AUGUSTE VILLEMOT. XVII
vogue singulière du journal qui avait repris pour enseigne le nom de Figaro, et elles ont été l'élément le plus sain de ce succès. Villemot fut proclamé du premier coup chef d'emploi sur son théâtre. Les suffrages du public furent un facile contre-poids aux résistances de quelques esprits plus pointus que raffinés . pour qui l'excentricité seule est un talent et qui s'imaginèrent avoir tout dit contre Villemot en s'écriant : « C'est un bourgeois. »
L'envie n'a pas toujours la main heureuse, elle trouve souvent un éloge en cherchant une critique. Cela s'était déjà vu à propos de MM. Ponsardet Augier, dont les adversaires aidèrent la fortune en leur rendant le service de les désigner au publie sous le titre de chefs de l'école du bon sens, titre dont le public fit pour eux,- et non sans raison, un litre d'honneur; cela se revit pour Villemot. En criant aux échos qu'il était un bourgeois, l'envie avait trouvé le mot qui devait faire en même temps la clientèle et la popularité de son esprit.
Un autre bourgeois que le flair de certaines réussites avait abusé sur sa valeur intrinsèque et qui avait cru découvrir en lui-même le talent qu'il avait en réalité trouvé et qui lui avait si souvent servi dans les autres, un autre bourgeois avait pressenti qu'il y avait un succès à se faire dans le domaine inexploité de l'esprit bourgeois; mais il lui avait manqué, pour atteindre au but qu'il convoitait, d'une part d'être un bourgeois, de l'autre d'être un homme d'esprit.
On doit gratis la vérité à qui s'est payé beaucoup de flatteries. Nous n'avons jamais bien su ce qui avait pu faire naître ni justifier la prétention de personnifier l'honnête bourgeoisie de Paris qu'afficha opiniâtrement, dans ces dernières années, l'écrivain inattendu des prétendus Mémoires d'un bourgeois de Paris.
Célibataire très-caractérisé, — industriel enrichi dans des spéculations notoirement antibourgeoises, — convive infatué et glorieux des cabinets particuliers les moins bourgeois du monde, — hôte déjà suranné des coulisses de l'Opéra et autres coulisses que les bons
bourgeois de France n'ont jamais considérées comme l'asile des mœurs
XVni DE l'esprit en FRANCE.
de famille, ce faux bourgeois, avait fait des efforts multipliés, bruyants et superflus pour prendre cette position de bourgeois de lettres, de bourgeois spirituel; Villemot, sans y avoir jamais prétendu, y fui porté tout d'un coup.
La mode passera, si elle n'a passé déjà, aux deux extrémités de l'échelle sociale, de rire des bourgeois et de la bourgeoisie de France. Le moment est peut-être venu de reconnaître que celte bourgeoisie, quelque grief qu'on ait contre elle, des deux côtés, est loin d'être seule coupable des fautes de tout le pays et qu'aux deux bouts les innoccHts sont aussi clair-semés qu'au milieu. Cet aveu, que la logique de ce travail purement littéraire amène sous notre' plume, nous ne le retirerons pas. Non, la bourgeoisie, dans l'état actuel, dans l'état possible des sociétés modernes, tant que ces sociétés seront classées ou divisées par catégories, non, la bourgeoisie n'est pas la poche seulement, elle est les trois quarts de la raison, elle est presque tout le cœur de la France, elle est le centre, elle est le foyer de la maison. Ce qui lui manque parfois en audace cl en prévoyance, elle le rachète à toutes les époques en zèle sincère et en probité, et, quand nous jetons un regard sur son histoire, nous trouvons que le plus grand vice de cette histoire, c'est qu'elle ait été incomplète, c'est qu'elle soit demeurée inachevée et que les temps n'aient permis ni que ses lacunes fussent comblées, ni qu'elle se déroulât tout entière.
Le bourgeois de lettres Villemot n'appartenait pas en politique à ce qui fut, selon nous, la meilleure et la plus généreuse bourgeoisie de son temps. Son défaut, à nos yeux, c'est d'avoir été de cette fraction de son parti qui avait pris trop au sérieux la dangereuse doctrine de l'insouciance en matière politique, que des hommes d'Étal sans vue d'avenir prêchaient à leur clientèle pour la commodité du présent qu'ils croyaient tout à eux. C'est d'avoir été de ceux qui,— persuadés que chacun est incompétent à se mêler des affaires de tous et que toute la politique d'un homme ami du repos consiste à délester les révolutions, — devaient être d'autant plus responsables des changements