MONOLOGUE
« Le duc Rodoifo à Venise! — Que vienl-il y faire? — Aurait-il découvert ma trace? — Faudra-t-il perdre en un jour le fruit de vingt ans de crimes? — Vais-je échouer au moment de ceindre cette couronne ducale objet de mon ambition?— Jamais... Qu'il meure! » (Il verse du poison dans la tasse.)
« Et à la fin,. quand la mère retrouve sa fille : Merci, mon Dieu! «
Merci, mon Dieu! est une des ressources les plus précieuses du drame de famille. — A propos de celte exclamation consacrée, Méry racontait l'histoire suivante :
C'était il y a une dizaine d'années, à l'Odéon, où Méry faisait répéter une comédie. — Une jeune débutante, jolie et candide comme on l'est au Conservatoire, avait obtenu la faveur de dire trois mots dans cet ouvrage, à la fin du premier acte.
Un jour, après la répétition, la jeune artiste s'approcha de son auteur, et le remercia avec effusion de lui avoir ouvert la carrière des arts.
« Mais, puisque vous êtes si bon, monsieur Méry, dit l'ingénue, ne pourriez-vous me donner une occasion, à celle fin de premier acte, de me jeter à genoux en m'écriant : « Merci, mon Dieu? » Hier encore, à l'Ambigu, j'ai vu madame Guyon dire : Merci, mon Dieu! et cela lui a rapporté trois salves d'applaudissements.
— Mon enfant, répliqua Méry en souriant, madame Guyon est une femme qui a le talent et le tempérament de ces choses-là. Quant à vous, rendez-vous bien compte de la situation. Vous jouez une pensionnaire dans une petite comédie bourgeoise : à la fin du premier acte, on annonce que la soupe est sur la table. Si, à cette occasion, vous vous jetez à genoux en vous écriant : « Merci, mon Dieu ! » vous passerez pour une jeune personne démesurément goinfre.
— Monsieur Méry, ça ne fait rien. Je vous en prie, laissez-moi dire : Merci, mon Dieu!... »
Méry tourna le dos à l'élève de Thalie, et il n'en fut plus question pendant trois jours. — Mais, le troisième jour, Méry reçut la visite d'un homme de cinquante ans, d'une mise somptueuse et d'une pliyslonomie aristocratique.
Après quelques compliments échangés :
« Monsieur Méry, dit le visiteur, j'aime les gens d'esprit. J'ai de la fortune, du crédit, un château ; veuillez considérer que tout cela est à votre disposition. Moi, je suis déjà votre obligé, en ma qualité de protecteur de mademoiselle Coralie, la jeune artiste à qui vous avez bien voulu confier un petit rôle dans votre ravissante comédie.
— Ahî très- bien, fit le poëteen s'inclinant.
— Mais, voyons, monsieur Méry, reprit le protecteur, rendez à celte enfant un grand service ; permettez- lui de se jeter à genoux en s'écriant : « Merci, mon Dieu ! » L'enfant a fait une étude spéciale de celte exclamation. Hier, elle s'est jetée à genoux dans un salon, devant quinze connaisseurs, et je vous assure qu'elle a eu le plus grand succès. »
Ici, Méry, en mordant ses lèvres, reproduit son objection, — la soupe est sur la table; — pas moyen de tourner la chose au lyrisme en s'écriant : « Merci, mon Dieu ! »
Le protecteur se retira un peu plus roide et moins souriant qu'à ' son entrée.
Vint la représentation. Méry, le manuscrit en main, suivait dans la coulisse la marche de sa pièce, lorsque, à celte fin du premier acte, un nuage lui passa sur les yeux. — On venait d'annoncer la soupe, el mademoiselle Coralie s'était jetée à genoux en exclamant le fameux merci, mon Dieu!
« Ma pièce est perdue, dit Méry en tombant dans les bras du régisseur.
— Ah bien, oui ! dit le régisseur, on voit bien que vous ne connaissez pas le théâlre... Écoutez... »
En effet, mademoiselle Coralie récoltait les trois salves d'applaudissements consacrées au théâtre pour merci, mon Dieu!
C'était trop d'émotion. — Méry, vaincu , tomba à genoux en s'écriant : « Merci, mon Dieu ! »
Du reste, il faut convenir que le journalisme littéraire a bieQ aussi
ses lieux communs, ses rengaines, comme disent les artistes. — On a suffisamment plaisanté la nouvelle qui commençait par c'était par une belle matinée d'automne, et finissait par quand on la releva, elle était morte. — II n'est plus permis d'en parler; —mais il est encore permis de signaler les locutions omnibus qui passent dans le style courant et tombent dans le domaine public : — l'œuvre magistrale de M. A, — le génie artistique de M. B, — la pièce de M. C, sibien jouée par madame D.-E.-F.-G.-H.-I.-J, et surtout par mademoiselle K, qui est tout simplement délicieuse, — et ce fameux tout Paris, qui assistait hier à la rentrée de notre célèbre grand comédien. Deux lignes plus bas, vous retrouvez tout Paris dans un autre théâtre, de sorte que je suis émerveillé de l'ubiquité de tout Paris.
