‹ La vie à ParisChapitre 13 sur 40 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

La paix. — La guerre. — Enquête. — Ce qu"on en dit à Saint-Pétersbourg.

— Correspondances téméraires. — Programme d'une existence calme en Russie. — La guerre s"en va. — Scènes de la vie militaire en 1855.

— C'est la Dame aux eamellias qui fera la paix. — Mœurs chevaleresques. — L"armée à POpéra. — Vaudeville : Lucie Didier. — Les combinaisons neuves et les combinaisons épuisées. — Odéon : Débuts de mademoi^^elle Garcia. — Valérie.

M janvier.

Les menues frivolités de la vie parisienne sont débordées par des préoccupations plus graves : la question à l'ordre du jour dans tous les entreliens, c'est la pai.\ ou la guerre. — Chacun a ses renseignements : on prend ses informations à Paris, à Londres, à Vienne et à Berlin. — Mais, chose assez remarquable, Saint-Pétersbourg, assez intéressé dans ce débat, ne fournit rien à fenquêle.

Les lettres qui arrivent de la capitale de la Russie sont ouvertes avec émotion. On y lit que le Théâtre-Français a représenté VHistoire (Vun sou et lu Joie de la maison. — Quelques correspondants , téméraires ne craignent pas de dire que le froid est vif à Saint-Pétersbourg. — SI vous croyez que je plaisante en qualifiant de témérités ces révélations thermomélriques, voici une histoire rétrospective:

Vers 1840, îin comique, engagé pour le Théâtre-Français, arrive à vSainl-Pétcrsbourg : « Diable, dit l'artiste en débarquant, il ne fait pas chaud ici. » — Un moujick avait pris la malle du comique et l'avait transporloe à un hôtel. — Moins dune heure après, l'artiste était mandé chez le cumte ncnkendorff, ministre do la police.

« Mon ami, dit le ministre, vous venez vous fixer poMr dix ans à Sainl-Pélcrsbourg; — avant de preiiilr<; un lel engagement, il faut

loU LA VIE A PARIS.

bien réflécliir. — Par exemple, si le climalne eonvenail pas à voire sanlé, mieux vaudrait retourner en France.

— Mais, répliqua l'artiste, d'où peut venir à Votre Excellence celle sollicitude pour ma santé?

— De ce que vous avez fait une remarque désobligeante pour le climat de la Russie.

— Ali! oui, Excellence, je me rappelle... Mais j'avoue que je ne croyais pas avoir fait d'opposition en constatant que j'étais gelé.

— Monsieur, reprit le ministre d'un ton moitié sévère et moitié bienveillant, en Russie on doit toujours se borner à des réflexions intimes. — La chose n'a pas de gravité, mais j'ai voulu saisir la première occasion qui, s'est présentée de vous indiquer une ligne de conduite et un programme de silence qui, fidèlement observés, vous assureront ici une existence exempte de trouble. »

L'artiste est, depuis plusieurs années déjà, de retour en France. — En nous racontant celte histoire, il ajoutait :

<( La leçon du minisire m'a si bien profité, que, pendant dix ans, je ne crois pas avoir dit, à Saint-Pétersbourg, un mol étranger à mes rôles. — Tous les soirs, je jouais aux dominos dans un café; — le double quatre manquait dans le jeu : je n'ai jamais osé le réclamer :

Il faut savoir que toute insinuation sur les conditions ultrà-septenlrionales de la Russie était toujours pour l'empereur Nicolas une blessure à l'amour-propre national et une cause d'incessante irritation. — Quand ses grands seigneurs demandaient un exeat pour aller en France ou en llalie, il fallait bien, sous peine d'échouer, se garder de l'ancienne formule : « Les médecins me commandant un climat plus doux. — J'y reste bien, moi! » répondait sèchement l'empereur.

Puisque j'en suis sur celle question de la paix et de la guerre, il faul bien que je constate, à Ihonneur de notre siècle, que, si les temps héroïques ne sont pas clos, les mœurs inhérentes à l'élnt de guerre semlilent s'effacer. On se bat et on se bat bien. — On s'enlretue, mais on ne pent parvenir à se haïr. — La bataille terminée, on panse des deux côtés les blessures qu'on a faites. — Les officiers des deux armée.^ belligérantes fument ensemble le cigare et on juge stoïquement les coups et les carambolages de la journée.

