II. Il
La pièce a reçu un accueil assez cordial. De temps en temps, un mouvement hostile se manifestait dans le parterre.— C'était, disaiton, la queue de l'orage que la Florentine avait amassé sur la direction del'Odéon. — On sait, du reste, qu'en ce moment les étudiants sifflent un peu partout. — Quoi qu'il en soit, si j'étais directeur ou auteur, j'aimerais infiniment mieux ce public turbulent et passionné que les automates endormis qui représentent dans les autres théâtres le peuple le plus spirituel de la terre. — Aujourd'hui, n'est pas sifflé qui veut. — Par exemple, il est infiniment plus facile d'être applaudi ; toute première représentation est un triomphe ; la seconde est une faillite ; on a de bons amis qui crèvent leurs gants en l'honneur de votre prose; — mais ces gens-là ressemblent à ces mauvais plaisants qui déposent des petits cailloux dans le tronc des aveugles ; — l'aveugle salue et remercie ; — mais, quand il fait sa caisse, il est volé. — Avis aux aveugles.
L'Ambigu a donné un drame en sept' actes, la Servante. On y trouve un peu de tout, de la Mathilde, d'Eugène Sue, des réminiscences de la Dame de Saint-Tropez et de la Morte, d'Ancelot. — Mais la couleur rustique de la pièce lui donne une physionomie qui lui est propre. — L'intérêt y est, d'ailleurs, sérieux et soutenu, et je crois bien que ce sera un succès.
Il s'agit d'un paysan avide et pervers qui, pour sauver ses prés, ses fermes et le reste de l'expropriation, épouse une fille des champs en vue de sa dot. — Le drôle a, au domicile conjugal, une servante qui a sur lui des droits superbes. — Tous deux sont unis de longue date par le crime et l'amour {utile diilci). — La jeune femme ne larde pas à voir quelle position lui est destinée. — Elle veut rentrer daffb sa famille. « Vous resterez, dit le mari; je le veux et la loi le commande. »
Cependant, un jour, que l'aimable berger a tenu une bêche suspendue sur la tête de sa femme, celle-ci s'enfuit et va demander asile à un Rochegune en souliers lacés, maître d'école de son état, et naturellement très-amoureux de la jeune femme.
Le jeune homme, qui parle comme rÉvangilc, cite à la femme les textes sacrés qui lui font un devoir de rentrer sous le toit conjugal.
Survient le mari, qui décoche à Rochegune une balle dans le bras.
« Vous avez commis un crime, dit celui-ci ; mais je garderai le silence à une condition : c'est que la servante sortira de votre maison et que voire femme y sera rétablie dans tous ses droits. »
Le pacte est accepté, mais avec cette arrière-pensée que le mari administre à sa femme de petits poisons de campagne. (On est si méchant au village!)
La femme meurt, — ou du moins elle est enterrée. — Le maître d'école brise le cercueil, retrouve sa bien-aimée, assez bien portante, el la ramène chez son mari, dans une toilette assez correcte pour une jeune femme qui a louché aux frontières de l'autre monde. — Le mari se brûle la cervelle, et je vous laisse à penser si les amoureux, pour s'épouser, laisseront écouler le délai prescrit par les convenances.
Ce drame est développé, écrit et joué avec une sobriété et une énergie sombre, qui ont produit infiniment plus d'effet que les cris, les violences et les déclamations en usage dans cet endroit.— Si l'on pouvait ramener la muse du boulevard à ce diapason, ce serait déjà beaucoup de gagné.
Les acteurs, en général, ont été très-sufDsants; mais il y a là surtout celle demoiselle Lagier, que je vous ai déjà signalée, et qui, avec sa manière fauve et ses tempêtes contenues, grondant comme un tonnerre lointain, est en train de culbuter à son profit toutes les grandes réputations du boulevard.
Je ne sais pas d'où lui vient celle révélation ; mais ce que je sais, c'est qu'elle m'a laissé une impression assez prolonde.
Le carnaval de 1856- — Les bals de l'Opéra. — Restauration des fines causeries. — Modèle en ce genre de littérature carnavalesque. — Le malin et la bergère. — Les deux provinciaux et le Pierrot. — Grande cérémonie capillaire. — Le vicomte d"ArIincourl.
31 janvier.
Nous sommes en carnaval; — bien mieux, le carnaval expire, el on ne s'en douterait guère, tant il fait peu de bruit dans la ville. — Les seuls bals de l'Opéra attestent celte époque de folies. — Quant aux bals particuliers, ils boudent et s'abstiennent. — Apparemment, le carnaval était trop court, celle année, et on n'a pas voulu, pour si peu, faire la dépense du domino classique.
Quant aux bals de l'Opéra, je ne vois rien de nouveau à signaler. — Les costumes, les danses, les danseurs et les danseuses me semblent si exactement les mêmes, qu'on dirait que tout ce monde, endormi pendant dix ans par la baguette d'un enchanteur, s'est réveillé hier au bruit de l'orchestre.
Il n"a plus été question de la restauration des bals parés tentée l'année dernière. Le chicard et le paillasse ont repris, sans contestation, possession de leur empire. — Les vociférations régnent toujours là où on avait voulu ramener les fines causeries du foyer.
Celle année, en fait de fines causeries, voici ce que j'ai recueilli :
Un vialin à une bergère :
« Je viens de la maison. — T'as donc pris tout l'argent et ma montre ?
— Eh bien, faut-il pas que je me fasse religieuse? Tu me laisses seule comme un clou; — je peux bien m'amuser aussi, moi... na!
— Nastasie, c'est malpropre, ce que tu fais là! Rends- moi ma montre...
— Elle reviendra à Pâques ou à la Trinité, comme M. de Mal-
iTOUt.
— C'est bon ! si lu ne me la rends pas, lu verras quelle trempée !
— T'as pas besoin de montre pour aller avec des pierreuses... Avec ça que tu m'épouses souvent, comme tu me l'avais juré! »
Ici, les interlocuteurs sont séparés par un tourbillon de masques;
— chacun s'en va de son côté, sans que le dialogue ail paru laisser sur les intéressés une vive impression ; — le malin, descendu dans la salle, ^e fend comme un compas en entourant la taille d'une pierrielle. — La bergère provoque les hommes à la galanterie par celle interpellation : s II n'y a donc que des guillotinés dans ce bal-là? — Alors je vas souper avec le bourreau. »
Vers trois heures du maliB, dBux hommes en habit noir s'abordèrent : ^ « Bonjour, monsieur Grignon.
— Bonjour, monsieur Dupuis. — Vous avez donc planté là voire étude pour venir faire carnaval à Paris?
— El vous votre fabrique dans le même dessein?
— Ma foi, oui. — J'ai dit que je venais aux achats. — Voyezvous, je raffole du carnaval. — Vous comprenez, quand on n'a jamais eu de jeunesse et qu'on a été marié, avant vingt-cinq ans, avec une femme rousse...
— Quelle peut être l'origine du carnaval?
— Je ne sais pas trop. — Je crois que ça vient des Romains.
— J'ai lu dans le temps à ce sujet une dissertation Irès-curieuse dans le Voleur. »
ici, un pierrot s'arrêle devant la banquette où sont assis les deux àoiis, et, s'adressant au négociant :
« Va donc, eh. .. mufOe ! — T'es gai comme un jour sans pain. — Faut-il un domestique pour secouer tes grelots?... — Pourquoi que lu t'es déguisé en Folie? — On va te reconnaître, petit extravagant.
— Mais t'as donc assassiné ton beau-père, que l'es gai comme ça?— Moi, je pleure des larmes de sang : je viens de la Maison d'or . il n'y a plus d'huitres. — Ne restez pas au foyer, les écaillères vont vou» ramasser.
— Monsieur! dit le négociant avec dignité.
•no LA VIE A PARIS.
— De quoi, monsieur! reprend le pierrot. Tu ne peux pas dire citoyen? Le citoyen pierrot, enlends-lu? qui monte sa garde et paye dix francs de contributions, comme un chien. — A propos, comment t'appelies-tUj mou ange?
— Monsieur, dit l'avoué de province, nous ne sommes pas de votre société; passez votre chemin. — Nous sommes venus ici prendre un plaisir décent, et nous sommes peu faits à vos manières.
— El nous ne les supporterons pas, ajoute le négociant en devenant très-rouge.
— Ah! vous voulez parler raison? dit le pierrot en se glissant comme un serpent entre les deux provinciaux, qu'il enveloppa de ses deux grands bras après les avoir pieusement baisés au front. — La raison, voyez- vous, c'est ma partfe. — Tel que vous me voyez, je suis professeur de philosophie à l'université d'Oxford. — Parlons de l'immortalité de l'àme. — Toi, mon gros, pourquoi as-tu l'air si bêle? C'est donc une âme d'occas' que l'as dans l'estomac?»