Je suis, d'un autre côté, confondu de la quantité de grands hommes inconnus dont se glorifie tout Paris ; — la musique surtout me parait produire des grands hommes sournois et mystérieux dont la renommée éclate sous forme de portraits à toutes les vitres des boulevards.
— Ces grands hommes sont maigres pour la plupart. — Ils portent les cheveux longs et les yeux au clel,"^ — Ils ont les noms les plus barbares : Sabroukarinski, — Tartilamignef, — Uberrannannan.
— Il paraît que ces gens-là jouent de quelque chose : flûte, piano ou accordéon ; — mais, si j'en connais un, je veux être pendu. — Après cela, vous me direz que ce qu'ils en font, c'est pour se faire connaître î
— A la bonne heure ! Mais pourquoi celte fureur de pourtraicture dans la musique? — La lilléralure et les arts entretiennent à Paris deux ou trois mille individus d'une notoriété aussi évidente que celle des Sabroukarinski en question. Si chacun se mettait sur le pied d'exposerson image aupub!icidolàtre,ce serait incommodeloujours, et laid quelquefois.
Maintenant, si vous demandez la cause de cet affaissement de tout Paris, cette semaine, je vous dirai confidentiellement que cela lient aux influences mystérieuses du jour de l'an. On a tant visité et embrassé son prochain, qu'on éprouve le besoin de s'en éloigner. On s'enferme chez soi, et, les pieds sur les chenets, on glane dans la dernière boîte de chocolat dont on n'a pas trouvé le placement. D'ailleurs, le ton défend de se montrer au spectacle dans ces jours con-
sacrés à l'inlimilé. On laisse cela aux porteurs d'eau qui dansent la Calarina dans le foyer de l'Ambigu. — Pourvu qu'on soit un peu du monde, on a ou on veut être censé avoir une famille. — La famille fait souvent le désespoir de ceux qui en ont une ; — elle est l'ambition de ceux qui n'en ont pas. Cela rappelle ce bobème qui, tous les ans au printemps, mettait un crêpe à son chapeau et répondait mélancoliquement aux questions de condoléance : « J'ai perdu mon père. » — Ceux qui n'ont jamais eu de père sont au moins bien aises de le perdre; — cela les pose en fils de famille el ne fait de tort à personne.
On s'occupe toujours beaucoup dans les cercles littéraires des candidatures pendantes à l'Académie française. — Pour le fauteuil dit des grands seigneurs, on lient toujours pour certain que M. le duc de Broglie succédera à M. lecomledeSaint-Aulaire. — Quant au fauteuil littéraire, il y a plus d'hésitation dans les pronostics,— Cependant, comme M. Ponsard reste en présence de M. Legouvé,on ne pense pas que ce dernier puisse balancer ses titres. — On croit connaître dixhuit voix assurées à M. Ponsard, qui a pour lui tout le groupe des anciens parlementaires, les Cousin, les Villemain, les Thiers, etc.
— Quelques romanliques avaient paru craindre que M. Ponsard n'apportât à l'Académie le précédent de l'austérité Spartiate el de la roideur du caractère suppléant au talent. L'objection a été levée par un homme d'esprit, qui a fait remarquer que la tenue formaliste de M. Ponsard n'excluait pas chez lui le côté humain et la passion. — Ailleurs,nudivan,jecrois,onadéjà dit plus crûment que M. Ponsard était un débauché dans la peau d'un notaire. — Pour ma part, j'aime mieux en M. Ponsard le débaurlié que le notaire, et je compte plus sur ses vices que sur ses vertus pour nous donner un poëte comique.
— Ce que i\I. Ponsard a fait suftit bien amplement à lui fonder des litres à Timmorlalité de l'Académie. — H lui reste à conquérir l'imniorlalité des siècles liliéraircs. — C'est un homme d'un très-grand talent, et l'Académie n'empêche pas de devenir un homme de génie.
