II. i
— Madame, quel vin donnera-l-on aux musiciens ?
— Madame, on vient d'apporter les fleurs; elles sont toutes flétries, et ce n'est pas étonnant : elles figuraient hier chez la comtesse de F. ; avant-hier, chez la marquise de P., et, le jour précédent, chez un agent de change.
— Madame, le jet d'eau du grand salon est arrêté ; le tuyau est crevé et l'eau filtre sous le tapis. »
A ce moment, sept heures sonnent : la divinité qui reçoit ce soirlà l'élite de Paris donnerait volontiers quelques milliers de francs de plus que ne lui coûte sa fêle, pour avoir le droit de se mettre au lit. — Ce grand tracas l'a enfiévrée : — l'heure matinale de son lever, le bruit des marteaux, le piétinement des gens de service, le vacarme des meubles qu'on déplace, lui ont donné la migraine.— C'est pourquoi il faut que, toute affaire cessante, elle se mette entre les mains des femmes de chambre, des coiffeurs, etc. — On enferme son corps dolent dans une charmante mais étroite prison de satin; — l'artiste capillaire se livre 5Hr sa tète à la fougue d'une composition orageuse et nouvelle, qui consiste à suspendre un diamant ou une fleur à chaque cheveu.
Quand tout cela est fini (et Dieu sait que cela ne finira jamais), on a une heure de répit en attendant les premiers invités — et, pendant cet armistice, on surprend les réflexions de ses domestiques.
« Madame est trop serrée, dit la femme de chambre ; — elle va éclater comme une grosse bombe.
— Bast! réplique le valet de chambre, elle ne s'amuserait pas si elle était à son aise.
— Cela n'empêche pas que, l'année dernière, elle s'est évanouie roide, en pleine polka, pour avoir voulu faire fine taille. — Elle a eu beau dire que c'était un n'hussard qui lui avait marché sur le pied, j'ai bien vu, en la déshabillant, qu'elle avait les baleines de son corset dessinées en creux sur son estomac.
— Ah Cil ! dit le cocher, est-ce que les repas sont supprimés ici? Quand donc que nous mangerons? — C'est pas amusant pour les domestiques, ces noces-là.
— Parle donc plus bas! — madame peut entendre. Imbécile, on ne demande pas à manger, — an mange et on boit. — Crois-tu pa*
qu'on y Verra clair demain malin dans le compte des bouteilles et des volailles ?
— J'aime pas tous ces baltazars-\'a, — moi, — reprend le cocher; mon rêve serait d'être chez un monsieur seul qui me laisserait du viager. — Ici, y a rien à espérer, — on dépense tout en ripailles,
— Le fait est que c'est une bien drôle d'idée qu'ont les maîtres de s'embêter comme ça entre eux à écouter des chanteurs qui miaulent comme des chattes amoureuses : — sans compter que, ce soir, le bal de madame est râlé, — ratatibus ! — ça va-t-être une pêlemêle où on ne retrouverait pas son père. — C'est trop petit ici pour faire des fla-/la pareils : — la société y sera comme les avantages de madame dans son corset. — Dis donc, Jérôme, est-ce que, si tu avais la fortune de madame, cinq billets de mille francs à manger par mois, lu donnerais des raouts ?
— Moi, plus souvent! que je donnerais comme ça la pâtée à un tas d'individus qui se fichent de vous par-dessus le marché... etc. »
Ces conOdencesde l'antichambre sont interrompues vers dix heures par le bruit d'une voilure ; à la lente allure de son évolution dans la cour, il estaisé de deviner le flacre : les oreilles exercées ne s'y trompent jamais. — Un équipage entrant dans une cour l'emplit d'un bruit plein et sonore;-- le fiacre y apporte un bruit lourd et fêlé comme le luxe des hôtes qui vont en descendre.— Ceux-ci sont ordinairement des gens médiocres, commensaux et protégés de la maison ; — on leur a recommandé de venir de bonne heure, afin de garnir un peu les salons avant l'arrivée des invités considérables. — Ils représentent assez bien les claqueurs qu'on fait entrer avant le public dans les salles de spectacle, au jour des représentations solennelles : — comme les claqueurs, en effet, — mais avec plus de désintéressement et de sincérité, — ces bons bourgeois admirent lout. Il y a si loin de ce luxe, même factice et éphémère, à leur intérieur en acajou plaqué. —On jouit de leur surprise et on leur fait volontiers les honneurs du salon jusqu'au moment où on annonce une comtesse ou un baron. Alors le rideau se lève ; la maîtresse de la maison JWé^/ son sourire, et la représentation commence...
