‹ La vie à Paris (volume 2)Chapitre 10 sur 17 · SANS ARGENT · texte numérisé non relu

SANS ARGENT

Noces, festins, déjeuners cl dîners dans les meilleurs restaurants

de Paris. .

S'adresser à MM. Dorel et C% 15, rue de Grammont.

2;ii LA VIE A PARIS.

Sans argent! mais voilà une découverle qui vaut pour ie moins celle de W. Flourens, — ou plutôt qui en est l'auxiliaire utile; car, parmi les causes de mortalité précoce, il n'en est peut être pas de plus générale que l'obligation de mettre tous les matins 20 francs dans sa poche. — Je ne connais pas le secret de MM. Borel et C/ ; mais, du moment qu'il s'agit de bien dîner, pour rien, je crois pouvoir leur promettre une nombreuse clientèle. Flourens, vous qui avez allongé ma vie ; Borel, vous qui la soutenez sans argent, soyez bénis î — et, comme il ne faut pas lésiner avec ses bienfaiteurs, je propose d'élever à ces messieurs deux statues avec ces inscriptions succulentes :

A Flourens,

Vainqueur de la mort!

A Borel {et C"=), Qui a supprimé la carte à payer!

La mortel la carte à payer étaient, sans contredit, les deux plus grandes vexations de la vie. — Je suis bien aise qu'on en ail fini avec CCS deux conséquences du péché originel.

Il paraît que nous rentrons en paradis ; — à demi immortels, nous cueillerons, dans l'Édcn de M. Borel, ces beaux fruits de la création que ces gueux de restaurateurs avalent l'infamie de nous faire payer 1 fr. 50, —et le citron 30 centimes!— et levin, qui ne faisait pas de dcmi-boulfclUe dans les cabinets ! — et les gratins qu'il fallait toujours commander une demi-heure d'avance; tout maintenant est à discrétion et cuit à point. A la vérité, je ne sais pas encore bien comment on entre en jouissance des bienfaits de M. Borel. —Je suppose que l'on va s'installer au café de Paris : on mangeune poularde trutTée(jevous la recommande); on arrose la bêle d'un chamberlin de l'âge de M. Flourens; et, quand cette plaisanterie est finie, on passe devant le comptoir et on dit en mettant un doigt sur son œil : « Ue la part de M. Borel (et compagnie). » — Il faudrait (lue le restaurateur fût bien mal élevé et bien peu au courant des annonces, pour vous faire conduire au poste; si pareille mésaventure vous arrivait, failes-moi prévenir, j'irai chercher M. Borel (et compagnie).

Tout le monde, je l'ai remarqué, est d'accord pour bien dîner; mais, après le dîner, les dissentiments commencent:— quelques-uns

rciilreiilloulsimplemenl chez eux, s'établissenldans leurs pantoufles, el reprennent quelque lecture interrompue ; mais ceux-là me sont suspects de participer à la cuisine liomœopatliique, la cuisine sans poivre, sans épices, sans truffes, sans café, sans stimulants d'aucune sorte. — Les viveurs qui sentent fermenter en eux les vapeurs des vins chauds el des mets richement assaisonnés éprouvent le besoin de s'épanouir dans quelque causerie échcvelée ; — ceux-là vont au café ou au cercle, fument d'interminables cigares, et, vers minuit, recrutent du monde pour faire ime petite partie de saute' (un petit jeu à se faire sauter la cervelle). — Les autres ont le vin tendre, recherchent les sensations douces el vont s'installer dans un fauteuil de rOpéra-Comique.— Ce sonl les amoureux de mademoiselle Lefebvre, étrange el capiteuse beauté, contestable dans tous les détails et d'une séduction irrésistible dans l'ensemble. — 11 en est, enfin, que des inclinations diverses entraînent, soit à la gaudriole du Palais-Royal (buveurs de Champagne), soit à la fine comédie du Gymnase (buveurs de bordeaux), soit même aux grosses émolions du boulevard du Crime (buveurs de vin bleu). — Restent le buveur de thé el le buveur de bière, qui vont au concert.

Ici, j'ouvre une parenthèse pour demander ce que deviennent les concerts. La police les a-l-elle interdits comme poussant au suicide ou se sonl-ils suicidés eux-mêmes? — Je ne sais; mais il me semble qu'il y a disette, celte année, d'affiches jaunes et d'affiches roses. — Oij donc sonl les lions du violon, les lionnes du piano elles cigales de la chansonnette ? Partout, apparemment, excepté à Paris. — Vieuxlemps est probablement en Belgique, sa musicale patrie; mademoiselle Claus, à Vienne, où elle lient toute l'aristocratie au- Iricbienne suspendue à ses dix doigts ; — ici, personne. — Il y a là-dessus beaucoup à dire, el je prie mes confrères de méditer sur la grandeur el la décadence du concert. —Le vice est, je crois, que, de nos jours, chaque étoile veut suffire à l'ai trait d'une soirée; on s'entoure de médiocrités ; on bourre une affiche de noms grotesques, inconnus, el on attend le public à raison de 10 fr. par tête. — Le public ne vient pas, et il a ses motifs. — Réunissez deux ou trois fois, chaque hiver, toutes les sommités de la musique, el vous verrez que l'union, qui fait la force, fail aussi la recette.

Quant au théâtre, le public ne lui manque jamais. — Samedi dernier, le Gymnase donnait une pièce de M. Emile Augier, et tout iuissitùl Paris d'accourir.

La victoire, ce jour-là, est demeurée un peu indécise. — On a retrouvé tout l'esprit de M. Augier, on n'a pas retrouvé tout son talent.

Puis nous avons eu à l'Odéon une comédie en,^ cinq actes, la Femme d'un grand homme. — Nous retrouvons là les mœurs déjà oubliées d'une société éclipsée, la société parlementaire. — Il s'agit de faire d'un armateur enrichi un député, du député un ministre. — L'armateur est un simple pantin sans talent et même sans ambition ; — mais sa femme lient les ficelles et dirige tous les mouvements du parvenu dans les salons, à la tribune, dans son cabinet. De son esprit et de ses intrigues, cette femme fait à son mari un piédestal sur lequel celui-ci pose pour la gloire. — Un jour, le pantin veut marcher seul et il tombe dans une trappe dont il sort Gros-Jean, comme devant.

Je ne prétends pas dire que celle comédie soit un chef-d'œuvre pour Texécution; mais 11 est certain qu'elle a été bien cruellement irailée par le jeune public de l'Odéon et qu'elle ne méritait pas les accompagnemcnls de mirlitons, à l'usage de MM. les éludianls. — Y a-t-il un mystère là-dessous? — J'incline à le croire. Dans tous les cas, je supplie le public de TOdéon de passer l'eau une fois par semaine, pour venir mettre en musique les lurpiUulesqui,sur la rive droite de la Seine, ne renconlrenl jamais de contestation. — Je ne demande qu'à saluer le réveil du public, mais je voudrais un peu de justice distribulive dans ses exécutions.

Les jeunes auteurs de /a Femme d'un grand homme ont eu le tort, à la vérité, de truffer leur pièce de quelques bons mois tirés des anas ; mais ce procédé ne leur est pas propre, et M. Scribe lui a dû plus d'un succès. A l'Odéon, c'est surtout cet esprit de cilalion qui a porté malheur à la pièce ; — le mol annoncé élail connu d'avance, et on rallendail au passage pour tirer dessus. — Je crois qu'en considérant comme tués sur le champ de bataille et hors de service tous ces mots rétrospectifs, il restera une comédie agréable qu'on n'écoulera pas sans plaisir quand on voudra l'écouter.

CHRONIQUES PARISIEiNNES. 237

XXXVIIT

Dais cl spcclacles. — Le bal oriental. — Princes, princesses, ambassadeurs et gens de lelfres, — Le vestiaire. — Histoire d'un paletot, d'un lionimc do lettres et d'un municipal. — Paul Foucher en miniature. — Le bal des artistes. — Encouragements cl observations. — Un quadrille. — Théâtres. — Opéra-IN'ational. — Ambigu. — Palais-Royal. — Trois pièces nouvelles. — Le Bonheur de vivre aux champs. — Madame Tbierret. — Le Roman chez la Portière. — Henry Monnier, dessinateur, auteur et acteur. — La Perle de la Canebièrc. — Mademoiselle Aline Du\al. — Grassot. — Un paletot retrouvé.

18 février.

Beaucoup de bals et un peu de spectacle, voilà toute la semaine.

Le bal par excellence, qui a effacé tous les concurrents, c'est celui de Vély-Paclia, ambassadeur do Turquie. — C'était l'Orient des iVille et une yuUs transplanté à Paris entre deux couches de neige, celle qui couvrait le sol et celle qui tombait du ciel. — Peut-être seulement le très-sympallilquc ambassadeur, qui faisait ses adieux à la société parisienne, avait-il eu le cœur plus vaste que ses appartements. On cnlrait difilcilement, on sortait péniblement; mais, à l'intérieur, c'était un enlassemenl féerique d'unlfornjcs, de plaques, de grands cordons, de fenmics éblouissantes, de diamants mêlés au modeste liabit noir, qui faisait fonction de repoussoir (hns ce tableau splendidement éclairé sur ses premiers plans. En ce qui concerne le monde politique, il serait bien inutile de dresser un dénombrement des personnages illustres qui constellaient les salons. — Il faudrait dépouiller rAimanach national et l'Almanacli de Saxe-Gollia pour y puiser tous les noms enchâssés dans les hautes dignités de l'Europe aristocratique; si bien que l'égalité étant rétablie dans ce peuple de princes et d ambassadeurs, les distinctions ne commençaienl qu'audessus ou au-dessous. — Le salon léservc tHail occupé par la prin-

cesse Malhilde, la reine Cliristine et ses filles. Parmi ces dernières, la jeune el belle doua Amparo excitait une assez vive curiosité. — C'était peut-être son dernier bal de jeune fille. — Encore quelques jours, et rillustre Espagnole sera la femme du prince Czarloriski, auquel elle apporte un million de dot, 200,000 fr. de diamants et une petite bourse de 20,000 fr. — Le futur n'a rien, conrme il convient aux exilés d'une cause opprimée; mais les époux trouveront à l'iiôtel Lambert, chez le vieux prince Czartoriski, une vie large el patriarcale, dernier reflet de ces grandes existences de l'aristocratie polonaise au temps de ses prospérités héroïques.

Quelques hommes de lettres, en petit nombre cependant, promenaient au milieu de ces grandeurs leur curiosité avide de tout voir et de tout connaître. — J'ai reconnu M. Decourcelles, M. Paul Foucher et M. de Sainl-Gcorgcs, qui a eu le bon goût de rire avec nous dune plaisanterie d'un alticisme très-équivoque que nous nous sommes permise à son endroit, dans notre dernière chronique; c'est que, sachant un peu notre métier, nous ne nous attaquons qu'aux gens d'esprit.

Les aspects magnifiquement sérieux de cette nuit orientale ont été tempérés par des scènes d'une gaieté toute parisienne qui se passaient au vestiaire. — Les gens chargés du service si important du paletot el du burnous ne possédaient pas les premiers élémenls de l'art du classement et du numérotage. — Ils avaient entassé pêlemêle tout ce qu'on leur avait remis, et, lorsqu'on a voulu le reprendre, les dépositaires se sont trouvé avoir le choix enlre trois ou quatre mille numéros, sans aucune indication pour se diriger dans cet océan de paletots qui jonchaient le sol à une hauteur de plusieurs mètres. — Vers deux heures du matin, on s"est avisé de tirer la plu» curieuse des loteries. — On prenait un paletot au hasard ; on appelait le numéro : si te gagnant se trouvait présent, il emportait son butin ; mais, en moyenne, il n'y avait pas plus de trois gagnants par heure.

Paul Foucher avait trouvé une complication à cette situation déjà si dramatique : il avait perdu sa rcctninaissance^ le frère jumeau du numéro adhérent à son paletot. Foucher recruta dans le bal un Turc quelconque, plus ou moins attaché à l'ambassade, qui vint faire aux eons du vestiaire la déclaration suivante :

CHRONIQUES PARISIENNES. i>89

« Monsieur est M. Paul Fouclier. 11 a perdu son numéro ; mais son lionorabililé esl connue : donnez-lui son paletot. »

Après dix minutes d'allenle, Paul Fouclier réclama son paletot avec insistance, en se recommandant de rattaché qui l'avait accrédité.

Le vestiaire élait gardé par un municipal, qui, de temps en temps, invitait à la patience celle foule liouleuse, et cela, avec un accent et des manies de locution qui attestaient un originaire de Pézenas :

« Et que vous êtes drôle!... répliquait ce municipal à Paul Foucher; et que vous n'avez pas seulement de numéro... et qu'on ne donne pas de paletot à ceux-là qu'ils ont leur numéro... et que vous devriez aller danser en attendant qu'on se débarbouille. »

Au bout d'une demi-heure, Paul Foucher revient assisté d'un personnage évidemment plus Turc et inOnimenl plus décoré que le dernier.

« Monsieur est M. Paul Fouclier, dit l'Oriental ; il a perdu son numéro; mais son honorabilité 'est connue : donnez-lui son paletot... »

Après un quart d'heure d'attente :

« Voyons, vous avez entendu le vizir, dit Paul Foucher avec une nuance d'exaspération. Donnez-moi mon palelol.

— El que c'est encore vous! reprit le municipal. Et que vous êtes un vrai lavement... et que vous n'avez pas seulement de numéro... et que vous devriez aller danser... »

Vers quatre heures du matin, troisième apparition, au vestiaire, de Paul Foucher, escorté celte foisduu effendi couvert de plaques, qui lit le boniment connu :

» Monsieur est M. Paul Foucher, etc.; son honorabilité, elc. : donnez-lui son paletot.

— Par ordre du sultan, mon paletot! répéta Paul Foucher avec autorité.

— El que vous êtes un vrai cauchemar!... dit le municipal. Et que vous navez pas seulement de numéro... et que, si le sultan prolégc ceux qui n ont pas de numéro, on ne s'y reconnaîtra jamais... que déjà on ne s'y reconnaît j)as... que vous feriez bien d'aller vous asseoir. »

Un quart d'heure après celte dernière tenlalive, j'ai trouvé Paul Fout'lier elTectivemenl assis dans le petit vestiaire des ambassadeurs. — 1! avait l'air découragé d'un liannclon retenu par la patte, et qui, après avoir beaucoup essayé de s'envoler, fonibe dans l'abrutissenienl de la captivité.

« Quelle charmante fête! lui dis-je en l'abordant.