Quant à M. Legouvé, sa situation a été résumée ainsi par un des académiciens qui, avec M. Guizot, poussent sa candidature : « Je ne comprends pas, a dit l'académicien, quelle objection sérieuse on peut élever contre M. Legouvé; c'est un homme bien né et né d'un acadé-
inicieii ; — il a de la fortune, des mœurs irréprochables, du savoirvivre et de la politesse ; — il n'a vraiment contre lui que ses œuvres. »
Le mot n'est pas seulement sévère, il est injuste; — car, à part sa Méclée, humide encore de l'impression, on ne peut lui reprocher, il me semble, en fait d'œuvres, que deux ou trois mélodrames dont il partage la responsabilité avec M. Dinaux et M. Scribe. — Or, comme l'Académie est évidemment, avant tout, préoccupée de ne pas se compromettre en admettant les grands producteurs, je ne vois pas que M. Legouvé soit bien encombré par son bagage pour monter les marches du palais de l'Institut. — C'est même le seul avantage qu'il ait sur M. Ponsard, qui fera bien d'être de l'Académie celte fois; car, dans quelques années, quand il aura fait encore une demi-douzaine de comédies, il pourrait bien en être exclu par sa fécondilé.
Ceci écrit, je m'aperçois un peu tard que je viens tout simplement dedélayer,en phrases filandreuses, cet axiomeque M. Alphonse Karr, en son style si net et si incisif, a condensé en deux lignes : « On est admis à l'Académie, moins pour ce qu'on a fait que pour ce qu'on n'a pas fait. »
Il y a encore en perspective, à l'Académie, le troisième fauteuil que Baour-Lormian vient de laisser vacant. — On le destine, dit-on, à un lettré. — Je crois savoir que déjà MM. Augier et Sandeau "sont sur les rangs; mais il sera temps de raconter cela à huitaine, avec beaucoup d'autres choses que je me sens incapable de raconter aujourd'hui avec si peu d'esprit et tant de migraine. — Vous me direz peut-être que, pour l'esprit, je me comporte un peu comme ce barbier, qui avait mis sur son enseigne : « Ici, on rase gratis demain.^^ — Demain est un jour mystérieux que l'on poursuit toute sa vie sans l'attraper jamais. — Eh bien, lecteurs, courez après la chronique de dimanche prochain.
2^"i LA VJE A 1>AKIS.
L'hiver. — Les belles gelées. — Le NonI cl le Midi. — Les pnj's chauds et les pays chauffés. — Triste sort des fumistes. — Histoire d'un touriste.
— La fourrure cl les habitants de Pau. — Accident produit par la chaleur. — Le portier de Paris. — Le portier liargneux. — Le portier fiscal.
— Le portier majestueux, — Le portier capitaliste. — Le portier politique. — Le portier martyr. — La scie à deux fins. — Le portier assassin.
21 janvier.
L'hiver avait été, jiisqii'ici, d'une (louccur assez remarquable. — Depuis quelques jours, nous jouissons de ce que les bourgeois appelletil les belles gelées : — je n'ai pas un goîil Irès-vif pour celle lempéralure, adorée des patineurs, qui met la nature entière à Télat de sucre candi. — Je préférerais tout siinplenienl le printemps perpétuel; mais c'est une chimère que j'ai poursuivie vainement sans pouvoir la saisir. — Il est démontré, aujourd'hui, que l'on a froid partout, excepté en Russie, parce que, là, on se barricade contre le Iroid en se mettant spiis cloche. - A mesure que Ton s'aventure au midi de l'Europe, en hiver, on a de plus en plus froid, parce que, infatués de leur climat, les Méridionaux ont négligé de construire des cheminées; de là la nécessité pour les Picmonlais— qui, par une dérision du sort, sont tous nés fumistes — de venir exercer leur talent dans le Nord.
Donc, j'ai un peu voyagé, en ma vie, et je déclare qu'entre le Nord et le Midi, la seule différence appréciable, c'est que, dans le Midi, il n'est pas permis de se chauffer:
Cela me rappelle l'histoire d'un de mes amis qui, il y a deux ans, était allé passer l'hiver à Pau, sur le conseil des médecins qui lui commandaient un climal plus doux.
iJn jour, par une des plus magnifiques gelées qu'il eût vues en
CHUOMQUES PARISIENNES. ^j:^
Russie, mou ami se disposait à s'aller promener, enveloppé dans une splendidc fourrure, lorsque son aubergiste se jeta, tout effaré, audevant de lui.
« Monsieur, dit cet hôtelier, ne vous montrez pas ici avec ces peaux de bêtes ; vous scandaliseriez la ville et il pourrait vous arriver malheur...
— El pourquoi cela? demanda le voyageur.
— Monsieur, parce qu'à Pau il ne fait jamais froid. — Cela a été arrêté en conseil municipal. — Ainsi, monsieur, je vous en conjure, prenez un petit air épanoui et printanier et remplacez cette fourrure inconvenante par le nankin des Indes...
— Mais je vous trouve bons, messieurs de Pau, reprit le voyageur ; est-ce ma faute, à moi, s'il y a de la glace dans vos ruisseaux ?.. .
