mais fort heureusement, ce n'est pas en

LA VIE A PÀIilS.

exil c T est en plein cœur de Paris qu'il parle des romanciers de Franco.

L'exil! C'est encore Victor Hugo qui, dans ses lettres, rappelle à Emile Desrhanel tes visites faites par celui-ci au poète « dans celte Grande Place de Bruxelles, où il a, dît-il, a niché » sept mois, « Vous rappeler- von s ? Vo us ve n iez l e ma lin ; Ch ami s était dans un coin, Lamoricière dans l'autre, fumant dans ia pipe de Charles ; Chartes et Hefôel sur le canapé qui me servait de lit; et, avec te beau soleil dans ma large fenêtre, je vous lisais une page du livre* Les bonnes poignées de main qu'on se donnait ensuite! »

Et pourquoi l'exil ? Emile Deschaciel, professeur, avait commis le crime d'écrire, à cêté de .Iules Simon, dans une revue militante, 3a « Liberté de penser », Tout jeune, et professeur au lycée Louîs-îü-Grand, Ernest Havel l'avait choisi, en 1845, comme son suppléant àPÉcole normale, en qualité de maître de conférences d'Histoire de la Littérature grecque, et proposait à M, Dubois de le nommer. Et Dubois le nommai L, quoique le professeur n T eût que vingt-cinq ans.

En 1848, Carnot, ministre de Tins traction publique, chercha des « lecteurs du peuple » pour faire aux ouvriers, aux petits bourgeois des lectures du soir. Legouvé, Émile Souvestrc furent de ceux-lu. Deschanél aussi. Deux fois par semaine, il lisait donc, dans ce même Collège de- France où je le revois, du Molière, du Corneille, des chefs-d'œuvre, et on l'applaudissait déjà* Mais en février 1850, à la suite dhm article sur Monlalembert dans la « Liberté de penser », le pro-

fesseur de rhétorique du lycée Louis-le-Grand fut brusquement mis à la réforme. Un article de discussion politique dans une revue philosophique, M. de Pari eu trouva que cet article était de nature à porter scandale dans le lycée et dans FUniversité tout entière- Ortolan, Geoffroy Saint-Hilaire, le doyen, M. Le Clerc, Dubois prirenL eu vain la défense de Décrivais. Victor Cousin fut très hostile et, à trente ans, Émile Deschauel se trouva, comme on dïL t sur le pavé, se réveillant cependant en sa mansarde pour être arrêté au saut du lit et conduit h la frontière de Belgique, un matin sombre de décembre.

Chassé par le coup d’ËLat, comment vivre à bu Ranger? Ce fut alors que dans celte longue salle du Cercle artistique et littéraire, Galerie de la Reine, Deschanel essaya de gagner sa vie en parlant des lettres françaises, puis tiens la Maison du Roi, en face de rhô tel de ville de Bruxelles, El l'exilé ainsi créa, je l’ai dit, un genre: la « conférence ». D'autres l’imitèrent: Madier-Moutjau, Bancel, Challemel-Lacûtir, qui répandirent en Belgique la parole libre et b esprit de France, Et, tout en « cou féren clan l », Émile Desclianel rédigeait la « chronique des théâtres » h Vindépendance bel f/e. Il est le doyen des « lundis Les ».

Le succès de ces conférences en Belgique, à Garni, Anvers, Louvain, Bruges, ôtait tel qu'il fut question alors de fonder un « Collège de France à l 1 Etranger » avec Victor Hugo comme doyen honoraire.

Les professeurs choisis étaient assez illustres et dignes du projet ;

Poésie, histoire et morale. — Edgar Quinet ;

Art militaire* — Lamoricîêre et Charras ;

Médecine. — J.-V Raspail;

Physique. — Laussedat ;

Théâtre. — Étienne Àrago ;

Littérature grecque et latine, — E. Dcschanel;

Agriculture. — Victor Borie et P. J oigne aux ;

Droit. — Marc Dufraîssô j

Philosophie. — Challemel-Lacour ;

Statuaire, — David d'Angers,

Mais Victor Hugo avait déjà quitté Bruxelles pour Jersey et puis le gouvernement belge ne consentit pas, 11 s’alarmait de ces harangues qui, çà et là, enflammaient le royaume. Bancel, à Bruxelles comme plus tard à Parts, Bancel pari an! de Rabelais trouvait le moyen de mettre le feu aux poudres. Ce qui n'empêchai i pas Léopold V r de dire à Emile Desclianel au Congrès des Sciences sociales de 1863, après le banquet :

— Monsieur, vous avez fait d’excellentes choses dans noLre pays !

Or, dans ce temps d exil, Émile Deschanel avait trouvé la consolation et le bonheur. Il s'était uni à une femme supérieure et charmante à qui Hugo écrivait, le 14 janvier 1856: « Je vous souhaite, madame, la bonne année, deux patries et deux hommes : la Belgique plus la France, et votre mari plus un fils. » Et le poète, qui promettait alors l’envoi prochain d'un livre nouveau, les « Contemplations » ajoutait: *. Nous attendons le petit Franco-Belge à époque fixe. »

la vi k a paris»

Le «petit Franco-Belge », c'est le président de la ChambreJ ïiomme politique qui a traité avec maîtrise les questions sociales comme il avait peint avec unarl délicat les figures féminines des salons du xvm° siècle. C'est l'académicien tout jeune qui, malgré son sourire, a gardé le souvenir poignant des tristesses de l’enfance — comme aussi des sombres jours de 1870*

Dès le berceau, j’nppris le nom de la patrie Interdite à nos pas ei d’autant plus chérie !

Ton exil pour le droit m*en&ëigiia le devoir,

J'appris sur tes genoux que vouloir c*est pouvoir.