Les deux provinciaux firent un mouvement pour se dégager.
« Bougeons pas! dit le pierrot en continuant à les élreindre d'un bras nerveux, et ne blaguons pas avec papa! — Que nous sommes donc deux petits scélérats de province et que nous sommes venus à Paris pour voler toutes les phâmes à ce pauvre pierrot? Que si la chambre de commerce le savait, que ton portrait serait voilé comme celui de Marino Faiiero, un doge qui a été décapité pour avoir raccourci le carnaval... »
Le négociant et l'avoué parvinrent à tirer leur mouchoir et à essuyer leur front, d'où ruisselait une sueur abondante.
« Transpirez, mes agneaux, transpirez, dit le pierrot. — Les médecins le recommandent, et la religion l'ordonne. — Ecoutez, je suis faligué de la vie de garçon, et, si l'un de vous a une sœur, je l'épouse.
— Voyons, monsieur pierrot, dit l'avoué, nous n'avons pas de sœur; il est bientôt quatre heures... laissez-nous partir. Je prends le chemin de fer à sept heures, et, à dix heures, je serai à mon élude, que j'aurais mieux fait de ne pas quitter, ajoula-l-il avec un soupir.
— De quoi ! des éludes? — Que vous êtes donc des perruquiers établis? — Alors pourquoi que vous vous mettez en Folies etque l'on vous prendrait pour des noceurs? — Vous voulez donc tromper les
ptiàmes? — Vous venez doue ici pour séduire nos lilies? — Ali! perruquiers, prenez -y garde! —en carnaval, je plaisante voionliers pour me conformer à un us invétéré; — mais, sur le chapitre de la famille, je suis un crocodile. — Mais ôte donc ion faux nez, toi, grand flandrin. »
Le négociant porta instinctivement la main à son nez.
« Elle est bien connue, mais elle est toujours drôle, dit le pierrot en se levant. — Ah çà ! mes amours, je suis forcé de vous quitter. — On m'attend pour discuter les propositions autrichiennes. Mais, au nom de saint Carême, modérez-vous, ne secouez pas comme ça vos grelots, et respectez un sexe auquel vous devez votre mère. »
Cela dit, le pierrot partit comme une fusée : — l'orchestre ronflant jouait une invitation au cancan.
Les deux provinciaux demeurèrent quelques minutes dans un silence morne. Quand il eut repris ses esprits, l'avoué dit enfin :
« Voilà ce qui m'ennuie dans les bals masqués : c'est qu'il y a toujours des gens sans tenue qui viennent vous débiter des choses qui n'ont pas le sens commun. — A-t-on jamais rien rencontré de plus décousu dans sa conversation que ce monsieur ! — et il dit qu'il est professeur de philosophie, — je t'en souhaite !... Je suis sùrque c'est un homme qui a des billets prolestés et qui cherche à s'étourdir. — Il finissait par m'ennuyer.
— Décidément, dit le négociant, les bais masqués ne sont plus aussi drôles que de mon temps. Je crois bien que c'est fini de rire, elque, l'année prochaine, je ne reviendrai plus... »
Les deux provinciaux quittèrent le bal. — Ils sont probablement de retour dans leur endroit, où on jase beaucoup des orgies qu'ils viennent tous les ans faire à Paris.
J'ai reçu à domicile le programme d'une cérémonie philanthropique et capillaire qui a eu lieu ces jours-ci à Paris. — Le texte m'en a paru digne de figurer dans notre musée littéraire, et je le donne sans commentaires :
« Grashe sole?!:vité de coiffire philai^thropique donnée par dix coifTeurs et professeurs de toutes les écoles, le 18 janvier, rue de flrenelle-Saint-Honoré, 35, à sept heures du soir, nu bénélire de madame veuve ('...., âgée de quairc-vinpls nn^.smis la prosidencede
M. Croisai, organisateur de l'œuvre. Prix d'entrée : 1 fr. 50; pour les dames, 1 fr.
ï Observation importante. — Afin que cette belle soirée soiià la fois très-productive pour l'intéressante veuve el instructive pour les jeunes coiffeurs, M. Croisât est convenu avec MM. les exécutants qu'il ne sera fait, dans celle belle assemblée, que des coiffures de liante parure, telles que coiffures de cour, ornées de barbes, de turbans et de coiffures poudrées à l'instar de l'ancien régime.
» 'Noms de MM. les exécutants classés par ordre alphabétique : Beaunionl, Croisai (deux coiffures), Hamelin, Leblond, Pétrus, Robert, Randon, Renouard, Virmondois.
» Ordre de la soirée.— A huit heures précises, exécution de cinq coiffures; à neuf heures, des cinq autres coiffures; à dix heures, double promenade des dames coiffées, conduites par les exécutants eux-mêmes, lesquels, pour faciliter la vue de leurs compositions, feront d'abord le tour de la salle en prenant par la droite; puis ils parcourront la même ligne en prenant par la gauche ; el, pour reconduire les dames à leurs places, ils devront prendre la voie du centre, que des commissaires auront préparée à cet effet. Ce cérémonial étant bien observé, les spectateurs n'auront pas besoin de quitter leurs places, et l'ordre n'en sera que plus parfait.
» Aussitôt après la promenade des dames, M. Croisât dira quelques mots sur les coiffures de la soirée; il rendra compte à l'assemblée des résultats de l'œuvre, el il remettra entre les mains de M. Vannier, marchand de cheveux, et de M. Colin, président de la société de Saint- Louis, tous les fonds pour être envoyés immédiatement à la bénéficiaire. Lasoirée se terminera par un défilé fait devant les dames. »
M. le vicomte d'Arlincourtesl mort ces jours-ci à Paris. — C'était, en politique el en littérature, un homme d'un autre âge. — La malignité s'est suffisamment exercée sur les naïvetés de cet excellent homme, el nous ne voulons pas jeter sur cette tombe, à peine fermée, les gamineries de l'esprit parisien.
Depuis plus de trente ans, M. d'Arlincourt écrivait, pour lui et pour quelques amis, des romans et des pièces de théâtre. Lors de ses débuts, cependant, il était parvenu à faire quelque bruit dans le monde, par la forme ossianique de son style. — On peut refaire à son
usjige (III vieii\ mol, el dire de lui qu'il pass:iil pour un liomme politique auprès des gens de lettres el pour un lilléraleur auprès des Lommes politiques.
Les six bœufs gras. — Leliœuf au liai masqué. — Mariages carnavalesques. — Fanlaisie de l'annonce anglaise. — Le memliant à domicile. — Avis à une blonde. — Le touriste. — Deux coquins scrupuleux. — Les anuonces matrimoniales et les agents matrimoniaux. — Un mariage par agent matrimonial. — Les mariages dans le monde. — Variétés : Janol rhez les sauvages. — Les acteurs. — Palais-Royal ; Garde-loi, je me garde.
. 7 février.
La semaine a été féconde en bœursgras. — Nous en comptons six au lieu d'un seul. — Ainsi l'ont voulu les édiles. — Le mot du siècle fsl présentement : Infleck cl circenscs.
A ce propos, il parait qu'un Français, éminemment farceur, s'est présenté à l'un des derniers bals masqués déguisé en bœuf, avec les divisions géographiques des quatre catégories de l'animal. — Mais ce qui a paru peu conforme aux nouveaux règlements sur la boucherie, c'est qu'il avait maintenu la réjouissuncc précisément proscrile par les susdits règlements. — Celle dérogation aux édits préfectoraux a déterminé son expulsion.
On annonce quelques mariages carnavalesques:
1» Le mariage d'une fille noble avec un musicien des Bouffes- Parisiens;
5" Le mariage d'une autre fille égaleraenl noble avec le valet de chambre de sa mère;
3" Un mariage par la combinaison suivante : une jeune personne d'une ville maiiufaclurière du Nord se met en lolerie; — il y a trois
174 LA VIE A l'AUlS.
cciils billots à mille [iwwcs cliaque el un suu! giigiiant, qui trouvera une femme dotée de 299,000.— Prrreiiez vosbillols! Je lis d"aulre pari dans les journaux :
« Un homme de li'ttres, demeurant à Paris, désire épouser une (lame de Paris ou de la province âgée de cinquanleans au moins, et ayant un modique revenu. —S'adresser franco, jusqu'au 15 mars, à M. Lepeintre, 17, rue de Valons. »
Ce qui me frappe dans les ambitions de ce fiancé, c'est son fanatisme pour les femmes de cinquante ans au moins. — S'il avait dit nu plus, je comprendrais mieux. Mais au moins me paraît le chefd'ceuvre de la résignation en ménage.