— Monsieur, reprit l'aubergiste avec dignité, s'il y a de la glace dans nos ruisseaux, c'est que des intrigants du Nord en auront apporlé. — Au surplus, j'ai prévenu monsieur; ma conscience est dégagée. Je prierai seulement monsieur, avant de sortir, de vouloir bien payer sa petite note... On ne sait pas qui vit et qui meurt. »
Mon ami paya sa note. — Mais, esprit fort, il brava les avis de l'aubergiste et persista dairs sa promenade fourrée. — Mal lui en ])rit; car, s'il ne fut pas assassiné, il fut poursuivi, pendant deux heures, par les huées des pelils concitoyens de Henri IV. De plus, il fut flétri par la presse locale. — En effet, le lendemain, le Journal de Pau imbliait l'article suivant :
« Notre ville, ordinairement si paisible, a été agitée hier par un événement très-étrange. — Un inconnu, probablement insensé, a paru sur la promenade enveloppé dans une fourrure. — La fourrure étant chose inconnue à la plupart de nos concitoyens, une masse compacte de curieux s'est rassemblée autour de ce poil indécent. L'étranger, sans se déconcerter, a continué à circuler; même il lui est arrivé de prendre de la neige qu'il portait sur lui et de s'en frotter le nez. — Le mépris public a fait justice de ce maniaque. Au moment même où ce misérable grelottait sous notre climat enchanteur, un accident causé par la chaleur coulait la vie à un homme. — Un garçon boulanger, s'étant endormi sur la planche qui sert à enfourner le pain, fut enfourne au moment de la cuisson, par une erreur re-
grellable. — Quand ou le relira, ce n'élail plus un garçon boulanger, celait de la braise!... »
On sait quel rôle important joue à Paris l'institution des portiers. — C'est une race qui se divise et se subdivise à TinOiii, en familles, en genres et en sous-genres.
Nous avons :
Le portier hargneux ;
Le portier fiscal ;
Le portier majestueux ;
Le portier capitaliste;
Le portier politique;
Le portier martyr.
Avant d'arriver à la découverte inléressanle qui provoque cette nomenclature, il me paraît utile d'esquisser ces diverses variétés de l'espèce.
Le portier hargneux est si commun, qu'il est superflu de le signaler. C'est lui qui vous fait répéter quinze fois : « Le cordon! » et ne consent à tirer la bobinctte, pour faire jouer la chevillette, que (|uand vous avez ajouté s'// vous plaît.
Le portier fiscal est celui qui prélève un tribut plus ou moins volontaire sur le locataire rentrant après minuit. — Je ne connais quiin exemple de représailles exercées sur le portier liscal. — Celte gloire revient à un rapin qui, s'étant attardé dans les études qu'il faisait d'après nature, sur la lorette, rentrait au domicile bien après minuit, par une belle gek'e, — Le portier se leva, et, à travers la porte close, lit la déclaration suivante : « Monsieur, l'heure du cordon est passée. J'ouvre à la clef; c'est cinq francs. »
Le rapin essaya bien de parlementer, d'attendrir le portier, d'obtenir un rabais; — le portier menaçait de se recoucher. — Le rapin, vaincu par la bise, passa sous la porte les cinq francs demandés. — Le portier ouvrit. Mais ici la scène changea. Le rapiii,élaiil jeune et vigoureux, lit pivoter sur lui-même le portier moins solide.— Le résultat de celle évolution fut de mettre le portier dehors et le rapin dedans. « Monsieur Gustave, dit le portier, c'est très-hcle! Je suis en chemise; le Ihermomèlre de l'ingénieur Chevalier marque 16 degrés ; je vous assure que je suis très-mal. Ouvrez-moi!
— Won ami, répliqua le nipin, vous connaissez la règle de la maison... L'heure du cordon est passée. J'ouvre à la clef; c'est dix francs.
— Mais, mon bon monsieur Gustave, où voulez-vous que je prenne dix francs? Dans le costume où je suis, je n'ai pas de monnaie sur moi.
— Eh bien, repassez-moi toujours les cinq francs que je vous ai passés loul i\ Theure; — je vous fais crédit de cent sous. »
Voilà comment le rapin relira sa pièce de cinq francs des griffes du portier fiscal. Je sais bien que tout cela n'explique pas comment le rapin possédait cinq francs. Mais, si on s'arrêtait à de pareils scrupules, il n'y aurait pas d'histoires possibles.
J'ai connu le portier majestueux: — c'était un homme de soixante ans, lierméliquemenl enfermé dans une loge tapissée, roide comme un pape dans un grand fauteuil à la Voltaire. Signes particuliers : calotte en tapisserie, pantoufles en moquette, un gigot devant le feu. — Quand on demandait le cordon, le portier majestueux appelait sa domestique. « Catherine! eh bien, voyons, ma fille, vous n'entendez donc pas? On demande le cordon... {Au patient.) Elle va descendre, monsieur... elle descend. » Mais, de sa personne, le portier majestueux ne se dérangeait jamais. — Le propriétaire de la maison était un ancien général ; le portier était son ancien brosseur. Quand on portait plainte au propriétaire contre le portier, le général vous répondait, en se mouchant d'attendrissement : « Que voulezvous ! il m'a sauvé la vie à la Moskowa. — Ce n'est pas un portier, c'est un ami. »
Conclusion : éviter d'habiter une maison dont le portier a sauvé la vie au propriétaire, à moins que celui-ci ne soit très-ingrat.
