‹ La vie à Paris, 1900Chapitre 8 sur 46 · LA VIE A Y A IU S · texte numérisé non relu

LA VIE A Y A IU S

qui sont une des séductions de Passÿ, une des gloire# de Paris*

Oui, il est encore des Françaises de pure race el que les névropathies ibaémennés n'onl point touchées* La destinée a réuni dans un même départ la grande dame accueillante et si simple qui Faisait avec tant de bonne grâce les honneurs de ses salons de la Muette cl la vaillante nièce du grand Arago qui vivait de souvenirs de gloire et d’espérances de succès, rue Notre-Darne-des-Champs, avec le dernier de ses fils t M. Pie r r e La u g i e i\ de la G o tuèdie -¥ r a ne aise.

Au temps o Ci les t< portraits » et les <* parallèles » étaient un genre h l'ordre du jour il eût été Tort intéressant de comparer ces deux existences féminines, l une cL l'autre vouées au devoir, ïi la famille, Cime el l'autre Loules remplies d'abnégation et de bonté. Mine Laugier avait été toute puissante, i! y a un peu plus de cinquante ans lorsque François Ara go était un des membres influents du Gouvernement provisoire, faisant fonctions de ministre de la guerre el de la marine* Sa nièce, Mlle Mathieu, tille de l'astronome el qui devait épouser Laugier, était Fange gardien de Fil lustre savant. Elle n'usait du pouvoir que le sort avait mis, de par son oncle, entre ses jeunes mains, que pour rendre service* Et combien de services! Les traits de bienveillance abonderaient dans cette destinée el M* Joseph Bertrand, alors forl jeune élève de l'École polytechnique, pourrait dire ce que fut pour les éternels quémandeurs de tout gouvernement, la nièce de François Ara go. 11 n’eu parle, après tant d'années, qu'avec attendrissement,

lui à qui l'on a aussi LanL demandé sans qu'il ait rien demandé êl personne.

De ce passé, Mme Laugîèr avait gardé des épaves précieuses; par exemple, le portefeuille que portail sur sâ poilrine Condorcet lorsqu’il fui arrêté à Bourgla-Reine. La veuve du conventionnel l'avait donné ù Arago pour le remercier de son Éloge de Condorcet. A dire vrai, coquet, brodé, avec ses emblèmes au plu métis, le portefeuille de Condorcet ne pouvait manquer de le faire prendre pour un aristocrate.

J'avais L’honneur et la bonne fortune de rencontrer parfois Mme Laugier auprès d'Étienne Arago, son oncle, lorsque celui-ci, mourant, me lisait quelques fragments de ses Mémoires, si curieux, et qu'il a malheureusement déLi^ils, brûlés, cahier par cahier, je ne sais pourquoi. Alors, discrètement, Mme Laugier me parlait de son fils. Elle faisait répéter ses rôles à sou Pierre. Elle ne vivait que de ses espoirs. Elle avait la tradition de l’oncle Étienne, qui avait vu rirmin, écouté Ta! ma, conseillé An aïs, étudié Mlle Mars, et qui les imita il avec sa verve méridionale.

Dans son logis de la rive gauche, Mme Laugier vivait entourée de reliques du passé, dessins du dernier siècle, épures de savants. C'était une femme d’une douceur profonde et d'un courage antique* Lorsque son fils Peut perdue, l’autre jour, il trouva, avec une admiration qui le fit fondre en lamies — la le lire de faire pari du décès de Mme Laugier toute préparée, rédigée par elle-même, afin de n’oublier personn e dans la parenté des Mathieu, des Arago, desBabinet, et de

dernière ligne, laissé la dale en blanc — attendant la volonté de la destinée:

Paris, ]g„. 180,,*

Elle avait cru mourir avant ce qu’on prend encore pour le vingtième siècle, erreur que Ernest Laugier, membre du bureau des longitudes, n’eèl point admise* Elle disparaît a la veille du jour où son 01s, si attaché et si aimant, allait, en se mariant, lui donner une fille à qui se dévouer encore. Elle a vu, du moins, l’aurore de cette famille nouvelle*

ÎVL Benjamin Constant expose précisément au cercle Volney un admirable portrait qui est celui de Mme Laugier* Telle la mère des Ara go, la hère, paysanne d Estagel dont les traits ont la noblesse des marbres antiques, telle la peüle-Ojle dont je n out biïerai pas le profil calme, reposé et superbe sur l’oreiller funèbre, dans celle paix majestueuse que donne le dernier sommeil*

La comtesse de Franque ville était aussi d'une famille célèbre* Elle était la nièce de celte Mme Erard dont Jules Janin, en son chalet proche de la Muette, disait : « Ah ! chère voisine, nous ne dirons jamais un éloge digne de votre cœur I » Le vieux critique a laissé précisément sur le château de la Mueüe une plaquette intéressante où, d’un mot, il en évoque tous les hèles, le roi Louis XV, Mlle de Romans, l'abbé de Bourbon, le dernier enlant naturel du roi

LA VIE A PAIUS.