« Messieurs les Russes, disent les nôtres avec la politesse de Fontenoy, vous avez réellement beaucoup de moral et de tempérament pour résister au feu infernal que nous vous envoyons.

— Du moral et du tempérament! répliquent les Russes; après vous, s'il en reste ! — Depuis six mois que vous barbotez dans les fossés des tranchées, avançant toujours, repoussant nos attaques ! c'est une partie supérieurement soutenue. — Quels jolis pantalons vous avez! Et vos zouaves ! de vrais amours! — A propos, que jouait-on , hier, au théâtre des Zouaves, quand une bombe est tombée aux pieds de la jeiuie première?

— La Sœur de Jocrisse.

— Ah ! oui, la Sœur de Jocrisse. — J'ai vu cela à Paris en 45. — C'était un nommé Alcide Tousez qui faisait Jocrisse. Ah! l'animal! m'a-t-il fait rire! — Et mademoiselle Pélissier, était-elle genlille dans son rôle! — Avcz-vous beaucoup do blessés?

— Quinze cents!

— Que ça? — Nous en avons plus de quatre mille! — C'est votre batterie masquée qui nous a pris en écharpe. >'olre général était dans l'admiration; il s'écriait : « Ces diables de Français! il n'y a » qu'eux pour avoir de pareilles inventions. Qui eût jamais imaginé » de poster une batterie sur ce rocher à pic. » — Dites-moi, à propos, vos zouaves ont été longtemps chats ou singes avant d'être soldats?

— Non ! mais ils ont un chic particulier pour les escalades et la maraude. — Grâce à eux, nous mangeons tous les jours de la volaille

■ fraîche.

— De la volaille! mais il y a bien longtemps qu'il n'y en a plus en Crimée !

— Apparemment ils la font venir de chez Chevet. — Mais vous paraissez souffrant, colonel?

— Oui, à la fin de l'action, un officier français m'a un peu défoncé la poitrine.

— Mais c'est moi, colonel! — Comment! c'était vous? — Asseyez-vous donc, — prenez donc quelque chose, — un petit verre de rhum. — Je disais aussi : •< Voilà une physionomie qui ne m'est pas inconnue! »

— En efl'el, commandant, nous nous sommes vus, il y a dix ans, il Paris; nous avons diiié deux fois ensemble chez madame Doche.

— Ali! oui, je me rappelle... à Aulcuil; le soir, il est venu des artistes, et on a fait de la musique. Avons-nous dit des bêtises ! Mais, à propos de dîner chez madame Doche, vous devez crever de faim dans Sùbastopol?

— Mais, non; nous avons encore du pain moisi pour six mois; nous en mangeons tous les jours : le dimanche seulement et les jours de fête, nous n'en mangeons |)as. Allons... au revoir, commandant.

— Au revoir, colonel. — A la paix, rendez-vous à Paris, chez Véry. Je vous ferai boire d'un certain madère qui réparera les avaries que j'ai causées à votre poitrine. »

Franchement, quand des ennemis en sont là, si loin de la Bérésina de 1812 et des cosaques de 1815, on peut leur dire : « Embrassez madame Doche, et que ça finisse ! »

J'espère que la Dame aux camellias, qui est rentrée cette semaine au Vaudeville, avec plus de succès et plus de diamants que jamais, ne m'en voudra pas d'avoir fondé sur elle l'espoir d'une paix prochaine. Avoir réconcilié deux puissances, en collaboration avec le baron Seebach, M. Nesselrode, M. Buol et M. Manteuffel, ce serait un assez beau souvenir pour la jeunesse d'une jolie femme.

Pour achever ce tableau des mœurs de la guerre en 1853, il faudrait dire encore quelle grâce chevaleresque et quelle loyauté on déploie de part et d'autre dans le traitement des prisonniers.

