‹ La vie à Paris (volume 2)Chapitre 8 sur 17 · LA CIBLE VIVANTE · texte numérisé non relu

LA CIBLE VIVANTE

Exercice à la réalité duquel la pensée se refuserait de croire si Vœil n^élait frappé de Vintrépidité à la fois fière et charmante qui préside à ce jeu , d'où le péril disparaît à force de grâce et de dextérité.

Je ne suis pas encore bien revenu de l'espèce d'abrutissement oîi m'a jeté ce double boniment. — Qu'admirer le plus, de ce Chinois enfermé douze ans dans une potiche comme un Chinois de la mère Moreau, ou ^q cette intrépidité fière et charmante qui préside à la charcuterie chinoise? — Je songe seulement que le privilège delà Porte-Saint-Marlin pouvait échoira un directeur privé de toute littérature, et alors ces deux boniments d'un si haut style auraient probablement été confiés à la rédaction vulgaire de quelque paillasse chargé de provoquer la foule idolâtre. Nous l'avons échappé belle.

Je crois que c'est tout. — Si la mesure n'y est pas, je vous préviens que je ne suis pas homme, pour deux lignes de moins, à me jeter par la fenêtre comme certain jockey pour deux kilos de trop.

Discours de rentrée. — Les progrè.sde la langue française. — Ce qu'il en coûte pour lire les feuilletons. — Curiosités littéraires. — Fondation d'un musée. — Canards russes. — Grassot agent de la Russie. — Fatuité de ce comique. — Danger d'être Israélite et de voyager sans passe-port.

— Les joueurs de Paris. — La Société du poignard. — Le trente-etquaranle. — Une théorie sur les engagements au théâtre. — Théâtres.

— Permanence des affiches. — Variétés : le massacre des ours. — La question d'Orient. — Les acteurs. — Histoire d'une tabatière.

18 juin.

Je viens de dormir pendant quelques semaines. Cette sieste m'a paru suflisanle. Je n'ai pas voulu pousser la chose aussi loin qu'Épi-

ménède, qui dormit cinquante ans, suivant Piutarque, et cinquantesept, au dire de Diogène Laërte.

Or, je suis quelque peu intimidé, car j'ai découvert que, pendant mon sommeil, la langue française avait fait des progrès surprenants. Je lis dans un feuilleton de littérature la phrase suivante :

« Théatre-Ltrtqie. — Nous n'entendrons plus ces voix harmonieuses qui nous ont fait passer de ces moments d'extase où, entraîné par la mélodie suave qui frappait si agréablement nos oreilles, nous identifiait si bien avec le sujet du personnage que représentait le chanteur, et transportait les spectateurs, de leur place, dans les régions où l'auteur de la musique veut se faire suivre de son auditoire, interprété qu'il soit par des sujets comme ceux qui composent le personnel musical de ce théâtre. »

Je sens que je n'aurais jamais le souffle de cette phrase étonnante.

Un.comple rendu du ballet de l'Opéra, par le même écrivain, m'a aussi beaucoup découragé; et puis, enfin, je crois que, pendant que je sommeillais, les verbes ont changé de régime ; témoin celte interpellation foudroyante du feuilletoniste au directeur du Gymnase :

« Quand le directeur voudra bien se rappeler rfe nous, nous nous rappellerons de lui. »

Commerit M. Montigny a-t-il pu ne pas se rappeler d\\w journal qui écrit une pareille langue? Moi, je ne Tai lu qu'une fois, et je nie le rappellerai toute ma vie.

Il est vrai qu'il m'en a coûté cher ! J'avais été ramassé sur le boulevard par un ami qui m'avait offert un grog, en vue de me raconter la mort de son grand-père. Mon ami en était à l'agonie de son aïeul lorsque mes yeux tombèrent machinalement sur le précieux feuilleton. Je me suis mis à rire comme un insensé, et mon ami, scandalisé de l'effet que produisait sur moi la mort de son grandpère, sortit du café sans payer la consommation.

Il serait bien utile de fonder un musée pour les curiosités littéraires de ce temps-ci; — on laisse périr et retourner à la holle du chiffonnier des choses que les contemporains eux-mêmes mettent en doute quand on les signale. Je signale donc aux hommes de lettres qui veulent écrire suivant le goût du jour, et aux amis de la vieille

g;iielé franç.iise, le iinméro du Munileiir parisien d'où j'ai extrait les citations qui précèdent.

Aussi bien, ce n'est pas le français qu'il faudrait apprendre en ce moment, c'est le russe. Mémoires, pièces diplomatiques, pièces de théâtre, tout aujourd'hui porte l'uniforme moscovite. C'est, il faut en convenir, un spectacle imposant et grandiose de voir cette volonté obstinée et persistante d'un seul homme, bloqué sur un coin glacé du globe et tenant en échec toute l'Europe, après lui avoir créé une situation qui réagit même au delà de l'Allanlique. — Il me semble «lue, quand on dispose d'une pareille puissance, on pourrait se dispenser des gasconnades et des bulletins facétieux, démentis par les événements, et qui entachent la politique russe de cet esprit de dol et de fraude qu'on retrouve un peu partout dans ce gracieux empire.

Je tiens de source sûre qu'en ce moment, à Saint-Pétersbourg, on représente les Français comme frappés de terreur; — il me semble qu'il y a beaucoup d'exag. alion dans cette appréciation. — J'ai assisté hier à la sixième représentation de Espagnolas et Boyarilinos, au théâtre du Palais-Royal, et le peuple français ne m'a paru aucunement mélancolique. Un Français nommé Grassot, presque aussi enroué que le père Ducantal était enrhumé, faisait pouffer de rire ses concitoyens. Deux ou trois jolies femmes, mesdames Azimont et Désirée, provoquaient des démonstrations auxquelles ne se liait aucune idét de massacre et de désolation ; — au contraire. — Voilà bien les Français! ils n'ont ]ilus qu'une heure à vivre, et ils vont voir Grassot! Il me répugnerait de penser que Grassot est un agent de la Russie, stipendié pour entretenir le peuple français dans une sécurité trompeuse. Non: Grassot est un fat, mais c'est «n honnête homme, .le dis que Grassot est un honnête homme, et je le prouverai un autre jour; je dis que c'est un fat, et je le prouve tout de suite. — Ces jours-ci, Grassot rencontre Dressant et lui dit : « Mon cher, cela ne peut pas durer : toutes les femmes te prennent pour moi, et lu abuses d'une ressemblance que tu dois à un jeu coquin de la nature. Fais-toi un signe sur le nez, ou je serai obligé de me pourvoir auj)rès du garde des sceaux. »

La confusion dont se plaint Grassot n'existe que dans son imagi-

nation délirante. Grassot a ses agréments; Dressant en a d'autres. — Les femmes fougueuses préfèrent Grassot; les femmes sentimentales se contentent de Dressant. — Je supplie ces deux artistes, au moment où l'Europe a les yeux sur nous, de ne pas lui donner le spectacle déplorable de deux Français s'égorgeanl pour de pareilles frivolités.

Je ne veux pas quitter la Russie sans vous faire part d'une invention adorable qui nous est révélée par les journaux de cet aimable pays. Suivez bien le raisonnement. — En Russie, les IsraélKes ne peuvent pas voyager sans passe-port; un Israélite sans passe-port est immédiatement incorporé dans l'armée, et celui qui Ta livré es! exempté du service militaire. Il en résulte celte combinaison, à la portée d'un enfant de huit ans : un Russe orthodoxe attend un Israélite au passage, lui administre une forte raclée, le dépouille de ses papiers, et le livre sans passe-port à l'autorité, « Comme les Israélites sont généralement de bons soldats, ajoute le journal, le gouvernement ferme les yeux sur cet abus. »

Il me semble qu'on pourrait perfectionner ce mode de recrutement. Étant donnés un Israélite qui n'a plus de passe-port et un Russe orthodoxe qui a le passe-port de l'Israélite, on pourrait les incorporer tous les deux. On n'y a pas songé, — ou on craint que le Russe ne clabaude dans les journaux de l'opposilion.

Il y a eu de fortes émotions depuis une quinzaine de jours dans le monde des joueurs. — Une réunion dite la Société du poignard, et composée, d'ailleurs, des hommes les plus honorables, s'est dissoute après un grand tremblement de terre qui a mis dans la poche d'un seul des participants un bénéfice de onze cent mille francs. — Notez qu'il est payé, et qu'un Polonais s'est exécuté de six cent mille francs sans que cela oit paru le gêner. Voilà qui relève la Pologne.

C'est aussi onze cent mille francs qu'a perdus iM. H., un banquier qui a le moyen, contre un médecin, M. A., qui portf le nom d'un autre banquier non moins célèbre, sans être aucu nemenl son parent ni son aillé. — M. A. a visité les Amériques espagnoles, où le jeu passionné et acharné est, pour ainsi dire, en permanence. Je ne sais pas si le jeu le conduira infailliblement au suicide, comme disent tous les pères de famille (qui ont, du reste,

raison de le dire); mais ce qu'il y a de ccrlain, c'est qu'il gagne en ce moment quelque chose comme cinq ou six millions. Une originalité de ce célèljre joueur, c'est qu'il a en quelque sorte restauré les jeux publics en taillant lui-même en société le Irenle-et-quarante. — Il se constitue banquier et joue aux mêmes conditions que les banques. Du reste, il est. pour ainsi dire, à la disposition du public. Récemment, un lion très-connu à l'Opéra et ailleurs, ayant perdu dix mille francs au club, se transporte cbez M. A. à deux heures du matin. «< Je perds dix mille francs, taillez-moi une banque. —Soit, répliqua "M. A., mais sur mon lit. »

Au bout de deux tailles, le visiteur nocturne avait regagné ses dix mille francs et regagna son lit.

La commission ministérielle ijistituée pour la distriliution des prix dramatiques , fondés par M. Léon Faucher, a rendu son verdict, et, comme il apparaît par le rapport de M. Sainte-Beuve, ne s'est pas dissimulé tout ce que la fondation de M. Faucher, excellente dans ses intentions, a d'équivoque dans ses définitions el d'illusoire dans ses résultats.

Ce qu'il faudrait encourager, c'est moins une pièce prise Isolément que la tendance générale d'un théâtre, l'ensemble de son répertoire et le succès soutenu sans charlatanisme et sans mauvais goût. Imaginez une subvention mobile attribuée au théâtre qui se serait maintenu le mieux dans les conditions de ce programme, el vous arrivez tout de suite à ce résultat que le directeur qui aura conquis cette subvention s'appliquera à la conserver; l'émulation se mettra chez ses concurrents, et le bien général de ces efforts tournera au proOt d'une littérature saine qui devra être en même temps une littérature attrayante. — Sinon, non.

Les théâtres vivent ou vivotent sur des affiches dont la permanence n'est pas partout une garantie de leur attraction; —je ne vois guère que le théâtre des Variétés qui donne d'heure en heure ce qu'on est convenu d'appeler des pièces nouveUes. — C'est que ce théâtre des Variétés est toujours dans la situation que lui a faite le dernier directeur. M. Carpler était un homme excellent et animé d( s meilleures intentions ; — mais les bonnes intentions , vous savez, lenfer en est pavé, — et voilà comment le théâtre des Variétés

est devenu un pelil enfer. — Aigri par les déceptions que lui apportaient les pièces sur lesquelles II avait le plus compté, M. Carpier avait fini par s'arrêter à cette résolution de ne plus recevoir que des pièces sur lesquelles il ne Tonderait aucune espérance.

C'était une initiative très-hardie. Mais le courage a manqué à M. Carpier, et les pièces qu'il recevait ainsi, Il ne les jouait pas.

— Il en est résulté cette scène que je supplie M. Clairville, M. Thlbousl ou M. Guenée de me représenter dans leur revue de fin d'année : M. Bowes, à sa rentrée aux Variétés, est assailli par soixante et douze ours qui lui demandent des dommages-intérêts.

— M. Zaccaroni offre 3 fr. à ceux-ci, 6 fr. à ceux-là. — Mais les ours sont en règle, ils ont un traité, et Ils demandent 1,200 fr. par tête, — M. BoNves, effrayé, est obligé de recourir à l'expérience d'un Lagingeole connaissant le tempérament de ces animaux. — Et, en effet, arrive M.Laureucin, qui prend le parti de faire fusiller les ours les uns après les autres, à six lieures, quand tout le monde dîne, alin de ne pas faire de scandale dans la ville. L'exécution des ours serait d'un grand effet dans la revue de M. Guenée, surtout si M. Laurencin, pour ses débuis, consentait à commander le feu. Le public n'y comprendrait rien, c'est vrai; — mais cela nous amuserait beaucoup, Siraudin et moi.

Noie pour la province. En littérature dramatique, on appelle ours une pièce injouable, comme, en librairie, on appelle rossignol un livre invendu (les provinciaux sont Insupportables, il faut leur expliquer toutes les beautés de la langue).

Donc, M. Laurencin exécute ainsi un à un les ours de M. Carpier, en leur donnant trois jours pour se préparer à la mort. Quandle public trouve des circonstances atténuantes, l'ours vit huit jours, mais pour cela il faut que l'ours soil très-joli et chante un peu l'agréable musique de M. Nargeol.

La seule diversion à ce massacre a été, il y a un mois, l'apparition de la Question d^Orient. — Quoique cette farce ne fût pas d'un goût suprême, elle a assez amusé pour qu'on ait cru devoir lui donner un développement en forme de suite sous ce titre de Dromadard et Panadier en Orient. On pensera de moi ce qu'on voudra, mais je déclare que je préfère cette bamboche infestée de calembours, de

4t LA VIE A PARIS.

lazzi el de cocasserios à celélernel vaudeville senlinieiilal qui aboutit à marier mademoiselle Clairemonl à M. Devaux malgré l'opposition de M. Henri Alix. — Lassagne est un acteur sur la portée duquel je ne suis pas bien lixé. Cependant je constate qu'il ressuscite avec succès ces types populaires qui ont fait la gloire et la fortune du lliéàtre des Variétés; — il est vraiment d'un abrutissement magnifique dans son rôle de maçon. Charles Pérey, dont le talent Incline plutôt à la comédie, n'entre pas aussi carrément dans sa peau d'âne. — Il est toutefois bien majestueux, bien slupide et bien hébété dans sa fourrure de pacha.

Il est arrivé cette semaine toutes sortes d'aventures 5 ces deux artistes. D'abord la Gazette des Tribunaux s'est avisée de les prendre pour victimes de ses récits navrants. — C'est de très-bon augure : quand la Gazette des Trihunaiix en est réduite à faire de la copie sur les artistes des Variétés, c'est un signe infaillible que l'assassinat manque sur la place. — Ce qui est beaucoup plus vrai, quoique la chose ail été également annoncée par les journaux, c'est qu'à la suite de la représentation de dimanche, à laquelle le prince Jérôme assistait, Charles Pérey el Lassagne ont reçu chacun une épingle du genre de celles qu'on ne vend pas à la douzaine chez les nrercières. — Et ceci me rappelle qu'il y a une dizaine d'années, le duc de Nemours avait voulu faire un cadeau de ce genre à un artiste du boulevard. — Mais, avant de lui donner une tabatière, il avait voulu au moins savoir si l'artiste prenait du tabac, et lui avait, à cet effet, envoyé un intendant.— La tabatière proposée fut acceptée avec enthousiasme, u Eh bien, dit l'intendant, où demeurez-vous? je vous l'enverrai demain. — Oh! répliqua Tarlistc, si c'était bn effet de votre bonté de la mettre au mont-de-piélé et de m'envoycr la reconnaissance... »

CHIiUMQUES PARISIENNES. 4o

VU

Eacouragements et conseils hardis 6 la chronique. — Les empêchements du chroniqueur. — Le silence criminel et la révélation coupable. — Une réclame insolite. — Un dirccleur qui a fait des éludes. — Un homme de lettres qui a sauté des classes. — Physiologie de l'homme qui a sauté des classes. — Le provincial à Paris. — Béotisme des Parisiens. — Perspective dune population aquatique. — Projet d'hôtel monstre. — Mademoiselle Rebecca. — Mademoiselle Raehel. — Opéra : remaniements administratifs. — Les pensions. — Vaudeville. — La faillite. — Un vilain détour. — Variclés. — Théâtre restaurant. — Une plaisanterie qui s'use. — Un ours populaire. — Une gageure que personne ne voudra tenir.

2 juillet.

Celte cbronlque reçoit toutes sortes d'encouragements. Un anonyme, qui s'en déclare un lecteur assidu, m'invite expressément à préférer aux disserlalions ennuyeuses les narrations piquantes et spirituelles. — Le conseil, quoique hardi, vaut la peine d'être médité; mais l'anonyme en parle bien à son aise, — il ne paraît pas se douter des diincultés de ce métier, qui touche à toutes les vanités et L'flleure toutes les susceptibilités.

H y a deux ans, un de nos amis très-intimes, alors rédacteur d'une chronique belge, fut averti qu'une dame très-distinguée se plaignait avec amertume de la manie des conteurs parisiens de mettre en scène les femmes d'un nionde qui n'appartient pas à la publicité. — Au bout de son enquête, le chroniqueur reconnut qu'à l'occasion d'une représentation solennelle à l'Opéra, il avait trahi l'incognito de toutes les jolies femmes qui assistaient à ce gala. — C'était une indiscrétion, sans doute, car on sait avec quel soin le:? jolies femmes se dérobent:

à rOpéra surtout, à la curiosité du public. — Mais ce que notre ami tie comprit pas bien, c'est que la femme indignée s'indignait pour le compte d'aulrui et pour le principe, son non» n'étant pas cité dans ce recensement des jolies femmes de Paris. — Irrité des récriminations lie cette dame, le feuilletoniste résolut de s'en venger, et, l'ayant rencontrée dans un grand bal officiel, il ne craignit pas de la dénoncer «'Il plein feuilleton, et en toutes lettres, comme la plus jolie femme (le celle nuit d'enchantement. — Mais, à dater de ce moment, notre ami n'osait plus sortir le soir : il craignait toujours de recevoir dans la figure cette fameuse fiole de vitriol qui est l'arme favorite de la heauté offensée. — Bizarrerie du cœur des femmes! non-seulement la jolie femme ne se fâcha pas, mais encore elle s'abonna au journal.

Malgré cela, vous voyez d'ici, chers lecteurs, combien il est peu commode pour une chronique parisienne de vous parler des Parisiens. — Je vais tourner la difficulté en vous parlant un peu des provinciaux — qui commencent à nous envahir à Paris. — Dans les hôtels et les restaurants, on signale l'apparition des provinciaux comme, à i">anles et à Lorient, on s'écrie : « La sardine est arrivée. »

Le provincial ne se révèle plus guère à l'œil exercé du Parisien par les élrangetés de costumes qui le signalaient autrefois; — des communications plus faciles et des relations incessantes permettent au provincial de se mettre au goût du jour. — Ce n'est plus que dans les chefs-lieux de canton où l'indigène est demeuré sédentaire qu'on retrouve le type du provincial de 1820 avec son pantalon /;/itache, son gilet aurore et son habit caca dauphin.

Mais le provincial se trahit toujours par ses mœurs et une interversion de toutes les habitudes parisiennes. -- D'abord, à neuf heures du malin, on le voit entrer chez Véfour : — il vient déjeuner;

— les garçons, à peine éveillés, sont en train d'épousseter les banquettes. — Le provincial demande du melon, un filet Chateaubriand, une sole normande, des haricots verts, des fraises et du Champagne.

— Le provincial déjeune comme vous voyez. — Le Parisien, lui, mange quelquefois deux œufs en lisant un journal, mais il ne déjeune pas. Puis, de onze heures à midi, le provincial loue un landau, et \a se promener aux Champs-Êljsées, où il. ne rencontre, en fait d'équipages, que des loniicaux habités par des naïades qui versent

CHllONIQUES PAUISIEN-NES.

une onde abondante sur leur passage. Le provincial est Irès-élonné : il croyait celte promenade plus fréquentée. Rentré à son hôtel, le provincial fait son courrier, puis il demande où on voit Bouffé et Déjaz-et. Le garçon prend des renseignements et vient lui dire que ces gens-là sont morts et qu'ils sont remplacés par le petit Bousquet. Il faut cependant que le provincial aille au spectacle ; — il prend son journal, et son embarras augmente : il voit que, la veille, tous les théâtres, sans en excepter un seul, ont refusé du monde. — Il se décide alors à louer une place d'avance. Mais il est furieux qu'on veuille la lui faire payer un franc de plus que sur le tarif de la.'porte, et il demande à parler au directeur. — Sur le n^fus du directeur de s'entretenir avec le provincial, celui-ci sort exaspéré, et déclare qu'il viendra siffler le soir. — Mais, le soir, il se trouve tout seul contre trente claqueurs et n'ose donner suite à son projet scélérat. Il s'en dédommage dans ses conversations particulières, oii il déclare qu'à part Bouffé, qu'il n'a pas vu, tous les acteurs de Paris sont des saltimbanques, et tous les directeurs des voleurs.

Du reste, si les provinciaux ont leurs travers, les Parisiens ont leurs ridicules, et le provincial, à son tour, rit du Parisien badaud cl béotien, naïf comme un enfant devant les choses qu'il ne connaît pas. Il y a en ce moment, en aval du pont des Saints-Pères, un petit brick de commerce qui fait l'étonnemenl et l'admiration des Parisiens; — et il faut entendre les commentaires de la foule toujours amassée devant ce trois-mâls. —Les explications que donnent ceux qui ont vu le Havre à ceux qui n'ont vu qu'Asnières, valent les fameux démêlés de Ravel et de Sainville sur la trompe de réléphanl du Jardin des Plantes.

11 paraît, au surplus, qu'en fait de bâtiments nous en verrons bien d'autres. — Les centres manufacturiers d'.-Vngleterre se disposent à envoyer à Paris, à l'époque de l'Exposition de iSoo, des ouvriers et des chefs d'atelier qui, en présence des produits de toutes les nations, feront d'utiles comparaisons sur les procédés et les méthodes de fabrication. Comme on prévoit pour cette solennité des problèmes de logement qui ne sont pas encore bien élucidés, même pour les gens riches, on construit à Londres un bâtiment aménagé en fornje d'hôtel garni qui, après avoir remonté la Seine, viendra stationner

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dans le bassfu le plus voisin du centre de Paris. — 11 n'est pas impossible que celle idée éveille des spéculations de même nature à l'usage des touristes des quatre parties du monde; et nous aurions alors en 1835, comme la Chine en tout temps, une population fluviale ayant fait élection de domicile en pleine Seine. — J'ajouterai que l'Exposition appelant les étrangers à Paris du mois de mai au mois d'octobre, le domicile aquatique sera inflniment plus agréable pour eux que la séquestration entre quatre murailles dans les hôtels de terre ferme.

Outre celte innovation, il est toujours question de la construction, dans le faubourg Sainl-IIonoré, d'un vaste caravansérail sur le plan du fameux hôtel Saint-Nicolas de New- York. Le proprietaire.de l'hôtel Saint-Nicolas, en personne, est à Paris en ce moment et donne plusieurs consullations par semaine aux architectes, capitalistes et administrateurs de celle immense entreprise.

L'événement de la semaine, c'a été l'cnlerremenl de mademoiselle Rebecca, disparue si jeune de ce monde après y avoir occupé une place enviée et honorée. — J'ai très-peu vu cette artiste sur la scène, et je ne saurais dire si son talent justifiait bien sa fortune rapide et son avènement au sociétariat de la Comédie-Française. — Ce que je puis mieux affirmer, c'est qu'elle apportait dans les relations du monde une sorte de douceur el de réserve qui, en contraste avec les bruyantes ambitions de toute sa famille, expliquent les sympathies qu'elle a rencontrées à cette heure suprême. — Il faut dire aussi que mademoiselle Rachel a manifesté dans cette crise un grand cœur, une douleur vraie et touchante : — au milieu de leurs dissipations el de leurs erreurs, les âmes d'élile se reconnaissent à ces épreuves.

Les remaniements administratifs qu'on prépare à l'Opéra occupent beaucoup les foyers dû théâtre et les clubs du boulevard. On sait qu'après bien des revirements qui ne sont peut-être pas à leur terme, on parait s'arrêter ù Tiiiée de mettre l'Opéra en régie avec une subvention augmentée qui, sortant de la caisse du Trésor, serait délivrée par les mains du ministre de la njaison de l'empereur. — Le passif de l'administralion actuelle, reconnu par l'Étal, serait liquidé par annuités, et M. Koqueplan conserverait sa j)osilion, modiflce naturellement par ce nouvel état de choses.

CHIIONIQUES PARISIENNES. 49

Dans une précétlenle combinaison, il avait été queslion de la restauralion de la caisse des pensions. — Il serait regrettable qu'on ne donnât pas suite à ce projet : la pension ouvre aux artistes des perspectives d'avenir et de sécurité ; — elle en fait des artistes sédentaires attachés à leur théâtre comme à leur famille. Quelques premiers sujets, attirés par les gros appointements de l'étranger, se tiendraient en dehors de la loi commune, cela est vrai; — mais, à part deux ou trois exceptions, on pourrait former des groupes d'artistes sédentaires dont le service permanent permettrait à l'Opéra d'avoir un répertoire. C'est en vue de la pension que les chanteurs de l'Empire et des premiers temps de la Restauration donnaient leur talent pour une somme qui, en ces temps-là, n'a jamais, je crois, dépassé 12,000 fr. par an ; — et, au Théâtre-Français, il y a encore aujourd'hui des comédiens d'élite qui, à un jour donné, auraient pu gagnerdeux fois leurs appointements de sociétaires dans les théâtres concurrents. — La pension les a attachés au devoir.

Le théâtre du Vaudeville est arrivé au terme d'une de ses crises périodiques : — Il a fait fallite. — Un brave curé de campagne signalait en chaire la prévoyance de Dieu, qui avait placé un grand fleuve à proximité de toutes les grandes villes. — Moi, je suis toujours tenté d'aflmirer la bonté de cette Providence qui a mis le tribunal de commerce en face du Vaudeville. — Vous ne vous imaginez pas combien c'est commode. — Le tribunal, en sa qualité de voisin, connaît, à 3 francs près, l'actif et le passif de l'enfant malin. — Celui-ci, de son côté, vit, comme on dit, dans la poche du tribunal, il est de la maison, et va en pantoufles déposer son bilan.

M. Thibaudeau en est là. — Ses amis disent que sa faillite n'a été prononcée que par défaut. — Malheureusement, il paraît que c'est par défaut d'argent, et le ministre, qui veut des directeurs sans défauts, a prononcé sa révocation. — Je n'aurai pas la simplicité de chercher à consoler M. Thibaudeau; je suis bien sûr qu'il est tout consolé, qu'il ne pense plus à cette bamboche et qu'il cherche une autre opération.

Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a des combinaisons en masse pour succéder à M. Thibaudeau, et peal-èlre à son sort; car, après avoir ri plus qu'il ne convenait peut-être de ce directeur,

dont les travers, après tout, ne font tort qu'à lui-même, il est juste de faire remarquer qu'il ne s'est pas signalé par les actes d'ineptie qu'on se croyait en droit d'attendre de lui. — En neuf mois de direction, il a joué deux grandes pièces en cinq actes, une de M. Gozian et une de M. Barrière. — Il était dans la voie, — la fortune pouvait tourner pour lui et il devenait un aussi grand homme que feu M. Bouffé;— seulement, M. Bouffé détestait trop les huissiers pour leur donner des bas de soie et des chaînes d'argent. — M. Thibaudeau périt par le luxe des huissiers.

Le théâtre des Variétés est badigeonné à neuf, et on lit sur son afiiche :

On dîne, entre deux Usons, sous un bec de gaz.

De là quelques plaisants ont pris prétexte pour répandre le bruit que ce théâtre allait détailler ses ours en biftecks. Ce n'est pas notre faute si les ours des Variétés ont succédé aux chameaux del'Odéon dans les menus propos de la gaieté française. — A Paris, nos gens d'esprit sont ainsi faits : — quand ils tiennent une plaisanterie, ils ne l'abandonnent qu'après en avoir fait un ennui. Ne vous fâchez pas, je ne vous en parlerai plus; — d'ailleurs, ils s'écoulent, ces ours. En voici encore un qui n'est pas trop mal léché; — c'est un ours populaire de la ménagerie de M. Deslandes. Je vous assure que cet ours est gai et amusant toutes les fois qu'il ne s'essuie pas les yeux avec un mouchoir brodé en pensant à ses aniours. — Je n'aime pas qu'un ours ail de ces façons-là et feigne des sentiments de tendresse qu'il est incapable d'éprouver. Ce théâtre fait, du reste, des recettes très-avouables avec ses deux farces orientales et prépare des pièces d'une coupe plus avantageuse, comme disent les tailleurs et les auteurs.

L"orage. — La foudre el le déluge. — Inondalion inirà-muros. — Sauvetages mémorables — Démêlés entre la foudre, les journalisles, les arbres el les paysaus. — Le choléra. — La vérité sur le susdit. — Chacun s'en tire comme il peut. — Un mot d'Odry. — Remarque d'un fossoyeur.

— Joli» mots de croque-mort. — Les deuils de la semaine. — La maréchale Ney. — Madame de Cussy. — M. Seveste. — Deux conversions religieuses. — Opéra. — Le rapport de la commission. — La musique des anciens maîtres. — Proposition. — Bulletin théâlral. — Palais-Royal : le Mauvais Coucheur. — Luguet. — Gymnase : la session littéraire et la saison des vaudevilles. — Le Moyen dangereux. - Mademoiselle Figeac. — Les Amoureux de ma femme, — .M. Lamirol.

— M. GeoftVoy. — Variétés : les Noces de Merliuhet. — Aveu pénible.

9 juillet.

Paris a eu, à la lin de la semaine dernière, l'émotion d'un orago;— il a failli avoir l'émolion d'un déluge. — Les gens prévoyants songeaient déjà à reconstruire l'arche de Noé, afin d'y conserver un exemplaire de toutes les bétes qui peuplent la planète; —il s'agit évidemment des bêles proprement dites. — Quant aux imbéciles, que l'on comprend souvent, par extension, sous cette dénomination, il est inutile de pourvoira leur préservation, on est toujours sûr de les retrouver après tous les déluges.

Paris en a été quitte pour la peur ; — le déluge a seulement transformé en lac le bassin situé au confluent du faubourg Montmartre, de la rue de Provence et de la rue Cadet. — Là, les chevaux avaient de l'eau jusqu'au poitrail et le fléau a provoqué en cet endroit les actes de dévouement les plus allendrissanls. Vers six heures, un

bourgeois vénérable se désolait, retenu par Neptune loin de sa chère Ithaque. — Un jeune marchand de contre-marques le prit sur ses épaules, et, moyennant cinquante centimes, exécuta le sauvetage du bourgeois. — A Paris, une industrie es! bien vite créée. — A daler de ce moment, tous les voyous du quartier furent transformés en chiens de Terre-Neuve ; mais cette navigation ne fut pas toujours heureuse. Soit malice, soit faiblesse de l'épine dorsale, soit insuffisance de la prime, un des sauveurs se laissa choir dans le torrent avec son précieux fardeau; — heureusement, le fardeau savait nager.

Quant au tonnerre, qui a fait de nombreuses victimes, il a donné lieu aux observations les plus intéressantes ; les journaux S'en trouveront un peu déroutés : les journaux ont un thème tout fait sur le tonnerre. — Au premier éclair, le rédacteur en chef dit, au fait-divers :

« Théophile, voici de l'orage; — n'oubliez pas qu'un berger qui avait cherché un refuge sous un peuplier a été foudroyé. — Ici, détails piquants : on n'a retrouvé ni les chaussettes ni les gants du berger; — l'or qu'il avait dans sa poche a été fondu, et il n'en est resté aucune trace. Du reste, à part une forte odeur de roussi, le berger lui-même n'était pas endommagé : il était demeuré debout appuyé contre l'arbre, et des passants qui l'ont vu dans celte attitude ont cru qu'il comptait ses moutons. — La* foudre s'est introduite dans le berger en faisant deux petits trous à sa culotte; — chose extraordinaire! le berger était réduit en cendres et la culotte n'est pas brûlée ; elle pourra servir à un autre berger. — Insistez sur le danger de se mettre à l'abri sous les arbres en temps d'orage. »

Jusqu'ici, les arl)res étaient responsables de tous les cas de foudre; mais, l'autre jour, le tonnerre a un peu dérangé celte théorie. D'abord, deux hommes qui rentraient du vin dans une cave sur le quai Saint-Bernard ont été foudroyés; — notez qu'il y a des arbres sur le quai Saint-Bernard, et qu'on serait fondé à dire : « Exemple de l'imprudence de rentrer du vin dans une cave en temps d'orage, au lieu de se mettre ù l'abri sous les arbres. » — Rue de Pontliicu, un homme de lettres qui dînait a éié visité par la foudre : la cheminée est venue s'épater dans un plat d'épinards (exemple de Timprudcnce de se mettre à l'abri sous un plat d'épinards).

Enfin, la foudre a frappé des gens qui Iravaillaienl, des gens qui dormaient, et même un homme qui faisait sa barte; — exemples sur exemples qui prouvent bien que la posture et l'occupation préservatrices du tonnerre sont encore à trouver. Voici seulement une dernière objection : — les gens de la campagne, qui ont la funeste habitude de se mettre à l'abri sous les arbres, sont bien loin dêtre aussi forts que les journaux en météorologie; j"ai même connu des paysans qui ne savaient pas ce que signifiait ce mot météorologie ; — mais ces enfants de la nature ne sont dépourvus ni d'instinct, ni d'observation, et, toutes les fois que je leur ai demandé pourquoi ils ne se conformaient pas au conseil du journal qui interdit de s'approcher des arbres en temps d'orage, ils m'ont toujours répondu, en se grattant la tête : « Dame! notre bourgeois, je voudrions ben ne pas aller sous les arbres, puisque ça fait de la peine à ces messieurs du journal; mais c'est que, depuis vingt ans, il y a eu dans le pays douze personnes tuées par la foudre, et toutes ont été frappées en plein champ, c'est donc pas déjà si sain de ne pas aller sous les arbres. »

Interrogez les gens qui ont habité la campagne : il n'en est pas un qui n'ait entendu le même langage. — Personnellement, je n'ai pas d'opinion sur la question, et j'abandonne le débat aux parties intéressées, les bergers et les journalistes du grand format. — Mais l'orage est passé, et nous sommes tous comme les marins, oublieux après la tempête. — Il y a en ce moment un autre fléau, dont on ne parle qu'à voix basse, et dont l'intimidation s'accroît de tout le soin qu'on prend de ne pas le reconnaître officiellement : c'est — mon Dieu! les paroles ne tuent pas ! — c'est le choléra. — Puisque les journaux sérieux ne s'avisent pas de rassurer un peu les populations par une explication franche qui, en faisant la part du diable, amortirail des terreurs absurdes, noire chronique va s'en charger, d'après des renseignements puisés aux meilleures sources. — Oui, il y a du choléra, mais il y en a toujours eu, et, depuis 1832, le choléra est passé à l'étal endémique. — Ce qui est vrai, c'est que le choléra, s'allachanl en ce moment à toutes les natures débilitées, apporte son appoint aux causes morbides; mais il n'est pas vrai que sa puissance foudroyante s'attaque aux constitutions saines pour les briser en

quelques heures. — Cela (lit, je ne suis pas bien sûr d'avoir complélenienl rassuré les natures débilitées. — Maintenant, je n'interdis pas aux natures débilitées de se persuader que rien ne préserve mieux du choléra qu'une santé frêle et chancelante. — Odry, dans les deux dernières années de sa vie, avait eu deux atteintes terribles de fièvre typhoïde. — Je le rencontrai un jour au printemps, frais, rose et épanoui comme le printemps lui-même. « Eh bien, lui dis-je, père Bilboquet, comment ça va-t-il ?

— Mais très-bien, me répondit-il ; — j'ai trouvé le truc : —je fais chaque année une maladie mortelle, — c'est très-sain... »

Chacun s'en tire comme il peut; et vous savez la remarque terrible et profonde du fossoyeur qui enterrait les morts après la bataille.

« Mais, malheureux, lui dit un des ofïiciers qui surveillaient cette sinistre besogne, tu viens de pousser dans la fosse un homme qui respirait encore!

— Ah! monsieur, répliqua le fossoyeur, on voit bien que vous n'avez pas, comme moi, l'habitude... — Si on les écoutait, il n'y en aurait jamais un de mort. »

Hélas! on a beau se défendre, aspirer à la vie, sinon la respirer encore, le lugubre valet de la mort n'accomplit pas moins sa fonction ; — on pourrait même dire qu'il y met du zèle. — Un jour, deux vauriens de vaudevillistes avisent aux Champs-Elysées un croquemort qui revenait à vide.

« Cocher, avez-vous de la place? dit l'un d'eux en faisant le signe usité pour les omnibus.

— C'est bon, c'est bon, répliqua le croque-mort, votre tour viendra; et ne faites pas tant les malins, j'en ai enterré de mieux portants que vous. »

Une autre fois, c'était à la Martinique, en temps de fléau ; — d'immenses voilures parcouraient la ville portant des centaines de victimes au cimetière. — Un nègre, compris un peu légèrement dans une hécatombe, parvint à se dégager de ses camarades, et se mil à sauter lestement à terre.

« Arrêtez! se mit à crier le croque-mort, arrêtez mon mort, qui se sauve t. .. »

Décidément, ces messieurs sont de vilaines gens, el j'approuve Tarrél d'une société littéraire qui refusa, il y a quelques années, de recevoir dans son sein un croque-mort de lettres qui avait cependant produit des chansons d'une gaieté folle.

Si vous me demandez d'oîi me vient cette préoccupation de pompes funèbres, je vous dirai que celle chronique porte tous les deuils de la semaine. — En huit jours, n'avons-nous pas vu disparaître madame la maréchale Ney, dont le nom appartient à l'histoire; madame de Cussy, sortie d'une famille d'artistes et mère de deux enfants qu'elle a mariés à des artistes, puis M. Jules Seveste, directeur du troisième théâtre lyrique.

Un homme qui meurt, c'est peu de chose; — mais, quand cet homme laisse un privilège, l'émotion se met parmi les plus indifférents, et on s'intéresse très-généralement à sa succession. Lundi dernier, en quittant le cimetière, beaucoup de gens, se trouvant en cravate blanche el en habitnoir,onlpousséjusqu''auminislèred'Élat: ils venaient dénoncer leur intention d'honorer le défunt en continuant son œuvre lyrique. — On dit qu'ils sont au moins trente qui se rencontrent dans celte pieuse pensée.

La haute société a été très-occupée celle semaine de deux conversions religieuses très-imprévues. Un des principaux commis de M. de Rothschild, et son représentant auprès de quelques cours de l'Europe, M. B., après avoir abjuré le judaïsme pour le catholicisme, vient de se consacrer à la vie monastique. Il est entré au couvent de la Trappe.

On s"esl étonné d'une autre conversion en sens inverse, el beaucoup plus rare, qui aurait fait une juive de madame la duchesse de Plaisance. On n'ose affirmer que la monomanie religieuse de celle dame ait été poussée jusqu'à une apostasie, mais ses libéralités testamentaires envers les Israélites ont paru bien étranges.

L'affaire de l'Opéra est réglée. Le Moniteur y a passé, et il n'y a plus à y revenir. La commission chargée du rapport a prouvé qu'elle avait étudié la question. Elle avait, d'ailleurs, dans son sein deux ou trois hommes très-initiés à ces matières, onlre autres et surtout M. de Morny. Je suis seulement très- effrayé pour la cassette de l'empereur d'une tendance manifestée parce rapport, el qui con-

sislerailà reniellre en scène les œuvres musicales des anciens maîtres. Je ne conteste pas la valeur de cette idée au point de vue de l'art; mais, au point de vue de la recette, j'en suis épouvanté. Et toutefois, comme il y a moyen de tirer parti de tout, voici ce que j'indiquerai: Remontez VAnnide ou Vlphigéme de Gluck avec l'élite de vos chanteurs; annoncez que la reprise n'aura qu'une représentation; pour cette représentation unique, triplez le prix des places, vous ferez trente mille francs, et vous aurez tout Paris (le Paris de la fortune et de la vanité). En deliors de celle combinaison, rien n'est possible, je crois, avec la musique de nos pères.

Ma tournée hebdomadaire dans les théâtres ne me donne qu'un bien maigre butin. J'ai vu au Palais-Royal le Mauvais Coucheur de M. Lefranc. Quel animal (le mauvais coucheur) ! Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'il a beaucoup d'esprit, et que son compère Luguet est Irès-amusant. Luguet ne tardera pas à avoir le premier rang dans la troupe de M. Dormeuil. Il est jeune, plein de fantaisie, et parfaitement insensé, comme il convient aux pièces qu'il a l'honneur de représenter devant nous.

Le Gymnase a clos par le Gendre de M. Poirier ce qu'on peut appeler sa session littéraire. L'été venu , il laisse passer quelques jeunes vaudevilles qui faisaient antichambre pendant que la comédie, cette grande dame, tenait le salon.

Nous avons vu ainsi le Moyen dangereux, pièce posthume de Bayard, pièce un peu inutile et un peu terne, qui ne brille guère que par les beaux yeux de mademoiselle Figeac. Elle ne se corrige pas d'être jolie, mademoiselle Figeac; si bien qu'à force de vanter sa beauté, on oublie le plus souvent de faire remarquer qu'elle a fait des progrès surprenants, que d'actrice elle est devenue comédienne, et qu'elle tient son rang dans la troupe du Gymnase, ce qui n'est pas un médiocre honneur.

Mais voici quelque chose de mieux : les Amoureux de ma femme. Ceci est gai et ingénieux; M. Dutreillis va une jolie femme, il passe la saison à Ostende, oij les adorateurs ne manquent pas à madame Dulreillis. Le mari se pose alors celte question : « Si les femmes mariées que Ton adore étaient des jeunes filles à marier sans dot, combien resterait-il de poursuivants? » Alors, par une ruse épislo-

laire, M. Dulreillis accrédite le bruit parmi la jeunesse mâle d'Oslende que madame Dutreillis n'est qu'une orpheline que son prétendu mari veut pourvoir, en prenant au piège le premier oison qui se compromettra. Mais le mari a compté sans un forban italien trempé dans la lave du Vésuve, qui persiste d'autant plus dans son amour volcanique, que madame Dutreillis est désormais libre et sans dot. Ce rôle de Napolitain toujours en éruption a été à la fois la forlune de la pièce el celle d'un jeune acteur, distingué jusqu'à ce jour seulement par beaucoup de zèle et de bonne volonté, et qui a prouvé ce soir-là qu'il avait encore autre chose. Le public qui, à certains jours, a la passion de l'équité, s"est mis à applaudir M. Landrol comme jamais de mémoire de claque on n'avait applaudi. M. Geoffroy est un excellent comédien, c"est connu de tous el reconnu de moi ; mais il me semble qu'il joue toujours le même rôle.

Reste les Noces de Merluchet aux Variétés. Ici, je vous dois un aveu pénible : J'ai manqué à tous mes devoirs. C'était lundi dernier, il faisait un temps magnifique : au lieu d"aller voir les Noces de Merluchet, je suis allé voir coucher le soleil au bois de Boulogne. Je dois dire à ma décharge qu'il y avait là pas mal d'individus très-bien mis qui n'assistaient pas aux Noces de Merluchet. On m'a dit que ces trois actes avaient parfaitement réussi, et que M. Lassagne y était très, mais très-amusant.

oS LA VIE A PARIS.

La guerre cl les oisifs, — Critiques stratégiques, — Proposition en faveur de M, Billion. — Usurpation de la Russie sur le privilège du Cirque.

— Les armées d'autrefois et les armées d'aujourd'hui. — Le cousin de l'empereur de Chine.— Un rhume inopportun. — Encore le choléra.

— Les intrépides et les jteureux. — Théories diverses sur ce monstre. — 'Emile Souvestre. — M. de Las Cases. — Le général Daumesnil. — Henri Alix. — Madame Sontag. — M. Raoul Rochctte. — Odoacre et les ouvriers sacrilèges. — Langueur des théâtres et des feuilletons. — Vaudeville. — Perspectives. — La troupe. — Le genre. — La pièce d'ouverture. — Variétés. — M. Bowes. — Un cheval qui gagne bien son avoine. — Conseil à un prix modéré.

16 juillet.

La guerre n'occupe pas seulenienl le gouvernemeiil, elle occupe beaucoup aussi les oisifs. La révolution qui s'est faite depuis trois ans dans la constilulion de la France n'a pu corriger les stratégisles d'eslaininet el les marins de boudoir de celte manie de contrôler les opérations du gouvernement. J'ai vu Lier un peintre qui ne peint pas, Irès-mécontenl de l'amiral Napier. — Il ne cuniprend pas que l'amiral Napier n'ait pas déjà réduit Cronstadt en marmelade el occupe Saint-Pélersbourg. — Un étudiant qui n'étudie guère, el dont j'ai égalemenl reçu les confidences, n'est pas moins méconlenl de l'amiral Hamelin. «Il dorl, cet amiral Hamelin ! Pourquoi n'a-l-il pas déjà lail un ffu de paille de la flollc russe de Sébaslupoi? » A quoi songent-ils, ces amirau.v somnolents? Sous le préte.vle qu'ils ont passé quarante ans de leur vie en mer, auraient-ils la prétention d'en savoir plus sur Cronstadt et Sébastopol que le peintre qui ne peint pas el

CHRONIQUES PARISIENNES. o9

l'éludiant qui n'étudie guère? — Toujours esl-il que voilà déjà deux classes de la société Irès-méconlenles. Les Français sont vifs, impétueux et impatients. — Le Cirque les a habitués à une stratégie plus expéditive : le gouvernement, qui laisse languir l'action, est bien coupable. — A la place du gouvernement, il y a bien longtemps que MM. Albert, Labrousse, Arnault et Jaime fils auraient pris Sébastopol et Cronstadt. — Je propose de donner la direction de la guerre à M. Billion.

Ce ne serait, du reste, que justice; car je vois que, de son côté, la Russie usurpe sur le privilège de M. Billion. — Je lis dans les feuilles prussiennes que la grande et fameuse armée russe des frontières de Pologne est figurée par quelques bataillons que l'empereur Nicolas fait incessamment passer et repasser sur la frontière. — IL ne nous reste plus qu'à apprendre que, pour compléter l'illusion, la grande armée russe, à chaque évolution, change, comme au Cirque, de shako et d'uniforme. — Je suis sur que tout cela se fait très-mal sur les frontières de Pologne. — Le général Guédéonoff, qui a probablement réglé la marche de la grande armée russe, s'entend mieux à monter les proverbes d'Alfred de Musset. — L'empereur Nicolas ne s'en tirera qu'en faisant venir de Paris un homme spécial. — Si Ferdinand Laloue n'était pas mort, je le lui recommanderais. — Personne ne s'est mieux entendu que Ferdinand Laloue à faire foisonner soixante figurants. — Laloue mort, je ne sais vraiment qui désigner à l'empereur Nicolas. — Les armées modernes du Cirque sont loin de valoir les anciennes. — D'abord, M. Billion ne veut plus donner que six hommes pour figurer les armées, et ce n'est vraiment pas assez pour produire quelque illusion, même sur les frontières de Pologne; et puis, ces six hommes, encore faut-il savoir s'en servir; et au Cirque, comme en Pologne, l'art de faire un régiment d'un portier a singulièrement baissé.

il ne faut pas croire, du reste, que l'empereur Nicolas soit le seul empereur malheureux de l'univers. — Je vois qu'en Chine, l'empereur régnant a dégradé son cousin Chian-Li {sic), — parce ([ue celui-ci, au moment de livrer bataille aux rebelles, a quitté ses troupes pour aller se faire soigner d'un fort rhume (textuel). — Il faut plaindre un empereur qui a un cousin si enrhumé.

Et voilà comment nous nous tirons de la guerre, — comme nous nous tirons de tout, — en riant. — Il n'y a que le choléra qui ait le privilège de tenir les Parisiens sérieux et attentifs. —Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai dit dans ma précédente chronique au sujet de cet animal (le choléra). — L'esprit humain est ainsi fait, que rien ne peut intimider les intrépides, comme rien ne peut rassurer les peureux. — Une chose assez singulière, c"est qu'on se préoccupe assez peu des morts anonymes, — les morts des hôpitaux. — Ce sont des gens en casquettes ; — ils se nourrissaient mal ; — ils étaient mal vêtus; — ils exerçaient des professions malsaines et ne se lavaient que le dimanche : — il n'y a pas à s'étonner que le choléra morde sur ces pauvres diables. — Mais, dès qu'un monsieur vient à être enlevé à sa famille et à ses nombreux amis, l'émotion se met dans la société, et on ne veut même plus lui permettre de mourir d'une maladie à lui. — Emile Souvestre succombe à une maladie du cœur : c'est un sournois qui cache son jeu; il ne veut pas l'avouer, mais il est mort du choléra. — Même jeu pour un artiste des Variétés, Henri Alix, frappé d'apoplexie. — J'avoue que le cas est plus suspect pour M. de Las Cases, enlevé en quelques heures par une maladie mal définie.