Le portier capitaliste est une espèce de fourmi, ancien l'rotleur ou ancien garçon de bureau qui, à force de mettre des sous sur des sous, en a fait des pièces d'argent, et, de celles-ci, a fait des pièces d'or. Il trafique, boursicolte et prête peu à sa patrie ;— il est fanatique des rentes espagnoles et recherche généralement les valeurs qui promettent cinq francs de rente pour un ca|)ilal de deux francs. C'est, d'ailleurs, un homme important, une façon d'intendant administrant la maison pour le compte du propriétaire, qui vit dans ses
terres. J'ai retenu le dialogue suivant entre un ami à moi quicliercbait un gîte et le portier capitaliste.
« Tout bien considéré, disait mon ami, je prends votre appartement, quoiqu'il soit bien cher à 1,500 francs.
— Monsieur sait que les loyers raugmentenl.
— Je le vois parbleu bien !
— Maintenant, je dois dire à monsieur la règle de la maison : nous ne voulons ni chiens, ni enfants, ni perroquet...
— Diable! dit mon ami, bien m'en prend d'être un garçon studieux et rangé; — je suis votre affaire, monsieur le portier. — Par système, je n'ai pas de chiens; — par régime, je n'ai pas d'enfants; — j'ai un perroquet, mais si empaillé, qu'il est devenu inoffensif... Je vis seul avec mon père...
— Votre père? fille portier; — qui ça, votre père? — Un vieux... qui crachera dans les escaliers... Je n'en veux pas. — Ah bien, merci, — des pères, à présent... en voilà une invention! »
Le portier capitaliste ne consent à louer sa maison qu'à des personnes seules; quand les personnes seules se dérangent avec une autre personne seule, le portier dit qu'elles ont des allures, et les congédie.
Le portier politique est bien déchu ; — il a eu ses grandeurs sous M. de Robespierre, comme disait M. Cagnard; — de ces temps de subversion, il était resté au portier politique l'Idéal d'une société où les duchesses et les marquises passaient leur vie aux genoux des portiers. — Le portier politique et socialiste a eu un regain de jeunesse en 48. — Dans le partage imminent des propriétés, il avait des vues Irès-arrêtées sur la pendule du premier et l'armoire à glace du second. — Aujourd'hui, le portier politique se conlenle de ramasser des rognures dans les journaux des locataires. — Il déleste le czar, parce qu'il aime les Polonais : — celle sympathie et celle antipathie le rapprochent momenlanémenl du gouvernement.
Reste le portier martyr : — c'est le type immortalisé par le génie de la mystification et incarné dans la peau du célèbre Pipelet. — Si, en passant à Lons-le-Saulnier, vous rencontrez un clerc d'avoué, il vous racontera, comme une plaisanterie éclose de la veille, la vieille aventure qui a pour refrain : Portier, je veux de les rhcreux. —
Mais il n'est plus permis de raconter d'aussi vieilles liisloires à des Parisiens.
Toutefois, au risque de rabâcher. Je ne puis résister à Tentraînenienl de raconter la scie, à double Dn, qui a pour résultat de faire tourner un portier en bourrique pendant trois mois, tout en ménageant une forte raclée à un jeune bomme qui va déjeuner en ville. — Cette plaisanterie, qui remonte peut-être au Consulat, a, dit-on, pour auteur un magistrat devenu irréprochable. — C'est une scie de la grande longueur, dont la manœuvre demande un grand nombre d'ouvriers intelligents. ■* ■
Maintenant, voici la recette :
On choisit un portier entre deux âges, avec lequel on peut communiquer par un vasistas. — Suivez bien le mouvement de la scie. Un jeune homme blond se présente au carreau.
« Portier, M. Galimard est-il chez lui?
— Galimard? dit le portier. Connais pas...
— Mais si, portier... Galimard... un jeune homme qui sort des galères...
— Monsieur, il n'y a pas de galérien dans la maison...
— Excusez, portier; — je me serai trompé de numéro... Mou Dieu ! portier que vous êtes laid ! »
Le lendemain, autre visiteur.
a Portier..., M. Galimard?
— On a déjà demandé ça hier..., réplique le portier d'un ton bourru: mais ce n'est pas ici...