Un de nos amis, officier du génie, est en captivité à Odessa. Il écrit à sa famille :

« Tous les soirs, je vais au cercle militaire ou au bal ; les meilleurs . cigares et les plus jolies femmes sont pour nous. — Tout le jour, nous circulons dans la ville, et, à minuit seulement, à moins que le bal ne se prolonge, je vais gémir sur la paille humide de mon cachot, (lui est une très-jolie chambre, garnie, avec une pieuse délicatesse, de vues de Paris et do châteaux de France. — Nous avons eu ces jours -ci une alerte : des soldats français prisonniers et détenus dans un poste ont rossé les cosaques qui les gardaient et pris la clef des champs. Le gouverneur, informé de l'événement, a fait comprendre aux cosaques qu'ils seraient ridicules en ébruitant l'affaire, qui en

esl restée là. Les cosaques en ont été quittes pour trois jours d'arrêts. »

Pendant ce temps, nos soldats, de retour dans leurs foyers, \oni mililairenient tous les soirs au spectacle, — des prisonniers ne seraient pas mieux traités ; — vendredi, l'Opéra donnait une représentation solennelle à l'intention de l'armée. — L'Opéra est peut-être une récréation un peu sévère pour des hommes habitués au mouvement de !a guerre; mais la musique adoucit les mœurs, et nous trouvons là encore des conclusions pacifiques.

Le Vaudeville a donné samedi une pièce en trois actes d'un tempérament un peu sombre; certes, nous ne sommes pas de ceux qui voudraient ramener la scène dirigée par M. Boyer, à la gaieté problématique ùe\3i Faridondaine;\e petit tambourin du père Scwrin ne peut plus conduire les théâtres qu'au tribunal de commerce. Il faut savoir reconnaître les inclinations de sa génération et les modifications de l'esprit public. Les tableaux grivois, les pastorales fanées et \egai,gai,gai,larira rforicffl??;?, pousseraient aujourd'hui au spleen ceux qui s'en amusaient il y a quarante ans. Il faut aujourd'hui d'autres combinaisons, de la bouffonnerie, ou de la comédie, ou du drame. Il n'y a place entre ces conditions actuelles du théâtre que pour la faillite. Mais chaque scène doit s'appliquer à conserver le ton et la nuance indiqués par l'art des transitions. Je crois donc que le Vaudeville aurait tort d'abandonner l'éventail pour le poignard et le poison. La pièce qui provoque ces réflexions, Lucie Didier, est bien faite; elle a réussi devant le public de la première représentation; .mais ce public fera-l-il des enfants? Voilà la question très-intéressante pour la caisse, sinon pour l'art.

Lucie Didier est la femme d'un négociant qui passe sa vie à défaire et à refaire sa fortune. — Tout irait bien néanmoins, dans ce ménage, si un homme taillé sur le type des séducteurs qui ont causé tant de mésaventures à mademoiselle Isabelle Constant, ne s'avisait d'être éperdument épris de Lucie. — Celle-ci n'a pour lui qu'horreur et mépris; — mais le séducteur a entre les maîns une pièce qui peut envoyer Didier aux galères. Lucie rachète Vhonneiir de son mari, — elle en meurt. — Le mari devient fou et le séducteur sera tué par un ami de la maison. [El gai, gai, gni, la riradondainc!)

Voilà la chose. — Si la pièce m'a paru peu neuve et peu originale, c'est probablement parce que je suis vieux, et que, depuis plus de vingt ans, je vois des pièces de lliéàtre. — Cela me fait l'effet d'un jeu de dames dont je connais toutes les combinaisons. — Dès que le premier pion est déplacé, je vois la marche du jeu, je devine comment la partie s'engage, comment on ira à dame, et dès lors je n'ai plus d'émotion. — Quelquefois l'auteur cherche un coup imprévu; — je deviens attentif; — mais je reconnais bientôt que l'auteur triche et n'est plus dans la règle du jeu. — La règle, au théâtre, c'est de ne présenter que des caractères vrais et des situations possibles, et je ne puis accepter le coup imaginé par les auteurs de Lucie Didier. — Etant donné un mari qui a découvert que sa femme a un amant, il s'agit de caser ce mari dans une combinaison originale. — Le faire battre en duel? — Usé. — Une séparation? — Connu. — Le mari s'avisera donc de réunir les deux amants au foyer conjugal, où il restera lui - même pour jouir de leurs remords. — La situation est assurément inédile, mais je la crois quelque peu impossible.