Pour le reste, je vois tout simplement que nous en venons aux procédés sommaires et expéditifs des Anglais, qui traitent tout par l'annonce : les mariages, les bretelles en caoutcbouc, les décès, les cirages, les naissances et les ceintures de sauvetage. On n'a pas une idée approximative, de ce côté-ci de la Manche, des fantaisies de l'annonce anglaise; — il n"est pas race de lire dans le Times:
« M. Cokburn, ancien négociant, réduit à la misère par île grands revers de fortune, prévient les genllemon qui désireraient l'assister, (|u'il reçoit tous les jours les personnes charitables, de onze heures (lu matin à quatre heures. — Il y a urgence : M. Cokburn en est à ce degré d'indigence de ne pouvoir plus payer ses annonces. »
Le Times est très-souvent un indiscret courrier d'amour; — j'y ai trouvé ceci :
« La jolie personne blonde qui a bien voulu lorgner hier au soir, au Théâtre-Italien, le g(Mitlenian qui était au balcon près de l'avantscène, est prévenue qu'elle a fait une passion el que son adorateur ne manqufM'a pas une seule représentation du théâtre. — Au besoin, on épousera, si les renseignements sont satisfaisants. »
Une aulre fois, un touriste donne, en ces termes, de ses nouvelles à sa famille elà ses amis :
« M. Drowster invile sa femme cl ses enfants à n'élre pas inquiets; — il est aux eaux de Toeplitz, s'amuse et se porle aussi bien que le comporte son calarrhe. «
Ce n'est pas Irès-inléressanl pour l'Europe; mais la société anglaise aime à être renseignée sur ses proches.
CHKONIQUKS PARISIRNNES.
Les journaux amôiicaiiis useiil îles nii'uies procédés avec «ne nuance d'origiimlilé qui n'nnpiirlienl qu'aux Ynnkees. — On m'a uionlré, il y a plus de dix ans, diins un grand journal des États-Unis, l'annonce suivante :
« l,es magistrats qui jugent en ce moment les nommés X et Z, accusés d'assassinat sur le fermier Werijster, sont prévenus (|u'ils vont charger leur conscience d'une erreur irréparable. Le coup a été fait par deux vauriens, Johnson et Mac-Fraese, aujourd'hui dans une retraite sùrc, d'où ils font parvenir cet avis à la justice de leur pays. Le mouchoir trouvé sur le théâtre du crime appartient ii Johnson : il a servi de biiillon pour étouffer les cris du fermier. Que les honnêtes gens se tiennent avertis. »
Nous rions de tout cela, parce que, en France, tout ce qui n'est pas dans nos usages parait grotesque. Mais quelle différence y a-t-il au fond, par exemple, entre les propositions de mariage insérées dans les journaux el les agaceries qu'adressent tous les jours aux célihataires les entremetteurs matrimoniaux, qui ont en portefeuille des dots de cent à cinq cent mille francs, et en carton des demoiselles appartenant aux premières familles de France? — Là-bas, I! y a un peu plus de naïveté, ici un peu plus d'hypocrisie, et voilà tout. A Londres, on entre de plain-picd dans la publicité; à Paris, on s'enveloppe d'un capuchon et on va chez l'agent matrimonial par l'escalier dérobé, ce fameux escalier que toutes les réclames font valoir.
Ce qu'il y a de plaisant, c'est que personne ne peut se vanter d'avoir connu un mariage contracté par-devant l'agent : iirobablemenl, les époux deviennent ingrats el n'avouent pas l'intervention étrangère.— Je n'ai connu qu'un homme très-ingénieux en ce genre de transaction ; — c'était un garçon assez On et très-ruiné qui avait fini par ouvrir un cabinet d'agence matrimoniale. — Il ne vit jamais qu'une cliente; — c'était une très-jolie personne de province, orpheline, émancipée, assez bien dotée en pâturages el prairies artificielles, sans relations, el fort effrayée de la perspective décoiffer sainte Catherine. — La jeune Mlle plut à l'agint; l'agent ne déplut pas à la jeune (ille ; — l'homme d'affaires lit un mariage, un seul — le sien! — il épousa sa prennère et unique cliente, ferma boutiiiue el alla vivre dans le iNivcrnais, où je supjtiise qu'il vil encore.
Au surplus, à pari l'indignité qui s'attache au salaire que prélèvent les agents matrimoniaux, il ne serait pas malaisé de démontrer qu'au point de vue du bonheur domestique, leur enquête présente autant de garanties que celle des officieux désintéressés qui se chargent d'unir le brun à la blonde. — Certaines femmes, à Paris, sont passionnées pour ce genre de négociations. Elles sont heureuses lorsque, au retour de l'église, elles peuvent dire: «Encore un mariage que j'ai fait! » — C'est le plus souvent une bien vilaine besogne que ce mariage, dont l'idée première naît d'une polka , se noue dans un dîner pour être bientôt consacré par-devant maître un tel et son collègue, notaires à Paris. Ainsi sont unis et bénis deux êlres parfaitement dissemblables et parfaitement malheureux, parce qu'il a plu à une femme oisive de donner un bal le jour de sa fête.
La chose s'engage ordinairement ainsi : —Un monsieur de vingtsix ans, qui a une raie au milieu de la tête, vient de faire tourbillonner, pendant dix minutes, sous prétexte d'une valse à deux temps, une jeune fille agréable, mais sans dot; — le valseur reconduit sa valseuse à sa place, auprès de la maîtresse de la maison, et, à ce moment, celle-ci dit à la jeune personne :
« Emilie, comment l,rouvez-vous ce jeune homme?
— Mais fort l^ien ; — il valse mieux que ce gros monsieur de tout à l'heure, qui m'a marché sur les pieds. »
Ici, la maîtresse de la maison échange un regard avec la mère de la jeune Qlle, estimable veuve qui, tous les matins, adresse celle prière au ciel : *
* Mon Dieu, faites général mon fils, qui n'est encore que sergcnl, et mariez ma fille. X ces deux conditions , je vous reconnaîtrai Dieu. »
.\lors on donne un premier assaut au jeune homme.
« Venez doue ici, Hippolyle! — Savcz-vous, jeune lovelace, que vous avez plu tout à fait à mademoiselle Emilie?
— Elle est charmante! réplique le jeune homme, étourdi d'avoir plu à quelqu'un.
— Ce n'est pas un mauvais rêve que vous feriez là , au moins. — La jeune personne a peu de cliose; mais ce sera un trésor dans un ménage... de l'ordre, de l'économie, cl des qualités de cœur incom-
parables... Mais voyez donc, esl-elle jolie, avec ses longs clieveux dénoués, que son peigne ne peut parvenir à fixer!... »
On cause une quinzaine de jours sur ce ton, — on se revoit ; — la jeune personne a compris la situation, et toute femme connaît son rôle en pareille circonstance. — Alors le jeune homme, honnête employé à 2,400 francs, se trouve en présence de cette allernativo : «Ou épouser un petit monstre de boutique, qui m'apportera vingt mille francs ; ou céder au penchant de mon cœur, et faire le bonheur d'une jeune fille qui m'adore. »
Être adoré !— être aimé pour soi-même comme un prince d'opéracomique, — n'est-ce pas un pressentiment du ciel sur la terre ?
« A propos, se dit menlalemenl le jeune homme, la jeune personne n'a rien et je n'ai pas le sou.— Busl! avec de l'intelligence on s'en tire toujours : — d'ailleurs, j'ai des goûts simples, et ma femme m'aimera. »
Un jour, ces deux déceptions sont unies par-devanl M. le maire. — La jeune fille n'aimait ni ne détestait son mari ; — il lui était indifîcrent; — mais elle avait rêvé cachemires, opéra, bois de Boulogne, Pyrénées. — Quand, de cet olympe, elle tombe à un quatrième étage de la rue Lamartine, ci-devant Coquenard , cl que son mari , au lieu de la conduire à l'Opéra, lui confie une paire de chaussettes à raccommoder, elle s'aperçoit qu'on lui a fait faire une sottise; — que son mari est médiocre à tous les points de vue : nul d'esprit, sans ressource et sans invention pour faire violence à la fortune. — Cet horizon limité le matin à un mari qui fait remettre un bouton à son gilet, le soir à un mari qui met sa tête dans ses deux mains et échafaude des combinaisons diaboliques pour obtenir deux cents francs d'augmentation dans son ministère, lient la femme enfermée dans une de ces cages parisiennes où tant de jeunes lionnes, élevées dans un luxe qui était un appâl et une réclame, dévorent des ambitions toujours inassouvies. De là tout ce que vous savez et tout ce que vous ne savez pas.
Le théâtre des Variétés nous a donné une vraie pièce de carnaval : Jatiot chez les sauvages. Je ne comprends pas autrement le théâtre des Variétés, et on userait des millions à vouloir intéresser le public aux bergeries bourgeoises des amants qui ont des peines de cœur : —
il faut laisser cela au Gymnase, qui a, pour traiter ce genre, une posiliun faite, des écrivains et des comédiens incomparables. Aux Variétés, plus vous serez absurdes, plus vous serez raisonnables;— plus vous serez bêtes, plus vous aurez chance d'être spirituels. — Et voilà comment l'esprit vient aux vaudevillistes.