— C'est étonnant!... il m'avait dit rue Saint-Lazare, 47... maison en saillie; — le portier le plus bêle de Paris. — Le portier le plus bêle de Paris, c'est bien vous, n'est-ce pas, portier? »
Inutile de dire que le portier démanche le balai; mais, avant qu'il ail pu sortir de sa souricière, le Cabrion est bien loin...
Vient ensuite un homme d'une physionomie grave et respectable.
« Que vois-je ! dit ce personnage en montrant son nez au carreau. J'en ferai mon rapport à l'autorité...
— Votre rapport, monsieur, et sur quoi? répli(|UL' le portier un pcuinlimidé...
— On me l'avait bien dil, mais je ne voulais pas le croire, reprend l'inconnu eij. prenant des notes. — Dans quel siècle vivons-nous! Ainsi Socrale a bu la ciguë, Galilée a gémi dans les cachots de l'Inquisilion, Bavard est mort, Jeanne d'Arc a été brûiée, et il y a des portiers qui vivent dans l'opulence et mangent de l'oie à déjeuner! — Un pareil scandale doit cesser! j'en ferai mon rapport.
— Mais à qui votre rapport, à la fln de tout cela ? dil le portier.
— A Galimard. »
Nouvelle et infructueuse tentative du portier pour jouer du manclieà balai.
Au bout de trois mois de cet exercice, le portier arrive à une exaspération impossible;) décrire; — il se surprend la nuit à rosser son épouse et ses enfants en prononçant le nom de l'infâme Galimard.
Cependant, le portier étant mùr, la scie entre dans sa seconde idiase. — Galimard, qui n'est pas un mythe, mais un gros et réjoui farceur, se promène sur les boulevards jusqu'à ce qu'il rencontre un camarade de collège; — il lui faut un camarade fort en thème au collège, et devenu dans le monde un des plus forts actionnaires du théâtre Beaumarchais. — Il finit par le trouver et se jette dans ses bras.
« Ah ! c'est ce cher Timoléon! — Y a-t-il longtemps qu'on ne l'a nu! — Ma foi, ça date de notre rhétorique...
— Tiens, c'est Galimard. — Tu vas bien, Galimard? Et qu'est-ce que tu fais?
— Moi, je fais des affaires... et toi?
— Moi, je n'ai pas eu de chance... mon père m'avait laissé deux cent mille francs... j'en ai mangé un quart avec des petites femmes; — j'ai eu un associé qui m'a trompé, j'ai mis cinquante mille francs dans le ciratje croUifitgc, — ça n'a pas réussi; — il ne me reste que cinquante mille francs, qui, heureusement, sont solidement placés au théâtre Beaumarchais. — Veux-tu des billets?
— Non, merci, — je ne vais pas au spectacle... il faut s'habiller... ça m'ennuie. — Ce diable de Timoléon î... pas changé... toujours ses cheveux jaunes, — ses yeux de poisson cuit cl son teint de pain d'épicc... Il ny a que les dents : — il n'en avait plus en troisième, -" il lui en est revenu... cl des fameuses.
— Entre nous, c'est un râtelier...
— Mon ami, ne l'en cache pas, — ça se devine au premier coup d'oeil ; — vois-lu, Timoléon, l'art du dentiste a trop dislancé la nature : — cet ivoire mat, uni el opaque n'est pas naturel ; — on dirait un rond de serviette que tu as dans la bouche. — Si lu étais un roué coquin, Timoléon, lu commanderais à Williams Rogers un râtelier émaillé de quelques dents, non pas pourries, mais simplement gâtées. — Tu n'imagines pas combien ces quelques dents gâtées donneraient de la valeur el de la vraisemblance aux dents saines. — Mais, j'y songe... avec un pareil râtelier, lu dois avoir un fameux appélit... Viens donc déjeuner avec moi...
— Bien volontiers... je te consulterai sur une idée que j'ai pour le théâtre Beaumarchais... j'ai envie d'y faire engager des petites femmes. — Je crois que ça ferait bien.
— Mais, mon cher, c'est une fortune qu'une idée pareille. — Allons, à demain matin, — dix heures.
— A demain... Ah! à propos, où demeuros-tu?
— Rue Saint-Lazare, 47... Diable! j'allais oublier de le donner le mol dépasse... mon pauvre Timoléon... j'ai des créanciers et j'en suis réduit à faire des vers pour échapper à cette engeance.
— Des vers?...
— Oui, mon cher; — on n'esl pas admis chez moi en prose. — Donc, pour demain, voici la consigne : tu entreras discrèlemcul dans la loge du portier (c'est un scapin, à moi, que je couvre d'or), et, en manière de mot d'ordre, tu lui glisseras ces deux alexandrins dans le luyau de l'oreille :
Portier, je te le dis sans orgueil et sans fard, Je déjeune aujourd'hui chez Tami Galimard.
— Bon... Sans orgueil et sans fard.