— Délicieuse! délicieuse!... Un peu de désordre au vestiaire... Mais le jour va luire, et on verra peut-être quelques paletots reluire. »

De tous les hôtes de celte nuil, Paul Foucher est celui que je plains le moins. Depuis dix ans, il est habitué à la guerre et à ses mécomptes. C'est un curieux intrépide et infatigable, le Mural de la correspondance franco-belge, se couchant peu, ne mangeant guère, alerte de jambes et d'esprit, toujours en quête d'informations qu'il digère, contrôle, rectifie; bienveillant pour l'Autriche, indulgent à la Prusse, menaçant pour la Pxussie, roulant toute la journée dans ses doigts celle peloltede nouvelles qu'il lance, à sept heures, par-dessus la frontière; — tour à tour grave comme un diplomate, et léger comme un rôdeur de foyers; historien à Theure et à la course ; rêvant des drames dans ses momcnls perdus et ébauchant des romans dans les loisirs que lui laisse l'Europe; — trop consciencieux pour être malade, et trop occupé pour en mourir.

Cependant, dans celte nuit mémorable du 10 février, on dansait encore à l'Opéra-Comique, au bal de l'Association des artistes dramatiques. Ce qu'il faut louer d'abord, en celte affaire, c'est la libéralilé de M. Perrin, qui, tous les ans, abandonne une recette (el quelle recette!) pour livrer sa salle au comité. — L'intention de l'œuvre mérite aussi les plus grands encouragements. — L'Association des artistes est arrivée à des résultais très-sérieux. — Déjà riche, elle s'enrichit tous les ans d'une quarantaine de mille francs. Le but est, dans le présent, de soulager des misères, el, dans l'avenir, d'assurer peul-ètre une pension aux vieux comédiens. — De mauvais esprits pourraient seuls céder au penchant de critiquer une inslitulion qui (end à souslraire toute une corporation d'artistes aux problèmes el aux chances aléatoires de la vie. Mais, ceci dit, et dans riniérèt même de rAssocialion, il est utile d'ajouter que celle [été annuelle.

le plus important de ses moyens de recettes, se dénature et menace de s'appauvrir dans ses résultats. L'attraction qui s'attachait à l'exliijjilion des comédiennes les plus jeunes, les plus jolies et les plus célèbres commence à dégénérer en myslificalion. On vient à minuit; on produit ses grâces dans une loge et on disparaît à une heure du malin sans s'être mêlée au flot des mortels. — Samedi donc, lorsque, vers trois heures du malin, je suis arrivé à l'Opéra-Comique, je me suis trouvé au milieu d'un essaim de beautés plus ou moins laides, dont pas une n'a figuré sur un théâtre même dans la condition de figurante. — Des modistes, des couturières, des échappées de Mabille, voi!à pour le sexe attrayant. — Quant au sexe attiré, dispensezmoi d'en faire le recensement. — Beaucoup de ces gens-là devaient bien dormir le lendemain matin en débitant du calicot. — Le personnel féminin du Palais-Royal seul avait pris ses devoirs au sérieux. — Toute la nuit, mesdames Brassine, Cico, Duverger, Dinah et (|uelques autres, renforcées de mademoiselle Scrivaneck, ont soutenu un quadrille fort entouré.— Vers le matin, la tulipe est devenue si orageuse, que madame Dupuis en a interdit la culture à sa fille. — Au moins, ceux qui ont dansé avec ces dames en ont eu pour leur argent; — mais les autres, pour cinquante centimes, retrouveront leurs danseuses cet été à la Closerie des Lilas.

Je me joins donc à M. Tayior et à ses dévoués confrères du comité, pour supplier les desservantes de Thalie, de Melponiène el de Therpsychore de ne pas déserter les autels où tant d'imprudents jeunes gens viennent sacrifier, au risque de ne plus rencontrer que des idoles d'occasion.

Comme bien vous pensez, tant de bals, tant de soirées et tant de neige ont dû nuire aux théâtres. Cependant, au boulevard, lOpéra- National fait fortune, un jour avec madame Cabel, et, le lendemain, avec Robin des Dois. — J'apprends aussi avec plaisir que la reprise du Joueur es[, pour l'Ambigu, un motif de recettes (lui dégageront l'administration des problèmes qui l'assiégeaient. — Plus près de nous, le Palais-Royal a eu, pour le bénéfice de Grassol, une soirée brillante qui en promet beaucoup d'autres. — On a donné trois pièces nouvelles, — trois succès, ou pou s'en faut.— D'abord, deux proverbes d'Henry Monnier, joués par Henry Monnier en per-

sonne : 1° le Bonheur de vivre à la campagne. Ce litre est une ironie : sous celle étiquelle couverte de fleurs et de feuillage, l'ingénieux auteur nous a montré les ennuis, les déceptions cl les ahurissements d'un bon bourgeois de Paris, naturellemenl épris de pastorale, après avoir tenu boutique ouverte pendant trente ans dans la rue Saint-Denis. — Les morlifîeations de l'honnête rentier aux prises avec les roueries, la cupidité et les arguments noueux de MM. les paysans, composent un tableau assez amusant; seulement, ce tableau, un peu écourté, demeure à l'étal d'ébauche. — Un peu plus, c'était une agréable comédie de mœurs. — Il y a là, à ce Ihéàtre du Palais-Royal, une femme dont on ne parle vraiment pas assez : — c'est madame Thierret ; celte actrice arrive à des prodiges de fantaisie , et louche à ce sublime de l'absurde, qui a immortalisé Tousez et Sainville. — Elle est bien supérieure à Flore, de grotesque mémoire, et il ne faut plus qu'un rôle très-saillant pour la mettre au premier rang des farceurs contemporains. — ^^^ LeRûma)ichcz la portière; c'est un scénario d'une observation un peu triviale : la plaisanterie y est parfois un peu sordide. — Nos pères, moins délicats que nous, apparemment, raffolaient de ces exhibitions de mœurs populaires, qui flrent autrefois la fortune du théâtre des Variétés. Aujourd'hui, nous rions encore de ce comique assez malpropre qui sent la punaise, le taudis, le vieux suif et les vieux haillons. — C'est de la vérité trop nue; moins vraie si elle était un peu fardée et habillée de quelques lambeaux de soie, elle conviendrait mieux, sous ce déguisement, à nos instincts bégueules.

Henry Monnier a été un des grands amuseurs de ce lemps-ci : dessinateur, son crayon a laissé des croquis célèbres; auteur, il a esquissé des scènes qui ont pour base l'observation, la sagacité et une allure très-franchement comique; acteur, il a produit sur le théàlre des types immortels, d'une composition savante et d'une vigueur d'accent tout à fait incomparable.

Monnier est en quelque sorte le Callot du xix« siècle; — il a su dégager de notre costume terne el sans signification, la physionomie particulière à chaque classe de la société, dislinclive de cliaque caractère. — C'est à sa manière un maître coloriste; — il s'est luimême incarné dans Joseph Prud'homme, et, sans s'en apercevoir,

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il s'est assimilé le col, le chapeau, les lunetles et la démarclie majestueuse du célèbre professeur d'écriture. — Comme acteur, Monnier n'a jamais existé dans le vrai sens du mot. — Prodigieux dans les types, i! n'a jamais pu s'assouplir au métier et souder sa nature propre aux personnages de convention qu'il représentait. — C'est donc une très-mauvaise inspiration de lui faire chanter des couplets, qu'il ne chante pas, et de vouloir l'associer aux culbutes de la muse du Palais-Royal. — Mais, affaibli dans ses moyens d'exécution, énervé par les absences d'une mémoire rebelle, le talent dHenry Monnier reste encore quelque chose de très-supérieur à ce comique de convention qui tire son petit feu d'artifice sur la plupart des scènes parisiennes. — Le dernier pétard éteint, l'esprit retombe dans le vide et l'obscurité. — Le comique d'Henry Monnier, au contraire, très-creusé, très- fouillé, pris au vif dans la nature même, laisse une trace et fait rêver ceux qu'il amuse.

Enfin, nous avons eu la Perle de la Canebière; — c'est tout simplement la meilleure plaisanterie qu'ait donnée le Palais-Royal depuis que Sainville a emporté dans sa tombe le Misanthivpe et V Auvergnat ; — non que la farce de MM. Marc Michel et Labiche côtoie la comédie comme celle que je viens de citer, mais parce que le mot, le grotesque, l'hyperbole, y ont un entrain, une fureur et un humour qui rappellent les plus belles débauches du genre. — Bon gré, mal gré, un peu plus tôt, un peu plus tard, il faudra vous décider à aller entendre le récit des malheurs de moussu Marcas qui a été mangé parles Cafres et qui a pensé à sa \eu\e jusqu'à son dernier morceau. — Quant aux Cafres, il ne faut pas trop leur en vouloir, car, comme le fait observer Grassot, chaque peuple a ses usages.

La pièce est pleine de ces hardiesses; — mademoiselle Aline Dnval, dont je ne suis pas ordinairement très-fanatique, baragouine admirablement le provençal, et le susdit Grassot est splendide de grimaces en mangeant une crème à l'huile et à l'ail.

P. S. — Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que Paul Foucher a retrouvé son paletot. — Par distraction, il l'avait laissé chez lui, ce qui explique pourquoi il n'avait pas de numéro.

La leçon du bœuf gras. — Le carnaval de la place publique. — Jadis et aujourd'hui. — Le troubadour. — Mystificateur et mystifiés. — Partie et revanche. — Un bourgeois généreux. — Un nez de Irop. — Les derniers soupers du carnaval. — Le bal de Thôtel de ville. — Encore le palelol de Paul Foucher. — Un chapeau retrouvé. — Restauration des anciens bals masqués à l'Opéra. — Ce qu'on en peut tirer. — Un bal réussi.— Les gens du monde et les artistes. — Le Sire de Franc-Boisy.

— Révélalion du mirliton. — Le carnaval et sa philosophie. — Le carême et ses profits. — Repos général. — Le Théâtre ne se repose pas,

— Vaudeville. — les Avcnltires d'un paletot.

23 février.

I.e cnrnavr.i est fini ; — loul est consommé, y compris le bœuf gras, qui, tous les ans, a la bonhomie d'aller en personne offrir son propre filet chez les princes el les banquiers ; — c'est bien généreux de la part du bœuf gras; — mais voilà où mène la vanité : on quitte son village, on fait dorer ses cornes, on prend le nom aml)itieux de Sébastopol ou de Bomarsund; — on a des pages et des ca- \alcadesde mousquetaires; bien plus, on profane l'Amour en le faisant grelotter parce temps impitoyable sur un char de verdure : — on s'enivre de ces pompes, et on se croit revenu aux beaux siècles du dieu Apis. — Bœuf stupidc! emblème éternel el lamentable des favoris de la multitude, acclamé pendant trois jours, et égorgé le quatrième! — Que ton sort eût été différent si, plus modeste, lu étais reslé à la charrue; lu serais encore l'ami, la Joie el l'orgueil du laboureur qui le pousserait dans le sillon. — Le soir, à retable, tu savourerais les hautes herbes de la prairie ; le malin, lu verrais se lever l'aurore, et tu recueillerais les perles de la rosée. — Celle vie calme el rustique n'a pas sulTi à ton imagination : — lu as été tenté par les grandeurs; — lu as voulu jouer un rôle et èlre présenté au

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Jockey-Clu!). — Qu'es-lu devenu au bout de tous les triomphes? L'n je ne sais quoi qui n'a de nom dans aucune langue : — du rôti, du bouilli, du bifteck ou du rosbif, de l'enlre-côle, de la gelée, du bouillon, de la sauce. — Apprends donc une autre fois que l'abattoir est près du Capitole.

Le bœuf gras et sa cavalcade représentent aujourd'hui à peu près tout le carnaval de la place publique : Tinstitulion a bifurqué et s'est dénaturée; — depuis qu'on lui a ouvert des salles immenses, élincelantesde lumières et pleines de fanfares, le masque dédaigne de venir geler sur les boulevards en cabriolet découvert. — Déjà, dans mon enfance, on prétendait que les masques de la rue étaient payés par la police pour soutenir la gaieté française ; je dois reconnaître que la police est devenue beaucoup plus intelligente, et qu'elle ne dépense plus son budget en pierrots et en polichinelles. Livré à lui-même et dépouillé de toute subvention, le carnaval de la rue est devenu une étonnante mystification. Un garçon tailleur éprouve la fantaisie de se déguiser en troubadour; — il réalise sa chimère, et deux cent mille Français se mettent aux fenêtres et gèlent sur les trottoirs pour voir passer le troubadour. « Ah ! voilà le troubadour! — Papa ! maman ! le troubadour! Ah! ah, ah!... le troubadour! » De son côté, le gouvernement a mis six mille municipaux à cheval pour contenir le troubadour. — On s'arrête et on s'interroge avec émotion : « Avezvous vu le troubadour? — Oui, je viens de le voir à la porte Saint- Denis. — Ah! mon Dieu, et ma fille qui ne l'a pas vu. — Eh bien, restez -là ; le troubadour est à la Madeleine, il va repasser... — Ah ! ah île voilà, le revoilà... c'est le troubadour!!!... »

Cette scène a duré huit heures en deux journées, les dimanche et mardi gras.

Trente mille marchands avaient fermé leurs boutiques, s'étaient habillés, avaient habillé leurs enfants et avaient ajourné des affaires sérieuses pour venir voir le troubadour. — Des hommes graves avaient déserté leur cabinet, des femmes délicates avaient abandonné les lapis de leur boudoir pour voir défiler le troubadour.

Notez que, tout en mystifiant ses deux cent mille concitoyens, le troubadour est mystifié à son tour. — Il joue le rôle sacrifié de cel homme de lettres (jui. trop fidèle à une invitation spéciale, se pré-

senla un jour déguisé en ours clans une maison où il ne trouva que des habits noirs et des cravates blanches. — Ours ou troubadour, dans un salon ou sur les boulevards, difficile est la position d'un homme qui représente à lui seul la gaieté, la folie, l'entrain et Vengueulement du carnaval. — J'observais mardi le troubadour : sii situation était vraiment pénible ; — lui-même sentit qu'elle était ridicule, et, vers trois heures, il essaya de lancer le carnaval, en s'écriant le plus joyeusement qu'il put : « Ohé! les autres, ohé!... »

Un silence navrant, pareil à celui qui, au cimetière, accompagne la première pelletée de terre jetée sur la bière, répondit seul au troubadour.

Un honnête bourgeois monta sur le marchepied du cabriolet qui traînait le troubadour au supplice, et, en lui remettant un chiffon à carreaux rouges que j'aurais pris pour un rideau de marchand de vin, lui dit avec une politesse raffinée :

« Monsieur, vous perdez votre mouchoir... • — Merci, monsieur, répliqua avec attendrissement le troubadour... Pourriez-vous me dire l'heure? » ajoula-t-il timidement.