Vers trois heures du malin, les observateurs peuvent entendre dnns le vestiaire, où on reprend tout ce qu'on peut trouver de inan-
leaux et de burnous, des dialogues qui n'encouragenl pas à l'iiospitalilé.
« Eh ! dites donc, Ferdinand... vous partez ?
— Je crois bien, — assez fâché d'être venu ; — quelle cohue ! — El ce monsieur qui chante! — C'est donc l'ànie de Collignon qui vient tourmenter les bourgeois ?
— Le fait est que je n'ai rien vu déplus mal entendu! —je n'ai pas pu attraper un verre d'orgeat pour ma femme.
— Moi de même... et cependant c'est inconcevable, car on a fait circuler beaucoup de rafraîchissements.
— Oui... mais la maîtresse de la maison buvait tout. — Sans cela, du reste, il y a bien longtemps qu'elle serait étouffée.
— El puis qu'est-ce que tout ce monde?... Le bric-à-brac de la chaussée d'Anlin et du faubourg Suint-Germain... des comtesses qu'on nous donne pour du neuf et dont les Assures sont mal dissimulées par des repeints. — Des banquiers épais comme des marcliands de chevaux et de petits crétins de jeunes gens qui racontent, depuis onze heures du soir (et il est trois heures du matin), qu'ils ont failli souper avec Orloff. Notre Amphitryone est bonne femme, mais elle ne soupçonne même pas ce grand art de composer une société. — Est-ce que je peux danser avec des femmes qui me prient de leur raconter Ze Médecin des enfants ? Est-ce que je peux causer avec des hommes qui demandent encore des détails sur la prise de Sébaslopol, etc. »
Les deux interlocuteurs allument un cigare et sortent.
C'est maintenant le tour de dtux femmes qui cherchent leur pelisse dans un océan de vêlements mêlés et confondus.
« Vous vous retires, chère amie! —Comment avez- vous trouvé hi robe de madame X... (la maîtresse de la maison)?
— Ravissante! je la connaissais déjà.
— Et ses volants ?
— Très-riches... pour du faux...
— Mais pourquoi donc celte chère amie a- 1 -elle la manie de se t.inl serrer î — Ellu a une si jolie taille !
— Vous appelez cela une jolie taille?
— iMaisoui... je croyais. — Notre amie est Uès-mal luile... mul^
je vous assure que la taille serait assez dégagée, si les épaules un peu hautes et la poitrine un peu massive ne lui donnaient un aspect lourd et vulgaire. — On voit, du reste, que c'est une femme distinguée.
— Très-distinguée; — mais son bal, qu'en dites-vous ?
— Il y avait trop de monde; —c'est tout simple, elle a tant d'amis...
— Jaime à penser qu'elle n'a reçu ce soir que ses ennemis. — 1! faut bien en vouloir à une femme pour apporter chez elle autant d'ennui, de si gros pieds et de si grosses mains... »
Ces dames ont trouvé leur pelisse... Un Ilot plus pressé les pousse au dehors. — Les salons se vident. — A quatre heures, on éteint les bougies. — La glorieuse victime, à qui cette plaisanterie ne coûte que quatre mille francs, va prendre un repos auquel elleaspire depuis si longtemps. Et, en s'endormant elle se dit : « Tout cela est bien cher et un peu pénible;— mais c'était admirablement réussi : — demain, tout Paris parlera de mon bal. »
A ce compte, qui est le compte de bien des gens à Paris, je suis tenté de parodier un mot de Danton, et de dire ; « ]\lieux vaudrait être un pauvre pêcheur que de se mêler d'amuser le monde. »
Vous avez su comment on avait enterré, la semaine dernière, et le poëte et la comédienne que nous avons perdus.
Le feuilleton a eu ses élégies et M. Théophile Gautier s'est distingué entre tous par ce dernier adieu des i)oëtes au poêle.
A cette occasion , je voudrais seulement me fixer sur l'âge de Henri Heine.— La date de sa naissance varie, selon les biogra|)lics, de 1797 à 1800. — Théophile Gautier adopte cette dernière date. — ïl ajoute que Heine, étant né le 1" janvier 1800, se disait, le premier homme du siècle.
Je suis fâché de n'avoir pu rectifier chez Heine une erreur trèscommune, qu'il semble avoir emportée dans la tombe. L'année 1800 n'est pas la première du xix<' siècle, mais la dernière du xviii«, (|ui, aulremenl, serait un siècle emphytéotique de quatre-vingt-dixneuf ans.
