‹ La vie à ParisChapitre 18 sur 40 · II · texte numérisé non relu

II

niers, vendanges sont faites. — ftlais à quel âge finissent les vendanges? — Voilà le doute. — Une question aussi neuve que consolante a été posée ces jours-ci devant les tribunaux. — Il s'agissait d'une rente viagère constituée sur la tète d'une femme d'un âye avancé. — La bénéficiaire de la rente avait quarante-neuf ans, et il y avait lieu d'interpréter si une femme de quarante-neuf ans est une femme d'un âge avancé.

Les magistrats se sont comportés en chevaliers français. — Ils ont laissé la question indécise, de sorte que les femmes de quaranteneuf ans conserveront le bénéfice du doute. — Du moment que les, auteurs ne sont pas d'accord sur cette terrible question, la jurisprudence liésitanle autorise beaucoup d'illusions. — Seulement, il no serait peut-être pas prudent aux femmes de quarante-neuf ans de porter la question devant la cour d'amour.

Du reste, la veine est bonne pour les femmes de quarante-neuf ans. — On vient de retrouver une lettre autographe d'un médecin italien du xvii® siècle, Fortunio Liceti, qui donne la recette de la rosée du visage, composition merveilleuse dont Ninon de Lencio?, pense le Journal des Débats, a eu le secret, et à laquelle elle a dii cette jeunesse éternelle et miraculeuse qui a tant étonné ses contemporains. — Le docteur Liceti avait lui-même trouvé celte précieuse rosée dans un manuscrit oriental. — Or-, vous savez que, dans ks Mille et une Nuits, la beauté de la princesse fait toujours concurrence au soleil, à la lune et aux étoiles. — J'aime à penser que la rosée orientale n'est pas tout simplement cette combinaison fabuleuse des sept couleurs de l'arc-en-ciel qui se trouve aujourd'hui sur la palette de toutes les femmes du demi-monde, et qui les fait ressembler à des spectres solaires. — Bientôt, nous saurons à quoi nou? en tenir, car il est indubitable qu'un parfumeur quelconqu(; annoncera avant un mois, à la quatrième page des journaux ;

Là rosée du visage

d'après la recette du doctel'r liceti

Communiquée à Ninon de Lenclos.

« Il n'est bruit, dans le monde élégant, que de colle élonnante découverte, enfouie pendant deux siccleS; et si heureusement restituée

aux générations nouvelles. Les dames qui désirent conserver la beauté et la jeunesse, source du bonheur domestique, s'empresseront Je recourir à ce précieux cosmétique. — 2 francs le pot avec une instruction.

)' On reprend les vieux pots pour 25 centimes.

» Avis'essk!»tiel. — La rosée du vimge a pour base la véritable rosée de l'Orient recueillie dans le calice des fleurs de l'Asie. — Se défier des contrefaçons, qui répandent dans le commerce des rosées frelatées recueillies dans les mauvaises herbes de Panlin et de Vaugirard. »

Vous avez lu, n'est-ce pas, le Chevalier Pons, de Balzac, et vous n'avez vu, peut-être,, qu'un paradoxe d'arlisle dans l'histoire de cet homme qui dîne à vingt-deux sous, porte des liabils de 1804, et qui, avec quelques sous épargnés chaque jour sur sa vie, mais avec ces puissants auxiliaires, le temps, le goût et la passion, réunit une collection d'art qui, après trente ans, se trouve valoir un demi-million. — Eh bien, le paradoxe est de l'histoire, et de l'histoire inscrite au Moniteur, depuis le jour où le journal ofliciel a annoncé que M. Saiivageot était nommé conservateur du musée du Louvre. — M. Sauvageot, en effet, n'a pas procédé autrement que le cousin Pons. — Il a toujours vécu d'un modeste emploi, et il faut être initié aux prodiges de patience et de sagacité du collectionneur pour comprendre qu"il ail pu rassembler les pièces merveilleuses qui sont aujourd'hui sa fortune, sa gloire et son bonheur.

