‹ La vie à Paris, 1900Chapitre 9 sur 46 · PARIS MALADE · texte numérisé non relu

PARIS MALADE

U février ÏDGO*

Alphonse Karr était, un jour, en visite chez Vic- r torlïugo, place des Vosges, lorsqu'il entendit retentir, dans 1-escalier, une sorte de marche triomphale, paroles et musique improvisées parles deux HIs du poète qui revenaient au logis en brandissant fièrement leurs cahiers et leurs cartons d'écoliers, et chantaient, gaiement, â lue-tète:

Il n’y a pas de classé !

Le maître est mort !

ïl n’y'a plus de pensums!

Le maître est mortl

Les vers des enfants ne valaient pas ceux du père, mais ils partaient d'une inspiration sincère. Le maître de pension où Charles et François-Victor allaient en classe venait, en effet, de décéder subitement. De là

c«lie « Parisienne » d’une espèce nouvelle, cette <t Marseillaise » d'une liberté in attendue. Je m’imagine que quelques collégiens licenciés du lycée Saint-Louis auraient pu improviser, du collège à leur logis, un chant de délivrance analogue. Mais non, la cause de cette fermeture temporaire est trop tragique et trop sombre. Les lycéens n’auront pas vu Je congé; ils n auront songé qu’à la perte de ces pauvres camarades qui partent ainsi, avant l’heure, en pleine jeunesse, en plein espoir.

Un congé 1 Un repos ! Une halte!

Que de fois un Parisien très occupé, dévoré par les devoirs inévitables et rongé par les préoccupations subalternes, les preneurs de temps, les Inutiles, que de fois, un travailleurltarasiéa-t-il poussé ce cri:

— Si je pouvais faire, pour avoir l’occasion de me re p o se r, u n e p e 1 1 te m a 1 adie I

Toute petite, et toute bénigne. La Italie en question. Le temps de reprendre haleine et de se remettre plus résolument en roule. Une courte épreuve, suivie d'une convalescence rapide, qui vous permette de mettre en ordre les monceaux de lettres et les las de requêtes auxquelles, sans qu’on vous en sache gré, ou s’épuise, chaque matin, depuis des années, a répondre! Une maladie qui soi! comme une bonne fortune, un repos forcé.

ILélas 1 quand elle arrive, tout ce qu’elle peut sembler avoir d'agréable, de calmant et de reposant, devient en réalité lassant et insupportable. Ün est brusquement comme supprimé du reste du monde. On ne vit de la vie d’autrui que par le téléphone, qui

vous renseigne sur les menus incidents du jour, ou par le th é â trop bon e, qui vous permet de suivre — avec une précision d’ailleurs singulière — la représentai ion du soir. C'est ce que rinfluenza vient de me contraindre à faire et, d’heure eu heure, de mon lit on de mon fauteuil, j'ai suivi la vie du théâtre, de mon théâtre — et celle de Paris.

Dans ce dégoût de toutes choses qu’amène l 1 insupportable grippe, une vertu, sans compter 1e devoir professionnel, subsiste encore : la curiosité, qui vous fait attendre tes journaux du matin avec une anxiété d’exilé attendant son courrier, et qui vous empêche de dormir avant que le concierge n'ait monté le « Petit Temps », pour avoir, du War Office, les nouvelles du soir. Un nouvelliste reste nouvel liste jusque sous l'influence de l'influenza.

Un médecin lettré, hisLorien et praticien, M. le docteur Légué, a tout dit, et bien dit, sur celte sotte grippe, qui court çâ et là, dans Paris, et rend lTitver insupportable. Elle eut un nom autrefois qui montre l'humeur narquoise des Parisiens; cl comme elle arrivait à chacun sûrement, ainsi qu’un billet misa la poste, on l’appela ta « petite.poste » ou le « petit courrier ».

—- Avez-vous reçu votre « petit courrier » ?

— Non,

— Cela viendra. La « petite poste » connaît t’adresse de tout te monde.

D'autres, trouvant qu'elle allumait sa lièvre brusquement, comme un feu follet, l’appelèrent «follette ». Ce furent des noms passagers. « Grippe » triompha.

LÀ VIE A PÀIUS.

Depuis 1143, l 1 «infiueiua » est devenue la « grippe », en bon français. El le mot est expressif ; on est comme grippé et agrippé par le mal soudain. Le a grippement » ressemble à une main, aux cinq doigts garnis d’ongles, vous prenant h la gorge ou s'accrochant à la face. L'influença, V « infhience », vocable plus mystérieux, presque effrayant, à allure de fantôme t est moins expressif. L inlluenza plane ; la grippe pénètre, griffe eL mord.

C'est une maladie fort bête. Elle est aussi meurtrière que la peste et elle na l'air de rien. Que dire d’un homme qui meurt de la grippe? 11 semble n avoir pas de motifs de mourir. C'est une maladie hypocrite. Elle est insidieuse et acharnée. On croit qu'elle est partie, elle revient. Elle est importune eL tenace. C'est une fâcheuse.