Ainsi procède la mort, emportant dans le même linceul l'homm^ de lettres, le sénateur et le comédien.

Celui des trois que nous avons le plus connu, c'est naturellement Ihomme de lettres. C'était une physionomie bien étrange dans notre monde que celle de cet homme aux mœurs patriarcales, qui a traversé la littérature de ce temps-ci sans rien soupçonner de ses passions et de ses luttes; — c'était chose curieuse de voir l'ermite de Montmorency descendre sa montagne pour venir sur un théâtre, parmi les vivants, se mêler à des comédiens, faire répéter des pièces, parlant une langue chaste et austère au milieu du babil de celles-ci el de rargot de ceux-là.

Le talent de Souvestre avait, d'ailleurs, quelque chose de sévère cl de philosophique qui se pliait mal au métier de la scène. — Il a conquis l'eslime de tous les lettrés;— il n'a jamais entraîné la foule. — Quoique ses romans aient eu plus de succès que ses pièces de lliéâlre, je n'incline pas moins à penser que Souvestre, jeté dans 1»

littérature, était un Lomme déclassé. — Le haut enseignement, par exemple, eût convenu bien mieux à sa parole grave, nourrie des plus fortes méditations, et attrayante cependant, parce que, avant tout, ce qui ranimait, c'était la bienveillance universelle. — Peut-être Souvestre reconnut-il trop tard celte vocation de sa nature. — Dans les trois dernières années de sa vie, il avait ouvert, à Genève, un cours de littérature dont le succès a eu un grand retentissement : sa fortune ne se trouvait pas moins bien traitée que sa gloire dans cette nouvelle application de son talent. — La mort l'a surpris au moment où il se révélait à lui-même des facultés inconnues.

M. de Las Cases, qui vient de disparaître jeune encore, avait passé les premières années de sa vie sur le rocher de Sainte-Hélène, en présence du grand martyr de la coalition européenne. Il avait puisé là des impressions ineffaçables. — L'empereur mort, il alla à Londres, la cravache à la main, demander compte à Hudson Lowe des insultes faites à Napoléon et à son père. — Peu de temps après, M. de Las Cases fut frappé, à Passy, par des assassins demeurés inconnus. — Depuis le 2 décembre, M. de Las Cases faisait partie du sénat; et, s'il était un nom désigné aux honneurs du nouvel empire, c'était assurément celui-là. — Nous les voyons revenir, ces noms célèbres d'une époque qu'on a si bien appelée les temps héroïques de la démocratie. — En ce moment même, une souscription est organisée pour élever un monumant à la mémoire du général Daumesnil, commandant du fort de Yincennes, si connu dans le peuple sous le nom de la Jambe de Bo^s, et qui se recommande à l'histoire par celte réponse Spartiate aux alliés qui le sommaient de rendre le fort : « Quand vous me rendrez ma jambe, je vous rendrai le fort. » Du comédien mort, 3L Henri Alix, je n"ai rien à dire : je connaissais peu l'homme, et l'artiste ne peut laisser des regrets bien vifs. — Il en sera autrement de cette divine Sontag, qui vient de mourir aussi, elle, bien loin de nous, dans l'Amérique du Sud. Il y a deux parts à faire dans la biographie de cette femme célèbre : l'une à la chanteuse, l'autre à la comtesse Rossi, tour à tour l'idole du public ou le charme des sociétés aristocratiques de l'Europe; une physionomie si complexe et si radieuse déborderait dans notre cadre étroit. —C'est assez de l'avoir indiquée : à Paris et à Berlin surtout,

OÙ elle vécul de longues années, les biographes ne lui manqueront pas.

J'allais oublier M. Raoul Rochelle, un savant antiquaire, mort trop tôt pour prendre sa part d'une découverte intéressante qui nous est révélée par les journaux italiens. — On s'aperçut récemment que des ouvriers qui travaillaient dans la campagne de Ravenne vendaient dans le pays des parcelles d'or. — Enquête faite, on reconnut que les ouvriers avaient découvert le tombeau d'Odoacre, roi des Hérules, enterré en 495. — Les débris d'or provenaient de l'armure de ce prince.

Les journaux voués au culte des antiquités s'indignent de voir des ouvriers assez sacrilèges pour détailler l'armure d'Odoacre. — Mais il faut convenir que ces ouvriers ont en même temps rendu à beaucoup de gens, et peut-être aux journaux indignés, le service de leur avoir révélé l'existence d'Odoacre.

Au théâtre et dans le'feuilleton, tout languit, tout aspire au repos et à la trêve d'été. Trois théâtres sont fermés : l'Opéra, le Théâtre- Lyrique et le Vaudeville. — Ils rouvriront : l'Opéra, le 1" août; le Théâtre-Lyrique, quand il aura un directeur, et le Vaudeville, le l" septembre. — Un grand événement lyrique sera évidemment, à l'Opéra, la rentrée de madame Stoltz, qui, à vrai dire, n'a pas été remplacée dans le grand emploi. — On a voulu engager madame Cabel, disputée aussi, dit-on, pas» l'Opéra-Comique. — Mais madame Cabel aurait déclaré qu'elle demeurait attachée, par reconnaissance, au théâtre qui a fait sa réputation. — Telle est, du moins, la version des amis de celle artiste. — D'après une autre version, datée de Londres, madame Cabel aurait demandé 80,000 francs pour s'affranchir de la reconnaissance qu'elle doit au Théâlre- Lyrique. On les lui aurait refusés, et on aurait' bien fait; car, quelle que soit la valeur de celte chanteuse, celle valeur, déplacée à l'Opéra, ne représentera jamais en profils ce qu'elle coûterait en sacrifices. — Madame Cabel resterait donc au Théâtre-Lyrique, et on parle même de lui adjoindre madame LIgalde. — C'est très-beau en théorie; — dans la pratique, le plus difficile sera d'abord de faire chanter ces deux artistes et ensuite de les payer. — Heureusement, ce n'est pas notre affaire; — ce n'est même, provisoirement, Taffaire de per-

sonne, puisque le Tliéàlre-Lyrique n"a pas encore de direcleur désigné par le ministre.— Geyie sont cependant pas les candidats qui lui manquent.

Le Vaudeville recrute une troupe dont ia signification ne permet plus de douter de l'intention de M. Boyer de tenter la fortune dans les voies littéraires. — A ce point de vue, la concurrence du Gymnase est formidable, sans doute; mais, puisque le Gymnase refuse bien positivement du monde, le Vaudeville peut bien lui en prendre. — D'ailleurs, de toutes les entreprises, la plus Impossible est de restaurer le flonflon sur la place de la Bourse; il faut donc forcément aviser à autre chose. On cite parmi les engagements que négocie M. Boyer ceux de Lafont et de Brindeau. — On ouvrira par une pièce en trois actes de MM. Scribe et Mélesville.

M. Bowes, le directeur propriétaire des Variétés, est en appel devant la cour impériale pour faire réformer le jugement de première instance qui le constitue responsable de la gestion du théâtre , quel que soit l'administrateur délégué par lui. Il y a des gens qui s'imaginent que M. Bowes est ruiné du coup. — Rassurons-les. — M. Bowes , l'un des propriétaires des mines de New-Castle , en Angleterre, a quelque chose comme cinq cent mille francs de revenu. Le théâtre des Variétés n'est entre ses mains qu'une manie un peu dispendieuse, comme les chevaux ou le jeu pour d'autres, — el même, comme M. Bowes cum»le, vous allez voir qu'il n'est pas si malheureux. — M. Bowes possédait, il y a trois ans, un cheval très-célèbre dans les courses d'Angleterre, sous le nom de Western- Australian. — Cet ingénieux quadrupède a gagné aux courses d'Epsom un million en 1852, — et six cent mille francs en 1833. — Au commencement de cette année, M. Bowes a vendu Australian, moyennant 125,000 francs, en se réservant 15,000 fr. sur chacun des paris gagnés par ce cheval, — et déjà, pour la campagne de 1854, M. Bowes en est à 30,000 fr. de bénéfices. Vous voyez que cet insulaire peut continuer à payer les appointements de M. Charrier, et même à embellir le château de madame Dubarry, à Luciennes, où il a déjà dépensé 400,000 fr.

Reste pour le théâtre des Variétés rinlérêl du théâtre, des auteurs €1 des artistes (remarquez que je ne dis pas l'intérêt de Tari, comme

on le dit trop souvent, l'art n'ayant rien à voir en pareille affaire). — 11 nous paraît que, dans l'intérêt même de ses plaisirs, et pour passer de temps en temps une soirée agréable dans sa loge tendue en satin rose, M. Bowes devait prendre un parti; — le provisoire ne peut que le ruiner (relativement), sans lui procurer de bien vives jouissances. — A sa place, je sais bien ce que je ferais; — mais je lui demande trois cent mille francs pour lui communiquer mon secret.

L'été. — Les touristes. — Une révolution en Espagne. — Ses causes philosophiques. — Le tromblon et le pronunciamenlo. — Les théâtres devant et derrière la toile. — Français.— Les ordres de début.— Fusion de rOpéra-Comique et du Théâtre-Lyrique. — Appréciation de cette combinaison. — Les jeunes et les vieux auteurs. — M. Seveste. — .M. Perrin. — Les chanteurs. — Gymnase : les Cœurs d'or. — iMM. Lafontaine, Geoffroy, Dupuis. — Mademoiselle Teisseire.. — Palais-Royal: la Mort de Pompée. *

23 juillet.

L'été vient de se prononcer enfin avec quelque énergie, et, comme toutes les malles étaient faites depuis deux mois, les touristes n'ont eu qu'à courir au chemin de fer pour se mettre en campagne. La tiéserlion commençait à jeter quelque langueur dans la causerie parisienne, lorsque, fort à propos, il nous arriva d'Espagne une révolution pour charmer la conversation.

Les causes-secondaires et accidentelles du mouvement qui se manifeste en Espagne sont bien connues et elles ne sont pas de notre domaine. Il y a d'autres causes plus générales qui tiennent à la na-

ture des choses el que nous devons signaler aux esprils superficiels.

On a voulu faire dtîs Espagnols un peuple constitutionnel et boutiquier, habile à la harangue, lisant des journaux, écoutant des vaudevilles, construisant des chemins de fer, el appliqué aux prosaïques spéculations de l'industrie. — On y a réussi dans une certaine mesure; mais, comme la nature ne perd jamais ses droits, le peuple espagnol éprouve tous les dix ans le besoin violent de fermer boutique et d'aller se promener dans la montagne un tromblon sur répaule et un chapeau pointu sur la tête. Le tromblon. en Espagne, est la base du caractère national, comme Tognon cru est la base de la cuisine. — Vous aurez beau frotter, le tromblon reparaît toujours à ia surface des mœurs espagnoles comme la tache de sang sur la clef de Barbe-Bleue. Quand un peuple voisin fait aux Espagnols la galanterie de les attaquer, ils sont naturellement enchantés de faire une partie de tromblon avec l'étranger; mais, quand on leur fait la mauvaise farce de les laisser tranquilles, les Espagnols sont bien obligés de flatter leur manie en famille. De là les insurrections el les révolutions.

Les voyageurs ont amplement décrit les cérémonies usitées en Espagne lorsque vient la saison du tromblon. D'abord, on accorde les guitares et on va sous les fenêtres des alcades chanter les délices du promincianiento. — Le pronunciamenlo est une façon d'invitation au tromblon que l'on adresse de ville en ville. Les alcades el les autorités civiles et militaires se montrent généralement trèsempressés à s'associer aux fêles du pronunciamento. Quelques fonctionnaires feignent de résister afin d'ajouter aux chances du tromblon.

Il n'y a pas pour les pronunciamenlos d'époque fixe el périodique. Ces fêtes s'improvisent en raison de certains prétextes qui tiennent à la situation du pays, et les prétextes ne manquent jamais. — On a d'abord les fneros, inépuisable mine de pronunciamentos. Les fueros, c'est la richesse du pays au point de vue du tromblon. C'est ce qu'on peut appeler du pain sur la planche.

Pour ménager les fueros, on s'en prend quand on peut à des prétextes transitoires, — la Consliluliou, — l'embonpoint de la

reine mère, — la laideur du premier ministre, — la jolie tournure du roi de Portugal, — la maladie des cigarettes, etc.

Une fois les pronimciamentos terminés, on brise les guitares, on suspend toute relation de société, de commerce et d'industrie. — Toute la population virile se rend dans la montagne — avec le Iromblon. — Chaque province a des bannières et des devises différentes dont la variété produit un ravissant coup d'œil. — Les uns tiennent pour la reine mère, les autres pour la reine fille, — ceux-ci pour un caporal de leur régiment, — ceux-là pour le roi de Portugal. — - Celte année, quelques fantaisistes ont pris le tromblon pour la république.— Ceci est un vilain jeu qui devrait être défendu, il est permis de s'amuser, mais on ne doit pas s'exterminer. Je crains, d'ailleurs, que, dans les circonstances présentes, la république ne nuise aux finances espagnoles.

Les théâtres ont beaucoup occupé Paris, cette semaine, par devant et par derrière la toile. — On parle de restaurer les ordres de débuts en faveur de la Comédie-Française, et d'insérer dans tous les nouveaux privilèges une servitude qui obligerait les privilégiés à livrer leurs comédiens à la première sommation. — Dans la pratique, il est bien sous-entendu qu'une pareille mesure ne pourra s'appliquer qu'avec certains ménagements pour les intérêts des théâtres purement industriels. — Mais la grande affaire du jour, c'est la réunion du Théâtre-Lyrique à l'Opéra-Comique.

En présence des récriminations dont cette mesure est déjà l'objet, j'éprouve une'cerlaine confusion à avouer que celte combinaison me paraît tout simplement la meilleure possible. — Il est vrai que je ne suis pas de ceux que le monopole scandalise, et que le cumul ne me déplaît pas, du moment qu'il est exercé par un homme d'une intelligence supérieure et éprouvée; — en d'autres termes, j'aimerais mieux voir trois ou quatre théâtres de Paris entre les mains d'un homme capable, que chacun de ces théâtres entre les mains d'un imbécile.

Il semble, à entendre certaines gens, que les théâtres aient été inventés pour une classe spéciale, celle qui monte par l'escalier des artistes. — C'est une erreur. — Les théâtres sont faits avant tout pour le public, et, en ce qui concerne la musique, je ne vois rien de

mieux que de pouvoir transporter, un beau jour, VÉtoile du yord, par exemple, sur le boulevard du Temple, tandis que le Bijou perdu viendrait faire ses prouesses de vocalises sur le boulevard des Italiens.

Mais les jf ««es auteurs et les jeunes compositeurs, que vonl-ils devenir?

On n'imagine pas combien de sottises se débitent à l'endroit des jeunes auteurs et des jeunes compositeurs.

Combien de fois faudra-t-il le répéter? Il n'y a. ni jeunes ni vieux auteurs; — il y a des auteurs qui ont du talent et des auteurs qui ,n'en ont pas.

Il y a de vieux auteurs comme MM. Scribe et Auber, à qui chaque printemps apporte une nouvelle moisson dans leur cerveau, fertilisé par cette inspiration qui est le secret de Dieu. Il y a de jeunes auteurs qui, n'étant auteurs que par rambilion de l'être, suivent les maîtres à la trace, cherchant l'empreinte de leurs pas, dérobant à chacun un épi dans l'espoir de s'en faire une couronne, — couronne de fleurs, dans leurs rêves, — couronne d'épines au réveil.

Restreignons la question à la mesure qui l'a soulevée. En composition musicale, deux noms sont sortis de la foule depuis cinq ou six ans, M. Massé et M. Dupralo, né d'hier; — qui les a reçus? — L'Opéra-Comique. — Maintenant, qu'a produit le Théâtre-Lyrique, ce théâtre créé spécialement pour les révélations?

Je ne veux pas troubler la tombe fraîche de M. Seveste, un mort d'hier qui n'a pas encore pris sa posture pour réternilé ; mais je ne puis lui dissimuler qu'on a singulièrement abusé à son profit des licences laudatives de l'oraison funèbre. — Tant que M. Seveste a vécu, j'entendais sur tous les tons la complainte que vous connaissez : « Il ne joue que les vieux ; son théâtre est le théâtre de M. Adam, etc. »

M. Seveste mort, il semblerait qu'il laisse derrière lui une pépinière de Rossinis. Il n'en est rien. M. Seveste a fait strictement ce qu'il devait faire dans l'intérêt bien combiné de sa fortune et de son devoir.

Dans l'intérêt de sa fortune, il a recherché les noms déjà consacrés par le succès; — pour satisfaire aux exigences de son privilège, il a

iaii exécuter, à l'heure du potage, par deux ou (rois chanteurs des Champs-Elysées, avec accompagnement de clarinettes, quelques jeunes compositeurs dont le nom m'a été révélé sur la lomhe de M. Seveste. — Décomposez les affiches de M. Seveste, et vous verrez, sur trois cent soixante-cinq jours, combien de représentations reviennent aux jeunes compositeurs et combien aux anciens.

Maintenant, le Théâtre-Lyrique est toujours sur le boulevard du Temple, à sa place; — M. Perrin ne va pas l'amortir, il va au contraire l'exploiter; — à défaut de 3ï. Auber, qui ne travaille plus, de M. Halévy, qui travaille lentement et qui, d'ailleurs, sera absorbé par sa pièce de TOpéra-Comique, il faudra bien à M. Perrin des compositeurs; or, il y a ceci de remarquable qu'en présence de sa double responsabilité, M. Perrin est le seul directeur qui, au Tliéâire-Lyrique, ail intérêt à découvrir des vocations et des acteurs nouveaux. — Tout autre que lui dirigeant ce théâtre serait traître à sa propre fortune s'il ne cherchait à y attirer les vieux compositeurs. — Seul, M. Perrin est forcément amené à réserver les grands noms pour l'Opéra-Comique, en ouvrant sa seconde scène aux débutants.

Je me doute bien qu'en dehors des auteurs il y a encore les chanteurs qui doivent s'efîrayer de voir les deux théâtres lyriques dans les mains du même diç^cteur. Cette fusion ne permettra plus aux artistes de faire chanter le directeur au lieu de chanter eux-mêmes. — Ici, je me borne à exprimer un vœu, c'est que M. Perrin puisse élever et maintenir à un chiffre honorable la moyenne des appointements. — Quant aux artistes qui gagnent quarante mille francs par an et veulent gagner le double, j'avoue que je suis peu ému de leur déconvenue; — d'ailleurs, il leur reste l'étranger, qui est généreux.

Au Gymnase , MM. Laya et Prémaray nous ont donné les Cœurs d'ur. A rencontre de la fameuse pièce du Vaudeville, les cœurs d'or sont ici des cœurs de femmes. — Les cœurs de marbre sont des cœurs d'hommes. Dans la donnée de M. Barrière, une courtisane, une fille du hasard, passe de toute la vitesse de son coupé sur le corps de son amant. — Marco déserte les amours

chaslcs et sincères pour un peu d'or, un peu de dentelles et quelques diamants.

Honte à Marco, n'estrce pas?— Attendez; voici des hommes bien nés et bien élevés qui répudient la fol de leur jeunesse, qui immolent la femme qui leur a donné sa vie, au devoir, — à l'opinion. — à la considération du monde, — à leur position sociale. — Les mots sont plus pompeux, les prétextes plus avouables et surtout bien mieux acceptés par la société ; — mais, devant la conscience et devant Dieu, le crime n'esl-il pas le même?

Telle est l'idée philosophique que les deux, peut-être les trois auteurs, ont dégagée de leur scénario. — Sans doute, les éléments qu'ils ont rais en œuvre ne sont pas inédits. On y retrouve des aspects de Une Chaîne, de Diane de Lys, de Qu'en dira le monde ? Mais la pièce est traitée très-littérairement quoiqu'un peu écourtée à certains endroits qui comporteraient des développements; elle est, d'ailleurs, très-spirituelle dans les détails et elle a obtenu un véritable succès d'émotion, surtout parmi les personnes du sexe vengé.

M. Lafonlaine a mis au service de la pièce les qualités un peu étranges qu'on lui connaît: une distinction qui n'est pas due uniquement au tailleur, une certaine ampleur dans la simplicité, et je ne sais quoi de profond et d'acre qui donne un accent particulier à sa composition ; — aux prises avec un rôle qui devient dur et implacable, je lui sais gré d'avoir compris qu'il portail Vidée de la pièce, de n'avoir cherché aucune atténuation, à l'imitation de cet acteur dont parlait un journal de théâtres, « qui, à force de talent, avait su rendre intéressant un personnage que l'auteur avait voulu rendre odieux. »

M. Geoffroy a donné, à mon sens, la physionomie un peu vulgaire d'un commis marchand à un peintre qui n'est pas un rapin; il a joué, du reste, le rôle avec celte habileté irréprochable qui, malheureusement, devient un procédé; — je n'oublie pas que M. Geoffroy s'est montré une fois en sa vie un artiste tout à fait supérieur dans Mercadet. — C'est que Balzac, en taillant la ligure de son agioteur en pleine comédie humaine, ne s'était pas préoccupé de tel ou tel interprète; — l'artiste à son tour, aux prises avec celte phy-

sionomie si complexe et si originale, a dû s'écarler de ses pratiques ordinaires, dépouiller sa nature propre, se décomposer, pour ainsi dire, dans le moiile que lui présentait le grand écrivain pour en sortir transfiguré. — Mais un artiste ne renconire pas tous les jours une pareille fortune. — La plupart des auteurs qui écrivent en vue d'un acteur ont soin de distribuer dans son rôle certains effets correspondant à certains lies de sa nature ; — tout est prévu et calculé, les évolutions de son corps, comme les intentions de sa voix; — il en résulte pour l'acteur un succès facile, mais aussi un succès perfide, car il ne s'aperçoit pas qu'on l'use en reproduisant devant le public une figure déjà tirée à plusieurs centaines d'exemplaires. — C'est par ce procédé qu'on a tué Bouffé et qu'on en tuera bien d'autri'S, si on n'y prend garde.

M. Dupuis a un rôle très-court ; mais, au Gymnase, on ne compte pas les lignes, on les pèse; deux ou trois scènes importantes, d'ailleurs, parce qu'elles entraînent à des péripéties, ont suffi à M. Lupuls pour composer une physionomie chevaleresque qui sauve un peu l'honneur du sexe masculin dans celte terrible pièce.

Mademoiselle Tesseire est une comédienne qui a eu bien de la peine à se décider à jouer la comédie : au Vaudeville, elle trouvait les maillots trop clairs; au Palais-Rojal, il lui a paru que le dialogue manquait de feuilles de vigne; on se rappelle les procès et l'inlervenlion de M. Veuillot prenant parti pour cette vierge chrétienne aux prises avec les tendances couleur de chair de M. Thibeaudeau.

rt'après ces antécédents, je me figurais voir une actrice sortant du couvent des Oiseaux, rougissant à une déclaration d'amour et refusant d'achever la pièce au premier baiser. C'est, tout au contraire, une gaillarde qui galope en chaulant sa chanson dans les sentiers de mademoiselle Déjazet. Elle a très-bien réussi, celte demoiselle Tesseire; mais je crains que ses qualités non moins que ses défauts ne puissent s'acclimater au Gymnase.

Il me reste à vous parler de la Mort de Pompée, au Palais-Royal, A ma place, un critique du grand formai ne manquerait pas de vous raconter à cette occasion uiie forte partie de l'histoire romaine. Rassurez vous, — et même, tenez, je veux fairt une galanterie aux au-

CHRONIQUES PAKISIENNES. 71

leurs et à Tadminislralion el je ne vous raconterai même pas la pièce du Palais-Royal.

Le feuilleton et la chaleur. — Un grand projet échoué. — Les journaux de province. — Les jolis mois de la semaine. — Costumes d"été. — L'enlèvement des Sabines. — Le Parisien du dimanche. — .Mœurs des Romains. — .Mœurs des Sabines. — Le chant du départ. — Les Pyrénées. — Le Rhin. — La mer. — Égards et prévenances. — Deux fléaux de moins. — Le choléra. — Une centenaire. — La disette. — Les blés. — Théâtres. — L'été d'autrefois et l'été d'aujourd'hui. — Le musée des curiosités littéraires.

30 juillet.

Je manque peul-èlre une occasion unique de m'immorlaliser par un Irait de génie. — J'élais tenté de fonder aujourd'hui le feuilleton qui ne paraît pas, vu la grande chaleur. — J'ai tant admiré autrefois le.Jûurnal des Beaux- A ris, journal paraissant de temps, en temps ! le journal ne parut qu'une fois. — ce fui pour annoncer qu'il ne paraîtrait pas.

Dans le fond des naïves provinces, le journal n'est pas une institution permanente et implacable comme l'établissement des pompes funèltres; on laisse respirer l'abonné, qui, de son côté, admet ircsvolonliers des considérations dans le goût de celles-ci :

«' Vu la maladie de notre imprimeur, le journal ne paraîtra pas celle semaine. ^)

« Notre rédacteur en chef ayant perdu une petite fille qu'il adorait, nous avons suspendu notre publication pour quelques jours, etc. »

Voilà des raisons el des meilleures; —je n'élais pas embarrassé pour en trouver d'aussi valables. Mais le cœur me manque au mo-

menl d'accomplir un des plus vastes desseins qu'ait enfantés le cerveau d'un journaliste, et, au lieu de ce feuilleton si original et si spirituel, le feuilleton qui ne paraît pas , je vous donne le feuilleton hebdomadaire chauffé à 33 degrés à l'ombre.

Donc, je feuilletonisepar préjugé, par habitude, par lâcheté, mais je n'ai absolument rien à vous dire.

Les seuls mots spirituels de la semaine sont ceux-ci :

« Quelle clialeur !

— Je cuis, dans mon jus!

— Dormez- vous avec votre chemise?

— Voulez -vous un billet de faveur pour aller voir Schamijl?

— Si j'avais une douzaine de mille livres de rentes, j'irais vivre à la campagne; mais je n'ai pas le sou.

— Quel temps absurde ! je préfère Thiver, — sauf le froid, que je déteste. »

Voilà à peu près les choses galantes que les Parisiens se récitent les uns aux autres sous les costumes les plus variés et quelquefois les plus insuffisants ; et, à ce propos, j'ai fait une observation : le Parisien de tous les jours, quelle que soit la chaleur, porte son habit sur son dos et son chapeau sur la tête : le Parisien du dimahche porte son habit sous son bras et son chapeau au bout tie sa canne. — Il paraît que rien ne rafraîchit comme un chapeau au bout d'une canne.

Je n'ai pas besoin de vous dire que les écoles de natation ont donné toute la semaine, en façon de tableaux vivants, des représentations de l'enlèvement des Sabines,— moins les Sabines, le casque, le javeiol et le bouclier. — Ces accessoires tiennent trop chaud , — surtout les Sabines. — Quelques jeunes Romains essayent de maintenir une mode qui consiste à s'attacher des vessies sous 1^ aisselles. — D'autres remplacent le casque par un serre-tête de toile cirée. Ces ornements sont généralement réprouvés par l'école de David. Ils ont, d'ailleurs, l'inconvénient de n'être pas inodores.

Les Sabines, toujours originales, procèdent autrement.— L'hiver,

pour aller au bal, elles découvrent leurs épaules jusqu'à la ceinture.

*L'élé, pour aller à l'eau, elles s'enferment hermétiquement dans un

sac de laine.— Il est vrai qu'au bain les Sabines ne pourraient montrer

leurs épaules qu'à des Sabines, — et que, n'ayanlaucune chance d'être enlevées, elles sont naturellement plus accessibles au sentiment de Tauslère pudeur.

Paris est arrivé à son heure critique. '— De tous les points de l'horizon, la réclame appelle le Parisien. — Les Pyrénées vantent leur tremblement de terre. — Le Pihin fait sonner l'or de ses banques. — La mer — une mer revue et corrigée — convie les partisans aux émotions d'un iiaufrage dans un ver d'eau salée. — Les bateaux du Rhône, pour soutenir la concurrence du chemin de fer, promènent aux voyageurs des prévenances et des égards inusités. S"il s'agit des bateaux sur ksquels j"ai navigué, il y a sept op huit ans, je puis aiïîrmer que les égards et les prévenances inventés pour cette année n'existaient pas en ce temps-là, même à l'état de projet. J'ai souvenance d'avoir mangé, sur V Aigle, un bifteck qui manquait d'égards et un artichaut étranger à tout sentiment de prévenances. — Comme tout se perfectionne!

Le beau temps a détourné de nous deux fléaux : d'abord le choléra, qui est arrivé ici à des proportions ridicules pour un fléau qui a la prétention d"être l'épouvante des populations. — Tout ce que peut faire à Paris maintenant ce monstre poussif et éreinlé, c'est d'emporter deux ou trois poitrinaires sans défense; — si bien que la mort, abandonnée parce vaillant auxiliaire, retourne sur ses pas et fauche dos existences qu'elle semblait avoir oubliées. Une femme d'un très-grand nom, qui avait ajouté à tous les honneurs de sa vie ce respect particulier que les générations nouvelles portent aux représentants des vieux âges, est morte cette semaine. — Je dis qu'elle est morte, parce que j'écris pour des Français, les plus positifs de tous les êtres. — En Allemagne ou en Ecosse, on dirait que madame de Saint-Aulaire, le jour où elle accomplissait sa centième année, a assemblé au château d'Étiolés les enfants de sa sixième génération; puis qu'après les avoir bénis, elle s'est rendue dans la salle des ancêtres, et a disparu. — Cette forme légendaire conviendrait admirablement à cette vie et à cette mort d'une femme qui, née le 2o juillet 17^, a quitté le monde le 25 juillet 1854. — Madame de Saint-Aulaire, par sa naissance et ses alliances, touchait à toutes les illustrations de deux siècles. Elle était la fille de la Chalo-

lais, et la mère de M. le marquis de Saint-Aulaire, ambassadciir el académicien.

La chaleur a aussi transformé en une abondance certaine une disette probable.— Les blés relèvent, sous l'influence du soleil, leurs têtes chargées d'épis.

Je ne vous parle pas des théâtres, on a chaud rien que d'y penser! — Leur situation est telle, que, l'un de ces jours derniers, il a été constaté une recette de trente francs dans un théâtre qui occupe un rang honorable. — Vous voyez que le Vaudeville, qui est fermé, n'est pas le plus malavisé.

Il faut bien dire que la permanence obligatoire des théâtres est pour eux une cause de ruine inévitable. Comprenez-vous cette obligation imposée à un directeur par son privilège de tenir la salle ouverte pour douze claqueurs qui lisent des romans de Paul de Kock. — Pourquoi le théâtre ne serait-il pas, à cet égard, une industrie libre comme une autre?

Il faudra bien qu'on y vienne tôt ou tard; car la transformation produite par les chemins de fer aggrave tous les jours le mal. — Il y a trente ans, l'été était pour les théâtres une saisoft comme une autre; — il commandait un peu plus d'efforts, mais le succès d'été se remportait aussi facilement que le succès d'hiver; — la liste serait longue des pièces qui ont bravé victorieusement le thermomètre à cette époque. — Le théâtre de la Porte-Saint -Martin semblait en avoir la spécialité : Mandrin, le Joueur, presque tous les ballets de Mazurier, Marino Faliero, ont été représentés de juin à aoiit, devant des recettes moyennes de 3,000 fr. — Le Gymnase, en ce temps-là, ne faisait guère la dilTérence de l'été à l'hiver; un acteur exceptionnel, Perlet par exemple, une pièce un peu excentrique, Avant, Pendant et Après, amenaient la foule en août comme en novembre. — En remojitaiit un peu plus haut, on se rappelle la vogue soutenue des Variétés, où un petit acte joué par Potier, Tiercelin, Bosquier- Gavaudan, mesdames Cuisol et Aldcgonde, emplissait la salle en toute saison.

Que les temps sont changes! comme dit Racine; — le goût des excursions favorisé par la vapeur, Tavénement de la petite bourgeoisie â la petite propriété suburbaine dépeuplent Paris, l'été,, à

l'heure où les lliéàlres ouvrent leurs salles chaudes et fétides ; — il n'y a plus de possible en celte saison qu'un théâtre à bon marché, exclusivement consacré à ce pauvre peuple des faubourgs qui, après sa laborieuse journée, trouve encore sa plus grande récréation au spectacle.

Dans le principe, on avait rêvé des compensations que l'expérience n'a pas réalisées; — on avait compté que la province et l'étranger fourniraient aux théâtres des spectateurs en plus grand nombre que les chemins de fer n'en emporteraient. — Illusion!!!

— Les étrangers qui s'arrêtent à Paris pendant Tété visitent à titre de curiosité un grand théâtre, comme l'Opéra, — et puis c'est tout;

— ils se mettent bien vile au pas delà vie parisienne, prennent la file des voilures, vont au bois et à Tortoni. — Qu'iraient-ils faire dans ces théâlres où les acteurs, jouant devant les banquettes des pièces apoplectiques, deviennent eux-mêmes fous de chaleur?

J'ai proposé il y a quelques semaines de fonder un musée de curiosités critiques et liltéraires. — J'enrichis aujourd'hui ce précieux dépôt d'un exemplaire de la Bourgogne, du 22 juillet, journal imprimé à Dijon, où tous les amateurs pourront lire l'annonce suivante :

« On a laissé dans les bureaux de la Bourgogne un parapluie rouge. — Il sera rendue la personne qui pourra en indiquer la couleur. »

Une semaine vide. — Les débarcadères de chemins de fer. — La scène des adieux. — Influence des émigrations. — Molifs de partir. — Raisons de rester. — Le petit monde doublant le grand. — Les sédentaires. — La chronique en Egypte. — Abbas et Saïd-Pacha. — Fantaisies orientales.

— Une exécution capitale de main de maître. — Correspondance amoureuse entre deux directeurs. — Ambigu : Suzayvie — Les acteurs.

— .M. Chilly. — Gaieté : le Sanglier des Ardennes.— Porte-Saint-Marlin.

— Une raacbine infernale réduite à sa plus simple expression.

6 août.

Le proverbe dit que les plus courtes folies sont les meilleures : je vous souhaite de pouvoir en dire autant des chroniques. Jamais je ne vis dans ce Paris une semaine plus inutile et plus endormie. Toute la vie semble s'être réfugiée aux embarcadères des chemins de fer. Là, au milieu des malles et des étuis à chapeau, on assiste à des scènes de séparation, dans lesquelles transpirent des confidences qui nous livrent, si on le veut bien, le secret de tous les ménages, quoique la liaison des idées soit difficile à suivre.

« Allons, adieu, mon ami, dit la femme. — Écris-moi. — As-tu tes chaussons de lisière? — Deux mois sans te voir! Comment ferai-je? — Ménage bien ton habit noir. — Surtout préviens-moi de ton retour, tu sais que je n'aime pas l'émotion des surprises. »

Quand c'est la femme qui part, ces épanchements sont abrégés par une préoccupation constante de la voyageuse, qui se demande à ellemême et qui demande à son mari, à son frère et à l'univers entier, si, pour aller passer doiîze jours à Étrelat, cVsl. assez de vingt robes

et (le six chapeaux. Vénus sortant de la mer était beaucoup plus simplement mise que les naïades contemporaines.

La conclusion déplorable de tout ceci, c'est que, bien décidément, on part et que nous entrons dans celte phase où il n'y a plus, à Paris, que des portiers et des gens de lettres.

On a essayé de railler cette prétention de trente mille individus oisifs et inutiles d'emporter la patrie à la semelle de leurs* souliers; et, en effet, au premier aspect, il peut paraître grotesque que le mouvement d'une ville comme Paris s'arrête, parce que les habitués de l'Opéra, ces messieurs du Club et quelques merveilleuses du grand monde du faubourg Saint-Germain et du petit monde de la rue Bréda, auront passé la barrière.

Eh bien, si humiliante que soit la chose pour le million de Français que ces gens-là laissent derrière eux, cette vérité n'en est pas moins incontestable. Je ne veux pas rechercher les causes, cela me conduirait tout simplement à la recherche même de notre organisation sociale; je m'attache tout simplement aux résultats et aux révélations des parties intéressées. Il y a, à Paris, vingt ou trente mille boutiquiers qui tiennent le luxe en gros et en détail, bijoutiers, marchands de meubles et de curiosités; interrogez ces gens-là, ils vous diront : « Il n'y a rien à faire en ce moment i il n'y a pliis^ personne à Paris. »

Ayez à vendre une collection de tableaux, une bibliothèque rare ou des meubles précieux, le commissaire-priseur fait une moue décourageante et ajoute : « Vous ne tirerez rien de ceci : // ??'// a personne à Paris. »

Couturières, marchandes de modes, tout le monde vous tiendra le même langage, et, en dépit de votre orgueil blessé, vous serez bien obligé de reconnaître que les influences sociales se pèsent et ne se comptent pas.

Donc, nous restons, à Paris, un million de parasites inutiles aux autres et à nous-mêmes. On croit que ce qu'il y aurait de mieux à faire, pour un chroniqueur parisien, ce serait de monter en croupe sur une locomotive et de suivre à la trace les émigrants, tantôt sur les galets de la côte de Normandie, tantôt sur les tapis verts du Rhin . — Mais, là encore, autre inconvénient : de votre observatoire de si\

pieds carrés, vous voyez le monde à travers le trou d'une aiguille, an lieu de rem!)rasser dans son ensemble, et vous en êtes réduit à apprendre à l'Europe que madame A... a pris hier son premier bain de mer, à Dieppe, et que M. B..., homme de lettres, poursuivi par une chance infernale, a perdu quatre francs à la roulette.

Tout bien considéré, Paris est encore provisoirement le théâtre le plus propice, sinon à l'observation des mœurs élégantes, du moins aux observations philosophiques. — D'abord, il n'est pas sans intérêt de voir, dans les grands théâtres, les premières loges occupées par des femmes de chambre parées des robes et des gants de leurs maîtresses absentes. — A Tortoni, la société d'hiver est remplacée par la société d'été, qui demande de la bière et des demi-glaces sans donner au garçon. Il faut voir les mépris superbes de ces mercenaires pour ce petit monde de calicots en goguette, qui essayent de jouer les premiers rôles de la vie parisienne, en l'absence des chefs d'emploi. — C'est à ce point que, hier, dans un restaurant de premier ordre, je demandais des nouvelles d'un garçon admirablement frisé, connu par ses attentions pour le monde aristocratique et son dédain pour le reste de l'humanité; il me fut répondu : « Félix est à la campagne, chez lui, à Nanterre. Il ne travaille que l'hiver, le tronc d'été ne vaut pas le mal qu'on se donne. »

Encore une classe qui émigré!

Dans cette situation, il faut rendre hommage à une petite secte de dissidents qui ne quittent jamais Paris. — Ce sont des raffinés dont M. Véron peut passer pour le type, qui, ayant reconnu l'abus des logis et des biftecks de la province, s'en tiennent obstinément à la cuisine du café de Paris. On les rencontre un peu isolés, un peu ennuyés, mais fermes dans leur religion sédentaire et se composant un bonheur de tous les ennuis qu'ils s'épargnent, depuis le passeport jusqu'au dîner de table d'hôte.

Le monde politique et voyageur a trouvé néanmoins cette semaine un sujet de causerie, devinez où? — En Egypte. Faute de mieux, on a donné quelque attention à la mort du vice-roi Abbas-Pacha et ù son successeur. C'est que, d'abord, la mort d'Abbas-Pacha est entourée de certaines circonstances mystérieuses qui allument l'imagination. La disparition de deux mameluks qui veillaient sur lui et

la joie indécente que les populations ont fait éclater à la nouvelle de sa mort donnent prétexte à bien des interprétations.

C'est qu'en outre Abbas-Paclia, par ses mœurs et ses excentricités, était bien digne d'occuper les chroniques secrètes. On sait que toute la politique d'Abbas fut une réaction perpétuelle contre Tœuvre de son aïeul Mébémet-Ali. Ce qu'on n'a pas dit, c'est que, poursuivi par des passions insatiables, Abbas avait dépassé dans ses déportements tout ce qu'on raconte des satrapes d'Asie. Abbas n'avait voulu habiter ni le Caire ni Alexandrie; il s'était fait construire en plein désert un palais où un canal apportait l'eau du Nil. Son isolement commençait à l'ennuyer, et, dans les derniers temps de sa vie, il avait donné l'ordre aux grands du royaume de construire des habitations autour de ce palais. Abbas avait là des sérails de femmes avec toutes les additions que comportent les goûts orientaux. Ses lévriers étaient des grands seigneurs, et, quand le lévrier favori allait aux bains publics, avec son collier de diamants estimé deux cent mille francs, il était interdit à tout baigneur de l'espèce humaine de s'y présenter. Les tourterelles du prince avaient également au cou plus de diamants que n'en possédait mademoiselle Georges dans ces fameuses représentations où elle paraissait avec tous ses diamants.

Le successeur d'Abbas, Saïd-Pacha, semble l'antidote de ce prince. C'est un Oriental occidentalisé, élevé par un Français, parlant le français aussi bien que vous, et mieux que moi, jouant le whist avec passion, et ayant éclairé au gaz son palais d'Alexandrie.

Il ne faudrait pas croire néanmoins que celte forte inclination vers la civilisation de l'Occident a tout à fait éteint chez Saïd-Pacha les instincts particifliers aux races orientales. Un seul trait de sa vie donnera une idée de ce qui lui en reste.

Tout récemment, on décapitait trois malfaiteurs en place publique, à Alexandrie ou au Caire, — je ne sais au juste ; — Saïd assistait en amateur à cette exécution, et on sait qu'en Orient la décollation est un art. Très-mécontent de la façon dont l'opération avait été faite sur le premier condamné, Saïd allonge à l'exécuteur un de ces coups de pied qu'Odry donnait si bien à son paillasse, saisit le glaive et, de sa propre main, exécute les deux autres patients, confus de tant d'honneur.

Voulez-vous une idée de la correspondance amoureuse de MM. les directeurs de Paris? En voici un échantillon :

Il y a quelques jours, M. Roqueplan, de l'Opéra, écrit à M. Perrin, de l'Opéra-Comique :

« Envoyez-moi une loge; — je ne vous en voudrai pas. »

Prompt à la riposte, M. Perrin réplique :

« Au lieu d'une loge, en voici deux; ne m'en veuillez pas davantage. »

On ne peut néanmoins se dissimuler que le procédé de M. Perrin ne soit un peu vif. — Deux loges pour un seul homme, en ce temps-ci, c'est une plaisanterie qui ne peut s'excuser qu'en raison d'une longue familiarité.

Moi qui vous parle, j'ai reçu une loge de M. Desnoyers, le directeur de l'Ambigu, pour voir Suzanne, un drame en six actes, et je ne lui en veux pas; — bien mieux, je lui en sais gré; car M. Desnoyers avait eu l'attention de commander pour ce jour-là une pluie rafraîchissante et sa pièce est intéressante comme en hiver. — Cette pièce, c'est encore Misanthropie et Repentir, un drame que Ton refait tous les cinq ans et qu'on refera éternellement, parce qu'il porte dans ses flancs un des aspects les plus vrais et les plus douloureux de notre vie sociale. — Vous savez celle histoire : après les belles amours frémissantes au clair de la lune, vient le mariage, et, avec le mariage, cette déception, cette poursuite de l'idéal qui ouvrent la porte à l'adultère. — Mais ici, autre déception pour la femme. — Vidéal est une canaille, et bientôt la pauvre femme s'en va par tous les chemins de la vie, traînant le boulet du remords, ne trouvant même plus sous sa main, dans cette nouvelle désillusion, la famille, l'estime du monde, les caresses de ses enfants. — Il ne faul pas moins desixaclesd'expiationàune pareille faute. Voilà l'histoire de Suzanne. — Il y a de grandes qualités dans ce drame : il ne crie pas, il ne déclame pas, il est rapide et court au dénoûment à Jravers des péripéties émouvantes. — Il est, de plus, honorablemenl joué, quoique j'aie rencontré parfois une exécution supérieure à l'Ambigu. Chilly est un acteur précieux dans les rôles épisodiques; il en a toutes les souplesses et toutes les ruses; mais il ne pouvait trouver dans sa nature, un peu grêle, la gravité biblique qui con-

viendrait à celle figure de l'époux trahi et du père abandonné. — En d'autres termes, Cliiliy eslun acteur maigre, et la majesté de l'embonpoint sied bien au malheur. — C'est là, du reste, un rôle terrible et écrasant par ses traditions.— Talma l'a joué et Frederick le jouait, il y a quelques années, dans la Mère et la Fille, on sait avec quelle autorité et quelle puissance.

La Gaielé a donné le Sanglier des Ardennes; mais je n'ai pas encore chassé cette grosse bêle.

On parle tout bas, depuis quelques semaines, d'une machine infernale découverte sur le théâtre de la Porle-Saint-Marlin. Le moment est venu d'en parler à haute et intelligible voix. Donc, il s'agit de fusils que des figurants devaient tirer dans le drame de Schamyl et qui se sont trouvés chargés à balles. Le premier jour, les balles étaient grosses comme des boulets de canon et les commentaires énormes. Les figurants avaient conspiré de massacrer M. Mélingue pour jouer le rôle de Schamyl, chacun son tour, il faut dire, à titre de circonstance atténuante, qu'un figurant a, dans le cours de sa carrière, si peu d'occasions déjouer Schamyl, qu'on doit pardonner beaucoup à celle ambition, généreuse dans son principe, mais violente dans les moyens. Peu à peu, cependant, les boulets de canon diminuèrent de volume et arrivèrent bientôt à la dimension de simples chevrotines. Enfin, aujourd'hui, les chevrotines ne sont plus que du menu plomb à rincer les bouteilles. Vous voyez que l'aventure perd de ses proportions fantastiques, et qu'on peut en causer librement. Au bout de toute enquête , on n'a plus à accuser que le zèle d'un employé subalterne qui aura voulu rincer les fusils de l'adminislralion. Il en est presque toujours de ces histoires comme du monstre en baudruche que l'on voyait à l'Ambigu, dans les contes de la Mère l'Oie. Au premier aspect, le monstre est effrayant; mais le prince Charmanl finit par en faire une eocolle qu'il met dans son portefeuille.

Paroxysme de rémigration. — Le Rhin. — La mer. — Munich. — Le Ihéàtre allemand. — Un drame à Hombourg. — Amphion. — Aix en Savoie. — Le casino. — La société. — Le jeu. — Le lion de la roulette. — L'établissement thermal. — Inauguration des travaux du chemin de fer de Savoie. — Le railway et le passage des Alpes. — Un malentendu. — IVouvelles de l'univers et du boulevard des Italiens. — Les clicmins de ler et la statistique. — Retour aux coucous. — Les théâtres et la chaleur. — Conflit à propos d'odeurs.

11 août.

Paris continue à présenter le spectacle désolant et désolé d une famille dispersée. — L'étiiigrallon est arrivée à son paroxysme; — vous rencontrez un ami, le soir, à minuit; le lendemain, vous ap^srenez qu'il est au Rhin, à la mer, à 3Iunich; — car Munich, sous prétexte d'une exposition de produits de Tindustrie allemande, a eu l'honneur de recevoir des ambassadeurs littéraires de Paris. — Des produits de l'industrie, ces messieurs ne disent rien; — en revanche, ils parlent longuement du théâtre allemand, qui, à ce qu'il paraît, a rassemblé tous ses poètes et tous ses comédiens illustres, celte année, dans la capitale de la Bavière. M. Théophile Gautier, M. Paul de Saint- Victor, et quelques autres, ont vu représenter du Gœthe et du Schiller; — c'est de la chance : j'ai fait, mol, trois saisons sur les bords du Rhin sans voir autre chose que Mademoiselle delaSeiglière, Bataille de Dames et autres productions françaises traduites en allemand ; — il est vrai que, par compensation, j'ai vu l'année dernière, à Hombourg, un drame fort curieux intitulé • la Nuit du meurtre ou rilôtcl Sébasliani; — tous les personnages de

la célèbre tragédie de 1847 y figuraient, depuis M. de Praslin jusqu'à mademoiselle de Luzy; — aucun détail n'avait été omis et je vous laisse à penser s'il y avait de quoi rire.

Donc, en ce moment, on s'appelle d'un bout à l'autre de Phorizon :

« Siraudin, où es-tu ?

— A Araphion.

— Qu'est-ce que cela, Amphion ?