Et main tenant, assis sur ton épaule, è père,

Je yois Jüiu».* C’est le fruit de ta longue misère!

La première conférence d'Émile De s Chanel à Bruxelles, eut lieu le 1 er février 1852» 1/orateur parlait de la « Critique Naturelle » ou « Observations physiologiques sur les écrivains et les artistes » qui r sont devenus ensuite un volume dont Sainte-Beuve n dit que fc* était « un livre spirituel et plein de faits », Or, c'est ïe l eP février 1900 — quarantè-huit ans, jour pour jour, après la conférence initiale du père — que le fils est reru à l'Académie française»

— C'estîa récompense, dit avec joie Emile Beschanel 1

Mais lui-même, à une voix près — il eut IG voix quand H en fallait 17 —aurait pu, aurait dû s’asseoir parmi les Quarante, La seule fondation, FaccI hua talion de la « Conférence » méritait qu'on lui rendît cel hommage.

En 1800, il revenait d'exil mettauL au lycée Bonaparte le « petit Franco-Belge » lorsqu’un ancien nor-

malien, son ami Albert Le lioy et M. Lissagaray, un initiateur, fondèrent ces « Conférences de la rue de lu Paix », oii j aï tour à tour entendu Eugène Pelletai). Legouvé, Adrien Ilébrard, J. J. Weiss, Ferdinand de Lesseps, Hervé — que saluera Paul Deschanèl demain. Ce futune vogue. Puisle LniJlour Worlli eut besoin du local pour agrandir ses magasins et les Conférences émigrèrent boulevard des Capucines, tin joue des comédies, aujourd'hui, là oh Ton parlait jadis de Musset ou de Lamartine.

« La clarté est la politesse de ceux qui parlent en publie, disait Am go. » C’est cette clarté qui fai! le charme et aussi la force du professeur Desclianel resté causeur mémo en professant, El à combien d’esprits divers a-t-il enseigné celte vertu française 3 Jules Simon se. vantait d’avoir eu pour élèves les plus célèbres de ses confrères do l'Institut» Émile Deschanel a dressé lui-même la liste, le Livre-d’Or do ses disciples:

Taine, Sarcey, Weiss, Prévost-Paradol, Beulé, Alfred Méziôres, Assolant, G. Perrot, LouisRaLisbonne. Caro, Lenienl, et des romanciers et des vaudevillistes, Lambert Thiboust, Adolphe Belot, Hector Crëmïeux, C rémi eux à qui H enseigna le grec pour écrire « Orphée aux Enfers >> I

Émile Deschanel a même pu se vanter d avoir eu la plus décisive inlluence sur la destinée de ce Prévost- Paradolque lesuccesseur d’Hervé loue en même temps qu Hervé lui-même — et voici comment:

Chargé comme maître de conférences de corriger les thèmes grecs des concurrents— « trois cont cinquante-

six thèmes grecs !» — il trouva celui de Paradol, écrit sans dictionnaire, cri 1»lé de solécismes, noir de barbarismes, — fait pour être rejeté, non classé. Or, le concurrent, si remarquable dans la composition française, devenait par là même inadmissible, une seule composition non classée entraînant la mise hors concours du candidat. Sans faire de tort k personne, Émile Deschanel le classa cependant : 366° sur 360 !

À l’examen oral, Paradol put se relever, Deschanel lui donnant à expliquer Hérodote, qui est facile. Mais sans Deschanel, que serait-il devenu? Hors concours, refusé , n 'en tran 1 j amais à i 'École peu l-èlre 3 E t alors.. .

Quelques années après, Hippolyle Bigaull étant mort — qui avait précisément remplacé Deschanel « réformé » dans sa chaire de rhétorique, — Prévost- Paradol, déjà célèbre, fit entrer au « Journal des Débats » Émile Deschanel qui lavait — silencieusement — fait entrer h l'École Normale !

Et c'est ainsi que tout se paye dans la vie et qu’une bonne action est un placement. Mais le meilleur placement, c'est le travail et c'est l’exemple. L'octogénaire encore militant qui écoutera son iiîs demain, le plus cher, et certes un des plus brillants de ses élèves, pourra redire, en regardant le « petit Franco-Belge » qu'attendait Hugo — ce qu'il disait un jour à Victor- Hugo lui-même, présidant le Centenaire de Voltaire r

— Voilà îe prix de ma vie et la couronne de mes cheveux blancs !

Deux Françaises. — La comtesse de Franqtieville et Mme Laugier. — La AluetLc en deuil. — Jules Janin et scs souvenirs.

— La maison d T Érard. — La nièce de François Àrrigo. — Le portefeuille de Condorcet, — Ce qu'Étierme Àrago a brûlé.

— Actualités ; le bec boer. — La mode et la guerre. — FrégoJi.

— La politique.-— M. Sully Prud homme et AJ, Paul DeschaneL —■ Édouard Hervé et le Journal du Paris. — Une idée de Victor Noir : les classiques du peuple. — La migraine et L’iuflucnza.

— Un discours de Paul Deschanel au lycée Condorcet. — Impressions du siège, — Lecteurs et diseurs. — Al. Bruneticreu Home, — Ln pape ctnêmatographié à Parie. — Les photographes. — Une lecture de Parlleron et une réception à l‘Académie, — Ce qu*cm verra plus tard.

31 janvier 1000*

IL est un coin de Paris, un coin délicieux, que la destinée vient de mettre en deuil. C’est le château de la Muette. Mme la comtesse de Franque ville, figure aimable, souriante et bonne de Française, vient de disparaître avant d'avoir atteint la vieillesse et ses amis, qui étaient nombreux, ont accompagné son convoi jusqu'à l'église par ces beaux sentiers du parc

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