XX
la mort et la coméiilo. — M. le romie Mole. — L'amiral Briial. — M. Romieii. — La comtesse Hiniini el les marcliands de Paris. — Théâtres. — Ambit;u : le Moulin de l'Ermitage. — Les acteurs. — Porle-Saiiit- Martin : la Hoxilungl-re a des ériis. — Les feuillelûnistes auteurs.
2 décembre.
La mort el la comédie ont fait tous les frais de la semaine : — dans les hautes sphères de la société, on compte deu.x victimes : M. le comte Mole cl l'amiral Brual. — Puis un homme qui louchait de plus près à notre monde, M. Romieii", est allé mourir dans une province obscure, comme s'il avait voulu dérober au.x compagnons de sa jeunesse ce triste spectacle d'un homme d'esprit qui s'en va,
M. Romieu avait été un personnage éminent dans la chronique de la vie parisienne. — Jeune, il avait semé, dans les sentiers fleuris de la bohème, les mille fantaisies d'une nature pleine de sève et de caprice. La légende des dernières années de la Restauration est pleine de ses aventures.
Le lampion déposé, un jour qu'il faisait nuit, sur l'abdomen de M. Romieu, par un aiui vi{;ilant qui voulait le préserver des voilures, est demeuré célèbre, si célèbre, que, lorsque M. Romieu fui devenu un homme sérieu.x, la censure dramatique s'effarouchait de tout lampion qui pouvait mettre le feu à une allusion. — Dans celte phase de sa vie, Romieu fut le chef d'une école aujourd'hui éteinte, celle des mystificateurs. — Tout le monde connaît, et il n'est plus permis de raconter les plaisanteries attribuées à la bande de liomieu, qui avait pour viclimes de prédilection les portiers et les épiciers. C'est dans celle altitude, et tout en composant quelques pièces de théâtre, que ri. H
Romieu allendail la fortune qu'il devail rencontrer sous les ruines d'unedynastie. — Romieu, qui avait mis son esprit railleur et militant au service de cette artillerie légère qui, pendant quinze ans, bombarda la maison de Bourbon, se trouva, à la Révolution de 1830, tout désigné aux faveurs du nouveau régime. — Il devint préfet, éteignit son lampion, et fil une campagne mémorable contre les hannetons de son département.
Comme l'esprit sert à tout, il arriva que l'enfant cbéri de la folie sut parfaitement s'assouplir aux convenances de sa nouvelle position, et, dans la Dordogne, qu'il a administrée, il a laissé le souvenir d'un esprit vif, conciliant, et très-bien organisé pour cette petite lutte d'influences qui soutenait au jour le jour la monarchie de juillet. — La révolution de 1848 l'aigrit. — Il ralluma son lampion et se mit à chercher des républicains dans la République. Il ne trouva que des gens inquiets de la prochaine suppression de la famille!
Romieu retourna alors à son métier de publieiste, et pressentit un des premiers Vère des Césars. Le gouvernement du princeprésident lui avait donné la direction des beaux-arts; l'Empire lui donna une bibliothèque. — Mais, en même temps, la guerre lui enlevait un fils sur lequel il avait concentré cette faculté d'aimer que les sceptiques mettent en réserve pour leurs vieux jours. La mort de ce jeune homme fut pour lui un coup terrible, et ceux qui le connaissaient ne mettent pas en doute que cet événement n'ait contribué à dessécher en lui les sources de la vie, Irès-altérées, du reste, dans ces derniers temps.
La police correctionnelle a vu figurer, celte semaine, sur ses bancs, une physionomie essentiellement parisienne : il s'agissait d'une aventurière, Hongroise d'origine, qui , un beau jour, fit un bond du comptoir d'un café dans un hôtel du quai Conti, où elle servait des bouillons dans des coupes d'or, à des marchands de modes el à des carrossiers. — Mais là se bornaient les largesses de la comlesse Himmi, qui attendait toujours de son pays des sommes immenses que, toujours aussi, l'Autriche interceptait, .^u bout du compte et de tous les comptes, factures, notes, billets et lettres de change, les marchands finirent par boire un fort bouillon; même la coupe d'or avait disparu, el le bouillon ne put êlre dip:éré par ces
esiomacs ingrats, qui dénoncèrent à M. le procureur impérial leur idole de la veille.
La comtesse a été condamnée à trois ans de prison. — Les marchands ont été acquittés; mais ils ont reçu une réprimande pour avoir été si naïfs.— Ceci est l'expiation du faux poids et de la sophistication ; les marchands de Paris fraudent en détail et ils sont volés en gros par cette aristocratie à l'américaine qui fonde son crédit sur des rouleaux de plomh. — Celte aventure ne corrigera personne, pas même la comtesse Himini, qui, dans trois ans, sera princesse et probablement Polonaise. Il n'en faudra pas davantage pour rendre la confiance au marchand de modes et au carrossier.
Voilà tout ce que je puis vous dire, et j'en ai trop dit peut-être; car j'ai sur les bras des drames envahissants qui attendent l'honneur de vous être présentés.
Commençons par l'Ambigu, et entrons au Moulin de l'Ermitage.
Je n'ai pas pour habitude de m'égarer dans les labyrinthes de l'analyse; — mais, aujourd'hui, il s'agit d'un ouvrage d'un intérêt si exceptionnel, que je crois devoir faire partager à mes lecteurs toutes mes émotions.
Mademoiselle Isabelle Constant n'a pas de chance à l'Ambigu : — il y a trois mois, dans le drame intitulé le Frère et la Sœur, elle était déshonorée au pied d'un arbre, et voici que pareille aventure lui arrive dans un moulin à vent.— Ce qu'il y a de notable dans la carrière de mademoiselle Isabelle Constant, c'est qu'elle subit ces affronts sans cesser d'être l'agneau sans tache. — Lors de la première calastrophe, un breuvage perfide avait paralysé sa résistance probablement héroïque; et, dans la présente anecdote, il faisait si noir dans ce moulin à vent, que mademoiselle Isabelle n'a même pu distinguer les traits de l'homme qui l'a déshonorée (sic).
Ici se présente une observation : il est établi que l'inlerloculeur nocturne de mademoiselle Isabelle rt'a eu recours à aucune violence ; — il se rendait paisiblement, la clef en main, dans la chambre de la meuDière, qui lui avait donné rendez-vous, el c'est par suite d'une substitution de personne qu'il entre fortuitement en relations avec mademoiselle Constant. Dans ces circonstances, il est bien étrange que mademoiselle lsal>elle ncdise pasàce monsieurqui la déshonore :
i'28 LA VIE A PARIS.
« Mais, monsieur, vous vous méprenez. Je ne vous connais pas. On ne déshonore pas ainsi une femme sans lui avoir élé présenté. Passez voire chemin. »
Mademoiselle Constant aura évidemment manqué de présence d'esprit;—ou peut-être bien était-elle encore un peu assoupie par suite du breuvage de l'ancien mélodrame. — On ne se réveille pas en un jour des mélodrames de l'Ambigu.
Tout cela ne serait que drôle et on pourrait en rire, si, au bout de neuf mois, miulemoiselle Constant n'accouchait d'un enfant né viable et incombustible comme vous le verrez plus tard. — 0 jeunes filles, avant d'éteindre la chandelle, calculez toujours les suites d'un moment d'obscurité !
Un enfant né dans cette fatale obscurité est toujours un embarras pour sa mère. — C'est ici, je crois, le moment de vous confier que la scène se passe en Hongrie. — Une heure avant d'être déshonorée, mademoiselle Isabelle Constant venait d'épouser le jeune comte de Solzberg, et, dix minutes après son mariage, celui-ci était arrêté par des sbires autrichiens. — Le comte passe quinze mois dans une forteresse militaire. — Il allait être fusillé, lorsque, la veille de son exécution, un de ses amis a la bonne inspiration de le prendre dans la forteresse militaire pour le ramener chez lui. — Voilà donc le comte rentré dans ses foyers, auprès de sa femme. Celle-ci est mélancolique; — elle se reproche d'avoir manqué de caractère dans la scène du moulin à vent. Le séducteur nocturne, animal malfaisant etmêmenuisible{on\e\mdiUn face), s'introduit encore dans celle famille; il surprend le secret de la comtesse, s'étonne d'avoir été si heureux et prétend exploiter la siluation en faisant acheter son silence.