Il y a bien longtemps que le nom de M. Sauvageot nous a élc signalé pour la première fois, et nous nous rappelons une scie dont il fui viclime et qui aurait pu abréger ses jours. M. Sauvageol a toujours eu dans sa collection des faïences d'un prix et d'un goût inestimables. Un malin, quelques artistes, ses amis, entrèrent chez lui. Les mystilicaleurs s'élaienl munis de piles d'assiettes communes ; — pendant que M. .Sauvageot se levait pour rejoindre ses amis, qui altendaienl dans son musée, ceux-ci laissèrent tomber sur le parquet leurs débris de vaisselle. — Vous savez quelle commotion produit sur le système nerveux récroulcnienl et le bris même des objets sans valeur;— mais jugez quelle dut être l'anj^oissc de M. S;iu-

vagool, qui crut nalurellenient que le plafond venait de s'effondrer sur ses fragiles trésors. — D'une main fébrile, il lirait la porte qui le séparait du lliéàtre du désastre, et ses amis retenaient la porte en lui criant : « N'entrez pas ! au nom du ciel ! n'entrez pas ! — vous ne pourriez y survivre! »

Plaisanterie cruelle, qu'un collectionneur ne ferait jamais à un collectionneur.

La comédie de société semble, celte année, avoir mordu tout le monde à ce petit endroit si sensible, la vanité. — Tout salon est un théâtre, — tout paravent une coulisse,— tout beau-père est un souffleur.— Gel élégant cai/o/2«a^e amuse beaucoup les femmes. D'abord, le tracas n'est plus l'ennui, et c'est toujours cela de gagné ;— et puis il y a, dans la comédie de société, mille combinaisons où le cœur et l'amour-propre trouvent leur compte. — Il y a tout le manège des répétitions, les déclarations autorisées par la brochure, la main pressée, les compliments adressés au personnage et dont la comédienne fait son profit. — Il y a enfin, le jour de la représentation, des toilettes pleines de fantaisie, un rôle qui rit si on a de belles dents, et qui sourit seulement dans le cas contraire, enfin toutes les évolutions de la beauté calculées par la grâce et la coquetterie. — Tout cela est l'objet d'une longue préméditation.— On me cite une femme d"un très-grand monde beaucoup plus flère encore de son opulente chevelure blonde que de ses aïeux. Le rêve de celte femme est de représenter Eve. — Elle esta la recherche d'un paradis en prose ou en vers, el elle frappe à la porte de tous les poêles pour se le procurer. — Un jeune el célèbre écrivain consent bien à se mettre à l'œuvre; — mais il voudrait jouer le rôle du serpent, qui est déjà distribué. — En attendant, la dame joue toute espèce de rôles, pourvu qu'il y ail un évanouissement. — A ce moment, ses cbeveux se détachent loul naturellement, et l'effet est produit.

De cette manie de la comédie de société, on pourrait faire quelque chose de sérieux el d'utile. — D'abord, si on est duchesse , si on a huit cent mille livres de rente, un hôtel, un théâtre el non un paravent, on pourrait nous représenter ces mille fantaisies des esprits raninés, qui jamais n'écriront pour le Cirque el l'Ambigu. — Tenez, il \ a dans les scènes et proverbes d'Octave Feuillet un diuniant, un

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clief-d'œuvre d'audace cl d'élégance, — Rédemption. L'œuvre, par mille raisons^e pourrait èlre assouplie aux servitudes des tbéâires publics. — D'ailleurs, si quelqu'un osait porter les grosses mains d'un arrangeur sur ces délicatesses, il mériterait d'être traité comme le scélérat inconnu qui a voulu lacérer la Léda de Galimard.

Eli bien, ducbcsse, voilà une tentative digne de vos loisirs. — Mais il s'agit de quelque cbose de sérieux, je vous en préviens : — il faut un théâtre dans toutes les conditions d'agencement et de mise en scène;— puis il faut des artistes et surtout un talent du premier ordre dans le genre féminin ; car, à part mademoiselle Rachel, je n'ai jamais imaginé qui pourrait jouer ce rôle de la chanteuse viennoise, — éclatante et orageuse fantaisie qui plane dans les régions byroiiiennes. Si je vous signale ces difficultés, madame, c'est pour vous tenter... Que si liédemption vous effraye, vous trouverez encore dans Octave Feuillet des compositions plus humbles, d'une teinte plus douce et plus accessible à vos combinaisons. La société piémonlaise et milanaise, qui joue toute Taiinéc le Fcuillei dans ses citùleaux, pourra vous donner quelques répétitions.