Une jeune artiste, mademoiselle Garcia, a débuté à l'Odéon dans Valérie. — Il y avait ce soir-là, à l'orchestre, une foule de poètes, d'auteurs et de journalistes attirés par des motifs que je sais et que vous ne devez pas savoir. — La débutante est une écolière déjà pleine de bonnes intentions ; — elle est si jolie, que ce serait un malheur si le talent ne lui arrivait pas. — Le talent est, je crois, ce qui lui manque pour entrer au Thésilre-Français, car les dieux sont pour elle.

Cette vieille comédie, Valérie, m'a jeté dans des réflexions infinies sur cet art qu'on appelle l'art dramatique, et j'ai constaté une fois de plus combien c'est, avant tout, un art de combinaisons, auquel le style el la langue proprement dits peuvent demeurer absolument étrangers. — J'y ai relevé cette phrase, qui se débile, depuis 4823, sur la scène française :

Valkrte, à son amant.

« Épousez une autre femme : feu aurai la force et le courage. »

Ce qui veut dire, probablement, j'aurai le courage de le supporter.

Et ceci encore, que dit l'amant, au moment d'opérer Valérie de sa cataracte :

« Quel bonlieur de lui faire partager les douceurs de ce jour dont je ne jouis que par elle. »

Je ne considère pas moins M. Scribe comme un homme remarquablement doué, ingénieux et inépuisable dans ses inventions. — Je me demande seulement s'il travaille bien sérieusement au dictionnaire de TAcadémie.

La paix. — Le chroniqueur prophète. — La Bourse. — Les gagnants. — Le premier million. — Les voleurs. — La police. — Le luxe à bon roarclié. — Les femmes compromises. — Les fuusi^es démarches. — Odéon : la Revanche de Latizun. — Le bonheur J"ètre sinié. — Ambigu : la Servante. — Mademoiselle Lajrier.

24 janvier.

Vous me voyez bien glorieux et bien fier : dans ma dernière chronique, j'ai prophétisé la paix deux jours avant la dépêche de Vienne.

— Je suis la Cassandre des temps modernes. — Je n"ai pas la prétention d'avoir été, dans ce rôle, aussi beau que madame Laurent.

— Mais j'ai fait ce que j'ai pu. — Je réclame l'indulgence du public. Donc, l'Agamemnon de Saint-Pétersbourg nous envoie la branche d'olivier. — Aussi bien, les Euménides secouaient déjà leurs torches et menaçaient les côtes de la Finlande. — Tout est pour le mieux si tout aboutit bien, et si la réflexion ne gâte pas l'inspiration.

En attendant, la Bourse a tué le veau gras sur l'autel de la Paix. On y a acheté pendant deux jours les choses les plus impossibles ci les papiers les plus invraisemblables. — En toute chose, Il ne II. 1*

s'agit que de s'entendre, et, du nionnent qu'il est convenu que tel carré de papier vaut aujourd'hui 1,000 francs de plus qu'hier, il n'y a plus qu'à trouver acheteur pour son carré de papier, quand on en est pourvu, car il est bien reconnu que personne n'achète pour garder. — Le Jocrisse de ce jeu est celui qui se trouve nanti de ces valeurs chimériques au moment où il prend fantaisie aux bourgeois de crier : « Vive la réforme!,» Heureusement, celle manie leur a un peu passé.

Il paraît qu'en somme la semaine a été bonne pour tout le monde. — Je n'ai rencontré que des gagnants, depuis 3,000 jusqu'à cent cinquante mille francs. Je ne parle que des carolteurs à deux sous d'écart. Il est probable que, dans les hautes sphères du report et de la prime, on aura fait une curée de millions.

Les philosophes, qui ont tout observé, recommandent instamment aux hommes de s'appliquer à se procurer le premier million. C'est le plus difficile à attraper, et il paraît qu'une fois nanti de ce précieux talisman, les autres millions arrivent comme par enchantement. — On ne saurait trop blâmer la négligence de la plupart des mortels, qui végètent dans des industries ou des spéculations stériles, au lieu de se procurer le premier million. C'est ce coupable abandon des préceptes d'une saine philosophie qui entrelienl le paupérisme.