Cependant le comte va dans la ferme où on élève le petit jeune homme du moulin à vent.— Pourquoi va-t-il dans cette ferme? Il n'en sait rien et il le dit loyalement lui-mcmc. — Toujours est-il qu'au moment où le comte arrive, la ferme est en feu ;— l'enfant est menacé de périr. — Le comte se conduit comme un pompier et sauve reniant. — Merci, mon /)/>?/ /.'.' — C'est alors que, dans les angoisses de son cœur niaternel et dans une scène assez bien traitée, il faut le dire, la comtesse laisse échapper son secret; mais, du momeni qu'il
iiy aeuqu'un malentendu, le comte pardonne, comme ces personnages de comédie qui excusent volontiers un soufflet qui s'est trompé d'adresse.
,1e ne saurais vous traduire la sensation de surprise générale qu'a causée celte édition nouvelle de \aCloserie des 6'e?«'/.s, dépouillée, à dessein, on pourrait le croire, de lonl ce qui constitue une pièce, un art et un style. — On disait que ce drame était le premier ouvrage d une femme; — probablement d'une femme de la campagne, qui, en apportant à M. Ltesnoyers des œufs et du l:iit, aura glissé son manuscrit dans la bourriclie.
Quant au stjle, il se peint parfaitement dans celle phrase que j'ai copiée textuellement, au moment où elle tombait frémissante de la boucLe de M. Dumaine :
« Horri!)le pensée que celle qui fait remonter au visage la blessure qui se répand du cœur! »
J'ai consulté les polyglottes les plus versés dans les langues mortes et vivantes; tous ont déclaré quecemorcuau appartenait à un idiome perdu déjà avant la mort de Guilbert de Fixérécourt.
A la Porle-Sainl-^larlin, In Uoularujère a des cens est encore un drame scélérat à l'endroit des femmes. — Il s'agit, cette fois, de la femme d'un sculpteur devenu agent de cbange (le premier sculpteur à qui probablement pareille chance soit échue). Jeune flile, cette femme était recherchée par un Irès-vilain personnage, qui se venge de sa déconvenue en persuadant à celte chaste épouse que, dans une nuit passée à l'auberge, il l'a endormie et déshonorée, ni plus ni • moins que mademoiselle Isabelle Constant du théâtre contigu. — La jeune femme a la candeur de croire ce séducteur postiche, et elle porte, pendant cinq actes et sept tableaux, le remords d'un crime imaginaire. — De celte situation nail une série de tableaux qui nous font passer en revue le monde un peu épuisé des joueurs, des grecs cl des (illes perdues. J'espère que nous savons, sur ce monde-là, tout ce qu'on peut apprendre : le premier Berquin dramatique (jui s'avisera de donner prochainement une pièce saturée de vertu, d'innocence et d'honnêteté, est sur de tenir le succès qui s'atlache à lituies les réactions.
I,a pièce est de M. de Prémaray, «l j'aimerais mmw qu'elle fui II. II.
d'un autre. Dans le foyer el les couloirs, on a soulevé, à celte occasion, la fameuse question des feuilletonistes-auteurs. — Les feuilletonistes peuvent-ils el doivenl-ils faire des pièces?— Pourquoi non, si !a muse les tente? La pièce est-elle mauvaise ou seulement médiocre? — le feuilletoniste retombe dans le droit commun, et sera à son [onv feiiiUelonisé. Supposez un liomme dégoût el d'esprit,— et nous le rencontrons ici,— il n'hésitera pas à se critiquer lui-même. — Je voudrais seulement que les écrivains qui abordent le théâtre, s'ils ne peuvent s'assimiler toutes les roueries du métier, n'abdiquassent pas volontairement les qualités qui leur sont propres.
Les feuilletonistes (je parle du grand format) ont la prétention assez fondée, à mon sens, d'écrire une langue supérieure à celle qu'on parle communément sur les planches. — M. de Prémaray, en ce qui le concerne, dépose tous les dimanches dans la Pairie un feuilleton dramatique un peu passionné quelquefois par le parti pris, dans le sens de ses prédilections ou de ses répugnances, légèrement influencé par ses relations, mais spirituel en somme, el écrit d'un style net et limpide; et voilà qu'en émigrant pour un jour dans le camp des mélodramalurges, M. de Prémaray a cru devoir leur emprunter ces fortes enluminures et ces précieuses énormités, qui en font des Trissotins de carrefour. — Ainsi il est question dans celte pièce, entre autres choses , « d'une mère qui se fait un collier des bras de son enfant. » C'est une image bien tourmentée. — La mère des Gracques a pu dire, en montrant ses enfants : « Voilà ma parure; » mais elle ne meltail pas sa parure à son cou.
Siérilité de la semaine. — Frédéric Bérat. — Quelques mots sur sa vie cl sa mort. — La Listlle de Béranger et Béranger lui-même. — Traité deï maladies de la moelle épiniére. — Le tabac et le reste. — Symptômes de paix et de guerre. — Approche de la nouvelle année. — Les caries. — Photographies. — Histoire d'un portrait. — .Madame Sand. — Son nouveau drame. — Avis au feuilleton. — Gymnase : te Camp des Uourgeoises. — Vaudeville : le Fils de M. Godard.
9 décembre.
C'est bien le cas de parler de la pluie et du beau temps, de la neige et de la gelée : — il n'y a présentement rien de plus nouveau sous le soleil.— Vous passeriez au crible les sept jours de la semaine écoulée, qu'il ne vous resterait pas un grain de sable.
Cependant nous avons encore conduit le deuil d'un galant homme, dun homme d'esprit et de talent, Frédéric Béral, mort, comme nous mourons tous, au moment où il s'attachait à la vie par les promesses d'un avenir meilleur. — Bérat était ce compositeur populaire dont nous avons tous chanté les chansons et les chansonnettes. — Sa Normandie était un écho de la patrie qui vibrait toujours en son cœur. — Sa Lisette de Béranger a fait le tour de France en collaboration avec mademoiselle Dejazet, qui en avait fait un petit poëme.
— La Lisette de Béranacr était la grande ressource des représentalions à bénéfice. — Quand l'actrice était énervée et épuisée, quand elle ne pouvait jouer ni Richelieu ni Frélillon, cl qu'un artiste aux abois venait la solliciter, elle disait : « Affichez la Lisette de Béranaer de Frédéric Béral, » et ces noms connus et aimés de la foule, Liselle, Béranger, Dejazet cl Béral, sulTisaient à l'altrail du spectacle.
— C'est ainsi que Liscllc, la bonne lillc, a encore sOchc bien des larmes el soulagé bien des misères.
Quanl à Béral, la muse qui avail charmé sa vie neTavail pas conduit à la forlune. — Il avail pour loule richesse le patrimoine des vrais artistes : un goût très-vif pour les choses faciles, l'art ingénieux de dépenser dix francs quand on n'en possède que cinq, une vue courte qui lui dérobait les problèmes de l'avenir, ia joie de l'heure présente et une place choisie au banquet de l'amitié. — Bérat vivait dans l'intimité de Béranger ; il s'était fait de la familiarité du poêle, un culte et une étude de tous les jours. — Il était le commentateur oral de cette vie enveloppée, avec la préméditation d'une modestie suspecte, dans celte retraite obstinée où, depuis trente ans, la gloire vienl faire antichambre. Les futurs biographes du poêle de la patrie ont beaucoup perdu en perdant Béral : mieux qu'un autre, il aurait pu indiquer les tendances el les mobiles de celle existence exceptionnelle et curieuse, qui a rencontré son plus grand éclat dans sa plus grande obscurité.