Le bourgeois déboutonna son paletot, déboutonna son habit, déboutonna son gilet, et tira paisiblement de son gousset une montre de famille.

« Monsieur, il est quatre heures moins un quart, dit-il.

— Quatre heures moins un quart, reprit tristement le troubadour. Merci, monsieur! »

Vers cinq hfeures, le troubadour me parut énervé et vaincu. — Il s'était enveloppé dans le manteau du cocher et mâchait du jujube. — La plume qui surmontait sa toque à créneaux paraissait également consternée. — A ce moment, il était à la hauteur de la rue Drouot, et semblait passer en revue les municipaux rangés en bataille. — Ceux-ci, de leur côté, semblaient se faire cette réflexion : « Mire que, sans ce mauvais troubadour, tout cela ne serait pas arrivé; — que tous ces bourgeois seraient tranquillement assis dans leur comptoir, et nous chaudement enfermés au quartier! — Enfin, le peuple français a ses jours de folie, — il faut bien en prendre son parti! »'

Pendant ce temps, un de nos amis^'es plus chers jouait dans une

maison illustre le rôle du troubadour sur la place publique. — Notre ami s'était fait confectionner un nez en cire de proportions insolites, et il s'attendait à provoquer les rires de la société. — Mais on était prévenu, et, dès son entrée, on l'aborda à bout portant par ces paroles :

« Eli bien, vous savez la nouvelle ?... On dit que la Prusse adhère au traité du 2 décembre.

— Pas possible! répliqua notre ami très-gêné par son nez supplémentaire.

— Voilà la Russie cernée par l'Europe entière! » ajouta quelqu'un.

Puis on se mit à causer gravement de Sébastopol, des alliés, du printemps, l'allié des alliés, des forces de la coalition, des dispositions de la Confédération germanique, et de l'état de nos finances...

Mon ami aurait donné trois mille francs pour n'avoir rien ajoute au nez que lui avait départi la nature.

« Mon cher, lui dit enfin la maîtresse de la maison, si votre nez vous gêne, vous pouvez le mettre au vestiaire. Du reste, il n'est que temps, car voilà qu'il commence à fondre... »

Ici, mon ami ôta son nez, et on trouva que ce qui lui en restait pouvait suffire à l'ambition d'un homme, même en carnaval.

Comme il arrive toujours, les derniers soupirs du carnaval expirant ont été des cris, et ses derniers mouvements un tumulte inexprimable. On dansait depuis la loge du portier jusqu'à la mansarde de l'étudiant. — A l'hôtel de ville , samedi, on enterrait le carnaval, et dimanche, à dix heures du matin, quelques milliers d'invités des deux sexes attendaient encore leurs manteaux et leurs fourrures. — Là, le désordre avait été accidentel : — des gradins sur lesquels on avait placé cette masse de vêtements s'étaient écroulés; — tout avait roulé pêle-mêle ; — de là une confusion inextricable. — C'est ici l'occasion de remarquer combien on doit être circonspect dans ce métier de chroniqueur. — L'autre jour, je risquais une plaisanterie inolTensive qui avait pour prétexte le paletot de Paul Toucher, égaré chez Vély-Pacha et retrouvé à domicile. — Pendant que vous lisiez ces facéties, Paul Toucher perdait son paletot à l'hôtel de ville. — Voilà comme on a tort de rire sans savoir si on ne touche pas à une

cataslroplie. — Toujours est-il que, s'il ii'esl pas perdu, le palelol de Paul P^ouclier est en ville. — La reelierclie d'un pareil objet est très-diflicile. — On ne peut guère aborder chaque passant dans la rue en lui disant : « Pardon, monsieur, n'auriez-vous pas mon paletot, par hasard? » Pour se livrer à une pareille démarche, il faut être bien sûr de son fait et de son paletot. — Cependant, il y a une quinzaine d'années, j'assistais, chez un peintre, à l'hôtel Pimodan, à une soirée qui eut pour résultat un échange général de chapeaux. — Trois jours après, je reconnus mon chapeau qui se promenait dans le passage des Panoramas. — Il nï'lait pas seul : il y avait un étudiant dessous. — Je me fis reconnaître comme légitime propriétaire de l'objet, qui me fut rendu avec galanterie. — C'est peut-être le seul chapeau qu'on ail retrouvé dans Paris.

L'Opéra a tenté, lundi, une restauration des anciens bals masqués en tenue de bal ou de dominos. On dit que la recette a atteint vingt mille francs, ce qui, à vrai dire, à raison de vingt francs par tête, ne suppose que mille Français. — Si on s'y est amusé, si on s'y est intriijué, c'est ce que je ne saurais dire. Je crois néanmoins qu'il y a quelque chose à faire avec celte idée. — Assez de salles s'ouvreul aux grandes cohues des chicards; — on peut avec succès, peut-être, en réserver une à un carnaval mieux appris et plus délicat. — Les personnes qui éprouvent le besoin de se traiter de mufle et de chameau trouveront toujours, ailleurs, à qui parler. — D'autres aiment à caresser l'illusion qu'une duchesse cache sous le domino un amour timide et les attend sous l'horloge. — On peut exploiter cette espérance et en faire une spécialité oubliée. — Quand même, au bal masqué de l'Opéra, on n'aborderait pas la plus l)ellc moilié du genre humain par celle inlerpellalion : « Ohé! les voleuses! ohé!!! » j'avoue que je le regretterais peu. — 11 faut donc renvoyer à l'année prochaine, ou peut-être à la mi-carême, l'élude de cette nouvelle phase du bal masqué. — On verra alors ce qu'elle promet et ce qu'on en peut tirer.

Pour mon compte, je suis très-content du carnaval. — J'ai assisté dimanche à un bal, dans une de ces maisons privilégiées qui se tiennent sur cette heureuse limite où les convenances du monde bien élevé donnent la main à la gaieté des artistes. On«iait, on dansait.

on soupait, on clianlait, et, à cinq heures du matin, tout le monde a retrouvé son paletot. Paul Fouclier lui-même aurait retrouvé le sien. Le mBÎtre de la maison nous a régalés de la complainte du Sire de Franc-Boisy, légende du moyen âge que les échos d'Étretalont répétée cet été; — puis Offenbach a exécuté sur le mirliton des prouesses qui m'ont révélé la puissance de cet instrument méconnu.

Bals, festins, mascarades, folies d'un jour, amours d'une nuit, tout cela a fini mercredi, à midi. — C'est l'heure où toutes les loques du carnaval retournent au costumier; l'heure où le P/f/vo^ défariné et le Chicard débarbouillé, tous deux chancelants, reprennent tristement le chemin de leur logis. Pierrot songeant qu'il a un billet échu ledit jour de mercredi, Chicard calculant que la bise est âpre et qu'il a peut-être eu tort de mettre son manteau au monl-de-piélé pour se procurer trois jours de luxe, des bottes à l'écuyère, un casque et des gants crispin ; car c'est l'hôpital qui est souvent au revers de cette médaille frappée en carnaval à Tefligie de la folie. — Si on savait tout, on serait effrayé des misères que cachent ces haillons traînés dans les fanges de cette burlesque épopée du mardi gras. — Au surplus, c'est la vie en raccourci; il ne faut donc pas y regarder de trop près et descendre dans ces mystères symboliques de la destinée humaine. — Sous une forme ou sous une autre, avec ou sans déguisement, nous sommes tous un peu ce Pierrot imprévoyant qui s'attarde à la Courtille, tandis que le créancier frappe à sa porte. — Le créancier, c'est le temps, la raison et la mort, qui nous trouvent toujours peu préparés à leurs échéances. Que celui donc qui osera se dire plus sage que Pierrot lui jette la première pierre.

Quoi qu'il en soit. Pierrot, mon ami, il faut changer de vie. — Los orchestres ne chantent plus, les lustres sont éteints; — la dernière couronne tombée du char du bœuf gras ceint le front pâle du Carême. — Du travail honnête, du repos salutaire et de la tisane bienfaisante, voilà le mot d'ordre pour six semaines. — En vérité, ce n'est pas un mal. — Il est bon, à ses moments perdus, de se rappeler qu'on a une profession, des devoirs et une june inmiortelle. — Ton ànio immortelle, y as-tu bien songé, Pierrot? Cette Irêve profite à tout le monde. — Voilà les cochers, par exemple, qui assistent depuis deux mois, fouet en main el du haut de leur siège, à ce gala nocturne, —

croyez-vous qu'ils ne seront pas bien aises de se mellre dans leurs pantoufles et leurs robes de chambre? — El les garçons de restaurant et les écaillères, et tout ce monde parasite qui travaille aulour de ceux qui s'amusent, croyez-vous qu'ils n'aient pas bien gagné le repos que leur apporte le carême?

Il n'y a que le théâtre qui ne se repose pas; — le théâtre est le juif errant de la civilisation moderne; il obéit à la voix implacable qui lui crie : « Marche! marche! » Quelquefois, en marchant, il fait un faux pas; mais l'immobilité le tuerait, et, d'une manière ou d'une autre, il faut qu'il manifeste qu'il existe. — Voilà le Vaudeville qui sans y être forcé, en plein lundi gras, nous a donné une plaisanterie un peu fade, les Aventures dhin paletot (je ne sors pas des paielots). — L'auteur, M. Varin, est un homme d'esprit, l'auteur des Saltimbanques, rien que cela; si on ne trouve pas d'esprit dans son paletot, c'est qu'apparemment on le lui aura changé au bal. — Quant à M. Boyer, le directeur du Vaudeville, il avait probablement ses raisons pour jouer cette pièce. Je suppose qu'il aura prochainement des raisons pour en jouer de meilleures.

Une nuit parisienne. — Le jeu et les joueurs. — Une soirée d'amis. — La bouillotte. — Le lansquenet. — Physionomie et esprit des joueurs. — Les gaj^uanls. — Les perdants. — Le souper. — Le baccarat et le chemin de fer. — Le jeu à six heures du matin. — Les fétiches. — Le dernier louis d'or. — Découragement. — Le retour de Targcnt. — Dernière bataille. — Les cent sous du perdant. — Dissolution du jeu. — Les deux derniers joueurs. — Le retour au logis. — Projet d'une brochure jaune el philosophique. — Un repos mal observé. — Bals partout.

4 mur«.

Il est six heures (du soir); — je me relève pour vous dire ceci : On a supprime les maisons de jeu.

Je ne vois pas qu'on ail supprimé les joueurs.

Tous les jours, je reçois, et Iiier encore j'ai reçu d'un galant homme une invitation à me réunir à quelques amis pour fumer quelques cigares, et deviser de re omni scibili et quibusdam aliis.

Voici alors comment les choses se passent :

Tant qu'on n'est que trois, on consent à causer de ceci, de cela, de la nouvelle du jour, du bal de mademoiselle Berlin, de mademoiselle Doudet, et de la reprise des Cosaques.— Dès qu'on est quatre, une voix insinuante propose une petite bouillotte.

Bientôt il est minuit.

On se trouve en nombre ; — alors la bouillotte est désertée, et on ouvre le lansquenet.

A une heure du matin, le maître de la maison a prêté 1,800 francs.

A deux heures, il emprunte 20 francs pour faire acheter des cigares.

Quant au lansquenet, — une vieille connaissance que je n'avais pas entrevue depuis dix ans, — il présente toujours à l'observateur les mêmes évolutions et les mêmes physionomies, accompagnées des mêmes réflexions philosophiques.

Au début, tous les visages sont rayonnants : — chacun a une petite masse devant soi, et compte se faire un paclole des affluents étrangers.

On ouvre le jeu à 2 fr. oO de mise.

Au bout d'un quart d'heure, la mise eet poussée à 10 et 20 fr.

Alors, pendant plusieurs heures, on n'entend que ces mots qui se croisent, et dont l'invariable stupidité fait le charme :

« Il y a vingt francs. — il y a quarante francs. — Il y a quatre louis. — Banco! — Dame et valet. — La dame est bonne. — Vingt francs pour le valet. — Deux louis pour la dame ! — Oh ! que de dix î

— Valet! — Le valet était impossible; vous auriez dû vous retirer.

— Que voulez- vous! je suis en perte. — Vous avez bien joué : il ne faut jamais se retirer. — On peul toujours passer. — J'ai \u passer trente-deux fois. — A qui la main? — Faites les caries. — Où est le talon? — Coupez, monsieur. — Voilà, monsieur; une coupe savante !

— Dix francs. — Roi et roi. — Refait. — Merci, monsieur, pour votre coupe. — - Qualie et six. Six. — Je me suis trompé dans ma

:2o'2 LA VIE A PARIS.

coupe. — Du tout, monsieur, c'est ma chance qui me poursuit. Je ne passe jamais. — Mais voyez donc ce monsieur, il passe toujours. — Oui; mais il n'a pas cVestomac; il ne sait pas profiter de sa chance.

— Sept et neuf. — Des neuf, il n'y en a plus. — Neuf! la carte improbable. — Je n'ai jamais pu gagner contre le dix. — Moi, ma carte fatale, c'est le quatre, Varmoire à glace.— W y a trente-deux louis.

— Plus souvent que je me frotterai à cette main-là. » Moment solennel. Le jeu est arrêté ; tout le monde hésite.

« Allons, messieurs, trente-deux louis. — Voilà cinq louis. —

— En voilà dix. — Je pars pour quinze louis. — Combien y a-l-il?

— Trente-deux louis. — Banco des trente-deux louis. — Retirezvous î retirez-vous ! — Continuez ! continuez ! — J'y vais, — Cinq et deux. — Les cinq sont bien mauvais. — Cinq ! — Quelle chance !

— C'est bien joué. — Dien joué, parce qu'il a gagné. »

Le jeu se monte; les gros coups font passer l'argent dans quelques poches. — On commence à donner quelques coups de poing sur la table. — Un peu d'aigreur s'introduit dans les relations. — Les perdants s'agitent sur leur chaise.

« l\Iessieurs, vous êtes trop à l'aise là-bas. — Ici, nous sommes serrés comme des harengs. »

Les gagnants, qui ont conservé toutes les traditions de la politesse française, rapprochent leurs chaises.

Un gagnant : « Le lansquenet est décidément le jeu le plus amusant. »

Un perdant : « Je. le déteste; — je préfère le baccarat, on défend bien mieux son argent. »

Le maître de la uiahon : « Messieurs, à trois heures, on souperaet, ensuite, si on veut, on taillera un baccarat.

— Oui!— Non! —Si!...