Peut-être l'art pourrait-il tirer encore un meilleur parti des Ibéà- Iresde société en produisant des œuvres inédites. Les théâtres publics ont dit leur dernier mol, expectoré leur dernière déclamation, usé leur suprême calembour. — N'attendez plus rien d'eux. — Ils se sont constitués en conservatoire de ficelles, et il y a là d'honorahles négociants qui ne tenteront rien en dehors de la tradition, parce que toute tentative est un danger. — Mais vous, duchesse, qui ne craignez pas d'être siffiée et qui n'affichez pas le payement des artistes du l^'" au 5 de chaque mois, vous pouvez tenter.

Quand vous serez décidée, je vous inditiucrai deux ou trois petits rentres littéraires où on ferait volontiers du théâtre pour les besoins d'un Décaméron parisien;— je vous indiquerai dès aujourd'hui une plaisanterie en vurs très-originale, à coup sûr, que m'a lue ces joursci un de mes amis, et qui serait indubitableiiient sifflée sur tous les lliéâtresde France. C'est au salon à la recueillir.

En Portugal, c'est encore le théâtre qui occupe; la ville, la cour et le parlement. Une question de danseuses a provoqué des interpellalions dans les chambres. — Le débat se réduit à ceci : Sainl-Léon,

une ancienne connaissance à nous, dirige là un ballet. — Le danseurvioloniste a, paraît-il, des prédilections particulières pour une ballerine blonde qui, de notre Opéra, avait sauté dans le comptoir d'un glacier du faubourg Saint-Germain, et qui, de là encore, a fait un bond sur le théâtre royal de Saint-Charles.

Le public, de son côté, s'est passionné pour une jeune danseuse de dix-sepl ans, mademoiselle Hortensia CiaA'elie, qui a eu des débuts très-brillants, et que, depuis ce début, Saint-Léon a renfermée dans sa boîte à violon. — Rien n'est comique comme le ton sérieux de la polémique portugaise sur cet incident chorégraphique. — Un journal de Lisbonne, apporté par le dernier courrier, dit en propres termes que la tranquillité de la capitale est menacée par Fobstination de M. Saint-Léon. — Les Français se croient de grands révolutionnaires, et ils n'ont pas seulement songé encore à faire une barricade pour soutenir les droits de mademoiselle Legrain ! — L'esprit public est bien affaissé.

Ici, chez nous, la réclame ne sait vraiment plus quoi inventer. — On annonçait ces jours-ci, pour le dimanche 16, le début d'une cantatrice italienne dont on ne dit pas encore le nom. Voilà un mystère qui me charme et m'intrigue. Espérons que la cantatrice chantera avec un faux nez, et que jamais on ne saura qui elle est. — Vous voyez d'ici les conjectures : c'est une marquise, — c'est une princesse, — c'est mademoiselle Lagier, qui n'est plus enrouée; — c'est Galabert, du Vaudeville, qui s'exerce dans la Norma avant de reprendre le Rat des champs; — c'est mademoiselle Rachel, qui fait une queue à la tragédie.

En Dn de compte, ce sera peut-être une chanteuse très-ordinaire, qui aurait tout aussi bien fait de dire son nom comme la Malibran, la Sontag, la Frezzoiini et autres qui ne gardaient pas l'anonyme.

La Ristori est de retour, et elle ne s'en cache pas. — D'ailleurs, les sympathies du public sauraient bien la découvrir. — Disons toutefois qu'elle est revenue peut-être un peu vite, que le public aime qu'on se fasse désirer, et que la vogift ne se déclare pas celle année avec les mêmes fureurs que l'an passé. La tragédienne ne doit pas so décourager pour si peu : — l'année dernière, les Français croyaient

savoir l'ilalien ; — celle année, ils s'aperçoivenl qu'ils ne le savent pas, el voilà loul.