Béral, quand la muse fut devenue tout à fait marâtre, se résigna, pour vivre, à des combinaisons prosaïques dont l'amitié se chargea encore de lui dérober les plus dures déceptions. Un homme de cœur l'avait recueilli dans une grande administration qu'il dirige; — la place était modeste, mais elle n'engiigeail pas trop la liberté de l'artiste. J'ai remarqué que les hommes les plus insouciants, au moment où ils vonl être désintéressés dans les affaires de ce monde, sont alleints de l'esprit de calcul. — Ainsi il arriva à Bérat : — il avail vécu plus de cinquante ans sans compter avec ce fanlôme qu'on appelle demain, el, quand ce demain lui échappait, il s'en préoccupait plus qu'il n'avait jamais fait. — La fortune propice lui apportait un sourire :— sa position allait être considérablement améliorée.— Bref, Béral eût été parfaitement heureux s'il n'avait soulïert dans ces derniers temps d'un rhumatisme dans la région loml)aire. — Ce qu'il appelait ainsi, c'était tout sin)plement les atteintes déjà profondes de cette maladie si cruelle à notre génération : le ramollissemenl de la moelle épinière. — Je ne sais pas ce que nous avons fail aux dieux el ce que les déesses nous ont fait, mais il est certain que c'csl là notre endroit faible. — Les médecins ne sont pas d'accord sur les causes de celle défaillance générale de la moelle épinière; — chacun lis voit avec les préoccupations de sa spécialité.— Le docteur Trous-
CHRONIQUES PARISIIÎNNKS. 133
seau, qui a entrepris une campagne à fond contre le labac, n'hésile pas à accuser la pipe el le cigare. Le docteur Pelletan, lui, reconnaît l'innocuilé du tabac, mais il croit que les Français sont trop légers en amour. — Quoi qu'il en soit, ce pauvre Bérat a succombé aux atteintes de ce mal qui a emporté tant des nôtres; mais, au moins, il ne s'est pas vu mourir en détail comme tant d'autres. — Sa maladie a eu une marche foudroyante; il n'a rien compris de sa position, et il est parti en parlant de ce lendemain qu'il avait toujours méconnu.
Paris fait donc peu de bruit en ce moment; il flotte incertain entre la paix el la guerre. A Vienne, un diplomate russe a pris du tabac dans la tabatière de notre ambassadeur : symptôme de paix. A Saint- Pétersbourg, l'empereur Alexandre, ayant vu dernièrement deux vaudevilles français, a déclaré qu'il s'était encore moins amusé qu'en Crimée : symptôme de guerre. — Sur ce dernier point, il faut bien dire que la tâcbe me paraît rude, pour nos auteurs et nos acteurs, de dérider unczar aussi empêché sur terre et sur mer. — Je me figure qu'on représente devant le czarle GendredeM. Pommier ; —cerles, même Grassot à i)art, c'est là une fantaisie très-amusante pour ceux qui n'ont pas d'antre responsabilité que d'en rendre compte dans un feuilleton; —mais, considéré comme intermède, entre Sébastopol et Kinburn, le Gendre de M. Pommier manqwc peut-être de gaieté.
Dans huit jours, Paris sera déjà très-affairé ; — ne toucheronsnous pas à la nouvelle année, et ne faudra-t-il pas se mettre en mesure du côté des chocolats, des polichinelles et des cartes de visite? — , A propos de cette dernière politesse, on me dit que, cette année, il sera toute fait de bon ton de déposer chez ses amis sa photographie, réduite aux proportions du petit morceau de carton en question. — J'ai déjà vu un de mes amis, dans cette posture, tiré à deux cents exemplaires. — En se généralisant, cet usage peut devenir ingénieux; — on pourra ainsi se faire un musée contemporain. Avec le temps, il est vrai, cette collection envahirait les murailles et déborderait jusque dans l'anlicliambre, et peut-être finirait-on par niellrc les journalistes dans des endroits familiers, afin de les honorer comme on les aime. — C'est le sort d'un portrait que j'ai beaucoup Kinnu chez une femme du demi-monde : — ce portrait, je l'ai vu
d'abord dans le boudoir, puis dans le salon, et enfin dans la salle à manger, d'où il disparut. — Je crus qu'il était remonté aux cieux; mais j'appris un jour, fortuitement, que la dame. Française d'origine, traitait le sentiment à l'anglaise, quand le sentiment se faisait vieux.
De toutes les nouvelles littéraires, la plus importante (outre qu'il n'y en pas d'autre), c'est l'arrivée à Paris de madame Sand, apportant avec elle le manuscrit de la pièce en cinq actes que lui a demandée la Comédie-Française. — L'illustre femme vient de consacrer quelques jours à un travail de retouches, et, très-prochainement, on procédera à la lecture. — J'espère que les gazetiers ne se plaindront pas: — on taille de la besogne à leurs rancunes, si puériles et si persistantes, que le public pourra finir par s'apercevoir qu'on se moque de lui. — Un jour ou l'autre, le public, qui est patient parce qu'il est éternel , pourra bien s'étonner que le génie, le talent et l'esprit soient l'apanage exclusif de ceux qui vivent dans la familiarité du feuilleton, et que ceux qui se tiennent avec dignité à leur rang et dans leur sphère soient toujours des idiots. — Nous verrons comment madame Sand va traverser cette nouvelle épreuve.
En attendant, le Gymnase nous a donné une pièce tout à fait charmante. — Il s'agit, dans le Camp des Bourgeoises, d'une femme du monde très-agacécde l'importancequ'ont prise dans la vie parisienne les créatures du demi-monde : — mademoiselle Moucheron, mademoiselle Bastringuette, mademoiselle Pavillon et leurs pareilles. — Celte critique, ab irato, des hommes qui délaissent des femmes jeunes et bien élevées pour courir après des peaux rances et enluminées de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, est conduite avec infiniment d'art et d'esprit. — Si Bayard est mort, M. Dumanoir vit encore, Dieu merci, et il s'est manifesté une fois de plus par des qualités bien supérieures au genre de littérature où il a cherché et rencontré la fortune.— Entre une cinquantaine de pièces, peut-être, qui composent son répertoire, M. Dumanoir doit en compter de faibles; n)ais toujours il se distingue par le goût, la délicatesse et un parfum de lettré qui manque souvent à M. Scribe, son aine, et son supérieur, d'ailleurs, parla fécondité et l'invention.
Celte petite pièce, le Camp des Bourgeoises, est bien une vraie
comédie sous la forme d'un vaudeville. — Elle a été lèlée par le public avec un élan el une spontanéité qui ont fait ce soir-là de la claque une grasse sinécure.
Le Vaudeville a aussi son succès, non pas plus acceitlué que celui du Gymnase, mais plus important par les proportions.
— Le Fils de M. Godard est une comédie en trois actes, vivant un peu d'emprunts, à ce que prétendent des gens qui ont trop de mémoire, mais qui, dans tous les cas, n'a pas emprunté à des indigents. — C'est tout une histoire de famille que je ne raconterai pas, d'abord parce que je viens trop lard et qu'on vous l'a déjà beaucoup racontée, et ensuite parce qu'étant destinés, vous tous qui nie lisez, à voir la pièce, il est bien inutile que je déflore vos émotions.
Il suCit à ma conscience d'avoir enregistré un nouveau succès au crédit de la collaboration Anicet-Bourgeois et Decourcelle. Dans ce succès, les acteurs ont une part assez notable : — le Vaudeville a décidément une troupe de comédie qui peut tout entreprendre. Lafont, à son entrée en scène, a produit une véritable sensation par le caractère et la race qu'il avait su donner à une physionomie militaire.
— Les beaux restent toujours beaux quand ils consentent à avoir leur âge, et Lafonta eu, comme homme, autant de succès dans son colonel de 185o, revenant de Crimée, que dans son colonel de la Laitière de Montfermeil, qui revenait de voir Jocko el les Osages (1823). — Comme artiste, Lafonl a repris possession avec beaucoup d'autorité d'un emploi partout vacant, puisqu'il est joué partout par un jeune qui se vieillit ou par un vieux qui se rajeunit.
13« LA VIE A PAKIS.
Un clironiqueur empêché. — Excuses au public. — Indifférence du puLlir français; ce qui le préoccupe. — Histoire d'un Abélard contemporain. — Conjectures sur le sort du clironiqueur. — Un festin littéraire. — Jl. Milliaud ; son hôtel.— Un bohème enrichi. — Le feuilleton et les ténors. — Ma profession de foi en matière de ténors. — En quoi je ressemble au rossignol. — Avenir de la critique.