Donc, on s'est inliniment amusé des aventures de ce vieux Janot, naufragé chez les sauvages et exposé aux entreprises antropophages d'une foule de guerriers tatoués de bleu et de vert, et portant dans la cloison du nez leur anneau de mariage. — Le meilleur éloge à faire de cette folie, c'est de dire qu'elle est trop courte. Malheureusement, à cette bouffonnerie il manque des bouffons, et, si la direction entend acclimater ce genre sur sa scène, il lui faudra aviser. — Lassagne est un acteur que je ne discute pas. — 11 porte sur l'immense majorité du public. — Il est aimé. Il a deux ou trois trucs à lui. — On vient de renouveler son engagement à de très-belles conditions, et on a fort bien fait. — Mais, si on a entrevu en lui une nouvelle édition de la naïveté grotesque d'Alcide Tousez, on s'est trompé. — Lassagne n'entre pas carrément dans la peau de Jocrisse. — Il y est contraint, gêné et embarrassé, et je crois bien, sauf meilleur avis, que ce n'est pas là son affaire. — Ambroise, comédien de rondeur, qui rappelle Bosquier-Gavaudan et chante le couplet avec une verve exubérante et une voix digne d'un théâtre lyrique, n'a rien de la cassure d'un Cassandre. Il est tout simplement très-mauvais dans son sauvage ganache, et j'aime mieux cela pour lui ; — il n'y reviendra plus. — Le meilleur, c'est encore Christian, le guerrier nerveux quiporte le carquois aux trente-trois ftèches. — On dit que le Palais-Royal a refusé ce vaudeville, que M. Dormeuil n'aurait pas trouvé assez sérieux. — Est-ce que, par hasard, Grassot, Hyacinclie et Gil Ferez se disposeraient à jouer la tragédie ?— Il est vrai que ce serait peutêtre un moyen de rendre la tragédie amusante.
Le Palais-Royal a donné deux actes : — Garde-toi, je me garde. —Ou est convenu que les pièces do Palais-Royal échappent à l'anahjse, et aussi, je crois, à la critique , car je ne saurais comment m'y prendre pour médire de celle-ci.
CHRONIQURS PAUlSIENMvS. 179
La cliroiii(iuc en voyage. — Entrée à Druxcllcs. — Sujet» de pièces proposés à .MM. les auteurs. — Bruxelles en été et en hiver. — Les Ihéàtres.
— Le Théàlre-Royal. — Il ouvrira à Pâques ou à la Trinité. — Le théâtre des Galcries-Saint-Iliibert. — Le théâtre des Variétés-Amusantes. — Le Vaudeville de la rue de TEvèque. — ^a Revue bruxelloise.
— On^s'instruit en voyageant. — Les baigneurs de Spa. — De l'avantage d'avaler des c|ti,igles. — La vie à Bruxelles. — La Belgique.
17 février.
C'est ennuyeux, à la On, de voir toujours les mêmes visages et les mêmes masques, surtout les masques du carnaval : J'ai pris la résolution héroïque et violente de dépayser la chronique pour htiit jours, en transportant mon observatoire dans la capitale de la Belgique.
Après un trajet de dix heures, je faisais mon entrée à Bruxelles, à quatre heures du matin, le mercredi des Cendres. — La ville était pleine de bruit, — les laiilornes flamboyaient à la porte de tous les estaminets. — Une demi-heure après, je reposais, à l'hôtel de Suède, sur un lit belge, court, étroit, avec un polit oreiller plat pour traver- ,sin. A midi, j'agitais la sonnette d'un citoyen belge, avec lequel je recherchais une entrevue, prétexte de mon voyage. — Ici, je vais procéder comme les iiourgeois qui donnent aux auteurs des sujets de pièces tirés des accidents de leur vie.
« Monsieur, me disait un jour un quincaillier, je suis descendu hier à ma cave; ma chandelle s'est éteinte et je suis resté cinq minutes dans l'obscurité. Vous devriez bien faire une pièce là-dessus, re serait très-drôle...
— Monsieur, me disait, un autre jour, un passementier, je suis allé dimanche, avec ma famille, diinT au restaurant; quand on m'a
apporté la carie, je me suis aperçu que j'avais oublié ma l)Ourse;j'ai ciii déposer ma montre au comptoir. Faites donc une pièce là-dessus, ce sera infiniment comique. «
Voici donc le sujet de pièce que j'ai à proposera messieurs les auteurs : — Je me présente chez mon ami belge, et la domestique flamande me répond : » Mon maître est parti Lier au soir pour Paris. » — Vous voyez d'ici l'originalité de la situation. — J'espère bien que M. Clairville en fera trois actes et six tableaux.
Me voilà donc à Bruxelles sans mon ami de Belgique, comme mon ami belge est à Paris sans son ami de France. Nous nous écrivons, ce qui est une grande consolation ; mais nous aurions pu nous écrire de notre patrie respective. ^
Certainement, j'aime beaucoup Bruxelles, mais je ne l'avais jamais vu qu'en été, alors que ce faubourg de l'Europe est traversé par des caravanes de touristes qui viennent de tous les points du continent. En hiver, le point de vue est moins coquet. Le jour, la grande distraction consiste à aller chercher ses lettres à la poste, à lire les journaux au café des Mille Colonnes (oij le café est, du reste, beaucoup meilleur que dans aucun établissement parisien), à monter et descendre vingt fois la rue de l'Écuyer, les galeries Saint-Hubert, la rue de la Madeleine, la montagne de la Cour et la montagne aux Herbes-Potagères. Le soir, il y a les théâtres; mais quels théâtres! Celui de la Monnaie me paraît sorti de ses ruines ; mais on n'y entend chanter que les peintres et les colleurs. Les Belges me paraissent peu émus de ces délais, car je ne crois pas qu'aucun peuple soit aussi indifférent awxjeux de la scène. Il est même arrivé à un Belge de dire flegmatiquemenl devant moi, en contemplant le théâtre de la Monnaie : « C'est bien inutile, savez-voiis, de brûler les théâtres, puisqu'on les reconstruit toujours. »
Provisoirement, les chanteurs de la Monnaie, que les Belges appellent aussi leurs rossignols, sont installés dans la salle dite du Cirque. Mais cette salle n'est pas sous la main. — Après quatre séjours à Bruxelles, j'ignore encore où elle demeure, et je ne suis pas venu ici pour faire des fouilles.
Au théâtre des Galeries-Sainl-lluberl, on fait relâche pour les répétitions des Pilules du Diable. Je pourrais me croire sur le boule-
CHUOMQL'ES PARISIENNES. 181
vard du Temple, devant le Cirque, qui, lui aussi, fait toujours relâche pour répéter quelque chose.
A l'une des extrémités de la ville, un artiste que nous avons connu à Paris, aux Nouveautés et aux Folies-Dramatiques, Armand Villol, a ouvert un petit théâtre, dit des Variétés-Amusantes. De ce théâtre, je ne sais rien, sinon qu'il n'est permis de fumer qu'au foyer. — Ainsi parle l'affiche. — 11 est vrai qu'à Amsterdam, il y a un petit théâtre français où on fume dans la salle.
A l'hôtel de Suède, on n'est séparé du Vaudeville de la rue de rÉvêque que par deux maisons. Précisément, on y donne une grande revue, Bruxelles exposé, et j'étais bien aise de ni"initier à la malice belge. — Mais d'abord, première déception , la revue est d'un Français, M. Marc Leprevost, l'ami et le collaborateur de •M. Guénée.
Et puis, dans cette revue, figurent quatre-vingt-quatre personnages aristophanesques et allégoriques, et toute celte mythologie est consacrée à des critiques purement belges, où je ne trouve pas, moi, Parisien, le mol pour rire. La pièce n'en a pas moins eu un grand succès; elle a été jouée une quarantaine de fois, ce qui est inouï dans les fastes de la rue de l'Évèque. A la vérité, je ne sais pas bien ce qu'on appelle à Bruxelles un grand succès, et de combien d'individus se compose un public. On m'a raconté queCarmouche, étant directeur du théâtre de Versailles, disait un jour en voyant déboucher sur la place d'Armes un rentier passionné pour le spectacle : « Voilà mon public qui va envahir ma salle. Contrôleurs, ouvreuses, à vos postes! les plus grands égards pour mon public. » , Le directeur du Vaudeville de la rue de l'Évèque, s'il m'a vu arriver le matin, mon sac dtf nuit à la main, a pu se dire : « Voilà mon public qui vient de Paris. »
Je n'étais pas absolument seul dans la salle; mais il ne m'a pas échappé que les quelques personnes semées au parquet et dans les loges avaient été placées là pour me faire illusion sur l'amortissemenl du public belge. — On n'a pas idée à Paris du désert d'une salle belge. — Quand nous disons à Paris : « Il n'y avait personne, liier, à tel théâtre, « cela veut dire qu'il ny avait que moitié salle, tiers de salle ou quart de salle. » Ln Belgique, quand on dit : « Il y avait du monde
la veille au Vaudeville, » cela veut ilire api)aremmenl que j'élais arrivé le malin à Diuxclles.