— qui y naquit — jusqu'aux fédérés de la Commune dont on retrouvait encore, sous les pelouses vertes, des squelettes eL des boutons de capote il n'y a pas longtemps,

Janin, au temps de Mme Érard, avait vu dans les salons de la Muette, Planté débuter, tout jeune., Ruhinstem faire entendre ses premières improvisa* Lions, Jenny Lind, qui ne chantait pas ailleurs, Thalberg, Liszt et combien d’autres aussi célèbres î Eu ce temps-là, celle qui disparaît aujourd’hui n’était encore qu'un de ces jolis enfants dont — c'est Janin que je cite — Mme Erard était la Providence.

Avec Mme de Franque ville, la Muette avait gardé sa bonne grâce accueillante et, dans le cadre le plus somptueux qu'on püt voir, une atmosphère d’art, de souvenir qui, par les portraits, les bustes, vous causait une sensation particulière et charmante. On se sentait dans Je château d'un souverain, dont un souverain de l’art avait fait sa chose.

Chez Mansart et le Né Ire logeaient les musiciens illustres. Un beau portrait de Spontinî, le beau-frère d’Erard, semblait présider la salle de réception, À côté d'une Lavandière d'Hébert, délicieuse et profonde, attirante comme tout ce qui vient do ce grand poète du pinceau, des batailles, des statues de Paul Dubois —un vivant, un étonnant buste de M, Ch. de Franque ville par Dubois précisément, un chef-d'œuvre — et on allait et venait parmi ces merveilles tout en regardant, par les larges baies, les beaux arbres ou les allées du parc immense, couvertes de givre. Je me rappelle une soirée particulièrement exquise ou dans

la haute bibliothèque de M. de Franqueville, souriant et heureux, le duc d’Aumale devant la cheminée, couronnée par le superbe Fernand GoMps à cheval de Velasquez, nous parlait de Farinée, sa chère armée, et nous disait avec sa connaissance si profonde des choses militaires:

— Jusqu’à Wagram, il y eut au inonde une armée incomparable, unique. Songez donc : des soldats qui faisaient la guerre depuis quatorze ans et qui n avaient pas trente-cinq ans! Jeunes par l’àge, vieux par le métier !

Aujourd'hui, la mort est entrée dans ce château de la MueLte dont elle a fermé les portes, comme Chateaubriand dit quelle ferma celles du château de Combourg. Et j’envoie respectueusement à Mme de Frauqueyiile* la bonté faite femme, le pieux hommage de mon souvenir. Elle était Alsacienne et elle parlait avec attendrissement toujours de sa chère Alsace.

— Eh bien ! disait-elle à J .-J. Henuer. vous revenez dit pays ?

Ce mot, « le pays » t avait une douceur charmante sur ses lèvres.

Elle était deux fois Française et, doucement, simplement, avec son sourire apaisé, elle devait plus d'une fois prier tout bas pour la grandeur de la patrie et la délivrance du pays.

Il faisait un temps lugubre lorsque le corLège est sorti de là Muette. Paris est triste par ces jours d*un

LA Vï£ A PARTS,

gris maussade. Et que doit être Londres en cet hiver! Quelles pensées peuvent hanter le cerveau d'un Chamberlain et quelles dures nuits doit passer cet homme ! Non, peut-être. Il est des grâces d’Ëlal pour les joueurs dont les êtres vivants sont les enjeux.

Même il Paris, on ne parle que des B ours* C/est, après les élections sénatoriales, le sujet de tous les propos.

Et puis, les dénicheurs d 'acta alités en trouvent partout et tout est prétexte aux inventions dos chercheurs de nouveautés, C ! est ainsi que cette guerre du Transvaal a inspiré deux i ndustriels dont je ne connais pas les noms et qui font distribuer leurs réclames et coller leurs affiches a travers nos rues : T un qui a créé un nouvel apéritif, comme si tous les amers, bitiers, quinquinas et autres adjuvants de l'alcoolisme n'éfaient pas suffisants pour fabriquer des débiles; fautrô qui veut faire concurrence au bec Auer eu jouant sur les mots et qui a « lancé » le bec lîoer.