23 décembre.
La semaine dernière, j'ai été obligé de réclamer l'indulgence du public comme un chanteur enroué qui fait changer le spectacle.— Le public n'y a pas perdu assurément : mais, moi, j'y ai perdu de celle bonne renommée d'exactitude qui constitue, à défaut d'un écrivain de talent, un écrivain consciencieux.
Je suis, du reste, passablement humilié de voir que, nonobstant mon abstention, la terre a continué à tourner autour du soleil. — Pas un théâtre n'a fait relâche, et pas un journal ne s'est encadréde noir. —J'ai rencontré sur le boulevard des groupes d'hommes consternés; — j'ai eu un moment l'illusion que la faillile de la chronique hebdomadaire produisait son effet; mais, en m'approchant, j'ai reconnu avec déception que la prostration de mes concitoyens avait des motifs divers, mais absolument étrangers à l'éclipsede la chronique.— Ici, on se lamentait sur la faiblesse des cours de bourse; — là, on déplorait le sort d'un grand seigneur englouti dans une catastrophe mystérieuse qui rappelle les malheurs d'Abélard : ici, seulement, les rôles d'Héloïse et de Fulbert auraient été tenus par une blanchisseuse et un blanchisseur. Cet énorme commérage, lentement ébruité, commenté à voix basse, tour à tour démenti et affirmé, occupe naturellement tous ceux qui consacrent leurs soins à une Héloïse.
Enfin, de l'enquête que j'ai faite, il résulte que mes amis n'ont pris aucun souci de mon sort, et que, seuls, mes ennemisonl daigné s'occuper de moi. — Les plus bienveillants prétendaient qu'après avoir
fail sauter ia caisse de mon journal, je m'élais relire au lac de Corne ; — les plus malveillants insinuaient que j'étais mort, mais que je faisais le vivant pour n'avoir pas d'auteurs et de comédiens à mon enterrement.
Cependant je vivais, et même je vivais très-bien; car, à l'heure où mon silence donnait cours à ces commentaires, je m'asseyais, moi vingt-cinquième, chez M. Milhaud, à un festin dédié à toutes les gloires de la France littéraire. — Entre une foule de poissons, de gibiers, et à travers mille fioles de formes variées, j'ai reconnu là Méry, Dumas fils, Théophile Gautier, Saint-Victor, Michel Lévy, Villemessant, Lurine, Prémaray, Paul Foucher, Fiorentino, Lireux, Huarl, Siraudin, quelques autres peut-être que j'oublie; puis Janin, que je n'oublie pas, et qui est arrivé au moment où nous prenions le café dans des coupes tout simplement en or, sans aucune espèce d'incrustations de diamants. — Celte simplicité a élé beaucoup remarquée.
Nous avons vu s'élever, dans ces derniers temps, bien des fortunes subites; mais je ne crains pas d'affirmer qu'aucune n'a moins déchaîné l'envie que celle de Jl. Milhaud. — On a dit de ce riche et heureux spéculateur qu'il avait le million bon enfant, et rien, en effet, n'est plus vrai ; — il faudrait ajouter, si on voulait tout dire, qu'il a le million bienfaisant, et, si M. Milhaud, ce qu'à Dieu ne plaise! venait à être ruiné, il se ferait encore un capital de ce qu'il a donné, en supposant qu'on le lui rendît.
M. Milliaud, on le sait, s'est fait construire, rue Saint-Georges, sur les débris d'une habitation quia appartenu à M. Chevreux-Auberlot, un petit hôtel en style Pompeïa qui estdevenu une des curiosités de Paris. — C'est une habitation très-réussie, au moins au point de vue du goût qui l'a commandée. — On pourrait désirer quelques tableaux et quelques tapisseries, mais alors le style qu'on a recherché serait tout à fait méconnu. — Les objets d'art n'y manquent pas, d'ailleurs, car nous y avons rencontré, parmi d'autres statuettes, la Snpho de Pradier. — Telle qu'elle est, cette demeure peut être un sujet d'étude pour ceux qui ont le moyen de mettre plusieurs centaines de mille francs à leur logement. — Il n'y a donc pas à craindre que l'exemple devienne Irès-conlagieux.
A propos (le forlunes suhiles, on uie raconte celle d'un bohème de beaucoup d'espril, qui avait préféré au séjour de Clicliy celui du Brésil, où il vient d'être surpris par une soixantaine de mille livres de rente d'origine avunculaire. — Naturellement, il fait voile en ce moment pour la France. — Voilà bien des soupers en perspective, sans parler du reste. — Surtout, ô mon ami! si votre blanchisseuse voulait jouer avec vous le rôle de madame Putipliar, jouez le rôle de Joseph : — c'est un rôle bêle, j'en conviens ; mais celui d'Abélard ne peut tenter que des imaginations tr^s-exaitées.
Je remarque qu'Abélard est demeuré populaire : on i'a mis deux ou trois fois au théâtre, et il a toujours fait de l'argent; mais c'est peut-être bien le cas de dire :
Ni l'or ni les grandeurs ne nous rendent heureux !
L..., le bohème enrichi, est l'auteur d'une foule de mots célèbres, de celui-ci entres autres :
C'était en mars 1848. — L..., accompagné d'un ami, rencontre sur le boulevard son tailleur, qui l'interpelle en termes assez pressants, sur ce refrain connu :
« Quand me payerez-vous?
— Tu vois, mon cher, dit L... à son ami, voilà déjà la réaction qui lève la tête ! »
Dans les derniers temps de son séjour à Paris, il avait absolument renoncéàouvrirseslettres,et,commeunamilui en demandait la raison :
« Mon cher, lui répliqua-t-il, une longue et fatale expérience m'a appris qu'on m'écrit toujours pour me demander de l'argent, et jamais pour m'en proposer. »
Savez-vous que l'heure n'est guère propice pour le feuilleton? Voici ce que je lis dans les journaux : « Un des rédacteurs du journal satirique qui se publie à Séville a été frappé de trois coups de poignard, dont un mortel, i)ar le ténor du Grand Théâtre. »
Ces trois avertissements (dont un mortel), donnés par MM. les ténors à MM. les journalistes, me décident à rappeler à MM. les ténors que je suis absolument étranger aux matières musicales; — je me connais si peu en musique, que je trouve tous les ténors rav/s
sanls, et, en s'atlaquanl à moi, MM. les ténors se priveraient d'un admirateur. — Je sais qu'il leur en resterait, — mais pas de plus passionnés que moi. — Ceci me rappelle qu'un journal italien signala que, le lendemain de la mort de Rubini, on avait trouvé tous les rossignols morts dans la campagne. — L'événement était notable, en effet, surtout si on suppose que les rossignols avaient abrégé leurs jours par suite de la douleur que leur avait causée la mort d'un confrère. — Eb bien, mon fanatisme pour MM. les ténors ne le cède en rien à celui de MM. les rossignols. — Si on ne iii'a pas encore trouvé mort dans la campagne,' c'est que nos ténors se portent bien. Il me reste sur les bras tous les artistes de mon domaine, et c'est bien assez, — si chacun de ces artistes porte un poignard à trois coups (dont un mortel). — Mon parti est pris, et je suis bien décidé à trouver tous les artistes tout simplement sublimes. — A la fin de mon feuilleton, je les rappelle tous; — tous! tous! — MM. les figurants peuvent s'associer avec un rare bonheur au triomphe de MM. les artistes; — s'il est parfois arrivé à MM. les artistes de manquer de mémoire, j'en fais mes excuses à MM. les souffleurs; — je fais aussi mes excuses à M. Bousquet, de l'Ambigu, pour avoir dit qu'il avait vieilli d'un an depuis l'année dernière. J'ai dii encore blesser bien d'autres artistes; mais je vais confesser ma turpitude en face du public désillusionné. — Sachez donc, mesdames et messieurs, que, lorsqu'il m'arrive de trouver qu'un artiste ne s'est pas maintenu à la hauteur de ses précédentes créations, c'est uniquement parce qu'il a négligé de m'envoyer un service en vermeil la veille de la représentation. Ceci dit, j'imagine que me voilà en paix avec tous les artistes dont j'ai pu parler depuis deux ans. — Reste ceux dont on ne parle jamais. — A l'avenir, j'en parlerai alors même qu'ils auraient joué au domino dans l'estaminet voisin pendant qu'on jouait la pièce nouvelle. — Rien ne m'empêche de dire : « On regrette que le jeune Chalumeau, qui n de la verve et de l'originalité, n'ait pas un rôle dans la pièce; — il est vraiment fâcheux devoir un artiste de cette valeur s'abrutir au domino. — Du reste, M. Chalumeau joue le domino avec une habileté dont il a fait un art : c'est d'un bon augure pour sa prochaine création. » Me voilà encore tranquille du côte de M. Chalumeau...
i40 LA VIE A PARIS.