— Ampliion, c'est un casino créé de cette année, sur le lac de Genève, et olîrant aux touristes les mêmes amusements que Hombourg et Baden-Baden. »

Amusements eii un euphémisme de la réclame qui, en style de banque, signifie roulette, trente-el-quarante et tout ce qui s'ensuit.

« Eh bien, Siraudin, mon ami, dis-moi les merveilles de ton casino.

— Impossible, mon cher; — j'étudie iine marclie; — je viens de découvrir une martingale; — je suis en train de faire sauter la banque. »

Heureusement que, d'Aix en Savoie, il me vient un peu plus de détails.

Lu saison est brillante cette année à Aix ; — les émigrations marseillaise et génoise ont ajouté des contingents nombreux au fiot annuel des touristes.

Tout le monde paraît fort heureux dans cet Éden alpestre; — on joue ; — on gagne ; — on perd ; — la litiéralure, aux prises avec la roulette, a eu de grands succès, compensés par de grands revers. — Mais le lion du jeu, cette année, c'est un restaurateur d'Aix, orné d'une barbe phénoménale, qui, un jour d'inspiration, a quitté ses fourneaux allumés pour venir tenter le diable accroupi dans le cylindre de la roulette: — le fricoteur a gagné le premier jour deux ou trois mille francs, autant le lendemain ; si bien, qu'aux reproches des consommateurs qui se plaignaient de rencontrer des cartes piquées dans la friture, cet enfant gâté de la fortune a fini par répliquer qu'il désertait définitivement les casseroles pour le tapis vert. On disait, au départ de notre courrier, que Tex-restauralcur gagnait une

soixantaine de mille francs. — Le difficile n'est pas de les gagner, mais de les garder; —car, comme dit M. Blanc, de Hombourg, les banques ne craignent que les joueurs qui meurent ; — l'argent gagné partons les autres n'est qu'un dépôt entre leurs mains; — tôt ou lard 11 doit revenir, avec usure, sous le râteau.

On sait que la banque d'Aix est tenue par M. Bias, le fils de Fanny Bias, cette danseuse de l'Opéra dont la mort prématurée excita de vifs regrets, vers le milieu de la Restauration.

Le casino d'Aix s'applique à réunir toutes les séductions des établissements concurrents. — Le régiment des chevau- légers de Montferraty envoie tous les jours son excellente musique. — Mais, à Aix, la partie thermale n'est pas une fiction comme en d'autres endroits; — aussi songe-t-on à l'améliorer. M. Bias a appelé, dans cette vue, M. François, ingénieur en chef des établissements thermaux de France, tandis que M. Pellegrini, un architecte du pays, serait chargé de reconstruire les bains sur des plans plus larges. — Il est question d'établir une vaste piscine à eau courante, ce qui n'a rien d'extravagant puisque, même dans les conditions actuelles, c'est-à-dire avec les pertes et les infiltrations auxquelles on se propose d'obvier, la source sulfureuse produit encore mille litres d'eau à la minute. Voilà, j'espère, une fameuse nouvelle pour les maladies de peau. Quant à la maladie du double zéro, je n'y vois pi»s de remède.

Lundi, il y a eu une fête solennelle pour l'inauguration des travaux du chemin de fer de la Savoie, qui, reUé à celui de Lyon à Genève, permettra d'entrer en Italie par Turin, le lendemain du départ de Paris.

L'opération emblématique de cette inauguration consistait à faire sauter un rocher sur les bords du charmant lac du Bourgct. — La mine chargée, c'est lady Villiers, fille de Robert Peel, qui y a bravement mis le feu. — Honneur à notre alliée, — et puissent ses compatriotes opérer avec le même succès à Sébastopol et à Cronsladl!

A propos de ce chemin de fer, Il convient d'ajouter qu'un petit homme parfaitenieni inconnu, après avoir vécu en chasseur de chamois dans les Alpes, propose des soluliojK- très-vraisemblables pour

le passage du railway. D'après ses données, on ne s'obslinerail plus à traverser le mont Cenis, et on irait déboucher sur Suze par des tunnels dont le plus long serait de deux mille mètres.

J'ai aussi des nouvelles fke Spa, — de Wiesbaden, — de Hombourg, — d'Ispalian et de Tombouelou; — mais il convient de mettre, pour aujourd'hui, un frein à cette chronique nomade et de parler un peu du boulevard des Italiens.

Là, on est fort désorienté par la température variable de notre climat d'août 1854. Un jour, c'était samedi, on gelait ; — on décroche les paletots et on fait du feu ; — le lendemain, on étouffait; on remet les paletots au clou, et les costumes nankin, — pantalon, gilet et veste, qui représentent assez bien des mottes de beurre animées, — de reprendre possession de l'asphalte.

Le choc de deux locomotives et ses suites, sur le chemin de fer de Sceaux, a un peu attristé les causeries parisiennes. Les hommes ne sont pas raisonnables et ne veulent pas s'accommoder des calculs de la statistique, qui vient de découvrir qu'il n'y a que deux tués sur un million de voyageurs en chemin de fer. — Les voyageurs groupés en million ne déploient aucun enthousiasme et ne sont aucunement émerveillés de survivre à une partie de campagne; tandis que les deux tués se lamentent de la façon la plus ridicule, — on n'entend qu'eux. — Sérieusement, il est bien possible que les chemins de fer fassent moins de victimes que les coucous. — Mais les accidents du Fifllway ont toujours un caractère tragique qui frappe l'Imagination. — La science est en travail ; — elle aura trouvé prochainement un frein assez puissant pour arrêter un convoi instantanément; peutêtre aussi, probablement, un agent de locomotion moins terrible que le feu. — Mais, jusque-là, le chemin de fer est un champ de bataille comme un autre. — Il y a des gens qui arrivent et d'autres qui restent en route. — 11 ne faut donc pas s'étonner si, en présence des catastrophes récentes, quelques esprits un peu intimidés retournent aux anciens moyens de locomotion. Alphonse Royer, le directeur de l'Odéon, partait ces jours-ci pour Dieppe : « J'irai en poste, disait-il, traîné par des chevaux, s'il y en a encore, — ou, à défaut de chevaux, — par des ânes, — par des bœufs, — par des rennes, comme en Laponie, ou par des chiens, comme à Bruxelles ; — mais je n'irai

pas en chemin de fer. » Ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que Royer a couru toute l'Europe sur les raihvays.

Pour le Veste, atonie complète. Les drames du boulevard font assez bonne contenance. Mais on ne peut se dissimuler qu'il fait bien chaud dans les salles de spectacle et que les vinaigres, l'ambre et le musc des spectateurs aristocratiques, mêlés aux émanations des claqueurs, produisent dans leur ensemble une atmosphère assez malsaine. — La claque sent toujours le hareng, a dit une actrice du boulevard, célèbre par ses ingénuités, et, d'autre part, le musc a bien aussi ses détracteurs. — Mais des couleurs et des odeurs vous savez qu'il ne faut pas disputer. — Chacun a là-dessus son Inclinalion et ses préjugés. — Il y a dans le passage Clioiseul un établissement à 3"2 sous contigu à un établissement à 3 sous. — L'établissement à 32 sous est un restaurant; — l'établissement à 3 sous n'est pas un restaurant. — Un jour, un amateur qui sortait de cette dernière maison de commerce dit à la gérante : « Madame, tout n'est pas roses dans la vie, et, chez vous particulièrement, il me semble que ça ne sent pas les mille-feuilles. — Ne m'en parlez pas, monsieur, répliqua la dame : ce restaurant qui est venu s'établir à côté de nous empoisonne notre maison ! »

11 paraît que le restaurant ne s'exprime pas en termes plus modérés sur son petit voisin, et il est bien probable que les torts sont partagés.

Les morts de la semaine. — M. Poudras. — La police — Le cabinet noir.

— La police en amateur. — M. de Vitrolles. — La prédiction du berger.

— Desmousseaux. — Les vivants. — La fête du lo août. — La maladie de la planète. — Les spectacles gratis. — Un gamin qui n'aime pas les morceaux d'ensemble. — Les Champs-Elysées. — Les lliéûtres forains.

— La femme anthropophage. — La Pie voleuse. — Les vrais Chinois. — La Tour de Aesle. — Leçon aux jeunes imprudents. — Un poisson comme on en voit peu. — Baiailles sur batailles. — Les bêtes féroces.

— Un préjugé. — Le veau cl Iccrocoililc.

20 août.

Enterrons d'abord les raorls.

M. Foudras, qui vient de mourir dans un âge avancé, avait passé sa vie dans la police. — Il avait commencé dans les grades subalternes et était officier de paix sous l'Empire. — Distingué par M. Decazes, sous la Restauration, il devint inspecteur général do police et bientôt fut placé par M. de Mezy, directeur des postes, à la tête de ce fameux cabinet noir dont les membres, sans être masqués comme le conseil des Dix à Venise, ont si bien réussi à garder l'incognito, qu'on ignore généralement qu'il y a à l'Académie des sciences un ancien fonclionuaire de ce laboratoire occulte.

Lorsque le cabinet noir fut supprimé sous le ministère Martignac, M. Foudras reprit des fondions de haute police qu'il continua après la révolution de juillet. — M. Guizot poussa l'enthousiasme jusqu'à rélever au poste de conseiller d'État, ce dont il fut blâmé par tous ses amis. — Des traitements et des pensions considérables; de riches cadeaux des souverains étrangers avaient fait à M. Foudras une belle

88 LA VIE A PARFS.

fortune. Il avait toutes les aisances et même tout le luxe de la vie. — Retiré du service officiel, M. Poudras n'en continua pas moins jusqu'à sa mort à faire de la police en amateur. — Dès sept lieures du malin, même en liiver, il commençait dans Paris une tournée d'enquête. Il visitait successivement M. de Rothschild, M. Pasquier, M. Mole, M. Decazes, apportant à chacun de ces personnages son butin de nouvelles, qui allait grossissant; à chaque visite. — Vêtu d'une manière sordide, il aimait à s'attabler dans les cabarets, écoutant les propos du peuple et se tenant ainsi au courant de l'esprit public. — On peut dire qu'il est mort sur son champ de bataille.

M. de Vilrolles laisse un nom qui appartient à l'histoire. — Ce nom, je ne veux l'efïleurer que pour enregistrer ici une particularité de la vie de M. de Vilrolles qui a tout le parfum d'une légende.

Attaché aux principes de l'ancienne monarchie, M. de VitroIIes s'était, jeune encore, désintéressé des affaires du siècle. — Sous l'Empire, il vivait en gentilliomme campagnard sur ses terres du tivarais, lorsqu'un vieux berger visionnaire et quelque peu sorcier vint lui prédire le retour des Bourbons. La fortune de Napoléon était alors dans toute sa splendeur, et celte révélation paraissait devoir assurer à son auteur une place distinguée dans une maison de fous. — Néanmoins, celle prédiction étrange, aidée sans doute d'une inclination de l'esprit de M. de Vilrolles vers les choses surnaturelles, décida de sa carrière politique. — Il alla à l'étranger relever le moral très-affaibli des princes de la maison de Bourbon et devint l'agent le plus actif des entreprises politiques (jui, bientôt, eurent pour théâtre l'Europe entière. — La Restauration accomplie, M. de Vilrolles demeura fidèle à la pensée réactionnaire qui voulait placer le trône en deçà du terrain conquis depuis 89. 11 dirigeait, sous l'inspiration du comte d'Artois, ce qu'on appelait le gouvernement occulte du pavillon Marsan. — On sait comment celle politique, condamnée d'avance dans les conseils de la nation, triompha un seul jour, le 25 juillet 1830, par les ordonnances de Charles X, pour succomber sous l'effort du peuple armé. — Depuis lors, M. de Vilrolles vécut dans la retraite, et les bergers ne lui ont plus rien prédit.

M. de Vilrolles laisso des mémoires qui seront mis en ordre el édiles par M. Forgues (Old Nick).

J'allais oublier Desmousseaiix, un ex-sociétaire de la Comédie- Française, mort aussi en laissant derrière lui, sinon une grande renommée d'artiste, au moins celte estime générale qui s'attache à une vie probe el régulière. Desmousseaux avait commencé sa carrière dans une étude d'avoué, el, à vrai dire, il fut plutôt pendant trente ans un des conseils judiciaires de la Comédie-Française qu'un des successeurs de Lekain el de Mole.

Parlons un peu des vivants. 11 en reste, je vous l'atteste, el, le 1." août, on ne se serait guère douté que nous louchons à la fin du monde; — car je ne sais plus quel illuminé vient de découvrir que la maladie des pommes de terre, la maladie de la vigne, le choléra et ses substituts sont des prodromes d'une maladie de la planète qui, affectant le règne végétal et le règne animal, doit entraîner prochainement sa ruine. Tenons-nous bien el ne flânons pas; car il paraît que l'heure est suprême.

Au moins, les Parisiens ont voulu s'en donner une dernière fois. L'occasion était propice, el depuis longtemps on ne leur avait servi autant de lampions et de spectacles, et des spectacles gratis ! La foule

— une véritable marée humaine — a envahi tous les théâtres, qui avaient ouvert leurs plus précieux écrins.

Les artistes aiment beaucoup le public du gratis; ils le trouvent enthousiaste, respectueusement reconnaissant des efforts qu'on fait pour l'amuser, el très-intelligent dans la répartition de ses suffrages.

— Il arriva qu'un jour, à l'Opéra-Comique, un voyou naïf s'écria : « Ces gueux-là chantent tous à la fois, pour avoir plus tôt fini! » A la demande du public, ce contempteur des morceaux d'ensemble fut mis à la porte.

Quant à moi, je me sens invinciblement attiré, ce jour-là, vers les théâtres où l'on paye, au moins en sortant. Le temps était superbe. Une douce brise soufflait dans l'air, et des parfums de saucisses grillées embaumaient les Champs-Elysées. Partout le peuple dru et serré était attablé aux cabarets en plein vent ; on n'avait que le choix des rafraîchissements; la limonade turque, la limonade po/o//«/5e cl la limonade russe se disputaient les amateurs de coliques.

Les baraques des théâtres forains avaient été groupées, cette année, autour du palais de l'Exposition et le ceignaient de tous côtés. Jamais je n'en avais tant vu! J'ai entendu là des boniments qui font pâlir les réclames des scènes les plus littéraires.

Voici d'abord la femme anthropophage prise à 40,070 lieues de Paris (sic). La terre n'ayant que 9,000 lieues de tour, je suis réduit à supposer que la femme anthro|)Ophage vient de la lune.

« Messieurs, dit le pître, la femme anthropophage ne mange plus d'êtres humains : la douceur de notre civilisation et les règlements de la préfecture s'y opposent; mais elle mange d'autres animaux, des chiens, des chats, des serpents, quand on peut s'en procurer; elle mange aussi de l'étoupe enflammée aussi lestement que vous mangez delà salade. »

Voici maintenant la Pie voleuse, les vrais Chinois de la Porte- Sainl-Martin, avec l'afliche de la Porte-Saint-Martin — et la Tour de Nesle, toujours de la Porle-Saint-Martin. — Un des tableaux explicatifs de la Tour de Nesle m'a paru renfermer une haute leçon de moralité. —Ce tableau représente Vorgie à la Tour ; — au bas est cette légendfj :

« Lorsque ces femmes coupables étaient fatiguées de plaisir el de voluptés, les bourreaux égorgeaient ces jeunes imprudents. »

Avisez-vous donc de rassasier les femmes de plaisir el de voluptés, voilà votre récompense !

J'ai beaucoup remarqué aussi le créa venant d'Egypte. — « Ce poisson, dit l'affiche, est le plus remarquable par ses jolis coquillages el son acharnement à suivre les navires. — Vrai ! c'est trop intéressant pour ne pas entrer, ajoute raffiche; d'ailleurs, s'e^/ un sou !!! »

Tout cela crie el s'agite au bruit assourdissant des batailles entre Turcs et Russes. — Ici, le bombardement d'Odessa; —là, le massacre de Sinope; — Silistrie par-ci, — Oitenilza par-là, — el boum ! et boum !

Malgré tout, le lion de la foire, c'est M. Hébert, le dompteur de bêtes féroces. — Pour cinquante centimes, on peut voir les tigres el les ours prendre leur nourriture. — Les bourgeois y vont en foule voir les bêtes manger des viandes cuites à l'anglaise.

J'ai toujours été un peu étonné des idées que les hommes se font des bêles féroces, coupables, après tout, de soutenir leur existence conformément aux instincts et aux appétits que la nature leur a départis.

M. de Bu£fon a écrit là-dessus de.s pages d'une éloquence bouffonne et il n'y a pas de danger que les bêtes répliquent.

Mais je serais assez curieux de lire les mémoires d'un jeune veau, brutalement interrompu dans son idylle, ficelé et transporté dans un abattoir, — égorgé, dépecé, coupé, recoupé, — et finalement englouti dans les casseroles de la bonne bourgeoisie, où il cuit à petit feu jusqu'à ce que monsieur soit revenu de son bureau.

Je sais qu'à celle heure suprême le veau est entouré d'égards et de petits oignons, parfumé de thym et de laurier, — d'autrefois enjolivé de petits lards, et couché sur un lit d'oseille; — les hommes appellent cela une farce; — le veau y perd même son nom et prend le sobriquet ridicule de fricandeau. Mais, de bonne foi, croyez-vous que \Q\twwQ fricandeau trouve ces farces de bien bon goût?

Voici encore un autre aspect de la question.

J'ai eu un camarade de collège, le docteur Petit, passionné pour la zoologie, qui fut mangé par un crocodile, il y a une vingtaine d'années, en Abyssinie. — Quand celle nouvelle arriva en Europe, le crocodile fut très-maimené par la critique; — on le traita de brigand et de canaille; mais, même à prendre la version des journaux du temps, je n'ai jamais pu comprendre que tous les lorts fussent du côté du crocodile.

« Le docteur Petit, disaient les journaux, assisté d'une troupe d'Abyssins, s'était rendu dans un marais;— son projet était de capturer un des crocodiles qui fréquentent ces parages et de le faire empailler pour le Musée d'histoire naturelle. — Serré de trop près, un de ces animaux féroces culbuta la barque qui portail le docteur, et, le saisissant par le miheu du corps, le broya dans sa hideuse mâchoire. »

Certainement, j'ai regretté mon camarade de collège, qui faisait mes vers latins en troisième. Mais, en me mettant un instant au point de vue du crocodile, j'arrive à comprendre, sans trop d'effort, que cet animal féroce n'était pas fanatique de la zoologie et qu'il ne

se souciait pas énormément de figurer, empaillé, sur les dressoirs du Jardin des Plantes. — C'est un préjugé qu'il faut passer au crocodile.

Au secours ! — Le chroniqueur aux abois. — Les conseilleurs ne sont pas des chroniqueurs. — Moyens divers de sortir d'embarras. — Le silence. — Le plagiat de Charles-Quint. — L'abus de la mort. — Une idée salutaire. — Le Sanglier des Ardennes: — Une pensée du roi Louis XI. — Mademoiselle Daubrun. — Le Spahis des Variétés. — On demande le Misanthrope. — Une histoire ténébreuse, — Léon Paillet. — Sa vie el sa mort. — Le choléra el les médecins. — Histoire d'un homme embroché.

27 août.

Lecteur, venez-moi en aide! Supposez une semaine où personne n'est mort de ceux qui ont droit à la nécrologie; — où le plaisant du parterre n'a pas dit un seul bon mot ; où le Théâtre des Variétés lui-même n'a pas donné un seul vaudeville : — où pas une seule lettre ne nous est venue des pays transrhénans; — où tout est suspendu depuis les jeux de la scène jusqu'au jeu de loto (ce jeu si cruel en bons mois); — comment vous y prendriez-vous pour faire une chronique parisienne?

Mes lamentations promenées d'un samedi à un autre dans tous les établissements littéraires de Paris, m'ont attiré une foule de mémoires el de consultations gratuites comme celles du docteur Charles Albert.

D'abord, un monsieur m'écrit :

« Imbécile que vous êtes, quand on n'a rien à dire on ne dit rien ; — c'est très-spiriluel, et vous ne craignez pas les proies. »

Ne rien dire ! j'y avais bien songé, j'y songe tous les huit jours î

— mais le lecteur trouverait cela bien subtil, — et les malveillanls nraccuseraienl de stérilité. —On est journaliste ou on ne l'est pas. Quand on est journaliste, on a précisémenl pour mission de parler pour ne rien dire.

Passons à un autre.

Un anonyme me pousse le conseil suivant :

« Faites tendre votre porte cochère de drap noir; enTermez-vous dans un cercueil en chêne et faites-vous conduire à Montmartre ; vous passerez pour mort : ce sera une excuse pour les lecteurs superficiels. »

Je trouve le moyen héroïque. — Il a si mal réussi à Chnrles- Quint, qui en est mort pour tout de bon au bout de quelques semaines, que j'hésite à voir passer mes funérailles. D'ailleurs, celte excuse elle-même ne serait valable que pour un temps.

Cela me rappelle un joli mot.

11 y avait au ministère de l'intérieur, il y a une vingtaine d'années, un employé distingué par sa calligraphie. — Le ministre de ce tcmps-lù, qui était M. d'Argout, avait attaché cet employé à son cabinet et utilisait pour des dictées sa plume miraculeuse.

Un jour, le ministre mande son employé.

Le chef du cabinet s'en vint dire au ministre : *■ X... n'est pas venu : son père est mort. » Le ministre s'inclina devant cette excuse funèbre.

Au bout d'un mois, le ministre fit demander X...: le chef de cabinet reprit : « X... n'est pas venu : son père est mort. — Ah ! oui, je me rappelle, » dit le ministre, qui commençait à s'étonner d'un deuil aussi prolongé.

Trois semaines après ce mois, le ministre demanda X...; le chef de cabinet répliqua, selon la formule : « X... n'est pas venu : son père est mort.— Ahçà î mais, dit le ministre, est-ce qu'il ne viendra pas à son bureau tant que son père sera mort? »

Donc, la mort elle-même ne nous dispense pas des devoirs de la Nie. Cherchons encore.

Il me vient subitement une idée : — j'ai envie de rendre compte du Sanglier des Ardennes, dont je n'ai pas encore parlé. — Il est donc vrai que les économies profilent tôt ou tard.

9i LA VIE A PARIS.

Mais est-il bien certain que mon public s'intéressera, à l'heure qu'il est, au Sanglier des Ardennes?

Pourquoi pas? — Cette pièce n'est pas de celles qui vieillissent: elle nous ramène aux contes et aux émotions de notre enfance, elle est pleine de spectres, de trappes et de sournoiseries palpitantes d'actualité; — d'ailleurs, ce mélodrame renferme une pensée du roi Louis XI, qui suffirait à l'immortaliser.

Voici la pensée du roi Louis XI :

« L'honneur est une pudeur de l'àme susceptible et farouche. »

Je crois avoir suffisamment rendu compte du Sanglier des Ardennes. — Cependant, je ne dois pas oublier de dire, qu'entre onze heures et minuit, les gens du Sanglier et les gens du roi se livrent, à l'arme blanche, un combat à faire frémir les nations.— Je reprocherai seulement à mon aimable amie, Marie Daubrun, de combattre un peu mollement; je lui reprocherai même de ne pas voir avec assez d'élonnement les choses surprenantes qui se passent dans le Sanglier des Ardennes. Douterait-elle de la vérité historique de l'ouvrage, ou bien réserve-t-elle pour une autre littérature sa diction élégante et correcte? C'est bien possible, — les femmes sont si rouées !

Vous est-il arrivé de retrouver une pièce, de dix sous dans un vieux gilet? Votre émotion, dans ce cas, n'a jamais été plus profonde que la mienne en retrouvant en ce moment, dans mon potage, un vaudeville des Variétés. Ce vaudeville s'appelle le Spahis.

Le spahis arrive dans une maison honnête, sans être connu de personne : en vingt-cinq minutes, il marie la fille de la maison à son cousin, malgré l'opposition du père et delà nrère, mais, à vrai dire, avec le consentement du public. Il en a tant vu de mariages, le public! Voulez-vous pas qu'il revienne de la campagne tout exprès pour contrarier les inclinations de mademoiselle Marie et de M. Adolphe?

Maintenant, j'ai beau promener sur l'horizon dramatique mon œil attristé, je ne vois plus rien. Si au moins le Théâtre-Français avait joué le Misanthrope, j'aurais pu rendre compte de la pièce en rechercliant doctement en quoi la manière de Geffroy diffère des traditions de Fleury et de Monvel; ce nVst pas nouveau, mais cela fournit bien encore douze bonnes colonnes.

Abandonné du ciel, des hommes el des sociétaires du Tliéàlre- FrançaiSj je prends le parti de vous raconter une de ces liistoires qui occupent tout Paris, el qui ne sont connues que du seul chroniqueur qui les a inventées.

« C'était par une belle matinée de printemps. — Un homme jeune encore, quoique ses traits altérés fussent marqués de l'empreinte des passions, descendait de cabriolet devant une maison isolée de la rue Vivienne. Il monta quatre étages sans répondre à la portière qui l'interpellait, et frappa trois coups secs à une porte, t'ne jeune fille vint ouvrir; la porte se referma, et le jeune homme el la jeune fille demeurèrent enfermés pendant deux heures. Que se passa-t-il dans cette entrevue? Nul ne le sait. Mais, quand ils descendirent, à la nuit tombante, le jeune homme portait le costume de la jeune fille, et la jeune fille portait le costume du jeune homme. Le couple, ainsi travesti, traversa Paris, pour gagner l'embarcadère du chemin de fer de Lyon. Depuis, on ne les a plus revus, et on se perd en conjectures sur cette aventure singulière. Seulement, par une coïncidence remarquable, il a été constaté que, vers la même époque, Grassol, du Palais-Royal, et la fille d'un riche pâtissier avaient subitement disparu de Paris. »

Si vous ne trouvez pas celte histoire d'un très-haut intérêt, je déclare qu'il faut renoncer à faire de la chronique parfsienne.

Hélas î quand je vous dis que les sujets sérieux, les sujets douloureux manquent à cette chronique, je vous trompe et j'essaye de me tromper moi-même. — Il y a quelques jours, n'avons-nous pas vu disparaître, presque sous nos yeux, l'un de nous, un enfant de la presse, Léon Paillet. — Certes, si quelqu'un avait le droit et l'envie de vivre, c'était celui-là ; — il avait la santé, la belle humeur, le travail facile, des passions déjà dépouillées de ce qu'elles ont d'acre et d'aigu dans la jeunesse. — Sa vie, dislribuée avec méthode, était soustraite aux tiraillements de l'imprévu. Il allait à la Pairie, son journal, — il en revenait, — et il cherchait Roger de Beauvoir pour dîner; — quand il avait trouvé Roger de Beauvoir, il ne demandait plus rien aux dieux; — et, comme Roger lui rendait amitié pour amitié, c'est en allant le chercher pour dîner qu'il a appris que Paillet était mort, ou allait mourir.

Il ne servirait à rien de le dissimuler, Pailleta succombé aux alleinles de ce mal terrible, mystérieux qui, à cette heure, règne sur le monde entier et fait encore à Paris quelques rares, mais déplorables victimes; — à Paris même, où on est oublieux, ces terribles décrets de la mort retentissent comme les notes lugubres qui traversent les valses allemandes. — Tout s'arrête subitement, la joie, les danses, le cboc des verres, la chanson commencée; — chacun se sent averti dans sa condition mortelle.

Pendant quelques jours, on n'ose plus se remuer, on n'ose plus s'asseoir, on n'ose plus se coucher de peur de ne pas se relever. Surtout on ne sait plus quoi manger, car les médecins, qui mangent de tout, par grâce d'état, vous défendent de manger de quoi que ce soit. — La poltronnerie trouve son compte dans les imprudences de régime que l'on attribue aux victimes tombées. — On se dit : « Un tel est mort par sa faute, pour avoir dédaigné les prescriptions de la science. Que voulez-vous ! il avait mangé de la salade et du lapin ! »

Les médecins sont, de nos jours, tout aussi forts que du temps de Molière, Dans rinlimilé, ils ne font aucune dlfïïcuUé de confesser qu'ils n'en savent pas plus sur le choléra que le portefaix du coin. — Mais, dans la consultation officielle, ils reprennent bien vite la gravité de Sganarelle et vous expliquent de point en point pourquoi voire fille est muette.

L'attitude des médecins en présence du choléra rappelle à s'y méprendre une vieille plaisanterie que les médecins eux-mêmes se racontent entre eux, quand les clients n'y sont pas. — Il s'agit dans cette plaisanterie d'un sujet quelconque, qui avait fait un voyage en bateau à vapeur. — La chaudière fil explosion et M. X. fut transpercé d'une broche en fer de sept pieds. — La broclie pénétra dans le ventre, un peu au-dessus du nombril, et sortit par le dos à égale hauteur, de telle sorte qu'il avait trois pieds de broche en avant, trois pieds de broche en arrière.

On rapporta 31. X. chez lui, et sa position parut exiger les ressources de l'art.

On fit appeler un médecin. Celui-ci prit le pouls du malade et lui denianda où il avait mal.

« Au Yen Ire, monsieur.

— Ah bien ! Comment cela vous esl-il arrivé? »

Ici, le malade raconte longuement l'accident de l'explosion. — Le médecin reprend :

« Est-on sujet à cet accident dans votre famille, monsieur?

— Non, répondit le malade, pas que je sache. — Mon père et ma mère sont très-vieux et n'ont jamais été embrochés; — mon frère se porte très-bien, et ma sœur non plus n'a jamais eu de broche à travers le ventre; — il en est de même pour mes oncles et pour mes tantes.

— Très-bien, monsieur. — J'avais besoin de ces renseignements pour le pronostic. »

Le médecin, pour prouver qu'il a bien compris l'afTeclion du malade, ajoute ensuite :

« Vous devez avoir beaucoup de peine, monsieur, à vous coucher sur le dos?

— Oui, monsieur. C'est même impossible.

— Il ne doit vous être guère plus facile de vous coucher sur le ventre ?

— En effet, monsieur, j'éprouve à ce sujet la même difficulté.

— Il doit vous être beaucoup plus facile de vous coucher sur le côté?

— En effet, monsieur, c'est bien cela ! c'est la seule position qu'il me soit possible de conserver.

— C'est bien, monsieur; ces renseignements me suffisent; il ne nous reste plus qu'à convenir du traitement. — Ici, les indications sont excessivement précises : ou nous pouvons laisser la broche, mais alors il y a à craindre des accidents inflammatoires, — ou nous pouvons l'extraire, mais il y a danger que vous ne surviviez pas à celte opération. — La science a ses limites, monsieur; — votre sort est entre vos mains; — décidez- vous pour l'un ou l'autre traitement. »

L'année 1854. — Elle assombrit les chroniques les plus joyeuses. — Tribul payé aux morts. — Diversion. — Une représentation solennelle à Rouen. — Une invitation funèbre. — Martin. — Gavautlan. — Elleviou.

— Conséquences du fléau sur la villégiature. — Le fruit défendu. — Proscription du melon. — Les grâces d'état. — Gare de dessous ! — Les constructions et les démolilions. — Souvenirs du vieux Paris. — L'hôtel de Rambouillet. — Transformation de Paris. — Ambigu : les lîiies de Paris. — La pièce. — Laurent. — Les provinciaux dans la salle. — La Société des artistes. — Discussions. — Les causes. — M. Taylor ; la Société des artistes musiciens. — Le fils de Lais. — Souvenir de la Révolution, — Vaudeville : ouverture. — Le Fauconnier .

— Les Marquises de la Fourchetle. — Les pièces et les acteurs.

5 septembre.

Celte terrible année 1834 louche à son déclin. — Déjà les feux de l'été s'éteignent au couchant; un soleil plus doux, le soleil de l'automne, se lève sur nous. Hélas! que de désastres 11 éclaire encore! — Un vaste crêpe s'étend sur le monde; un fléau mystérieux, terrifiant, le choléra, a passé sur nos généralions. De l'orient à l'occident, il a moissonné et les débiles témoins du passé, et les jeunes espérances de l'avenir. Que de pleurs arrosent la terre ! que d'élégies s'écrivent au livre de la poésie ! et, comme le disait un des nôtres sur la tombe de notre ami Léon Paillet : « Quelle comédie que la vie ! »

Amitiés, amours, ambition, poésie, fortune et misère, voilà donc où vous venez aboutir! A quoi bon tant de haines, tant de hontes, tant de calculs sordides et tant d'aspirations sublimes? Au moins, si la mort savait nous enseigner la paix et la bienveillance!

CHRONIQURS PARISIENNKS. 99

Mais non, il n'en est rien, sur lu tombe fermée, la vie s'agile avec tous ses bruits, toutes ses illusions et toutes ses passions. — l.es morts de la saison donneront une plus riclie moisson à la saison prochaine. — Les orphelines d'hier deviendront' des mères, et le monde, régénéré et fortifié par des générations nouvelles, ne s'apercevra pas que nous lui manquons.

Ainsi Dieu l'a voulu, et ses vues sont vraiment providentielles. S'il ne nous avait mis au cœur l'oubli, la vie serait insoutenable.

Les pleurs de l'enfant devant son jouet brisé sont, grâce au ciel, l'emblème de nos plus terribles douleurs. Je rougis en songeant que, cet hiver, je serai peut-être en polichinelle !

Vadonc pour polichinelle! — Pourquoi pas? Polichinelle n'est pas plus grotesque que tout le reste. Du moment qu'on s'attache à cette illusion qui s'appelle la vie, on a le choix du déguisement pour passer ce carnaval.

« Les hommes, a dit l'Apôlre, traitent les choses frivoles comme si elles étaient éternelles, et les choses éternelles comme si elles étaient frivoles. '>

Il vous semblera peut-être, ô lecteurs! que j'ai marché sur une oraison funèbre; mais que voulez-vous! une demi-page tendue de noir, ce n'est vraiment pas trop pour les temps où nous vivons. — Ne soyez pas étonnés de rencontrer quelques corbillards dans cette chronique, — on en trouve partout. — Maintenant, c'est fini, me voilà gai comme un pinson. — Si, par hasard, je retombais dans mes humeurs noires, rappelez-moi que j'ai déjà pleuré mes amis et je remettrai mon mouchoir dans ma poche.

Au fait, nous sommes bien bons de nous lamenter sur des égoi'stes qui sont partis en nous laissant tous les embarras de la vie. Ils sont peut-être très-heureux quelque part et rient beaucoup de nos élégies. — Dans tous les cas, soyez sûrs que nous les rejoindrons; — je me plais à vous en donner l'assurance, quoique toute vérité ne soit pas bonne à dire.

Ceci me rappelle qu'il y a une vingtaine d'années, on inaugurait à Rouen la statue de Boïeldieu. — Pour cette solennité, on avait improvisé au théâlraun aimable à-propos. — Quelques contemporains

100 LA VIE A PAUIS.

de l'illustre composlleur, encore survivants, Martin, Gavaudan, Elleviou, avaient été conviés à la représentation et y assistaient dans une loge d'apparat.

L'à-propos représentait Boïeldieu reçu aux Champs-Elysées par ses émules de gloire. Lulli, Grétry, Gluck; — puis quelques clianleurs célèbres de l'Opéra-Comique, déjà arrivés aux sombres bords, demandaient au maître des nouvelles de Vautre monde. « Comment s'y comporle-l-on?el que deviennent nos cliers camarades, Martin, Gavaudan, Elleviou, etc.? — Hélas î mes cliers enfants, répliquait Boïeldieu, le monde est toujours tel que vous l'avez quitté; le petit Ponchard chante toujours la Dame blanche et la petite Mars joue toujours les ingénues. Quant à Ellevrou, Martin et Gavaudan, rassurez-vous, ils ne larderont pas à arriver. »

Ce dialogue des morts parut de très-mauvais goût aux trois vivants qu'on avait mis en loge. Gavaudan, qui était alors ce beau vieillard presque aveugle que nous avons tant rencontré dans le passage des Panoramas, demandait le poëte pour le rouer de coups. ~ Quant à Elleviou, il en ressentit presque une atteinte de cette apoplexie qui devait le foudroyer, quelques années plus tard, dans l'escalier qui conduit encore aux bureaux du Siècle et du Charivari.

Le fléau régnant a pour conséquence de retenir aux champs les heureux châtelains qui peuvent couler des jours paisibles dans les petits collages semés autour de Paris. — On reçoit du monde, on fait de la musique, on oublie et même, si l'on peut, on feint d'ignorer. Par exemple, on laisse suspendus aux arbres les plus magnifiques fruits de la saison. Le fruit est défendu, et la prescription de la médecine est mieux observée de nos jours par les filles d'Eve qu'au temps du paradis terrestre. — Les melons, surtout, sont l'objet d'une proscription sévère. — On ne mange pas une tranche de melon sans faire son testament, et, comme on n'a pas toujours un notaire sous la main, on trouve encore plus commode de s'abstenir. Il en résulte une grande dépréciation dans le cours de ce cucurbitacée. — Ces jours-ci, sur le quai du Louvre, j'ai vu un groupe de maçons qui déjeunaient des plus superbes canlalous, achetés à vil prix. — Vous me demanderez si tous les maçons en meurent. —

l)'abord, je figiiore, el, ensuite, je crois qu'il y a pour ce monde d'ouvriers robustes des grâces d'étal. — C'est ainsi encore que je n'ai jamais pu comprendre pourquoi un jeune garçon, armé d'une laite, se tient sous les maisons en démolition en vous avertissant du danger que vous courez d'être écrasé. — Il paraît que ça ne le regarde pas et que ça le connaît, comme on dit dans le bâtiment.

Du reste, les maçons sont aujourd'hui de grands personnages; — n'en parlons pas légèrement; — la fureur de la construction et de la reconstruction est poussée à ses dernières limites. — Voici enlîn le Louvre et les Tuileries réunis, — mais au prix de bien des sacrifices ! — Avec la rue Saint-Tbomas-du-Louvre, nous avons vu disparaître deux bôtels bien curieusement historiques : l'hôtel de Longuevllle, où s'abritèrent les intrigues delà Régence, et, séparé de celui-ci par l'hôtel de Chevreuse. l'hôtel de Rambouillet, qui fut le berceau de la langue française. — Quelques écarts de goût, quelques plaisanteries de Molière, qui usait de son droit de poêle comique, ont fait perdre de vue les services que ce centre de beaux esprits a rendus aux lettres; — on oublie trop que Colbert et le grand Corneille, qui n'étaient pas des précieux, ont été les premiers hôles de madame de Rambouillet.

Dans ce grand travail de la pioche et de la truelle, Paris se transforme sans s'en apercevoir; mais les voyageurs intermittents, mais les exilés de retour dans la patrie ne reconnaissent pas leur ville natale. — On m'a raconté ce fait curieux, qu'il y a à la poste des centaines de lettres, consignées à destination de rues qui n'existent plus; — naturellement, les destinataires ne se retrouvent pas quand ils ont un intérêt à laisser ignorer leur nouveau domicile.

L'Ambigu vient donc bien, en temps opportun, nous donner à sa manière l'histoire des Rues de Paris. — Les Mystères de Paris, les Bohémiens de Paris, Paris la Nuit, le Diable à Paris, ont déjà traversé ce sujet sans l'épuiser. — Tous les dix ans, on aime à revoir au boulevard ces types populaires pris dans le vif de la bohème. — La fable qui sert de lien à ces tableaux n'a rien d'original. — Une jeune fille perdue el retrouvée grâce à une croix d'or, je crois avoir déjà vu cela quelque part. — Ce qui est d'un comique ébouriffant,

ce qui fera la fortune de la pièce, c'est Laurenl-Bougival, un provincial égaré dans les rues de Paris. Laurent a si peu de cbance, qu'il est dévalisé devant le Théâtre-Français, entre onze heures et minuit. — Voilà des malheurs qui n'arrivent qu'aux provinciaux. — Après les voleurs, vient la patrouille grise. — Laurent, se croyant aux prises avec de nouveaux industriels, prend héroïquement l'offensive et, profilant d'un petit cours d'argot qu'il a fait avec ses deux spoliateurs, il somme les agents cVaboider la toquante. — Celte méprise pouvait conduire Laurent aux galères ; — heureusement, on avait tant besoin de lui pour égayer la pièce, que les auteurs l'ont acquitté.

Les Rues de Paris rentrent dans les meilleures conditions du drame à succès au boulevard. — Dès la troisième représentation et malgré la chaleur, la salle était envahie. Partout, au contrôle et dans les couloirs, on n'entendait que ces contestations qui chatouillent si ngréablemont l'oreille des directeurs. — « Donnez-moi une place ou rendez-moi mon argent. » — A la galerie, j'ai observé deux types de provinciaux très-amusants. — Le premier, qui se plaignait d'être gêné par une colonne, voulait interpeller le régisseur en scène, comme cela se pratique à Carcassonne; — le second, plus modeste, parlait tout simplement d'aller se plaindre à la caisse.

La Société des artistes dramatiques est en proie aux dissensions. Trois membres du comité, MM. Samson, Derval et Volnys, ont donné leur démission. Si j'ai bien compris la cause de ce conflit, les démissionnaires auraient voulu mettre un frein à cette manie de thésaurisation qui tend à assurer des rentf'S aux artistes qui ne sont pas encore nés, en refusant du pain aux artistes qui ne sont pas encore morts. — Nous verrons bien oii conduira ce système.

La Société des artistes musiciens paraît administrée dans un meilleur esprit. — Un sceptique a dit que M. Taylor, son président, était soutenu dans ses entreprises philanthropiques par l'ambition d'avoir un beau convoi; mais nous ne voyons aucun motif raisonnable de décourager celte ambition, qui a soulagé bien des misères. Tout récemment encore, M. Taylor a fait admettre à Bicèlre le fils de Laïs, tombé du haut d'un si beau nom élans une détresse profonde. — Le pauvre diable a été longtemps victime d'une pré-

venlion : — on l'accusail d'avoir été le valet du bourreau ; — il a du expliquer que son père, l'iiiustre clianleur de l'Opéra, vivait dans une grande intimité avec Sarason, l'exécuteur des hautes œuvres de la Révolution. Par suite de cette familiarité entre ténor et bourreau, le fils de Laïs aurait été élevé avec le fils de Samson (lui-même exécuteur en retraite) et aurait conservé avec cet ancien fonctionnaire des relations assez compromettantes. Laïs fils, par suite de cette prévention dont nous parlions tout à riieure, s'est vu successivement évincé de deux théâtres où il avait obtenu un petit emploi dans les chœurs, et, comme nous le disions, parvenu à l'âge où les forces déclinent, il a dû recourir à la charité du comité des artistes.

Le Vaudeville a fait son ouverture jeudi , par une chaleur formidable et sous le feu d'une illumination splendide. La pièce de résistance était une comédie-drame intitulée le Fauconnier. Cette comédie, conduite avec cette habileté fatale qui caractérise certains faiseurs, manque essentiellement d'originalité et de jeunesse. Il faut à tout prix sortir des vulgarités, chercher et trouver des voies nouvelles. Il faut savoir risquer d'être sifflé, ce qui vaudra mieux pour la caisse que l'indulge nce dédaigneuse d'un public fatigué dont on n'a pas même provoqué la colère.

A ce Faucûnnier, nous préférons de beaucoup la bluette spirituelle qui a terminé le spectacle, les Marquises de la Fourchette.— 11 y a là des mots et des cocasseries superbes.

Le public, un peu énervé par raltiludc majestueuse qu'il avait conservée pendant trois heures, s'est rué sur ce dessert avec des rires féroces. La troupe comique, stimulée par la belle humeur de l'orchestre et des loges, a déployé un très-beau tempérament. Félix a eu des ahurissements magnifiques. Delannoy a trouvé des intonations à la Sainville, et un débutant. Parade, a lancé des mots et reçu des coups de pied avec la conviction d'un vétéran du Palais-Royal.

La soirée a fini à minuit sur cet éclat de rire.

La vie parisienne en septembre. — La vie de cliâteau. — La pèche. — La chasse. — Le Parisien en province. — Revanche du provincial. — !\aïvetés du Parisien aux prises avec la nature. — Le premier coup de fusil du Parisien. — Histoire du lapin assassin. — Fin des temps naïfs. — L'avenir. — La saison de Paris et la saison des champs. — Transitions douloureuses. — Les théâtres. — Le feuilleton pastoral. — Autres temps, autres mœurs.

10 septembre.

Dans l'organisalion de la vie pai'islenne, chaque mois de l'aimée correspond à un loisir el à un luxe. Septembre a pour synonyme pèche el chasse; c'est l'heure oîi la province reçoit le Parisien; la vie de chàleau s'organise, et, en France, le château coiumence au château proprement dit, mystérieusement enclavé dans deux lieues de parc, et finit à une bicoque à volets verts où les hôtes vivent dans une promiscuité touchante avec les poules et les dindons. — Dieu me garde néanmoins de médire des bicoques î c'est là qu'habite le véritable sans façon de la campagne avec toutes les tolérances de costumes et toutes les licences de la vie d'artiste. — L'étiquette suit le Parisien dans les châteaux; elle lui commande trois toilettes par jour et des déférences infinies envers les voisins de caihpagne et les autorités de l'endroit.

On ne jouit réellement de Taimabic liberté de la nature que dans ces humbles retraites ouvertes à quelques amis intimes auxquels on ne demande qu'un bon appétit, de la belle humeur et un costume complet de la Belle Jardinière.

M. Dumanoir, dans un de ses vaudevilles, qui touchent par-

fois à la comédie, avait spiriluellemeiil crayonné la vie de chàtenu, ilj a une quinzaine d'années, pour le liiéàlre des Variétés. Au lever du rideau, le théâtre représentait douze individus de tout âge et de lout sexe ronflant sur les divans et sur le parquet du salon commun. C'était la meilleure scène de la pièce et la plus vraie.

C'est qu'en effet le Parisien n'a pas été créé et mis an monde pour se lever avec l'aurore, — courir le sanglier, — s'enjbarrasser dans les hautes herbes, — traîner le filet dans les rivières, — s'asseoir à des banquets homériques, — et dormir d'un sommeil agité par le coassement des grenouilles. — Ces exercices sont bien violents, et ces plaisirs bien suspects pour des avocats et des notaires plies à la \ie sédentaire du cabinet. — Dès le second jour de celte vie enchanteresse, le Parisien épuisé s'endort sur le perdreau. — D'ailleurs, il est malhabile à toutes ces choses : son premier coup de fusi'l tue le chien favori de la maison ; — le second est presque une tentative de suicide; — il se laisse désarmer et suit de bonne grâce la chasse en amateur, toujours quelque peu inquiet cependant de voir braiser dans la direction de son bas-ventre une douzaine de tubes qui recèlent la mort. — Au bout de huit jours, il commence à bâiller comme à la tragédie; — il lui semble qu'un siècle s'est écoulé, car, en province, la vie est longue et l'heure lente. — Les yeux rougis par les \eilles, les jambes exténuées parla marche, il commence à regretter ses dossiers, son travail, le boulevard et l'Opéra-Comique. — Il s'anmse trop et ne s'amuse pas selon sa nature.

Voilà ce que c'est : le Parisien a voulu forcer son talent, et il est bien obligé de reconnaître que les provinciaux ont aussi leur supériorité, à laquelle il ne lui sera jamais donné d'atteindre. — Tout le long de l'année, le Parisien se donne le spectacle du provincial déjtaysé dans Paris. — En septembre, le provincial prend sa revanche : certes, le provincial fait une triste ligure à l'Opéra avec sa cravate à pois, son gilet à fleurs et ses gants en coton. — Mais le Parisien n'a pas une meilleure tournure à la campagne, avec ses bottes vernies, sa veste de velours doublée de satin blanc, ses gants jaunes et ses jambes en pincettes dans un pantalon collant. — Les vachères s'arrêtent pour le voir passer ; les paysans le prennent pour un ténor en représentation, et, n'était la bonne opinion qu'il a de lui-même, le

106 LA ME A PAhIS.

Parisien s'apercevrait bien vile que loul ce monde-là se moque de Jui. — Il faut dire aussi que le Parisien, si roué en malicre de drames et de comédies, prête énormément à rire dès qu'il a passé la barrière, — Ignorant de toutes les choses de la nature, qu'il ne connaît que par les toiles de fond du Gymnase, il prend un cliène pour un noyer, — un bœuf pour un rhinocéros, — des carolles pour des betteraves, et, quand il rencontre une grenouille, qu'il prend naturellement pour un crapaud, il se sauve pour ne pas être empoisonné par la liqueur du batracien. Pendant que les paysans se mirent dans ses boites, il pousse des exclamations d'une naïveté adamique. « Tiens! un homme qui laboure ! C'est étonnant comme il y a des cailloux dans la campagne. Vos canards sont bien sales ; vous ne les lavez donc jamais? etc. »

Dans cette situation, il n'est pas rare que le Parisien devienne le point de mire, le plastron de la province. — Le Parisien a donné au provincial des billets pour visiter rinlérieur de l'obélisque; — il l'a envoyé à la queue de l'Odéon à dix heures du malin ; — il l'a présenté déguisé en ours dans un bal où tout le monde portait l'habit noir ; — c'est fort bien ! — mais à ton tour, paillasse ! lu es tombé dans la trame du provincial, tire-l'en comme tu pourras!