— 11 est trois heures; — on épuisera les cartes et on ne refera plus. »

A trois heures, on soupe; — le buffet américain a bien fait les choses : — on voit tout le monde circuler un verre plein d'une main et une assiette de l'autre. — C'est l'heure de la trêve; l'action est fortement engagée, mais la bataille n'est pas encore définitivement engagée;- personne n'a lieu de désespérer de îa fortune, et, d'ail-

leurs, quel joueur en a jamais désespéré, tant qu'il lui reste un louis, une carte et un adversaire? — les vins dilatent toutes les poitrines, — les physionomies s'épanouissent, — les nuages sont dissipés; — chacun se propose de revenir à la charge avec une chance meilleure. ,

Les conversations traduisent la préoccupation universelle.

« Qu'est-ce que vous faites?

— Je perds quinze louis. El vous?

— Moi, je suis dans mon argent.

— Je voudrais bien en être là ! j'irais me coucher.

— Qui donc est-ce qui gagne?

— Mais Albert, d'abord, gagne au moins douze cents francs, — il en avoue mille ; — puis Théodore, Gaston et le gros en lunettes.

— Qu'est-ce donc que ce gros en lunettes?

— C'est un banquier très-riche.

— lia joué serré.

— Mais non, il fait beaucoup de bancos.

— Oui, quand il est sûr de les gagner.

— Oh ! sûr... on n'est jamais sûr.

— Enfin, "il sait ce qu'il fait, »

Cela, et beaucoup d'autres choses, ne l'avez-vous pas entendu, chers lecteurs, pourvu que vous ayez pris plaisir à passer une nuit avec la dame de pique? — Je ne dis pas tout; j'en omets; mais tout ce que je dis est pris sur nature.

A quatre heures, il se fait un grand mouvement; — c'est un bruit confus de verres et d'assiettes, de fauteuils et de tables qu'on roule sur le parquet; — le souper est fini. L'impatience du combat se trahit dans tous les yeux; chacun fait sa petite caisse et calcule ses forces. — A l'assaut!

L'assemblée, consultée, a voté en majorilépour le baccarat.

Ceci est une autre scène.

Un des gros capitalistes se constitue banquier; — il met en banque deux ou trois mille francs. — Autrefois, au baccarat, chaque joueur avait sa chance distincte, figurée par les cartes que lui donnait le banquier. — C'était long; mais les lenteurs mêmes de cette cérémonie amortissaient les résultats les plus ruineux du jeu. — Aujour-

2o4 LA VIE A PARIS.

d'iiui, on se borne, comme au Irenle-el-quaranle, à tirer un lableau pour le banquier et deux tableaux pour les pontes, divisés en deux sections de droite et de gauche. — Il paraît même qu'il y a un perfectionnement que je ne connais pas et qu'on appelle le chemin de fer. — Tout va vite en ce temps-ci, — l'argent comme le reste î

Il est très-rare que le baccarat donne des résultats négatifs.

Ou on fait sauter la banque, — ou, plus ordinairement, la banque attire à elle tout l'or répandu sur le tapis.

Au lansquenet, l'argent mis en circulation change très-rapidemenl de mains. — Au baccarat, quand la banque l'a absorbé et que le banquier a abandonné, le jeu reste sans munitions de guerre.

C'est l'heure où ces nuits flévreuses présentent à la fois leurs enseignements les plus philosophiques et leurs aspects les plus comiques. — L'or a disparu; on entre dans la phase des fétiches. Les gagnants se sont éclipsés; il ne reste plus que les perdants autour du tapis, véritable radeau de la Méduse où chacun de ces naufragés espère se refaire en mangeant son voisin.

Il est six heures, le jour commence à paraître.

Sur l'invitation pressante des joueurs, le maître de la maison apporte de la fausse monnaie, des jetons de bouillotte, blahcs, bleus, verts, jaunes. — On se partage ces richesses.— Les jetons biancs vaudront cinq francs, les verts, dix francs, les jaunes un louis, etc.

— Le banquier en prend pour deux mille francs, — les pontes pour cinq cents francs. — Alors commence une mêlée furieuse, insensée.

— Ces signes représentatifs ont perdu toute leur valeur, qu'ils ne reprendront qu'à l'heure fatale de la liquidation. — On les pousse avec insouciance sur le champ de bataille, — on les ramasse avec indifférence. — Bientôt les jetons ne suffisent plus : c'est le tour des bagues, des cure-dents, des porte-monnaies et des crayons eu métal.

« La bague va pour cinq cents francs !

— Le cure-dent fait dix louis!

— Quinze louis au crayon ! »

Puis c'est une comptabilité compliquée à l'infini. — Celui-ci doit à celui-là, auquel il est dû d'autre part. « Je vous passe trente louis sur Gargouiliel ?

CHRONIQI'ES PARÏSIENNKS.

— Bon !

— Je vous repasse les trente louis sur Gargouillel ; nous sommes quilles.

— Mais non, vous me devez quarante louis.

— Ah ! c'est jusle. Voilà un boulon de guêtre pour les dix louis, — dont quittance. »

Quelquefois une épave, un louis, un vrai louis en or apparaît sur le lapis, où il devient l'objet d'une admiration et d'un convoitise incroyables.— Le joueur quia lebonheurde posséder ce louisaimerait mieux donner mille francs en ivoire que de s'en séparer. — Ces hommes qui, toute la nuit, ont remué des masses d'or, s'acharnent sur ce louis unique, et toute la stratégie du jeu consiste à Taccaparer. .

. Cependant le flot monte, le jour grandit, le découragement semble atteindre les joueurs les plus submergés. — Les joueurs qui ont pu se refaire ou limiter leur perte commencent à se retirer ou à s'abstenir. — Ils vont et viennent, prennent leur paletot, allument un dernier cigare et laissent échapper des propos dissolvants.

« C'est absurde! — ce jeu-là n'a pas le sens commun! c'est comme cela qu'on s'enQIe. J'en ai assez. — Allons-nous coucher.

— Voyons, messieurs, encoreune banque, s'écrient avec désespoir les deux ou trois victimes de la nuit.

— Mais non; à quoi cela vous avancera-t-il? Il n'y a plus d'argent; — vous ne pourrez pas vous refaire...

— Eh bien, jouons un lansquenet et fixons une heure. — A neuf heures, on lèvera la sénnce.

— Je le veux bien ; — m;iis, à neuf heures sonnantes, je vous préviens que je prends mon paletot...

— Messieurs, maintenant que les jetons sont liquidés, jouons de l'argent. »

Cette proposition réveille l'allenlion générale. « Mais del'argenl, où en prendre?

— Mon Dieu, messieurs, dit le maître de la maison, on m'a rendu environ douze cents francs; — ils sont là, je vous les offre.

— Oui, oui, c'est cela... très-bien. »

On se partage les douze cents francs, et le jeu reprend avec celte

énergie qui signale toutes les tentatives suprêmes et désespérées. — Mais bientôt il redevient languissant. — Les décavés n'ont même plus la ressource des fétiches proscrits. — De temps à autre, ils s'aventurent à un banco sur parole. Mais celte longue lutte a émoussé toutes les délicatesses,— le langage est âpre et brûlai. « Il y a cinq francs, dit un jeune homme en prenant la banque.

— Mettez! mettez au jeu! on est convenu de ne jouer qu'argent contre argent.

— Voyons, messieurs, — je perds quatre mille francs, — leneznioi cent sous... »

Silence général et pénible.

« Prêtez-moi cent sous, dit le jeune homme à son voisin.

— Mais je n"ai que cela pour faire ma banque. — Tenez, voilà cinquante sous. »

El le jeune homme, qui perd réellement quatre mille francs, joue ces cinqiîi'.nlc sous avec une émotion indicible. Le jeune homme/;a..s5e ; —il fail vingt francs. — A l'aspect de ces quatre pièces de cinq francs, il s'intimide et a peur de les perdre, lui qui a joué dix fois cinq cents francs dans le cours de cette nuit. — Il abandonne la banque. —On passe quinze fois après lui. — Désolation, — amertume, — récriminations. — Il était refait s'il avait continué. — Personne n"est malheureux comme lui, etc.

Enfin, ce petit jeu s'obstrue de nouveau; — l'argent a encore disparu. — On l'appelle en vain. — On attend cinq minules une couverture de dix francs. — Vaincus par l'évidence , les joueurs se lèvent enfin, sauf le jeune homme qui a perdu quatre mille francs et qui engage un tcte-à-tèle avec un autre perdant de pan-ille somme, —C'est un va-et-vient sans résultat.— On se gagne cent francs,— on les reperd. — Tous les autres joueurs, enveloppés dans leur paletot, contemplent ce dernier soupir, celte agonie d'une passion épuisée par l'impossibilité de la satisfaire. Enfin, les deux derniers joueurs euxjnêmes se lèvent, sombres et silencieux, — vontau vestiaire, reviennent, inscrivent leur bilan sur un carnel, récoltentdes adresses pour dégager leur parole. — On boit un dernier verre de bordeaux, on s'accouple pour cheminer ensemble, et, toul en regagnant son domicile, on ne manque jamais de l.iissor échapper cri aveu lardif :

« Que c'est bèlc de passer la nuit ainsi. Je vous demande si on ne serait pas mieux dans son lit? »

Rassurez -vous : — personne n'est corrigé et on se retrouvera à huitaine.

Quant à moi, je finis comme j'ai commencé : — On a peut-être bien fait de supprimer les jeux. — Il est fâcheux qu'on n'ait pas pu supprimer les joueurs.— Ici s'ouvre une thèse immense et des considérations à emplir une brochure de cinq cents pages sous couverture jaune. — Je vous renvoie à la brochure si jamais je la publie.

Je vous ai annoncé que nous étions entrés dans le repos du carême, et il n'y paraît guère. — Celte semaine, on a dansé partout : chez mademoiselle Berlin, l'actrice du Vaudeville, comme je vous le disais tout à l'heure; — chez M. Mouriez, rexcell; nt et intelligent directeur des Folies-Dramatiques; — chez le restaurateur Passoir, où les acteurs du boulevard se sont réunis pour avoir le plaisir de se déguiser, eux qui se déguisent toute l'année quatre fois par soirée; — chez M. Cellarius aussi, le maître de danse, qui donne des bals très-recherchés de la jeunesse facile ; enfin, je ne sais où encore, et peut-être ailleurs.

Les féeries de la politique. — L'empereur Nicolas, — Quelques mots sur sa vie et sa mort. — Conséquences de celte raoïl. — La Bourse. — Les grandes entreprises. — L'Exposition universello. — Perspective pour le printemps. — Une année liisloriquc. — Les étrangers. — L'Académie.

— Beaucoup de bruit pour rien. — IM. Berryer. — M. Legouvé. — .M. Ponsard. — Procédés divers pour entrer à l'Académie. — Procès de M. Legouvé contre mademoiselle Racliej. — Un vœu et une gageure à propos de tragédie. — Va»ideville : la Joie de In Maison. — La pièce.

— Les acteurs.

1 1 mars.

Dans toutes les féeries, il y a un mauvais génie, haut de six pieds, large en proportion, qui persécute le prince Charmant. — En vertu de son pouvoir magique, ce turbulent et inquiet personnage change

los boudoirs en forteresses, les (luenoinllt's en Iroiublons; il arrive lin monienl où ce terrible Croquemitaine embarrasse l'action à ce point que les fées propices, ne sacliant plus qu'CR faire, le font disparaître par une trappe. — Ainsi a disparu l'empereur Nicolas, laissant le monde stupéfait de cet écroulement subit d'une puissance qui, depuis trente ans, tenait le monde en échec.

Personne, après Bossuel, n'oserait aborder ce contraste d'une vie placée dans la sphère des pouvoirs surhumains, et instantanément foudroyée par la *morl. — Après y avoir mûrement réfléchi, je renonce à faire concurrence à Bossuel. Je me borne à constater que la mort de l'empereur de Russie a soulevé en Europe , à travers des émotions de toute nature, un sentiment d'équité qui déjà fait justice des appréciations passionnées. — C'est une grande ligure historique qui vient de disparaître du milieu des hommes. Le cours des événements avait prédestiné Nicolas à devenir l'arbitre de son siècle. Peut-être avait-il pris trop au sérieux ce rôle de Jupiter tour à tour modérateur et foudroyant. — Perdu dans ses steppes, enivré des superstitions qui représentaient son empire comme invulnérable et sacré, disposant d'une puissance personnelle qui semblait faire pencher le monde du côté où il portait le poids de sa volonté, Nicolas avait fini par être dupe des artifices politiques qui dissimulaient les côtés faibles de celle puissance. De là les fautes des deux dernières années de son règne. — La guerre sur le Danube n'avait pas compromis sa puissance politique, mais elle avait entamé la superstition des peuples.— Lui-même l'avait compris, — el il avait perdu dans cesder- . nlers temps celle attitude théâtrale qui posait un peu pour le demi-dieu. Tout n'était pas vanité dans cet appareil héroïque, qui couvrait des qualités essentielles, l'esprit de chevalerie poussé peut-être jusqu'à la prétention, la courtoisie el la religion de l'hospitalité. L'n témoignage subsistera à la gloire de ce prince : c'est le culte qu'ont conservé pour sa personne les Français, y compris les plus humbles artistes, qui ont vécu à Saint-Pétersbourg. — Dans la vie privée, l'empereur était l'exemple de l'empire : ses vertus de famille, sa douceur, sa tendresse pour les siens, el les- ineffables caresses de sa voix el de son geste étaient rélonnemenldes étrangers qui approchaient le tuiyc conrounc du yord.

Les intérêts publics et privés ont été également, affectés, en sens divers, par la chut{3 imprévue du colosse. — La Bourse a escompté cet événement avec une fureur d'optimisme qui a édilié des forlunes et consommé des ruines. Au-dessus de ces agitations fiévreuses delà hausse et de la baisse, un senlimentdomine: c'est que la mort de l'empereur ouvre à l'Europe des perspectives plus sereines et plus pacifiques. — Les millions sortent des caisses avec une sécurité peutêtre naïve. L'esprit des grandes entreprises, conservé miraculeusement au milieu des problèmes de la guerre, va prendre un essor qui, s'il n'est pas comprimé parles événements ultérieurs, doit enfanter Mes prodiges.

Une grande question était pendante, celle de l'Exposition universelle. Le gouvernement français avait sagement fait en se refusant à ajourner cette solennité. — Mais personne ne se dissimulait que ces fêtes de l'industrie pouvaient être troublées et amorties par le bruit du canon. — Si la paix vient s'asseoir sur le seuil du palais de cristal, Paris aura une année historique comparable à celle du congrès de Vienne. — On dit qu'il n'est pas impossible que nous recevions, à cette occasion, la visite de plusieurs têtes couronnées, la reine Victoria, Fempereur d'Autriche et peut-être d'autres encore.

Quant aux étrangers de toute nation, de toute caste qui vont envahir Paris, il est impossible de calculer comment notre ville pourra contenir cette grande marée humaine affluant de tous les points de nos frontières. — Il est possible que ce mouvement recule nos barrières de deux lieues , car les villages des environs de Paris sont compris dans le rayon de la spéculation du logement et de la nourriture de ces hôtes innombrables!