Ne pouvaiu ni'aniuser en Dclgiqne, j'ai songé à m'y instruire, cl voici sur quoi s'est portée mon enquête : on joue présentemonl au Tliéàlre dos Variétés, à Paris, un vaudeville où les voyageurs qui ar- rivent à Spa sont qualifiés de bni<j)\eurs par les lilles d'auberge. Or, depuis les Romains, qui, au dire des savants, ont inventé Spa, jus- • qu'à Pierre le Grand, qui a élevé un Partliénon à la liienraisanl'<; source du Poulion, je n'ai jamais connu à Spa que des luivcurs. — .le me suis bien liaigné dans une baignoire qu'on rencontre sur la promenade de Sepl-Heures; — mais ce bain banal n'élève pas plus li^ touriste à la dignité de baigneur qu'un bain pris à Paris dans les mêmes conditions, chez M. Vigier. — Toutefois, j'élais si intimidé de Tautorité que prenait à mes yeux un vaudeville représenté tous les jours et sans contestation devant douze cents personnes, que je n'ai pas osé aborder la discussion avant de m'èlre renseigné en Delgique. — Je dois dire que les lielges ont beaucoup ri de mes questions. — Aussi, c'est la faute de M. Jules Janin, qui passe tous les ans l'été à Spa, et qui aurait bien dû rcclifler les vaudevillistes sans m'induire en Belgique.
Les voyages déforment les chapeaux et forment les voyageurs. On apprend toujours quelque chose en sortant de sa toile d'araignée. Je ne sais si, à Paris, vous êtes édifié sur l'avantage d'avoir avalé des épingles dans sa jeunesse; voici ce que je trouve dans un journal belge, qui l'a peut-être emprunté à un journal français.
« Une servante a tenté HC empoisonner son maître en mêlant du verre pilé à ses aliments; celui-ci, qui, dans sa jeunesse, avait avalé une épingle, s'était accoutumé à manger doucement. Il a reconnu la présence d'un corps étranger dans ses aliments et a éch.'ppé ainsi à une mort certaine. »
r>ru\eilos, malgré tout, est la seule ville qui me rappelle Paris, la seule où le mouvement de la vie se manifeste encore après minuit. On ne sait pas assez combien il en est autrement dans une foule de villes d'un nom très-rcfenlissanl. .\ Francfort, par exemple, ce centre de la Confédération germanique, ce vaste cliamp de foire du commerce allemand et suisse, dès neuf heures du soir, les sentinelles autri-
CHKOXIQUES PAItlSIEXXLS. i83
clilunncs vous cricnl : « Qui vive?» A celle iiiloi|)ellalion, uuril on devine le sens, on répond en fronçais par un mol que la senlinclle ne «omprend pas, ce qui la rassure sur les inlcnlions des voyageurs nocturnes.
Le grand fléau du siècle, la cherté des subsistances, ne me parait pas avoir épargné la Belgique, du moins si j'en juge par le tarif des restaurants. — Là, du moment que vous abordez la boulcille de vin, le moindre dîner est de sept francs. Il y a bien le faro national; — mais celle composition gratte furieusenicnt, savez-vousj le gosier français.
Ce petit pays est très-amusant à o!>server : — on dirait une épreuve en réduction de la France conslilulionnelle, tirée à la chambre noire, — petit parlement, petite armée, petits ministères, petits journaux el petit agiotage, et tout cela avec une très-grande ambition d'indépendance et une forte aspiration à une vie originale.
Autant que je puis voir, la Belgique esl heureuse; mais il en est des nations comme des femmes : sait-on jamais ce qu'elles pensent, ce qu'elles désirent et ce qu'elles regrettent? De ce que le roi Léopold esl un prince sage et ferme, faut-il conclure qu'il n'y ait pas en Belgique des Belges rêvant autre chose, — n'importe quoi? Les j)cuples d'aujourd'hui sont si folâtres!
Du cheval considéré comme hificck. — De l'Iiomme considéré comme colfletle. — Du danger de faire son teslanieni en faveur de son domestique. — Mélli()de anglaise. — Histoire du domestique d'un grand liomme. — Les gen.s de lettres d'aujourd'hui et leurs gens. — Un fournisseur du genre admiralif. — Les derniers Jocrisses. — Affaires courantes de la vie parisienne. — Théâtres. — Repos. — Un vaudeville disparu. — L'acdvité des directeurs. — Gymnay : Lucie. — Les acteurs. — Dupuis, Lesueur, .\rmand, mademoiselle Laurciiline. — Une annonce.
21 février.
Savez-Yous ce qui me frappe le plus dans le temps actuel ? — Ce n'est ni la procliaine ouverture des Conférences, ni le discours de réception de M. Legouvé h l'Académie française, annoncé pour le 28 de ce mois, ni les candidatiires posées devant ladite Académie, ni la mort du bœuf gras, ni la création du lliéàlre du Peuple, ni la retraite de mademoiselle Rachel dans l'île des Cocos, ni le retour de m. Rapliael Félix, ni ceci, ni cela; — c'est l'obstination de certains économistes à vouloir nous faire manger du cheval.
On nous dit bien que le cheval est un animal très-sain, très-végétal dans ses digestions, et que notre répugnance pour l'hippophagic est un pur préjugé : — c'est vrai; — mais notre répugnance pour l'anthropophagie est un préjugé aussi, car l'homme rôli, bouilli et fricassé est encore très-bien porté dans les repas de noces de quelques peuplades des mers du Sud. — Un peuple qui perd ses préjugés perd tout ses freins, et, si une fois nous abordons le bifteck de cheval, je ne vois pas de raison pour qu'on ne nous serve pas prochainement des côtelettes de jockey. — Voilà où nous conduit la crise alimentaire !
CHROXIQUES PARISIENNES. 18S
A la vérilé, la race des jockeys et des domesliques en général devient bien peu inléressanle. Vous avez pu voir dans les journaux l'histoire de ce seigneur portugais qui portait le nom d'un chevalier français et qui a été assassiné à Lisbonne par son domestique. Celuici était le dernier de la famille des Caleb. Il avait entouré son maître de tant de soins et d'amour, que le maître, dans un moment d'épanchement, ne put s'empêcher de lui confier qu'il l'avait couché sur son testament. Là-dessus, Caleb se fit cette réflexion, que le bénéfice d'un testament ne s'ouvre pour le légataire qu'au jour de la mort du testateur. — Cette réflexion aboutit à plusieurs coups de poignard. — Bien plus sage est la méthode des Anglais, qui donnent à leurs vieux et fidèles domestiques des gages progressifs pendant leur vie, et zéro après leur mort. — On n'imagine pas combien ce système attache les domestiques à la vie de leurs maîtres.
Ce qui se perd de plus en plus, c'est la race des domestiques de l'école admiralive. Nos gens sont tous aujourd'hui infectés de l'esprit de Figaro : ils sondent nos misères et nos faiblesses; le socialisme leur a fait entrevoir une ère de réparation où tous les maîtres seront des grooms et tous les grooms des bourgeois.— Le seul souci de ces messieurs, c'est de savoir si nous avons assez d'intelligence pour les bien servir.
Il n'en était pas ainsi, il y a encore moins de quarante ans.
Chateaubriand avait un domestique nommé ou surnommé Toby. C'était un garçon assez lettré pour s'intéresser à la gloire de son maître, et il s'y intéressait tellement, que, toujours en extase devant le génie de l'auteur i'Atala, il oubliait tout à fait de décrotter les bottes de M. le vicomte. — Quand celui-ci lui faisait un reproche de sa négligence, Toby répondait : « M. le vicomte connaît bien mon tempérament : je viens de relire René, et cette lecture a la propriété de m'abrutir pendant trois jours au point de vue de mes devoirs domestiques. — Ce n'est pas impunément qu'on élève son âme dans les régions où plane le génie de M. le vicomte : vus de cette hauteur, un parquet à cirer et une paire de bottes à décrotter paraissent des choses bien méprisables! »
Un jour, un vieux marin napolitain se présenta pour faire visiîeà M. de Chateaubriand. Cet homme avait le teint cuivré, des cheveux
dSe LA VIE A PARIS.
blancs relevés en nalles sur le front, el il portail de grandes boucles d'oreilles en or. Toby courut au cabinet de son maître : « Ah ! monsieur, s'écria-l-il tout ému, quel événement! Un >'atchez qui vient vous voir! »
Quand Chateaubriand fut bien blasé sur l'admiration de ses contemporains (à laquelle il n'était nullement indifférent), il cessa de trouver du charme dans le fanatisme de Toby. Il profita d"un voyage, lui donna une cinquantaine de louis, et le congédia.