Entre toutes les poses don! le Parisien a pu être victime en province, il y a une histoire dont la tradition s'est conservée dans le Berry et qui s'attache au nom d'un homme d'esprit que nous avons connu ; — seulement, vous allez voir comment l'esprit de la ville peut se rouiller dans les champs.

C'était dans l'automne de 184., à quelques lieues de Bourges; le propriétaire d'un château avait réuni quelques gentlemen du voisinage, plus un ami de Paris, M. X., — un pur Parisien qui confessait, du reste, son innocence en matière de vénerie; c'était la première fois, je crois, qu'il quittait la grande ville; de sa vie, Il n'avait louché un fusil ets'élonnait toujours qu'on put tuer une caille sans tuer en même temps un ou deux amis.

Un jour que le Parisien avait élé retenu au château par une violente migraine (encore une maladie parisienne), la bande joyeuse s'était rendue à la ville voisine, où il y avait fêle, foire, saltimbanques et curiosités de loule espèce, — enire aulrcs plusieurs phénomènes ;

CHRONIQUES PARISIENNES. dOT

ces messieurs virent dans une baraque un lapin savant qui lirait le pistolet ; — ce spectacle fit naître lidée d'une scie à l'usage du Parisien; on prit certains arrangements avec le propriétaire du lapin, on renira au château, et la scie commença à fonctionner. — Pendant deux jours, la scie consista en des dialogues auxquels le Parisien assistait sans qu"on eût l'air de prendre garde à lui. « Allons donc! laisse-moi tranquille avec tes contes bleus!...

— Mais je ne te dis pas que je le croie, je le dis seulement que le fait est attesté par des témoignages respectables.

— Messieurs, messieurs, reprenait le premier interlocuteur en appelant tout le monde, il faut faire enfermer Lucien. Ne veut-il pas me soutenir qy'on a rencontré des lapins armés dans la camp;igne ! «

El tout le monde de rire.

« Messieurs, reprenait alors gravement un des chasseurs, j'ai ri comme vous; mais, puisque vous m'attirez sur ce sujet... je ne sais comment vous raconter... oui, vous allez me croire fou... eli bien, je n'en jure pas moins sur ma part de paradis que, samedi dernier, j'ai été attaqué par un lapin au petit carrefour de Bigny. »

On rit encore; mais, cette fois, en se ravisant; on parla à voix basse de l'état mental du pauvre chasseur... On proposa d'écrire à sa famille; puis, pour ne pas le surexciter, on convint d'éviter ce sujet de conversation. — Quant au Parisien, il avait tout écouté, tout entendu ; il élait ébahi et n'avait pas d'opinion.

Les choses ainsi disposées, on arrêta une partie de chasse pour le lendemain. — Cette fois, le Parisien n'avait pas la migraine el il élait impatient de faire ses premières armes. —Après une heure de marclie, on aperçut un lapin qui broutait sur le bord d'un fossé.

« Voilà une belle occasion pour un débutant! v dit-on de toutes parts.

El on mil aux mains du Parisien un joli petit fusil de dame.

« Prenez votre temps... ajustez! C'est bien... Tirez! >>

Le coup part, et le lapin roule dans le fossé.

ft Tué !... je rai tué ! s'écrie le Parisien.

— Eb bien, allez le ramasser. »

Le Parisien court au fossé; mais, au moment où II croit saisir sa

proie, le lapin se redresse et lire au Parisien un coup de pislolel à ijoul porlanl.

Le Parisien revient pâle, effaré...

« Eli bien ?... Voyons le lapin.

— Oh! messieurs, réplique le Parisien d'une voix éteinte, il n'y a plus a plaisanter... c'est très-vrai : les lapins se défendent... Jai faiilièlre assassiné. »

Ici, le Parisien s'évanouit et Tliistoire est finie.

Il est grandement temps de raconter cej légendes; car si, grâce à la vapeur et à la rapidité des communications, le provincial se forme, le Parisien apprend aussi tous les ans quelque cliose. — Les types naïfs s'épuisent; et le monde gravite vers l'uniformité des mœurs et des costumes. — Depuis dix ans, le Parisien a beaucoup vu; — il a fait son voyage du Rhin, son voyage des Pyrénées; — il est allé ou ira à Rome; il a traversé de vastes campagnes, s'est initié aux mœurs des habitants et il y aurait bien peu de chance aujourd'hui de lui persuader que les lapins sont armés en guerre.

J'entrevois donc des horizons nouveaux. — Il semble que Paris comme Londres doive avoir sa saison, avec cette différence qu'on ne déciderait pas les Parisiens à faire une saison de campagne eu hiver, et une saison de ville en été; — réserve faite de cette distinction dans les mœurs des deux pays, il paraît probable qu'avant un quart de siècle, Paris sera une ville abandonnée pendant quelques mois de l'année. — Il y restera toujours un million de portiers et de boutiquiers; mais tout ce qui a des loisirs, tout ce qui traite la vie en grand et sur le pied de l'indépendance, tendra de plus en plus à s'en éloigner, dans cette période de dispersion universelle, chacun suivant ses instincts, ceux-ci allant à la mer, — ceux-là courant l'Europe, et le reste respirant le grand air des champs, —non plus à Auteuil et à Passy, mais à trente et soixante lieues de Paris, en pleine possession de cette grande et belle nature que le Parisien appréciera mieux à mesure qu'il la connaîtra davantage.

J'entrevois cet avenir à travers des transitions douloureuses auxquelles certaines industries spéciales ne sont pas préparées. J'ai dit déjà que la permanence des théâtres me paraissait impossible à niaintenir,en présence de cette Iransformation des mœurs. Chaque année,

CHUONIQLF.S PARISIENNES. 1^

le mal ira s'aggravant jusqu'à ce qu'on trouve une combinaison pour utiliser les troupes de comédiens ailleurs qu'à Paris, en supposant que, dans l'aYcnlr, on ne trouve pas plus simple de leur donner la volée pendant trois mois à leurs risques et périls. On peut faire une réserve pour les tliéàlrcs du peuple. Quant au reste, qu'on le veuille ou non, l'expérience dira mieux que nous ce qu'il y a à faire.

Tenez, en ce moment, n'est-il pas déjà dérisoire de voir vingt théâtres ouverts pour une population indifférente même au billet donné. La tradition, la force de l'habitude et l'espoir de la pluie font qu'on allume tous les soirs le lustre et la rampe. Les claqueurs arrivent la fleur à la bouche et sans cravate, relèvent leurs manches, s'étalent au parterre , lisent des romans et s'endorment. Le contrôleur dort, les ouvreuses ravaudent des bas, et, pendant ce temps, comédiens et comédiennes font leur ramage dans ce vide désespérant. Voilà cependant où l'amour de l'art a conduit le peuple le plus spirituel de la terre.

Vous vous souvenez des églogues qui s'épanouissaient, il y a une quinzaine d'années , dans le feuilleton de théâtre. « 0 zéphyr, disait le feuilleton, tu souffles dans Iti bocage, et moi, critique infortuné, rivé à la chaîne du vaudeville, je gémis sur les galères de la première représentation. J'étoulTe dans une première loge de face avec salon, tandis que le plus humble berger respire le grand air de la nature. »

On s'est beaucoup moqué de cette disposition pastorale et on a eu raison. Il est si facile de s'abstenir, d'aller à la campagne et de ne pas aller au spectacle! — Dira-l-on qu'il faut suivre le mouvement deVart? — Ce serait se moquer du public et de soi-même. — L'art, en été, est représenté par de petites polissonneries dramatiques que personne ne prend au sérieux, pas même les directeurs et les acteurs. L'Europe n'est pas si exigeante qu'on voudrait le croire; elle panlonne très-volontiers au feuilleton de ne pas lui rendre compte de ces innocentes productions écloses à la chaleur des vers à soie. Pour notre part, nous remercions l'Europe de son indulgence et nous nous garderons bien de troubler sa sieste par le récit de deux ou trois vaudevilles frais comme le poisson de l'an passé.

Rien ne va plus. — Langueur. — Le feuillelon aux abois. — Commenl il s'en lire. — iM. Janin el M. Brindeau. — Les lliéàtres etlesjourualisles. — Ladvocal. — Varner. — Ancelot. — Les spectacles eu plein vent. — L"l)ippodrome. — L'homme qui marche sur Teau. — L'homme prêt ii périr. — Un ballon dirigeable. — Conseil à l'inventeur. — Le bal des vacances. — Théâtre Beaumarchais. — Étonnemenl partagé. — Un post-scriplum aquatique.

17 septembre.

Rien ne va plus, comme on d[i au tapis vert; — il en est de même ici : — tout est vide el languissant; les semaines s'écoulent sans déposer sur le seuil un seul mol, un seul livre, une seule comédie qui vaillent la peine d'être commentés. — Le feuilleton jette sa langue aux chiens. — Ne sachant que dire, il dit ce qui lui passe par la tête, el ce qui lui passe par la tête n'est pas toujours heureux. — Voici, par exemple, M. Jules Janin, qui ne se possède pas d'enthousiasme en présence de la verve que déploie Brindeau, au Vaudeville , en chantant les gaies chansons des Marquises de la Foiircheite. — J'aurais mieux aimé que M. Janin eiit rendu tout simplement justice à l'ex-soclétaire du Théâtre-Français en reconnaissant qu'il s'était tiré habilement des traquenards du Fauconnier. Quant à la verve et à l'enlrain de Brindeau dans les Marquises de la Fourchette, je ne saurais en tomber d'accord avec M. Janin. D'abord, Brindeau ne joue pas dans celle pièce, ce qui est déjà une raison; — puis il me semble que Brindeau est, avant tout, un acteur de comédie cl qu'il n'a pas la préloiuion d'être si folàlre.

M. Janin a été, du reste, beaucoup mieux inspiré dans ce même

feuillelon en Iruilant la question des journalisles devant le théâtre. — Il a dit, et bien dit, comment les gens de lettres, qu'on semble vouloir exclure des salles de spectacle, y rendent au moins autant de services qu'ils y trouvent de plaisir. Mais il ne faudrait pas s'en tenir à la théorie : il faudrait rentrer résolument en possession de son indépendance. — Le jour où les journalistes ne tendront plus la main pour obtenir des entrées et des billets de première représentation, on viendra peut-être les supplier d'en accepter; — car, en définitive, et à réduire la question à des termes purement Industriels , les journaux donnent aux théâtres une publicité d'une valeur incalculable. Une épreuve se fait en ce moment, — nous verrons bien les résultats.

Je sais gré aussi à M. Janin d'avoir consacré quelques colonnes à Ladvocat, mort oublié, ces jours-ci, après avoir traversé des jours de splendeur.

Ladvocat, qu'on persistait à appeler le libraire Ladvocat, bien que depuis longtemps il eût abandonné cette industrie, fut un épicurien aimable, un homme d'aifaires et un homme de plaisirs. — Lié de sympathie et d'intérêt avec toutes les intelligences militantes et toutes les sommités du parti libéral, sous la Restauration, il joua à cette époque un rôle assez considérable et fut un des agents actifs du mouvement qui devait aboutir à la chute des Bourbons. — Sa librairie, dans la galerie de Bois au Palais-Royal, fut pendant quinze ans le centre des publications qui traitaient les questions politiques avec la passion du jour. — Toutefois, cette préoccupation spéciale n'empêcha pas Ladvocat de rendre d'éminents services à la littérature en éditant les grands écrivains du siècle. — Vers la fin de la Restauration, Ladvocat, poussé par ses besoins personnels vers les entreprises purement industrielles, fonda, dans sa librairie, une sorle de fabrique de mémoires plus ou moins historiques. — On se rappelle les Mémoires de la Contemporaine et le succès fébrile et insensé qu'obtinrent les souvenirs impudiques de cette intrigante, surnommée la Veuve de la grande armée. Ladvocat réalisa avec cette publication des sommes considérables. — Celles qui suivirent furent infiniment moins heureuses, — Le public se blasa bien vite sur ces révélations frelatées. — Peu à peu la fortune de Ladvocat

dôoliîia el il rciilra dans la foule après avoir été un libraire grand seigneur.

De ses prospérités, Ladvocat n'avait rien conservé que le goût de la magnifleence; — c'était un Diogène superbe, logé dans le tonneau desDaiMÏdes; — il avait vieilli à la façon des Anglais en laissant blanchir ses cheveux, mais sans renoncer aux allures du dandysme le plus jeune et le plus pimpant : — un fond de frivolité le soutenait contre les déceptions les plus aiguës de la vie. — Lié dans sa jeunesse avec Talma, mademoiselle Mars, et tous les princes de l'art, il avail conservé jusqu'à son dernier jour un goût très-vif pour le théâtre; une première représentation était pour lui une affaire qui primait toutes les autres, et, en ne le voyant pas à la réouverture du Vaudeville, quelqu'un se prit à dire : « 11 faut que Ladvocat soit mort! » — Hélas ! il s'en fallait de peu. — Depuis un an, il s'affaiblissait visiblement et il lui arriva deux ou trois fois de ne pas faire sa toilette du soir ; — ces négligences'élaient de bien sinistre augure pour l'œil de l'observateur. — Les averlissMuents répétés que la mort donnait autour de lui paraissaient raffecler vivement. — 11 a disparu à son tour sans que ceux mêmes qui vivaient dans sa familiarité de chaque jour aient été avertis; Ladvocat, dans ces dernières années, s'indus- Iriait comme il pouvait, eldaus ses inventions on retrouvait la trace de ses goûts. — On se rappellera qu'il y a deux ou trois ans, il avait imaginé un meuble qu'on appela divan-lustre-jardi7iière. Deux exemplaires de ce meuble fastueux ont été livrés par lui au prix de 35,000 fr. chaque, l'un au palais de Sainl-Cloud, l'autre au palais de la reine d'Espagne, à Madrid.

Un autre mort de la semaine, c'est M. Varner, le vaudevilliste; — mais on ne dira pas au moins que celui-là a succombé au choléra foudroyant. — M. Barrière, dans sa notice nécrologique du Journal fies Débats, nous apprend que M. Varner a succombé à une maladie dont il avail puisé le germe à la retraite de Moscou. — Je reconnais bien là les gens d'esprit; un imbécile n'est pas plus tôt atteint d'une maladie mortelle, qu'il se fait enterrer. — M. Varner, mieux avisé, a survécu quarante-deux ans au germe qui le dévorait, el nous ne nous en plaignons pas.

Nous devons à ce sursis que M. Varner s'était accorde une ving-

CHRONIQUES PAUISIENNES. 113

liiiiiL'de pièces, les unts agréables, les autres cliarmanlesqu'il a signées en collaboration le plus souvent avec Scribe el Bayard, ses contemporains et ses condisciples de Sainte-Barbe; — toutefois, en attachant son nom à de grands succès comme le Mariage de raison, M. Varner n'a jamais réussi à dégager sa personnalité en première ligne.

Suivons le monde.

Voici maintenant Ancelot, encore un homme de notre monde, mort aussi d'une maladie qui, depuis un an, avait autorisé dix fois le bruit de sa mort.

Ancelot, dans sa jeunesse, avait été un des amants de Melpomène, comme on disait en ce temps-là. — Perverti par une éducation perfide el de mauvais instincts, le malheureux fil des tragédies! — Ce n"est qu'après 1830 qu'il aborda la littérature industiielle. Il est le fondateur du vaudeville-régence , et, quoiqu'il ait rencontré dans ce genre de grands succès, on ne peut guère lui dissimuler, à cette heure suprême, qu'il a inventé, ce jour-là, une littérature plus prétentieuse qu'amusante ;— vaudeville pour vaudeville, j'aime infiniment mieux la Faridondaine, de l'école de Désaugiers, et je n'ai jamais pu prendre un plaisir bien vif à entendre un personnage historique chanter l'amour sur l'air de la Famille de V apothicaire. Le pire est que M. Ancelot a fait école et qu'il a des disciples.

En i841 , Ancelot avait été élu de l'Académie ; — il y avait quinze ans qu'il frappait à la porte de cet aréopage. — A l'Académie comme auprès des femmes, il y a des succès d'importunité, et je croirais volontiers que léleclion d'Ancelot en fut un exemple. — De 1842 à 1845, Ancelot dirigea le théâtre du Vaudeville; il eut quelques succès : mais sa tendresse excessive pour les œuvres de madame Ancelot lui aliéna les auteurs sans lui attirer le public. Il dut céder son privilège pour échapper à une catastrophe imminente. — Ancelot, malgré tout, était un homme d'esprit et de talent; mais une certaine infatualion de son propre mérite lui causait des éblouissements à travers lesquels il n'entrevoyait, dans la critique la plus bienveillante et la mieux motivée, que des hostilités préméditées à son égard. — Dans les dernières années de sa vie, son aigreur contre la critique avait pris un caractère d'exaltation qui lui faisait fuir tous les centres de réunion où il aurait pu rencontrer les représentants de la presse.

114 LA VIE A PAHIS.

Je crois que je suis au boul des morts.

Je ne vous al pas encore parlé des spectacles en plein vent : c'est qu'en vérité, et malgré l'opportunité, ils ne m'ont pas paru avoir meilleure fortune que les théâtres clos et couverts. Où donc va la foule, qu'on ne la rencontre nulle part? — A l'Hippodrome, le Siège de Silistrie ne paraît pas devoir tenir aussi longtemps que sur les l)ords du Danube. Les femmes aimeraient bien à voir ces simulacres de la guerre; mais elles voudraient que les canons ne fissent pas plus de bruit qu'à l'Opéra-Comique quand le timbalier tire le canon sur la peau dâne; puis il y a la fumée; puis il y a, je crois surtout, que l'Hippodrome n'est plus le caprice du public.

Dimanche dernier, à Asnières, on annonçait que M. Filleul se promènerai» sur l'eau, la canne à la main comme sur terre.

M. Filleul devait, en outre, sauver un homme pi^êt à péri)' et le déposer sur la berge. — Je n'ai pas assisté à toutes ces merveilles. J'aurais cependant été assez curieux de voir l'artiste chargé du rôle sacrifié de [lioiitme prêt à périr. — Si je me rends bien compte de la chose, un homme prêt à périr dans l'eau est un homme qui a déjà énormément bu; — une pinte de plus, et l'homme prêt à périr est un noyé. — Espérons que le sauveur, de son côté, aura bien joué son rôle, infiniment plus agréable du reste. Vous verrez qu'il aura recueilli toute la gloire de celte expérience, et que personne n'aura fait attention au compère qui se noyait. Il en est toujours ainsi sur la Seine et sur la scène.

Enfin, on montre au Jardin-d'Hiver un nouvel appareil aéroslalique. Ce qui dislingue cet aérostat de tous ses prédécesseurs, c'est qu'il se dirige dans l'air, au lieu d'y être ballotté au gré des vents, — du moins l'inventeur l'annonce et jusqu'à nouvel ordre je dois le croire, — et je le croirai aussi longtemps que l'inventeur ne commettra pas la faute de tenter une expérience. Les ballons dirigeables réussissent toujours sur terre: je ne sais pourquoi on a la rage de les exposer à la fureur des vents. C'est ce qui gale tout.

Parmi les divertissements d'été, je vols que le Jardin-d'IIiver dwinail dimanche le Bal des vacances, dédié aux élèves de l'Université.

« Les enfants qui ont oblcnus {sic) un premier prix avaionl droit à une entrée gratuite. »

CHUONIQUES PARISIENNES. 115

J'aime celle bienveillance el celle orlhograpbe qui se met à la portée (le la jeunesse.

Je lis sur l'affiche du théâtre Beaumarchais :

lîSCESSAMMEîVT l'oUVERTURE.

Troisième année. — Sous la même direction i

ï! paraît que ce théâtre ne peut revenir de son étonnemenl d'avoir vécu trois ans sous la même direction. — Qu'il se rassure, — j'en suis pour le moins aussi étonné que lui.

P. S. J'apprends que M. Filleul, l'homme qui marche sur l'eau, a été retiré de Teau par trois pompiers; —dans celle modiiicaliondu prograiiime, je ne sais pas ce qu'esl devenu l'homme prêt à périr; — j'imagine qu'il boit toujours.

Une première nuit de noces. — Enlèvement d'une ingénue de Ihéàtre. -- Allente. — Perspectives pour ISlio. — Dîners gigaulesques. — Villas au bois de Boulogne. — Mœurs nouvelles. — Amortissement de la cour d'assi.^es. — Les récidivistes. — Les néophytes. — Un début éclatant. — Plagiat de scélératesse. — Les voleurs deviennent bêles. — Assassinat d"un liomme de lettres. — Détails mystérieux. — M. de Fienncs el les gens de lettres. — Mademoiselle Racbel. — Les inconvénients du triomphe. — Odéon : le Vicaire de Wakefield. — Tisserant. — .Mademoiselle Brindeau, — Mademoiselle Périgat. — Amour et caprice. — Guicliard. — Mademoiselle Saint-Hilaire. — Mademoiselle Arène. — Porte-Stunt-.Martin : Bouffé, — Ambigu : Anglais et Français.

2i septembre.

In jeune homme a épouse assez récemment une actrice des extrêmes boulevards.

La première nuit des noces, la mariée découcha. Le lendemain matin, le mari lit observer qu'on aurait dû, au moins, réserver à son époux la première nuit nuptiale. « Que voulez-vous, mon ami ! répondit la dame, on ne renonce pas ainsi, en un jour et une nuit aux habitudes de toute sa vie. Je suis votre femme, el celte position a ses devoirs. J'ai besoin de m'y faire. »

Comme tout le monde n'épouse pas, il parait qu'un autre jeune homme qui porte un nom célèbre dans la poésie dramatique est accusé d'avoir enlevé une actrice du même terroir que celle dont nous venons de parler. Je ne serais pas étonné qu'il y eût plainte reconventionnelle, el que V ingénue fût à son tour accusée d'avoir enlevé le jeune homme. — Après quoi,' le tribunal les renverrait dos à dos : ce qui serait triste.

Paris, comme l'Europe entière, a les yeux tournés vers l'Orient. On attend avec une impatience fébrile des nouvelles de Crimée. Aussitôt qu'un succès de nos armes aura été signalé, la saison des plaisirs et les affaires prendront un essor immense. Toutes les spéculations préméditées à l'occasion de l'Exposition de 1855 semblent suspendues à cet événement militaire. Vous verrez alors sortir de terre des constructions gigantesques et des entreprises ayant pour la plupart en vue de nourrir et d'héberger les populations exotiques qui viendront, à dater du mois de mai prochain, tiercer la population parisienne. — On parle de fonder sur l'empiaccmenl du passage d'Artois un vaste élablissemenl gastronomique, d'après les combinaisons du dîner à prix lixe, déjà exploité sur le boulevard Montmartre et au Palais-Royal. — Il est aussi question de construire dans le bois de Boulogne de jolies villas sur un plan uniforme. Ces constructions seraient le point de dépari de mœurs nouvelles qu'on entrevoit dans un avenir prochain. Il est certain que Paris étoulîo dans son enceinte de pierre : nous nous acheminons aux pratiques de la vie anglaise. Avant vingt-cinq ans d'ici, tout homme de quelque importance dans le commerce et l'industrie aura son comptoir dans la cilé et, sa case dans un petit bouquet d'arbres à une lieue de Paris.

H a été constaté que les rôles de la cour d'assises de la Seine ne pourraient fournir, à la rentrée des tribunaux, les éléments d'une

CHROMQUES PARISIENNES. 417

session criminelle. C'est là un résultat d'une grande valeur sociale allribué, non sans raison, à la mesure salutaire qui a interdit le séjour de Paris aux repris de justice. — Les récidivistes une fois éloignés, on n'a plus à s'inquiéter que des néophytes. — On a signalé cette semaine deux commençants qui ont déhuté avec éclat dans la carrière du crime en emballant un horloger, après ravoir préalablement découpé dans une caisse à marchandises. — J'admire combien peu les scélérats progressent. — Cet horloger est le cinquième bourgeois dont les assassins aient eu, depuis vingt ans, l'idée de faire un colis. Les assassins de l'horloger ne sont pas seulement des scélérats, ce sont encore des plagiaires. — 11 me semble que les voleurs deviennent aussi d'une bêtise inqualiOable. Il y a quinze jours, ils ont attaqué Privât d'Anglemont, un homme de lettres de l'espèce la plus inoffensive au point de vue des voleurs. — Privât a été un peu assassiné, et il porte dans la région de la tempe gauche la trace d'un joli petit coup de couteau. — Ce qui est mythologique, c'est que Privât prétend qu'on lui a volé 7 francs 50 c. Une enquête est ouverte sur les motifs qui ont pu déterminer Privât à posséder 7 francs 50 c. Cette dernière partie de l'affaire est Irèsmystérieuse et donne beaucoup de souci à la magistrature.

Je n'ai rien remarqué dans le feuilleton de lundi dernier qui vaille la peine d'être commenté, si ce n'est un point de vue de M. Matharel de Fiennes sur lequel il semble urgent de s'expliquer. M.deFiennes, à propos d'un drame joué au théâtre Beaumarchais, fait observer, avec amertume, que les auteurs du Paradis perdu gagneront probablement plus avec cette pièce que Milton avec son poëme, qui fut vendu à un éditeur 30 hvres sterling, ou 730 francs de France. — D'abord, il conviendrait d'établir un rapport entre la valeur de celte somme au xyii"^ siècle et au nôtre; — puis il n'est pas indifférent de faire remarquer que, dans les temps contemporains, le niveau de la rémunération des œuvres de l'intelligence s'est élevé pour tout le monde, pour les poètes comme pour les feuilletonistes. — A l'occasion d'une féerie qui devait produire à ses auteurs une cinquantaine de mille francs, M. de Fiennes a déjà fait observerqueCorneille n'avait qu'une paire de souliers, et que, quand il faisait réparer cette chaussure unique, 11 attendait à la porte do l'échoppe que le savetier lûl

terminé son travail. — Aujourd'hui, beaucoup d'auteurs qui ne sont pas de la force de Corneille possèdent deux paires de chaussures, CL'Ia est vrai ; — il est même bien probable que M. Scribe en a quatre paires; — mais où est le mal? — Pour notre part, nous y voyons un grand bien. — Beaucoup plus près de nous, le nommé Jean- Jacquos Rousseau ne parvenait pas à vivre de sa plume, et nous connaissons de notre temps beaucoup de romanciers, de publicistes et de feuilletonistes qui vivent, et quelques-uns qui font fortune; — cela ne prouve pas que tous les feuilletonistes aient plus de talent que le nommé Jean-Jacques Rousseau; cela prouve tout simplement que, si celui-ci revenait en ce monde, il vendrait cent mille francs, en 1854, ce qu'il vendait quelques louis en 1760.

Mademoiselle Rachel a joué deux [o\s Adrietme Lecouvreur,-âycc un grand succès de recettes. Un journal de théâtre nous apprend, et je Tai constaté de mes propres yeux, qu'à la fin du spectacle une foule idolâtre attend la tragédienne pour la porter en triomphe; — j'en suis très-fàché pour mademoiselle Rachel ; — ces ovations ont été épuisées pour tous les sociétaires de l'ancien Ambigu. — Saint-Ernest a passé sa vie à être porté en triomphe, et mademoiselle Rachel mérite mieux que cet hommage carnavalesque. — Mademoiselle Rachel est, d'ailleurs, d'un sexe pour lequel le triomphe a des inconvénients.

L'Odéon a fait son ouverture par le Vicaire de Wakefield. — Je n'abordais cette représentation qu'avec une sorte de pudeur effarouchée : il me semblait que j'allais assister à un sacrilège et qu'on allait profaner sous mes yeux une despîus délicates et des plus suaves créations de l'esprit humain. — Comment traduire sur la scèni^ sans la trop matérialiser, cette physionomie si idéale du Vicaire, cette. ironie douce et charmante, celte bonhomie dans la pratique des plus hautes vertus, cette philosophie chrétienne, éclairée de haut par la foi, cette résignation toucliante qui n'est que la fermeté d'un homme de bien ? Je vous assure que les auteurs ne s'en sont pas trop mal tirés; — ils ont apporté une certaine délicatesse et comme un louable respectdans ce remaniement du livre immortel de Goldsmidl. — Ils ont rencontré le succès là peut-être où ils l'espéraient le moins, dans la sereine élévation des caractères, bien plus que dans l'élément dramaliquc que leur fournissail le roman; car cotte his-

CHllOMQUES PAHISIKNNF.S. 119

loire de fille séduite a bien vieilli, et, dans le drame de l'Odéon, elle ne présente aucun aspect nouveau. Tisserant, l'un des auteurs de la pièce, était évidemment pénétré de son sujet. — lia dessiné la physionomie du pasteur avec beaucoup de largeur et d'élévation, un accent très-màle et très-profond. — Mademoiselle Brindeau est trèsjolie, et elle dit bien, surtout les scènes qui ne demandent que de la grâce et dé Tingénuité. — Mademoiselle Périga a le rôle commun et dur de la pièce et elle y apporte des traditions un peu mélodramatiques, de sorte que le rôle et l'actrice se nuisent réciproquement.

On a joué, avant le Vicaire, un petit acte en vers, d'une facture très-littéraire. Cela s'appelle Amour et Caprice; — c'est la fable de la marquise de George Sand, amoureuse d'un comédien. — Le comédien, lui-même aux prises avec sa passion et les devoirs de sa profession, rappelle le Kean de Dumas dans le fameux acte de la loge. — Le jeune Guicbard s'est inspiré de celte analogie, et, tout en se préoccupant un peu de la manière de Frederick, il a révélé une puissance et une ampleur d'expression que je ne lui aurais pas soupçonnée. — Mademoiselle SainlHiiaire est charmante de mutinerie dans le rôle de Colombe, et mademoiselle Arène, d'une beauté insolente dans les scènes de la marquise.

La série de représentations que Boufîé devait donner au théâtre de la Porte-Saint-Martin est entravée. Le ministre, en limitant les théâtres de vaudevilles dans l'exploitation de leur genre, a pensé qu'il était logique d'interdire aux scènes du boulevard de faire des incursions sur le répertoire du Gymnase et des Variétés. — L'adminlslration de la Porte-Saint-Marlin a dû se borner à user de la toléi'ancede l'autorité pour les représenlations à bénéfice, et, lundi dernier, Bouffé a pu reparaître au bénéfice de M. Alfred Baron, un des beaux-frères de l'administration. — Les beaux-frères ne manquent pas à la Porte- Saint-Martin et ce prétexte peut donner longue vie aux représenlations de l'artiste. — Bouffé a donc joué dans le Gamin de Paris et Pauvre Jacques.

Le succès des Cosaques de la Gaieté empêchait l'Ambigu de dormir. — M. Desnoyors a pris un grand parti: — il a assemblé tous les vieux auteurs du boulevard et leur a posé cette question :

1i2U LA VIE A PARIS.

ft Quelqu'un de vous se sent-il de force à faire quelque chose de plus absurde que les Cosaques? »

Tous les vétérans du drame ont baissé la tète.

« Ces gens-là sont finis et épuisés, s'est dit M. Desnoyers. — Il me faudrait un jeune homme. »

Là-dessus, on vint annoncer à M. Desnoyers que le fils de son bottier se présentait pour lui prendre mesure.

« Esl-il jeune? demanda M. Desnoyers frappé d'une inspiration soudaine.

— Mais, dit Salvador, il peut avoir de onze à vingt-huit ans.

— Voilà mon affaire, pensa 31. Desnoyers; je tiens mon jeune homme. — Faites monter. »

Le jeune bottier se prosterna aux pieds du directeur pour lui prendre mesure.

« Relevez-vous, jeune homme, lui dit M. Desnoyers et prenez une posture plus conforme à la dignité des lettres. — Je décommande les bottes et je vous commande une pièce.

— Mais, répliqua le bollier, je n'ai jamais travaillé dans celte partie.

— N'importe, dit le directeur; vous savez vaguement qu'il existe des Turcs, des Russes, des Français et des Anglais, — des mers et des continents; — partez de là el ne vous gênez pas. — Surtout soyez absurde et n'oubliez pas que les Cosaques doivent être roués de coups.

— Alors, dit le bottier, on fera de son mieux. — D'ailleurs, je ferai corriger cela par mon frère, qui est répétiteur au collège Charlemagne.

— Gardez-vous-en bien ! répliqua M. Desnoyers. — Le misérable y mettrait de l'orthographe. — Comprenez bien ce qu'il me faut : — j'entends que vous fassiez parler les ambassadeurs russes comme vous parleriez vous-même, si vous étiez ambassadeur. »

Ceci convenu, le jeune auteur s'enferma dans le silence du cabinet. — Il en est sorti avec un chef-dœuvre.

Vous ne pouvez vous. faire une idée de cette épopée burlesque ; — c'est bête, — c'est insensé, — c'est sublime. — Je suis allé hier à l'Ambigu sur mes pieds; j'y retournerais domain sur la tête. — Figurez-vous des boyards, des hospodars, des Valaques, des Russes,

des Turcs, des Français, des Anglais, des sœurs de charité, des lioliémiens, des costumes, des décors, des fusillades, des dialogues, des chansons, des hymnes, des morts qui ressuscitent; — un aml)assadeur russe qui propose à un peintre français de lui donner la Belgique, — et à un voyageur anglais de lui donner l'Egypte, etc. Le poëme des Cosaques est distancé et le succès aussi sera dépassé. — 11 faut désespérer de la gaieté et du patriotisme des Français si celte pièce n'a pas deux cents représentations. — Dans six mois, elle sera à peine éculée et avec un ressemelage de décors, elle pourra finir l'année.

Notez que les succès de ce genre sont à double détente : — le public en blouse prend la chose au sérieux ; — les loges et l'orchestre en font une débauche.

Les acteurs ont joué avec un sang-froid magnifique. — La soirée a fini après minuit, par la prise de Boniarsund. — Les Cosaques n'étaient vraiment pas de force. — Imaginez qu'ils se défendaient contre des canons Paixhans avec des lances et des sabres de cavalerie. — 11 faut que M. de Fiennes en prenne son parti : — l'auteur va gagner trente mille francs avec cet ouvrage.

Approche de l'hiver. — Retour des touristes. — L'automne à la campagne. — La potichomanie. — Le faux luxe. — Un biblioj)hile. — Le bourgeois retiré. — Ses opinions politiques et litléraires. — Les gardiens de nuil. — Lcclairage électrique. — Les entrées au théâtre Bobino. — Les entrées ù lllippodrome. — Catastrophe.

1" octobre.

C'en est fait de l'été ! — Le temps est beau ; mais déjà l'atmosphère rafraîchie nous pousse au coin du foyer. — La ville, déserte

il y a quelques mois, se repeuple. Encore deux ou trois semaines et les plus intrépides touristes seront rentrés à Paris: — je parle, bien entendu, des touristes externes, ceux qui passent la frontière. — Quant aux châtelains de la province, ils entrent précisément en possession de leur plus belle saison. — C'est en ce moment que la campagne est charmante. — Le jour, il est doux et facile de courir les champs sans fatigue; — le soir, de magnifiques feux de sarnîenl pétillent dans les vastes cheminées. — On cause, on joue. Les hommes font leur petite campagne de Crimée; les femmes font de la potichomame. — La polichomanie! une fameuse invention qui a détrôné le crochet, la tapisserie et autres occupations des Pénelopes et des Lucrèces du xix*^ siècle.

La potichomanie est, après le plaqué, Targenture Christophe, le ruolz et le vin de Champagne à deux francs la bouteille, une de ces inventions qui caractérisent une époque de faux luxe mis à la portée de toutes les bourses. — Vous prenez deux amphores de verre; vous collez à Tinlérieur un papier barbouillé de diablotins et de poussahs, et vous avez pour cent sous une superbe paire de vases de Chine ou du Japon, qui encadreront admirablement sur votre cheminée une pendule en sapin, imitant le marbre. — Vous pouvez y joindre deux coupes en cuir florentin ciselées au repoussoir, — et votre portière, en faisant votre chambre, soupçonne que vous pourriez bien être un riche honteux. J'ai connu un homme qui avait perfectionné ce splendide ameublement. — Dans une bibliothèque toujours soigneusement fermée, s'étalaient trois mille volumes, les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, depuis Homère jusqu'à Lamarline, dénoncés en lettres d'or. C'était donc une magnifique collection vue de dos; — mais, à l'intérieur, c'était tout carton. — Le bibliophile était un ancien marchand de nouveautés retiré à la campagne, avec une vingtaine de mille livres de rente. — L'n jour que j'avais découvert la ruse, il me dit avec assez de sens : <» Pour moi comme pour tous les marchands en retraite, une bibliothèque est un meuble. Plus une bibliothèque cache la muraille, plus c'est une belle bibliothèque. — Quelques-uns de mes confrères sont assez niais |)0ur y mettre des livres qu'ils ne lisent jamais. — J'ai mis dans la mienne pour deux cents francs de carton et j'ai fait une économie

(Il,' dix mille francs. — Du reste, si vous désirez lire quelque chose, j'ai dans ma chambre le Cocu de Paul de Kock. »

Ce bourgeois dans sa naïveté avait, au fond, plus de sens que la plupart de ses confrères. — Une des prétentions du bourgeois qui a aune du calicot pendant trente ans, c'est de s'mstnilre quand il sera retiré. — Ces braves gens sont de bonne fol ; mais ils ne se doutent pas que, pour s'instruire, il faut s'y prendre en temps utile. On n'apprend pas à lire à soixante ans : es lectures prises au hasard, sans guide et sans méthode, n'apportent à l'esprit qu'un ennui profond sans résultat instructif. — Ce qu'il faut au bourgeois retiré, c'est un billard, deux arrosoirs, le goût des tulipes, la passion de la pêche à la ligne, et, pour les soirées d'hiver, le fanatisme du piquet. Quant aux livres qu'il est en état de lire, ils tiendraient à Taise dans sa table de nuit. — J'allais oublier qu'on a inventé pour le bourgeois en retraite deux ou trois journaux d'une politique attrayante et d'une littérature facile.

Voilà la vraie lecture. — Le bourgeois retiré aime à suivre les progrès de son siècle, tout en les contestant. — La vogue de mademoiselle Rachel ne lui impose pas, et, quand on aborde ce sujet, il se contente de dire en secouant la tête d'un air capable : « Quand on a vu Talma... » — Le bourgeois est même un peu piqué contre M. Scribe, qui lui a gâté les gais refrains de Désaugiers. — La tragédie et le mélodrame du premier empire, aussi bien que le petit tambourin de M. Sewrin, ont laissé dans son esprit l'idéal d'une littérature aussi grande que Marengo et Austerlilz. — Dans son fanatisme rétrospectif, le bourgeois débile à ses voisins de campagne quelques tirades de Lafon, dans Tancrède. Il imite aussi avec une certaine grâce mademoiselle Duchesnois dan* Phèdre; mais son triomphe consiste surtout dans des reproductions de Marty et de Fresnois, ces demi-dieux du mélodrame en bottes jaunes et en chapeau à plumes. « On ne fait plus de pièce comme ça, on ne trouvera jamais d'acteurs pareils, » répète incessamment le bourgeois. — Victor Hugo et son école lui apparaissent comme un 93 littéraire. — Ce sont des dévastateurs qui ont promené la torche incendiaire dans les incomparables beautés du répertoire /"/'«;/(;««. — Le bourgeois a des opinions très-parlicullères sur madame Sand. H pense

que celle femme célèbre se livre systémaliquemenl au délournemenl des mineures, el que, dans sa campagne du Berry, elle dresse les moissonneurs à faucher des lêtes et les moissonneuses à empoisonner leurs maris. — Au temps où il était dans les affaires, le bourgeois a renvoyé une caissière qui lisait Valentine. Le bourgeois n'a pas d'opinion bien arrêtée sur Balzac; il incline à croire que c'était un gredin. — 11 n'en veut pas aux autres, il ne les connaît pas. — On lui a dit qu'Alfred de Musset aimait l'absinthe et il n'en est pas étonné. — Généralement, le bourgeois considère les romantiques comme une bande de soiilards.

Voilà pour l'art. — Pour la i)olitique5 le bourgeois a beaucoup varié : il a aimé les Grecs el les Polonais; il a souscrit pour le général Foy, et il a fait deux jours de violon pour avoir crié : « Vive la Charte! à bas les jésuites ! » — L'âge a modéré ces emportements chevaleresques. — Déjà, Louis-Pliilippe régnant, le bourgeois a cru remarquer que les Français n'étaient jamais contents. Vers 1831, à l'époque où il venait de s'établir, où il avait besoin d'ordre et de tranquillité, il a commencé à trouver que les Polonais étaient bien turbulents. — En 48, il a. crié : « Vive la Réforme ! » mais sans enthousiasme, par entraînement et parce que son journal l'en conjurait aw nom de la dignité du pays. — Sous la République, quand ses commis lui ont déclaré qu'il avait suffisamment fait la traite des blancs, et qu'ils entendaient partager ses bénéfices, cela lui a paru dur.

Aujourd'hui, le bourgeois est complètement amorti. I! eslenchanté qu'on embellifise Paris el fait des vœux pour le succès de nos armes. Nicolas lui paraît mériter une leçon, et il sera ravi d'apprendre que nous avons pris Sébciilopol. — Le bourgeois ne sait pas bien où gît Sébaslopol ; mais il sait que c'est en Crimée. 11 ne sait pas où est la Crimée; mais il sait que c'est un pays qui produit du blé. Depuis six mois, le bourgeois déclame contre le testament de Pierre le Grand, cl je crois qu'il est temps de lui donner une satisfaction.

Un décret vient de doler la ville de Paris de linstitulion des lualchmaycns de Londres (elle ne garantit pas l'orthographe). Le gouvernement, voyant qu'on volait même Privât d'Anglemonl, a compris la convenance d'assurer la sécurité des rues. — Ajoutez aux

CHRONIQUES PARTSIEXXES. 4^25

walclimans quelques appareils de lumière éleclrique comme ceux qui fonctionnent en ce moment aux abords du Louvre, et on pourra se promener la nuit dans Paris comme en plein midi. Du moins, si la lumière éleclrique ne remplace pas tout à faille soleil, il est certain qu'elle fera le plus grand tort à la lune. — Si j'avais des actions de la lune, je les vendrais.

Un auteur du boulevard, nommé Tournemine, avait pris, il y a une quinzaine d'années, la direction de Bobino. — Le nouveau directeur se piquait d'être lettré, el, en consultant son livret d'entrées, il constata avec douleur une lacune ; ni Janin, ni Rolle,- ni Guinot, ni personne de ce monde n'y figurait. « Écrivez à ces messieurs que je leur donne leurs entrées, » dit le directeur à son contrôleur.

Deux ans se passèrent.

« J'espère, dit alors M. Tournemine, que, quand ces messieurs viennent, on a pour eux tous les égards imaginables.

— Mais, monsieur, il n'en esl pas venu un seul, répliqua le contrôleur, et j'en suis bien mortifié, car j'aurais bien voulu voir ces grands hommes.

— Ah ! c'est ainsi, reprit M. Tournemine avec une fierté blessée. Ces messieurs ne profitent pas des entrées que je leur ai données... eh bien, écrivez-leur que je les leur ôte...»

Le croirlez-vous? il m'arrive pareille aventure, à moi, un des gringalets de la critique. — M. Arnault, le directeur de l'Hippodrome, me fait signifier qu'il m'a ôlé mes entrées. — Le plus merveilleux, c'est qu'fn m'apprenant qu'il me les ôte, M. Arnault m'apprend qu'il me les avait données ; car je n'ai jamais abordé le Uiéàtre de M. Arnault que l'argent à la main. Quoi qu"il en soit, M. Arnault m'ôtant mes entrées, c'est un procédé de gentleman de m'en prévenir. — Ce que je trouve infiniment plus leste, c'est de me les avoir données, — sans me consulter. Je n'ai pas l'honneur de connaître M. Arnault, elson procédé me paraît d'une familiarité qu'on ne se permet qu'entre chevaux ; — entre hommes, on y regarde de plus près.

Toujours est-il que me voilà dans une jolie situation : —obligé par mon état de critique de suivre les travaux de l'Hippodrome, je no puis guère me dispenser, vu la variété du répertoire, d'y aller

une fois tous les deux ans. — C'est donc vingt-cinq sous par an qu'il va m'en coûter pour avoir perdu mes entrées: — mais, au moins, je pourrai continuer à dire, ce qui me paraît avoir blessé M. Arnaull, que, généralement, la poudre enflammée produit de la fumée. — Il était convenable, en efl'et, qu'une pareille hardiesse fût châtiée.

Une chronique empêchée. — M. Arnaull.— Les Arènes. — Le Dessous

des cartes.

8 octobre.

La victoire de l'Aima et la prise de Sébaslopol, nous ont fait une semaine exceptionnelle; toute causerie frivole semble interdite en présence des événements accomplis et des événements qui se préparent. — Je ne me sens pas le courage de vous donner aujourd'hui la menue monnaie du cancan parisien, et je profile des loisirs de celte semaine belliqueuse pour régler mes comptes avec M. Arnault, vainqueur de Silislrie. Voici ce dont il s'agit : M. Arnault m'a retiré mes entrées à l'Hippodrome; mais a-t-il songé à me les retirer aux Arènes? Ceci nrinquièle et je n'en dors pas depuis huit jours. J'aime à penser que M. Arnault n'aura pas été à moitié galant et qu'il ne m'exposerait pas à l'affront de me voir refuser mon argent aux Arènes.

J'ai fait dans ma vie une seule et vaine tentative pour voir le spectacle de M. Arnault aux environs de la colonne de Juillet. — Je m"élais trompé de jour et je tombai sur un jour de relâche; ce qui est d'autant moins invraisemblable que le relâche est aux Arènes comme cinq est à deux. J'errais autour du monument en planches, une porte se trouva ouverte; je plongeai un œil indiscret dans Teiiceinte et je vis un cirque qui me rappela le Colysée à peu près

CHRONIQUES PARISIENNES. Ul

comme la mare d'Auleuil rappelle le lac de Genève. Un gardien vint à moi. — C'était un homme poudreux et fruste, dévasté par le temps el la solitude. — L'herbe lui poussait aux pieds et aux mains, et une mousse épaisse ombrageait son menton. — Je remarquai aussi sur un bureau quelques contre-marques pétrifiées el au fond quelques tombes tournées vers l'Orient, qui me parurent être la sépulture des actionnaires enterrés avec prime. Le gardien était très-ému en voyant une figure humaine; — il me demanda des nouvelles du monde et m'interrogea avec anxiété sur l'expédition de Lapérouse,

— Je lui appris la mort de Louis XVI, la révolution française, el autres détails. — 11 prit des notes, me remercia beaucoup et rentra dans sa tombe circulaire.

Pourquoi M. Arnault retient-il ce malheureux en captivité au lieu de le rendre à la société ? — C'eslun mystère que je n'ai pu éclaircir.

— M. Arnault possède l'Hippodrome; c'est là, quoi que j'aie pu dire, un théâtre vivant, plein des bruits de la guerre et des rumeurs de la foule. A quoi lui sert celte succursale, attristée à Tinlérieur par le silence des morts et déshonorée à Textérieur par toutes les fantaisies des voyous du quartier ? — Si M. Arnault veut me faire la politesse de démolir les Arènes, je prends l'engagement de lui donner le grade de jeune et intelligent directeur.

A propos de théâtre, laissez-moi signaler aux auteurs un petit livre oîi ils trouveront du drame el de la comédie en germe. — Aussi bien, le livre est deM. Edouard Lemoine, et ce n'est peut-être pas sans intention que le frère du directeur du Gymnase publie ces scénarios qui n'attendent qu'un développement pour devenir des pièces. — Ce terrain a été, à la vérité, un peu défriché. — Dans la nouvelle intitulée l/«eZ,ac/?e/e, nous retrouvons deux des péripéties capitales de la Duchesse de Lavaubalière ; — et nous serions bien étonné si le proverbe qui a pour titre VÈpreiive indiscrète^ n'avait donné à M. Octave Feuillet les éléments de la Crise^ un de ses deux ou trois chefs-d'œuvre.

