‹ La vie à ParisChapitre 15 sur 40 · II · texte numérisé non relu

II

Ce qui manque à Madame Lovelace, ce n'est ni le lafent ni l'esprit. — Mais, je le répèle une fois encore, sans m'en excuser, car j'aurai peul-ètre à le répéter beaucoup, nous arrivons à un temps d'épuisement où les gens cliargés d'amuser le public ne savent vraiment plus quoi inventer. — Alors ils inventent un monde idéal et fantastique.

Voyez un peu madame Lovelace : trompée dans sa jeunesse par un premier amour, elle a dénoncé la vendetta au genre masculin. Invulnérable à toute émotion, sa seule joie est d'enivrer les hommes de celte séduction terrible qui livre toutes les forces de la vie au fantôme de la volupté. Aimer les femmes, ce n'est rien, — cela n'engage ni l'indépendance de la pensée ni la liberté des inspirations ; — mais aimer wne femme, voilà la grande servitude.

Un jeune homme, Raymond de Bussières, en est venu à cette heure fatale où, pour un homme, dans toute la création, il n'y a plus que deux yeux, un seul sourire, un seul parfum : les yeux, le sourire et le parfum de la femme aimée. — Ouvrez à cet homme tous les sérails de l'Orient, et il ira se prosterner aux pieds de la froide et insensible maîtresse dont il est possédé, — absolument comme on est possédé du démon. — Il veut se tuer, ce jeune de Bussières : — madame Lovelace lui prête son poignard, et il se tue.

Mais le jeune Raymond a pour frère un chasseur de chamois qui assiste, dans les Pyrénées, à celte tragique aventure. — Il retourne l'arme contre l'assassin de son frère, éveille chez madame Lovelace une passion qui sommeillait, s'en fait aimer et lui repasse le poignard {Pete, non dolet). — Madame Lovelace en devient folle du coup. On la guérit par un procédé homœopalhique, qui consiste à ramener au troisième acte toutes les émotions du second, et on s'épouse.

Tout cela a paru bien cherché, bien tendu et bien chimérique, dans Tensemble comme dans les détails. — On ne comprend pas une femme qui, sans autre nécessité que les besoins de la pièce, ouvre les portes d'un salon à deux battants pour dire à tous les oisifs qui dansent à son bal : « Voilà l'homme que j'aime et que j'épouse. » — Une femme, quelle qu'elle soil, réserve toujours de pareilles confidences pour le lête-à-téte. — On ne s'explique pas davantage un cléfffnit qui se vanle de dhier chez Tortoni, à moins qu'il ne dîne

CHRONIQUES PARISIENNES. l'jy

avec les garçons de rétablissement. — Cela est puéril peut-être; mais, quand on veut peindre un certain monde, il faut au moins se donner la peine de l'étudier. La preuve, c'est que ce malencontreux dîner chez Tortoni a fait plus de tort à la pièce, parmi les beaux esprits de l'orchestre, qu'une faute d'orthographe. — Les vaudevillistes qui continuent à écrire malgré que, et je m'en rappelle, sont moins coupables.

M. Thiboust n'en est pas là : — il a d'abord le mérite d'avoir fait seul sa pièce et de l'avoir très-suffisamment écrite; mais 11 a cherché le nouveau, et il a rencontré l'impossible.

L'attitude un peu sévère du public n'a pas inspiré les artistes. — Madame Doche n'a pu dégager de son rôle antipathique aucune inspiration supérieure. — Le sémillant Félix s'est trouvé terne, et le plus heureux, c'est encore M. Lagrange, qui i»'a pu survivre au premier acte.

Les conférences et l'hiver parisien. — Bals. — Concerts. — Le retour de la poudre et des mouches. — La comédie de société. — La mi-carémc — Les paresseux et les travailleurs. — Une fête à Paris. — A propos de nécrologie. — La chronique fait faillite au théùlre. — Belle position pour un critique ambitieux.

6 mars.

Les conférences, comme il était aisé de le prévoir, ont donné un élan irrésistible à l'hiver parisien, qifii, jusque-là, avait été boudeur et renfermé.

Le Congrès, cette fois, a trouvé le moyen de tout concilier; — il marche, — il dîne, il soupe,— il danse, et, s'il dort, c'est si peu, que ce n'est pas la peine d'en parler.

Il y a eu bal ou réception partout cette semaine, dans les hautes

sjilières, aux Tuileries, — ciioz le roi Jérôme, — cliez la princesse Malhilde,— chez M. Fould, — cliez M. Walewski, el probablement ailleurs encore.