Le ber. Baer et le Boei\ « apéritif », sont les deux nouveautés de la semaine. On se bat en Afrique et Ton s’entre-tue pour permettre aux industriels intelligents de profiter de l'occasion. La mode est aux doers! Que tout, boissons, becs de gaz, chapeaux de feutre, soit donc au Baer .

Frégoli, l'homme-Protée, cet extraordinaire comédien qui, en quelques minutes, incarne vingt personnages différents —- de Garibaldi à Gounod — Frégoli soulève à Paris avec la tête du président Krüger les applaudissements qu'il obtenait à Londres avec le

masque de lord K Lichen cfè Voilà un homme qui comprend les nécessités de la politique. Il varie,

CeÜG politique et les politiciens sont t paraît-il, assez humoristiquement traités dans la harangue que M. Sully Prudhomme prononcera demain, en réponse au discours de réception de M- Paul Deschaneb Le poète, qui a des ailes, a voulu montrer, me dit-on, qu'il peut avoir des griffes* C'est Edouard Hervé qui sert de prétexte à ce duel courtois de paroles, Hervé, l'honneur du journalisme français, fît qui eût pu, comme HJ, Henry Fouquier, professer k VÉcole du ifpurnalisme en prêchant d'exemple*

Jamais, je crois, une épi thé le malsonnante ne tomba de la plume magistrale d’Edouard Hervé, Il combattait les idées, il respectait les hommes. Nous Pavions connu k ce Journal de Paris où R a ne— Banc de Bronze^ comme on disait entre jeunes Enjolras — f écrivait le feuilleton de théâtre eL où ce lettré supérieur, cet humaniste impeccable qu'était Hervé avait pour collaborateur ce jeune colosse promis à une destinée si tragique qui s'appelait Victor Nofr\

C’était J.-J* Weiss qui le lui avait présenté, et Edouard Hervé, avec son 11 air de rédacteur en chef, avait deviné le parti qu'on pouvait tirer, comme reporter (disait-ond^|à reporter^ de ce turbulent et amusant jeune homme.

S'il eût vécu, Victor Noir eût été un brasseur d’hommes et de journaux à la façon de VillemessanL 11 avait des idées étonnantes, cl lui qui ne savait pas, je crois bien, exactement si Iphigénie est une tragédie de Corneille ou de llacine, il avait rêvé une collection de

classiques du peuple, avec préfaces et an no La U on s des plus illustres critiques du temps — tout cela pour deux sous.

— Les Classiques â dix centimes.

Mais pour lancer l'affaire, il lui fallait l'appui du critique le plus grand et !e plus renommé, Sainte- Beuve, et Victor Noir, ne doutant, de rien, alla rue du Montparnasse demander à Sainte-Beuve, qui dot être stupéfait — car ce grand garçon parlait avec une drôlerie visible des grands écrivains — le travail liminaire

— Quand on pense, disait Edouard Hervé, que ce brave Victor Noir, pouvait rendre pourtant — sans le savoir ou sans les savoir — un tel service aux bonnes lettres françaises 1

Le Journal de P avis est loin et Hervé fait partie d'une sorte de galerie d ancêtres du journalisme qui ne ressemblent pas à leurs petits-neveux, et je m'imagine que M. Baul Desehanel le dira excellemment, avec cette bonne grâce qui n exclut point chez lui la fermeté. J'ai l 1 effroi de ne pouvoir assister à cette séance qui met tant de quémandeuses de bidets en mouvement. L'influença, visiteuse désagréable, semble tordre mes nerfs et pénétrer mes os* tandis que j’écris. Je songe, au coin du feu, à cette page si curieuse où Alfred de Vigny décrit, compte les méfaits des démous de la migraine, ces petits monstres qui piquent, taraudent, scient, Goupillent, tailladent, trépanent comme avec des cisailles ou des forets les parois de noire crâne. La misérable inlluenza agit de môme dans tout les corps et les rhumatismes réveillés par ces temps de neige font penser aux misères du

bonhomme Scarron, Goue au fauteuil, pourrai-je aller demain écouter M. Deschanel?