Dans le cas contraire, la rencontre des idées serait curieuse, car les scènes, un peu plus écourlécs seulement dans le scénario do M. Lemoine, cheminent dans le même sentier et exhalent les mêmes parfums de bel esprit.

i!28 LA VIE A PARIS.

lime reste à souhaiter très-sincèrement que M. Lemoine, au lieu de se bornera être un ingénieux préparateur des travaux d'autrui, prenne assez de confiance en lui pour traduire sur la scène les charmantes histoires qu'il a déportées dans son titre. — A propos, j'oublie de vous dire que ce recueil de nouvelles et proverbes s'appelle le Dessous des cartes. /

Vnc quinzaine belliqueuse. — Espérances déçues. — Espérances renaissantes. — Une victoire. — Le Tartare et le pompier du 15 mai. — Canard à la tartare. — Victoire ajournée. — Un dénoûment à une pièce militaire. — Préoccupation publique. — Ses conséquences. — Une harpe oubliée dans la rue. — Une chanteuse distraite. — Mademoiselle Cruvelli. — Les artistes et le public. — Réformes à faire. — Le Dîner de table d^hôte, nouvelle édition. — Famine. — Un garçon chevaleresque. — Un diner qui ne nuit pas au souper. — Le restaurant .Michel. — Leçon de politesse et de comptabilité. — Théâtres. — Les opinions en littérature. — Le Conte de fées.

15 octobre.

Quelle semaine ou plutôt quelle quinzaine! — Que d'espérances déçues et ravivées! — Des victoires annoncées,— des victoires contestées, et, en définitive, une belle et bonne victoire célébrée par le canon, voilà le bilan de ces derniers jours. — Un Tartare s'était amusé à faire poser l'Europe ;— il avait pris sous son bonnet fourré la conquête de Sébaslopol. — Quel est ce Tartare et d'où vient-il? Nul ne le sait; quelques physionomistes ont prétendu avoir reconnu en lui le fameux pompier du 15 mai. — La découverte serait précieuse; car elle fixerait l'histoire sur rindlvidualité du célèbre pompier, dont la nature a échappé depuis six ans à toutes les recherches

CHRONIQUES PARISIENNES. i!29

(le la chimie. — Si le Tartare est le pompier, le pompier sérail donc le Tartare? — Comme loul se découvre avec le temps!

L'opinion s'est remise bien vite de la déception produite par le récit du Tartare et comme, en France, on a de l'esprit depuis le salon jusqu'à la cuisine, un restaurateur du boulevard a affiché un canard à la tartare. — On a ri, — on était consolé.— En examinant de plus près la situation des armées, on a reconnu qu'elle était solide et riche des plus glorieuses perspectives. — On n'a pas pris Sébastopol par un prodige de féerie, — on le prendra par les efforts patients du courage de nos soldats et des talents militaires de leurs chefs.— Les fortifications de Sébastopol n'étaient pas de la simple croûte de pàlé : — il y a çàel là un peu de granit sous la croûte; — soit! — on y mettra le temps et on mangera le tout à la fois;— les zouaves ont de bonnes dents; une fois en appétit, ils avaleront les fortifications, la garnison, les canons et les flottes, — et, au jour le plus prochain, peut-être au moment où on lira ces lignes, tout le monde en a la sérieuse conviction, le canon des Invalides annoncera au monde que c'en est fait de la puissance russe dans la mer ISoire. — Ce sera un beau jour pour les Français, en général, et pour le Cirque-National en particulier, — car le Cirque-National monte une pièce militaire, qui se termine par la prise de Sébastopol. — La première représentation est suspendue à cet événement. — M. Billion, le directeur, s'agite dans une impatience légitime,— et, si on le laissait faire, il enverrait volontiers ses figurants en manière de renfort à l'armée d'Orient.

Donc, Paris tout entier est attentif à ce grand événement, lisant les journaux du soir, relisant les journaux le malin, préparant des lampions et des lanternes, et se communiquant les mille récils qui arrivent par les correspondances particulières. — Vous comprenez qu'en ce moment on serait très-mal venu à parler d'autre chose. Quand-on ne peut pas parler de l'Aima, de Pérécop et du fort Constantin, ce qu'on a de mieux à faire, c'est de se taire. — La potichomanie elle-même n'a plus, dans les circonstances présentes, qu'un intérêt secondaire. Et, enfin, telle est la préoccupation du public, que le théâtre Beaumarchais a donné une pièce nouvelle et que la pièce a passé inaperçue!

Il faut excuser le trouble dans lequel ces grandes affaires ont jeté

la société française. — Ce trouble explique beaucoup de choses qui , en temps normal, sembleraient inexplicables.— J'ai déjà eu occasion <le signaler la nature étrange des objets qu'on oublie dans la rue. — Le dernier bulletin de la préfecture, fait connaître qu'on a trouvé sur la voie publique une harpe ! — Évidemment, la personne qui a oublié sa Larpe dans la rue était en proie à une très-vive préoccul)alion ; — il est même probable que c'est par suite de la même distraction que cette personne avait emporté sa harpe en allant dîner en ville. Il y a bien longtemps qu'on ne pince plus de cette chose, et peut-être faut-Il attribuer celte merveilleuse trouvaille au découragement d'un artiste qui aura abandonné son instrument à la charité publique, ne pouvant plus Tenlretenir.

C'est sans doute aussi une distraction orientale qui aura fait oublier à mademoiselle Cruvelli qu'elle chantait, lundi dernier, à l'Opéra, Valenline des Huguenots. Mademoiselle Cruvelli était habituée aux exagérations de la vedette, supprimée par la nouvelle administration de l'Opéra, et elle a prétendu n'avoir pas son nom confondu avec tous les autres sur l'atTiche.

Le tour est ])eul-être piquant; mais il a eu des conséquences graves. — Il a lallu rendre une recette, et renvoyer des femmes en toilette de gala, les épaules nues, les bras nus, et le reste peu vêtu. Évidemment, ces dames ne pouvaient, en cet équipage, aller achever la soirée aux Délassements-Comiques. — On est rentré chez soi, et la Cruvelli a été deux mille fois maudite.

Je vois, à celte occasion , beaucoup de gens qui s'exaspèrent et demandent le For-l'Évêque, pour mettre un frein à limperlinence de certains artistes.— Il n'est pas utile, selon nous, d'en venir à celle extrémité. Il y a mieux à faire : il faudrait changer, à légard des artistes, les mœurs d'une société un peu folle et un peu emportée dans ses enthousiasmes. — Vos chanteuses et vos danseuses sont accueillies chaque soir sur les théâtres par des ovations qu'on ne décerne plus à aucune reine. — Vous venez de les voir pendant cinq heures, et, comme si vous ne les aviez pas assez vues, vous les rappelez pour les applaudir encore. Vous les ensevelissez sous les fleurs.

Ces manifestations, inventées dans le principe pour quelques génit>s exi'oplionnels, ont mèmeatleiiit les dernières limites du ridicule.

A riieure qu'il est, il n'est pas une farceuse des derniers théâtres du boulevard qui n'ait ses bouquets et son rappel à sa grande scène. — Et vous vous étonnez que la tête tourne un peu à ces pauvres filles passées divinités , de blanchisseuses ou de brunisseuses qu'elles étaient dans leur jeunesse. « Je sens que je deviens dieu, » disait un César enivré de l'encens des poètes. Pourquoi une chanteuse de la force et des appointements de4i»ademoiselle Cruvelli ne croirait-elle pas qu'elle devient déesse? — Une fois déesse, on n'a plus besoin de se gêner. — Les contrats qui lient les simples mortels, les engagements envers le public, le respect de soi-même ç\ des autres, le directeur, le tribunal de commerce, le ministre, tous les devoirs et toutes les responsabilités s'éclipsent dans les splendeurs d'une apothéose. Bien d'autres que mademoiselle Cruvelli ont donné ce triste exemple d'une conscience affranchie, à ce qu'il paraît, par le talent, des lois de la plus vulgaire probité.

Ces abus ont révolté tout le monde, et ils ont été encouragés par l'incroyable tolérance de Taulorité et la mollesse du public. — Si le premier ou la première qui s'est permis de tels écarts avait été, à sa rentrée, repoussé de la scène par une tempête de sifllets indignés, personne n'eût songé à l'imiter.

Remarquez bien que ces débauches de conscience sont tout à fait contemporaines : elles datent du jour où on a substitué, à l'eslimc sérieuse qu'on avait pour le talent, des démonstrations insensées, des hyperboles grotesques, des triomphes d'heure en heure et des triomphes encore à la porte, sur les épaules des amants de Melpomène.

Finissons-en avec ces banalités ! Ne dressons pas des autels à la pirouette et à {"ut de poitrine; n'élevons pas au-dessus de ceux qui sauvent les empires ceux qui récitent proprement leur tirade; ne nous faisons pas une idole sur chaque scène, souvent aU préjudice de talents aussi remarquables, quoique plus modestes dans leurs prétentions; — honorons les artistes dans la juste mesure de leur valeur; honorons-les sans bruit, sans scandale, par des appréciations motivées, et ceux qui thanlenl, dansent ou déclament ne se croiront pas dégagés des obligations qui sont le devoir de tous. — Talma, mademoiselle Mars et beaucoup d'autres ont très bien vécu et ont

élé célèbres sans jamais avoir été portés en Iriomplié. C'élaienl des cœurs simples et des caractères probes. Ils ont élé la gloire du lliéàlre et l'iionneur de leur profession, et il me semble que leur destinée n'a rien à envier à aucune autre.

Donc, la causerie a élé très-languissante en dehors des flottes et de Baîakiava. — C'est tout au plus si j'ai eu moi-même le loisir de me laisser raconter que, mardi dernier. Frederick Lemaître a marié sa lllle à un caissier de la rue du Sentier. — Tout ce que je sais, c'est qu'il y a eu noce chez Véry.

Véryîce nom me rappelle une des douleurs les plus actuelles de la vie parisienne. — Il y a quelques mois, on ne pouvait pas se loger; aujourd'hui, on ne peut plus manger. Vienne l'Exposition, les provinciaux et les étrangers et on disputera un bifteck à la pointe du couteau.

Ces jours-ci, j'ai eu la fantaisie de pénétrer dans un de ces établissements nouveaux qui font concurrence au dîner de Paris et qui réunissent l'indépendance du dîner solitaire à Tabondance de la table d'hôte (ainsi parlent les prospectus). Jusqu'ici, ma vieille expérience m'avait préservé de ces pièges à calicots; — mais, le diable me tentant, je me suis laissé séduire par une ardoise chargée de truites, de poulardes et de sorbets au marasquin.

On m'a servi, d"assez bonne grâce, une soupe chaste qui avait vu le bœuf, mais sans le recevoir dans sa marmite. — A dater de ce pudique potage, une clîroyable famine se déclara dans les régions extrêmes du restaurant.

Des messieurs très-bien mis promenaient dans la salle des plats parés comme des châsses en criant : Hors-d'œuvre, — entrées, — rôtis, — salades, etc. — Mais les dieux ne descendaient pas de l'autel pour nourrir les humains.

Au bout de quelques quarts d'heure, voyant que mes cris de détresse nétaienl pas entendus, je commençai à agiter mon mouchoir comme les naufragés de la Méduse, espérant être secouru. Un garçon qui, depuis dix minutes, me contemplait d'un air attendri s'approcha de moi, me glissa mystérieusement un rond de saucisson en médisant tout bas : « Cachez-le, on vous le reprendrait. » Je voulus savoir le nom de mon bienfaiteur : « Vous m'avez sauvé la vie sur les barricades, me dit-il; nous sommes quittes. «

A force de bassesses, j'obtins d'un autre garçon un microscopique morceau de fromage et je rêvai le reste.

Celte plaisanterie coûte trois francs; —je la recommande comme une excellente préparation au dîner.

Autre restaurant, — autre aventure.

C'était dimanche, et le dimanche, je le sais, est un jour terrible.

Je descendais le boulevard, tournant le dos à la Madeleine, faisant mon enquête à tous les fourneaux, et partout effrayé de la masse compacte des consommateurs.

J'arrivai sur le seuil de Désiré Beaurain , le restaurant des artistes; — tout y était dans l'anarchie. — Pierre I" réclamait à la cuisine trente biftecks ; — Pierre II criait dans le porte-voix : Enlevez ma sole, — pressez mes pieds pouletle et mon filet mirabeaii. — Le filet mirabeau est une spécialité de la maison, et c'est quelque chose d'excellent quand on a le loisir de le soigner. — Enlin, Jules, l'intrépide Jules, s'exerçait comme nin jongleur à porter soixante potages en pyramide sans mouiller les bords. — Je compris que ma meilleure chance élait d'obtenir un potage sur mon pantalon, et, comme j'en ambitionnais un pour mon estomac, je poussai plus loin.

Au coin de la rue Rougemonl, j'avisai un restaurant et des tables oisives; —j'entrai. — J'aperçus un ami, et mon instinct m'attira vers lui.

« Est-ce que monsieur veut-dîner ?me demanda un garçon.

— Mais apparemment ! répondis-je. Je ne viens pas ici pour me faire couper les cheveux.

— C'est que..., reprit le garçon avec hésitation, il faudrait que monsieur se plaçât là-bas, — à celte petite table, — dans le courant d'air; — quanta la table qu'occupe monsieur, je ne puis la donner qu'à une société de quatre personnes. »

Il y avait plusieurs partis à prendre :

Ou me faire couper en quatre pour représenter une société;

Ou aller ailleurs ;

Ou m'inslaller résolument, en déclarant que je ne sortirais que par la force des baïonnettes. — Que pourrait-il m'arriver? on ne m'aurait pas servi?— Mais je n'avais pas faim, je n'étais pas pressé, et

c'est pour le coup que la fameuse table aurait été longuement occupée.—On aurait mandé le commissaire? Mais c'était mon triomphe; — car gargote oblige, et, du moment que vous vendez à boire et à manger, vous êtes tenu de servir le consommateur. — Le contrat tacite passé entre vous et le public ne dit rien de ces distinctions de grande et petite table; — tout au plus pouviez-vous m'imposer des étrangers à ma table. — Mais il me parut puéril de dépenser tant de courage autour d'une douzaine d'huîtres. — Je pris le parti de la retraite, et, au coin du faubourg Poissonnière, on me servit, sans commentaire, un dîner sans reproche.

Notez que je ne garde pas rancune au garçon ; — il avait sa consigne;— il n'a peut-être pas fait ses classes, et aucune duchesse ne lui aura enseigné le savoir-vivre.

Je m'en prends résolument à M. Michel, son patron; et, puisqu'il faut que je lui apprenne son métier, moi qui ne saurais pas faire cuire un œuf à la coque, voici ce que j'ai à dire à M. Michel. (Je ne crois pas commettre une indiscrétion en révélant son nom, — il est écrit sur la porte.)

Écoutez celte leçon, qui vaut bien un potage :

Il n'y a pour le restaurateur qu'une espèce de consommateur à ménager : c'est le consommateur solitaire, c'est-à-dire le célibafnire. — La société, objet de votre culte, représente un passementier qui viendra en famille, une fois l'an, manger une omelette soufflée. — Le célibataire est plus modeste, c'est vrai, — mais il est quotidien; — une fois qu'il est sur la pente d'une habitude, vous le lenez en pension au mois et à l'année. —Supposez qu'il ne dépense chez vous que 4 ou o francs par jour. Faitefrvotre compte et voyez s'il n'est pas d'un meilleur rendement que la société du passementier.

Un célibataire ! un habitué (j'allais peut-être le devenir) ! mais, monsieur Michel, c'est la seule fortune du restaurant. Tout ce qui a une fainille ne fait que traverser le restaurant; — le célibataire y prend racine ; — c'est le familier, le chat de la maison.

Voilà comment, par sa faute, M. Michel a perdu son chat.

Deux mois des théâtres.

Jl y a toutes sortes de façons de se former une oplnloD sur une

pièce. — Un jour, un poêle refusé à Tunanimilé par le comilé du Théâtre-Français, aborda M. Samson après l'arrêt rendu : « ]\lonsieur, lui dit-il, j'ai lieu de me plaindre de vous. Vous avez déposé une boule noire dans l'urne, et vous aviez dormi tout le long de la lecture. — Mais, monsieur, répliqua j'iiomme d'esprit, — en littérature, le sommeil est une opinion. »

Maintenant, autre cas de conscience :

A-l-on le droit de rendre compte d'une pièce, en deux actes, quand on n'a pas vu le second acte? Mais, d'autre part, ce second acte qu'on ne voit pas, n'est- il pas une critique assez motivée du premier acte qu'on vient de voir? Telle est ma situation à propos du Conte de Fées, vaudeville en deux actes pour tout le monde, et en un acte pour moi. — Je me sentais rajeunir de vingt-cinq ans en entendant les vieux airs, les petits jeux d'esprit et les pointes innocentes du théâtre de Madame. — J*ai eu peur de tomber en enfance si je voyais le reste, et je ne l'ai pas vu.

On a encore donné ailleurs, cette semaine, un autre vaudeville en deux actes ; — mais deux des trois auteurs m'ont fait jurer, sur ma part de paradis, de n'en pas souffler mot. — Je pourrais bien cependant m'appliquer pour ce petit ouvrage le bénéfice de la théorie de M. Samson; — qui dort critique, — et souvent qui se lait, a parlé.

La mi-oclobre. — Les beaux jours éclipsés. — Le speclacle à Paris. — Le spectacle en province. — Pourquoi il n'y a pas de public en province. — Drames et vaudevilles. — Les petits revenus de la critique. — Qu'allais-je faire dans cette galère? — La leçon du critique. — Gaieté : les Oiseaux de proie. — L'héritage en perspective. — Théorie sur les domestiques. — Ambigu : les Amours tnaudiis. — M. Dugué. — Vaudeville : le Vieux Badin. — Les lettrés et le théâtre. — M. Brindcau. — Gj'mnasc : reprise de Diane de Lys. — La pièce. — Les acteurs ; madame Rose-Chéri. — Lafontaine. — M. Dupuis. — Mademoiselle Figeac. — M. Lesueur.

22 octobre.

Nous voici à la mi-octobre. — C'est une des crises sociales et climatériques de la vie parisienne. — Les beaux jours sont passés, le soleil s'éclipse; — sur le seuil des maisons, on ne rencontre que des enfants de l'Auvergne et de la Savoie, sciant en menus morceau.x les forêts du Morvan ; les paletots fripés sont décrochés du portemanteau; les socques commencent à poindre à l'horizon. — C'est l'hiver, heure sinistre pour le pauvre, qui songe aux longues nuits sans feu, aux journées sans travail. Saison de féeries et d'enchantement pour le riche doucement accroupi devant son foyer, en attendant le bal, rOpéra, les raouts, les Italiens et le reste.

Le bal, il n"y faut pas songer encore. — Mais nous avons les Italiens ouverts, et, à leur suite, vingt théfilres qui crienl, s'agitent, chantent, déclament; le tout en vue de charmer un public idolâtre.

Le speclacle est un plaisir tout parisien ; — au delà des barrières, il n'y a plus que des imitations bâtardes, des salles vides et sombres, des acteurs gelés, qui semblent dire à leurs rares spectateurs : « Je voudrais bien aller à Paris. » — Le brave Castor, le joyeux Poly-

CHROMQL'KS PARISIENNES. 137

clore et Vintrépide Gahœhet font de louables t'fforls pour justifier la subvention municipale; ils ont parfois du talent, ces artistes. Mais il leur manque ce grand stimulant sans lequel la même comédie, récitée chaque soir, n'est plus qu'un exercice digne de Cliarenton. — Il leur manque un public. — A rencontre de Paris, qui aime à se répandre sur la voie publique, la province aime à vivre à huis clos:

— le café, le cercle, les longs dîners de famille, le couvre-feu à dix heures; voilà les joies de la province. — Quant à ces histoires en prose et en vers, en chansons et en pirouettes que nous débitons sur nos théâtres, que voulez-vous qu'en fasse la province? D'abord, elle ne les comprend pas. — Toutes ces aventures et toules ces fantaisies se rattachent par mille fils imperceptibles aux coulisses de la vie parisienne. Vous jouez, par exemple la Dame aux Camellias, devant l'élite de Troyes ou de Carcassonne. — « Qu'est-ce? disent ces messieurs et ces dames. Il y aurait donc, au compte de M. l'auteur, des femmes sans nom, sans litre et sans qualification possible, qui seraient les reines d'une société chimérique? — C'est pour elles que les fleurs les plus rares poussent l'hiver sous un soleil artificiel.

— C'est pour elles que le lapidaire taille les plus beaux diamants; — elles vivent dans le luxe et elles attendent au pied des autels de Vénus qu'un marquis ou un actionnaire vienne les épouser? — Mais nous ne sommes pas aveugles et nous savons bien comment les choses se passent. — Une femme qui a des diamants, c'est la femme du préfet.

— Une femme qui roule carrosse, c'est la femme du receveur général.

— Nos fils s'oublient quelquefois avec des couturières , mais sous aucun prétexte ils ne les épousent. — Allez conter cela à d'autres. »

C'est bien pis encore quand on montre au provincial Marco, la fille de marbre. D'abord, il ne comprend pas que Raphaël, qui est le plus fort, ne donne pas, de quart dheure en quart d'heure, une forte raclée à mademoiselle Marco; — ce qu'il comprend encore moins, ce sont les mœurs de ce M. Raphaël, lestement installé dans les pantoufles et la robe de chambre du protecteur de Marco, (f Si de pareilles mœurs existaient, se dit le provincial, il faudrait mettre ce M. Raphaël sur le gril, comme on fait tous les jours pour des jeunes gens qui l'ont moins mérité. — Mais ces mœurs n'existent

pas. — C'est une invention de Tauteur; — l'auteur est bêle; — Tauleur m'ennuie. »

Voilà pourquoi le public est rare en province; — c'est qu'il ne peut prendre qu'un très-médiocre intérêt à vos aventures de boudoir et de coulisses, lui qui vit en famille, à ces peintures salaniques d'un monde exceptionnel et souterrain qui creuse son lit fangeux sous la société légale. — Ce monde que nous montrait hier le théâtre de la Gaieté, le provincial ne le soupçonne pas; — le provincial fait tous les soirs un piquet à deux sous avec le premier commis de Toclroi, et il ne s'est jamais aperçu que son adversaire eût biseauté les cartes.

Dors donc, naïve province, dors du sommeil de l'innocence, et laisse les Parisiens s'amuser à leur façon et se contempler trois ou quatre fois par semaine dans le miroir de la comédie.

Le Parisien, lui, est passionné pour ces reproductions parfois idéalisées, d'autres fois d'un réalisme terrible, des existences ténébreuses et des crimes fashionables qu'il coudoie à chaque pas. — Aussi, novembre venant, on se prépare à lui en servir de toutes les couleurs et de toutes les saveurs; des essaims de vaudevilles gazouillent dans les foyers de répétitions, comme des oiseaux sortant du nid; — des drames énormes se détachent comme des rochers de la cime des boulevards et roulent avec fracas sur les spectateurs, qui en sont quelquefois écrasés. — Cette semaine a été bien dure au sacerdoce de la critique, et MM. les directeurs, comme vous verrez, n'y vont pas de main morte : drame à la Gaieté, — drame à l'.Vmbigu, — vaudeville à la place de la Bourse, et vaudeville aux Variétés, dont la muse féconde ne se repose jamais.

Dans quelle galère me suis-je fourré !

« Après tout, m'étais-je dit : la critique n'est pas un métier si difficile : avec de l'indépendance sans brutalité et de la bienveillance sans banalité, on doit s'en tirer. » J'avais compté sans les vanités qui veulent être encensées quand même. — Six mois de ce commerce m'ont amassé plus d'ennemis qu'une vie facile et inoffensive de quarante années ne m'avait fait d'amis. — Les ennemis qu'on recrute dans le journalisme sont de l'espèce sournoise et majestueuse; — ce sont des ennemis qui ne vous saluent plus. — Me voilà déjà avec quelques hommes de lettres et quelques comédiens dans la position où

élail le propriétaire de Bibolquel; — si encore j'étais propriétaire! — Mais aussi quelle joie de laisser passer avec sérénité ces rancunes puériles et d'attendre tous ces gens-là à leur premier succès pour les accabler de son équité.

C'est bien ma faute aussi si je me suis laissé tenter, car il y a bien longtemps qu'un des vétérans de la critique parisienne m'avait tHîlairé de sa vieille expérience.

C'était — il y a bien dix ans — à l'Odéon ; — on donnait une tragédie. — Je n'avais pas ce soir- là l'bumcur à la tragédie, — j'avais une pente à la mélancolie; — je contemplais d'un œil attristé celte foule idiote et parfumée, qui avait quitté son foyer et ses pantoufles pour venir s'enfermer dans une boîte et entendre la chose la plus ennuyeuse du monde de l'aveu de tous les peuples civilisés. — Parmi toutes ces victimes de la mode et de la routine, un seul liomme me parut avoir compris le parti qu'on pouvait bonnêtement tirer d'une tragédie. Cet homme, c'était mon voisin de droite à Torcheslre, Dar- Ihenay, l'implacable critique de l'Enlfacle. Accoutumé à de pareils présents, Darlhenay dormait tout le long du dialogue, — se réveillait aux entr'actes, — sortait, — fumait un bout de cigare, — avalait un petit verre, — rentrait, — puisait une prise dans la tabatière d'un musicien, — disposait les basques de son habit en édredons latéraux et reprenait son sommeil.

Vu ainsi au repos, Darthenay n'avait vraiment pas l'air méchant.

Le rideau baissé sur le cinquième acte, je fus obligé de le secouer violemment en lui annonçant que la tragédie était finie. — Il me remercia affectueusement de cette bonne nouvelle, el nous entrâmes au café Voltaire.

Darthenay demanda un petit verre et tout ce qu'il faut povr écrire, — comme dans les comédies;— puis, d'une plume courante, il écrivit ceci :

« Une nouvelle étoile vient de luire au firmament de la poésie; — nous venons d'assister à un de ces succès qui sont l'honneur dune littérature, l'immortalité d'un poêle et la fortune dun théâtre; — pendant quatre heures, une poésie élégante, variée, sublime, nous a tenu captif el charmé sur notre fauteuil. Il est trop lard pour rendre compte autrement que sommairement de ces ravissements el de ces

extases; — d'ailleurs, de pareils Iriomphes ne se raconlenl pas, on ne peut que les constater; et puis à quoi bon les raconter? — Paris, la province cl l'étranger n'en seront-ils pas les témoins obligés? — La tragédie de i'Odéon n'est-eile pas appelée à avoir trois cents représentations?... »

Ici, Darthenay ratura le chiffre trois cents et y substitua le chiffre cent cinquante.

« Pourquoi ce scrupule? demandai-je.

— Mais, répondit-il, ce n'est pas un scrupule, c'est une rancune. — Je suis mal avec le théâtre et je Véchlne, — tout simplement, »

Pour la première fois de ma vie, j'étudiai avec quelque attention la physionomie de Darthenay, et je reconnus qu'il avait le profil d'un chacal.

^ Cependant, il s'adoucit, et, d'une voix émue par le trouble de sa conscience, il me demanda :

« Est-ce que vous trouvez l'article trop violent?

— Dame, mon cher, dis-je franchement, c'est un jeu à vous faire casser les reins.

— Ah! que voulez-vous! reprit l'implacable, ce n'est pas pour rien que les directeurs m'appellent celte petite hyène de Darthenay; on ne se refait pas; — j'ai du fiel, — II faut absolument que je mange de l'auteur et du comédien; — seulement, ce qui m'étonne, c'est, qu'après tout, il y en a d'aussi malveillants que moi, et c'est toujours à moi qu'on s'en prend. — L'hiver dernier, c'était un poëte qui me cherchait dans tout Paris, pour m'ouvrir le ventre.

— Bon! un poëte que vous aviez échiné, selon votre détestable habitude?

— Oui; mais vous allez voir! — Ce poëte avait fait un prologue (V ouverture pour le théâtre Beaumarchais! En ai-je vu des prologues d'ouverture à Beaumarchais! — si on se mettait sur le pied d'y faire des épilogues pour les clôtures, je crois, ma parole d'honneur, que je briserais ma plume. — Donc, le poëte avait fait un prologue en vers; — oh! mais des vers qui auraient fait rougir un mirliton d'un sou ; — j'étais très-mal monté, je fus impitoyable : je déclarai nettement que l'auteur était un barde indécis qui flottait entre Lamartine et lord Byron. — Le poëte, qui s'attendait à des

CHRONIQUES PARISIENNES. Ul

complimenls, devint furieux, et, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, Il voulait m'ouvrir le ventre! — Heureusement pour moi, — et je crois pour lui, — il est mort à l'hôpital. J'ai rendu compte de ses ohsèques, et, à ce moment suprême, abdiquant la sévérité du critique, j'ai eu la politesse de dire que c'était une étoile qui tombait du ciel de la poésie. — Ah ! mon cher, ajouta en terminant le Zoïle, nous faisons un triste métier où on n'est pas sûr de mourir dans son lit. J'ai toujours eu le pressentiment que je mourrais de mort violente; — on me trouvera quelque jour baigné dans mon sang. — Ce jour-là, rappelez-vous que j'aurai été égorgé par un directeur, un auteur ou un comédien. »

Si on court de pareils dangers à faire de la critique dans VEntr^acte, ce journal que M. Lireux a spirituellement appelé le dernier asile de la bienveillance, jugez combien il est diiTicile de sauver sa peau quand on fait une chronique avec la prétention d'y exposer naïvement ses impressions dramatiques!

Essayons cependant d'écrire ; — nous aviserons plus lard à sauver notre peau. — Procédons d'une main ferme à l'autopsie des drames et des vaudevilles que celte terrible et féconde semaine a enfantés.

Entrons d'abord dans la salle de la Gaieté. Aussi bien elle est fort agréablement peuplée, celte salle : les jolies femmes sont partout, dans les loges, à l'avant-scène, aux stalles d'orchestre.

Après une ouverture diabolique, le rideau s'est levé sur le drame de M. Dennery.

Les Oiseaux de proie vous représentent une association d'hommes pervers, ligués contre la société comme les Treize de Balzac. Le bonheur au jeu, l'adresse aux armes, les secrets de famille, la cupidité des dupes; ces hommes exploitent tout. — La pièce présente donc des aspects très-variés. H y a un peu de tout, excepté de l'ennui. — Une fantaisie très-amusante est celle d'un imbécile qui s'est fait le garde-malade des vieillards cossus pour en hériter. Il tombe sur un oiseau de proie, réfugié italien, taillé dans le type du baron de Wormspire, qui lui mange ses petites rentes, en lui présentant le mirage flatteur de ses châteaux de Bohême et de ses mines de Hongrie. — Il y a aussi une théorie très-réjouissante sur les domestiques. « Les maîtres, dit un domestique, ?onl les parias de la société

■\A'2 LA Ml-: A PARIS-

f'esl nous qui soniines les privilégiés. Voyez plutôt : un luyilre se lue au travail. Quelle est sa grande ambition? De nourrir un domestique! Il se remet au travail pour nourrir un second domestique. Quand un maître peut arriver à nourrir six domestiques, Il est au i omble de ses vœux î »

Le lendemain, l'Ambigu a donné un drame d'un genre beaucoup trop sévère, — les Amours maiidits. — Je donnerais mes châteaux de Bohême et mes mines de Hongrie pour que le public de M. Desiioyers y prit autant de plaisir que j y ai pris dennui, — mais je ne l'espère pas. — La presse est impuissante à soutenir des succès factices qui s'étiolent dans la solitude. — Quand on est l'ami d'un homme, cet homme fùl-il un directeur, le meilleur service à lui rendre, c'est de mettre résolument un lampion sur l'abîme. — Il n'est pas possible que l'Ambigu n'ait pas en réserve quelque chose de plus récréatif qu'on pourrait monter en quinze jours; — cela vaudrait mieux que de faire une halle dans les illusions de la réclame. M. Dugué, l'auteur des Amours maudits, n'est certes pas un homme dépourvu de littérature. — Sa pièce est plus écrite que celle de la Gaieté ; — mais une fois de plus cela démontre combien le style est une qualité secondaire au théâtre, Quimporle ce rhythme de la langue, et ces périodes cadencées! — faites des cuirs, et intéressez le public, — voilà la loi élémentaire du théâtre. — Malheureusement, M. Dugué poursuit sa campagne de don Quichotte contre tous les moulins à vent de la société. — C'est lui qui, dans la Misère, un drame socialiste joué à la Porte-Sainl-Marlin, avait posé cet axiome, « que, quand on ne peut pas payer son terme, il faut assassiner son propriétaire. » — M. Vautour, plus naïf, avait dit tout simplement : « Quand on ne peut pas payer son terme, on a une maison à soi. >> .l'avoue que celle dernière combinaison me sourit davantage.

Autre exécution : — le Vieux Bodin, au Vaudeville. L'auteur est M. Lurine et M. Lurine est un homme d'esprit; — il en estdautanl plus coupable d'avoir fait une pièce, mal faite d'ailleurs, où une idée, très-jolie assurément, va se perdre dans les eaux mortes du théâtre de Madame. — <* On reprend Michel et Christine, disait M. Dupin au foyer; — donc, je suis un jeune auteur; po urvu qu'on ne me fasse pas tirer à la conscription ! »

CHKOXIQUES PAKISIENXES. 143

Le coiiscril, en celle affaire, c'esl M. Lurine, qui n'a pas encore assez vu le feu de la rampe pour bien supporler les verliges quelle donne aux plus vaillanls. — Certes, jappelle de tous mes vœux le jour où les lettrés pourront prendre au théâlre la position qu'ils ont dans les livres et dans la presse; mais il faut d'abord apprendre le métier. — L'autre soir, sur le boulevard, Théophile Gautier demandait à Dennery, des leçons de charpente, à 3 fr. le cachet. Si Uennery se décide à ouvrir son cours, je conseille à M. Lurine de s'y abonner j — il apprendra là les rudiments de la scène; et, le jour où il aura dérobé à Dennery tous ses secrets, il pourra nous conter fleurette. — C'est alors que l'esprit, le tour ingénieux delà pensée, le style et les mille grâces de langage ne seront plus du bien perdu, margarilas ante porcos.

Un des axiomes les plus faux, c'est celui-ci : Qui peut plus peut moins. Chateaubriand n'aurait jamais fait un vaudeville. — RossinI se serait peut-être très-mal tiré d'un pont-neuf^ et Brindeau, artiste distingué à la Comédie-Française, par quelques compositions sérieuses, se trouve très-médiocre au Vaudeville, dans un genre mesquin et étriqué ; — il n'en a plus les roueries et ses qualités supérieures y sont perdues tout comme l'esprit de M. Lurine.

Le Gymnase a repris Diane de Lys. — La pièce est vivante, attrayante; donc, elle est nouvelle, plus nouvelle assurément que le Conte de fées. Rien n'est donc chajigé, ni le public, qui est charmé, ni les artistes, qui sont charmants. Je n'ai jamais été très-fanatique de madame Rose-Chéri dans le premier acte de Diane de Lys. 1! m'a toujours paru que madame Rose-Chéri, l'artiste la plus honnête et la plus chaste de Paris, avait donné des couleurs un peu vives à la déniarche, déjà très-risquée, de Diane. Mais, à partir de ce premier acte, quel goût, quelle intelligence, quels accents vrais, quelle so- !)riélé d'artifices ! Personne n'occupe la scène comme madame Rose- Chéri. Sa vue courte borne son horizon à la rampe; elle est le personnage, elle est la grâce ou la passion de la situation, elle ne sait pas s'il y a un public. Voyez cette scène du quatrième acte, (juand Diane, absorbée dans une préoccupation profonde, fait de sa main fébrile ses préparatifs de voyage, en répondant quelques mots vagues et distraits au duc de Riva. C'est bien là, je crois, la der-

mère limite de l'art. J'ai vu beaucoup d'artistes, depuis vingt ans, traverser le tliéûlre et conquérir de grandes réputations par des procédés très-divers. Mais, tout bien considéré, je n'ai jamais vu juuer la comédie que par trois femmes, mademoiselle Mars, madame Alian et madame Rose-Chéri.

Lafontainc a fait du rôle du comte de Lys une composition trèsferme et très-arrêlée qui n'a pas varié; — il a bien compris cet homme du monde, plus fanatique encore de sa réputation que de son honneur, craignant avant tout lus bruits, les scandales, les taches qui éclaboussent un blason ; un peu froid, — un peu dédaigneux, — plus gentilhomme encore par la forme que par le fond, et mettant des ganls frais pour tuer Tamanlde sa femme.

Mademoiselle Figeac... — ici, un souvenir : — j'assistais à la répétition générale de Diane de Lys; — tout le monde était plein d'émotion et d'espérance. — Mademoiselle Figeac seule se lamentait et pleurait; — elle se croyait méconnue et sacrifiée. — Le lendemain, elle obtenait dans le rôle de madame Delaunay un succès qui devenait son litre dans l'art sérieux; — elle avait trouvé du cœur, des larmes sincères, tout un foyer de sympathies miséricordieuses pour son amie tombée. — A la reprise, mademoiselle Figeac a retrouvé tout cela; — elle na pas même oublié d'être jolie et elle avait, au troisième acte, wie toilette de bal qui a fait frissonner toutes les petites avant-scènes.

Le rôle du jeune diplomate demeurera un des meilleurs de Dupuis. — Il y apporte beaucoup de grâce, d'esprit et de légèreté et comme une gaminerie charmante, ainsi que dit la comtesse IHane.

Enfin, nous avons revu Lesueur dans ce type navrant de Tarlisle découragé, amer, impuissant, épris d'une passion fauve pour ces marbres qu'il pétrit sans espoir, que nul ne comprend, que nul ne lui demande; être inutile, objet de luxe dans une société où il n'est ni celui qui vend ni celui qui achète, naufragé de la vie, cloué sur son rocher stérile et si dédaigneux de sa personnalité, qu'il la laisse dériver au courant de la fantaisie d'autrui. — On sait que ce rôle, très-indiqué par l'auteur, a été rendu par l'acteur avec une grande science de composition. C'est 1res beau;.— ces! quelquefois

un peu triste; mais la société doit savoir supporter le spectacle des misères qu'elle a faites.

La causerie parisienne. — L'esprit et le bon sens. — Programme du causeur. — Une bonne lorlune. — Les privilèges de .M. de Voltaire. — L'Académie. — MM. Dupanloup, Berryer, de Sacy. — M. de Salvandy.

— M. J. Janin. — Candidatures. — .MM. Ponsard, .\ngier, Mazères, P. Chastes, E. Deschamps, Casimir Bonjour, Brizeux, Legouvé. — Les parrains et les chances de chacun. — Un mot à propos d'une tragédienne. — Menu dramatique. — Odéon : ta Ligne droite. — La Dame aux Camellias. — Réclame implacable. — Mademoiselle Dubois. — Variétés : te Système conjugal. — Palais-Royal : le Sabot de Marguerite.

— Porte-Saint-Martin : la Chambre ardente. — M. Marc Fournier. — Une branche d'olivier.

29 octobre.

Paris n'est pas mort, car il cause. Depuis quelques semaines, il était un peu somnolent; — la langue lui est revenue au coin du feu. — Je crois, à vrai dire, qu'une des joies les plus innocentes et les plus douces de la vie est de se trouver réunis, devant une cheminée, quatre au moins, hi^it au plus, et, là, sans préméditation, sans parti pris, de se laisser dériver au courant d'une causerie facile sans fadeur, rieuse sans bruit, railleuse sans méchanceté, alerte, actuelle, spirituelle avec bonhomie. — Il est vrai que ce programme est tout simplement l'idéal de l'esprit français, cet esprit que l'on vante partout et qu'on rencontre si rarement. — Ce n'est pas que Tespril manque en France; — il court les rues; — mais il court pour se faire voir, — pour se faire admirer. — II cherche un public, — il pose, et, sur la corde où il exécute ses évolutions, il a parfois des attitudes si tendues, que le public fatigué se retire en disant : « Ma

foi! je préfère les épiciers, qui rasent la terre et n'ont d'autre esprit que de vendre quatre sous ce qu'ils ont payé un sou. » — C'est dans ces heures de découragement qu'on a inventé que le bon sens était plus rare que l'esprit et lui était supérieur. Autre erreur : — le bon sens est partout ; — vous le coudoyez dans toutes les boutiques ; — il vous asphyxie desesépaisses émanations et de ses lieux communs. — Disons donc que le bon sens sans l'esprit, ce n'est rien, et que Tesprit sans le bon sens, c'est peu de chose. — La force, la puissance, le talent et peut-être le génie, sont dans la combinaison et la mesure de ces deux éléments. — L'esprit, c'est le ballon qui s'élève dans la nue. — Le bon sens, c'est le lest qui lui donne de la consistance, du poids et une direction. — Ce qui est infiniment rare, c'est de rencontrer ces deux éléments combinés dans des proportions exactes. — Trop grossier, le bon sens charge l'esprit et le ramène à terre. — Trop subtil, l'esprit se volutilise et retombe en une rosée qui n'a jamais rien fécondé.

Mais, en fin de compte, Paris est le pays du monde oij ce merveilleux accouplement se rencontre le plus souvent. — De là est née la causerie française, qui est tout à la fois une puissance, un charme et une littérature. — Parloul sur le globe, il y a des gens qui parlent.— Ce n'est qu'à Paris qu'on trouve des gens qui causent. — Mais cet art a ses lois dilTiciles à déterminer et à définir, instinctives plutôt que formulées. — Aborder un sujet, le traiter sur le ton qui lui appartient, être concis sans sécheresse, léger sans mauvais goût, savoir se dérober quand le terrain devient perfide, tirer au vol le gibier qui passe, résumer dans un mot à la fois ingénieux et profond un fait ou une situation, parler cette langue à demi voilée que nous ont léguée les beaux esprits des deux derniers siècles, glisser sur les surfaces, sans effort et sans bruit, comme le cygne sur son lac, ne heurter personne dans ces mille évolutions d'une course au clocher, franchir avec grâce les obstacles, sauter lestement les fossés, où chacun croit que vous allez culbuter : —voilà un aperçu des qualités variées, infinies, de quiconque aspire à la réputation de causeur. — Je ferais mieux de dire de quiconque la mérite, — car celui qui y aspire y atteindra rarement. — Il faut que ce soit un art révélé, jamais un art travaillé. — C'est aussi un art à part, indépendant du

CHROXfQUES PARISIENNES. -147

Inlenl el même du génie. — J'.ii connu des hommes très-siipérieiirs, les uns incolores, les autres intolérables dans la conversation. — Chez les uns, le Iravail du cabinet absorbe le cerveau, — les grâces de l'improYisiilion leur manquent. — Chez les autres, une excessive préoccupation de soi-même, une prétention constante à occuper dans un salon la place qu'ils occupent dans TÉtat ou dans les lettres, donnent à la causerie tout l'appareil d'une représentation théâtrale. — On ne peut pas siffler, — on bâille.

Mais, enfin, j'ai connu aussi des hommes distingués dans toutes les carrières, inspirés dans des œuvres qui les immortaliseront peutêtre, mais s'ignorant ou s'oubliant, esprits souples et charmants, accessibles aux plus humbles fantaisies, parcourant tous les claviers, et broyant volontiers leur génie pour le répandre dans un salon en poussière de diamant. — J'ai rencontré aussi des hommes sans notoriété aucune, ayant beaucoup lu, n'ayant jamais rien écrit, ayant condensé toutes leurs appréciations dans celte littérature parlée, qui en fait des artistes en conversation.

Rien ne reste de ces esprits aimables qui charment toute une génération, rien que leur portrait, appendu à la muraille de quelque salon dont ils furent les familiers. — Ils disparaissent; d'autres viennent qui voient le portrait et demandent : « Quel est ce monsieur? » On ne sait que dire. Ce monsieur, ce n'est plus rien; c'était un causeur.

Je suis donc tombé, ces jours-ci, dans un de ces cercles privilégiés où tout est harmonieux et doux, où aucune note discordante et criarde ne vient vous blesser, et d'où l'esprit s'épanche comme de ces urnes intarissables que les vieux fleuves mythologiques versent sur un lit de roseaux. Ils étaient là six, les uns célèbres, les autres inconnus, tous égaux devant le feu et le cigare. — On riait, on fumait, on lançait des mots acérés comme des flèches et des fusées qui retombaient en gerbes éblouissantes.

On venait d'^c/?/nfr l'Encyclopédie. Voltaire râlait sur le parquet — Une réaction se manifesta en faveur de ce bel esprit qui, de sa main osseuse, a manipulé toutes les matières premières de la révolution française.

Sur cette pente, on arriva bien vite à l'Académie. — Les trois

élus, M. Cerryer, l'ubbé Dupanloup et M. deSacy passèrenl sous un feu croisé. Seul, le dernier s'en tira sans blessure mortelle.— On annonça que leur réception était prochaine et que M. de Salvandy répondrait à tous les trois. Encore un mauvais quart d'heure que va passer M. de Voltaire. — Heureux privilège de l'immortalité! ce Voltaire, on le lue tous les jours, et il ressuscite le dimanche, et quelquefois le lundi dans le feuilleton de M. Jules Janin. Il y a même cela de particulier, que M. Janin aime à panser les blessures qu'il a faites; ce n'est pas un reproche, c'est une remarque : dans ce conflit d'idées où la France est engagée depuis plus d'un demi-siècle, il n'y a guère que les plumes vierges qui n'aient pas écrit un peu pour Dieu, un peu pour le diable.

Mais les académiciens élus sont des académiciens oubliés. Ils sont bons tout au plus à mourir, pour céder un fauteuil. Ils se défendent liien, il faut en convenir; car l'Académie est pleine de septuagénaires et d'octogénaires. Si l'Académie n'est pas tout à fait l'immortalité, c'en est au moins le commencement.

Parlons des académiciens encore détenus dans les limbes du purgatoire.

Les candidats pour le fauteuil vacant sont MM. Ponsard, Augier, Sandeau, Mazères, P. Chasles, Emile Deschamps, Casimir Bonjour, Brizeux, Legouvé.

Les chances les plus sérieuses se débattent évidemment entre les trois premiers. Ce sont, à des titres divers, les candidats de tout le monde. M. Ponsard a pour lui Lucrèce^ Ulysse, l'Honneur et l'Argent; il a contre lui la roue de la fortune. — MM. Augier et Sandeau se présentent devant l'opinion ex œquo. Des sympathies et des antipathies politiques et philosophiques pourront faire pencher l'urne d'un côté ou de l'autre. — M. Chasles est un esprit trèsdistingué ; je ne sais pas quelle objection il y a contre lui ; ma raison de croire qu'il ne sera pas de l'Académie, c'est qu'il n'en est pas encore. — M. Casimir Bonjour est un candidat de 1828; c'est un candidat en souffrance : reste à savoir si l'Académie a l'âme tendre. — M. Mazères est le candidat de M. Empis. M. Mazères, collaborateur de M. Empis dans les œuvres qui ont fondé ses titres, estime que, si son collègue ne peut lui procurer un fauteuil, il doit au moins

l'asseoir sur ses genoux. Naturellement, M. Empis, qui aime ses aises, préférerait pourvoir son collaborateur. L'inconvénient est que, si on admet les auteurs d'oeuvres collectives, ce n'est plus un fauteuil, c'est un canapé qu'il faut donner à ces messieurs. — - M. Brizeux, auteur du poëme de Marie, est très-poussé par M. Alfred de Vigny. — M. Emile Deschamps est le candidat du Mousquetaire, et M. Legouvé n'est pas le moins du monde le candidat de mademoiselle Rachel.

A propos du Tliéâtre-Français, on a fait circuler un mot. — Un très-haut personnage reprochait à M. Houssaye de mal habiller une de ses tragédiennes. — (Ce n'est pas mademoiselle Rachel, qui, elle, porte le costume tragique avec ce sentiment de la statuaire antique qui est sa vraie gloire.) — « En effet, répliqua M. Houssaye, celle demoiselle est plus facile à déshabiller qu'à habiller. »

Le menu de la semaine dramatique présente l'image d'une table chargée de hors-d"œuvre, oîi manque le rôti. — ,11 se compose de vaudevillicules invisibles à Tceil nu, plus une petite comédie en un acte à rOdéon, la Ligne droite. — Mais, si la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre, l'Odéon continue à être le chemin le plus long pour rentrer chez soi ; — ce qui n'empêche pas ce théâtre de faire parler de lui et d'emplir sa salle quand il veut frapper de grands coups. — Quant aux pièces en un acte, M. Royer sait cela mieux que moi, il sera toujours très-difficile de déterminer d'honnêtes gens à passer les ponts pour venir \Qi voir. — 3Iais, par exemple, la Dame aux camellias qu'on donnait hier au bénéfice d'un père de famille a dû attirer à 'l'Odéon deux raille petits coupés. Outre la Dame aux camellias, on devait donner la Joie fait peur, Qi mon ami Narrey ou mon ami Vaez, à moins que ce ne soit mon ami Royer, avaient trouvé pour les artistes qui jouent dans cette pièce d€S épithèles et des métaphores bien encourageantes. — Il était parlé dans la réclame, de madame Allan, sz pathëtique de douleur maternelle (accordé); de Régnier, si splendide de naïveté et de bonhomie (soit); de mademoiselle Fix, si spirituelle et si animée {jidis d'opposition). Mais pourquoi avoir dit que mademoiselle Dubois, avec ses quinze ans, semble être encore entre la goutte d'eau et le diamant? —- Ce n'est pas là une position sociale pour

une jeune personne. — Ce qui vaut mieux, c'esl que mademoiselle Dubois est tout simplement la première ingénue que j'aie vue au Théâlre-Français depuis vingt ans. — Seulement, je la supplie de se décider; — il n'est pas convenable qu'une jeune fille hésite si longtemps entre la goutte d'eau et le diamant. — Si Narrey avait voulu, elle serait diamant depuis vendredi; mais Narrey est aussi implacable que Darlhenay.