Influence d'une année qui finit. — Les élrennes. — Systèmes divers pour en donner et n'en pas donner. — Pourquoi les femmes tiennent aux élrennes. — Du danger de se soustraire au tribut. — Avis à la jeunesse. — De la néeessilé de ménager la femme laide. — Tliéorie dont le chroniqueur tire un bénéfice. — Avis aux rhumatismes. — Un roi de Babylone à Paris. — Ce que dit son sarcophage et ce que j'en pense. — Maienlendus des savants. — Rien de plus nouveau. — Prix de langue française, fonde pour les âges futurs.
50 décembre.
La fin (l'une année, à Paris, est marquée par certains signes caractéristiques : les portiers sont polis, les enfants sont caressants et les annonces deviennent autant de sirènes qui chantent les louanges du boutiquier pour attirer le voyageur. On annonce ainsi les objets les plus disparates et les plus hétérogènes, et tous, sous cette reconiniandalion invariable : « Le plus charmant objet d'étrennes qu'on puisse offrir à une jeune personne, c'est sans contredit : un sac de pralines, — une lampe modérateur, — une corbeille de fruits glacés, — un poêle de faïence, etc. »
Tout cela est vrai et fau.\; — tout dépend des situations. — Si vous faites à une famille réduite à la plus extrême indigence la galanterie de lui apporter une boîte de chocolat à la crème, vous aurez péché par défaut de discernement; une bonne couverture eût bien mieux fait l'affaire de la jeune personne de la maison. — Mais, si, daulrc part, vous offrez à la fille de votre chef de division un poêle de faïence, vous vous exposez à n'avoir pas de gralillcalion au 1" janvier.
Le cadeau d'étrennes comporte une foule de nuances ; — la plus tranchée consiste à n'c" pas donner : — mais cette combinaison est
CHIîOMQLES PARISIENNKS. 141
iiénénilemenl mal vue; — celui qui la risque doil èlreliien résolu à jKirlir le 2 janvier pour la Californie (juslement Tor ne suffisant plus, on vient de découvrir dans celte bienheureuse contrée une mine de diamants). Mais, si vous demeurez à Paris, ne vous laissez pas aller à la tentation de réformer les mœurs de votre siècle : — vous feriez une économie de cinquante écus, et vous vous fermeriez les avenues qui conduisent à tontes les relations sociales, lesquelles aboutissent quelquefois à la fortune.
Les femmes sont implacnbles sur le cliapitre des élrennes.et elles ont raison, au moins à leur point de vue. — Assurément, elles font peu de cas du cartonnage de Marquis et même de la garniture de chocolat. Mais ces fragiles témoignages de la déférence des hommes de leur monde, étages et empilés sur des tables, attestent ou la beauté ou le crédit.
Dans le manège de la coquetterie, la femme ne néglige aucune arme, et c'est avec le sentiment d'un petit triomphe qu'elle dit à sa meilleure amie : « Comment, M. A... ne vous a rien donné? — C'est impardonnable. — C'est d'autant plus inexplicable, qu'à moi qu'il connaît beaucoup moins que vous, il m'a donné une charmante jardinière en bois de rose avec des incrustnlions de vieux sèvres, v
Cela veut dire en bon français, et la meilleure amie le comprend bien ainsi : « Que vouloz-vous, ma chère! vous donnez des dîners, des soirées; — vous faites des frais pour attirer Tattenlion des hommes: mais, comme vous avez six dents fausses, des cheveux rares, et l'esprit du Moniteur de VÈpicerie, les hommes trouvent tout simple de dépenser leur argent pour une jolie femme comme moi, qui les paye d'un sourire. »
Comprenez-vous maintenant la figure que la femme qui a reçu ce compliment fera, à la première rencontre, à celui qui lui aura valu cette mortification?
S'il se présente dans sa loge, aux Italiens ou à l'Opéra, on le trouvera importun, indiscret : « Il marche toujours sur les robes. — il exhale des odeurs qui portent au cerveau , — il pue toujours le cigare : — il a une conversation de palefrenier : il a vendu un cheval alezan et il va acheter un cheval Isabelle, il ne sort pas de là ; — il a «Mie réputation de beauté qui lui a été firtlo par des fleurantes. —
Du reste, on serait bien embarrassé de savoir de quoi il vit : — c'est un mouchard — ou un escroc; — à la dernière soirée, il a manqué des petites cuillers. — Qu'il aille se faire pendre ailleurs, — on ne le recevra plus. »
Le mari, qui a entendu l'acte de proscription de son ami. se dit avec la candeur qui dislingue cette institution : « Quelle singulière machine que la femme ! — voilà la mienne qui rafTolail de A..., à ce point que ces imbéciles de la Bourse prétendaient qu'elle en était amoureuse. — Il se trouve qu'elle ne peut pas le souffrir : il y a huit jours, elle disait qu'il avait le regard de lord Byron, et, aujourd'hui, elle l'accuse d'avoir volé des petites cuillers! cela n'est pas logique. »
Mon Dieu, tout simplement, le jeune coulissier qui avait le regard de lord Byron, n'a pas trouvé que le regard de madame valût une boîte de chocolat. Par là , il a témoigné d'un désintéressement si absolu à l'égard de ladite dame, que celle-ci a reçu à l'endroit sensible cette blessure de l'amour-propre dont on ne guérit jamais.
Règle générale : — Jeunes gens qui entrez dans le monde, faites des jolies femmes tout ce que vous voudrez et tout ce que vous pourrez; — traitez-les lestement, soyez un peu inconvenants; — elles vous mettront à la porte souvent; elles vous pardonneront toujours. — mais ne blessez jamais une femme laide; — et surtout, si une femme laide venait à vous dire en louchant : « Je sais que je ne suis pas jolie; » n'allez pas tomber dans ce piège et lui répondre : «C'est vrai, madame; mais vous avez des qualités morales et des vertus de famille que je mets bien au-dessus des avantages périssables de la beauté. »
J'avais dix-huit ans lorsque je fis cette réponse, digne de Télémaque, à la femme d'un banquier dont je recherchais la protection. Le lendemain, la femme dit à son mari :
.< J'espère que ce jeune filou que vous m'avez présenté hier ne va pas prendre d'assiduités dans la maison.
— Pourquoi, filou? dit le mari.
- Je ne sais, reprit la femme; mais il a tout l'air d'un filou. »
Voilà comment je manquai ma carrière dans la banque.
Donc, si vous avez absolument à ménager votre bourse, songez
que le moindre péril est encore d'oublier la femme jeune, belle et courlisée. — Celle-là reçoit des cadeaux par montagnes et par avalanches.— Votre abstention, si elle la remarque, ne pourra la blesser, et, comme les jolies femmes ne manquent pas de fatuité, elle se dira tout simplement : « Pauvre garçon, je suis sûre qu'il eût été bien heureux de m'offrir un simple cornet de dragées; — il faut croire qu'il n'a pas le sou. »
Ici, en faisant les affaires de mes jeunes concitoyens, que je dirige d'après les préceptes de ma vieille expérience, il me semble que je fais passablement aussi les miennes. — Il résulte de ma théorie que toute femme à qui j'offrirais un bonbon à l'occasion de la nouvelle année, serait classée dans ma pensée parmi celles dont il ne faut pas provoquer les ressentiments.