L'Académie a fait beaucoup parler d'elle dans ces derniers temps ; la réception et le discours de M. Berryer, puis l'élection de M. Legouvé ont fait quelque bruit autour de cette vieille institution.

L'élection de M. Legouvé, à Texclusion de M. Ponsard, a même causé quelque scandale, et je vois des gens chez qui le résultat de ce scrutin excite ou un sentiment de découragement, ou un sentiment voisin de la colère. — Je ne comprends pas bien cette irritation. M. Legouvé est un écrivain presque sans responsabilité, puisqu'il a pour répondant de ses deux ou trois mélodrames ou M. Scribe, ou

M. Dinaiix, ses aînés et ses maîtres en pareille matière. Mais il ne s'agit pas de cela : M. Legouvé est un homme poli, bien élevé; il a des relations et une maison; — il donne des dîners; — il en fait même donner, et on acquitle dans l'urne la carte à payer. — Il semble à certaines gens, à petits préjugés, que l'Académie doive être un cercle purement littéraire, se recrutant exclusivement parmi les gens de lettres, comme le Divan ou l'ancien estaminet des Variétés ; — il n'en a jamais été ainsi : — l'Académie compte dans son sein, des ministres, des avocats, des administrateurs, un vaudevilliste; — elle n'avait pas de restaurateur, elle en a pris un, et elle a sagement fait. Pourquoi FAcadéniie n'aurait-elle pas, comme tout le monde, le goût du poisson frais, des rôtis traités à l'anglaise, rehaussés par un service confortable? — M. Legouvé était en veine; une occasion perdue pouvait ne pas se retrouver, et il fallait la saisir.

— Quant à M. Ponsard, il a du talent, et il peut attendre. Entre trois ou quatre choix hétérogènes, l'Académie a conservé la tradition de s'agréger un écrivain, ne fût-ce que pour n'en pas perdre l'habitude.

— Ne pleurez donc pas tant sur M. Ponsard, âmes sensibles! — son tour viendra.

Pendant qu'il était sur le chemin de la fortune, M. Legouvé a gagné en appel son procès contre mademoiselle Rachel. — En France, la justice est surtout intelligente; elle ne s'asservit pas à la lettre du droit, elle apprécie le fait; — or, en fait, mademoiselle Rachel s'étanl substituée, par une usurpation peu déguisée, à toute initiative supérieure dans l'administration du Théâtre-Français, les tribunaux l'ont traitée comme un directeur; elle payera 5,000 fr. d'indemnité à M. Legouvé. — Celui-ci a eu le très-bon goût de partager celle somme entre deux caisses littéraires.

L'épisode saillant de ce procès a été le système de M® Crémleux, l'avocat de mademoiselle Rachel, lisant pour tout argument la Médée de M. Legouvé. — M. le premier président a vu qu'on voulait endormir la justice, et il a interrompu la lecture, juste au moment où M*' Crémleux allait peut-être se trouver dans l'embarras, car l'avocat de M. Legouvé a cité à son tour une idylle de la Médée d'un sentiment très-poétique. — Cela prouve qu'avec un peu plus d'application et moins d'empressement, M. Legouvé aurait pu entrer aussi à l'Aca-

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demie par la petite porte des gens de lettres. — A la vérité, c'est le chemin le plus long, et il a bien fait de prendre le plus court. — Du reste, l'Académie compte un galant homme de plus, et il n'y a pas grand mal, puisqu'il est convenu que cette institution se désintéresse le plus qu'elle peut de la littérature.

Ce qu'il y a de singulier dans tout ceci, si on veut le discuter sérieusement, c'est que l'Académie, tenant peu de compte des drames en prose de MM. Legouvé et Compagnie, a dû nécessairement faire un titre au nouvel élu de sa tragédie. Or, il est bien évident qu'en fait de tragédies, M. Ponsard en remontrerait à son confrère. Il y a même ceci de remarquable, que M. Ponsard est peut-être le seul écrivain de ce temps-ci qui présente des litres sans alliage aux préjugés littéraires de l'Académie. — C'est pourquoi on le laisse provisoirement à la porte. — Il est indubitable que M. Ponsard a dij, toute sa vie, sacrifier beaucoup à l'ambition d'un fauteuil. — Si la déception qu'il éprouve pouvait entraîner son talent dans la mêlée d'un art plus vivant et plus mouvementé, je ne m'en plaindrais pas. — Un des hommes les plus spirituels de ce temps-ci (on a tant abusé de la formule pour les imbéciles, que je nomme mon masque), Nestor Roqueplan, me disait ces jours-ci quelque chose de charmant. — Je lui demandais des nouvelles d'un de nos amis. « Au lieu de travailler pour vivre, me répondit-il, il se livre à des travaux de luxe. Vous savez : il y a des gens qui se disent : « La poudre passera; cultivons » l'arbalète, et, quand le goût de l'arbalète reviendra, je couperai )> des pommes en quatre sur la tête de mon fils. »

Cet apologue est d'une application bien générale, et je n'hésite pas à classer les gens qui font des tragédies parmi ceux qui cultivent l'arbalète. — En attendant, le siècle est à la poudre. — Abstraction faite de M. Ponsard, qui a sa voie à lui, et qui a su passionner quelquefois le public pour des procédés littéraires qu'on peut galvaniser, mais qu'on ne ressuscitera pas, j'admire toujours la naïveté d'un homme qui fait une tragédie.— Voici une gageure : il y a sur les quais cinq ou six mille tragédies à \endre. Je propose de les transcrire les unes après les autres et d'aller les lire devant les comités de lecture.—Si je suis arrêté par un seul contemporain ayant connaissance de ces choses rimées et pouvant signaler le plagiat, je suis un drôle.

el l'on me mel à la porte. — Dans le cas contraire, je deviens un écrivain sérieux. J'entre à l'Académie et mademoiselle Racliel vieM pleurer sur mon paillasson pour avoir des rôles. « Je verrai, madame... je verrai. — Voyons, ne pleurez pas! —j'ai à vous offrir cinq Didon, reine de Cartilage, — diverses Cléopâtre, — une bourriche de FrédégonJe,— pas mal d'isabeau de Bavière, — un fort joli assortiment de Jeanne d'Arc, — une mère des Gracques qui est une vraie perle, — une Callierine II sous le n" 64o0. — Faites votre choix. »

Le Vaudeville, lui, ne donne pas de tragédie; il s'est contenté de donner, mardi, une très-jolie comédie, spirituelle, bien faite, bien observée et prise dans les entrailles mêmes de notre société. — Il s'agit des époux séparés. — Vous connaissez cette histoire : elle j)asse tous les jours sous vos yeux. — On s'unit pour la vie sans s'être étudié une heure. — Seulement, le notaire a examiné les apports et a déclaré que les deux fortunes se convenaient. — Puis, un jour, la vie commune devient intolérable. — On se sépare; mais c'est ici que la comédie intervient avec ses enseignements : ce qui est votre droit pour un contrat à deux est un abus et un malheur s'il est survenu une troisième partie contractante : — un enfant. — Si ctt enfant est un homme, privé de l'éducation du foyer et des exemples delà famille, il perlera dans le inonde des. mœurs formées dans quelque institution marâtre el déformées dans d'autres établissements où se perfectionne la jeunesse sans frein. — il ne saura des femmes que ce qu'il en aura connu. — Il ne respectera même pas sa mère, qu'il n'aura jamais entrevue. Si c'est une fille, elle subira la conséquence de toutes les équivoques qui s'attachent à la position de sa mère, et autour de son nom se fera ce bruissement sourd qui circule autour de toute maison dont Tlionneur n'est pas gardé par le chef de la famille. — Alors, ma foi, si celle jeune fille est belle, intelligente et inspirée, elle prendra un parti. — Elle ira trouver son père et elle lui dira : « Venez, mon père, — venez couvrir votre foyer, car la médisance el la calomnie, la tristesse et- l'abandon commencent à s'y introduire. » — Ainsi faii mademoiselle de Silly, la joie de la maison.

Voilà donc cette cumcd;e dont le succès el la moralité prouvcid

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qu'on peut corriger son prochain sans l'ennuyer. — MM. Anicel Bourgeois et Decourcelle ont fait tout à la fois une bonne action et une jolie pièce. — Tous les ménages séparés, et Dieu sait que nous n'en manquons pas, viendront en famille au Vaudeville. Espérons qu'ils laisseront un peu de place aux époux bien assortis.

Mademoiselle Luther est charmante dans son rôle d'enfant terrible;— je ne lui connais guère que ce rôle-là dans sa carrière, mais elle le joue d'une façon ravissante. — Elle s'en est fait une spécialité et personne, sur ce terrain-là, ne peut lutter avec elle d'enjouement et de grâce mutine. — Félix est décidément un acteur très-précieux, sur de ses procédés, yorlant toujours, habile à dissimuler son travail sous l'aisance et la faconde; son capitaine de spahis, un peu échaufîé par le soleil d'Afrique, un peu gêné dans ses habits d'homme du monde, les jambes toujours écartées comme un perroquet sur son bâton, est une étude très-bien prise et très-bien rendue.

Volnys était Irès-ému en entrant sur cette scène où, il y a vingtcinq ans, il tenait les premiers rôles. — Un emploi nouveau à aborder, les défaillances d'une mémoire qui a toujours été un peu rebelle, les pièges nombreux d'un rôle où il faut incessamment s'abandonner à une sensibilité qui n'est pas toujours partagée par le public, pardessus-tout, celle émotion dont je parlais tout à l'heure, ont évidemment paralysé les meilleures facultés de ce Comédien. — Volnys s'est retrouvé dans deux ou trois scènes, celle de la provocation en duel à un homme qui insulte sa femme, et encore lorsqu'il revoit pour la première fois sa fllle, quil a laissée enfant; — mais, dans l'ensemlile, sa composition était molle, hésitante et troublée. — On dit que les plus vieux marins ont quelquefois le mal de mer en remontant sur leur navire après un long séjour à terre; — c'est probablement là rhistoire de Volnys.

Mention très-honorable à M. Lagrange, supérieurement impertinent et faquin dans un rôle qui, en contraste avec celui qu'il jouait dans les Parisiens, atteste une certaine souplesse de talent. — Mademoiselle Berlin représente une femme entretenue avec une aisance el un sentiment de la situation que je n'ose trop louer, de crainte d'avoir l'air de lui dire une impertinence, ce qui est loiîi de ma pensée. — Mademoiselle Berlin est jeune el belle : elle a des robes

magnifiques; il faut bien que tout cela serve à quelque chose. — J'ajoute très-sérieusement qu'elle a dit avec infiniment de tact quelques mots qui servent de leçon à ceux qui veulent cumuler les honneurs de la famille avec la vie sans responsabilité et sans contrôle. Madame Guillemin, en belle-mère, est superbe; — elle a la tenue d'un portrait de famille, et, pour tout dire, je n^pouserals pas sa fille.

La comédie de sociéic. — Les préparatifs. — La représentation compromise. — La jeune première intimidée. — Le monologue. — Histoire d'une serinette. — Un proverbe. — Émotion d'une mère. — Un succès de société. — Théorie des gens du monde sur les auteurs en général et sur M. Scribe en particulier. — La comédie, rue de Verneuil. — La Volière, opéra-comique de société. — On Ta joué, on le Joue, on le jouera. — Les acteurs. — Gustave Nadaud. — Ses compositions. — L'exposition des beaux-arts. — Distinction accordée à M. Ingres. — Ce qu'on en pense. — Quelques échantillons de lExposilion.— .M. Amaury Duval. - iM. Pérignon. — Résurrection du Théâtre-Historique. — Quelques fleurs sur la tombe des braves. — Variétés : le Massacre d'un innocent.

18 mars.

Paris , en allendanl le printemps , est possédé en ce moment d'une maladie inlermlllenle qu'on appelle la comédie de sociélé. Dans les salons, vous ne rencontrez que des paravents, et quelquefois un petit théâtre qu'un amateur se plaît à monter et à démonter chez toutes les personnes qui veulent bien l'honorer de leur confiance.

Les hommes et les femmes du monde prennent un singulier plaisir à ces jeux, il faudrait dire à ces joujoux de la scène. On retrouve en miniature, dans les coulisses de la comédie de société, toutes les intrigue? et toutes les vanités des théâtres subventionnés. — Les

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rôles jeunes sont recherchés par les femmes mûres; — les rôles marqués seraient répudiés par tout le monde si les jeunes gens ne s'en chargeaient volontiers. — On se farcit la mémoire des pièces que Ton a vu représenter cent fois aux Français ou au Gymnase ; — on coUationne, on répète, on essaye des costumes, et on occupe ainsi la vie oisive, si difficile à dépenser quand on a un hôtel, des chevaux et pas d'emploi sérieux dans le monde. — Vient le grand jour de la représentation, jour de triomphe et d'embarras; il faut y songer et pourvoir à tout : — deux chaises ici, une table là; — une tapisserie pour la vicomtesse, qui travaille au lever du rideau. — N'oubliez pas le journal ; ciir Saint-Val entre en scène un journal à la main. — Dans l'après-midi, au moment où la maîtresse de la maison succombe sous les ennuis de ces mille détails, la représentation devient problématique : un jeune auditeur au conseil d'État écrit qu'il est grippé. On n'a plus d'amoureux! comment faire? — Le frère de madame se chargera du rôle; c'est un chef d'escadron; il a cinquante ans et du ventre; mais qu'importe! Firmin jouait bien les amoureux à soixante ans. — On dîne, comme les comédiens, à quatre heures ; — on repasse son rôle; — on s'habille, on se déshabille, on s'habille encore. — A neuf heures, on est en présence d'un public moqueur par nature, enthousiaste par convenance. — On /rappe trois coups dans la main ; — le rideau se lève ou s'écarte, et la jeune femme qui est en scène se sauve dans la coulisse.

« Eh bien, qu'est-ce que vous faites donc, ma chère?

— Mais je ne savais pas qu'il y aurait tant de monde!... Je suis trop honteuse... je n'oserai jamais.

— Voyons, voyons, chère belle, un peu de courage! ils ne vous mangeront pas. Vous êtes si jolie ! ce rôle vous va si bien ! Vous allez voir comme vous serez applaudie ! ^

La jeune femme fait deux pas en avant et trois pas en arrière.

« Je n'oserai jamais! »

Toutes les influences livrent alors un assaut à la timidité de la Mars des salons. Les bonnes amies lui parlent avec des caresses ineffables; les maris et les frères lui parlent avec autorité.