Quant aux vaudevilles de la semaine, cela s'appelle aux Variétés Un Syi^tème conjugal, — au Palais-Royal, le Sabot de Marguerite. Je ne conseille à personne de dîner une heure plus tôt ni de se coucher deux heures plus tard pour voir ces deux pièces. — Mais, enfin, ceux que l'occasion et l'herbe tendre y conduiront n'en mourront pas.

La Porte-Saint-Marlin fait beaucoup d'argent avec la Chambre ardente. Me voilà, savez-vous, sur un pied de grande cérémonie avec M. Fournier, le directeur de ce théâtre. Il m'a offert la main en plein journal, à la face de l'Europe. Ce n'est pas le cas de faire le dégoûté. Un directeur qui vous donne la main au lieu de vous ouvrir le ventre, c'est très-appétissant. Au surplus, il n'était pas difficile d'en venir là. M. Fournier professe, dit-il, de la pente, pour moi (une pente douce qui ne l'a pas conduit à sa ruine). De mon côté, il me rendra cette justice, si j'ai parfois égratigné Ihomme, j'ai traité avec un scrupule extrême les intérêts essentiels du directeur. J'ai étudié ce théâtre de la Portc-Saint-Martin sous le bénéfice d'une position et d'une responsabilité subalternes, et l'impression qui m'en est restée est un certain respect pour les hommes engagés sur cet océan orageux. C'est un théâtre très-difficile. Le tort de M. Fournier est, peut-être, de l'avoir cru trop facile. La fortune y a des sourires perfides et des réactions implacables. Lorsque, après une ou doux faillites, on le rend à la vie, tout frais badigeonné, la foule l'envahit avec fureur. — Tout y est bon, tout y est beau; — naturellement, on est enchanté : on monte sa maison de ville et de campagne et on demande si Paris est à vendre. — Vient la réaction, hargneuse, obstinée, inexplicable. — Les combinaisons les plus savantes, les pians les mieux conçus échouent alors contre cette fatale influence des dieux jaloux. — Bien d'autres que M. Fournier ont connu ce

flux et ce reflux de la fortune. — Malgré tout, c'est un beau, un magnifique théâtre; — on n'y est jamais enricbi, — on n'y est jamais ruiné, — Un acteur exceptionnel, même une ruine imposante suffisent à ramener la foule. — Puis, ce théâtre, rien ne le compromet, rien ne le souille. — Au lendemain des drames de Hugo et de Dumas, on y a vu des bêtes féroces; — tout y est bon de ce qui est étrange, imprévu, puissant. — C'est une scène qui n'exclut que les petits esprits et les petits calculs ; — surtout il ne faut pas s'aviser d'y mettre la marmite avec l'espoir d'y vivre en famille. — C'est là surtout qu'il faut faire grande comme disait M. Roqueplau à l'Opéra.

— M. Marc Fournier a beaucoup d'esprit et non moins d'intelligence ; il a l'avantage de n'être asservi à aucun préjugé ; avec de vives sympathies pour la littérature, il sait le parti qu'on peut tirer du métier.

— Il a le sens critique et il ne lui arriverait pas de laisser échapper une bonne pièce. — C'est donc que les bonnes pièces ne viennent pas. — Là est la plaie, il faut le reconnaître. — Le dernier jeune homme, comme le disait M. Desnoyers, a été enseveli dans la première ride de M. Bouchardy, et rien n'apparaît. — L'exil, le feuilleton et le roman ont emporté les maîtres de la scène, et, dans ce vide d'une littérature épuisée, le directeur est réduit à tout créer, à tout inventer. — C'est un rude métier; — il y aurait déloyauté à en aggraver les embarras pour son plus mortel ennemi ; et il n'est qu'équitable d'en adoucir les rigueurs à celui qui se dit votre ami.

— Si donc la branche d'olivier que je présente à mon tour à M. Marc Fournier pouvait être un rameau d'or, je n'hésiterais pas encore à la lui off'rir.

lo2 LA VIE A PARIS.

Paris en fêle. — Le loup ei l'hiver. — Les courses. — La pairie et les aveugles. — Les théâtres. — Cirque : la Bataille de l'Aima. — L'armée russe. — Palais-Royal : Histoire d^un soxi. — La pièce. — M. Gil Perez.

— Mademoiselle Cico. — Agacement. — Les deux canards. — Les redeniandeurs. — Les claqueiirs. — Un négociant. — Coulisses de la claque.

— Réformes dans celte institution. — Procédés nouveaux. — Les claqueurs au maillot. — Les claqueurs invalides. — Trait de génie.

5 novembre.

Paris a été en fêle pendant huit jours. Le soleil était lumineu.x (ce qui n'arrive pas à tous les soleils de notre horizon); — l'air était tiède , les femmes parées pour ce regain de jeunesse de la vieille année 1854. — Alors les Parisiens de reprendre le vieux refrain :

Promenons-nous dans les bois Pendant que le loup n'y est pas.

Le loup, c'est l'hiver; — même que, dans un hiver, le loupa attrapé ce fameux rhume dont on parle dans toutes les familles quand l'héritier est enrhumé. — Être enrhumé comme un loup m'a toujours paru, en vertu des préjugés de mon enfance, la limite oiî s'arrête en cette matière la puissance de l'homme, et j'ai toujours pensé que le père Ducantal avait dû manger du loup enrhumé dans quelque restaurant sournois.

Donc, on s'est beaucoup promené à pied, en voiture, à cheval; — peul-étre même a-t-on promené le cheval plus qu'il n'était à sa

convenance. — Dimanche , courses au sport de Longcliamp ; — mercredi, steepie-chase à la Marche. — Je n'ai pas appris que les chevaux aient rien cassé à leurs cavaliers; alors ce sera pour une autre fois.

Pour le reste, pas un mot, pas une histoire, pas un scandale. Seulement, la Patrie, journal du soir, vient Lien de découvrir cette semaine une femme complètement aveugle, ce que je ne comprends pas parfaitement , car on est aveugle ou on ne l'est pas. — Si la femme en question n'avait pas été complètement aveugle, elle ne l'aurait pas été du tout : elle aurait eu simplement de très-mauvais yeux, et elle n'aurait pas mérité que la Patrie s'occupât d'elle.

Au surplus, je ne suis pas mortifié le moins du monde de cette indigence de la chronique hebdomadaire. Je me suis chargé de parler des salons et des théâtres. — Les salons sont fermés, — mais les théâtres sont ouverts, — va donc pour les théâtres.

La semaine a commencé, je crois, par la Bataille de VAlma, au Cirque. — Je n'ai pas vu cette pièce; j'ai ouï dire par des voyageurs que la première partie, traitée en manière de revue, était amusante.

— Il y a aussi, paraît-il, un ballet des flottes animées qui serait une chose originale. Quant à la Bataille de l'Aima en elle-même, les Français sont vainqueurs, et on ne peut rien désirer de mieux. —

— On regrette seulement (toujours d'après mon voyageur, qui est peut-être le Tartaré) que la direction^ de plus en plus indigente en comparses, continue à donner des patrouilles pour des armées. Si la Russie en est arrivée à ce degré de misère de n'avoir plus à son service qu'un caporal et quatre hommes, il ne faut pas publier celte découverte; il faut cerner ces débris des innombrables phalanges du czar, et la paix est faite.

Vous voyez que je fais un peu mon métier de critique comme cet Anglais faisait son métier de touriste, en s'initianl dans son Guide- Richard aux beautés des villes qu'il traversait de nuit en chaise de poste.

Voici maintenant au Palais-Royal VHistoire d'un sou, un petit vaudeville qui dure trente-cinq minutes. — Celui-là, je l'ai vu et je ne m'en repens pas. C'est infiniment drôle, et si peu compliqué, que, mol qui me perds toujours dans les broussailles du scénario, je puis

non-seulement analyser celte pièce, mais encore vous la transcrire textuellement.

M. EginhardCorbineau a prêté un sou à mademoiselle Fernande de Malaquès, pour compléter le prix d'un omnibus. — M. Eginhard vient réclamer son sou à mademoiselle Fernande, qu'il trouve en toilette de mariée. Alors, avec amertume :

« Comment! mademoiselle, je vous prête un sou hier, et vous vous mariez aujourd'hui !

— Mais, monsieur, je ne vous dois pas d'explication ; je vous dois un sou et je vais vous le payer.

— Non, mademoiselle, — gardez-le, — je l'ajoute à votre dot.

— Pas du tout, monsieur; voilà cent sous; payez-vous et allezvous-en.

— Mademoiselle, je n'ai pas de monnaie.

— Eh bien, gardez tout.

— Mais, mademoiselle, je ne suis pas un usurier.

— Oh ! heureusement, voici mon père. — Mon père, veuillez bien donner un sou à monsieur.

— Très-volontiers. — Tenez, pauvre homme.

— Vous me faites l'effet d'un vieux farceur, vous.

— Moi, un vieux farceur!— Apprenez que je suis un noble Espagnol.

— Vous, Espagnol ! Voyons vos castagnettes. — Ah ! vous n'avez pas de castagnettes ; donc, vous n'êtes pas Espagnol ! — D'ailleurs, vous m'avez donné un mauvais sou, un monaco, et j'en reviens à ma première idée, vous êtes un vieux farceur.

— Mais, jeune homme, où voulez-vous en venir avec ces propos qui m'exaspèrent?

— Monsieur, à épouser votre fllle.

— Eh bien, épousez-la et que ça finisse ! »

Et cela finit, en effet, à mon grand regret, car je m'amusais.

Cette aimable pochadeest de MM. Clairvilleel Lambert Thibousl. Je remercie bien ces deux auteurs d'avoir abandonné leur petit ouvrage à toute sa naïveté et de n'y avoir introduit ni le régent ni le rardinal Dubois, ni aulres personnages à la poudre. Feu Ancelot n'y cùl pas manqué.

Les acteurs comiques ont des procédés très-divers pour arriver à leurs fins : — les uns commencent par rire aux éclats de l'histoire qu'ils vont vous raconter ; — je ne suis pas fâché de voir que l'acteur s'amuse beaucoup, mais sa gaieté paralyse la mienne; — d'autres traitent le comique à la manière noire : M. Gil Ferez est de cette école, et je crois que c'est la bonne. Pour ma part, j'aime beaucoup son air de condamné à mort.

Mademoiselle Cico, comme femme, m'a paru maigrie; — comme actrice, je ne la crois pas appelée à remplacer mademoiselle Mars ;

— comme chanteuse , elle pourrait rendre plusieurs points à une chèvre, en commençant par les points d'orgue.

Je suis peut-être, à l'égard de mademoiselle Cico, plus sévère que mon caractère ne le comporte : — la faute en est à deux audacieux vieillards qui l'ont redemandée à la fin de la pièce. — Je suis décidément très-agacé par cette mauvaise plaisanterie que l'on exécute tous les soirs au profit de toutes les médiocrités assez riches pour payer leur gloire; tant que je parlerai à l'univers du haut de ma chronique, je ne cesserai de demander la réforme; — quand je n'aurai plus de chronique je ferai crier un canard dans les rues :

« Voilà, messieurs, — la voilà pour un sou ! — C'est la liste des comédiennes qui ont été redemandées hier, avec le nom, l'âge et l'adresse des personnes qui les ont redemandées.

» Autres détails :

» Ça vient de paraître, on ne le vend qu'un sou ! — C'est le détail circonstancié et la mise en jugement devant la cour d'assises de la Seine d'un individu très-connu dans Paris, atteint et convaincu d'avoir commis un horrible assassinat au préjudice d'un horloger;

— la manière qu'il s'y est pris pour étouffer les sanglots de la victime et l'emballer dans une boîte avec des robes de femme pardessus. »

Je crois que ces deux canards , réunissant l'utile à l'agréable (utile dulci), pourraient faire une jolie fortune en ville.

Voilà donc mon plan : — je dénonce les redemandeurs qui ont un nom, puis les claqucurs en masse. — Ceux du Palais-Royal ont essayé de reprendre en sous-œuvre la tentative des deux vieillards de l'orchestre en faveur de mademoiselle Cico ; mais, en présence de

l'indifférence un peu ironique du public, Ils se sont bien vile avoués vaincus. — Rare exemple de modéralion dans une claque aussi lendre, et dont je n'hésite pas à renvoyer tout l'honneur au chef de la compagnie.

J'ai beaucoup étudié la physionomie de ce chef de claque pendant la scène du redemandage, et il me plaît. 11 n'a ni chaînes, ni diamant, ni boucles d'oreille, ni bague passée en coulant de cravate : c'est un petit homme d'une figure douce et calme ; des couleurs vives et saines lui donnent la physionomie d'une fille de la campagne ; il y a dans son maintien de la pudeur et de la modéralion ; à l'analyse, on reconnaît en lui un bon petit négociant en ovations, dévoué aux artistes, mais plus dévoué encore à son art, et aimant mieux rnanquer un article que de compromettre tout le service pour les beaux yeux d'une comédienne d'occasion.

Savez-vous que je suis très- sérieusement étonné que cette institution de la claque puisse se soutenir dans les conditions de naïveté où elle est arrivée. Où est le profit? Qui trompe-t-on? Outre tout ce qu'on vous a révélé, ne pouvez -vous vous procurer la satisfaction de voir de vos propres yeux ces braves gens faire leur cuisine?

« Allons, messieurs, de l'entrain... et chaud là !... La pièce sera dure à faire avaler : elle est de deux auteurs très-coriaces. — Soignez bien vos répliques, et surtout vos rappels. Et vous, monsieur Léopard, ne vous trompez donc pas toujours : avant-hier, vous avez rappelé mademoiselle Jenny Colon, qui est morte depuis dix ans. Tâchez d'être à la hauteur de votre époque. — Eh bien, où est donc Gustave?

— Il a la migraine.

— Ah! oui, il est soûl. Ça ne manque jamais aux premières. — Je voudrais que les auteurs qui font boire les hommes soient piles dans un mortier! — Allons, messieurs... espacez-vous ! espacezvous! Edouard, mettez des hommes au fond pour contenir les baignoires. — Ces baignoires! de vrais greniers à sifflets. J'en demande la démolition depuis cinq ans; mais, à ce théâtre, on ne peut rien obtenir. »

Voilà un aperçu de la manœuvre du bâtiment. Comme c'est ingénieux î comme c'est voilé et comme le public doit élre entraîné quand

il voit ces messieurs se pousser des coudes et éclater à heure fixe comme des tempêtes d'enthousiasme prémédité.

La claque telle qu'on la pratique n'est même plus un charlatanisme; — c'est une bêtise, et voilà son crime. — Dans ce temps où tout est soufïlé et surfait, je comprends très-bien que le théâtre ne veuille pas céder le pas aux autres industries; — mais au moins faudrait-il se donner la peine d'inventer quelque chose pour faire illusion au public.

Mellre, deux, ou trois fois par semaine, en présence le même public et les mêmes claqueurs, les claqueurs souriant à leur public des premières représentations, ce public connaissant à fond l'ordre et la marche du triomphe, c'est plus que naïf, c'est idiot!

Si jamais je deviens directeur, je me propose d'étonner mes contemporains par la variété de mes procédés en matière de claque.

Je suppose que je joue une féerie.

Ce jour-là, tous mes claqueurs sont habillés en marmots de deux à cinq ans. — Bichonnés, frisés, suçant des sucres d'orge, grignotant des pains d'épices, mes claqueurs seront censés s'amuser comme des petits dieux. — Je ne négligerai même pas d'avoir quelques claqueurs suspendus au sein de leurs nourrices. — Les familles seront attendries. — Puis il y a dans les féeries des intérieurs trèsdangereux : — pour préparer les grands décors, pleins d'air et de lumière, on renferme les spectateurs dans un \iel\l rustique senlimental ; quelquefois le dialogue se prolonge et le public devient hargneux. J'aurai soin alors qu'un claqueur soit enlevé par sa bonne après avoir manqué envers lui-même au maxima puero reverentia debetur; la bonne appellera mon claqueur petit intrigant, et le public, détourné par cet épisode, ne songera pas à siffler mon intérieur canaille.

Pour mes pièces militaires, mon parterre présentera l'aspect d'un champ de bataille : tous mes claqueurs seront de vieux braves criblés de cicatrices; — un claqueur de Vincennes reposera sur un affût de canon : — c'est un canon qu'il aura pris à l'ennemi et qu'il mène au spectacle. — A la prise de la grande redoute, un claqueur du 35° s'écriera : « C'est bien cela ; j'y étais! — Quorum pars! » ajoutera un jeune lancier, le fils de famille^ le Bressant de la chose.

— Je n'ose offrir le rôle à Dressant lui-même (les sociétaires sont si fiers !), mais je trouverai bien pour cette réplique un jeune premier sans emploi.

Voilà une claque en situation, pleine de mouvement et de passion.

Puis, je croîs que ceci est mon chef-d'œuvre :

Je joue une pièce contre l'agiotage.

Au lieu de faire applaudir ma pièce, je la fais siffler ; — ne vous révoltez pas, directeurs routiniers, c'est plus fort que vous ne pensez. — Ce jour-là, mes claqueurs, éblouissants de chaînes et puisant du tabac d'Espagne dans des tabatières d'or, descendront de voiture devant le péristyle du théâtre en s'enlretenant familièrement de Rothschild et de Péreire. « On prétend qu'on va échiner les gens de bourse, diront-ils; eh bien, nous allons voir ça. »

Dès la première scène, mes claqueurs se rendent incommodes au public par leur malveillance systématique. Au premier mot suspect, une tempête de sifflets éclate. Tumulte! scandale! — la pièce finit ou ne finit pas, — je ne sais pas encore si je la laisse finir. — L'aventure fait du bruit. — Darthenay lui-même est obligé de reconnaître qu"il y a eu cabale. — Un feuilletoniste vertueux déplore que le premier théâtre qui a eu le courage de supprimer la claque soit victime de son initiative. — C'est alors que le public prend un air crâne et enfonce son chapeau sur ses yeux : « Ah! ah ! dit le public, les agioteurs sifflent la pièce de M. Villemot; eh bien, je vais un peu aller l'applaudir! » Ma fortune est faite, et je meurs avec la gloire d'avoir supprimé la claque.

Enseignements perdus! — elïorts d'un génie stérile en ses résultats! Ils sont là vingt directeurs qui m'écoutent ; — je gage que pas un n'aura le courage de faire siffler sa pièce.— Ils gagnent cependant si peu à la faire applaudir, qu'ils pourraient bien essayer du contraire.

Les ressources de Paris. — Le policuivre. — C'est la faute à Gringalet — Une révolution à TOpéra. — Les qualités directoriales. — Théâtres. — Odéon : la Conscience. — M. Laferrièrc. — M. Dupanloup. — M. Mazères et rAcadémie. — .M. Loëve-Weymar.

12 novembre.

Paris, vous en conviendrez, est une ville de ressources : on y trouve, comme on dit, l'amour /0M^/'az7; — on y mange à tout prix et quand on veut, excepté chez M. Michel ; — et, si par hasard l'ennui vous gagne, vous avez toujours un remède sous la main.

Tenez, ces jours-ci, je m'ennuyais. — Pourquoi? — Je ne sais. — Vous avez sur moi cet avantage que, quand vous me lisez, vous savez pourquoi vous vous ennuyez. — Moi, je m'ennuie parfois sans motif, ce qui est le pire de tous les ennuis. — Pour me distraire, j'avais acheté la Patrie, journal du soir. — Chélive distraction ! allez-vous dire. — Oui, pour le vulgaire qui ne sait pas lire les journaux; — non, pour les gens bien avisés qui savent quels trésors renferment les feuilles publiques. Je sautai lestement les trois premières pages; — j'escamotai la Prusse et l'Autriche, deux puissances qui ne sont pas gaies tous les jours; — je traversai au pas de course le menu quotidien de la fatalité parisienne : les vieillards qui tombent en faiblesse, — les mendiants qui laissent trente mille francs de rente, — les enfants trouvés dans une allée, — les cadavres percés de soixante coups de poignard, — les exemples de l'imprudence de laisser les enfants jouer avec des allumettes chimiques allemandes, — les parapluies rapportés par les cochers vertueux. — Je ne suis plus assez jeune pour m'amuser de ces événemenls, que je lis invariablement

tous les jours depuis vingt ans. — J'allai droit à la qualrième page, et, là, je trouvai ce que je cherchais, le policuivre.

Écoutez :

« Le policuivre, liquide inoffensif et agréable, qui change en récréation le nettoyage des cuivres. — 75 centimes le flacon ; — 2 francs 60 centimes le litre. »

J'avais trouvé ma distraction.

Je me transportai chez M. Deleschamps, pharmacien, rue Saint- André-des-Arts, n» 1.

« Monsieur, lui dis-je, c'est vous qui vendez un remède contre l'ennui, le policuivre?

— Oui. monsieur, me répondit le pharmacien. Est-ce que monsieur s'ennuie beaucoup?

— Mais pas mal; et vous? J'ai des langueurs, des mélancolies; — les brouillards de l'atmosphère se condensent dans mon cerveau; j'avais songé à aller en Italie.

— Monsieur, dit l'homme de l'art, ces symptômes sont alarmants; il faut prendre le policuivre et à haute dose.

— Quel est donc, monsieur, l'ordre du traitement?

— Monsieur devra prendre pendant huit jours un litre de policuivre et l'employer selon la formule. — Monsieur a-t-il des cuivres chez lui?

— Mais j'ai mes chenets, — mon garde-feu et deux boulons de porte.

— Cela suffira, si l'état de monsieur n'est pas chronique. — Monsieur prendra un morceau de flanelle et le laissera infuser dix minutes dans le policuivre. — Puis monsieur nettoiera ses cuivres trois fois par jour pendant deux heures, le matin en se levant, avant le dîner et avant le coucher ; — dès le second jour, monsieur éprouvera un mieux sensible; — le troisième jour, monsieiir commencera à chanter : Cesi monsieur Michel qu'a perdu son chat. — Ce sera la réaction; — il faudra en profiter pour nettoyer les cuivres avec énergie; — le huitième jour du Irailemenl, monsieur sera aussi gai que Chicard. Monsieur devra bien prendre garde alors de ne pas poursuivre le traitement, — il deviendrait d'une gaieté folle et on le logerait à Charenton. »

Je serrai la main de M. Deleseliamps, qui était plutôt pour moi un ami qu'un pharmacien, et je rentrai cliez moi muni de liuit litres de policiiivre. — Je songeais combien les hommes sont insensés de poursuivre des chimères, de s'attacher à la fortune, aux femmes et à la gloire, quand Dieu leur a donné le policuivre. J'entrai immédiatement en traitement. — Le premier jour, le nettoyage des cuivres me parut fatigant, — et les autres jours assommant; — le policuivre était tombé sur un incurable, —j'y renonçai, et il me fallut chercher autre chose.

Aussi bien la fin de la semaine a été beaucoup plus récréative que le commencement. — On a publié sur mademoiselle Cruvelli une note qui chcuige en récréation la fugue de cette chanteuse; — c'est la faute à Gringalet, c'est-à-dire la faute de sa femme de ménage, qui avait négligé d'informer l'administration que mademoiselle Cruvelli était allée voir une amie à Bruxelles le jour où elle devait chanter à l'Dpéra. Du moment que l'administration de l'Opéra est satisfaite, nousaurions mauvaise grâce à nous plaindre; — mais, pour le public, celte explication rappelle l'histoire de ces maris soupçonneux qui cherchent leur femme absente chez des officiers de cavalerie, et qui apprennent tout à coup, avec une surprise mêlée de joie, que leur chaste épouse a passé trois jours chez sa tante.

A propos de l'Opéra, une révolution administrative, imminente d'ailleurs, y est devenue un fait accompli;.— le Moniteur y a passé et nous a appris que la démission de M. Nestor Roqueplan était acceptée. — Va donc pour la démission, puisque cet euphémisme convient aux deux parties qui divorcent. — Dans les rumeurs de société, cette démission aurait été un peu provoquée; on aurait su mauvais gré à Ti. Roqueplan de son immixtion dans la rédaction d'un mémoire destiné à soutenir les droits d'un célèbre baron dépossédé d'une loge. — On parle de M. Crosnier pour cette direction, très-diminuée d'ail- 1« urs dans son importance et son initiative. M. Roqueplan a été bien attaqué dans sa gestion; on reconnaîtra peut-être, à l'expérience, que certains défauts pouvaient être à l'Opéra des qualités essentielles. Pour diriger l'Opéra, il faut avoir du monde, des relations, des surfilées brillantes sur des plans solides; — aucun homme n'est peut-être comi)let pour celte fonction. M. Roqueplan c.nporte dans sa retraite

i6t> LA VIE A PARIS.

beaucoup de haines et beaucoup de sympathies; ces dernières sont la récompense de son caractère personnel; le reste est le résultai d'une position oîi on ne peut faire un mouvement sans blesser un chanteur j une danseuse, un compositeur ou un journaliste. Ces gens-là crient, les chanteurs surtout; et le public de se dire : <i Mais ce directeur ne peut donc vivre avec personne! » Je voudrais bien que tout le monde pût en essayer chacun à son tour.

Malgré tout, quand on veut s'amuser à Paris en celle saison, qui n'est plus l'été pour les loisirs des touristes, et qui n'est pas encore l'hiver pour les valseurs, c'est encore au théâtre qu'il faut chercher sa distraction. Les directeurs comprennent la silualion et ils se hâtent d'établir des succès qui pourront, pendant trois mois, lutter contre le bal, les soirées, les étrennes el tout le pompeux cortège de l'hiver parisien.

Si vous aimez ces succès, en voici un qui aura du retentissement : — c'est à l'Odéon — mon Dieu, oui, à l'Odéon ! — qu'il a éclaté samedi dernier comme une tempête. — Il vit donc encore, ce théâtre invraisemblable? il n'est donc pas mort, ce Dumas? — Tout simplement le lion sommeillait. — A son réveil , il a poussé un de ses plus beaux rugissements et déposé sa griffe puissante sur une œuvr»^ qui porte son empreinte. — Il a trouvé en Allemagne, je crois, les éléments d'un drame émouvant et terrible. — Il l'a appelé la Conscience. — Ce titrent un peu vague; mais, quand on connaît la pièce, il prend une haute signification. — Il y a je ne sais quoi de sombre et de touchant dans ce petit intérieur allemand où la pièce est exposée. Ce père rigide et désolé, cette mère faible même devant un crime de son enfant, cette jeune fille qui traverse ces émotions avec le sourire comprimé d'un amour épanoui dans son cœur, ce vieux domestique qui semble soutenir de son zèle el de son dévouement cette maison qui croule, des mots sinistres, el des silences plus sinistres encore nous révèlent que cette famille est penchée sur un abîme. — Au plus profond de cet abîme est le jeune Edouard de Rubhner, le fils et le frère de ces êtres éplorés. Edouard esl un joueur. Il est arrivé déjà à cette minute fatale où, enseveli sous ses ruines, il va demander à un dernier coup du sort la réparation de tous ses désordres. — ?dais la fortune esl implacable à ceux qui la

loumieulenl. Edouard perd. — ]\îainteiiant, c'est plus que la ruine, c'esl la hoDte. — Un genlilliomme fail réclamer avec autorité , presque avec mépris, p;ir un domestique, l'argent perdu; — et cet homme est un rival. — Dans une heure, il dira à celle qu'il aime qu'Edouard est un liomme sans loyauté. — Une caisse est là, celle de M. Rubhner, son père, receveur des tailles de Mannheim. Edouard y plonge une main fébrile. — Tous sont payés, et le gentilhomme insolent, et les juifs ameutés dans l'antichambre. Mais vient le vérificateur de la caisse ; le déficit est constaté. — M. RuLhner est anéanti. — C'esl l'explosion attendue depuis le début de la pièce. Ce père égorgé de la main de son fils, mourant de ce coup de couteau qui a porté au cœur, ce père parait sur le seuil de sa chambre, terrible de douleur et de reproche. — Un désespoir nerveux et convulsif agite le coupable. — Une des plus grandes crises de l'humanité sanglote dans celle maison. — Le vérificateur est un de ces hommes rudes qui, une fois entamés par une émotion, sont remués au plus profond du cœur. — Il couvre le déficit. — Edouard quitte la maison paternelle.

Il vous semblera peut-être que ce scénario est vulgaire; — mais il est mouvementé par les procédés d'une main savanle, habile à manier le spectateur, à l'accabler sous ses émotions incessantes. — 11 en est du cœur comme de ces forteresses que le canon entame à la condition de toucher toujours à la même place.

Donc, ces trois premiers actes sont foudroyants.

.\près le crime vient l'expiation.

C'est une seconde pièce, plus lente et d'un ton différent de la première; mais la couleur en est élégante. — Expatrié, Edouard a pris un rang dans le monde : il est le favori d'un ministre, et, dans ce poste élevé, H acquitte toutes les obligations de sa conscience; simple et ré:?igné dans les plus sublimes sacrifices comme un homme qui paye une dette, — l'expiation a racheté la faute, et le père vient, par sa bénédiction, consacrer la rédemption.

Ainsi finit ce drame, traversé par des émotions poignantes.

Je n'hésite pas, sous l'impression de celte représentation, à classer >I. Lnferrière parmi les plus grands comédiens de Paris, la ville des comédiens. C'est un phénomène, ce Laferrière. — On dit, et il nu

s'en cache pas, qu'il a l'âge du siècle, et ce siècle, qui déjà a des rides, l'arliste le regarde debout, avec la confiance el rinlrépidilé d'une jeunesse qui défie le Temps, ses empreintes et ses défaillances. — Ne lui demandons pas son secret : — il touche peut-être à la chimie et à falchimie, aux sciences occultes et réprouvées : — toujours est-il que cet homme est un des acteurs les mieux doués que j'aie rencontrés; — je me sers à dessein de ce niol parce qu'il rend bien ma pensée. — Laferrièrc, en effet, est surtout un acteur; — sa composition est un peu théâtrale; — le geste est d'une harmonie très-méditée; — la diction a une nuance d'idéal qui élève le sens du rôle sans toutefois déplacer l'optique de la pièce. — Au bout de ses artifices et de son lyrisme, l'artiste reste profondément humain. — On dira, je le sais, que le rôle est splendide el que les effets y sont gradués comme des échelons pour monter à la gloire, — soit! — mais II en est de cela comme de toute chose; il ne suffit pas d'avoir pour soi le terrain, la lumière et les dieux propices, — il faut encore gagner la bataille.

Monseigneur Dupanloup sera reçu ces jours-ci à l'Académie. — C'est toujours M. de Salvandy qui répond. M. Berryer paraît trèshésitant. — Ce grand orateur, mis en demeure de faire son discours, a répliqué modestement : « Je ne sais pas écrire; » ce qui au fond est peut-être plus vrai qu'il ne pense. — Il y a, en elTet, quelque distance de la prose parlementaire, si riche de licences el de surprises, aux qualités précises d'un littérateur. — Mais, comme on veut à toute force entendre M. Berryer, on lui a donné pour dernier délai le 15 décembre; — après quoi, on parle d'annuler sa nomination.

On discute toujours les chances des nouveaux candidats, et on croit que M. Ponsard en a beaucoup. — Il faut bien qu'il ait de la chance quelque part, ce poète d'un talent si correcl el d'un si beau caractère. — M. Mazères fait ses visites; — dernièrement, il énumérail ses titres à un académicien, et parmi ces titres, la Mire et la fille.

« La Mère et laFille, dit l'académicien ; — mais... attendez donc... nous avons déjà reçu quelqu'un pour Çal v

M. Loëve-Weymar vient de mourir. — Ce fui une existence aven-

CHRONIQUES PAUISIENNF.S. 105

lureuse èl acckioiUée d'épisodes romanesques; — en ce qui nous concerne, nous avons à rappeler quel sillon lumineux M. Loëve- Weymar a laissé dans Tancienne Revue des Deux Mohidcs; — quelques-uns de ses porlralTs politiques sont des chefs-d'œuvre. Il meurt jeune encore, après avoir escompté la vie et l'avoir épuisée à toutes les coupes de POrient et de l'Occident.

Préoccupai ions nationales. — Les Français el la guerre. — La bourse cl la conliance. — Le duel en ballons. — Les canards américains. — Rouerie el naïveté. — L'enfant miraculeux. — l*robilé d'un merlan el dune baleine. ^ Le sauvage qui a fait ses classes. — Origine classique des Américains. — Déchéance de Christophe Colomb. — Gloutonnerie des .Américains pour le canard européen. — Chanteuse. — Danseuse. — Tragédienne. — Souvenirs de Lola Montés. — Académie.— M. de Sainl- Aulaire. — Le fauteuil en litige. — Cordelier-Delanoue. — La critique littéraire. — Conflit d'opinions. — L'école terroriste et l'école Dartlienay. — Ïhéâire-Français, la IS'iaise. — M. Janin. — .M. Houssaye. — La Czarine.

19 novembre.

L'esprit public continue à se mouvoir dans un vague énervant. — Les questions purement parisiennes sont dominées par les préoccupations nalionales, et, comme la situation se signale par l'absence d'informations précises, !a causerie clapote entre deux courants, optimiste et pessimiste. Les uns n'ont foi qu'à Canrobert, les autres ne croient que Mentschikoff. — Au fond, tous les bons esprits demeurent convaincus que la Fiance remportera et frappera son grand coup d'État dans la mer Noire ; tuais il n'en demeure pas moins vrai que les rran^;ais n'aiment de la guerre que les actions d'éclat, les

Iriomplies soudains, les coups de main héroïques, tout ce qui peut se traduire au Cirque-Olympique en Cosaques terrassés et en Français invulnérables : — les longues et savantes opérations d'un siège, les lenteurs calculées, tant pour le succès que pour le ménagement de la vie des hommes, tout ce qui ne marche pas à la baïonnette n'est plus dans le tempérament d'un peuple impatient et fébrile. C'est un enfant gâté par les victoires et conquêtes, qui boude la forlune, même dans ses haltes glorieuses, et à qui il faudrait offrir la clef de toutes les forteresses sur un plat d'argent. Il est vrai que, dans ce cas, le Parisien serait peut-être vexé d'avoir vaincu sans résistance : — alors mettez que c'est un peuple fort difficile à servir selon son goût. — Dans la situation actuelle, ce que les gens raisonnables ont de mieux à faire, c'est de se persuader que la France et l'Angleterre réunies, les chefs d'Etat, les ministres, les gens de guerre de tout grade, les marins, les amiraux et les simples soldats en savent presque autant sur le fort et le faible de notre grande expédition que les boursiers en défaillance.

A vrai dire, les Parisiens n'ont guère eu cetîe semaine qu'une distraction, mais, par exemple, une distraction de première classe, /f duel en ballons, raconté par les journaux américains avec ce sangfroid et ce luxe de plumage qui distingue le canard du nouveau monde. Donc, deux hommes s'étaient pris de querelle particulière dans cette grande querelle de l'esclavage toujours pendante aux États-Unis. — Les deux adversaires résolurent de se signaler par des procédés qui feraient rougir tous les raffinés de la vieille Europe. — On convint de se battre en ballon, et chacun eut le choix de ses armes; un des deux combattants emporta du canon; l'autre mit sa confiance dans la carabine. — L'homme au canon envoya un boulet dans la machine de son adversaire; — celui-ci fut précipite sur la terre; — mais, en traversant la ligne horizontale où se tenait son ennemi, il lui dépêcha une balle dans la tempe. — Les deux aéronautes avalent ïmlcoup fourré.

C'est un singulier peuple que le peuple américain, mélange curieux de rouerie et de naïveté. — A peine né à la vie sociale, il a dépassé l'Europe dans la pratique de tous les charlatanismes. — Toutes les exubérances croissent et se développent spontanément dans ses jour-

naux, Iiauls comme le cèdre du Liban. — Le fameux serpent de mer est d'origine américaine; c'esl aux environs de Piiiiadelpliie qu'est né cet enfant venu au monde avec une perruque imais ne riez donc pas sans attendre l'explication ! le père était coiffeur ; — il travaillait à une perruque qui devait l'immortaliser ; — la mère en fut tellement préoccupée^ que son fruit porta perruque). C'est sur la table du grand hôtel Saint-Nicolas, de New- York, que fut servi ce fameux merlan dans le ventre duquel un voyageur retrouva le portrait de sa sœur, qu'il avait laissé tomber à la mer en s'embarquant au Havre. — Les journaux américains vécurent six semaines de ce merlan. — On l'appelait le merlan fidèle, le merlan voyageur. Cela rappela à un journal qui venait de paraître que, l'année précédente, un marin avait retrouvé son parapluie dans le ventre d'une baleine. — D'histoire en histoire, il demeura démontré que rien n'est perdu en ce monde cl que tout se retrouve dans le ventre des poissons.

J'allais oublier le meilleur, cet Indien parfaitement sauvage qui s'était retiré dans une grotte :

Un jour, la grotte fut fouillée, et on y trouva, entre autres curiosités romaines, un manuscrit de Tacite. — Cette découverte donna aux journaux de l'endroit beaucoup à penser sur l'origine du peuple américain. — Le pieux Énée, plus OEneas, parle toujours d'un pays merveilleux que les Latins visitaient tous les dimanches. — Par hasard, le pieux Énée n'aurait-il pas précédé Christophe Colomb, et le navigateur génois ne serait-il qu'un escroc? — Les paris sont ouverts.

A côté de cette merveilleuse disposition au canard du grand format, la jeune Amérique déploie une ingénuité charmante à l'endroit des petits canards que lui envoie l'Europe. — Nos chanteuses essoufflées, nos danseuses éreintées, nos tragédiennes en faillite, l'Amérique reçoit tout, adopte tout. — Un million à madame, — deux millions à mademoiselle. — Un magistrat fait monter en épingle la pantoufle de Fanny Elssler; Lola Montés donne dans le nouveau monde des conversations sur le pied de mille francs par oreille (on traite de gré à gré pour les conversations criminelles^. Les Américains en ont-ils pour leur argent? Peut-être bien. - Je ne sais rien

de plus réjouissant que la version que me donnait à moi-même, de son excursion en Bavière, cette avaleuse de gendarmes. « J'étais arrivée à Munich avec trois cent mille francs, disait Lola ; le roi m'a tout mangé! » — Quel Arthur ! Il est vrai que la version de Lola est un peu contestée. — Une madame Az..., sa logeuse, racontait à celle époque qu^elle avait prèle à l'intrépide amazone une j^aire de has pour aller en Bavière. — Ordinairement, on n'emprunte pas une paire de has pour y cacher trois cent mille francs.

Revenons un peu de ce côté-ci de l'Océan.

La mortalité s'est mise parmi les immortels.

Après Ancelot, c'est M. le comte de Saint-Auîaire qui vient Ai laisser encore un fauteuil vacant à l'Académie. — M. de Saint- Aulaire descendait en ligne droite de l'auteur du fameux quatrain :

La divinité qui s'amuse

A me demander mon secret..., etc. ■

C'était un noble dans toute l'acception du mot. — De grand*) naissance, il avait servi TÉtat dans des missions importantes. — Son aménité scmhlail une de ces obligations naturelles que les hommes de son rang trouvent dans les traditions de leur famille. — Lié par son nom à l'ancienne société, il se rattachait à fa nouvelle par sa valeur personnelle et ses alliances. — Dès le commencement de la Restauration, il avait marié une de ses filles à M. le duc Decazes, cel homme d'État dont le ministère fut un règne. — Une singularité à noter dans cette famille, c'est que M. de Saint-Aulaire n'a jamais porté que le litre de comte qu'il tenait de l'empereur, tandis que son fils, qui a repris le titre de ses ancêtres, porte celui de marquis.

Donc, voicL encore un fauteuil vacant à l'Académie. — Quant à celui qui est disputé en ce moment, il demeure toujours positif que M. Ponsard a des chances: — on parle hien aussi de M. de Falloux ; — on parle même encore de M. Legouvé, sans oublier MM. Augier et Sandeau. Un peu de patience, messieurs! nous en serons tous : il ne faut pour cela que du talent, ou de la persévérance sans talent.

Un homme de lettres, Cordelier-Delanoue, vient de mourir à l'âge de quarante-Jiuit ans, —Je n'ose dire que ce soit un malheur pour

lui-même. — Une maladie'des organes de l'esloniac l'avait transformé depuis plusieurs mois en squelette ambulant, et il était arrivé à cet état où, selon l'expression un peu cynique d'un homme d'esprit, c'est une politesse envers ses contemporains de se faire enterrer. Delanoue était borgne, el l'origine de celte iHfirniilé est assez extraordinaire.— Il était en nourrice lorsqu'une poule, au moins indiscrète, lui mangea un œil. Delanoue avait été employé de la liste civile de Louis-Philippe; — il y a quelques ar.nées, il avait épousé madame Raimbaut, fi. le du chanteur Gavaudan. — Il avait des instincts littéraires , mais sa production fut très-limitée. — Il a donné un drame aux F nucals,, Mathieu Luc, personnage dont l'anagramme est révoltant.— Il avait fait aussi un Croiuivell nx^c humas, à la Porte-Saint-Martin.

Quoique j'aie peu de chose à démêler avec la critique littéraire proprement dite, je me suis vu empoigner récemment par un honorable confrère qui m'a classe tout net dans les Darthenay. — Plût à Dieu que j'eusse la bienveillance universelle de cet excellent homme, qui a traversé pendant vingt-cinq ans le drame et le vaudeville, sans rencontrer un prétexte de mauvaise humeur ! — Quelle santé, quel estoniac, et quelle égalité de caractère il lui a fallu pour se soutenir ainsi, pendant un quart de siècle, dans cet optimisme radieux, qui n'a jamais vu que les aspects sublimes de la vie littéraire ! — Homme d'esprit, malgré tout, que ce Darlhenay, et cachant sous les fleurs plus de malice qu'on ne pense. — 11 a sa langue et il faut savoir le lire et le comprendre. J'admire toujours comment il sait dire qu'une pièce a été sifflée, en annonçant sèchement qu'elle a obtenu un brillant succès. — Ce jour-là, nous savons à quoi nous en tenir, cl nous nous disons entre nous * « Darthenay a été bien sévère! »

En ce qui nous concerne, la vérité est que notre critique a des défaillances parce qu'elle a des entrailles. — Un jour, on obéit à la voix injplacable qui vous crie : « Tue ! tue! — le public saura bien reconnaître les siens. » Le lendemain, on se prend de scrupules. — Assurémcnl, on a toujours le courage, ou il ne faudrait pas s'en mêler, de percer d'une épingle les vanités gonflées qui s'imposent par K» charlalanisnie, la réclame, et l'audace de l'ambition en délire.— Mais, ceci fait, on se demande s'il est bien utile d'aller tourmenter

dans son obscurité el sa niodeslie quelque pauvre diable d'artiste qui i^rignolle un petit emploi de 1,200 fr. — Cela est-il bien utile à l'art, elcrlavaiit-ii bien la peine d'affiler pourcelle maigre besogne le rasoir de Figaro? — Voilà le dissentiment qui me sépare de mon empoiijneiir, M. Villemessanl. — Celui-ci est un journaliste de l'école terroriste; — une fois parti pour la chasse au lion, s'il rencontre des rats sur sa route, il les extermine; — el il rentre au bureau du journal fier et vainqueur, portant douze figurants au bout d'une penbe. Il ne lui manque plus que d'emprunter au marchand de mort-aux-rats, que j'ai rencontré ces jours-ci dans la rue Sainl- Honoré, cet avis suspendu à la perche : « On tue à domicile. »

Le Théâtre-Français a donné une comédie en cinq actes de M. Mazères, la Maise. — 11 serait malséant d'en médire après tout le monde. — M. Janin a fait sur celte pièce un feuilleton charmant d'ironie. — Il a loué avec une perfidie, peut-être un peu cruelle, cette littérature départementale de préfet en retraite convoitant un fauteuil d'Académie. — Le prince des critiques, comme Darthenay, a été bien sévère en faisant remarquer que l'esprit de M. Mazères n'a pas varié depuis les Trois Quartiers et le Jeune Mari ; — mais le Théâtre-Français lui-même a peut-être un peu dépassé la mesure d'une critique décente en annonçant que le cinquième acte de la Niaise venait d'être supprimé avec une rare habileté. — Je savais que M. Arsène Houssaye avait bien deTespril; mais je ne lui soupçonnais pas autant de scélératesse. — Je crois néanmoins que le Ihéâlre est dans une bonne voie el je compte bien qu'avant peu 11 aura supprimé le reste, toujours avec une rare habileté.

Il paraît que le Théâtre-Français va s'occuper, toute affaire cessante, de la Cxorine, de ^1. Scribe. — Quelqu'un à qui on demandait des renseignements sur le sujet de cette pièce a répondu : «C'est VÉtoile du yord, — musique de mademoiselle Rachel. y

La guerre. — Le cliauvinisme. — Fusion. — Préoccupations sérieuses. — L'ai'istocralie anglaise. — .\ulres pays, autres mœurs. — La veuve du fourreur et son prospectus. — Théâtres. — Vaudeville : les Maris me font loujours rire. — La pièce. — Les acteurs. — M. Félix. — Porle- Sainl-Marlin : le Comte de Lavernie. — Madame Guyon. — Souvenirs de l'invasion et de la Pie voleuse.

26 novembre.

Ce siècle en son âge mûr se souvient des prouesses de son jeune âge. — Nous voilà revenus aux grandes guerres. — Lus empires se lieurlcnl dans des chocs immenses. « Dieu protège la France! » tel doit être le cri de tous les partis, si loulefois il reste des partis en présence de ces grandes crises nationales. — Dans les jours de paix, on a tout le loisir de chansonner le chauvinisme. — A l'heure où le canon relenlil aux Invalides, et nous l'avons entendu ct-s jours-ci, lualheur aux cœurs éteints qui ne sentent pas vibrer en eux l'écho du bronze qui, de sa voix terrible, annonce des victoires remportées au prix du sang de nos soldats. L'un des incurables de la République, Barbes, du îond de son cachot, enseignait à ceux de sa religion le devoir des Français aux prises avec l'ennemi. — Les ancii'ns partis dynastiques se signalent également par leur esprit de nationalité ; les chefs parlementaires, nous le disons parce que nous le savons, compriment tout ressentiment et toute arrière-pensée. — Que la France soit forte, qu'elle soit grande, tout le reste est secondaire.

C'est ainsi que partout, dans les salons, dans les foyers de théâtre et dans les chroniques, les frivolités de la vie parisienne font place à des préoccupations plus élevées. Ce n'est guère le moment d'aiguiser l'esprit, de faire des mots cl de raconter des histoires de ruelles. —

iT2 LA VIE A PARIS.

Une chaïUeuse était partie, — elle est revenue, elle chante! la belle affai>re! Dites-nous plutôt que notre armée est retranchée dans une position inexpugnable; que, là, elle brave les cent mille Russes du prince Mcntscbikoff, en attendant cette autre armée qui vient la renforcer. Les femmes ont abandonné le crochet et la potichomanie; — elles cèdent la parole aux hommes, mais elles sont attentives aux récils de la guerre. — Avec cet instinct de tout ce qui est noble cl grand, elles ont applaudi avec toute l'Europe émue et consternée à cette admirable charge de la cavalerie anglaise, traversant des divisions russes comme le cheval du Cirque traverse de part en part son cercle de papier. — Mais aussi que de deuils! Savez-vous bien que ces officiers qui succombent appartiennent tous, par le privilège de la naissance et du devoir, aux plus hautes familles de l'aristocratie anglaise? — Savez-vous bien que tous ces braves qui donnent leur vie pour « la vieille Angleterre, » ont des palais à Londres, des châteaux dans les comtés, tout ce qui attache à la terre par le prestige de la fortune et de la puissance? Les faiseurs de systèmes admirent ce phénomène de l'aristocratie anglaise se soutenant dans ce siècle égalitaire. — Qu'ils veuillent bien y regarder d'un peu plus près, et Ils verront que le premier des privilèges de cette superbe et intelligente aristocratie, c'est de mourir pour le pays. — Voyez la terre, — voyez la mer, — partout où vous rencontrez un uniforme rouge avec des épauleltes d'or, vous êtes en présence d'un héritier des premières familles de l'Angleterre.