Un tragédien qui dit son nom, M. Barthélémy, a été signalé à rOdéon le lundi 10 mars, à sept heures. — Il jouait le Cid et la salle était pleine. — C'est un homme convaincu qui a quitté le barreau pour le théâtre, et c'est diablement hardi, ce qu'il a fait là; — mais son imprudence ne paraît pas avoir eu de suites, car, depuis, nous n'en avons plus entendu parler. Nous voudrions persuadBr à M. Barthélémy que le siècle présent est trop endurci au mélodrame pour s'éprendre des austères beautés de la tragédie. Mais peut-être enlèverions-nous à un artiste passionné l'illusion qui le soutient.

Par une note en réponse à plusieurs journaux, et dont nous pouvons prendre noire pari, M. Tadminislraleur général de la Comédie-Française conteste, en ce qui le concerne, que la proposition d'une prime de 23,000 fr. ail été faite à M. Ponsard en vue d'allirer sa comédie au théâtre de la rue Richelieu. —'Quant au chiffre, nous n'avons rien précisé, parce que nous ne savions rien. — Quant à la proposition en elle-même, nous croyons toujours qu'elle a été faite et qu'elle venait de plus haut.

Nous n'av(ftis jamais vu là qu'une tentative infiniment honorable pour les deux parties.

M. Ponsard est un écrivain considérable par le talent et le caractère, el le minisire donnait un témoignage de sa sollicitude pour les intérêts de la littérature en le rattachant à la Comédie-Française, qui l'a un peu négligé. — A ce point de vue, nous ne comprenons pas la reclificalion. Si Ion veut dire par là que l'altribulion d'une prime de 23,000 fr. serait un précédent ruineux pour la Comédie, on peut opposer à cet argument l'immense et productif succès de VUonneur el l'Argent. — Les précédents de celle nature sont rares aussi, el peu communs sont les écrivains qui peuvent concilier Thonneur des lettres et les intérêts de la caisse. — Nous pensions aussi qu'à la Comédie-Française, la première considération avait toujours le pas sur la seconde.

f^ 11 y a un peu plus de vingt-cinq ans, M. Eugène Sue, dans le courant des idées du temps, a fait un roman négrpphile,— /l/a?" Cuil.— F.t. du roman, on fil un drame. Il s'agissait d'un noir vengeant sur la

nice blanche la cluiir de ses frères, martyrisée et flélrie par le fouet du commandeur. — Alar Gui! ne procédait ni par la violence ni par la révolte; — il rampait dans la soumission ; il baisait humblement la main qu'il déchirait. On rencontrait des serpents dans le berceau des nouveau-nés, — du poison dans toutes les coupes : on cherchait et on ne trouvait rien que ce bon Atar Gull, toujours dévoué et toujours désolé des malheurs qui venaient visiter fron maître à luL^

M. Edouard Plouvier, dans son drame de Sang mêlé, a traité en sous-œuvre cette haine héréditaire et toujours inassouvie de la chair noire contre la chair blanche.— Son héros est blanc d'aspect comme vous et moi. Il ne lui reste plus de sa funeste origine qu'un peu de laine dans les cheveux, et ce disque bleuâtre qui, à la quatorzième cénéraiion, se retrouve encore aux attaches des ongles. — Esclave à la Guadeloupe, Timor a vu vendre son enfant, prostituer sa femme et périr son père sous le fouf t ;— il a conço une de ces haines fauves et sauvages dont l'explosion consomme la ruine de son maître.

Timor est venu en Europe riche des dépouilles du colon. — Il est jeune, il est beau, il est haineux et il aspire à se faire une descente de lit de la peau de tous les blancs.

Telle est l'idée de ce drame, si peu ou si mal éclairé, 9 son exposition, qu'on en saisit dilTîcilement les développements. —Je ne vous raconterai donc pas ce que je n'ai pas toujours compris ; —il me suffira de dire que la dernière partie de la pièce est très-supérieure à la première, et qu'il y a aux quatrième et cinquième actes deux ou trois scènes traitées avec une certaine originalité.

C'est une très-mauvaise pièce en somme, mais ce n'est pas la pièce d'un esprit vulgaire et impuissant.

Fechler a été comme la pièce, nuageux et indécis dans la première partie et très-artiste dans les quelques scènes que je viens de signaler.