Toby fut très-amer dans la scène de la séparation. « M. le vicomte me renvoie! Ce n'est ni lord Byron ni W'alter Scotl qui auraient renvoyé un domestique aussi" attaché aux livres de son maître. Louis XVI avait bien raison de dire : « Tous les Français sont des » ingrats ! » Si j'avais vécu du temps d'Honière.jaurais été son fidèle serviteur et, au besoin, son bâton... Ah! que ne suis-jeune des filles deMillon! J'irais bien me proposer à M. Goethe; mais il faudrait savoir un peu de cuisine et beaucoup d'allemand. — Je crois bien quOssian est mort. — Me voilà exposé aux tentations de la faim, qui me réduira peut-être à servir un auteur du cirque Franconi. »
A bout de ses lamentations, et bientôt à bout de ses cinquante louis, Toby entra chez un fort parfumeur. — Le premier jour, il colla des étiquettes sur des pots de pommade; — le second jour, il colla des étiquettes plus grandes sur des pots plus majestueux que ceux de la veille ; — le troisième jour , il mit sa tête dans ses deux mains el tomba dans une profonde rêverie. — Le parfumeur lui demandait : « Que faites-vous donc là, mon ami? » Toby répliquait : « Monsieur, je réfléchis. » Le lendemain, le parfumeur, ayant trouvé Toby dans la même attitude, le secoua violemment. « Voyons, mon garçon, je vous ai pris pour tout faire, et vous ne faites rien! Vous sortez de nos conventions. Venez servir à table. » Toby se laissa déplacer machinalement comme une chose inerte. La cuisinière lui mit dans les mains une pile d'assiettes, et une serviette sur le bras gauche; — mais le parfumeur et sa famille venaient à peine d'absorber la première cuillerée de potage, qu'un bruit formidable-, pareil à celui que produirait l'écroulement de la muraille de la Chine, éhrnnia la maison. C'était la piled'assiclles qui vrnail naturellement
(le s'éeliapper des mains de Toby, au monienl où Toby avail levé les mains au ciel en s'écriant : « Quelle décadence! »
Profilant de la stupeur produite par cet événement, Toby fit, en ces termes, sa profession de foi au parfumeur :
'< Monsieur, je suis chez vous depuis trois fois vingt-quatre heures; je n'ai rien fait, mais je n'ai pas mangé, — nous sommes quittes. — Voyez-vous, quand on a été l'homme de confiance de .M. le vicomte de Chateaubriauil, on ne peut pas servir un marchand de savon. — J'ai mon idée : — j'ai lu hier les poésies d'un jeune homme nommé Lamartine, — je vais lui proposer mes services. — Je vous tire ma révérence. »
Chez le jeune Lamartine (tout cela est du 1828), Toby échoua; mais se^ relations littéraires le recommandèrent à la bienveillance du libraire Ladvocat, de qui je liens toute cette histoire. — Ladvocal s'attacha Toby. — Là, autres aventures : Toby avait des bottes à revers, une culotte de peau blanche, une redingote noire à aiguillettes et un chapeau galonné d'or et surmonté d'une cocarde large comme la lune. Toby devait monter derrière le cabriolet du fringant libraire de la Restauration. Mais toujours il s'exonérait de celle fonction sous le prétexte de nettoyer à fond les appartements qu'il ne nettoyait jamais. La vérité est que Toby avail découvert chez son nouveau patron une véritable Californie, les manuscrits que son maître devait éditer. H lisait M. Guizot, M. Viliemain, M. Cousin, M. de Barante en primeur, avant la France, avant l'Europe. Quand il lui tombait sous la main du Chateaubriand, Toby disait: « C'est un ingrai, mais il a du talent. >' Ladvocat avail assez de fantaisie dans l'esprit pour se donner le luxe d'un domestique pour rien faire. Il s'amusait et amusait les autres des tendances littéraires de son domestique, le laissait tripoter ses manuscrits, les classer, les éliqueler, cl peser à sa façon les gloires contemporaines dans la balance de son impartialité.
MallK'ureusenienl, Ladvocal fil un voyage en Angleterre. — A son retour, il trouva sa maison ensevelie dans les toiles d'araignée, comme une vieille bouteille de kirsch-wasser, les souris installées sur ses meubles, son cheval crevé à l'écurie et Toby plongé dans l.i lecture.
« Misérable! dit-il à son domeslique, je t'aurais tout pardonné;
— mais laisser crever mon cheval !...
— Le cheval ! fit Toby en passant sa main sur son front. — C'est impossible; — il n'a pas même été malade.
— Mais, animal, si on l'enfermait pendant un mois dans une écurie, — sans boire ni manger, — crois-tu que tu en sortirais bien portant? »
Toby se distinguait de ses pareils par beaucoup de bonne foi et de sincérité. Il n'était pas de l'école de ces domestiques qui veulent toujours persuader à leurs maîtres que le carreau cassé de la veille était cassé depuis cinq ans. — Il n'essaya donc pas de démontrer que le cheval était mort avant la Révolution.
«■ Pour le boire et le manger du cheval, dit-il, je dois reconnaître que je suis fautif, et que je l'ai lolaiement oublié.
— Mais qu'as-lu donc fait en mon absence?
— Monsieur, j'ai lu le manuscrit des Mémoires de la Contemporaine.— Voilà un ouvrage qui va faire gagner de l'argent à monsieur!— Dire que toutes les gloires militaires de la France y ont passé. — C'est drôle ! »
Toby avait, cette fois, dépassé la mesure de la tolérance de son bourgeois. — Il fut congédié, et essaya d'entrer chez M. d'Arlincourl.
— Ici, je perds sa trace. — Seulement, Ladvocat m'a toujours dit qu'il était mort compositeur d'imprimerie.
Si vous voulez maintenant savoir où en est l'admiration de nos gens pour les écrivains qui sont la gloire de la France, voici le dernier signalement que donnait mon portier à un monsieur qui prenait des renseignements sur mon compte :
« M. Viliemot? — Il paye son terme.
— Oui ; mais quelle est sa profession ?
— Il n'en a pas.
— Comment! est-ce qu'il n'écrit pas?
— Oh ! oui, toute la journée; — c'est sa manie.
— Eh bien, c'est une profession, d'écrire.
— Mais ce n'est pas un état pour vivre, — puisqu'il affranchit ses lettres. »
Je vais cependant consigner ici un exemple de fournisseur admi-
raiif. — Madame Sand a reçu, il y a quelques années, une facture de son marchand de vin ainsi libellée :
«Doil l'illustre auteur à'indiana à X... deux pièces de Bordeaux, x
En fait de domestiques, il nous reste donc, ou des gens intelligents qui sont dangereux, ou des jocrisses qui sont irritants. — J'ai retenu le dernier mol d'un domestique de cette seconde classe, et il ma paru joli. — Un verre de lampe avait été cassé, et le maitre s'en plaignait avec humeur :
« Mais, répliqua le domestique, monsieur sait bien qu'un verre de lampe casse toujours la première fois. »
Voyons maintenant où nous en sommes des petites alTaires courantes de la vie parisienne. — Le carnaval a été court : — je voudrais pouvoir dire qu'il a été gai. — Un congrès s'assemble à Paris; sous l'influence de cet événement européen, la saison parisienne va-l-elle enfin s'épanouir? y aura-t-il des galas, des spectacles, des carrousels? On ne sait rien encore. — En attendant, la Bourse est toujours dans les fêles d'un optimisme pacifique. — A ce propos, on raconte qu'il serait question d'une fournée d'agents de change destinée à soulager de leur trop grosse besogne les soixante privilégiés du parquet. — Je ne sais si l'État vendrait ces charges ou les donnerait: — ce serait, dans ce dernier cas, un fort beau cadeau, car la dernière charge vendue a été achetée 1,700,000 fr. — Dans tous les cas, la mesure supposée ne pourrait soulever les réclamations de personne, pas même celles des intéressés. — Les agents ont parfaitement la conscience de leur insolTisance au point de vue des besoins du public, et les bénéfices sont, d'ailleurs, si considérables, qu'un agent, qui n'est pas un des princes du parquet, a partagé, en 18o3, onze cent mille francs entre ses commanditaires.
Le théâtre a l'attitude de l'ours au repos, grignotant des recelli» apparemment suffisantes à son appétit. —En mon absence, on a joué un seul vaudeville aux Variétés :— P^/zca;?. — Je reviens, — je m'informe, je demande Pélican : on me répond qu'ihest remonté au ciel, comme Romulus, pendant un orage.