Chez nous, les devoirs de la guerre sont répartis dans toutes les classes de la société ; nos officiers sortent indilTéremment de la chaumière ou d'un hôtel du faubourg Saint-Germain. Le sacrifice rétablit l'égalité, et le mérile la supériorité; — voilà nos mœurs et notre organisation sociale : — soyons-en fiers, car elles ont produit de grandes choses. — Mais appliquons-nous à comprendre d'autres répartitions du droit et du devoir chez un peuple Irès-différenl d'instinct et d'organisation.

Maintenant, lecteurs, si vous me trouvez bion sérieux pour un chroniqueur, songez qu'une chronique un peu bion apprise est fexpression'de la société, et que la société tout entière est tendue aux choses graves.

Voici cependynt du genre léger :

Il y avait une fois un fourreur.

Tous les hommes sont mortels; le fourreur vint à mourir, la calomnie s'attacha à la veuve du fourreur; pour confondre la calomnie, la veuve du fourreur a publié une circulaire dont voici le texte :

« Des confrères, que je ne veux ni ne dois nommer, ont cherché, par des moyens peu dignes, à persuader à quelques-uns de mes clients que je devais abandonner le commerce. Pour reslcr dans ma dignité, et me servir de la seule force que me donne ma faiblesse de veuve, je n'ai que ceci à leur répondre : je suis mère !!!... et je dois abjurer toute pensée d'ambition personnelle, car j'ai un nouvel avenir à créer à mon fils, qui, je l'espère, pourra, d"ici à quelques années, non-seulement me seconder, mais encore apporter le tribut d'une jeune intelligence si facile à saisir et réaliser tout ce qui touche au bon goûl de son époque.

» V« Barré, » Rue des Fourreurs, 10. »

Figaro, protecteur de la veuve et de l'orphelin, ne pouvait se dispenser de donner le concours de sa publicité à la veuve du fourreur.

Pendant ce temps, drames et vaudevilles continuent leurs ébats.

Le théâtre du Vaudeville nous a donné les Maris me font toujours rire. — Les vaudevillistes ont ordinairement la main un peu lourde lorsqu'ils parlent des maris ; — cette fois, Ils ont été légers, agréables et amusants, sans trivinlllé. Il s'agit d'un be;!u scélérat qui, au premier acte, raille les maris, leurs travers, leur humeur soupçonneuse et jalouse; — au second acte, le Lovelace est marié, et, à son tour, se comporte en mari. — Cette petits moralité, je le répèle, est déduite dans des scènes très-vives, très-animées et touchées avec une certaine délicatesse. — Je crois que la pièce a par elle-même le souffle d'un succès d'argent; — mais, dans tous les cas, ce premier sourire de la fortune est d'un très-bon augure pour la grande aventure que prépare le théâtre. Plus tard, quand il sera mieux assis, M. Boyer avisera ù soutenir, par un répertoire, des

ouvrages qui, isolés, ne présentent peut-être pas une atlracllon suffisante à la foule, gâtée par les gros morceaux qu'on lui a servis dans ces derniers temps. Félix est un acteur dont le goût n'est pas toujours sûr; — mais il a une grande qualité, il porte et se met en communication très-vive avec son public. — En frappant fort, il frappe souvent juste; — cette fois encore, c'est lui qui anime cette pièce de sa verve un peu exubérante ; — il en est la flamme et le remorqueur, et c'est à toute vapeur qu'il la conduit au dénoùmenl. Une seule observation à Félix. — Je n'ai jamais écrit dans les journaux de modes, et je ne me sens pas appelé à donner à qui que ce soit des leçons de dandysme et de haute tenue, au point de vue de l'habit et du pantalon ; — mais je me sens très-compétent pour donner des leçons de négligé. — Félix est-il bien sûr d'avoir rencontré, à onze heures du matin, un élégant, un homme du monde, en habit noir, en cravate blanche et en chemisé à bouffants? Il faut au moins être de noce pour se trouver en pareil gala à pareille heure.

La veille, la Porte-Saint-Martin nous avait donné le Comte de Lavernie. — Prenez le Verre d'eau, — délayez-le dans un petil océan ; — à Bolinbrocke et à la duchesse de Mariborough, substituez Louvois et madame de Maintenon ; — mettez en lutte ces deux puissances, le ministre tendant des pièges à la favorite, celle-ci attirant le ministre dans ses trappes; — chacun d'eux culbutant et se relevant tour à tour, jusqu'au dénoûment qui amène le triomphe de la veuve Scarron, et vous aurez le squelette de celte grande charpente. — La pièce se dessine un peu lentement, — si lentement, que, le premier jour, elle nous a retenu de sept heures à une heure du matin. — Elle intéresse plus les yeux que l'esprit. — L'agitation y tient souvent plus de place que l'action; mais enfin elle occupe; et, plus mouvementée dans ses dernières parties, elle a obtenu un succès. — Ce qui est irréprochable, c'est la part de l'administration ; — la mise en scène est d'une grande splendeur. — Il y a surtout, au quatrième tableau, rintérieur d'un nabab hollandais qui nous a paru Irès-riche de ton et de couleur. — Madame Guyon représentait madame de Maintenon; elle y a déployé toute sa science de comédienne bien stylée et bien apprise; — elle a déblayé le rôle au moyen d'un procédé qui a fait sa réputation, et qui consiste à éteindre, au profit d'un

nalurt'l un peu de convenlion, les grands éclats de voix dont ses devancières étaient prodigues. — Madame Guyon a tout à la fois ce bonheur et ce malheur de n'être plus disculée; — on la connaît, elle est classée; — on n'attend d'elle rien d'imprévu. — On l'applaudit de conOance, et presque toujours elle le mérite. — Une critique qui irait au fond des choses lui reprocherait de ne pas s'être préoccupée de composer une physionomie quasi historique à madame de Maintenon. On pouvait en faire, au choix, ou l'intrigante austère qui, croit-on, en dépit du drame, finit par épouser bel et bien le roi Louis XiV; ou la parvenue mélancolique qui expirait de grandeur et d'ennui dans le palais de Versailles, et contemplait de petits poissons rouges, tristes dans l'eau limpide de leur bocal, en regrettant, comme eux, sa Ouurbe. — Madame Guyon a pour excuse que le rôle est bien banal et bien peu indiqué à l'un de ces deux points de vue.

Ainsi donc, rassurez-vous, nos théâtres ne sont pas encore fermés. — Il y aura toujours place à Paris pour les émotions du roman à côté des émotions de l'bistoire. Feu Moëssard me racontait souvent que, le jour de la seconde entrée des étrangers à Paris, on donnait à ce même théâtre de la Porte-Saint-Martin, la Pie voleuse, alors en pleine vogue. — Il y avait 1,800 fr. de recette, et on ferma les portes de la salle parce que le bruit des canons, roulant sur le pavé, nuisait à rinlérêl du dialogue. Je ne rapporte pas ceci comme une chose bien glorieuse pour la France, mais comme un exemple très-saillant de la souplesse de l'esprit parisien. — A la vérité, nous sommes devenus un peu jdus sérieux et un peu moins fanatiques de la servante de Palaiseau. Je me plais à espérer que nous ne serons plus soumis à la même épreuve, et, dans tous les cas, que nous la soutiendrions d'une façon plus digne.

Un sujet de pièce pour Grassol — Gaieté : les Cinq cents Diables. — La pièce en parliculior. — Les féeries en généraL — 3Iaderaoiselle Alphonsine. — Un figurant susceptible.

3 décembre.

M. Dormeuil veul-il me permellre de lui communiquer un sujet de pièce qui m'a élé confié par un homme de lettres inconnu. — Si le sujet ne lui paraît pas trop sérieux, il avisera.

M. Canada, épicier à Boston, écrit à M. Raisiné, épicier à Paris :

« Je m'empresse de vous informer, en réponse à votre honorée du..., que je vous expédie en date de ce jour ; l" mon lils, qui doit épouser votre lille; 2" le singe que vous m'avez demandé. — Le capitaine qui s'est chargé du singe n'ayant pas voulu se charger de mon fils, j'ai dû les embarquer sur deux paquebots différents. — Je ne sais j)as lequel arrivera le premier; mais vous verrez bien. »

Entre Grassot.

« Bon! dit M. Raisiné, — voici le singe; — mon gendre ne peut larder. »

Une fois dans la maison, Grassot s'y comporte si mal, que M. Raisiné le fait enfermer au Jardin des Plantes.

Le second tableau représente Grassot dans le palais des singes. — Après quelques tours de souplesse qui font frissonner Mazurier dans sa tombe, Grassol confie au public la situation élégiaque d'un homme réduit par l'erreur d'un épicier à la condition de singe. —Grassol prend le parti de se pourvoir par-devant le garde des sceaux. — On nomme une commission pour reconnaître si Grassot est un homme ou un singe. — La comiuission est très-hésilanle dans ses conclu-

sions. — Enfin, Grassol déclare à la commission qu'il est socialiste.

— Les singes n'ayant pas des opinions aussi avancées, Grassot est reconnu homme quoique bête. Je crois bien qu'il épouse mademoiselle Raisiné.

Voilà la pièce : il ne s'agit plus que de la faire.

Maintenant, allons à la Gaieté.

Il s'agit d'une féerie, les Cinq cents Diables; — c'est long, je vous en préviens, et ce n'est pas amusant. — Je me demande comment un homme de talent comme M. Dennery, un homme de talent et d'esprit comme M. Dumanoir, ont pu s'annihiler à ce point. — Sur trente tableaux ne pas rencontrer une idée un peu ingénieuse; sur six cents calembours, coq-à-l'àne, calembredaines et fariboles, ne pas trouver une plaisanterie qui n'ait déjà fait rire en son temps le directeur Barras ou l'archichancelier Cambacérès ; — ils l'ont donc fait exprès ?

— C'est bien possible. — Je trouve un peu trop répandue parmi les auteurs de féeries celte théorie, que, quand ladministralion se met en frais de décors et de costumes, ce serait un luxe de la part des auteurs de se mettre en frais d'esprit ; — alors et toujours on reprend le Pied deMonton, et on pille la plaisanterie de Martainville, qui est bien coupable de l'avoir inventée. — Ce qu'il faut dire, c'est que presque toujours le succès justifie celle capitulation de conscience. On montre au public une grande lable de nuit qui sort d'une petite malle, des bahuts qui deviennent des carrosses, des poteaux qui marchent : il accourt, et, jusqu'ici, il n'en a pas demandé davantage;

— mais j'entrevois que, quelque jour, le truc raiera entre les mains d'un directeur, et le théâtre sera bel et bien mis en faillite par les magnificences du prince Charmant et de son fidèle écuyer. — On verra bien alors si le tribunal de commerce est tendre pour les calembours.

Les décors de la féerie nouvelle .sont, comme l'esprit de la pièce, un peu trop conformes à la tradition; — ils sont quelquefois beaux, mais sans invention. — J'en excepte le dernier, où il y a un effort de mécanique : — il représente tout un ciel praticable charge de j)ersonnages olympiens, et qui marche en s'abaissant vers le public.

La pièce est jouée à la diable. — Seule, celle fameuse Alphonsine, que je ne connaissais pas et que jai vue enfin, m'a paru ingénieuse,

imprévue et agaçante au delà de toutes mes prévisions. — Elle sera la fortune de la pièce, si fortune il y a.

Quant aux autres acteurs, ce n'est pas leur faute si on ne distingue rien dans ce cahos. — Il y a eu probablement des rùles enviés et disputés dans cette pièce comme dans toute autre; pour le spectateur, ils se valent. — Les artistes seuls ont le secret de la hiérarchie des rôles, et cela me rappelle une assez bonne plaisanterie.

On donnait, il y a une vingtaine d'années, au Cirque une féerie intitulée : Za x-e %i zo zii. — Une des inventions de la pièce consistait à présenter au public un jeu de cartes et un jeu de dominos animés. — A la répétition générale, un figurant va trouver Ferdinand Laloue :

« Monsieur, lui dit-il, est-ce que l'administration n'est pas satisfaite de mon service?

— Si, mon garçon...

— Eh bien, alors pourquoi me fait-on une injustice ? On monte un jeu de dominos et on me donne le double as, tandis qu'un nouveau, entré d'hier, a le cinq-six. — Ce n'est agréable ni pour moi ni pour ma famille. -»

Laloue était un homme excellent; — il avait l'habitude de traiter toutes les maladies mentales par les émollients.

« Mon ami, dit-il au figurant, lu as parfaitement raison, — lu es le meilleur sujet du théâtre; —je te donne le double six. »

Le figurant fut heureux, et sa famille put avouer à la face du quartier un homme qui était le double-six dans un jeu de dominos.

La guerre. — Les petits cadeaux entretiennent l'amitié. — Les lettres île Crimée. — Officiers et soldats. — Lettre d'un troupier. — Conséquences dune balle. — Laideur des Russes et les suites. — Un mort qui ressuscite. — Théorie sur le courage. — Le duel et le suicide. — La saison. — Madame de Lieven. — Son salon. — Madame Kalergi. — Toutes les Russes ne se ressemblent pas. — Vaudeville : Grégoire. — Anachronisme. — Palais-Royal : la Mort du pêcheur. — Pièce et décors. — Mademoiselle Duverger. — L'art et l'arithmétique. — Le Lait d'ânessc. — Les paysannes de convention. — Variétés : Daiis un coucou. — Gaieté des farceurs.

10 décembre.

Le calme a succédé dans l'esprit public au.\ fièvres de rimpalionce; — on a enfin pris son parti d'une guerre longue, — on s"liabitue à la pensée de voir notre armée hiverner en Crimée; — les faniilles envoient à leurs fils, frères, époux et amants de petits cadeaux qui seraient assez mal reçus à la Cliaussée-d'Antin, mais qui ont bien leur valeur sur les bords de la mer Noire, comme, par exemple, des sabots et des peaux de mouton. —Plus d'un officier, la fleur des pois des salons parisiens, bénit la main blanche et délicate qui lui envoie ces présents des temps héroïques. La mode n'est guère aux Pénélopes; — il est très-rare que de nos jours les femmes se relèvent la nuit pour défaire la trame de leur tapisserie ; — mais il reste encore des Télémaques et des Ulysses dont le retour est attendu et qui, plus heureux que les héros d'Homère, peuvent au moins donner de leurs nouvelles.

Les communications sont devenues assez actives entre nos ofiiciers et leurs familles; — les lettres datées de Sébastopol sont dévorées dans tous les salons, et il y a, en effet, un intérêt puissant dans ces lignes tracées à la hâte, inteirompues par le feu de rennemi ci

reprises en post-scînptum après la bataille. On s'explique mieux le courage et la persévérance du soldai par l'espèce d'indifférence sloïqne qui forlifie les hommes en présence de la morl. — Les élégies ne sont pas longues, je vous assure : « Un tel est tué. — Dites à madame... que son fils est mort en brave. — Mon frère est grièvement blessé; Dieu veuille qu'il ne languisse pas à l'hôpital et puisse se relever pour mourir au moins d'un boulet. »

Ce dernier vœu, que j'ai trouvé consigné dans une lettre, m'a paru assez Spartiate pour mériter d'être cité. — Au reste, tout est du même style et de la même encre; cela s'écrit avec de la poudre délayée dans le sang. Le langage des simples soldats est peut-être encore plus pittoresque, et respire celte gaieté et celte insouciance qui ont toujours caractérisé notre nalion.

J'ai lu, ces jours-ci, une lettre écrite par un brave tourlourou qui, il y a quelques mois, contemplait paisiblement Polichinelle aux Champs-Elysées. — Mainlenanl, le gaillard est initié à l'argot des braves : — une chargea la baïonnette s'appelle travaillera la four-cheUe ; la plus aimable plaisanterie circule à travers les terribles tableaux de la balallle.

« Le fils à madame Godet, écrit notre héros, a reçu une balle dans l'œil. On le plaisante là-dessus au régiment, parce que ça le gêne pour loucher, et que vous savez qu'il ne s'en privait pas dans ses foyers. v

J'aime aussi une appréciation des Russes par le même troupier :

« Les Russes sont très-laids. On voit que les ofliciers comptent làdessus pour nous faire peur. Il est certain qu'il faut s'aguerrir à leur ligure. J'ai eu de la peine à m'y faire, ainsi qu'à un grognement sauvage qu'ils poussent en nous abordant; — mais, depuis, j'ai reconnu que c'étaient des farceurs comme ceux qui, en carnaval, mettent un masque pour effrayer les enfants et se sauvent dès qu'on les poursuit. — Ce n'est pas à dire que les Russes ne se battent pas bien : ce sont, au contraire, des troupes Irès-solides; seulement, ils sont un peu démontés, parce que leurs généraux et leurs popes leur promettent toujours des victoires qu'ils ne voient jamais venir. »

Je confesse que j'ai un peu accommodé l'orthograidie du brave aux exigences dune civilisation raninéc; mais j'ai soisneusement respecté le texte.

A propos des Russes et de leur laideur, on raconte une histoire d'autant plus fantastique, qu'elle fait contraste avec cet héroïsme de nos alliés, auquel tous les nôtres rendent un témoignage exalté. Il s'agit d'un jeune officier appartenant à l'une des premières familles de l'Angleterre. — Après la bataille, l'officier ne réparait pas. 11 n'était pas difficile de pressentir son sort, celui de tant de ses frères morts en héros.— On cherche son cadavre pour lui rendre les derniers honneurs, et on le trouve sous une pile de morts. — Mais, ô bonheur île mort fait un mouvement. — 11 n'est donc que blessé. — On cherche, et, au bout de cette pieuse enquête, on découvre que le cidevant mort était tout simplement évanoui. — En effet, le mort revient à lui, et, avec une louable franchise, avoue que l'approche des Russes, leur laideur, leurs cris et leurs baïonnettes, tout cela lui a donné un vertige à la suite duquel il a senti ses jambes se dérober sous lui.

« Mon ami, dit lord Brown, voilà une fâcheuse aventure qui va vous couvrir de ridicule pour le moins. Heureusement, vous ne manquerez pas d'occasions de vous relever aux yeux de toute l'armée, et, à la première rencontre, je vous donnerai un poste qui vous couvrira de gloire.

— Général, répliqua l'officier, ne vous donnez pas tant de souci pour mol; j'en suis indigne. J'ai ^îonsullé mes nerfs, et je vous déclare qu'aucune considération ne me déterminera à revoir les Russes en face : ils sont trop laids !

— Mais, repartit lord Brown prenant la chose sévèrement, je vais vous faire fusiller.

— Ceci est une autre affaire, dit l'officier. Mes nerfs me permettront très-bien de supporter en face la vue d'un peloton de beaux highianders qui, poliment, sans cris et sans convulsionner leur visage, m'enverront une douzaine de balles dans la poitrine. Quant aux Russes, c'est une chose bien décidée; ne m'en parlez plus; je ne veux plus en revoir, ils sont trop laids! »

Lord Raglan, ami particulier de la famille du jeune Écossais, voulut aussi l'interroger et lui faire envisager les conséquences de sa répugnance pour les Russes. — Il n'en put tirer d'autre réponse que celle-ci : « Ils sont trop laids ! »

182 LA VIE A PAHIS.

Lord Raglan prit le parti de renvoyerdans ses foyers ce conterapleur du type slave. — Il est douteux que le lord maire se dispose à le faire passer sous des arcs de triomphe.

Les Espagnols ont bien raison «le dire : « On n\i pas du courage tous les jours. » Voilà cet Anglais qui ne pouvait supporter l'idée de la mort sous la forme d'un Russe lui défonçant la poitrine avec une baïonnette; — il est très-probablo qu'il disait vrai et qu'il eût reçu avec calme le feu d'un peloton écossais. — Sait-on bien au juste ce que c'est que le courage, où il réside, quels en sont les slimulants el les dissolvants? Sous Louis XIV, un gentilhomme a un duel; il sent qu'il n'aura pas une bonne contenance sur le terrain, elil sebrûle la cervelle. — Cet homme n'était donc pas lâche devant la mort, mais devant certains apprêts qui Irritaient son système nerveux. Je nesais plus où j'ai lu qu'un garde forestier avise un homme qui se disposait à se noyer. « Arrête, ou je te tue ! » crie le garde en couchant son homme en joue. — Celui-ci s'enfuit effrayé. — Il avait épuisé tout son courage pour mourir d'une certaine mort, déterminée dans sa pensée. Du moment qu'on modifiait son programme, il avait peur.

Il y aurait là-dessus bien dos choses à dire et à raconter comme circonstance atténuante à la défaillance de notre allié ; ce qui n'empêche pas que celui-ci, s'il veut reprendre du service, fera bien de se familiariser avec la physionomie des Russes. — Il devrait pour cela se mettre au régime des progressions usité dans toute espèce d'enseignement.— On commence par voir des Russes agréables, des Russes de salon. — La seconde année, on fréquente quelques moujicks. — La troisième année, on passe la saison à la campagne avec des prisonniers d'Inkermann auxquels on fait chanter les ballades du pays natal en s'accompagnant sur des baïonnettes. — Dans le courage, il y a beaucoup d'habitude, et, si le jeune duc dont nous venons de parler si longuement sans le nommer (j'espère qu'il ne nous en voudra pas) avait été drossé de bonne heure à celte manœuvre, peut-être serait-il aujourd'hui mort en brave, au lieu de fournir un argument nouveau au Congrès de la Paix.

Au milieu de tout cela, la saison ne se dessine pas encore.— Quelques salons fermés sulTisenl pour meltre en déroule toute la so-

ciélé parisienne. — On avait cru un moment que madame de Liéven allait rouvrir les portes de l'hôtel Saint-Florentin; des confrères en chronique ont même annoncé qu'elle avait demandé et obtenu une <iulorisation spéciale de résider à Paris. — Comme beaucoup de choses, cela est vrai et pas vrai. — La princesse a, en effet, fait entendre qu'elle s'ennuyait à Bruxelles; — mais, sans être proscrite, elle a reçu de Paris une réponse médiocrement encourageante. — Il est certain que Tempereur de Piussie n'obtiendrait pas, au prix de l'espionnage le mieux organisé, les informations qu'apportent tous les jours, dans un salon comme celui de madame de Liéven, les personnages politiques qui s'y réunissent. Il deviendrait gênant pour ia princesse elle-même dapprendre de la bouche d'un ministre que nous envoyons tels ou tels renforts en Orient,— que nous avons tels ou tels embarras. — Ces choses-là se disent tous les jours dans les échappées de la causerie, et, si elles étaient redites h Saint-Pétersbourg, on pourrait croire que, chez la princesse, les Russes ont des oreilles.

La preuve, du reste, que le gouvernement français n'est pas trèsfarouche, c'est que madame Kalergi, la propre nièce du cliancelier Nesseirode, se dispose, dit-on, à prendre ses quartiers d'hiver à Paris, — et cela sans contestation ni opposition. — C'est qu'entre madame de Liéven et madame Kalergi il y a un abîme. — Madame Kalergi est une femme du monde absorbée par le bal et l'Opéra, et madame de Liéven est la moitié d'un homme politique.

Ce n'est pas, cette fois, le théâtre qui troublera nos loisirs.— Il y a de grosses anguilles sous roche; mais, cette semaine, c'est à peine si nous avons pêche quelques goujons. — Deux ou trois vaudevilles, et des plus écourtés, voilà notre butin.

D'abord, au Vaudeville proprement dil, nous avons eu un certain Grégoire, un joyeux buveur de la famille de Roger liontemps, lequel descendait lui-même directement des chansonniers du Caveau. Je dois dire que je n'ai jamais pris un bien vif plaisir au spectacle des passions abrutissantes que peut renfermer une bouteille; — il y a, au fond, quelque chose de triste dans les joies de l'ivrogne. — D'ailleurs, c'est un secret perdu pour notre génération. — Oii ne sait plus boire. — Rosser le guet, sabler le Champagne, faire des vaudevilles en déjeunant, se réunir au Cadran-Bleu pour chanter ses cban-

sons, tout cela a occupé la jeunesse française pendant une période d'un siècle. — Depuis, nous avons mis bien de l'eau dans noire vin et dans nos vaudevilles. — On ne comprend donc plus guère aujourd'iuii ces types perdus, ces faces empourprées, et cette chanson en l'honneur d'un dieu sans autel et sans fidèles. — Le siècle est à la tempérance et au coco, — et, s'il y a encore des gens qui boivent, ils se cachent et font le moins de bruit possible autour de leur turpitude. — Le petit tableau bachique du Vaudeville, agréable d'ailleurs, nous paraît donc un anachronisme.

De là au théâtre du Palais-Royal, il n'y a que la rue Vivienne à traverser pour voir la Mort du pêcheur. — C'est un vaudeville à deux personnages, qui ne dure que trente minutes; c'est tout juste le temps de se reconnaître, et d'admirer les grâces de mademoiselle Duverger et la belle humeur de Luguet. — D'ailleurs, j'ai été ébloui de la mise en scène de M. Dormeuil, qui a fait les frais d'un paysage inédit et d'une rivière toute neuve. — C'est la première fois, je crois, que M. Dormeuil se lance dans les décors. — Sa féerie ne lui coûte pas sans doute aussi cher que les Sept Merveilles du monde, mais' elle étonne davantage, parce qu'on n'y est pas accoutumé. — Je crois que M. Dormeuil est dans la bonne voie et que son décor fera de l'argent. Si on peut donner quelques pouces de profondeur à la rivière, qui ressemble un peu à une mangeoire de perroquet, l'illusion y gagnera beaucoup. — Du reste, je n'insiste pas, et, telle qu'elle est, c'est une très-jolie rivière. — Voilà enfin que M. Dormeuil marche avec son siècle! — Il fut un temps où il déclarait que plutôt que de dépenser six francs en décors pour monter un vaudeville quelconque, il aimerait mieux brûler la cervelle à M. Coupart. — Je soupçonne M. Dormeuil d'aspirer à la direction de l'Opéra. — Quant à l'ouvrage en lui-même, je ne puis guère vous en rendre compte avant d'avoir obtenu de Siraudin quelques renseignements. Siraudin, qui est de mes amis, ne refusera pas de m'expliquer, j'espère, comment une jeune fille du plus grand monde se trouve seule, à huit heures du matin, péchant à la ligne en robe blanche sur une berge où elle est exposée à rencontrer Luguet. — Siraudin sera bien forcé de m'avouer que sa pièce n'est pas historique. — Je ne lui demande que cet aveu et je lui pardonne le reste. — L'intention de la pièce

CHRONIQUES PARISIENNKS. 18o

était d'abord de fournir à M. Dormeuil une occasion de se signaler par des débauches de mise en scène, puis un prétexte à mademoiselle Duverger de reparaître après quelques années d'absence. — Mademoiselle Duverger est une actrice assez bizarre dans ses calculs.

— De temps en temps, elle s'engage au théâtre du Palais-Royal, qui lui alloue volontiers 1,800 fr. pour jouer la comédie. — Au bout de trois mois, mademoiselle Duverger donne à M. Dormeuil huit ou dix mille francs pour ne plus jouer la comédie; — quelquefois M. Coupart arrange la chose pour six mille francs; mais il faut pour cela que M. Dormeuil soit en belle humeur et n'ait pas trop besoin d'argent pour ses folies de mise en scène. — Je me demande toujours comment mademoiselle Duverger retrouve son compte au bout de l'année — (c'est peut-être bien indiscret ce que je me dem.inde là). — Donc, mademoiselle Duverger est ainsi faite, elle va, — elle vient,

— elle s'éclipse et reparaît; — généralement, sa retraite fait plus de bruit que sa rentrée, et cela est très-logique puisqu'elle donne plus d'appointements pour s'en aller qu'elle n"en reçoit pour revenir. — La voilà revenue, — jolie assurément, ayant de la comédie tout juste ce quil en faut dans une pièce à décors, souriant aux bonnes amies de l'avant-scène qui lui sourient, et, si peu entêtée, d'ailleurs, dans son nouveau caprice dramatique, que, si vous dites un mot de plus, elle va porter ses dix mille francs à M. Dormeuil. — Seulement, vu les frais extraordinaires de la mise en scène, M. Coupart lui négociera une retraite pour vingt mille francs.

Conformément à la tradition , mademoiselle Duverger, après la pièce nouvelle, a reparu dans un rôle de son répertoire. Elle a joué, dans le Lait d'Anesse, une laitière comme je les aime, avec un petit bonnet en dentelles qui pouvait valoir tout au plus six mille francs et une chemisette ruchée dont je suis honteux de parler, vu que, pour mille écus, la première laitière venue peut se procurer la pareille. — Que mademoiselle Duverger ne croie pas que je la blâme. — Du moment qu'on entre dans les paysannes de convention, le mieux est de ne pas se gêner. — Je me rappelle toujours avoir vu, il y a une vingtaine d'années, mademoiselle Wilmen, la belle Wilmen, jouer une paysanne, au Vaudeville, avec trente mille francs de diamants et de la paille dans ses sabots. — Je me plais à ptnser que mademoiselle

Duverger ne descendra pas à ces lâches concessions et ne consentira jamais à se mettre sur la paille.

Les Variélés ont donné Dans un Coucou; — c'est une farce beaucoup plus franche que tout ce qu'on débile communément sur cette scène. — Une grande nouvelle circule : — on parle d'une pièce de Duvert pour Arnal. — Ouvert et Arnal! ces deux grands amuseurs vont donc reprendre leur association, interrompue par je ne sais quels malentendus déplorables.

La rentrée de Duvert sera une véritable fête pour les gens épris, comme moi, de cet esprit original et imprévu. — On ne se doute guère combien Duvert est populaire dans un monde supérieur et assez dédaigneux du Vaudeville en général. — On raconte que l'empereur de Russie, à l'époque oii il avait des loisirs, disait souvent à l'un des pensionnaires de son théâtre français :

« Il y a un auteur que je voudrais bien connaître, c'est M. Duvert ; ce doit être un bien gai luron.

— Sire, répliquait l'artiste, Duvert est un ancien dragon. — Mais, pour la gaieté et l'entrain, on le prendrait volontiers pour un hussard de la mort.

—Vous m'étonnez beaucoup, reprenait Nicolas; mais vous conviendrez au moins que ce dialogue abracadabrant ne peut se rencontrer que dans l'excitation des débauches de l'esprit, stimulé par le vin, le tabac, le jeu, les femmes...

— Puisque Votre Majesté veut tout savoir, disait l'artiste, je vais lui donner un aperçu des procédés de M. Duvert. Cet auteur habite rue de Latour-d'Auvergne une maison entre cour et jardin. L'heure venue, M. Duvert creuse une fosse dans son jardin, et descend dans la fosse avec son gendre et collaborateur M. Lauzanne. Le travail commence :

« — Frère, il faut mourir, dit Duvert.

» — C'est bien ce qui me vexe ! réplique Lauzanne.

» Je vois avec peine, » reprend Duvert, « que vous êtes insen- » sible aux attraits incomparables de la mort. Vous n'avez donc » jamais pressenti les ravissements de la tombe? Être enterré dans » un coin à soi, loin d'Ancelot, n'est-ce pas le bonheur suprême » sous la terre !

» Voyons, Ouvert, laissez là ces frivolités et parions de choses » sérieuses. Nous voilà au 10 du mois, et, le 30, nous devons livrer i> deux actes pour Arnal. Tâchons de piocher un peu les mots. Nous » disons : Scène l"^. Anial entre en scène, costume de chasseur. » — Il tire son coup de fusil dans la coulisse. — On entend un i> grand bruit : Ho la, la, la, la, la!...— Arnal (à lui-même) : » Que signifie... ? Un lièvre avec une casquette et des lunettes ..

V Je ne connaissais pas celte variété'... — Nous en sommes là...

» — Bien, dit Duverl. Écrivez... Leclerc {entrant) : Monsieur., » faites donc attention! f ai reçu votre charge; si je n'avais été » retourné, je la recevais dans la figure... — Arnal : Bassurez- » vous, monsieur, c'est du plomb... si petit, qu'il en est ridicule. » Vous en serez quitte pour être un peu grêlé, si toutefois vous » n'avez pas été vacciné...— D'îles donc, Lauzanne, vous rappelez- » vous notre (rai lé?

» — Mais oui : nous avons l'affiche pendant deux mois et les billets » doublés.

» — Je vous parle, dit Duverl, de nos conventions particulières. « Vous savez que je veux trois cercueils, un en fer-blanc, le second « en acajou, et le troisième en plomb. Veillez à ce que Thibeaudeau » ne prononce pas de discours sur ma tombe.

» —Voyons, voyons, flâneur... — Si vous n'avez- pas été vac- » ciné...

» — Ah ! oui!— Leclerc : Monsieur, je suis vacciné comme doit » l'être un homme du monde... On ne pense pas à tout. — Ar- » nal : Alors, je disais bien, vous serez grêlé. — Leclerc : Mais, » monsieur, je vous trouve d'un sang- froid magnifique. . . — Lau- » zanne, je ne tiens pas à des fondations de messes à perpétuité; mais " j'en veux une belle au grand chœur. — Ambroise Thomas m'a ^ promis un Requiescat dont j'aurai l'étrenne : De profundis cla- » mavi ad te, domine...

» — Il ne s'agit pas de tout cela. Ouvert... — Sang-froid magni-

V fique...

» — Ah! bien!... — Arnal : Que voulez-vous, monsieur! c'est « un accident de chasse... Cela devient commun; j'en lis tous les » jours dans les journaux... et je vous avoue que je suis un peu

••■ blasé... — Ah! Lauzanne, qu'il fait bon dans celte fosse! Que cet > avant- goûl du repos éternel réjouit mon âme!... etc. »

Voiià la gaieté du plus spirituel et du plus ébouriffant des vaudevillistes contemporains. — Cela nous met, comme je vous le disais plus haut, un peu loin du temps où Brazier, installé au café des Variétés, chantait la gloire et les belles, entre six bouteilles de bourgogne. — En ce temps-ci, les farceurs sont graves, et on trouverait dans nos théâtres plus d'un exemplaire de ce fameux Dominique, qui, faisant rire tout Paris, demandait à un médecin un remède contre le spleen. « Allez voir Dominique, dit le médecin. — Mais je suis Dominique, répliqua le malade. — Alors, brûlez-vous la cervelle ! »

Ine semaine sévère. — Uu traité et une exécution à mort. — Les spectateurs de la guillotine. — La toilette du condamné. — Les philanthropes et la peine de mort. — Les galères ou la mort. — Les circonstances atténuantes. — Les sauvages et la civilisation. — Idylle de condamné à mort. — Le loustic et le condamné. — Fermentation industrielle. — Les inconvénients du pécheur. — Le buffet américain. — Les concurrents de la mère Moreaux. — Les gens d'esprit et les autres.

17 décembre.

La semaine a manqué de gaieté. — Elle s'est signalée par des commentaires sur le fameux traité qui met un empire de plus dans la coalition européenne contre la Russie, et par une exécution capitale.

Les exécutions à mort, en raison de l'heure où on les pratique, sont devenues le spectacle des maraîchers, des laitières, des balayeurs et autres industriels qui désirent voir lever l'aurore et tomber des têtes. — Cette fois, cependant, il y avait tant de monde sur

la place de la Roquette, qu'on peut soupçonner beaucoup de gens d'avoir déserté leur lit tout exprès pour celte solennité.

Voilà vingl-cinq ans que je lis dans les journaux le récit des exécutions capitales, et je remarque que les scélérats se comportent toujours à peu près de même. — Le cérémonial ne varie guère davantage el la toilette de l'échafaud est toujours la fatale toilette. — Celle fois encore, pas un journal ne s'esl abstenu de cet adjectif. — Il esl vrai qu'il serait assez difficile d'en trouver un plus avantageux.

Je me rappelle cependant qu'en 1835 un journal de modes avait décrit à peu près en ces termes la toilette de Lacenaire :

« Lacenaire, en allant à l'échafaud, portail les cheveux courts ; — un pantalon gris mélangé, demi-collant el sans sous-pieds; — la redingote vert russe en sautoir et la moustache sans favoris. « — Mais il faut avoir le fanatisme de la vicomtesse de B... pour suivre jusqu'au pied de l'échafaud les élégances de la guillotine.

Je ne saurais, quant à moi, vous donner aucun détail sur la mise de Dombey, à l'heure de son exécution. — Supposons qu'elle était négligée el abordons l'événement à un point de vue plus élevé.

Vers 1830, la philanthropie enfanta une assez jolie collection de brochures el de discours en faveur de l'abolition de la peine de mort. — La théorie était qu'il fallait laisser à l'assassin le loisir de se repentir. En France, toute idée lancée dans la société par une batterie de paradoxes un peu bien servie, fait son chemin comme le boulet de canon. — L'abolition de la peine de mort eut donc sa vogue. Sans se laisser désarmer, la justice se laissa amollir. Les bons jurés pleuraient d'attendrissement quand on leur présentait un assassin qui venait de commettre sa première faute. D'ailleurs, pour attendrir le jury, il suffira toujours de lui présenter les deux spectres de Vinfortuné Calas et de Vinfortuné Lesurques. — Les circonstances atténuantes naquirent de ce mouvement; puis on s'en dégoûta. La pratique révéla que, le premier assassinai n'entraînant qu'un avertissement sans frais, les assassins n'en faisaient pas plus de cas que certains contribuables du papier blanc du fisc; — ils attendaient le papier bleu. — Plusieurs personnes vinrent se plaindre d'avoir été assassinées pour la seconde fois par le même individu. — On fit alors relie réflexion pleine de sens, que, si l'individu avait été guillotiné

pour le premier assassinai, il n'aurait pas commis le second. Celle découverle, due aux progrès des lumières, fil le plus grand torl aux assassins. — Pour regagner le terrain perdu, les philanthropes s'avisèrent alors de propager le bruit que les assassins redoutaient bien plus les galères que l'échafaud. — Les assassins firent de louables efforts pour le succès de ce boniment. — Quand on les condamnait aux galères, ils se retournaient fièrement vers la cour et demandaient l'échafaud avec instance. — Il se reneonlra, un jour, un condamné si intéressant, qu'il attendrit la cour par ses supplications. — On lui accorda sa demande. — Vous connaissez le cœur humain : on ne désire bien que ce qu'on croit ne pouvoir obtenir. — Le condamné à mort se prit à regretter les galères, et, quand il vit qu'on ne voulait rien reprendre de ce qu'on lui avait accordé, il demanda à faire des révélations et avoua que l'enthousiasme de ses pareils pour la guillotine était une balançoire de cour d'assises. — Cette seconde découverte continua à faire le plus grand tort aux assassins.

On cite des condamnés qui y vont gaiement; — je crois peu à la sincérité de cette philosophie insouciante ; je crois beaucoup plus à cette histoire : Deux condamnés allaient à l'échafaud; — l'un d'eux était un loustic renommé par le gros sel de ses plaisanteries, qui avaient amusé, pendant les débats, les avocats, l'auditoire, les gendarmes et son complice lui-même. Une fois sur la charrette, on dit au loustic :

« Fais rire ton camarade et lu as ta grâce.

— Bon! se dit le loustic, il s'agit ici d'être spirituel. Heureusement, le camarade aime le mot pour rire. »

Là-dessus, il se rael à piocher le mot drôle. — Il crut l'avoir trouvé.

« Dis donc, camarade, tu passes le premier : laisse-moi la fortune.

— Je ne trouve pas ça drôle, répliqua le camarade.

— Tiens, se dit le loustic, le camarade a l'humeur bien sombre, aujourd'hui! Je trouvais cependant le mot piquant. — Dis donc, camarade, reprit-il, as-tu recommandé à ton portier de donner de lair dans tes appartements?

— Je ne trouve pas le mot en situation, répliqua le camarade de plus en plus sombre.

— Ah çà! mais décidément le camarade est à la mélancolie! Que lui faut-il donc?»

Il risqua une troisième épreuve.

« Dis donc, camarade, si nous demandions une remise pour cause d'indisposition ? Moi, d'abord, je me sens mal à l'aise !

— Mon cher, répliqua le camarade, tu as eu tort de fréquenter Samson : cela t'a rendu bête. »

On arriva à l'endroit fatal, et le camarade n'avait pas ri.

11 faut convenir que la civilisation, en se raffinant, finit par produire des stupidités qui étonneraient des sauvages. Si on disait à un insulaire de l'Océanie : « Voilà un homme qui, avec le plus grand sang-froid et la préméditation la mieux démontrée, a assommé un autre homme sous le prétexte que celui-ci était un horloger et avait plus de montres qu'on n'en porte communément; — cela fait, l'assassin a découpé l'horloger et l'a dirigé, à l'état de colis, sur le chemin de Lyon ; — puis, le soir, il a dansé la tulipe orageuse à la Closerie des Lilas. Quel châtiment croyez-vous qu'ait mérité cet homme? » L'idiot de sauvage vous répondrait indubitablement que cet homme a mérité la mort, sous une forme quelconque. Ici, on rencontre encore des gens disposés à croire que l'assassinat est une maladie qu'il faut traiter par la musique, les fleurs et les émotions douces.

Je dois dire que cette manière de voir était celle de Dombey luimême. Cet assassin, dans les derniers jours de sa vie, s'est abandonné à l'idylle, et il a eu des mots charmants. — Il demandait à être envoyé dans une île. — Enlendail-il une île déserte ou une île peuplée d"horlogers? Il ne s'est pas expliqué sur ce détail.

On me trouvera bien bourgeois; mais je crois, de très-bonne foi, qu'on cherchera longtemps quelque chose de mieux que la mort pour corriger celui qui a donné la mort à un homme, et les assassins, j'ca suis convaincu, sont de mon avis. Toutes les fanfaronnades, toutes les cràneries tombent devant l'échafaud ; — ces hommes ont peur de leur propre sang; — ils dépouillent leur nature féroce; — soutenus par la religion, ils cherchent à tâtons la lueur vacillanle d'une autre vie.— 11 ne m'est pas bien démontré que Dieu leur tienne en réserve des félicités éternelles.

Nous entrons dans une époque de fermentation industrielle;— de tous côtés, les millions sont à l'œuvre; vienne la paix, et on ne peut prévoir où s'arrêtera ce mouvement qui tend à mettre au rebut tous les ustensiles de la vieille société, pour lui en donner de neufs. — On sait que les omnibus préparent une transformation qui doit aboutir, au printemps procbain, à doter les piétons d'équipages à trois sous, confortablement aménagés, et traînés par des chevaux fringants. — Je ne sais pas, dans ce système, ce que deviennent les chevaux actuellement en exercice; mais je crois être certain qu'on n'en fera pas des chevaux de course ; — dans tous les cas, je leur déclare franchement que je ne parierai pas pour eux. — Une autre amélioration que je recommanderai aux entrepreneurs de voitures en commun, c'est de ne pas prendre trop à la lettre la destination omnibus de leurs véhicules ; — l'été dernier, je suis revenu de Neuilly, dans un omnibus oij monta un peu après moi un jeune gaillard de vingt ans, qui me parut avoir cultivé plus assidûment l'ablette et le goujon que la caisse d'épargne. Ce voyageur déposa à ses pieds deux colis : — l» un sac en toile; T une boîte en fer-blanc. — Quand on arriva ù la barrière de lÉtoile, une grande agitation se produisit parmi les voyageurs et surtout parmi les voyageuses ; — tout simplement, le sac en toile renfermait, et renfermait mal, des écrevisses;— la boîte en ferblanc contenait quelques milliers de ces animalcules qu'on nomme vulgairement asticots; — à la faveur de la nuit et du brouillard, ces intéressants animaux avaient fait une sortie, comme les Russes, et se promenaient dans l'intérieur des pantalons et sous les jupes.— Le pêcheur réclama toutes ses bêtes, et on les lui rendit; — toutefois, une centaine d'asticots ne purent être retrouvés, — mais ils n'ont pas été, probablement, perdus pour tout le monde.

Maintenant, autre chose. — L'année dernière, un homme d'esprit, fie mes amis, avait eu l'idée d'installer sur le boulevard des Italiens une de ces restaurations qu'on rencontre en Amérique, même dans l'intérieur des forêts. — 11 s'agissait d'offrir aux passants, aux estomacs capricieux cl stimulés par la promenade, aux gens d'affaires qui vivent à la vapeur, un repas sain et sommaire, une consommation sur le pouce : tranche de jambon, aile de volaille, galantine, le huit !:nlammenl encrussé dans une double couche de pain tendre.

CHRONIQUES PARISIENNES. i93

Je ne sais plus trop quel incident a dérangé les plans de mon ami ; mais, au lieu de nourrir l'eslomac de ses contemporains, il en est venu à nourrir leur esprit : il s'est fait lillérateur.— Toujours est-il que son idée a été reprise en sous- œuvre et qu'on l'exploite aujourd'hui en plein passage Jouffroy, comme annexe de l'établissement du Lingot d'or. — Voilà donc Paris doté du bu(fet américain. — Vous en verrez bien d'autres avant peu ! — Dans ce pays-ci, une idée a beaucoup de peine à sortir de terre ; mais, une fois qu'elle s'est épanouie, elle pousse d'innombrables rejetons.— Pendant cinquante ans, la mère Moreaux fut en possession de débiter exclusivement la prune, la noix et l'orange confites ; — son établissement, modeste et sévère dans sa toilette, rappelait bien les austères boutiques de nos pères; — tout à coup, un industriel a l'idée de servir le chinois sur un comptoir d'argent, et en quelques mois on voit s'ouvrir dans tous les quartiers des boutiques somptueuses, où les bacchantes ajoutent aux attraits de Bacchus.

Pour en revenir au buffet américain, la conclusion que je prends de l'aventure, c'est que les gens d'esprit auront toujours la spécialité de tirer du feu les marrons qui sont mangés par d'autres. Un jour de loisir, je ferai ici le dénombrement des imbéciles qui s'enrichissent, pendant que les gens d'esprit tiennent l'échelle pour les faire grimper à la fortune. La faute, il faut bien le dire, en est à ces derniers. — Dans notre société, qui vit sur des idées fausses, on a le culte des professions libérales ; la profession libérale ne nourrit pas son homme, mais elle l'honore infiniment. — Voilà un avocat, homme de savoir et d'intelligence, qui promène au palais son habit graisseux et des dossiers où les araignées tendent leur toile. — Proposez à cet homme, qui ne dîne pas régulièrement quand il ne dîne pas en ville, de gagner cinquante mille francs par an dans la bonneterie, — il refusera. — Son éducation lui permet de crever de faim, mais elle ne l'autorise pas à se faire boutiquier. — Qu'en diraient le monde et les camarades de la conférence!

L'avocat aime bien mieux relire le superbe plaidoyer qu'il destine au premier voleur qui voudra bien l'honorer de sa confiance, et qui commence par ces mots : « Messieurs..., un magistrat a dit : « Si on » m'accusait d'avoir volé les tours de Notre-Dame, je commencerais

i94 LA VIE A PARIS.

» par prendre la fuite. » — L'édilice social de l'avocal, sa fortune el son avenir reposent sur ce morceau oratoire. — Mais il en cherche le placement. — Interrogez le médecin sans malades, l'homme de lettres sans théâtre et sans journal, el demandez-lui s'il échangerait sa profession chimérique contre un bon comptoir dans la rue de la Verrerie. — Il croira que vous voulez rire, et ne comprendra pas qu'on puisse sérieusement lui proposer de renoncer aux bénéfices de son éducation. — Les imbéciles, eux, ne sont pas si bêtes, — ils ouvrent boutique, achètent, trafiquent, vendent et revendent. — Au bout d"une quinzaine d'années, ils ont maison à Paris, maison à la campagne ; ils dolent leur fille et se font enterrer dans un superbe caveau au Père-Lachaise. — Pendant ce temps, le médecin court toujours après son malade, l'avocat après son client, l'homme de lettres après un directeur, — attrape! — Ma conclusion est que, le jour où les gens qui ont de l'esprit et de Védiication voudront bien exercer les métiers où s'enrichissent les autres, leur esprit et leur éducation ne gâteront pas le métier; — tout au contraire, ces qualités seront fort appréciées dans des industries où les relations entre les hommes sont de chaque jour el de chaque heure, et serviront leur fortune. — Mais je prêche dans le désert. — Jamais l'avocat ne consentira à renoncer à son superbe discours , qui commence par « Si ou m'accusait d'avoir volé les tours de Notre-Dame, etc. »

Les étrennes. — Les magasins en vogue. — L'impôt du jour de Tan et la manière d'y écliapper. — Un souvenir d'Arvers. — Les politesses en carton. — Perfectionnements proposés. - Les compliments de famille.