Le Vaudeville, je crois, a eu pitié de Galimard, en nous retraçant, sous le pseudonyme de Calino, le martyre d'un être inoffensif, doux et naïf, aux prises avec les scies de six rapins sans pitié, qui finissent par le rendre fou. Que les monstres qui ont voulu lacérer la Lc'da de Galimard, rue Cassette, 22, aillent voir Calino, et ils connaîtroDl le remords.

CHKOXIQLKS PARISIENNES. 2'21

l.es Vai iélés ont eu, celle semaine, un franc éclal de rire avec une parodie àe Manon Lescaut. — l-a parodie repose sur une convenlioii immuable : — élanl donné un prince, on en fait un garçon pâtissier; étant donnée une marquise, on en fait une blanchisseuse; — puis on emboîte l'action de la pièce parodiée et on chemine ainsi jusqu'au dénoùmenl. Il y a des drôleries amusantes dans la plaisanterie de M. Lambert Thibousl. Mademoiselle Scriwaneck a joué avec esprit le rôle de Madelon. Lassagne, à force d'abuser du;^ final du mon Dieu-JE et du je Cador-it., nous semble parfois faire sa propre charge; mais, comme ces manies amusent le public, je ne lui propose pas d'y renoncer. Ce sacrifice une fois fail, Lassagne ne serait peut-être pas plus amusant que votre serviteur.

Ln semaine sainte. — Le saint el la damnation. — Le retour des Rusts.

— Décadence des milords anglais. — Ce que deviennent les danseuses.

— Histoire d'un poêle el d"uii perroquet. — La recherche des courtisanes vieillies. — Deux types de lorettes à la retraite. — Retour des négrophiles*. — Une hi-stoire de sang mêlé. — Longebamps et ses déceptions. — Les théiklres.

27 mars.

La fougue des bals, soirées eteomédies s'est naturellement calmée pendant la semaine sainte. — Les Parisiennes consacrent tous b-s ans ces huit jours au salut de leur âme ; — après quoi, la damnation reprend son cours.

Les agents de damnation qui nous ont le plus manqué depuis deux ans. ce sont ^es Russes: — deux hivers sans Russes! — ô discorde, voilà de les coups î — Mais, avec la paix, les Russes nous reviennent.

Le monde, et plus encore le demi-monde, Ir'^sçaille déjà d'impatience cl despoir. Les Russes ont depuis longtemps remplacé les ri. 19

milords anglais, et les fameuses guinées de 1813 se soiil iransformées en roubles.

C'est une chose lamentable, du reste , que cette décadence du milord anglais, ce rêve de toutes les modistes de la Restauration.

En ce temps-là, être avec nn Anglais, c'était, pour les femmes qui cherchent une fortune d'occasion, une exploitation prématurée de la Californie.

Le Russe n'était pas découvert et le Polonais était encore à l'état sauvage. — L'Anglais résumait toutes les forces et toutes les puissances de l'amour millionnaire.— 11 entrait à Paris comme le maréchal de Richelieu à Vienne, en semant sur sa route les fers de ses chevaux ferrés d'argent. — Les journaux annonçaient son arrivée à l'hôtel Meurice, et, le lendemain matin, il recevait la visite du corps de ballet. — A propos, où peut-il bien être maintenant, le corps de ballet de la Restauration?

Je ne connais plus que la petite Montessu : —elle habite Marseille, et, si elle s'avisait de danser un pas, je crois que le globe tremblerait sous ses pieds. — Cecime conduit à une question formidable. — Que deviennent certaines femmes lorsqu'elles disparaissent de Thorizon parisien ? — Je crois qu'elles se cachent pour vieillir et pour mourir, — comme les perroquets. — Du moins, on attribue cette pudeur aux perroquets, et la tradition populaire s'appuie sur de graves autorités.

Il y a une vingtaine d'années, Alexandre Dumasapportait un billet de spectacle à d'honnêtes bourgeois. Pendant qu'on prévenait la maîtresse de la maison, Dumas se mit à agacer un perroquet qui pérorait sur un bâton, dans un petit salon d'attente. Le perroquet, qui était classique, apparemment, mordit jusqu'au sang l'auteur A'Ilcnri III. Vous connaissez Dumas ; ce n'est pas un hommeà laisser sans réponse la provocation d'un perroquet. D'une main nerveuse, il étreignit le cou de Jacquot, qui montra au poète cette petite langue noire et veloutée dont les Romains étaient si friands au temps de Lucullus. Dumas pensa qu'il avait peut-êlre serré un peu fort ; —mais le repentir était tardif, — le perroquet était étranglé. — Ceprndaiil, comme la maîtresse du perroquet sannonçait par un frôlement de robe de soie, Dumas, qui voulait éviter toute explication sur son per-

roqueticide , fourra la petite volaille sous le coussin d'un divan, donna son Ijillet de spectacle et s'esquiva lestement.

