AUGUSTE VILLEMOT. XXI
el, par un entraînement qui fait son éloge, pour ses lecteurs, les agréments d'un voyage de circumnavigation autour du monde. Son tempérament ne s'y trouva pas gêné; les limites tracées aux investigations de sa plume n'affectaient nullement son humeur.
Il chanta enfin, dès le premier jour; sa chanson, derrière les barreaux de sa cage, en oiseau qui n'aurait jamais connu qu'elle et se trouva au large sur ce terrain que d'autres trouvaient étroit.
Ce fut grâce à cette facilité de respiration qu'il put se garder des malencontreuses inventions auxquelles eurent recours quelques-uns de ses peu avisés confrères pour se donner plus d'air. Il n'essaya pas, comme la plupart, d'introduire ses lecteurs dans des salons qui n'existent pas, chez des grandes dames qui ne vécurent jamais, auprès de duchesses donton nevitjamaisle blason. Il nesouffritpas que sous sa plume sincère vinssent se placer les histoires à dormir debout doiit la lettre X est toujours le héros. Il n'eut point l'ambition de faire croire à ses lecteurs des provinceslointainesou de l'étranger qu'il était dans le secret des dieux el des déesses. Il ne traîna pas son publie dans les antichambres des grands, comme certains domestiques de lettres à qui il ne manque que la livrée pour être complets dans leur rôle ; il ne lui dévoila pas le mystère des boudoirs comme un coiffeur indiscret ; il ne s'en prit jamais, les faits lui eussent-ils manqué, à la vie privée des demoiselles trop connues; il ne chercha, en un mot, aucun scandale et laissa tranquilles derrière leur paravent les gens qui ne briguaient pas les honneurs de la publicité..
Il trouva, ainsi, grâce à sa richesse personnelle d'une part, et, de l'autre, grâce à l'éclectisme de sa nature, qui lui permettait d'être, sans effort, bienveillant pour tous les partis, le privilège de se faire lire de toutes les opinions sans en outrager aucune, et d'être proclamé tout d'abord, par les amateurs de chroniques, le chroniqueur type, le chroniqueur possible, le causeur le mieux écouté de France.Toute la jeunesse bourgeoise, à laquelle se rallia cette part de la jeunesse artiste qui ne vit ni dans les nuages, ni dans les sou-
XXII DE l'esprit en FRANCE.
terrains, avait rencontré son ténor, son bouffe favori : le roi de la chronique familière existait.
Pour les esprits plus difficiles, il ne manqua à M. Villemol que ce qui manquait à son cadre.— Celait beaucoup sans doute, mais il ne serait pas juste de lui en faire un trop grave reproche aujourd'hui.
Son rôle, dans cette conversation écrite qui s'établit de nos jours entre l'écrivain de la presse non politique elle public, sous prétexte de chronique, et dont le sujet semble pouvoirvarier delà pluieau beau temps, à l'infini, sans pouvoir s'élever ni s'animer jusqu'à la passion, son rôle de causeur se trouve défini par lui-même avec un rare bonheur, et bien à son insu, dans une page sur la causerie française que j'emprunterai, pour me venir en aide et comme preuve, à l'un des volumes où l'on a rassemblé les chroniques publiées par M. Villemot dans le Figaro, et qui ont été pour moi l'occasion de cette étude, qu'on me pardonnera d'avoir faite si longue.
« L'art de la causerie a ses îois difficiles à déterminer et à définir, » instinctives plutôt que formulées.— Âborderun sujet, le trailersur » le ton qui lui appartient, être concis sans sécheresse, léger sans mau- « vais goût, savoir se dérober quand le terrain devient perfide, tirer » au vol le gibi3r qui passe, résumer dans un mol à la fois ingénieux '> et profond un fait ou une situation, parler celte langue à demi voi- » lée que nous ont léguée les beaux esprits des deux derniers siècles, » glisser sur les surfaces, sans effort et sans bruit, comme le cygne » sur son lac, ne heurter personne dans ces mille évolutions d'une » course au clocher, franchir avec grâce les obstacles, sauter leste- » ment les fossés, où chacun croit que vous allez culbuter: — voilà » un aperçu des qualités variées, de quiconque aspire à la réputation » de causeur. — Je ferais mieux de dire de quiconque la mérite, car » celui qui y aspire y atteindra rarement. — 11 faut que ce soit un » artrévélé, jamais un art travaillé. » Plus loin, entrant dans le détail, il ajoute :« L'art de causer est In-