Enfin, voici le Gymnase avec un petit drame de George Sand. — Le Gymnase! voilà un théâtre qui ne se pique pas d'activité, — ce dont je le loue fort. Le dirccleur, qui prend dans les réclames un
brevet d'activité ne s'aperçoit pas qu'il prend en même temps un brevet de naïveté. Il faut de l'activité pour jouer beaucoup de mauvaises pièces; — il ne faut que du goùl et de l'intelligence pour en jouer une bonne tous les deux mois. — C'est la jurisprudence du Gymnase, et ce n'est pas, je crois, la plus mauvaise.
La pièce de madame Sand s'appelle L2(cz"e. C'est une histoire de famille, sobre, chaste, sévère, avec des effets en dedans par suite du mépris profond que professe l'auteur pour le fracas et le clinquant du théâtre. Rien n'est plus simple que celte histoire. Un jeune marin revient dans la maison paternelle : il trouve son héritage dévoré; une servanle-maîtresse s'est emparée en son absence de l'esprit de son père. Un enfant est né des relations du maître et de la servante, et à cet enfant mort on a substitué la fille d'un vieux garde-chasse, celte intéressante Lucie, qui a rêvé de restituera celui qu'elle croit son frère sa fortune détournée. — Toute cette œuvre de caplalion est cachée derrière le rideau. L'action, au moment où elle s'engage, n'apjiorte que des émotions douces. — Le jeune marin rentre dans son héritage, et il partage naturellement sa fortune avecl'ange de la restitution. — Ce dénoûment cause un vif déplaisir à un jeune Américain irès-épris de Lucie. L'élément original est dans ce personnage, qui unit au flegme le plus britannique une prétention obstinée aux passions les plus volcaniques.
Tout cela est intéressant, un peu calme peut-être et toujours plus conforme aux procédés du roman qu'à ceux du théâtre tel qu'on le comprend aujourd'hui. — Les acteurs s'appellent Dupuis, Lesueur et Armand; ils onl joué, les deux premiers, supérieurement comme de coutume : le dernier, tout à fait bien aussi, comme un homme décidé à en prendre l'habitude.
Mademoiselle Laurentine a enfin rencontré un rôle dans la mesure de sa jeunesse, de son honnêteté et de ses moyens d'expression. Mais voyez la fatalité! — ce rôle— ce succès lui échoient au moment où, dit-on, elle quitte le Gymnase pour aller à Turin, où l'appelle un engagement /;«?• ordre , — en d'autres termes, le roi de Sardaigne, lors de son passage à Paris, aurait vu mademoiselle Laurentine : il lui aurait trouvé des talents et il lui aurait fait donner ce brevet de primn donna de la troupe de drame et de comédie dans sa capitale.
CHRONIQUES PARISIENNES. i9t
Mainleuaiii, pour éj^ayer un peu le Carême, je vous transmets l'annonce ci-dessous, qu'un anonyme bien avisé m'a adressée après l'avoir détachée du journal la Presse :
fYW TXT^liM A \TT\"n ""^ '^^'^^ veuve âgée de oO à 5o ans, Ul 1 UJuiTlAlM/Ju de la province (condition expresse), d'un extérieur irès-respeclable et agréable, d'un caractère pacifique, pieuse et douce, pouvant remplacer dans tous les cas une bonne et tendre mère, ayant été élevée dans la province et dans l'économie, ayant reçu même, dans la médiocrité, des goûts de la plus grande simplicité, même dans sa mise, pas de chapeau si cela ne lui était pas désagréable, d'une très-bonne santé, devant vivre à la campagne, éloignée du monde, au milieu des ouvriers et des pauvres, qu'elle ira visiter à pied en campagne dans leurs demeures, sachant écrire convenablement pour tenir les comptes de ménage et la correspondance d'une maison, connaissant la musique et sachant bien toucher du piano (les honoraires ne seront pas considérables), d'une grande probité, d'une très-bonne famille, munie de bons certificats de M. le maire et de M. le curé de sa commune et autres, attestant le plus possible des qualités énumérées ci-dessus. Si toutes étaient réunies, la personne pourrait finir ses jours dans cette maison, qui, à son tour, serait pour elle une bonne et tendre mère.
S'adresser à madame E., etc.
Les lettres non affranchies seront rigoureusement refusées.
xxxm
La vie el la morl. — Henri Heine. — Madame Allan. — Mailanie de Caumonl-Laforce. — Collignon fait école. — Conséquence de sa doctrine. — Les embêlenieiits réciproques. — Les directeurs bien avisés. — Théâtres. — Une solennité à l'Opéra-Comique. — Palais-Royal. — Vaudeville : les Infidèles, Madame Lovelace. — Les acteurs.
28 février.
La semaine a été féconde : la vie el la mort y occupenl une grande place.
Commençons par la mort :
Un poêle, Henri Heine, a terminé ce martyre qui depuis di.x ans le tenait couché sur son lit de douleur. — « C'était la mort, moins le repos, » disait-il lui-même; — maintenant il repose. — De tous les écrivains d'outre-Rliin, Heine était peut-être le plus connu de nous : cela tient à ce qu'il écrivait ou se traduisait lui-même en français. — C'était un esprit très-prédestiné à celte abdication de sa langue nationale et, jusqu'en ses défauts, Heine inclinait à notre idiome. — Le poêle ne dédaignait pas, au besoin, le jeu de mots et l'équivoque ; — il allait sans remords jusqu'au calembour.— Dans nos cercles littéraires, ses mots étaient cités comme ceux de nos bolièraes les plus célèbres. — On sait sa réponse à un ami qui, lors de son exil, lui offrait ses compliments de condoléance. « Mol! exilé? dit Heine. Mais pas du tout : je suis un Prussien libéré. »
Avouez que cela est bien français.
Une autre fois, on lui demandait s'il croyait que saint Denis eût pu marcher longtemps portant sa tête dans ses mains :
« En pareil cas, répliqua Heine, il n'y a que le premier pas qui coûte. »
.\vouezque ceci est bien voltairien.
CHUO-NIQUES PARISIENNES. 193
La vie de Heine, terminée par d'atroces douleurs, fut, au temps où son corps était sain et valide, abreuvée d'amertumes. — Une famille riche et puissante l'avait renié, et il dut toujours s'industrier pour subsister. — Ces déceptions communiquèrent à son esprit celte saveur acre qui transpire partout dans ses œuvres. Son sarcasme prend souvent les proportions de l'agression, et, dans ces derniers temps, on a pu lui reprocher d'avoir peu ménagé ceux qui l'avaient servi et secouru. — Heine, couché depuis dix ans sur un lit qui était * une tombe, se considérait déjà comme dégagé de toute obligation envers les vivants, et c'est avec toute l'indépendance de la mort qu'il s'explique sur ses contemporains. — Sa mori officielle a déjà apaisé les récriminations qui s'agitaient autour de son agonie. — L'homme littéraire reste seul en présence de ses juges, auxquels je le renvoie.
Une femme de talent, une femme d'esprit, madame Alian, vient aussi de disparaître subitement. — Si je ne craignais de tomber dans les naïvetés de M. de la Palisse, je ferais remarquer que, le i'"'" février, elle assistait, aux Français, à la première représentation de Guillery, au balcon, ayant à sa gauche sa gracieuse camarade, mademoiselle Fix.— Hélas! mademoiselle Fix assistait encore hier à la première représentation de Manon Lescaut, à l'Opéra-Comique; — mais elle n'avait plus à sa droite celle qui, depuis vingt-quatre heures déjà, s'était endormie du sommeil éternel. — Ainsi va le monde, et cela est triste : car, comme l'a dit quelque part George Sand, ce qui est lugubre dans la mort, ce n'est pas la mort elle-même ; — c'est la vie qui se continue à côté de la tombe; — c'est la fête du jour qui s'allume comme à l'ordinaire; — c'est cette indifférence, providentielle d'ailleurs, de ceux qui survivent.
Madame Allan, dès son premier âge, avait été vouée au théâtre. — Encore enfant, racontait hier Duprez au foyer de l'Opéra-Comique, elle Jouait Joas dans Alhalie, sur la scène du Théâtre-Français, tandis que lui, Duprez, faisait sa partie dans un chœur de jeunes lévites composé, je crois, parFétis.