« Il ne fallait pas te charger du rôle. Maintenant, il n'y a plus

moyen de reculer; lu ne peu\ pas faire une pareille impolitesse à quatre cents personnes!... Allons! allons !

— Allez, chère belle... Tenez, repassez votre monologue :

'<■ Quel peut-être ce jeune liomme que je rencontre partout sur » mes pas, au bal, au spectacle, aux Champs-Elysées? Son attitude )> est aussi tendre que respectueuse... Si c'était... Oh ! qu'elle idée ! » chassons ces folles pensées ! {Après un silence.) Ua\^ré moi, son V souvenir me préoccupe... Il est bien... Il a les cheveux noirs, et » je ne les crois pas teints... Grand Dieu! s'ils étaient teints! — Mais ■» que m'importe après tout! je suis bien folle de songer ainsi à cet y inconnu, que sans doute je ne reverrai jamais. — Grand Dieu! )> c'est lui !... {Entrée de Saint-Val.) »

Vaincue par les instances de son monde, la jeune femme est entrée en scène, et, rougissante, balbutiante, elle a récité, en tâtonnant, la prose ci-dessus, qui est le premier essai d'un clerc de notaire. — Le talent de la comédienne de société peut généralement se comparer à une certaine serinette dontGrassot raconte ainsi l'histoire. — Grassot avait une tante (plaignons celle-ci) ; la tante mourut, laissant à Grassot pour tout héritage une serinette. — Grassot essaya de moudre un air sur ce petit meuble, comme dit Duvert; il n'en lira qu'un sifflet aigu et prolongé comme celui que rend un orgue, au moment où l'artiste ambulant s'interrompt jiour ramasser deux sous. — Les tentatives réitérées de Grassot n'aboutirent pas à un meilleur résultat. Alors, Grassot, qui est plein d'imagination, alla consulter un fadeur d'instruments. — Celui-ci, après avoir essayé la serinette et en avoir tiré le son aigu, déclara que le meuble était dans un étal grave et qu'il avait besoin de se recueillir pour en dire son avis. — Après huit jours d'épreuves, le facteur dit à Grassot : o Monsieur, je sais ce que votre serinette a dans le ventre; c'est l'Ouverture de Guillaume Tell; — mais je ne dois pas vous cacher qu'il manque beaucoup de notes. « Donc, la comédienne de société est à Mars et à Rose Chéri ce qu'était la serinette de Grassot à Ilossini ; — quelque chose de sublime dans rinlention avec beaucoup de noies de moins dans l'exécution.

Quanta Saint-Val, qui vient de (aire son entrée dans la comédie du clerc de notaire, il s'exprime en ces termes :

CHRONIQUES PARISIE:^XES. 267

« C'est elle!... Plus belle encore que jamais! — Contenons mon » émotion. {Saluant avec une timidiié respectueuse.) Madame...

» — Monsieur... {La vicomtesse salue... A part.) — Celte silua- >' lion devient embarrassante... «

On entend un sanglot étouffé dans la salle ; c'est la mère du clerc de notaire, (pii ne peut contenir son émotion en entendant réciter l'œuvre de son fils.

SAINT-VAL. « Madame... pardonnez à l'audace dun homme qui » n'a pu vous voir sans vous aimer... »

Ici, quelques jeunes gens quittent furtivement la salle et vont dans un salon voisin prendre des tasses de chocolat. — La mère de lauleur est toujours inconsolable; — on lui administre des flacons calmants.

LA VICOMTESSE. « Monsicur, uuc pareille démarche... >>

sAi>"T-VAL. « Madame, je suis un homme d'honneur , je suis olïi- » cier de cavalerie... »

LA VICOMTESSE, a Officicr dc cavalerie... quel bonheur! il doit » monter à cheval... »

SAi>T-vAL. « Madame, si mon grade et ma personne ont pu troii- » ver grâce devant vous, dites un mot... Vous êtes libre, — je le Y, sais, — et vous voyez un homme heureux de mettre à vos pieds » trois années de respect et d'amour... "»

LA VICOMTESSE {liù teuilaiH la main en sourianl). « Ah! mon- » sieur, avouez au moins que vous êtes plus heureux que sage. »

Plus heureux que sage était le titre du proverbe.— C'est fini ; — tout le monde est dans l'enthousiasme !— On félicite la mère de l'auteur; — on s'étonne beaucoup que l'auteur n'ait encore rien donné aux Français...

« Que voulez-vous! réplique le clerc de notaire,— les auteurs forment une coterie qui barre le chemin à tout le monde : — j'ai remis un manuscrit à M. Dumanoir; il m'a répondu que ma pièce était trèsspirituelle (de toutes parts : Je crois bien !), mais qu'elle manquait de développements... Il faut à ces auteurs des ficelles...— On voulait m'adressera Scribe; mais il paraît qu'il ne se gène pas pour faire jouer au Gymnase, sous son nom, les pièces qu'on lui a confiées...

L>" GROS MosiELK. « Parblcu!... sans cela, comment aurait-il fail trois cents pièces... Tout cela, c'est des pièces de jeunes gens... »

On devise longtemps sur ce texte. — On continue à déplorer que les merveilleuses délicatesses de l'esprit de salon soient bannies du théâtre par la jalousie des auteurs. — Les acteurs, déshabillés , viennent se mêlera la société, où ils sont comblés de félicitations. — Ceux-ci prennent au sérieux tous ces compliments, — sont mordus du démon de la comédie et courent de salon en salon offrir leur petit talent. Ainsi s'établit dans un petit monde cette convention que, chez madame de V..., on joue, tous les quinze jours, des pièces plus spirituelles que celles de M. Scribe.— Quant à M. Gaston, le jeune premier, il est bien entendu qu'il est très-supérieur à M. Brassant. — D'autre part, il n'y a pas à la Comédie- Française une actrice digne de lacer les brodequins de la jeune première de société.

Cependant, pourquoi ne pas l'avouer? la comédie de société a ses jours de réussite. La semaine dernière, j'ai vu représenter, rue de Verneuil, le Roman d'une heure par trois amateurs qui m'ont donné beaucoup à penser sur cet art du comédien , abîme et mystère, oij l'analyse se perd et s'égare sans pouvoir rien découvrir. — Est-ce le produit d'un travail patient et implacable? — Est-ce l'inspiration pure d'une nature heureusement douée qui devine tout ce que les autres apprennent? — Je l'ignore. — Ce que je sais, c'est que là, dans ce salon de la rue de Verneuil, deux femmes de la société, en compagnie d'un jeune officier, un vainqueur de l'Aima, ont joué le marivaudage d'Hoffmann avec une aisance, une grâce et quelquefois une rouerie qui aurait pu leur attirer des propositions du directeur du Gymnase.

A l'heure présente, le morceau en vogue pour la comédie de société , c'est le petit opéra-comique de Nadaud, — la Volière. — On l'a joué chez madame Orfila ; — on l'a rejoué clicz M. Fould; — on le jouait vendredi chez le directeur de la Revue de Paris; — on le jouera dimanclie au Louvre, chez M. Niewerkerque , et, à vrai dire, on ne se lasse pas de l'entendre. — Il y a des chefs d'emploi et des doubles. — Tantôt madame Sabatier tient son rôle; —tantôt elle le cède à madame Damoreau (la jeune).— Nadaud chante lui-même quelquefois sa musique, quand M. de L... se trouve empêché par de graves fonctions.— Il n'y a que M. Jal fils qu'on retrouve toujours sur la brèche avec un vrai talent de basse et de comédien.

Nadaud est devenu une des physionomies de ce lemps-ci. Libre, indépendant, d'une complaisance inépuisable, il se tient sur la frontière du monde et des arts. Ses compositions, qu'il exécute chez les princes, sont populaires dans la jeunesse des écoles et dans les ateliers. — Avec peu de prétention à être un compositeur, moins de prétention peut-être encore à être un poëte, et aucune prétention assurément à être un chanteur, Nadaud, lorsqu'il est au piano, devient tout à la fois un compositeur, un poêle et un chanteur. Ses Gendarmes ont fait leur tour de France; — ils sont devenus classiques. Quelquefois Nadaud s'inspire de Déranger. Exemples : Ma Philosophie, — les Dieux. Mais la note qui appartient en propre à Nadaud, celle que je préfère en lui , c'est une note élégiaque dont je retrouve l'accent dans l' Insomnie, comme je constate une très- heureuse allure de poëte descriptif dans le Voyage.— Au-dessus de tout, peutêtre, j'estime un chant anacréontique, qui a pour titre : Minuit. — Mais Minuit fait partie du musée secret de Nadaud, et, pour être admis à l'entendre, il faut des billets de faveur et des femmes assez honnêtes pour en supporter les vives couleurs.

L'Exposition universelle commence à mettre en grande fermentation, au point de vue des beaux-arts, le monde de la peinture et de la sculpture. On parle beaucoup de la distinction accordée à M. Ingres, qui, sur sa demande, a obtenu une salle particulière pour y grouper l'ensemble de son œuvre semi-séculaire, car 11 n'est pas hors de propos de rappeler que ce maître illustre a remporté le grand prix de Rome en 1800. — Les uns trouvent légitime ce privilège concédé au chef de l'école française; — d'autres se préoccupent des prétentions rivales qu'une pareille exception peut autoriser, et, à celte occasion, le nom de M. Delacroix est naturellement prononcé.

On sait que le délai fatal pour l'envoi des toiles était indiqué pour le 15 de ce mois. — Aussi, toute la semaine, les ateliers ont-ils été visités par une foule d'amateurs et de critiques. 11 m'a été donné de voir ainsi, chez M. Amaury Duval, un très-beau portrait de mademoiselle Rachel, traité à l'antique, d'un accent très-large, très-sévère, et accusant à tous les points de vue le génie et rindividualité du modèle.— J'ai vu aussi, chez M. Pérignon,une toile d'un sentiment beaucoup plus moderne et plus actuel . représentant madame Rose

Chéri. — C'est bien elle. — c'est bien là sa grâce un peu maladive, son sourire contenu avec une nuance de tristesse, et ce je ne sais quoi de placide et de chaste qui donne à celle arlisle une physionomie très-distincte. — Tout bien*considéré, ce n'était pas un si mauvais procédé que de visiter les ateliers avant l'envoi à l'Exposition , et je regrette même de m'y être pris si tard et de n'en avoir pas vu davantage; car, dans deux mois, quand on sera en présence de six kilomètres de peinture, je ne sais pas trop si on ne dira pas comme un de nos amis, en sortant à trois heures du malin de la représentation de la Reine Margot, qui avait commencé la veille à six heures : « Peut-être s'amuserait- on plus en s'amusant moins. »

A propos du Théâtre-Historique, dont je viens d'évoquer le souvenir, il parait que ce théâtre va renaître dans les mêmes conditions d'exploitation au Cirque-National. — Le Cirque renonce à la poudre et au canon, aux lauriers et aux guerriers, à la gloire et à la victoire. — C'est une bien bonne nouvelle pour les Russes, qui recevaient tous les jours, en cet endroit, des raclées homériques; — mais je ne comprends pas bien ce qu'on veut faire.

On parle de reconstituer un théâtre littéraire, — ce qui me paraît l'équivalent de la prétention de faire un civet sans lièvre. — Soyons optimistes, — admettons qu'on puisse vivre un an avec la reprise de quelques grands drames d'Alexandre Dumas, qui peut-être, en elTet, n'ont pas épuisé la curiosité publique; — mais après? où voyezvous une littérature et des littérateurs dans les conditions spéciales du mouvement et de la passion sans lesquels rien n'existe au boulevard? Il y a, au théâtre de la Porte-Saint-Marlin, un directeur à qui ses ennemis eux-mêmes ne refusent ni l'intelligence ni le sens littéraire; — voyez un peu ce qu'il est réduit à représenter, et demandez-lui s'il ne serait pas heureux de donner de la littérature : à son tour, il vous demandera où on en vend. — Donc, la tentative de M. Billion, que je ne savais pas, du reste, si littéraire, pour être honorable, n'en est pas moins équivoque au point de vue des résultats; — mais c'est son affaire, la nôtre sera de juger sa liltéralure. — Seulement, je crains bien de regretter le Français qui mangeait son drapeau, y compris le bâton, pour ne pas le laisser tomber aux mains de l'ennemi : — c'étail simple, naturel, cl ça pouvait se passer de slyle. —

CHRONIQUES PARlSIENiNES. 271

Avoir un théâtre où on peut parler impunément la langue des Cosaques, Pt se cliarger tout à coup d'une responsabilité grammaticale, c'est bien hardi.

Pour le reste, je ne vois à l'horizon qu'un vaudeville au théâtre des Variétés, le Massacre d'un innocent; c'est une pièce pleine d'amusantes scélératesses, et les auteurs se sont conformés à la jurisprudence d'un ancien confrère connu par ses naïvetés : « Moi, d'abord, disait cet auteur, je ne m'en cache pas, quand je fais une pièce gaie, je tâche de faire rire le public. » Cette proposition vous paraît peut-être digne de M. de Lapalisse, et cependant il faut dire qu'il y a des auteurs très-gais, en dedans, qui ne savent rien communiquer de leur gaieté au public.

Le pi'inlenips. — Ses influences. — Les jeunes lillos el les feninjes mures. — La crise du prinlemps. — La tentalion chez les anciens et chez les modernes. — Insliuments de séduction perfeclionnés. — Les scélératesses du soleil. — Plaidoyer pour la femme qui a péché. — La mi-carême. — - Les blanchisseuses. — Le carnaval industriel. — Le Prophète. — Une réclame remplace une cavalcade. — Critique littéraire des annonces industrielles. — Les pierrots du commerce. — Les annonces mystérieuses. — Les serins hollandais. — Les réclames califor niennes. — Les dîners sans argent. — Les capitaux ddublés. — .M. Charles. — Théâtre. — Gymnase : le Demi-Monde. — Palais-Royal : la Panthère de Java. — Ambigu : André le Mineur. — Les billets donnés et les billets payants. — La manière de ne pas recevoir les uns et de ne pas se servir des aulrcs. — L'Académie. — SI. Ponsard.

25 mars.

Voici le printemps, —il est arrivé à sa date cl à son heure, — il réjouit la terre allrislée par un hiver maussade et persislant.

Dieu, d'un sourire, a béni la nature : Dans leur splendeur les cieux vont éclater.

Le printemps ii'esl pas un sujet inédit, tous les poêles l'ont chanté, tous les chroniqueurs l'ont salué, et c'est un texte toujours jeune et toujours nouveau. — C'est qu'en dépit des combinaisons de l'almanacli grégorien, Tannée commence avec le printemps : — de là datent toutes les jeunesses, toutes les passions, toutes les poésies, tous les regrets et toutes les espérances. — « J'ai seize printemps, » dit la jeune fille émue, étonnée, ravie de cette renaissance de toutes choses qui atteste le grand mystère de la fécondation permanente et universelle.