J'avais bien trouvé un autre expédient : c'était de me déclarer malade, comme à la dernière quinzaine.— J'étais, en effet, assez mal en train, lorsqu'une de mes amies qui s'intéressait à ma santé, me conduisit rue Montmartre, dans un établissement fort bizarre. J'y fus reçu par des hommes nus qui m'invitèrent à prendre leur costume: — on me fil entrer dans une cellule où j'étouffais, — et, comme je me plaignais un peu, mon esclave, après m'avoir frictionné avec une brosse de chiendent fort dure, m'administra une correction, peutêtre un peu sévère, avec des verges ; après quoi, cet excellent serviteur fll lomber sur mon corps en transpiration une aimable douche d'eau glacée. — Je fus ensuite essuyé, emmailloté, roulé dans des serviettes chaudes. — C'était fini; — j'avais pris un bain russe et j'étais guéri, au moins pour la chronique du jour. — J'ai dormi quatorze heures et j'ai mangé la moitié d'un bœuf, — moi qui ne dormais pas et ne mangeais plus. — Je ne veux pas tirer de celte aventure des conclusions trop générales; —j'imagine qu'un homme, soumis à ce régime dans certaines conditions morbides, peut parfaitement en crever sur place ; — mais, toutes les fois qu'il s'agit de modifier un étal nerveux, je crois à la vertu de ce bain héroïque.
En attendant vos étrennes, mesdames et messieurs, vous apprendrez avec plaisir que le Musée des Antiquités a déjà reçu les siennes sous forme d'un sarcophage qui rcnfcrn»', à ce qu'on prétend, les restes d'un roi des Sidonicns.
Le sarcophage s'exprime en ces termes sur son contenu :
« Moi, Asmoun Agard, roi des Sidoniens, fils de Tabunade, aussi roi des Sidoniens et d'Amertrice, ma mère, grandi' prêtresse d'Esliier, étoile de Vénus à Bal)ylone : par là il est dit qu'à la fleur de ma jeunesse, au milieu des délices de mes vices parfumés, je fus enlevé parla mort. »
En quelle langue ceci est-il écrit? — Le renseignement manque — Quel savant a donné cette version? — ,1e l'ignore; —mais, en ma qualité d'ignorant, je suis très-sceplique sur les versions qui copceriient Babylone, ÎN'inive, etc., et je me rappelle toujours les malentendus de mon ami M. de S... avec le général Duvivier. C'était en Afrique, il y a de cela plus de quinze ans, et il s'agissait d'une inscriplion carlliaginoise que le général traduisait ainsi :
« Ici repose Amilcar, père d'Annibnl, comme lui clier à la patrie et terrible à ses ennemis. «
M. de S..., lui, soutenait la version suivante :
« La prêtresse d'Isis a élevé ce monument au printemps, aux grâces et aux roses, qui charment et fécondent le monde. »
.Vu plus fort de la querelle, qui mit en émoi l'Académie des inscriptions et belles-lettres, un troisième savant proposa de lire-, ne varie tur :
« Cet autel est dédié au dieu des vents et des tempêtes pour apaiser SCS colères. »
On s'en tint à ces trois versions, et pas un autre savant n'en donna une quatrième.
Vous savez peut-être cette autre histoire d'un collaborateur de Cliampollion qui, ayant accidentellement brûlé un papyrus, en présenta au maître une copie relevée, disait-il, sur l'original. Tout simplement, pour se soustraire au courroux du savant, le copiste infidèle avait fait une débauche d'ibis, de scorpions et de pharaons, prodigués par une imagination fougueuse; ce qui n'empêcha pas Champollion de lire très-couramment ce document, qui se trouva être un cdil de Ramsès IIl, sur le comn>erce des blés.
Le roi des Sidoniens, qui ne compte pas moins de cinq mille ans de sarcophage, est ce qu'il y a de plus nouveau pour la fin de l'annér de grâce 1835. — f.cs théâtres vivent sur quelques drames el quoi-
CHRONIQUES PARISIENNES. 14o
qiies vaiiJevilles aussi vieux bientôt que le roi des Siiloiiieiis, et dont le style donnera ijieii du souci aux commenlateurs des siècles futurs. — Je suis toujours curieux de savoir comment les philologues de l'an six mille interpréteront la fameuse phrase du Moulin de tErmitaiie : « Horrible pensée que celle qui fait remonter au visage la blessure qui se répand du cœur. » Cela veut peut-être bien dire que le ilûiilin a vécu ce que vivent les roses et les mélodrames, l'espace d'un matin.
Fite nationale. — Rentrée de larmée. — La foire aux étrcnnes. — Disscrlalion sur l'origine des élrennes. — Version de la Pairie. — Moyens divers d'éluder les élrennes. — Deux exemples. — .Monologue de la mère de famille en présence des étrcnnes. — Liquidation d'un jour de Tan. — Tliéàlres. — Pièces de fin d'année. — Ouverture des Bouffes- Parisiens.
6 janvier 1836.
L'année a fini sous des arcs de triomphe, aux acclamations d'une population émue des grands spectacles de la guerre : — une armée tout entière rentrait dans ses foyers. — Les soldats et les drapeaux mutilés par la mitraille remuaient tous les cœurs; — le ciel lui-même s était adouci pour voir passer la jeune et vaillante armée qui venait reprendre sa place dans la grande famille. — S'il y avait des indifférents, on ne les a pas vus. — 11 y a toujours un moment oi"i on a iionte des calculs égoïstes des partis auxquels on est asservi. — La fêle a été générale, parce qu'elle était avant tout nationale, et. le soir, bien avant dans la nuit, Paris resplendissait encore d'illuminations.
I>ès le lendemain, Paris avait repris sa pliysionomio affairée au milieu des boulevards transformés en champ de foire. Il y a là, pour liuit jours encore, quelques milliers de petites baraques encombrées
des étrennes démocratiques. — On ne trouve que l;'i le pantin à deux sous, le bonbon au-dessous du cours, et ces mille produits de l'industrie parisienne, improvisés pour les besoins du jour. Les marciiands forts en gueule, comme dit Molière, ne se lassent pas d'annoncer leur pacotille, la tranquillilc des parents et le triomphe des enfants! Pendant ce temps, les magasins en vogue sont encombrés d'aclieteurs. On ne sait auquel entendre. « Combien ceci?— Combien cela? » Tout s'achète, tout s'emporte, et, le soir, la grande table du salon de famille succombe sous les boîles, les coffrets et autres inventions de saint Sylvestre, le créancier le plus implacable de tous les saints.
Tous les ans, à cette époque, les journaux érudits ne manquent pas l'occasion d'une dissertation sur l'origine des étrennes. — La Patrie, journal du soir, s'est distinguée, cette année, par quelques mots bien sentis, qui viennent évidemment du cœur, s'ils ne viennent pas de la maison Boissier. — L'usage des étrennes remonte aux Romains. Au moyen âge, les mœurs étaient trop dures, dit la Patrie, pour qu'on s'offrît des bonbons et des oranges ; mais, ajoute la Patrie, dans les mœurs de la société nouvelle, les passagers sur ce globe onl compris toute la valeur de cette démonstration de sympathie qui se renouvelle avec l'année.
La théorie de la Patrie aura évidemment le suffrage de tous les confiseurs bien pensants.
Malgré ces insinuations attendrissantes, il reste des réfractaires et des cyniques qui affichent le mépris des mœurs de la société nouvelle, — Je connais un artiste féroce sur cet article : dès le 31 décembre, il attend l'ennemi de pied ferme, la clef sur la porte. — On frappe : c'est le bedeau, — le paveur, — le facteur, — l'allumeur de réverbère, etc. — « Entrez ! » dit le rapin du fond de son atelier. — X celte invitation, la clef s'agite dans la serrure; mais tout aussitôt on entend un cri de douleur, quelquefois un gros juron qui retentissent tout le long de l'escalier. — Tout simplement l'ingénieux artiste a fait chauffer la clef à blanc, et le visiteur y laisse toujours un lambeau de sa chair.