H n’y aurait d'un peu souriant dans son ennui que la nécessité de la solitude où elle vous condamne, pour un moment. — Chère solitude! Idéal de tout homme lamine par la multiplicité des devoirs et des relations inévitablesI

M. Joseph Bertrand disait, un jour, à un ami, Paul Bocage, le collaborateur d’Alexandre Dumas :

— J'ai un appétit de solitude et un besoin de repos dont vous ne pouvez vous faire une idée : je voudrais passer en Suisse, au haut des montagnes, au fond des vallées, trois semaines entières où je ne verrais personne, ne parlerais à personne, ne répondrais à personne 1 L'homme a parfois besoin d'une cure de silence !

— Ali ! comme vous avez raison ! s'écria Paul Bo-

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cage. Voyager sans voir âme qui vive, la solitude, le repos, la liberté pleine et entière ! C'est le rêve !... Je pars avec vous î

Hélas, les soucis ne par Lent pas, ils restent avec nous quand on est contraint au coin du feu et presque au coin'du lit. Ils nous suivent, ils nous traquent, ils arrivent par petits bleus ou par messages téléphoniques, Les centaines de lettres de quémandeurs, toutes rédigées d'un même style comme les circulaires trune maison de commerce — avec prière de répondre au bureau restant — s’accumulent sur la table de travail. EL les le tires anonymes, éjaculations de la haine sans cause et de l’envie, d'ailleurs trop naturelle h l'homme, elles viennent compléter le dossier des journées de repos I « Àh 1 lu souffres? Une aimable injure ajoutera peut-être à ton ennui. Tiens, tiens, Liens !... >> *

Et les chevaliers de l'anonymat n’empêchent pas plus on brave homme de continuer son chemin et de faire son devoir que les quasi escroqueries des faux pauvres ne l’empêchent de donner ce qu’il peut — pas beaucoup et pourtant beaucoup trop !

Et puis la lettre anonyme a une qualité ; on n’est pas forcé d'y répondre.

Mais il y a, Dieu merci, missives et missives comme il y a fagots et fagots et, parmi toutes ces lettres amoncelées sur ma table de malade, j'en choisis une, non pas au hasard, de ]VI. Émile Hess, le secrétaire du comité du Monument de la Tour d’Auvergne, qui

lit dans la salle du « Journal » une conférence si fort applaudie sur le premier grenadier de France qui est, avec M. le capitaine Pamblant de Rouil, une des chevilles ouvrières de Fœuvre patriotique.

« Nous voudrions, m’écrit, M. Hess^ célébrer le centenaire de la mort de la Tour d’Auvergne, le jour même ou les héritiers des camarades de la 46° demibrigade célébreront l'anniversaire de la mort du héros et ouïes habitants de Carhaix, son pays natal, salueront le soldat tombé à0berhausen f le 21 juin 1HÜ0, Ce môme jour, notre vœu serait que la statue du premier grenadier s’élevât à Paris tandis qu'on dirait des vers devant l'autre, dans le Finistère. Aidez-nous pour atteindre]ce but! Faites un appel à nos compatriotes ï Il faut que Paris inaugure la statue de la Tour d'Auvergne tandis que les tambours du 46° de ligne battront aux champs devant le héros a mort au champ d’honneur l »

Le dévoué secrétaire général a raison. Ce serait là une belle fête. Hélas, les statues sont nombreuses et les appels de fonds sont fréquents! Quand il n’y a pas f derrière l’homme illustre à célébrer, une famille dont la pitié est militante ou un admirateur dont le bon vouloir est efficace, il faut attendre longtemps les souscriptions complètes. J’étais président d’un comité pour élever une statue André Chénier. La somme réunie est pitoyable. André Chénier ne semble pas avoir, de longtemps, sa statue. Il a fallu que Dumas fils complétât par une souscription anonyme assez forte la souscription ouverte pour dresser, place Maleshcrbes. le monument à Dumas père, par Doré.

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Pour parfaire la somme nécessitée par le monument de Bar ri a s à Emile Àttgier, Mme Emile Augier était là. La Tour d'Auvergne a-1-il des parents, sans compter celle famille illustre, le régiment, son régiment? U a des admirateurs, dans tous les cas. Sa gloire est nationale, sa renommée est légendaire, Paris lui a promis une statue, il faut que Paris ta lui donne.

Lorsque M, de Kératry père mit en avant ridée de drosser 3 à Carhaïx, une statue à l’enfant du Finistère, il s’adressa à tout le monde, au département, a TE Lit, au chancelier Pasquier, à la Chambre des Pairs, Le sculpteur Marochetü ne voulut que les frais matériels de son travail et la statue, inaugurée, en 1841, domine un magnifique amphithéâtre, dominé lui même par les montagnes de la Cornouaille, Cette statue en bronze, élevée, à Carliaix, sur lu place du Champ de Bataille représente le soldât écrivain en

uniforme de simple grenadier de la République, pressant sur son cœur le sabre d’honneur qu’il vient de recevoir du Premier Consul, La statue est dressée sur un piédestal en granit, orné de quatre bas-reliefs en bronze : Au Sud, il sauve un soldat blessé (1776) ; à l’Ouest, il referme les portes de Chambéry (1792); au Nord, il prend congé des époux Le Brigant, dont il va remplacer le fils à l’armée (1796); à l’Est, il est tué à Oberhausen, en Bavière, d’un coup de lance au cœur (1800).

Marochetli a résumé là toute la vie de la Tour d’Auvergne, vio de dévouement, de simplicité, de travaux, de noble exemple. Ou devrait aussi, pour le centenaire du premier grenadier de la République

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