Pour les femmes mûres, le printemps est la limite où s'ensevelissent les dernières espérances d'une jeunesse évanouie. — Dans le cours de l'hiver, on a livré la dernière lutte, — on a épuisé les derniers artifices de la peinture; — mais le soleil, éclairant tous ces mensonges, met en déroute les prodiges de la chimie et les miracles fondants de la parfumerie et de la pharmacie; il faut se décider à avoir son âge, ou à peu près. — « Adieu paniers, vendanges sont faites. »

L'influence sociale du printemps n'a pas été assez méditée; — c'est l'heure où le soleil oblique de l'équinoxe apporte dans le cœur et dans le sang je ne sais quels mouvements tumultueux qui mettent en péril la sagesse humaine. — Pour les femmes, la crise si élégamment définie par M. Octave Feuillet, c'est le printemps. — En hiver, on peut accepter un mari ; — au printemps, il faut quelque chose de mieux, un idéal. — C'est bien à ce moment qu'on voit passer la tentation qui a perdu la première femme. Ajoutons qu'Eve était quelque peu naïve; que le serpent du paradis terrestre était un serpent de première année, fort peu roué en somme, et que les pommes ont un peu vieilli comme instrument de tentation. — Les modernes ont perfectionné tout cela. Le dédain du réel et du possible, l'aspiration au roman et à l'aveiiture chantés par tous les poètes; le lyrisme d'une littérature qui couvre du manteau de l'idéaTles appétits les plus malériels; les sopliismes éloquents qui grandissent la chute aux proportions d'une révolte sociale; l'ivresse des arts, qui convie les sens aux fêles de la vie ; ces peintures qui cachent d'irritantes voluptés jusque dans les sereines chastetés de leurs vierges; ces marbres, sculptés depuis trois mille ans par la main lascive du paganisme, qui traduisent à l'imagination toutes les mythologies de l'amour:

celte musique qui éclate en bruits immenses, mugit, s'apaise et soupire comme une mer harmonieuse dans le demi-jour énervant d'une salie d'opéra; tout, dans cette société, qui, par sa loi d'attraction, se me.ul autour de ce qui est la jeunesse, l'intelligence et la passion, provoque la femme au moins à la curiosité, et la pousse à la recherche d'un paradis perdu.

Toutes ces influences, endormies l'hiver au coin du foyer, prennent, au printemps, un caractère d'excitation satanique. La femme sédentaire et recueillie devient distraite, dissipée, inquiète ; elle sort, attirée par ce premier rayon de soleil, comme l'oiseau par le serpent.

— La toilette simple et correcte qu'elle dédiait à son mari et à son cercle intime, ne suffit plus aux besoins de la situation; — les plus savantes recherches et les plus étonnantes scélératesses de boudoir signaient en elle le retour du printemps; — ses cheveux, hier encore massés sur son front, se déroulent aujourd'hui en ondes orgueilleuses où le vent amoureux amène des hasards charmants et parfois des désordres lyriques; — sur son passage, elle laisse la trace de ces parfums perfides qui pénètrent les sens et éveillent chez les plus somnolents les féeries de l'imagination; — sa physionomie, longtemps endormie dans le calme des passions, s'est ranimée comme sous le feu d'un combat intérieur et rayonne d'une seconde nubililé.

— C'est le printemps. — A qui donc veut-elle plaire, celte femme? A tout le monde et à personne. — Cette toilette prestigieuse, cette beauté sous les armes célèbrent instinctivement la fêle de la création; toutefois, il y a là un piège oij'plus d'une laissera prendre son âme.

— Observez-la, cette femme qui se promène; sa démarche molle et indécise trahit de vagues aspirations; il y a dans sa physionomie quelque chose d'inquiet et de préoccupé comme l'attente d'une révélalion; on dirait une fleur qui se pâme au soleil, sous l'ardente convoitise du papillon. — Par un mouvement d'une perfidie inqualifiable, sa main manœuvre incessamment sa robe soyeuse pour lui donner tQ flou et ce ballon particuliers aux robes parisiennes, et qui provoquent aux plus noirs attentats.— A ce moment, les sens de la femme ont acquis une merveilleuse puissance de perception ; — elle voit devant elle, elle voit de côté, elle voit derrière elle; ell»^ fMilend à la dislance de vingt jtas ce mol. que murmure loule lèvre

ii74 LA VIE A PARIS.

•omhragée d'une mouslaclie : « Oh ! la ravissante créature! » Le complimonl n'est pas neuf; mais il est toujours le bienvenu. — Ce mot est éternel; — c'est celui qui échappa au premier homme lorsqu'il trouva Eve endormie dans ses longs cheveux; — c'est le mot de la création même; — il vieillit tous les hivers, et il rajeunit tous les printemps avec les jeunes.

Pour résumer ce point de vue, je propose de consulter les annales de la faiblesse humaine dans les deux sexes. — On trouvera que le printemps est l'inspirateur et le complice des scélératesses qui viennent figurer quelquefois sur tes bancs de la police correctionnelle.

En pareil cas, l'accusée donne ordinairement des explications qui n'expliquent rien.

« Vous aviez, lui dit le magistrat, un mari honnête homme, établi, sergent dans la garde nationale, plein d'égards pour vous, toujours en règle avec le percepteur des contributions. Vous l'avez abandonné pour courir le monde avec un peintre bourru, mal élevé, fumant des pipes plus culottées que lui-même, mal peigné, sans le sou, et cachant sa laideur dans une barbe extravagante. Qui a pu vous donner un si mauvais conseil? »

La femme ne sait que répondre. — Si elle était franche, elle répondrait :

« C'est le printemps. »

Il est vrai que cela ne l'avancerait pas à grand'chose, le printemps n'ayant jamais été compris dans les circonstances atténuantes. — Vpilà comment les vrais coupables échappent trop souvent à la loi.

En deçà du printemps, nous avons eu une journée de mi-carémc beaucoup plus brillante, au point de vue des mascarades, que le dimanche et le mardi gras; — le troubadour n"y figurait pas; mais des essaims de blanchisseuses se prélassaient dans des tapissières, en robe de mousseline. — En pareille circonstance, les blanchisseuses ont toujours été très-suspectes de donner en spectacle les robes de leurs clientes. Dans tous les cas, on peut dire que tant vaut la femme, tant vaut la robe; et assurément aucune élégante n'aurait pu reconnaître ses nippes enroulées on pa<|uel autour de ces femmes

CHRONIQUES PARISIENNES. 27o

fortes, assises sur leur cliar comnie les villes de la place de la- Concorde.

Ce qu'il faut signaler, c'est la tendance industrielle du carnaval moderne. — Les boutiquiers s'en farinent le visage pour promener leur annonce. — On nous avait promis la cavalcade du Prophète. — Mais la cavalcade de ce magasin de confection a été remplacée par une réclame qui avait bien aussi son charme carnavalesque.

« Par suUe d"enlraves apportées à la marclie de la cavalcade, disait l'affiche de M. Fromageot, V adminislralion a décidé quVIle ne sortirait pas. — Les sommes destinées à cette dépense seront converties en œuvres de bienfaisance. — Des pantalons seront distribués aux indigents dans les douze arrondissements.

« La curiosité publique, trouvant un dédommagement dans le soulagement des malheureux ^Cw^mmMYdiixou espère qu'elle voudra bien applaudir à cet heureux changement. »

Je suis toujours forcé de regretter que les gens qui confectionnent des pantalons aient la manie de se niêler de littérature : si M. Fromageot avait tu l'idée de faire rédiger sa réclame par un homme de lettres (il y en a qui se chargent de cette besogne), celui-ci n'eut pas laissé subsister l'étrange confusion d'idées qui nous choque dans la rédaction de M. Fromageot. — Une fois pour toutes, M. Fromageot saura que le soulagement des malheureux ne peut jamais être un attrait pour la curiosité pubUciue. — Si perverse qu'on la suppose, la curiosilé publique ne peut prendre plaisir à voir des indigents enfourcher les pantalons du Prophète. — Lésâmes sensibles se complaisent dans la pensée que les indigents sont sutïisamnienl vêtus pour aller dans le monde. — On loue M. Fromageot davoir el^ celle pensée philanthropique; mais la curiosilé est très-désintéressée dans cet acte de charité chrétienne el industrielle.

A défaut de la cavalcade du Prophète, nous avons eu, sur les boulevards, des équipages de marchands de cirage, une calèche de dentiste et ur.e voiture surmontée d'un baldaquin, qui proclamait la gloire des bourrelets élastiques. — Celle voiture étail conduite par six pierrots, employés de Tadminisl ration des bourrelets élastiques. Voilà le progrès: un comniis entre dans le commerce, on lui dénonce les conditions 4e la maison <l ses obligations: ouvrir la boutique à

sept heures, — faire ses rayons, — tenir les écrilures au courant, avoir une bonne tenue, — aux jours gras se mettre en pierrot et promener la marcliandise sur les boulevards.

Ne venez pas objecter que vous êtes d"un caractère mélancolique, que vous détestez Vengiieidement, que vous avez perdu votre père. — Vous vous êtes engagé à vous mettre en pierrot, il faut faire l'ouvrage. — Le commerce ne va pas déjà si bien ; où en serait-on si les commis refusaient de se mettre en pierrots? — Tout cela explique Tatlilude morne du pierrot contemporain , qui n'est pas un pierrot franc, mais un pierrot forcé et contraint. — Le public superficiel croit que ces gens-là sont des farceurs qui s'amusent : pas le moins du monde : ce sont des employés qui travaillent en ville.

De la réclame à l'annonoe, la transition est douce. Mes lecteurs doivent savoir déjà que j'ai une prédilection particulière pour la méditation des annonces. On y rencontre des naïvetés, des boursouflures et parfois des mystères qui confondent l'imagination.

Depuis plusieurs mois, je lis, dans tous les grands journaux, cette annonce :

« Deux serins hollandais à vendre, rue du Hasard, 21. »

Or, je ne sais pas ce que peuvent rapporter deux serins hollandais à celui qui les vend, en supposant qu"on k'S lui achète; mais j'ai calculé que l'annonce a dû coûter déjà environ quinze cents francs au propriétaire des serins hollandais. — Si Tachcteur doit rembourser les frais, le prix d'un serin va dépasser celui d'un cheval. — Mais comprenez-vous quelque chose à ce mystère? Quels sont ces deux serins qu'on annonce comme un cachemire Biétry? Portentils urit marque de fabrique? Font-ils des vers? Jouent-ils de la clarinette? — Sont-ce des serins de haute naissance? Auraient-ils des antécédents politiques? — Ont-il la prétention de faire la fortune de leur maître comme certain oiseau des Mille et une Xiiits? — Je m'y perds. — Pourquoi tant de sacrifices pour deux serins? Ou il y a là-dessous quelque grosse combinaison que je ne soupçonne pas, — ou le délenteur des deux volatiles ne connaît pas toute sa fortune et pourrait bien avoir dans son domicile un serin de plus qu'il ne soupçonne pas.

J'ai encore à signaler une annonce de l'espèce mysk'rieusi' p\ r,\\\~

fornienne. Je vous ai déjà dénoncé celle qui offre à diner dans les meilleurs restaurants, sans argent. Je dois dire que cette annonce a fait bien des victimes. — Quelques actionnaires se sont présentés dans les restaurants, sans argent. A la lin du repas, ils ont été tous, sansexception, reconduits jusqu'à la préfecture parune garde d'honneur. — Une assemblée générale des actionnaires est indiquée pour le mois prochain en poiice correctionnelle. — On espère que le dividende dépassera six semaines de prison.

Voici maintenant une autre annonce qui m'intrigue beaucoup :

« Voulez-vous doubler vos capitaux et vos valeurs sans spéculation? — M. Charles, rue Richelieu. »

Certainement, je serais (latte de doubler mes capitaux et mes valeurs sans spéculation ; mais dois-je avoir confiance en M. Charles? Son annonce n'est-e!le pas un peu laconique? N'aurait-il pas dûm'initler un peu au secret de ses combinaisons? — Et puis je n'aime pas qu'un capitaliste se cache sous le nom de Charles. Qu'est-ce que cela, Charles? C'est un nom de garçon de billard. C'est un petit nom qu'on donne aux grisettes dont on ne veut pas être connu. C'eslun nom qu'on prend encore dans les estaminets. « La pipe de M. Charles » estcélèbreen tous ces endroits. — ^lais franchement, la, Charles, est-ce un nom assez sérieux et présentant assez de surface pour un placement de capitaux? — Je ne doute pas de l'honorabililé de M. Charles; je suis même disposé à croire qu'il a trouvé le secret de la multiplication des rentes; — mais, pour lamour de Dieu, qu'il s'explique et surtout qu'il se fasse connaître. Son nom de Charles l'avantage peutêtre auprès des femmes ; — mais, au parquet de la Bourse, il est tout à fait insuffisant.

Pour le théâtre, ma besogne ne sera pas bien longue aujourd'hui. —Un des plus éclatants succès dont j'aie été témoin dans ma vie a accueilli cette semaine,au Gymnase, le Demi-Monde, de Dumas fils. — J'aurai le loisir d'y revenir dans quatre mois, car alors la pièce sera encore jeune et fêlée.

Il me reste, au Palais-Royal, une bouffonnerie : la Panthère tic Java, où madame Thierret exécute encore ces prouesses de fantaisie que je vous ai déjà signalées ; et, à l'Ambigu, oindre le Mineur. Ceci est un compte à régler, et j'aime assez à m'expliquer en public avec

les direclcurs. Il y a un usage, absurde, du reste, dans ses conséquences, en vertu duquel les directeurs adressent aux journalistes une invilalion sous forme de loge ou de stalle pour leurs premières représentations. — Je dois confesser que c'est pour le journaliste une grande commodité : la question de gratuité est à peu près insignifiante, car il n'y a pas un journal qui, pour six cents francs par ^ an, nB puisse entretenir son rédacteur de stalles somptueuses aux premières représentations; — mais il faut s'en occuper; — il faut aller au théâtre et disputer un coupon aux marchands de billets; — c'est une journée sacrifiée en vue d'une soirée qui promet des jouissances problématiques. — Quoi qu'il en soit, M. Desnoyers, un ancien ami, m'ayant fermé la porte des invités, depuis que j'ai laissé soupçonner que Jes Amours maudits n'avaient pas changé pour moi le drame en récréation, j'étais sur le point d'aller frapper à la porte des payants. — Des lettres anonymes, des avis officieux et des confidences désintéressées m"ont détourné de ce projrt. — Bnf, on m'a raconté sur André le Mineur des choses à faire reculer un zouave.