Jeune fille, madame Allan se fit remarquer dans le rôle du jeune page d'Henri III. — Elle passa au Gymnase, où son succès éclipsa un moment la fortune de Léonline Fay; puis elle épousa l'acleur
Ailaii, parlil pour la Russie, y resta dix ans, nous revint en 1847, et rentra au Tliéâtre-Français. — Je m'accuse de n'avoir pas compris l'immense valeur de cette comédienne, avant cette dernière évolution de son talent, — mais, ù dater de ce moment, les révélations m'arrivèrent. J'écoutais, il y a encore un mois à peine, madami* Allan dans Péril en la demeure. Quelle merveilleuse souplesse ello savait donner au dialogue ! quelles nuances et quelle familiarité charmante elle apportait dans la comédie, sans jamais la faire déroger de sa dignité de grande dame! — J'oserai dire que ce ton varié, celte causerie, fondus dans tous les accidents de la scène, me touchaient plus, peut-être, que cette étonnante et immobile perfection de mademoiselle Mars, qui, roide comme une muse grecque, et sans donner ni un pli à sa robe, ni un pli au dialogue, chantait la comédie d'une voix si harmonieuse et si juste, que parfois on eiit désiré une note fausse : ainsi, en Italie, on voudrait quelquefois un nuage dans ce ciel bleu, qui énerve Pâme par sa monotone pureté.
Madame Allan, je l'ai dit, était une femme d'esprit, et d'un esprit très-redoulé, parce qu'elle avait peu d'indulgence pour les bêtes. — Elle n'avait plus la jeunesse; elle n'avait plus la beauté; — il lui restait l'esprit. C'était sa force, et elle s'en servait. — Sœur du compositeur Despréaux, elle était elle-même très-musicienne.
Le public n'a rien su de la marche mystérieuse de la maladie qui vient de l'emporter soudainement. Aussi, c'étaient partout des étoanements qui ne peuvent se comparer qu'aux regrets que laisse cette remarquable artiste. — Le Théâtre-Français célébrera par un jour de deuil les obsèques de sa plus grande comédienne. Tout cela sera déjà consommé depuis deux jours quand vous lirez ces lignes, et il sera déjà question de tout autre chose!
Après tout,madameAllan meurt parce que Dieu l'avait condamnée ; — mais que dites-vous de cette malheureuse femme commencée avec une bûche et achevée avec une fourche? — Là est la légende la plus douloureuse de ces derniers jours ! — aussi aura-t-elle encore un long retentissement !
D'origine étrangère, madame de Caumont-Laforce était la fille du comte de Celle, qui occupa une grande position en Belgique au temps de sa réunion à la Hollande. — Elle était apparentée à de
grandes familles françaises, aux Lagrange (de la Gironde), aux Valence, au maréchal Gérard et aux Geniis; — madame de Genlis, en ses Mémoires, nous parie de deux peliles filles, Anlonine el Pulcbérie. Celle qui vient de succomber si misérablement était Antonine, — sa sœur Pulcbérie a épousé un ancien dépulé M. de L. — Il est trèsheureux que le meurlrierait été arrêté en flagrant délit;— autrement, les oisifs el les malveillants n'auraient pas manqué de donner à cette déplorable affaire de plus grandes proportions. — Le nom de madame deLaforce venait de retentir au palais dans un procès en séparation. La demande de M. de Caumont, son mari, était des mieu.>motivées, car sa femme vivait habituellement dans un état d'insanité maniaque el excentrique, qui a provoqué sa fin tragique. — Mais, lorsqu'elle comparut devant les magistrats, madame de Caumont fut accidentellement si lucide et elle laissa des impressions si favorables sur l'étal de sa raison, que la requête de M. de Caumont fut repoussée.— Cependant, dans le cours du procès, madame de Caumont s'étail signalée par quelques aberrations d'esprit;- je qualifie ainsi l'étrange mémoire qu'elle avait publié, et où M. Chaix-d'Esl-Ange, qui avait refusé d'être son avocat, était critiqué dans sa personne, d;ins son talent, dans ses lapis, ses lustres, ses tentures et ses ameublements.
Les amateurs trouveront une citation de ce mémoire dans un Irèsprécieux recueil, la Revue anecdotique, qui enregistre avec beaucoup de sobriété littéraire el un soin très-scrupuleux tous les documents curieux de notre temps. (Livr. du 16 au 31 janvier.) Depuis Bachaumonl, ce genre de collection a été trop négligé el il n'est que juste d'encourager ceux qui se dévouent à ce labeur stérile pour la gloire el peut-être bien pour la fortune.
L'assassin de madame de Caumonl-Laforce n'est pas encore jugé , mais il esl déjà jaugé par Topinion : — c'est un Collignon, à cheval sur son droit, el estimant qu'un prolétaire a toujours le droit de se défaire d'un bourgeois qui Vembêle. — Il me semble que Collignon commence à faire école, el c'est à ce point de vue , surtout, que les bourgeois embêtants fil y en a , je le reconnais) doivent se préoccuper de l'événement.
Les conséquences de la doctrine formulée par Collignon sont immenses :
Un propriétaire qui réclame son lerme embête le loealaire qui n'est pas en mesure.
Le plus humble citoyen qui fait régler le mémoire d'un serrurier montant à 40 francs, pour pose d'une sonnette et d'un bouton de porte (j"ai un ami dans ce cas), embête le serrurier.
Le capitaine de la garde nationale qui met son cliarcutier en faction pendant deux heures, par quinze degrés de froid, embête son charcutier.
La cuisinière qui refuse d'accepter trois livres d'os sur un pot au feu de deui livres embête le boucher.
i'embête mon lecteur.
Le directeur qui refuse un vaudeville embête plus que vous ne pensez le vaudevilliste.
Mais, au moins, le directeur a conscience de son péril; — il a inventé une formule des plus caressantes.
Tout vaudeville refusé est renvoyé à son propriétaire avec celle circulaire :
« Monsieur, l'esprit, la gaieté et le talent que nous avons remarqués dans votre pièce nous fout regretter qu'elle ne convienne pas à notre scène, etc. »
Pas moyen de se fâcher.
On m'a raconté qu'un directeur de Paris, ayant affaire à un auteur très-casseur de reins, était fort embarrassé pour lui formuler un refus. — In jour enfin, il le prit à part :
« Comment avez-vous eu Tidée, lui dit-il, de m'adresser à moi, — directeur d'un tréteau, — une pièce pour laquelle le Théâtre-Français est une scène à peine assez littéraire. — Je vais jouer votre p'ièce si vous le voulez; mais je vous déclare que c'esl un meurtre. Portez cela à Houssaye. »
Le lendemain, l'auteur, allendri et les larmes aux yeux, racontait dans tous les cafés le trait de désintéressement de ce bon directeur. A propos :
Les directeurs embêtent aussi quelquefois le public. Les payants embêtent les claqueurs.
Les claqueurs m'embêtent personnellement, moi et mon ami D., un homme excellent mais naïf et exaspéré, qui déclare qu'il va au
spectacle avec un revolver à douze coups, et qu'au procliuin jour il purgera la terre de douze ciaqueurs.
Au bout de celle nomenclalure, qui ne comprend pas encore, tant s'en faut, les eml)êtements réciproques de la vie sociale, je vois une fort jolie série de meurtres en perspective et de bien beaux détails pour la Gazelle des Tribunaux.
Les théâtres ont fait une ponte très-copieuse dopuis huit jours.
D'abord, l'Opéra- Comique a donné sa Manon Lescaut, — musique d'Auber, — cela ne me regarde pas. — Tout au plus ai -je à constater que rarement j'avais vu une plus belle assemblée dans celte salle, où les grands hommes coudoyaient les jolies femmes; — les premières représentations sont plus que jamais une des fêtes de la vie parisienne, et aucune récréation n'est plus, en effet, dans le tempérament d"une société divisée par couches superposées qui forment autant de coteries. S'ennuyer avec son monde, cela ne vaul-il pas mieux que de s'amuser ailleurs, avec les boutiquiers de la 120* représentation.
— Le spectacle, proprement dit, préoccupe si peu le monde spécial des premières représenialions, que je sais une foule de gens qui. ayant manqué la solennité du premier jour, se considèrent comme dispensés de voir la pièce et ne la voient jamais.
Le Palais-Royal a donné trois pochades du genre dit roustissiire (quelle belle langue on parle en France!), réservées pour les représentuîions à bénéfice.
Parlons de choses plus sérieuses.
Le Vaudeville avait en portefeuille une pièce en deux actes de MM. Anicel Bourgeois et Barrière, les Camellias et les Violettes .
— la pièce a été interdite. — Du naufrage, il reste une épave en un acte, les Infidùks. C'est, dit-on, le premier acte tout entier, avec un dénoûment improvisé. — Mais qu'est-ce qu'un premier acte sans le second? Un piédestal sans statue, — un cabriolet sans cheval, — une demi-tasse sans petit verre. — Ainsi réduiteàces proportions, la pièce n'est plus qu'un marivaudage assez élégant, qui fait rêver le resli'.
Mais, le surlendemain, le Vaudeville, qui ne se faisait pas illusion sur la portée des Infidcks, au point de vue de la location des loges, a livré une grande bataille. Voici donc Madame Lovclace, et madame Docheen personne qui fait sa rentrée.