Le monde de la finance a été assez ému, depuis quinze jours, d'une soustraction de 172,000 fr., commise à la Banque par un employé de cet établissement. — On ma raconté à ce sujet un détail assez pitisani, et qui fait honneur à l'imagination de la police. — L'employé en suspicion avait été soumis à une surveillance; le suspect s'aperçut parfaitement que ses démarches étaient épiées, et il en plaisanta avec grâce devant ses camarades. — Là-dessus, le gouverneur de la Banque fil des reproches au chef de la police de sûreté.

« Comment ! je vous livre un employé à surveiller, et vous le faites suivre par un agent en bottes fortes, qui met le suspect en défiance!

— Rassurez-vous, expliqua le chef de la police, l'agent qu'on voit et qu'on entend est ce que nous appelons un dérivatif, un paravent qui cache un autre agent qu'on ne voit jamais. — Pendant qu'on se met en garde contre le premier, le second prend des noies. »

Tout ceci prouve combien le crime a peu de chances d'échapper à

ce système d'investigation qui s'attache à l'existence de celui qui a faibli. — L'homme qui s'est mis dans celle position ne peut janiai;^ faire que de fausses démarches. — Des inductions savantes parviendront, quoi qu'il fasse, à dépister son système. Ceci me rappelle que. il y a quelques années, un commis de banque avait dérobé une somme assez considérable à son patron. On le met en surveillance, et l'agent, tout attendri, vint annoncer qu'il avait vu son client entrer dans un restaurant à vingt-deux sous. — Le chef de la police vil précisément dans ce repas spartiale la révélation d'une conscience inquiète. — Avant le crime, le suspect dînait, comme tout le monde, pour cent sous. — Sa sobriété, trop profondément calculée, le perdit, et le chef de la police pensa avec raison qu'un scélérat peut seul dîner à vingtdeux sous. On pouvait encore conclure que, travaillé parles remords, cet homme voulait s'empoisonner à petites doses. — Sur ces indices, on l'arrêta et on le trouva nanti des valeurs soustraites.

Un travers beaucoup plus commun chez les hommes qui ont mis la main dans la caisse d'autrui, c'est de se trahir par un luxe intempérant et insolite; mais, ici, il faut bien dire que le luxe prend généralement aux yeux des juges instructeurs des proportions Irès-exagérées. Il a été question, ces jours-ci, dans les journaux judiciaires, d"un clerc de notaire qui avait soustrait à son patron une somme de 2,S2o francs (retenez bien le chiffre). — On constata dès lorsque le clerc se livrait à des dépenses effrénées. — Il prenait des voilures, — avait plusieurs maîtresses, — fréquentait les Ihéàlres et se pavanait dans un mobilier somptueux. Le clerc fut arrêté et on trouva sur lui 1,900 francs en billets de banque. — Le reste avait été dissipé en débauches. Mais ce reste représentait 625 francs : or, je me demande, au prix où est la débauche, ce qu'on peut s'en procurer pour 623 francs? — Il faut supposer que le coupable, entré en débauche à midi, aura été arrêté à midi dix minutes, et encore esl-ce beaucoup d'avoir, pendant dix minutes, et pour 625 francs, t'«ïre^e«/t fasUieiisemenl des maîtresses, loué des loges, monté sa maison sur le ton d'une orgie permanente, roulé carrosse et acheté des mobiliers chez Mombro. — Si ce garçon-là a fait tout cela seulement pendant un mois, pour 623 francs, il faut, après l'avoir mis au bagne, lui donner une récompense, comme inventeur de la débauche à bon

marché ! — Or, vous savez que le bon marché est une des ambitions de l'époque.

On trouve toujours, mêlée à ces sortes d'affaires, une classe de femmes que je ne puis m'empécLer de plaindre. — Pour qui connaît la vie parisienne, on sait comment se forment certaines liaisons. — On est au bal de l'Opéra : un chicard invite à souper une débardeuse. Le souper fini, il se trouve que le chicard ne peut rentrer chez lui. La débardeuse, qui n'a pas de préjugés, offre l'hospitalilé au chicard.

Trois jours après, la débardeuse est mandée chez un commissaire.

« N'êtes vous pas actrice au boulevard? dit sévèrement le magistrat.