Je pourrais signaler des procédés moins barbares. — J'ai connu un homme de lettres qui, pour le jour fatal, endossait une livrée de
domestique. — On sonnait. — C'était toujours le bedeau, le paveur, le facteur ou l'allumeur de réverbère.
« Que demandez-vous?
— C'est pour les élrennes. — Nous venons souhaiter la bonne année à votre bourgeois.
— Eb bien, mes amis, répliquait le domestique, mon maître est sorti, et, quand il sera rentré, ce sera exactement la même chose. — Des élrennes ! — On voit bien que vous ne connaissez pas mon maître! — C'est un gueux, un pané, un grippe-sou, une canaille, — un Lomme de lettres, pour tout dire. — Il ne sait seulement pas que les étrennes nous viennent des Romains. Ce malin, il m'a dit: « Baptiste, » il y a dans la société moderne des usages stupides; je veux m'y » conformer, en la faveur seulement, et te donner tes élrennes. — » Assieds-toi là, je vais te lire un vaudeville sur lequel l'administra- )) lion des Délassements-Comiques fonde les plus grandes espé- » rances. » Là-dessus, il m'a lu son vaudeville, qui est intitulé : Du Flan! Vous me croirez si vous voulez, j'aurais préféré cinquante francs en or... »
Naturellement, le dessin de cette physionomie n'encourage pas infiniment le bedeau, le facteur, le paveur à renouveler la visite.
Quoi qu'en dise la Patrie, il ne me paraît pas que la société nouvelle soit bien sincèrement convertie au régime des étrennes; — on s'exécute, — c'est vrai ; — mais d'assez mauvaise grâce.
J'assistais hier, dans l'intimité d'une famille, à la répartition des tributs que nous ont imposés les Romains, et ce n'est pas précisément avec l'accent d'un cœur épanoui que la femme disait à son mari :
« Voyons, Théodore, es-tu en mesure pour tout ton monde? — As-tu pensé aux Darancourl? En voilà un troupeau! on n'en finit pas avec ce monde-là ! — Boîte à ouvrage pour mademoiselle Zélie Darancourl, qui va recevoir cela de ses deux grandes pattes maigres, en souriant comme une chanteuse sifllée. — Un livre pour M. Isidore Darancourl; — qu'est-ce que lu lui donnes, à cet idiot-là? — El la grand'mère Darancourl, qui reçoit loul avec dédain, et ne manque jamais de vous raconter que, sous le Directoire, Barras lui a envoyé, pour ses étrennes, un service en vermeil. — El madame veuve Daran-
couri qui va dire en minaudant : « Oh! vous avez fait des folies! » ce qui veut dire : « Pauvres gens qui n'avez pas le sou, pourquoi vous raêlez-vous de donner des étrennes? » — Enfin, on a besoin de ces gens-là. — Maintenant, qu'est-ce que lu donnes à la vieille cousine Anaslasie? — En voilà une encore qui n'est pas facile à contenter! — mais je le fais pour mes enfants, à qui elle laissera peut-être quelque chose. — Il y a encore les Ponlariieu, qui nous ont reçus cet été à leur terre de Lagny : — une hospitalité un pou chère ! — Une terre! si ça ne fait pas pitié! — des marchands de modes enrichis! Onl-ils fait assez de manières avec leur rocher en écailles d"huîlres et leur oranger chargé d'oranges en laine jaune! — Tiens, voilà la chaîne de montre que je donne à ton neveu. — C'est autant de trouvé pour le mont-de-piété. — En voilà un qui ne m'intéresse guère! Quand il vient diner chez nous, on dirait qu'il descend de l'Olympe. S'il croit m'éblouir a\ec ses grandes cmmaissances ! — Je crois que c'est tout. — Les Grandisson iront se promener : s'ils ne sont pas contents, ils le diront. — Ah ! j'oubliais ! tu ne peux te dispenser de donner quelque chose à madame Darimont. — Tiens, repasse-lui cette boite de chocolat que j'ai reçue hier. — Je n'en mange pas, moi, de chocolat! — Ah çà ! Théodore, et moi, qu'Cil-ce que lu me donneras? — Ça m"'agace de voir tout l'argent de la maison fUer pour des étrangers. — Je veux un manchon — ou un manteau garni de fourrures. — Mais ne va pas me donner de la peau d'ours comme en 1830, etc. »
Pendant ce monologue, le chef de la communauté, assis d'un air maussade devant son secrétaire (les bourgeois, qui n'écrivent qu'une fois l'an, ne sont inspirés que devant un secrétaire), assemblait des cartes de visites, mettait des adresses, et, de temps en temps, se bouchait les oreilles pour ne pas entendre le lambourde monsieur son lils.
Rassurez-vous, honnêtes gens! — loul passe, — même le jour de l'an. — Dans huit jours, il n'en restera plus que des écorces d'orani;e, des boîtes vides, des tambours crevés, des pantins brisés, — et des vœux que le ciel accueillera, s'il croit à leur sincérité. — La Pairie y croit; — mais il est vrai qu'à l'aide de sa lanterne du soir, to Patrie a découvert des mœurs nouvelles parmi les passagers sur ce (iloOe.
Quelques pièces de lliéàlre se sont aventurées sur l'extrême froiilière qui sépare une année qui finit d'une année qui commence; mais, pour avoir, en pareilles solennités, le loisir du spectacle, il faudrait n'avoir ni patrie ni famille. J'ai assisté seulement à l'ouverture des Bouffes-Parisiens, dans la nouvelle salle du passage Clioiseul. — H avait bien raison, le ministre qui disait : « Concédez un tréteau, dans six mois vous aurez un théâtre. »
Voilà donc les Bouffes installés et naturalisés dans la grande famille dramatique. — On pourrait reprocher à la salle d"êlre trop coquette; mais il faut considérer que c'est le boudoir de la fleur des pois de la galanterie parisienne. Méry a tenu le nouveau-né sur les fonts de baptême, et, dans un prologue ingénieux, lui a prédit les plus heureuses destinées. La soirée s'est terminée par un splendide éclat de rire. — Du premier coup, M. Offenbach a rencontré le genre facile et amusant qui convient à son théâtre. — Ba-tu-clan est une fantaisie beaucoup plus sérieusement spirituelle que la plupart des vaudevilles de pacotille qui se débitent sur les scènes de genre.
L'année défunte. — Ce qu'il en reste. — Les grands souvenirs de Pari.s. — Défaveur desehienssur le marche. — A la mémoire de.s chiens célèbres. — Présence d'esprit d'un chien contemporain. — Les gcn.s sans famille. — Bilan des théâtres en 1855. — Les Ihéàlres en 1856.— Odéon : Us Peintres et les Bourgeois. — Le%origines de la pièce. — Porle-Saini- Martin : rOrestie, trilogie jçrecque. — Mesdames Laurent, Guyon, Lucie Mabire. — Gymnase : Je dine chez ma mère.
10 janvier.
Tout est bien consommé; — nous voguons sur la galère de l'an ■18.% ; — l'année ISo.) n'est plus qu'une ombre, un fantôme. — H
doO LA VIE A PARIS.
en reste deux souvenirs imposants : les Azlecs et le Sire de Fnmc- Boisy.
Paris est ainsi fait, que, de toutes les grandes choses qui s'y consomment, ce qui s'en dégage le plus nelteraent, c'est toujours une bouffonnerie, une curiosité, un phénomène ou une monstruosité.
Enfant, avant d'entendre parler de l'Empire et de Waterloo, j'entendais parler de la belle Limonadière et de la Ve'nus hoUentote.
— Des années, si calmes et si brillantes, à la surface, de la Restauration, il me reste le souvenir de Jocko, des Osages et de la girafe.
— Le règne de Louis-Philippe se recommande par une baleine et un obélisque.
En ce moment même oii la France est engagée dans une guerre terrible, nos journaux doivent parailre assez curieux à des lecteurs étrangers. — On y lit que Cronsladl sera indubitablement bombarbé au printemps, et un peu plus bas : « Le marché aux chiens a subi une grande défaveur par suite de l'impôt sur la race canine. — Tous les prix ont notablement baissé. »
Ainsi, Azor, qui, il y a quelques mois encore, était coté avec prime, est tombé au-dessous du pair. — Le caniche estotîerl, et le king's-charles, quoique un peu plus ferme, fait très-peu d'affaires.
