‹ La vie à Paris (volume 2)Chapitre 5 sur 17 · AUGUSTE VILLEMOT. XIX · texte numérisé non relu

AUGUSTE VILLEMOT. XIX

quelconques qui viendraient à se produire : l'indifférence des uns en politique étant le laisser passer naturel de toutes les entreprises des autres.

Ce défaut de Yilleraot se trouva, chose bizarre , être, grâce aux circonstances dans lesquelles il débuta, une qualité, et c'est dans ce défaut même que, sans faire tort aux mérites que nous venons de lui reconnaître, nous trouvons le cop]plément des raisons qui ont fait son succès.

Le moment n'était pas aux discussions politiques. Les directeurs de journaux,voyantque l'intérêt public s'était déplacé et que,duhaul du journal, il avait dû descendre au rez-de-chaussée, les directeurs de journaux, dis-je, pour suppléer à celte éclipse d'un de leurs moyens de succès, avaient inventé de donner à leurs lecteurs ce qu'on appelait des histoires, des revues, des chroniques de la semaine. Ces chroniques avaient pour raison d'être le besoin évident, pour ces directeurs surtout, de faire passer tous les huit jours, sous les yeux de leurs abonnés, le récit spirituel de ceux des événements de la semaine qui sont de nature à intéresser des lecteurs tant soit peu curieux dans le domaine varié des lettres, de la science, des arts et du monde, i'invention, qui, comme beaucoup d'autres, n'était pas nouvelle, parut telle, tant on la généralisa, et la grande vogue s'établit des chroniques de toutes sortes : chroniques des salons, chroniques de la musique, de la danse, de la peinture, de la mode, chroniques de la ville et de la campagne, chroniques des lieux publics et chroniques mêmes de l'inlimilé. Chaque journal eut sa part de tant de chroniques.

On put espérer un instant que, grâce à toutes ces chroniques, dont chaque auteurdevait être nécessairement un homme d'esprit, on avait enfln trouvé en France l'emploi de l'esprit et que l'esprit n'y serait plus désormais à l'étal de sinécure. Point! l'esprit est un être de raison essentiellement indépendant qui ne s'arrange pas d'ordinaire des cadres tout faits. Les chroniqueurs abondèrent, il est vrai ; mai>

XX DE L ESPRIT EN FRANCE

le public constata avec déconvenue que les hommes d'esprit n'étaieni encore que médiocrement utilisés dans les chroniques.

A quoi cela pouvait-il tenir? A un détail infime, à une susceptibilité, à un vice particulier à l'esprit français, que rien, si ce n'est tout, ne peut jamais satisfaire.

Quand le paradis terrestre fut ouvert à l'homme et à la femme, quand la liberté fut donnée à l'un et à l'autre d'user à volonté de tout ce qui s'y. trouvait, fruits et fleurs, à l'exception pourtant des pommes d'un certain pommier qui se dressait au milieu du verger, chacun sait que la seule vue de ce fruit défendu suffit à empoisonner le bonheur de nos grands-parents, qu'ils eurent le caractère assez mal fait pour se trouver pauvres dans ce lieu de délices et que, la légère restriction qu'on imposait à leur droit de jouissance ayant donné à la première femme ses premières attaques de nerfs, Eve se décida un beau jour, en dépit du danger qu'il y avait à le faire, à mordre dans la pomme.

Tels les chroniqueurs, pouvant tout dire, hormis ce qui leur était défendu. Les plus réputés, ceux que le cri public désignait pour celte place enviée dans les journaux, ou s'abstinrent, ou, après quelques tentatives peu heureuses, rentrèrent dans le silence. Les plus malins, parmi ceux qui persistèrent, perdirent dans la contemplation obstinée et stérile de celte malheureuse pomme dans laquelle les directeurs de journaux refusaient obstinément de leur laisser mettre la dent, perdirent, dis-je, dans celle préoccupation malencontreuse les facultés les plus précieuses de leur esprit. Villemol seul se sentit à son aise dans le cercle qui lui était assigné. Il ne parut point souffrir d'avoir à se taire sur des sujets qu'il n'avait jamais songé à traiter et qu'il avait toujours considérés comme un domaine réservé. Il se trouva, dans les quatre murs du journal exclusivement littéraire où il avait à écrire, aussi à son aise qu'un poisson rouge qui sérail né dans son globe de verre. Il ne perdit pas un coup de nageoire, et rhacun des tours qu'il fit autour de son univers restreint eut, pour lui

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