Les théâtres se sont livrés à des débauches inouïes de drames, de vaudevilles, de reprises.— Samedi, on ne savait auquel entendre.—
Au Tliéàlre-Lyrique, début de madame Miolan, dans la Fanchonnette. — A la Gaielé, Henri III. — A la Porte-Saint-Marlin, rentrée de Bouffé.— Au Palais-Royal, vaudeville, — Si bien que, (rès-énervé par la mi-carême et très-hésitant entre tant de sirènes, nous avons pris le parti de faire banqueroute au théâtre pour la présente chronique.
Il nous reste aussi, à l'Ambigu, l'Espion du grand inonde, drame en cinq actes, que tout Paris voudra voir, disent les réclames.
Je me suis demandé, à cette occasion, s'il n'y aurait pas, pour un feuilletoniste, une grande position à prendre : celle d'un critique qui ne verrait pas l'Espion du grand monde, que tout Paris veut voir. — Plus tard (beaucoup plus tard, j'espère), on écrirait sur ma tombe :
« Ici repose un homme d'un grand caractère, qui n'a pas vu l'Espion du grand nwnde. »
Mais je ne me dissimule pas que la tentative est bien hardie, et que j'ai bien peu de chances de résister à l'entraînement de mon siècle.
Les galas du grand monde. — Les tribulations de rhospitalité. — Un chapitre oublié... — Les deux fêtes nocturnes. — Les théâtres et le feu. — Incendie de Covent-Garden. — Détails inédits. — Les théâtres de Paris. — Les places incommodes et les places fantastiques. — Commission administrative. — Petit plaidoyer en faveur des théâtres. — Concerts Mtfsard à l'hôtel d'Osmont. — Théâtre des Bouffes-Parisiens. — Le genre. — Le comique Léonce. — Nécrologie. — Madame Desbrosses.
iô mars.
Toujours des dîners, des réceptions, des concerts cl des bals. La comédie est partout : aux Tuileries, à l'hôtel Castellane, au faubourg Sainl-Germain et à la Chaussée-d'Ântin. Mahomet ne voulant pas
CHRONIQUES PARISIENNES. HOl
aller à la monlagne, la nionlagne vient à Mahomet. Il est certain que la comédie à domicile est la seule qu'on puisse, en ce moment, supporter, tant on est tiraillé et énervé par les rudes travaux du monde. Vous pouvez parcourir les salles de spectacle, depuis l'Opéra jusqu'à la Gaieté, vous n'y rencontrerez que des figures d'occasion. — Une femme de l'aristocratie parisienne, lorsque le Congrès lui donne un jour de relâche, n'est guère tentée d'aller s'enfermer dans les petites hoîtes que les Mécènes dramatiques décorent du titre de loges à salon. — Après avoir bien médité sur l'emploi de celte soirée de répit, madame, conseillée parle sommeil, la tisane, le docteur et les effervescences de son teint, prend un parti héroïque. Elle se couche à huit heures. Elle se relèvera dans vingt-quatre heures pOur aller dans le monde, si elle-même ne reçoit le monde.
J'ai donné, dans ma dernière chronique, un tableau des tribulations de l'hospitalité parisienne. — Jai reçu à cette occasion une longue lettre, aussi anonyme que parfumée, et, comme elle m'a amusé, j'ai pensé qu'elle pourrait en amuser d'autres. La voici :
« Monsieur,
» Je n'ai pu m'empêcher de rire en lisant, dans votre dernière chronique, la peinture du martyre d'une femme du monde préparant une fête pour l'élite de Paris, — tant cela est vrai, pris sur nature. — J'ai eu tout, mais tout : — le feu à la cuisine, Thuile sur mes meubles et, de plus, un coiffeur qui m'a laissée dépeignée comme une princesse de tragédie, parce que je ne voulais pas servir d'essai à une nouvelle coiffure à la Manon Leacanl de son invention.
» Mais voici l'incident le plus orageux de ma journée de gala. — .C'esl-une lacune que je vous signale dans votre inventaire: il était quatre heures. J'en étais précisément à ce moment de crise où mes gens venaient m'annoncer, pièce par pièce , la démolition de mon édifice, lorsqu'on ihlroduisit le portier de la maison.
« — Madame donne un bal ?» me dit ce concierge en roulant sa casquette dans ses doigts. « Est-ce que madame tient beaucoup à ce » que ce soit ce soir plutôt qu'un autre jour ?
» — Parbleu ! mon ami, » répondis-je, « je vous trouve joli et in- » péiiieux. — r.roYP7.-vous que j'aie lancé six cents invitations dans
208 LA VIE A PAKIS.
» Paris, bouleversé des pépinières, pillé Chevet elMauche, pour vous » donner un Ibé, à vous et à votre épouse ?