Je connais sa manière et je suis certain de son grand succès. Je me rappelle une improvisation qu'il fît, un jour, devant ses camarades, en présidant la distribution des prix de notre lycée Condorcet. Il y eut là une évocation vraiment touchante du passé du lycéen et, d’un irait souriant et affectueux, M* Paul Deschanct fit reparaître devant nous les professeurs excellents qu'il avait eus et dont quelques-uns — plus courbés par l'âge — étaient les mêmes que ceux qne nous avions connus. Il y eut surtout dans celle causerie éloquente un passage tout à fait poignant où le président de celte distribution de prix conta à ces jeunes élèves tes souvenirs étouffants, les amères journées des longs mois du siège,

« Nous étions sur ces bancs, nous traduisions Tacite, nous apprenions Corneille et nos oreilles étaient, comme nos ccctirs, douloureusement frappées par le bruit sourd, le bruit lointain, ïe bruit sinistre, des canons qui grondaient autour de l'enceinte l Nous n'oublierons jamais ce bruit-là L.. »

Je ne cite que de mémoire. Mais M. Deschanel expliquait par là, par ces impressions premières, par ces lugubres images et sensations entrevues et éprouvées, la mélancolie et le pessimisme qui s’élaient emparés des jeunes hommes de son temps. Et contre ce pessimisme et celLe mélancolie, il déclarait, d'ailleurs avec beaucoup de verve, qu'il fallait réagir. Au canon qui s’était lu, il opposait le clairon du réveil. Et toute sa vie est un exemple d ac-

Lion et de bravoure légère, simili ante, à la française*

S'il parle bien, il lit aussi bien. Ce n’est pas la

maestria supérieure et comme « enseignante j> de M. Brunetîère. C’est plus vif, plus dégagé, plus alerte. Mais je suis certain qu’il séduirait aussi le pape s'il s’en donnait la peine et s’il lui prenait fantaisie d’aller à Rome parler de Bossuet.

Quel étonnement !

Ce pape, caché d'ordinaire à tous les yeux, Léon Xïn 7 dans sa chaise à porteurs, traversant la loggia du Vatican ou se promenant dans ses jardins, nous l’avons vu, louché du regard et comme du doigt» chez Georges Petit, d'autre jour, je ne sais quelle compagnie de cinématographie ayant obtenu la faveur spéciale de fixer les pas et les gestes de Sa Sainteté. Et c'est vraiment prodigieux. Avec le cinématographe, il ne sera plus besoin tantôt de voyager. La vie vient à vous. Et ce souverain pontife, que la foule entrevoit à peine durant les grands jours de la chrétienté, pâle dans ses vêtements blancs, le voici, A miracle, qui descend de sa voiture, s'appuie au bras d’un cardinal, gagne lentement une chaise près de la muraille de son jardin, s’y assied, ôte son chapeau, prend son mollet $ essuie ïe front, ün entend son essoufflement, on aperçoit le pli de sa lèvre. Mieux encore : dans cette

sur la foule accourue et qui, d’un geste harmonieux, bénit les spectateurs du cinématographe comme elle a béni, là-bas, les fidèles du Vatican*

Je me demande où nous irons et si vraiment, avec les applications futures de la photographie la vie moderne gardera le moindre secret* Être béni en effigie! C est une des curiosités inattendues du cinématographe* Peut-être cinématogmphie-i-on, à Flieureprésenie, au Transvaal, les rencontres les plus sanglantes des belligérants. Peu L-être nous présentera-t-on M. B ru ne Lié re parlant devant son public de grandes dames et de prélats romains. Les photographes sont à FaffiU de toutes les scènes curieuses et vivantes.

L’un d eux f très enflammé, vint me dire un jour:

— Est-il vrai que M* Paîlleron lise demain une pièce nouvelle a îa Comédie-Française?

Oui* Deux petits actes.

— Alors je vous demande l'autorisation de prendre pendant la lecture des épreuves cinématographiques* Ce sera tout à fait intéressant et Ton pourra les montrer au pu bile à PI i e ure même où la Go niédi e j o uera ces deux pièces !

J'eus toutes les peines du monde à lui démontrer qu’une lecture à un comité est une séance secrète, qu'il était impossible d’accorder une autorisation contre laquelle protesterait Fauteur lui-même, tout le premier* Lebon photographe me trouva évidemment timide, administratif et retardataire.

Mais ce qu T ün me demandait là, on le demanda un jour à M, Pi Égard lui-même* Autorisation de photographier une séance d'élection à l'Académie I Tout sim-

LA VIE A rARÎS*

plcmcnl. Un jour viendra où, dans ees tribunes du Collège des Qua Ire-Nation s, dans la salle de nos séances de récep Lion, quelque cinématographe sera braque sur le récipiendaire et notera avec sa précision mathématique Les mouvements, la façon dont la main gantée tourne les feuilleLs du cahier imprimé et dont, parmi les applaudissements, les lèvres un peu sèches, cherchent la douceur traditionnelle du verre d'eau sucré posé sur le pupitre.

Ce jour-là, en lisant les discours at home — tandis que le cinématographe « fera les gestes » on aura — et ce sera peut-être avant peu ~ Une réception à domicile .

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