J'ai donc pris la résolution d'abandonner André le Mineur à ses chances naturelles. Si M. Desnoyers pouvait me voir en ce moment, il serait bien étonné de mon calme et de ma résignation. — On n'imagine pas, quand on ne l'a pas tenté, combien il est facile de ne pas aller à l'Ambigu.

Pour finirpar quelque chose de sérieux, M. Ponsard a été élu hier membre de l'Académie française par 16 voi\ sur :2(S volants. — 7 voix se sont égarées sur M. Liadières;— o aulres voix, qui ont de l'avenir, se sont portées sur M. Augier. — Quanta M. Ponsard, le résultat était infaillible tant était violente la pression extérieure de l'opinion. — Il y a bien longtemps déjà que M. Ponsard était élu par le public; maintenant, si l'Académie ne peut pas l'honorer beaucoup, il est certain qu'il honorera l'Académie.

Les petites misères du chroniqueur. — Faillile ciii prinlenips. — Le poisson d'avril. — Sa grandeur cl sa décadence. — Ses derrn'èrcs traces. — Sa renaissance et ses développements sous une autre forme. — Origine du poisson d'avril. — Éîoge des encyclopédies et des savants. — La Bourse. — L'agiotage à la portée de toutes les intelligences. — Les deux sous d'écart. — A tout coup l'on gagne! — Les parvenus. — Ventes d'objets précieux. — Théâtres. — Variétés. — Qui de trois pièces ôte une reste deux. — Une Arenlure de Gil Blas. — L'Auberge du Lapin- Blanc. — Vaudeville : (es Exploits de César. — M. Clairville.

Ifr avril.

Nous vivons dans un temps où on n'est pas sûr du lendemain, au point de vue du baromètre et du thermomètre. L'autre semaine, au moment où j'écrivais ma dernière chronique, un rayon de soleil prinlanier viviflait l'atmosphère, — Zéphire essayait ses ailes. — Le lendemain, il les a repliées, — et, dimanche, nos lecteurs, enveloppés dans leur paletot et frissonnant sous des rafales de neige, ont pu lire une invocation poétique et intempestive au printemps en faillile. Ce sont là les petites misères de la vie du chroniqueur. — Maintenant, faut-il saluer le retour de l'hiver? Ce serait peut-être s'exposera la même déception; car, dimanche, au moment où ce frivole bavardage passera sous les yeu.x de nos lecteurs, Paris, peut-être endimanché et la fleur à la boutonnière, se rendra processiojinellemenl au steeplechase de la Marche, et jeudi aux courses de Longcliamps.

En attendant, les manteaux et les pardessus ont été bien fêtés cette semaine. — On les négligeait, on les méprisait, on les avait appendus dans le cabinet noir, comme les femmes de Barbe-Bleue; il a fallu les reprendre, les caresser de la brosse et les supplier de ne pas nous quitter avant que sœur Anne, du haut de la tour, ait signalé, datis la campagne verdoyante, l'arrivée dos cavaliers apportant le prin-

temps, le vrai printemps, dans des flots de poussière. Ainsi soit-il ! et que ce soit le plus tôt possible, car il est bien triste d'écrire encore des lettres d'amour à son marcliand de bois.

Il y a un demi-siècle, à pareille date, un chroniqueur n'eût pas manqué de vous servir un poisson d'avril, en vous annonçant, par exemple, qu'il aurait de l'esprit tous les huit jours. Nous-mème, nous aurions reçu, sous des plis très-pressés, des invitations à des bals chimériques et à des dîners fantastiques, des billets de spectacle pour le théâtre Beaumarchais, peut-être aussi la nouvelle, par dépêche électrique, que le sultan venait d'abdiquer en notre faveur.

Toutes ces charmantes inventions sont tombées en désuétude, et il faut aller chercher les dernières traces du poisson d'avril dans le fond des magasins de nouveautés, où les beaux esprits du calicot se font encore d'agréables surprises. Le second commis met un manche de gigot dans la poche du premier commis {ou rit); le troisième commis envoie le cinquième commis porter, à l'autre bout de Paris, un paquet précieux> qui renferme un peu de foin de la dernière récolte.— Il arrive bien aussi que, dans quelque étude d'huissier refoulée au fond des faubourgs, où le scepticisme de la civilisation n'a pas tout à fait éteint la foi au poisson d'avril, un laquais en grande livrée vient demander le petit clerc pour le conduire dans le château d'une princesse espagnole, qui Ta distingué et désire lui parler dans le plus grand particulier; mais ces rares et consolantes exceptions ne peuvent nous faire illusion sur le dépérissement du poisson d'avril. — Les canards l'ont tué; dans ce siècle du puff, de la réclame et de l'annonce, on n'attend plus le 1" avril pour mystifier son prochain, — on le mystifie toute l'année, à raison de 23 centimes la ligne.

La mystification, en permanence sous cette forme, a pris des développements très-piquants. Votre ami est-il enrhumé, vous lui recommandez, dans le journal, une pâte pectorale qui lui donne une fluxion de poitrine; — a-t-il la fantaisie de bien dîner, vous l'envoyez chez un empoisonneur patenté; — veut-il se récréer au spectacle, vous lui faites louer huit jours d'avance une stalle pour un théâtre où il ne trouve que des claqueurs qui jouent à la main chaude.

Du moment que vous faites poser un homme par ce procédé, il ne

peut plus se soustraire à vos atteintes. — Il vous demande une eau pour teindre ses cheveux en noir; vous lui servez une composition qui les teint en v^ (de là probablement l'origine des gaz,oiis); — vous le faites habiller, au rabais, de pantalons qui, à la promenade, le quittent par enchantement, comme ces costumes de féeries qui disparaissent par des trappes; — vous lui faites avaler du café de châtaignes; vous lui faites fumer du foin, et, quand vous voudrez, vous lui en ferez manger.

En cet état de choses, il m'avait paru convenable d'enterrer le poisson d'avril par une dissertation sur l'origine de cette coutume, et comme, coc.formément à l'usage de tous les gens de lettres, j'ignorais parfaitement ce que je me disposais à vous apprendre, j'ai consulté ce matin deux de ces ingénieuses encyclopédies à l'usage des gens du monde. .l'y ai trouvé ces deux renseignements, qui m'ont paru d'une limpidité admirable!

Premier renseignement :

« Le poisson d'avril se perd dans la nuit des temps ; on ne sait rien de positif sur l'origine de cette bizarre coutume. »

Second renseignement :

« Le poisson d'avril se perd dans la nuit des temps; maintenant que celte bizarre coutume est tombée en désuétude, il serait sans intérêt d'en rechercher l'origine. »

Voilà comme j'aime la science, substantielle, sans pédanterie, sans fatigue pour celui qui la reçoit ; — tout l'effort et le travail sont pour les savants qui parviennent ainsi à dégager, en quelques lignes, le résultat de leurs immenses recherches.

La Bourse, sous l'influence de la mort de l'empereur Nicolas, s'est signalée par quelques fortunes subites, et par quelques disparitions plus subites encore; — tout cela est normal, — la Bourse est un champ de bataille : — les uns y trouvent de l'avancement, d'autres y trouvent la mort, quand ils veulent faire face à l'ennemi, ou le déshonneur quand ils désertent.

Il faut croire, au surplus, que l'agiotage est devenu un métier facile et accessible à tout le monde. — Autrefois, les opérations financières étaient, comme toute aulre profession, le privilège d'une caste qui était censée initiée à certains mystères; — aujourd'hui, tout le

monde fait de la bourse; tous les gens déclassés, à bout de ressources, achètent de la rente.— La Bourse s'est démocratisée, — les blasons dorés y sont toujours en faveur, mais ils ne sont plus une condition sme quâ non d'admission. Brelandiers, vaudevillistes, comédiens sans place, hommes de lettres aspirant au repos, cuisiniers, portiers, jardiniers, toutes les classes, toutes les professions, tous les cultes viennent là sacrifier au veau d"or : — chrétiens, juifs, prolestants, schismaliques de toutes nuances, ont oublié leurs longues divisions pour fonder la religion nouvelle du report à deux sous d'écart. — Ces petites opérations ne font pas grand tort au baron de Rothschild, et il paraît qu'elles alimentent qi^lques portemonnaies, jusqu'à concurrence de deux ou trois cents francs par mois. — Nous assistons à ce phénomène d"un jeu où tout le monde gagne, et qui rappelle l'histoire des quatre joueurs de violon , — nous jouissons d'une illusion d'optique : en ce moment, tout le monde est riche, tout le monde a de l'or; la pierre philosophale est trouvée!

L'un des symptômes actuels des fortunes subites, c'est la multiplicité des ventes de tableaux, de meubles précieux, d'objets d'art et de curiosité. — La convoitise et la possession de ces trésors marquent l'avènement des parvenus : — chacun veut faire entrée à son tour dans ces paradis de luxe, shéberger sur le damas de soie, se promener sur les tapis à laine touffue, prendre le thé et le café dans le vieux sèvres, en reposant sa vue sur les productions des grands maîtres de la peinture.

Il y a eu en France, voilà plus de soixante ans, un mouvement très- curieux en ce genre. — La vieille aristocratie, dispersée par l'exil et par l'échafaud, avait laissé vendre ses mtubles à l'encan; — mais c'était à une époque où personne n'aurait osé afiîcber des somptuosités d'ameublement; — d'ailleurs, l'argent manquait à tout le monde. — Une femme, une ancienne actrice, mademoiselle Thouvenin, ruinée elle-même par la Révolution, eut l'instinct d'une prochaine renaissance du luxe; avec une vingtaine de mille francs quj lui restaient en beaux écus d'or, elle achetait au tarif des assignais les débris de la splendeur des Rohan et des Montmorency, et colleclionnait le tout dans des magasins. — Quelques années après, elle revendit ces épaves au\ fournisseurs généraux el à tous Ns nouveaux

enrichis du Directoire. Elle s'en fit une nouvelle fortune qu'elle conserva, et elle avait 25,000 livres de rentes lorsqu'elle riiourut, il y a quelques années, à Fontainebleau.

Une nuée de sauterelles s'est abattue cette semaine sur les scènes de vaudeville.

Aux Variétés, samedi, on donnait trois pièces nouvelles pour le bénéfice de M. Kopp. — De ces trois pièces, il en reste deux sur ralïielie; la troisième a touché l(?s sombres bords

Du pays inconnu

Dont aucun voyageur n'est jamais revenu.

Comment s'appelait ce vaudeville submergé? qui l'avait fait? qui le jouait? C'est ce que je ne saurais dire. — C'est un vaudeville mystérieux comme le Masque de fer, comme le pompier du 15 mai et le Tartaro qui avait annoncé la prise de Sébastopol; enfin, une énigme de plus pour la postérité. — C'était peut-être un chef-d'œuvre que les serpents de l'envie auront étouffé en sifflant comme des étudiants. — Le terrain de la littérature devient bien perfide.

Reste donc Une Aventure de G il Blas. — C'est l'histoire du personnage de Lesage dans la caverne des brigands. — Vous vous la rappelez. — La pièce n'est pas trop ennuyeuse, mais peut-être est-elle un peu malpropre. —Un directeur du boulevard disait un jour, à un auteur : « Je n'ai plus de décors, mes costumes ne sont plus que des loques ; faites-moi donc une pièce de brigands. « — C'est en vertu de cette théorie que le théâtre des Variétés a nionlé sa pièce. — On a utilisé les vieux plumeaux de l'administration pour en faire des panaches à la bande du capitaine Rolando.— Celui-ci a un pourpoint de velours taillé dans un vieux fauteuil ; — ses compagnons sont agréablement drapés dans le reste du mobilier.

Vient ensuite r Auberge du Lapin-Blanc. — La pièce ressemble un peu au couteau de Janot : t— le manche appartient à celui-ci, la lame à celui-là. —A chaque scène, on peut crier : « Au voleur! » mais, franchement, ce n'est pas la peine. — Ce vaudeville a au moins le mérite d'être exempt de toute prétention autre que celle d'amuser, et il y réussit suffisamment pour qu'on ne lui cherche pas querelle.

Au Vaudeville, M. Clairville a refait le Bal du grand monde sous

le litre de : les Exploits de César. — Mais, si on ne refaisait pas de temps en temps les vieux vaudevilles, comment les générations nouvelles les connaîtraient-elles? La pièce retapée est, du reste, trèsamusante, leste d'allures, leste surtout de dialogue, et traversée par deux ou trois couplets traités de main de maître et comme seul aujourd'hui, je crois, M. Clairville sait les faire. — Mais, par la littérature qui se répand, je vois M. Clairville le dernier Anacréon de l'école de Désaugiers, menacé d'une retraite aux invalides civils.

La jurisprudence dramatique vient de s'enrichir d'un nouvel arrêt qui pose en principe qu'un directeur de spectacle emploie ses artistes selon les besoins du théâtre sans être responsable de la casse. — Dans l'espèce, il s'agissait d'un écuyer, M. Bassin, qui, chargé cet été, à l'Hippodrome, de représenter un cavalier turc, était tombé de cheval et s'était endommagé des choses très-essentielles ; — en réparation de quoi M. Bassin demandait à M. Arnault quinze mille francs de dommages-intérêts. — Le tribunal a trouvé que l'arlisle traitait son directeur plus en Turc qu'en ami, et considérant que le sultan luimême ne pourrait donner quinze mille francs à tous les Turcs qui rentrent avariés à Conslantinople, il n'a pas admis que la guerre pour rire récompensât ses invalides mieux que la guerre sérieuse.

Le printemps attardé. — Nouvelle du Midi. — Le printemps perpétuel eu cabinet particulier. — Invasion pacifique. — Problèmes toujours pendants. — Histoire de deux voyageurs à Londres et à Bruxelles. — Paris agrandi. — Casino au bois de Boulogne. — Question des jeux publics.

— Question de nourriture. — Exposition universelle. — Perspectives.

— Tarifs d'entrées. — Les cannes et les parapluies. — Un canard déplumé. — Peintres et statuaires. — Les admis et les proscrits. — Une compagnie d'assurance. — Un voyageur massacré et enchanté. — Théâtres. — Kouvelles. — Les reprises. — La Dame aux soucis. — Le Médecin de la Mort. — Variétés : dissolution et recomposition. — Gymnase.

8 avril.

Le printemps se bàle lentement. — Dimanche, Paris était aux courses de la Marche, mais enveloppé encore dans ses fourrures et frissonnant sous un vent du nord qui semblait souffler de Saint- Pétersbourg. — Dieu veuille qu'il ne sorte pas de la ville de Pierre le Grand autre chose que du vent !

Il faut croire que le printemps est plus précoce dans le Midi, car nous lisons, dans le Courrier de Marseille, une annonce pleine de gracieux et poétiques détails.

La voici :

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