— Oui, monsieur : j'ai figuré quinze fois à la Gaieté dans les Sept Châteaux du Diable. — M. Cabot m'a renvoyée parce que j'avais mangé de la galette dans lapothéose, où je jouais une des filles du ciel, la cinquième à droite. — Mais je vous jure, monsieur, que je n'étais pas coupable ; c'est la grande Céhne qui avait parié que je ne mangerais pas pour six sous de galette avant d'arriver au ciel.

— Ces détails sont oiseux. — Vous n'êtes pas poursuivie pour avoir mangé de la galette; — il s'agit d'autre chose. — Dans ces derniers temps, vous viviez avec un certain Gustave Reinfeld, se disant officier de marine, et qui n'est qu'un escroc émérile. — L'instruction établit qu'il a dépensé avec vous des sommes immenses.

— Gustave Reinfeld?... dit la figurante en cherchant à s'orienter dans les Gustaves. — Connais pas.

— Allons, ne niez pas. — lia avoué avoir passé chez vous la nuit du samedi au dimanche.

— Ah ! s'il s'agit de ce Gustave-là, je puis prouver que je ne le connaissais pas le samedi, avant le bal de l'Opéra, et que je ne l'ai plus revu depuis le lundi matin. Je dois ajouter qu'il est parti en emportant mon parapluie. Je n'en sais pas davantage sur sa fortune. »

Cette déclaration est très-souvent conformée la vérité; — mais, comme le chicard persiste à dire, en pleurant, qu'il a été perdu par les femmes de théâtre, l'atteinte portée à la considération de la figurante subsiste dans son monde.

A la première rencontre, les bonnes amies ne manquent pas de se dire : « Tu sais bien, Clary, qui faisait tant sa tête, elle a été pincée

avec un fliou. — Ce nesl plus étonnant si elle faisait cent sous d'entrée au lansquenet î — A qui se fier! »

A personne, mesdames, pas même à vous. — La plus innocente, dans votre panier aux pêclies à deux sous, peut et doit rencontrer son Gustave. — Il en sera ainsi jusqu'au jour où, avant d'admettre un homme à l'honneur de vous donner des cachemires, vous ferez l'enquête sévère de la mère de famille sur ses antécédents, sa fortune, sa profession et sa moralité. Ce serait, à la vérité, le chemin le plus long, et les amours parisiennes préfèrent le chemin de traverse, qui aboutit quelquefois à Mazas ou à Saint-Lazare.

Vous vous rappelez bien M. de Lauzun et ses aventures avec la grande Mademoiselle. — Vaincu dans cette lutte par l'orgueil du grand roi, le noble et brillant seigneur attendait une revanche. M. Paul de Musset vient de la lui donner sur la scène de l'Odéon. — Louis XIV est mort, et, de 1713 à 1721, dans ces heureuses années de folies galantes qui préparaient les dépravations du règne suivant, madame la duchesse de Berri, fille du régent, s'éprend d'une belle passion pour un jeune et timide chevalier qui n'a que la cape et l'épée. — Mais le jeune homme a un oncle inestimable, M. le duc de Lauzun, qui sait comment il faut conduire ces sortes d'affaires. — Tromper la vigiLince du régent, échapper à ses alguazils qui conduisent l'amoureux à la Bastille, lier la duchesse par un mariage secret, apaiser au dénoûment la colère de Philii)pe d'Orléans, qui, du reste, se montre bon prince, ce sont là des jeux d'enfant pour un homme de l'expérience de M. de Lauzun. — Aussi en vient-il à ses fins.

Cette aventure, un peu froidement exposée, est déduite avec un certain art et animée par des épisodes assez galamment imaginé?.— Le dénoûment est peut-être un peu brusque et ne met guère à l'épreuve le génie de Lauzun : mais, comme, un peu plus tôt, un peu plus tard, il fallait bien en venir là et consacrer ce mariage morganatique, il serait puéril de tourmenter l'auteur parce qu'il s'est un peu pressé de tirer la dernière fusée de son feu d'artifice.— D'ailleurs, nous en parlons bien à notre aise; — les scènes qui manquent dans une pièce ne sont jamais silTlées, et il n'est pas démontré que celles que nous voudrions y mettre seraient applaudies.

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