— Je déjeune aujourd'hui chez Vami Galimard ; ^oWh loul. — Tu n'as plus à l'occuper de rien, le reste regarde le portier. »
Le lendemain, Timoléon est exact au rendez-vous. — Avec l'innocence d'un actionnaire de Beaumarchais, il vient déposer les deux v^rs cabalistiques dans l'oreille du portier. — Celui-ci, au nom de Galimard, éclate comme un obus. — Enhn, il tient un des scélé-
rais qui, depuis trois mois, lui rendent la vie si amère! Timoléon sort de là avec une épine dorsale fort endommagée. — Le lendemain, Galimard lui écrit une lettre d'excuses et lui dit qu'à son air distingué, le portier Ta pris pour un usurier.
Eh bien, tous ces portiers des temps primitifs viennent d'être dislancés par un nouveau type, révélé la semaine dernière par la Gazelle des Tribunaux : c'est le porlier assassin. — Le portier assassin dérive du portier fiscal. — Celui-là ne rançonne pas le locataire attardé : — il l'attend, embusqué derrière la porte cochère, et, au moment où le locataire passe le seuil, il lui donne deux coups de couteau. Il est vrai de dire que souvent il l'avait invité à rentrer de boime heure, et que le locataire récidiviste n'avait pas tenu compte de l'avertissement.
En cour d'assises, où il a exposé son système, \q porlier assassin n'a pas été compris. — On lui a retiré le cordon pour quinze ans, qu'il passera aux galères, s'il vous plaît.
Paris en fêles. — l'ii carnaval courl. — Prolilons-cn. — Désolation ci consolation. — La vie humaine prolongée. — Système Flourens. — Mes vœux pour ce philanthrope. — Proposition à la critique. — Nous retombons en enfance. — Deux gamins. — La jeunesse des comédiens.
— Les éphémères. — Vivre longtenips el bien vivre. — Solution du problème. — Le dhicr de TExposilion. — Le restaurant JouflVoy. — Le dîner pour rien. — Système Borel cl C». — Élan de reconnaissance. — Le paradis retrouvé. — La manière de sVn servir. — Après dîner. — Le café. — Le club. — Le spectacle. — Les conccrls. — Parenthèse.
— Théâtres. — Le Gymnase. — L'Odéon.
11 février.
Paris s'est décidé à ouvrir la saison des violons. — Ces jours-ci, la ville a été pleine de fêtes, de bruit ot do lumière, cl, samedi pro-
CHUOMQUES PARISIENNES. 231
cliain, on dansera au bal des artistes, à l'Opéra-Comique, et au bal de l'ambassade turque, à l'IiOlel Forbin-Janson. — Nous rendrons compte de ces deux fêtes, puisqu'on nous a fait l'honneur de nous y inviter.
On a donné, jeudi, un premier bal aux Tuileries : la gravité des événements qui préoccupent l'Europe avait d'abord paru commander une tenue sévère; mais les intérêts du commerce parisien ont été pris en considération : dans tous les cas, les grands dignitaires de l'empire suflBraient à la besogne, dont ils s'acquittent au mieux.
C'est qu'aussi il faut se hâter; — le carnaval est court celle année, el, dans dix jours, il faudra songer à se couvrir la tète de cendres. — C'est l'heure des méditations salutaires pour les pierrots repentants el les pierrettes égarées. « Pierrot, souviens-toi que tu n'es que poussière et que tu retourneras en poussière. »
Vous est-il arrivé de contempler la promenade carnavalesque du mardi gras du haut d'une fenêtre du boulevard, et, à l'aspect de cette foule mouvante. Ivre de bruit et de folie, ne vous est-il pas survenu celte réflexion banale, qu'avant un demi-siècle, tout ce qui vit, s'agile, hurle et palpite sous vos yeux sera couché sous la terre? Assurément, la réflexion n'est pas neuve el je ne prétends pas dire qu'elle soit consolante.
Cependant voici qu'un savant, M. Flourens, nous arrive avec de grands encouragements. — M. Flourens, dans un mémoire sur la vie humaine, établit que l'homme doit vivre cent ans, au minimum. — S'il a vécu moins jusqu'ici, c'est par suite d'un malentendu. — Du minimum de cent ans, triste lot des organisations frêles et délicates, l'auteur passe au maximum réservé aux nalures fortes et vaillantus, et ce maximum, il ne l'estime pas au-dessous de cent cinquante ans, en le poussant jusqu'à deux cents ans, pour les gens irès-enlendus en hygiène. —Je déclare, pour ma part, que jamais savant ne m'a causé de sensation i)lus agréable que M. Flourens. — Je n'éprouve pas la moindre envie de critiquer ses inductions et ses déductions sur la charpente humaine, son développement normal et progressif. J'ai si peur que M. Flourens n'ait tort, que je m'empresse, sans discussion, de lui donner raison. — J'aime à penser que M. Flourens comprend sa responsabilité, et qu'il ne se laissera pas mourir comme
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tous les idiots qui, jusqu'ici, se sonl succédé sur le globe. — La morl subite de M. Flourens serait pour moi un grand sujet de découragement. — Vive M. Flourens !