— Les enfants. — Luxe et indigence. — Excuse en faveur des étrennes.

— Les boutiques en plein vent. — Les étrennes utiles. — Annonces du jour de Tan. — Le parfumeur et le dentiste. — Charles Nodier et Polichinelle. — Prospectus et enseignes. — Théâtres. — Gymnase : l'École des agneaux. — M. Dumanoir. — Le Chapeau d'un horloger. — .Madame de Girardin.

24 décembre.

Nous louchons aux étrennes; —j'en atteste le sourire de mon portier, l'empressement du facteur et les insinuations de mon barbier. — Les voitures prennent déjà la file devant tous les magasins en vogue. Il y a ceci de notable dans les traditions de la vie parisienne, qu'une boîte de chocolat serait une petite infamie, si elle sortait de l'ofiBcine d'un chocolatier d'occasion. — On prétend que des roués se procurent des boîtes portant la marque des premiers faiseurs et y introduisent en fraude des bonbons de rencontre; — ce que je sais, c'est qu'il y a des gens très-peu scrupuleux, qui ne se gênent pas pour empoisonner leur prochain en manière d'étrennes : — quelquefois même il y a calcul. — Arvers, ce garçon de tant d'esj)rit, mort depuis quelques années, était avare et ne s'en cachait pas. Les obligations du jour de l'an l'exaspéraient, et il racontait luimême comment il avisait le plus possible à s'en exonérer. — Son procédé consistait à donner aux femmes des bonbons perfides et canailles. — Le 3 janvier, il allait prendre des informations sur les résultats de sa galanterie; — il était reçu invariablement par une femme de chambre qui, d'un air piteux, lui disait : « Madame est au lit; en rentrant du spectacle, elle a trouvé les bonbons de mon-

sieur, et, depuis ce temps, elle a des coliques insensées. — Bon ! se disait Arvers, mes bonbons ont fait de l'effet; eu voilà encore une qui ne me demandera rien l'année prochaine. »

Une chose très-remarquable dans cet usage des étrennes, c'est que tout le monde en souffre et que tout le monde contribue à le maintenir. — Sans parler des cadeaux, prenons, par exemple, cette politesse du petit morceau de carton que vous déposez tous les ans chez le concierge de votre cher ami. — Celui-ci affecte le plus profond dédain pour celte attention à trois francs le cent; mais, du jour où vous essayez de vous y soustraire , vous l'entendez dire d'un air pointu : « Un tel ne sait pas vivre : il ne m'a pas seulement remis sa carte au jour de l'an ! » Ce simple oubli entraîne des refroidissements dans les relations et dans les protections. On ne vous sait aucun gré de ce que vous faites; on vous sait le plus mauvais gré de ce que vous ne faites pas.

Il est certain qu'il faut être bien mal élevé pour se dispenser d'une politesse qui, aujourd'hui, se distribue dans tout Paris, à raison d'un centime la politesse. — Reste les visites, et, ici, il me semble que l'industrie est bien arriérée. La compagnie Bidault ne pourraitelle entretenir une escouade de complimenteurs bien mis , pas trop crottés, et d'une physionomie appétissante, qui, moyennant cinquante centimes, se chargeraient d'aller embrasser les grands parents? — C'est un perfectionnement que je propose :

Entrée du complimenteur :

« Bonjour, ma tante! comment vous portez-vous? Je suis heureux, en ce jour solennel , de déposer à vos pieds mes vœux et mes hommages!

— Mais, monsieur, vous n'éles pas mon neveu ! je ne vous connais pas!

— Non , chère tante, je ne suis pas votre neveu ; mais je le remplace : jesuisCanichon , portier, rue du Grand-Hurleur, et je suis employé de la compagnie des compliments de famille. — Souffrez, chère tante, que je vous embrasse.

— Monsieur..., une pareille plaisanterie...,

— Il n'y a pas de plaisanterie qui tienne... je suis payé pour vous embrasser.— je veux faire Pouvrage.— Voyons, pas de façon et finis-

sons vile : j'ai encore beaucoup à embrasser dans voire rue. (Il l'élreint avec force.) Obère lante ! — à l'année procbaine! »

Celte fantaisie vous paraît absurde; — eh! mon Dieu , savez-vous bien ce qui lui manque pour être un témoignage de déférence? D'être un usage. — Vous acceptez volontiers la carte de votre ami, par procuration ; pourquoi seriez-vous révolté d'accepter des caresses par substitution de personne?

Au milieu de tous les mensonges des derniers jours de l'année expirante et des premiers jours de l'année naissante, il y a toutefois une joie pure, naïve et communicative : c'est celle de ces cbarmanis enfants si beurcux de leurs tambours, de leurs poupées et de leurs chiens en sucre. — Embrassons bien et comblons ces petits êtres qui nous consolent de leurs pères et surtout de leurs terribles mères , cotées dans vos obligations à la boîte de 40 francs.

Quelle luxe! quelle indigence! quelles misères et quelle absurdité! — Un pauvre diable, sans feu et sans chemise, met son matelas au mont-de-piété pour donner du carton doré à une femme riche de cent mille livres de rente, comblée et ennuyée de ces dons à n'en savoir que faire, apitoyée, d'ailleurs, par cette pauvreté qui s'épuise pour une offrande qu'elle serait révoltée de ne pas recevoir. — Tout le long de l'année, on pardonnera beaucoup à ce pauvre diable, on excusera ses gants sales, sa cravate croisée sur la poitrine, et son habit maintenu par toutes les ficelles du désespoir; — mais, à celte épreuve terrible du jour de l'an, qu'il ne s'avise pas d'être philosophe et de vouloir dominer le préjugé ; le grand mot sera lâché, on dira qu'il a fait une cochonnerie! — Dans notre société, un homme dont les vices font causer tout bas et tout haut n'est pas pour cela impossible: — mais un homme qui a fait une cochonnerie est un homme perdu et noyé.

Comme les plus grandes stupidités ont leur côté utile, il faut convenir que cet impôt du jour de Tan, par cela même qu'il est forcé et qu'il exerce sa contrainle sur les plus rebelles el les plus indigents, favorise, dans le commerce el l'industrie, un mouvement considérable.— Les sommes immenses qui se dépensent ainsi en futilités se répartissent sans doute d'une façon un peu léonine. Quelques magasins en renom englnuliss<'nt des millions! — mais la matière première,

mais la main-d'œuvre ont d'abord fait descendre beaucoup de gros sous dans les classes indigentes. — Depuis quelques années, d'ailleurs, Taulorisalion d'élever boutique en plein vent a créé des ressources à une foule de pauvres ouvriers qui viennent débiter eux-mêmes leur confection sur les boulevards et les quais, transformés en champ de foire. — C'est, en outre, un spectacle très-curieux et très-pittoresque; — polichinelles d'occasion, sucres d'orge au rabais, manchons en poil de chat, chancelières en peau de chien, gants en poil de lapin, tout est là, tout vient là. Dans huit jours, tout sera vendu, sucé, dépecé, éventré, et ce sera à recommencer l'année prochaine. — El c'est un bruit, un vacarme, des interpellations qui se croisent, des voix vaillantes à midi et enrouées à minuit.

« Voilà, messieurs! achetez pour neuf sous la joie et le triomphe des enfants et la tranquillité des parents ! »

Quel père de famille peut se refuser à acheter sa tranquillité pour neuf sous, avec le triomphe de son enfant par-dessus le marché?

11 y a toutefois des pères de famille qui se maintiennent sévèrement dans le système des étrennes utiles. — Ce seul mot fait frémir l'enfant qui connaît la ficelle. — L'élrenne utile consiste à prendre l'héritier sur ses genoux, et, après l'avoir baigné de larmes et inondé de caresses, à lui dire d'une voix émue : « Toto, vous avez sept ans, vous n'êtes plus un enfant. — Ce n'est pas vous qu'on surprendrait à demander des bonbons malsains ou à jouer comme le fils de la portière avec une souris artificielle, qui a de la poix sous la queue. Vous méprisez également les serpents en moules de boutons et les diables qui ont une langue dentelée en drap rouge. Soyez béni, Toto, pour cette raison précoce qui vous élève au-dessus du vulgaire! — J'ai résolu, Toto, de vous acheter un homme pour la conscription, et, à l'occasion du jour de l'an, voilà dix francs... que je mets à la masse... »

Toto enfonce ses doigts dans ses yeux et trépigne un peu en réclamant un pantin. Le père prétend que c'est une lubie qu'il faut laisser passer.

D'autres fois, sans être doué d'une prévoyance à aussi longue échéance, le père de famille ne perd pas de vue Vutile, et il annonce solennellement à son fils que, pour ses éirennes. il lui fait cadeau

d'un paolalon neuf. — L'enfant, qui n'en avait plus que des vieux, est médiocrement émerveillé et se dit que, sans les étrennes, il aurait montré à tous les passants ce que la Baigneuse de M. Courbet a tant montré l'année dernière.

Malheureusement, je ne vols pas encore s'épanouir dans la quatrième page des journaux l'annonce spéciale des étrennes. — L'an passé, j'avais été mieux servi. — C'était d'abord un parfumeur qui s'exprimait en ces termes :

« M. Piver, parfumeur, vient d'augmenter ses assortiments, s'il ose s'exprimer ainsi... »

Je n'y voyais pas d'inconvénient; — pourquoi M. Piver n'aurait-il pas augmenté ses assortiments, et, les ayant augmentés, pourquoi éprouverait-il de la pudeur à le dire?

M. Piver faisait savoir, en outre, qu'il tenait une forte partie de peignes d'écaillé, qui ajoutent aux séductions d'une chevelure luxuriante. Après les cheveux, venaient les dents. — Notre célèbre dentiste, M. Faltet, faisait remarquer que les dents s'en vont; — il offrait à ses nombreux clients des étrennes à la fois utiles et agréables, sous la forme d'un râtelier complet, d'un prix très-modique et d'une digestion très-facile. Il y avait là, j'imagine, une ellipse, et M. Fattet voulait dire que ses râteliers artificiels favorisaient la digestion chez les personnes qui avaient perdu le râtelier de la nature; — autrement, je serais forcé de croire que M. Faltet a des clients assez dépravés pour manger leur râtelier au dessert. — Or, cet exercice souvent renouvelé rappellerait la fameuse histoire de Charles Nodier, qui, très-épris de Polichinelle, s'était avisé d'acheter à un imprésario des Champs-Elysées le petit instrument en fer-blanc qu'on appelle une pratique et au moyen duquel on obtient les sons gutturaux de la voix de M. Polichinelle. Le marché conclu, Nodier voulut prendre une leçon, — mais l'instrument glissa dans le gosier et Nodier faillit étrangler. « En pareil cas, lui dit Thomme, n'essayez pas de lutter et avalez franchement l'objet; ne craignez rien, il n'y a aucun danger. Celui que vous avez dans la bouche, je l'ai avalé plusieurs fois. »

Je ne vois donc rien, cette année, qui soit conjparable à ces sublimes annonces de l'an passé. — Je ne vois que des chocolatiers qui

invilenl le public à se défier des chocolats qui ne sont pas en chocolat, et un journal de demoiselles qui garantit aux familles tine littérature irréprochable, des patrons de grandeur naturelle, une moralité scrupuleuse au crochet, des bases religieuses et de la tapisserie. — Ce programme, où l'utile n'exclut pas l'agréable, m'a rappelé cette enseigne d'un pêcheur deSaint-Ouen, où on lisait il y a une quinzaine d'années : — Matelotes, fritures, secours aux noyés et cabinets de société.

Les théâtres traversent comme ils peuvent la mauvaise quinzaine de décembre; — çà et là, on se prépare à semer pour récolter en janvier, époque des plus belles moissons.

Le Gymnase a déjà donné au public pour étrennes deux pièces charmantes. — D'abord , l'École des agneaux, de M. Dumanoir, une pièce en vers, s'il vous plaît, bien conduite, d'une moralité ingénieuse, agaçante et spirituelle, vous n'en doutez pas.— Mais, allez vous demander, d'où vient à M. Dumanoir, un des disciples, le meilleur disciple de M. Scribe, un improvisateur de vaudevilles, cette fantaisie de faire une comédie en vers. — On ne fait ordinairement ces choses-là que lorsqu'on y est forcé, lorsqu'on a un pensum ou qu'on veut entrer à l'Académie en passant par la Comédie-Française. — J'imagine que Je devine le travail qui s'est fait dans l'esprit de l'auteur. — M. Dumanoir a vécu dans la familiarité des vaudevillistes de son temps, il a connu leur orthographe et il en a rougi peut-être pour la corporation à laquelle il appartient. « Si j'allais être confondu, s'est dit M. Dumanoir, avec les hommes de lettres qui écrivent le fard du Havre et ouverture à grand orquestre. — Je ne vois qu'un moyen de me tirer de là, c'est d'écrire, avec la plume d'un poëte, une comédie en vers élégants, faciles, variés de ton, prenant tous les plis du dialogue; tantôt familiers comme Andrieux, tantôt élégiaqups comme Millevoye au soir de la chute des feuilles. »

Aussitôt dit, aussitôt fait; — hier, M. Dumanoir n'était qu'un auteur, — le voilà passé littérateur.

Je ne regrette pas, à vrai dire, moi qui ne suis pas bégueule, que M. Dumanoir n'ait pas consacré sa vie à celte muse chaste et contenue. — Nous y aurions perdu trop de jolies pièces, qui n'avaient aucune prétention à l'immortalité, mais qui. ont, au moins, charmé

CHRONIQUES PARISIENNES. 20t

les contemporains. — Toutefois, comme ce qui abonde ne vicie pas, je suis très-heureux de saluer un poêle dans un vaudevilliste.

Elle est donc charmante, cette comédie qu'on appelle TÉcole des agneaux. — L'agneau est un brave garçon blond, rose et innocent comme on l'est à l'élable. — Le pauvre agneau est la proie d'une famille de bourgeois féroces qui, sans y entendre malice et par le seul instinct de la nature humaine, conduisent tout doucement le jeune homme à l'abattoir sous prétexte qu'il se défend si peu, que ce n'est pas la peine de se gêner. ^ Survient un loup, un faux loup qui, agneau en sa jeunesse, a pris cette enveloppe formidable pour se défendre contre les petites lâchetés d'une société dont il connaît par expérience les manœuvres. — Le loup apprend à l'agneau à se mettre en garde, et l'innocence triomphe pour avoir emprunté, pendant un quart d'heure, les allures du loup.

Fable ou comédie, je répèle, pour la troisième fois, que c'est Irèsjo!i, et que, quand on a écrit cela, tel que c'est écrit, on pourrait sans crainte signer même les Cosaques. — La critique alors vous connaît et elle sait que, si vous faites du métier pour vingt mille francs par an, c'est que vous trouvez puéril de faire de l'art pour trois francs par jour.

Voici maintenant madame Emile de Girardin, à qui appartiendra la gloire d'avoir donné celle année au théâtre sa plus terrible angoisse et son plus joyeux éclat de rire : — la Joie fait peur et le Chapeau d'un horloger. — Probablement, dans ce contraste, il y a aussi un petit calcul de coquetterie littéraire ; — quoi qu'il en soit, il y avait dans notre théâtre trois plaisanteries immortelles, le Sourd, les Rendez-vous hourqeoh et Passé minuit. — A dater de ce jour, et grâce à madame de Girardin, il y en a une quatrième. — Bien entendu, on ne raconte pas ces choses-là, on les voit, on les vante, on rit, on applaudit, cl on va les revoir.

Saison d'hiver. — Les éliangcrs à Paris. — Le nabab aux casquettes. — Un hospodar. — Ben-Ayet. — Son installation à Paris. — Lord Herford et son propriétaire. — Le club des excentriques et le duc de M... — Procès de mademoiselle Doudct. — Les vieilles lunes et les vieilles années. — Embarras des élrennes. — Une annonce qui montre les dents, — Un nom pour un autre. — Théâtres. — Les Binetles contemporaines.

31 décembre.

L'avénemenl delà nouvelle année force la saison d'hiver à se dessiner.

Les étrangers nous arrivent; nous en avons en ce moment à Paris de toutes les couleurs. — Nous possédons notamment le nabab qui s'est signalé à Bordeaux par celte fameuse distribution de casquettes dont la sensation ne s'éteindra pas de sitôt dans la Gironde. — L'hôtel qu'habite le nabab, à Paris, est en ce moment assiégé par une foule d'amateurs qui s'attendent à en voir tomber, d'un jour à l'autre, une manne orientale.

Il y a encore le prince Stourza, ancien hospodar de Moldavie, dépossédé en 1848. — Le prince, paraît-il, avait réalisé des économies importantes, car il vient d'acheter, rue des Écuries-d'Arlois, l'hôtel Visconli et de le décorer avec la plus grande somptuosité.

Je ne vous parle pas de Ben-Ayet, l'ancien ministre du boy de Tunis. — Celui-là est un Parisien acclimaté, à ce point quil est propriétaire du passage du Saumon. — Rien n'est plus parisien comme vous voyez. — Ce qui est peu occideiila!, c'est la manie persislanlc du Tunisien de ne payer ses fournisseurs qu'après procès. — il parait que les tracasseries de Thémis apportent une diversion puissante -jux ennuis de ce personnage, dont le bey a confisqué la femme et les

enfants, jusqu'à apurement d'un malenlendu de quarante millions toujours pendant entre le bey et son ex-ministre. — Une autre ma- Fiie de Ben-Ayet a été de vouloir faire intervenir le gouvernement français dans ses affaires déménage. — On a eu quelque peine à lui faire comprendre que la diplomatie ne se mêlait pas de ces puérilités.

Ben-Ayet est, du reste, un homme qui a retenu les traditions du vieil Orient. — Son installation à Paris, qui remonte à plusieurs années, mérite d'être racontée. — M. de Lesseps. son ami et notre ancien consul à Tunis, s'était chargé de lui acheter un hôtel à Paris, où il l'avait précédé. — Mais, un peu intimidé de la responsabilité attachée à cette opération, M. de Lesseps s"étail borné à louer quelque chose de magnifique dans le faubourg Saint-Honoré. — Ben-Ayet arrive et se montre très-mortifié d'être simple locataire de la demeure. — Il devient si pressant, qu'on fait venir le propriétaire, et on tombe d'accord au prix de 600.000 francs.

« Maintenant je suis chez moi, dit le Tunisien.

— Mais, pas du tout, lui explique M. de Lesseps : il y a ici des meubles et une foule d'objets à l'usage du propriétaire, qui ne vous vend que les murs nus et rien de plus. »

Alors, Ben-Ayet s'impatiente jusqu'à la colère. On fait revenir le propriétaire : on traite de nouveau avec lui et on convient que, pour 100,000 fr. de plus, il videra les lieux sans emporter autre chose que les vêtements qui le couvrent.

Cette façon de procéder rappelle Ihislolre de lord Herford, qui avait lo«é l'hôtel de la rue Laffitle, n» 2. — Un malin, le domestique de milord trouble son sommeil, en lui annonçant qu'on vient visiter la maison. >

« La maison? dit milord ; — mais je l'ai louée.

— Oui, milord; mais... le propriétaire veut la vendre et les acquéreurs se présentent pour lavoir.

— Dites au propriétaire, reprit milord en se retournant, que j'achète la maison, et qu'on me laisse dormir. «

j'ai raconté dernièrement l'aventure de ce jeune duc de M"% qui a été ramassé évanoui sur le champ de bataille de Balaklava. — De retour en Angleterre, ce jeune héros a eu à subir diverses morlilications : — ainsi il a été exclu d'un cercle trcs-arislocraliq\ic dont il

était membre. Mais il y a à Londres un club des excentriques. — Comme cette dénomination l'indique, le litre à produire pour être admis dans cette société consiste à s'être distingué dans la vie par une originalité quelconque.— Le jeune duc a pensé qu'un homme de race noble qui ne peut supporter la vue des baïonnettes était un excentrique. Le club en a jugé ainsi et l'a reçu.

La société anglaise est très-préoccupée du procès de mademoiselle Doudet, cette institutrice accusée d'avoir fait périr par ses mauvais traitements la fille d'un ministre anglican.— Cette femme paraît appelée à la célébrité de madenioiselle de Luzy, laquelle a été épousée par un Anglais. — Mademoiselle Doudet, comme il arrive toujours dans les causes de cette nature, ne réussit pas également auprès des deux sexes. Les femmes manifestent pour elle la plus ardente sympathie, tandis que les hommes la poursuivent de leui^ malédictions. — Il paraît qu'il y dans la cause certains détails mystérieux qui pourraient bien provoquer le huis clos.

Donc, nous entrons dans une nouvelle année. — Que deviennent les vieilles lunes? que deviennent les vieilles années? — Pour les lunes, je ne sais trop; — pour les années, elles deviennent de l'histoire et des souvenirs fugitifs. Dans quelques jours, les journaux publieront la nécrologie de 1854, l'inventaire des pièces nouvelles représentées dans ce laps de douze mois, et tout sera dit.— Pour les hommes, une année écoulée représente ou une étape insignifiante de leur vie, ou un événement décisif de leur destinée. — Il y a pour chacun de nous des années marquées de la croix blanche, — d'autres marquées de la croix rouge. — Vers le déclin de l'âge, il semble que la vie soit classée : la nouvelle année n'y apporte guère ni joies ni douleurs imprévues. — Trois cent soixante-cinq jours se sont écoulés, et voilà tout. — La jeunesse, elle, attache à ces dates, insignifiantes pour l'àge mûr, des souvenirs charmants, une entrée dans le monde, un premier amour, toutes les émotions du cœur et de l'esprit pour la première fois révélées.

Tous ceux qui n'en sont plus là doivent se contenter d'accepter la nouvelle année comme une ride de plus, une illusion de moins. — La vie au point de vue du jour de l'an se divise en deux époques bien «lislincles : — dans la première, on reçoit des. étrcnnes, dans la se-

conde on en donne. — Que me donnera-t-on? que donnerai-je? — Tout est compris dans celle conjugaison du verbe donner.

Je me reproche, du reste , d'avoir, la semaine dernière, accusé de stérilité l'imaginalion de l'annonce. — En voici une qui en vaut bien plusieurs autres :

« A la veille de la véritable fêle des bonbons, nous rappelons à tout le monde que nul n'apprécie la saveur, l'arôme frais et suave d'un bonbon s'il ne possède de belles dents ou s'il ne les fait nelloyer el plomber. — Nous recommandons à cet effet l'habilelé si reconnue du dentiste anglais W. Rogers, 270, rue Sainl-Honoré. »

Voyez un peu comme tout se lienl et s'enchaîne dans le commerce! — Vous n'auriez jamais songé à faire nettoyer ou plomber vos dents; mais voilà qu'on vous offre une praline; — vous courez chez M. Rogers , et, en dix minutes, il vous met en étal de manger la praline.

Un négociant de Marseille me fail enterrer assez gaiement l'année 1854. — Ce négociant s'appelle Coquin, et il demande à changer son nom contre celui de Baudruche. — Je comprends très-bien que ce négociant soU désolé de s'appeler Coquin. — Le monde est si bête el le jeu de mots réjouit tant d'imbéciles en France, que le pétitionnaire a dij être bien incommodé des équivoques auxquelles prête son nom patronymique. Ce que je comprends moins, c'est que M. Coquin, une fois décidé à abandonner le nom de son père, choisisse celui de Baudruche; — à sa place, j'en prendrais un autre; — Baudruche me déplaît el je crains que Baudruche n'allire encore des désagréments à M. Coquin.

La preuve que l'année écoulée a manqué de gaieté, c'est que MM. Clairville el Commerson, passant en revue au théâtre du Palais-Royal les épisodes de 1854, n'ont pu trouver dans ces éléments qu'une plaisanterie médiocre. — Peut-être avec ce titre des Binettes contemporaines, y avait-il à tenter quelque chose de hardi el d'arislophanesque; — mais, à vrai dire, cette comédie ad hominem est presque impossible en France, pays de scrupules el de bégueulisme illogique. — Vous pouvez prendre un homme et l'évenlrer dans un journal; — vous pouvez le mettre au pilori du feuilleton el du pamphlet;—je parle, bien entendu, de Thomme public, de celui qui

apparlienl à la publicité par sa posilion et ses œuvres (les lioimétes gens ne le comprennent pas autVemenl); — mais, dès que vous essayez de traduire sur la scène ces justiciables de la publicité, ce sont des cris, des récriminations , des analhèmes et des scandales à faire prendre les armes à toute la garnison. Nous sommes bien loin du temps où Beaumarchais, sous des voiles assez transparents, pouvait flageller toute la société du xvm* siècle!

Les souhaits de bonne année. — Les étrennes de répicier. — Le pâtissier Félix et l'acteur Brunet. — Les cartes de visite. — Procédé-économique pour devenir un prince italien. — Hors de Paris, point de salut. — M. Frédéric Thomas et la peine de mort. — Théâtres. — Vaudeville : tes Parisiens de la décadence. — La pièce et Tauteur. — Le poëte assassin. — Mademoiselle Luther. — M. Lagrange. — Mademoiselle Clarisse. — Mademoiselle Saint-Marc. — Tous! tous !

7 janvier 1853.

Jai vu peu d'amis cette semaine : en revanche, j'ai reçu la visite d'un certain nombre d'inconnus qui éprouvaient le besoin pressant de me souhaiter une bonne année.

« Mon ami, dis-je au premier de ces visiteurs, je suis bien louché de vos vœux; mais qui êtes -vous?

— Monsieur, m'a répliqué cet homme, je suis paveur; — c'est moi qui ai pavé vulve rue. »

Ce disant, il agitait une tirelire où j'aurais pu mettre toute ma fortune.

« Mais, mon ami, lui dis-je, votre théorie peut me mener loin! — si le maçon qui a bâti ma maison, l'éclaireur qui me fournit mon gaz, le percepteur qui louche mes contributions viennent me de-

CHRONIQUES PARISI ENNES. 207

mander (les élrennes, je n'aurai plus ni maison, ni rue, ni gaz, ni contributions à payer, — je serai sur la paille, el on dit qu'on y esl mal, — tous les prisonniers s'en plaignent, alors même que la paille de leur cachot est un bon et loyal lit de sangle, surmonté d'un assez bon matelas.

— Monsieur, n'oubliez pas les paveurs!...

— Mais vous ne comprenez donc pas que je repousse votre prétention,—que je la trouve absurde, et dérisoire?...

— Ça ne fait rien, monsieur, n'oubliez pas les paveurs! »

0 macadam ! pavé de la décadence, je te bénis si tu me délivres des paveurs ; — mais c'est peu probable : — le paveur est souple; — quand il ne pave plus avec du pavé, il pave avec autre chose, et, quand il ne peut paver avec quoi que ce soit, il dépave.

Après le paveur vint le facteur; — après le facteur, le porteur d'eau ; — après le porteur d'eau, le petit clerc de M. Domange.— Ce dernier m'a tellement exaspéré, que je lui ai cassé une bouteille d'eau de Cologne sur la tête. — Il s'est beaucoup essuyé et m'a demandé avec inquiétude si ça sentirait longtemps. — J'ai cru pouvoir lui donner l'assurance que, dès qu'il aurait repris son ouvrage, il ne sentirait plus l'eau de Cologne.

Mais, après tout, ces gens-là ne sont que naïfs ; — il en est d'autres que je trouve extravagants. — Mon épicier m'a demandé un billet de spectacle pour ses étrennes. Sa chimère était de conduire sa femme à Feydeau (mon épicier n'est plus jeunej; j'ai refusé, et mon épicier a repris d'un ton aigre : « Je croyais que, fournissant à monsieur sa bougie, son sucre, son huile, el, généralement, son épicerie e7i général, je pouvais compter sur un billet de spectacle, surtout n'étant pas ordinairement indiscret... »

C'est toujours le raisonnement du pâtissier Félix, l'inventeur du nom et de la boutique des Panoramas. « Vous voyez bien ce petit bonhomme, disait Félix à une de ses pratiques ; c'est M. Brunel , le directeur des Variétés. En voilà un qui ne donne pas ses coquilles! Figurez-vous que, depuis vingt ans, je lui fournis tous les jours pour quatre francs de pâtisserie , et qu'il ne m'a jamais donné un billet ! » La pratique de M. Félix, qui était un autre bourgeois, ne voulait pas le croire. M. Félix fut obligé de lui en donner sa parole (rhonncur.

J'ai médit des caries de visite. Cet usage, très-simplifié par le timbre à cinq centimes, a ses partisans, — Un de mes amis, homme très-supérieur par l'esprit et le savoir-vivre, plaide en faveur de. celte inslilulion, qui sans dérangement réciproque, permet à deux personnes de s'envoyer un témoignage de souvenir. — Je dois dire que j'ai reçu quelques caries très-imprévues, très-inespérées, qui m'ont louché par l'inlention qui lès a dirigées vers mon domicile; — et, comme en ce monde il est par trop commode de s'acquitter de tout en ruades philosophiques, je m'acquitte le plus poliment que je peux" par un remercîment.

Entrons maintenant dans cette nouvelle année, grosse d'événements peut-être, et de merveilles induslrielles; — cette année aura sa date dans le siècle parisien, celle de l'Exposilion universelle. — On est toujours inquiet de savoir où l'on couchera le miMion de visiteurs qui traversera Paris, du mois de mai au mois d'octobre. — Je pense bien que ce ne sera pas dans mon lit, et, toutefois, je n'en répondrais pas, car on me dit que des princes italiens offrent l'échange d'un palais à Milan, à Florence ou à Gènes, contre une chambre d'étudiant à Paris : c'est peut-être la seule occasion que j'aurai en ma vie d'être un prince italien, et je serais assez tenté de me transformer pour six semaines en Doria ou en Pallavicini , — mais six semaines, pas davantage. — Je crois que, sij'élais condamné au Doria à perpétuité, je me surprendrais bien vile à regretter le boulevard.

Les Parisiens de Paris ne respirent pas longtemps en dehors de leur atmosphère; il leur faut le bruit du moulin, le tapage de la comédie nouvelle, le clapolage du cancan quotidien. — Quand le Parisien perd de vue madame Docbe, mademoiselle Page, mademoiselle Ozy et mademoiselle Alphonsine, la nostalgie s'empare de lui, et, s'il apprend, à lélranger, que l'Ambigu a donné un mélodrame nouveau, il tombe en des désespoirs na^'rants. — Le Parisien de lettres est, plus qu'aucun autre, asservi à ces habitudes de dissipation de chaque jour et de cbaque soir. Il ne voit plus clair si un lustre ne l'éclairé pas; il n'entend et ne comprend plus rien si on ne le berce pas, le vieil enfant, avec les vieilles chansons du Vaudeville. — Le Parisien de lettres soupire et se plaint de son sort; il gémit sur la servitude de son métier, mim, nu fond, il serait désolé d'en pratiquer un autre.

Proposez à Siraudin de le faire liospodar de Valachie, il refusera, ou, s'il accepte, au bout de trois mois, il fera gouverner sa province par son concierge et reviendra tout doucement à Paris lire à M. Dormeuil une balançoire pour Grassol et mademoiselle Duverger. — Quant à Privât d'Anglemont, c'est un fait bien connu qu'il a refusé deux fois le trône des Espagnes et des Indes; du moins Privai me l'a dit, et je le crois incapable d'un mensonge. — J'imagine, d'ailleurs, que Privât serait fort mal à l'aise dans un empire sur lequel le soleil ne se coucherait jamais. — Charles-Quint s'est passé cette fantaisie, mais il n'avait pas de créanciers.

La fin de l'année expirée a été allrislée par un gredin encore anonyme qui a coupé le cou à une femme dans le faubourg Montmartre. Cet événement me ramène à une thèse dans laquelle j'ai trouvé un contradicteur inàniment spirituel, M. Frédéric Thomas, le rédacteur du Courrier du palais de l'Estafette. M. Thomas trouve que l'on traite bien légèrement les assassins. — Il se montre très-ému de savoir si la guillotine présente toutes les garanties de confortable qu'on lui attribue; — il se demande si le couperet glisse bien dans les rainures, si la planche bascule bien, et si ce n'est pas un peu trop de dix marches à monter pour un homme qui ne les descendra pas. — Bref, M. Thomas incline à penser que Dombey, l'exécuté du mois dernier, n'a pas eu peut-être autant d'agrément que l'ont prétendu certains journaux enthousiastes des perfectionnements (s. g. du g.) apportés dans ces derniers temps à l'instrument de mort. — Puis M. Thomas n'est pas très-édifié sur la question de savoir si la sensibilité s'éteint cbez le supplicié par la décollation. M. Thomas frémit de penser que Dombey a pu survivre quelques minutes au regret d'avoir perdu sa tête.

Il est bien possible que M. Thomas n'ait pas tort. Les guillotinés ont fait beaucoup de révélations avant leur exécution, ils n'en ont jamais fait après. — J'accepte toutefois sans discussion la possibilité de la sensibilité infiniment prolongée, et je ne conteste pas que, dans cette hypothèse, Dombey, comme ses pareils, n'ait dû passer quelques minutes très-fâcheuses. — Mais, pour me distraire un peu de celte idée cruelle, je demande à parler un peu de l'horloger, la victime de Dombey, dont M. Thomas ne parle jamais dans sa discus-

sion. — Ce n'était qu'un horloger et un Suisse, mais enûn c'était un homme. — M. Thomas pense-t-il qu'il ait trouvé beaucoup de charme à être assommé comme un bœuf, puis dépecé comme un veau? Est-il même bien certain que l'horloger fut suffisamment assommé quand l'amateur fanatique des mouvements de Genève s'est avisé de le découper pour le mettre en état de voyager? Il ne m'est pas du tout démontré que les instruments dont s'est servi Dombey au préjudice de l'horloger fussent plus parfaits que celui qu'on a employé à son détriment. — Est-ce donc trop que de couper en deux morceaux un ouvrier horloger qui a coupé un maître horloger en vingt-deux portions? — Et puis enfin Dombey n'a-t-il pas à sa charge le tort grave d'avoir été l'agresseur et d'avoir commencé? — La question une fois réduite à ces termes, je demande qu'on plaigne un peu l'horloger; — après quoi, il sera toujours temps, je pense, de verser quelques pleurs sur le sort du jeune Dombey, si tôt arrêté dans sa carrière.

Les théâtres au nouvel an commencent leur moisson quand les confiseurs ont fini leur récolte. L'affiche n'a pas besoin de se tourmenter ni de s'ingénier. — Les mets les plus vulgaires suffisent aux appétits robustes et peu blasés qui se donnent des étrennes en loge ou en stalle. — Le public des étrennes est un public spécial qui va au spectacle sans goût et sans inclination bien prémédités. — On voit ces braves gens frapper au guichet d'un théâtre, se retirer quand on refuse leur argent, et renouveler leur tentative jusqu'à ce qu'ils aient trouvé une salle hospitalière.

Malheureusement pour les théâtres, les auteurs et les acteurs, ce public primitif et candide ne dure que deux ou trois jours. — Dès le 3 janvier, tout ce petit monde en débauche retourne à son travail, et le théâtre se retrouve en présence du public quinteux et blasé, qui connaît la ficelle de tous les pantins et demande autre chose que du drame à la portée des cuisinières en goguette.

C'est ce public que M. Barrière a provoqué la semaine dernière, et avec un très-grand succès, au Vaudeville. — Les Parisiens de la décadence sont, à l'heure qu'il est, la comète visible à l'horizon dramatique. — Elle y restera quatre mois, traînant sur la place de la Bourse une longue queue de piétons et d'équipages.

J'ai du goût pour xM. Barrière ;— ce n'est pas une effigie effacée de monnaie courante : il a, au contraire, un accent et une physionomie : son style a une allure emportée et agressive qui ne me déplaît pas, et je préfère la saveur acre et amère qui se dégage de ses œuvres à la tisane insipide que débitent les marchands de coco du flonflon en faillite. On reproche à M. Barrière de l'esprit cherché; mais, en fait d'esprit, je ne garde rancune qu'à cej^ix qui ne trouvent pas ; — assurément, je pense que l'improvisallon n'est pas dans la nature de M. Barrière. — Çà et là, dans ses œuvres, on rencontre des soudures apparentes où le mot prémédité est enfoncé d'un coup de marteau. — Mais le plus souvent ce travail d'incrustation est très-bien dissimulé;— il n'y a donc pas autre chose à lui recommander que de cacher ses procédés, quoique, à vrai dire, je ne craigne pas beaucoup que les concurrents s'en emparent. — Ce serait estimer M. Barrière bien au-dessous de sa valeur que de ne voir en lui qu'un assembleur de mots. — Dans les Parisiens, il y a , outre beaucoup d'esprit, beaucoup de talent. — La pièce est construite avec un art infini, j'allais dire avec une rouerie étonnante; — elle ne chatouille pas seulement l'esprit, elle attaque le cœur par des surprises très-habilement ménagées : que les éléments de son drame soient pris dans la Mère et la Fille, dans l'Honneur et l'Argent ou ailleurs, voilà ce qui importe peu. — Tout a été dit, tout a été fait et tout est à refaire. — Tous les chefs-d'œuvre sont dans le dictionnaire, — il ne s'agit que de les en faire sortir.

Je me déclare donc très- partisan de la pièce de M. Barrière uniquement parce que ce n'est pas la pièce de tout le monde et de tous les jours. — L'esprit qui y circule abondamment appartient bien en propre à l'auteur. — Tout au plus pourrait-on y reconnaître un arrière-goiit de Beaumarchais. — C'est de l'esprit à la congrève qui éclate en fusée, démolit la maison, foudroie les coupables, et, en passant, massacre un peu les innocents.

On dit que M. Barrière justifie pleinement, une fois de plus , l'axiome : le stj/le, c'est l'homme, cl que sa littérature est l'expression, peu contenue, de son caractère aigri par les froissements littéraires. — Ici, je ne comprends plus : je ne sais rien et ne dois rien savoir de la vie de M. Barrière : mais, à juger de sa position par le

bruit qui se fait autour de son nom, je le trouve quelque peu ingrat, car, après tout, cette notoriété, c'est la fortune. — Les viclimes de la vie littéraire, ce sont ces infortunés qui, ni à force de prières ni à force d'injures, ne peuvent vaincre ce silence obstiné et cruel dont ils meurent. Il y a quelques semaines, un poète m'apportait un livre et me demandait l'aumône de la publicité. — Il devina mon refus dans un geste et me dit avec mélancolie : « Je vois bien que, pour obliger les journaux à parler de moi, je serai forcé d'assassiner mon propriétaire. » — Il avait raison, le poëte. — Son procédé est extrême, mais il est infaillible ; — il conduit à la potence, mais la potence conduit à la gloire. — S/c iiiu' ad astra (la corde au cou). — Malgré ma répugnance pour le sang, j'ai donc beaucoup encouragé mon poëte à tuer son propriétaire. — Celte formalité une fois accomplie, je lui ai garanti l'article suivant dans tous les journaux :

« Folbert, le poëte assassin, laisse un volume de poésies qui est arrivé en un mois à §a dixième édition ; — c"est un recueil d'élégies intitulé : les Chants au bord du nid. — Plusieurs pièces sont Irèsremarquables, et l'une d'elles, le Réveil de la Fauvette, est un chefd'œuvre. Comment l'homme dont la voix se mariait si harmonieusement au gazouillement des oiseaux a-t-il trouvé le courage de donner soixante-sept coups de rasoir à son propriétaire ? — C'est un mystère de la vie littéraire; mais la justice informe.

« Folbert laisse aussi un roman en prose, intitulé : Thérèse, ou Histoire d'une paire de pantoufles. — C'eslune fantaisie ravissante écrite d'une main exercée à tous les raffinements du style. — Comment cette main a-t-elle pu porter soixante-sept coups de rasoir à un propriétaire ? »

M. Barrière n'en est pas là ; — il n'a besoin de tuer personne pour faire parler de lui. — On se tuera peut-être un peu à la porte du Vaudeville pour voir sa pièce, et ces suicides dont il n'est pas responsable profiteront encore à sa renommée.— Je m'explique donc trèsdifficilement l'attitude qu'on attribue généralement à M. Barrière. D'autre part, je m'explique encore beaucoup moins les colères dissimulées en grec ou en latin, ou exprimées tout nettement en français, que soulève dans la presse l'auleurdes l^arisiens.

Le journal est une expression de l'art, le lliéàlrc en est une autre.

CHRONIQUES PARISIENNES. 2l3

Si M. Barrière a l'esprit crilique el s'il peut donner à sa critique la forme scénique, qui donc peut lui contester son droit? — Mais, dit-on, M. Barrière n'obéit pas à son inspiration naturelle, — il se venge. — Et pourquoi ne sevengerait-il pas, s'il croit avoir à se venger?

— N'est-il pas de ce siècle où des Jiommes graves, des hommes d'un talent incontesté et d'un caractère honoré, nourrissent depuis deux ans une rancune de Trissotins contre la femme de génie qui, un jour, a laissé tomber dédaigneusement de sa plume l'épithèie de gazetier.

De part et d'autre, tout cela est si puéril, qu'on n'en parlera plus dans cent ans. — Si même nous avions la guerre sur le Rhin l'année prochaine, on n'en parlerait plus du tout.

Dans tous les cas, si M. Barrière se venge de la presse, il se venge bien naïvement. — Je vois dans sa pièce deux journalistes : — l'un est ce type que nous connaissons tous, que nous coudoyons partout el à toute heure, le descendant de la tarte à la crème de Molière ; — un critique manuscrit, un idiot impuissant ignorant le respect qu'on doit au travail, parce qu'il n'a jamais travaillé faute de papier, faute de plume et faute d'orthographe. — Il faut avoir le caractère bien mal fait pour se reconnaître dans ce croquis de l'écrivain qui n'écrit pas.

Le second journaliste de la pièce, c'est Desgenais. — Si M. Barrière a voulu personnifier le journalisme dans ce type, je déclare que les gens de presse doivent s'empresser de mettre une cravate blanche et des gants jaunes pour aller le remercier. — Depuis le prince Rodolphe, des Mystères de Paris, jamais un homme n'a joué un rôle plus considérable en ce monde que le rédacteur en chef de la Lanterne indépendante. — C'est un demi -dieu en habit noir;

— mêlé à la société, il la domine de son esprit et de son honnêteté. Il cravache tout le monde, et tout le monde s'incline devant lui. II est criblé de dettes qu'il ne paye jamais. — Est-il, sur la terre, un sort comparable à celui du rédacteur en chef de la Lanterne indépendante?

Il me semble que j'ai bien de la peine à en finir avec la pièce de M. Barrière, — C'est qu'elle est puissante, irritante, et qu'elle provoque à la discussion. — J'y reviendrai peut-être un aulre jour. —

Aujourd'hui, je me vois forcé d'abréger le témoignage que j'aurais voulu rendre aux artistes. — La troupe de M. Boyer, qui se chercliait depuis quatre mois dans des œuvres incolores et sans inspiration, s'est trouvée et révélée subitement dans cette soirée fulgurante. — Félix est décidément l'acteur de ces pamphlets dialogues; — il a dans la voix un sifïlement aigu qui lance le mot et lui donne une portée lointaine : — on dirait la flèche qui fend l'air et va frapper le but. — Il a, d'ailleurs, fait de ce rôle de Desgenais une composition très-bien étudiée et infiniment plus variée de ton que dans sa première édition des Filles de marbre. — Delannoy s'est classé parmi les comédiens dans son rôle de bourgeois, implacable d'abord comme un protêt, puis atteint par celte contagion d'honnêteté qu'on gagne au contact du rédacteur de la Lanterne indépendante. — Mademoiselle Luther est ravissante. — Je n'ai pas le loisir de développer ce compliment, et j'en ai regret. — M. Lagrange a été loué par toute la presse. Quand cette unanimité d'éloges s'attache à un artiste presque inconnu la veille, on peut être siir que cette gloire naissante n'est pas usurpée. — Mademoiselle Clarisse a été trèsapplaudie : elle a très-bien joué le second acte; au troisième acte, ses effets m'ont paru un peu cherchés et tourmentés. — Il ne faudrait oublier personne dans cette pièce admirablement jouée, ni mademoiselle Saint-Marc, ni M. Chambéri, ni M. Allié, ni M. Speck, ni même M. Galabert, qui donne une physionomie à un rôle trèsépisodique. — Mais, mesdames et messieurs, songez combien tout ceci, un peu court pour vous, sera long pour l'univers entier.

Une semaine stérile. — Un peu de tout à propos de rien. — Faillite générale de Tesprit parisien. — Privilège des journaux politiques. — Les cadeaux de fiançailles. — Le guano. — La morue. — Deux barons. — Conseils d'un auteur dramatique à un chroniqueur. — Une des ressources du drame. — Histoire d'une formule dramatique. — Les locutions omnibus. — Les grands hommes de la musique. — Prostration. — Les causes. — Influence du jour de Tan. — Les amateurs de la famille. — Académie. — Les trois fauteuils.

14 janviers

Voilà une semaine! pas de salons, — pas d'histoires et pas de lliéâlres! Le vaudeville est en faillite d'esprit depuis huit jours ; — le drame fait banqueroute au public avide d'émotions. — Chroniqueur, mon ami, tire-loi de là. — Lundi dernier, deux ou trois feuilletons se sont mis franchement en grève; — ils ont reconnu qu'à défaut de lièvre, il devient difficile de faire le civet hebdomadaire. Reste le canard; — mais on en a bien abusé et nous ne savons pas le servir à point.

Les journaux politiques sont bien heureux : — grâce à leur perspicacité et à leur cautionnement, ils ont toujours de la pâture pour douze colonnes. Le dimanche, on annonce la guerre inévitable; — le lendemain, on déclare la paix infaillible, — le troisième jour, on insinue que la situation est équivoque, qu'on ne peut pas se prononcer entre la paix et la guerre, — et il n'en coûte que quatre sous • par jour au public pour être si bien informé.

Encore si je savais parler chiffons !

La Patrie a fait deux colonnes hier sur une corbeille de mariage. — Même, à cette occasion, la Patrie fait remarquer que l'usage des cadeaux de fiançailles remonte à Tobie. — Je ne suis pas curieux, mais j'aurais voulu voir la roibeille de mariage de madame Tobie-

C'était, d'ailleurs , un superbe prétexte pour raconter l'histoire de Tobie et de sa cécité, sans insister sur la cause, de peur d'avoir l'air de faire une réclame au guano. — Ah bien, oui, le guano! — il est dislancé, — il est remplacé par la morue. — C'est comme j'ai l'honneur devons le dire. — Un industriel a eu l'idée qu'on pouvait pulvériser les détritus de morue accumulés depuis des siècles au banc de Terre-Neuve et en faire un engrais. — Son procédé a été étudié et acheté deux cent mille francs par les frères Péreire. — Ceux-ci, d'autre part, viennent d'être créés barons par l'empereur d'Autriche, ni plus ni moins que M. de Rothschild, qui est aussi un baron autrichien. — Laissons les barons et revenons à la morue. — Il me semble que voilà un poisson qui commence à faire une grande figure dans le monde. — Morue à la Béchamelle, huile de foie de morue, — engrais de morue. — Il nous manque une morue assez intelligente pour jouer la comédie à l'instar du phoque savant qu'on voyait il y a deux ans aux Champs-Elysées, et qui disait distinctement : « Prrrenez vos billets ! »

Un de mes amis, auteur dramatique du plus grand style, me surprend au milieu de mes embarras de chroniqueur.

« Pourquoi, me dit-il, ne faites-vous pas toujours le même feuilleton? Voilà vingt ans que je fais la même pièce et je n'ai qu'à m'en louer. Très-jeune encore, j'avais remarqué que le public s'intéresse toujours à une mère qui a perdu sa fille. Je me suis mis dans celte partie. Je prends une fille en bas âge et je la fais enlever au prologue par un coquin de troisième rôle, qui veut éteindre la race des Beaumanoir. Le reste va tout seuL — Au cinquième acte, la mère reconnaît sa fille, grâce à un médaillon que l'enfant portail en venant au monde.

— Fort bien, dis-je à mon ami; — mais encore, si votre fable est invariable, faut-il au moins varier votre forme.

— Pas du tout, répliqua mon ami, le drame (ci-devant mélodrame) vit sur quelques formules consacrées auxquelles il y aurait danger de rien changer; c'est toujours :

« — Monstre, si la vertu ti'a pas d'attraits pour toi, sois sensible, au moins, au de^iespoir d'une mère... Mon enfant! Je veiu mon enfant ! — Hendez-moi mon enfant!

») — Voici le jour qui commence à paraître, éteignons les bougies. — Peblo, si une jeune fille vêtue de noir vient me demander, tu lui diluas queje vais rentrer, » (Il sort, on ne sait pas pourquoi.)

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