» — C'est que je vais dire à madame... Nous avons cette nuit, dans » ia maison, des employés de M. Domange, et, alors, je me disais que » madame aurait peut-être préféré d'autres artistes. »
» Jusque-là, monsieur, j'avais soutenu avec énergie les chocs successifs de la fortuneadverse; — mais la révélation du concierge me donna ce que, vous autres, gargotiers de lettres, vous appelez, je crois, le coup du lupin. — Ma jolie tête s'inclina sur mon épaule charmante (pardonnez cette franchise à une femme qui garde l'anonyme), et je demeurai foudroyée comme les victimes de la fatalité antique. — Mes gens, voyant à quel monstre j'avais affaire, avaient adopté l'attitude consternée des gardes d'Hippolyte à la sortie des portes de Trézène. Puis j'entrevis toute ma société venant se heurter, à minuit, aux ■^illis de M. Domange. J'entendis les rires, les caquets, les malédictions, les compliments de condoléance, et les quolibets de votre prochaine chronique. — Je compris que j'étais perdue et déshonorée si ce forfait nocturne s'accomplissait. — Je bondis comme une lionne blessée, et, en trois enjambées, je fus chez mon propriétaire. Vous devinez ce que j'allais lui demander. Cet homme est un ancien avoué. — Il a le nez rouge comme un soleil couchant, des rhumatismes, et ne va jamais au bal. — Je le trouvai sec et implacable comme un terme échu. Il ne sortit pas de ce raisonnement : « La » maison souffre d'une grande plénitude. J'ai traité avec M. Domange » pour celte nuit. — Je ne m'oppose pas à une remise de vingt- » quatre heures;— mais c'est à vous de l'obtenir de sa galanterie. »
» C'était une indication.
» Je me jetai dans ma voiture. — J'avais ouï dire que M. Domange était un homme du monde, quoique ses occupations l'empêchent d'aller dans le monde, et qu'on pouvait avec succès invoquer auprès de lui quelques relations littéraires. J'arrivai au domicile particulier de M. Domange. — On me dit qu'il était au bureau, à la Villetle. — Là, en elTet, je trouvai M. Domange. Il me reçut avec une politessequi me rappela l'ancienne cour, dont me parlait souvent ma grand'mère.
« — Belle dame, » me dit-il, « nous ne sommes pas des ogres, et, » en dehors du service, nous redevenons des hommes. »
CHRONIQUES PARISIENNES. :2<l9
« En effet, M. Domange avait en ce moment des yeux nuageux qui me firent rêver ballades et légendes.
» M. Domange sonna. — Survint un brigadier.
« — Donnez-moi, » dil-il, « la feuille du service de ce soir. »
« M. Domange découvrit dans cette nomenclature la maison qne j'habite, passa un trait de plume sur les indications, et dit au brigadier :
« — Vous n'enverrez pas Véquipage ce soir dans celte maison : )» c'est remis à demain. »
» M. Domange me reconduisit jusqu'à ma voiture, me demanda si j'avais vu le Corsaire, si mon bal serait brillant, si j'aurais Alexandre Dumas, fit quelques allusions délicates au danger qu'il y aurait eu pour SCS hommes à se trouver exposés aux séductions du monde, et j'échappai ainsi au plus grand péril qu'une femme ait jamais couru de sa vie. »
On a dit que leslhéâlres étaient nés pour brûler comme les hommes pour mourir.
Il y a, en effet, peu d'exemples d'un théâtre échappant aux mille chances d'incendie qu'entretient l'industrie dramatique. — A Londres, un grand sinistre est signalé : le théâtre de Covent-Garden a vécu.
Il y a quinze jours, les journaux enregistraient la pompeuse annonce du physicien Anderson, qui, pour son bénéfice, offrait au public une journée et une nuit de spectacle, suivies d'une seconde nuit de bal masqué. Cette combinaison avait été assez fructueuse. Le spectacle avait produit 7,500 fr. et le bal près de 40,000 fr.
On sait comment, à la fin de la dernière nuit de ce bal, le feu se déclara, sans que les causes en aient encore été déterminées.— Moins d'une demi-heure après, les masques, mêlés à la foule, et heureusement préservés par une prompte fuite, contemplaient la sublime horreur de l'incendie, comme disait M. Proudhon.
La reconstruction de Covent-Garden avait coûté, en 1808, 3,6.t0,000 fr. — C'était, avec Dniry-Lane, la plus vaste salle de Londres. — Mal situé, comme In plupart des théâtres anglais, onlouré de maisons qui l'étouffaient et le masquaient, cet édifice avait