C'est donc une affaire arrangée : nous en avons tous, à quelques mois près, pour cent cinquante, cent soixante et cent quatre-vingts ans. Quelques-uns d'entre nous se croyaient vieux et avalent adopté les pratiques maussades de l'âge mûr, le travail, les préoccupations sérieuses. — Voilà où nous a conduits le préjugé d'une vieillesse précoce, si heureusement réformé par M. Flourens. Enfants que nous sommes! Reprenons nos toupies et nos billes; je propose pourdimancbe prochain à la critique quadragénaire une partie de balle empoisonnée au Champ-de-Mars. Mais je ne veux pas jouer avec Saint- Victor, moi, na! il est trop moutard et trop tricheur. Amusons-nous donc comme il convient à notre âge et laissons les gens de cent cinquante ans faire des feuilletons et des comédies. Déjà hier, j'ai rencontré le petit Scribe et le petit Saint-Georges sur le boulevard des Ttalicns suçant un sucre d'orge, et se promettant bien, quand ils seraient grands, de faire des opéras-comiques; le petit Saint-Georges était charmant; il avait les jambes nues, un petit pantalon brodé, attaché au-dessous de la rotule, une petite carmagnole en velours noir et un petit chapeau de paille d'Italie avec une grande plume blanche qui lui tombait dans l'œil. M. Flourens, étant venu à passer, Ta traité de petit polisson et l'a reconduit chez ses parents.
Quant à moi, je veux sauter à la corde jusqu'à Tàge de soixantequinze ans; après cela, j'apprendrai à écrire, ce qui ne peut pas me nuire.
Une seule chose m'inquiète : même avant la découverte de M. Flourens, les jeunes premiers, les jeunes premières, et les artistes dramatiques en général, poussaient volontiers leur première jeunesse jusquà quatre-vingts ans. Armand de la Comédie-Française avait bien soixante et dix ans, qu'il passait encore pour un petit écervelé idans le répertoire). Mademoiselle Mars a chanté jusqu'à sa dernière heure : « Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés. » Aujourd'hui, à l'Ambigu, Frederick Lcmaîlre joue le rôle du Joueur, cote sur la brochure à vingt-cinq ans. Au train dont vont aller les choses, je ne serais pas étonné de voir mademoiselle Page débuter,
en 1940, (Jans la Fille terrible. Basl! elles seront encore bien gentilles, en 4940, nos petites fées de 1850; — et, en ce lenips-là, on les accusait déjà d'avoir de l'expérience! Cela ne rappelle-l-il pas les préjugés des éphémères, chez lesquels un vieillard vénérable de quarante minutes est entouré du respect des générations nouvelles?
Mais il ne s'agit pas seulement de vivre longtemps, — il faut bien vivre. — Je vois qu'on s'en occupe. — Jamais de plus louables efforts n'ont été faits pour améliorer le sort de l'espèce humaine, à l'heure (les repas. — Que direz-vous, par exemple, de ce dîner de FEiposition? n'est-ce pas vraiment somptueux? El on y fait chère d'ambassadeur! — le tout pour la bagatelle de cent sous, que l'on paye en entrant, tant on est sûr que vous sortirez content. — Notez en passant une tendance générale de l'industrie à faire grand, à sortir de ces petites boîtes de Procuste où nous enfermons tous nos loisirs.
Voici encore un vaste restaurant, établi dans les salons de la terrasse Jouffroy, là où, il y a trois mois encore, le Cercle américain réunissait les beaux esprits de la comédie et du feuilleton. — Il parait que le Cercle américain est tombé en déeonOture, comme un simple épicier. — Le restaurant qui lui succède a mis tout son esprit dans ses casseroles. — J'en ai goûté une fois, et je n'ai ni à m'en louer ni à m'en plaindre. La spécialité de la maison, jusqu'à ce jour, est de vous offrir un local immense, un splendide éclairage, sans encombrement de consommateurs; ce qui est bien quelque chose, dans ce centre des foules et des cohues. Vous avez votre table à vous, votre garçon à vous; personne ne vient manger son potage sous votre nez. au moment où vous savourez les parfums du café. — Mais voilà le cercle vicieux : si cette aimable solitude persiste, le restaurant deviendra mauvais; s'il devient bon, vous y dînerez comme partout (ailleurs , en vous serrant les coudes.
Il y a encore une autre combinaison miraculeuse que je ne connais pas, mais pour laquelle je me sens déjà une forte inclination. Celle-là s'annonce en ces termes dans la quatrième page des journaux :