Aux Tuileries, on a beaucoup remarqué, chez les femmes, une tenilance à la restauration du costume Louis XV. — La princesse de H... portail la poudre et les mouches comme au temps de madame de Pompadour.

Le jour de la mi-carême, chez madame Lehon, cette innovation a pris un caractère plus prononcé; — il est vrai qu'il s'agissait d'un bal costumé, et que toutes les fantaisies se trouvaient à l'aise; — madame de C. était en Norma; madame J., en Marie Leczinska. — Une jeune Russe, petite-fille de la célèbre madame de Krudener, et une Anglaise, pupille d'une amie de l'impératrice, ont été aussi remarquées par le goût de leur costume. — Tous les hommes non costumés portaient au moins le domino. M. le comte de Nieuwerkerque, directeur des musées, élait à peu près le seul homme qui se fût affranchi de l'étiquette du déguisement.

On prépare, chez M. Pozzo di Borgo, un grand bal poudré, qui suivra de près la solennité de Pâques.

A l'Intendance militaire de la rue de Verneuil, chez madame la baronne B..., on a joué lundi pour la seconde fois le Caprice. — C'est un jeune et brillant officier attaché à la maison militaire du prince Napoléon, quia donné la répliqueà la maîtresse de la maison, et cela avec un succès dont quelques grands feuilletons ont déjà retenti.

Dans cette même journée de la mi-carême, qui est devenue la dernière manifestation du carnaval de la rue, les boulevards ont vu défiler de nombreuses mascarades; — le soir, toutes les fenêtres étaient flamboyantes de lumières, et, toute la nuit, les fiacres et les coupés de remise ont roulé dans la ville.

Celte année donc, c'est le carême qui nous dédommage d'un carnaval court et maussade.

Les gens qui font profession de tout voir et tout écrire à Paris sont en ce moment tirés ù quatre invitations : — la nuit, il faut veiller; — le malin, il faut se relever en temps utile pour avoir une place convenable ù la séance de rAcadéniie, qui a reçu M. Legouvé

et qui recevra prochainenienl M. Poiisard. — Le soir, dix thcàlres suilicileiit la présence du feuilleton. — Vienne le printemps, qui a eu déjà un demi-sourire, les courses, le bois, les matinées dansantes, et plus d'un héraut de la fasiiion parisienne sera forcé de déposer sa trompelle enrhumée.

Les bons bourgeois appellent les gens du monde des paresseux. — Quel préjugé! — Trouvez-moi, je vous prie, un bonnetier qui travaille autant qu'une duchesse. — Je maintiens mon paradoxe, à savoir que, à Paris, il n'y a de rude travail que pour ceux qui ne font rieu. — Essayez un peu de reconstruire la journée d'une femme qui donne une fête. Dès le matin, accablée déjà par les préparatifs des deux jours précédents, elle se jette dans une voiture. Les fleurs et les lustres, le buffet, les glaces, les gens de service, occupent toute sa matinée. Dans la journée, autre toilette : visites délicates et diplomatiques, pour s'assurer la présence de certaines personnes dont l'absence serait un échec. — On rentre maussade, ennuyée et énervée par quelques revers : la princesse a i -omis si vagueraeut, quon pressent qu'elle ne viendra pas; — le duc a dit catégoriquement qu'il sabstiendrail pour ne pas rencontrer des gens antipathiques. A l'hôtel, madame trouve tous les gens réunis à l'antichambre, dans l'attitude de Vatel, attendant la marée de Louis XIV; — c'est le chapitre des incidents; — tout périclite : le feu a pris à la cheminée de la cuisine; — le groom, sans ex|)éricnce, a versé le broc à l'huile sur le meuble Louis XV.— Les artistes engagés pour le concert sont tous enroués ; — la fête est en faillite. Il faut de l'énergie el de la volonté pour remonter cette machine qui se détraque. — Au milieu de ces soucis, l'heure avance; la maîtresse de la maison dineau coin du feu ; — triste dîner, vingt fois inlerromi)n iiar les obsessions des gens de service el les mille coups dépingle de ce charmant martyre couronné de fleurs.

« Madame, le tapissier dit qu'il y a danger d'incendie, si les lambrequins des tcntui es ne sont i)as éloignés des bougies.

— Madame, Chevet veut installer le petit buflel dans le vestiaire; où nieltra-t-on les manteaux?

— Madame, la pianiste fait dire qu'elle ne jouera pas si on n'enlève pas les l;ipii).

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