Ce serait le moment de réunir, dans un volume élégant et portatif, l'histoire des chiens célèbres.— Nous avons d'abord le chien de Montargis ; puis le chien cité dans la Morale en action, et dont la mort nous a coûté tant de pleurs quand nous avions douze ans : Un voyageur chargé d'une forte sacoche d'argent avait mis pied à terre dans un buisson. — Quand il se fut remis en route, son chien se jeta avec fureur sur le poitrail du cheval, comme pour arrêter sa course.
— Le voyageur crut le chien earagé et lui brûla la cervelle. — Un peu après, le \oyageur s'aperçut qu'il avait oublié sa sacoche dans le buisson. Il rétrograda et trouva son chien expirant sur sa sacoche.
Quel Irait de probité, el comme j'en suis plus touché encore, aujourd'hui que je connais mieux les hommes! Un domestique, révolté de l'ingratitude de son maître, n'eût pas manqué d'enlever la sacoche pour aller faire soigner sa cervelle à la ville voisine : — le chien, fidèle jusqu'à la dernière heure, ne prend même pas une pièce de cent sous : — il expire sur le trésor de son maître.
Je connais un cliien de la petite bourgeoisie qui vient de sauver sa vie par un Irait d'intelligence. — L'impôt une fois voté, la mort de Zépliyr élait résolue. — Zéphyr comprit son affaire et disparut pendant liiiit jours. — Au bout de ce temps, Zéphyr reparut, rapportant à la maison un superbe gigot de la première catégorie. — Dans le langage muet de la race canine, cela voulait dire incontestablement : X Con maître à moi , paye l'impôt pour petit chien à toi. — Zéphyr travaillera; — Zéphyr nourrira loi: — peut-être fera-t-il fortune à loi ; — Zéphyr a l'œil sur une boutique de changeur; — prochainement, il rapportera à petit maître des bons du trésor. »
Le langage de Zéphyr a été compris : — on a acquitté ses contributions pour un an.
Il est convenu de dire que les premiers jours de janvier sont consacrés aux réunions de famille. — Il faut croire alors que Paris compte une grande multitude d'orphelins, de gens sans aveu et sans famille. — Tous ces enfants trouvés encombrent les théâtres.
Et à ce propos, — savez-vous bien qu'on a représenté dans cette bonne ville de Paris "293 pièces dans le courant de cette bienheureuse annéel85S? — Vous ne vous en doutiez guère, vous qui les avez vues, ces 293 pièces. — Vous qui ne les avez pas vues, n'espérez jamais les voir, — tout cela disparaît dans des oubliettes. — Mais rassurezvous ! tout cela reparaît aussi bientôt sous de nouveaux costumes, avec des noms et des litres différents, mais qui déguisent mal le drame et le vaudeville de l'année dernière.
Tenez : voici à l'Odéon les Peintres et les Bounieois, qui ont un air de parenté avec beaucoup de comédies en trois actes et en vers. — Peu importe! La dernière venue n'est pas la plus mauvaise.
Je suppose que l'auteur, M. Henry Monnier, un observateur fin et sagace, aura ramassé son sujet dans ce même café où, il y a quelques mois, j'entendais le dialogue suivantcnlrcdcuxbourgeoisqui jouaient au domino :
n Cinq partout.
— Je n'en ai pas..
— Comptons.
— Vingt-sept. — Ça ne peut pas se marquer. Partie gagnée !
— C'est singulier! lu as toujours tous les blancs. — Ma revanciie?
— Volontiers. — Et qu'as-lu fait de les deux filles?
— L'aînée... — Double six. J'aurai donc toujours cet animal-là ?... — L'aînée a fait un beau rêve : elle a épousé un des plus forts quincailliers de la rue Saint-Martin... — Le jeu est bouclié.
— Douze à douze. Tu perds la pose.
— A toi... Retourne donc les dés. — Garçon, de la chapelure.— Oui, mon cber, Agathe nage dans le luxe. Elle a un manchon de six cents francs, et, quand elle va au spectacle, elle loue ses places d'avance. — Mais va donc! Du deux et du quatre.
— Du deux et du quatre? Mais j'en manque.
— Eh bien, montre ta culotte.
— Vingt-deux points! Est-ce dur, ça ! avec cinq-trois ! arrêté au second dé. — Et la cadette?
— Ob ! la cadelle... — A moi la pose. — La cadette a fait un coup de tète : elle a épousé un peintre.
— En bâtlmenls ?
— Ah bien, oui! un peintre en histoire.
— Ob ! quel drôle de coup ! pas un as dans le jeu ! — Et est-elle heureuse?
— Tu penses bien que je ne la vois plus. Sa mère la voit quelquefois, et je ferme les yeux. — Ah ! ah ! il paraît que tu es blessé aux cinq ! — La malheureuse se croit heureuse. — Tiens, le sournois, il avait du cinq! Alors, du trois — trois partout, —domino! — J'ai tout fait pour la détourner de cette folie; -maintenant, ce n'est plus ma fille.
— Manche à manche ! — La belle î — Est-ce qu'il ne gagne pas d'argent, ton gendre?
— Ah bien, oui, de l'argent! dans ces états-là, il faut attendre vingt ans une réputation. Il est toujours à barbouiller l'esquisse d'un clievalier Bayard, qui meurt au pied d'un arbre! Comme ce sera intéressant!—Veux-tu jouer la belle à la pêclie?
— Je veux bien ; mais la pêche h trois dés et à jeu découvert.
— Naturellement! Il n'y a que les ganaches, qui jouent à jeu couvert! — Enfin... — Don! ça commence bien. Tu es à cheval. — Enfin, j'ai toutes sortes de salisfaclions du côté de mon aînée. — Ah! voilà un as!
— C'est égal, le coup est bon. — Soixante-douze! Je les marque.
— C'est un jeu slupide!
— Pourquoi ne mets-lu pas ton gendre, le peintre, dans les affjiires? Cela ne l'empêclierait pas de faire de la peinture dans ses moments perdus !
— Eh! que veux-tu qu'on mette dans les affaires un homme qujgii n'ose présenter nulle part à cause de sa barbe, et qui dit qu'il n'y a à la Bourse que des fripons ou des imbéciles. — J'aime bien mieux qu'il crève de faim, avec son Chevalier Bayard. — Ma fille aura toujours un morceau de pain chez moi. — Quant à lui, il finira aux galères, comme les trois quarts des peintres. — Je comprends Horace Vernet, parce qu'il gagne de l'argent et qu'il a de belles relations; mais tout le reste me fait pitié. »
Donc, muni de ce dialogue, Henry Monnier rencontra en voyage un commis voyageur, qui va peut-être immortaliser le calicot. — Ce jeune homme faisait des vers faciles, souples, parfois élégants. — Bref, Monnier lui dit : « Voilà une pièce, écrivez-la ! »
De cette association sont nés les Peintres et les Bourgeois. — Le sujet est tout entier dans l'entretien des deux joueurs de domino. — Seulement, comme la comédie a des grâces d'état, il se trouve que le peintre a du génie et sauve le quincaillier d'une banqueroute.
Cette comédie est très-agréable à voir et à entendre. — On sort de là sans palpitations de cœur, et le sommeil n'est troublé par aucune apparition satanique.
Il n'en est pas de même quand on sort de VOreslie, la trilogie grecque que M. Alexandre Dumas adonnée à la l'orte-Saint-Martin. — C'est cet été, dans les grandes soirées de la Rislori, que l'idée est venue à l'auteur de la Tour de Nesle, que nous retournions aux Grecs. — Avant tout, il faut louer la tentative. — Nous aurons toujours assez de mélodrames. — Une fois par hasard, le peuple le plus spirituel de l'univers peut bien prêter son attention à un travail d'artiste.
Hélas! c'est l'attention qui manquera le plus à celte évocation de l'art antique. — A la première représentation, un public lettré cl choisi, qui savait à peu près de quoi il s'agissait, s'est très-sincèrenirnl ému au premier acte; -il a encore salué de très-beaux vers