Au bout d'un mois, il revient faire visite dans la maison; au milieu des banalités de la conversation, il risqua cette question :

« Il me semble que vous aviez un perroquet?

— Ail? monsieur Dumas, lui fut-il répondu, ne nous en parlez pas!— nous avons eu bien du chagrin ! — Mais, savez-vous, nous ne voulions pas le croire, et pourtant c'est bien vrai: ces pauvres bêtes se cachent pour mourir. Notre pauvre Jacquot est tombé malade, — puis il a disparu... Nous l'avons fait afficher avec cent francs de récompense; mais, au bout de trois jours, nous l'avons retrouvé — tenez — sous le coussin de ce divan. — Il avait voulu nous dérober le spectacle de son agonie, qui a dû être affreuse, car il tirait une langue... longue deçà. »

Ici, la propriétaire de feu Jacquot fit un geste indicatif qui donnait à penser que le perroquet avait une langue d'un demi-mètre, ce qui est invraisemblable.

Là-dessus, Dumas, très-soulagé de voir que son forfait était enseveli dans de profondes ténèbres, se mit à raconter qu'en Amérique les perroquets se cachaient si bien pour mourir, que les perroquets morts y étaient plus recherchés que les perroquets vivants.

J'en reviens aux femmes que nous voyons pendant dix, quinze et vingt ans (au maximum) dans les avant-scènes et qui disparaissent loul à coup; que deviennent-elles? — Ce serait un inventaire bien curieux et bien philosophique à faire. — On dit que les marcliandes de coco ont eu voiture dans leur jeunesse, que les ouvreuses de loges sont toutes d'anciennes locataires des boudoirs de la Cbaussée- ■ d'Anlin.

Moi-même, j'ai reconnu à la porte d'un théâtre de boulevard, dans l'altilude modeste d'une marchande de sucre d'orge, une femme que, trente ans auparavant, deux lions de la Restauration s'étaient disputée l'épée à la main. — Mais celte explication me paraît insuflisante et je demande une enquête. Probablement, il y a, dans le fond des provinces, quelques-unes de ces femmes mariées à des adjoints, sévères dans leur tenue, assidues à l'église et rendant le pain bénit plus souvent qu'à leur tour.

Chaque fois qu'un nouvel enibraniliemenl de voie ferrée rapproche Paris de leur petit endroit, ces femmes doivent être en proie à de grandes appréhensions. — Si un flâneur ])arisien allait tout à coup tomber comme un aéroiillie dans la localité, et reconnaître un premier sujet du théâtre Saint-Anloinedans la châtelaine austère qui ne veut plus recevoir le médecin du pays, parce qu'il parle du féJnur de façon à faire rougir les honnêtes femmes.

El S) quelque troupe de comédiens ambulants vient s'abattre dans la commune, — quelle angoisse! — Le petit monde du théâtre se louche par tous les bouts et correspond à toutes les extrémités du globe. Parmi ces nomades, il y a toujours un ancien premier rôle qui a débuté à Paris avant de jouer les f^riuies dans toules les granges de France. — 11 reconnaîtrait indubilablemenl son awcieime camarade . — On n'imagine pas combien ce tilre est flatteur pour une femme classée dans la société, quaud il lui est donné par un homme de cinquante ans, familier, mal élevé, s'annonçani à trente pas par des émanations alcooliques, et enclin à des indiscrétions dans le goût de celle-ci:

« Eh bien, ma bonne Amanda, avons-nous toujours cette jolie jambe dont l'orchestre raffolait et que vous ne lui cachiez guère, friponne?...»

« Voyez-vous encore M. Poiavski... vous savez, ce Polonais si riche, qui nous payait de si fameux soupers? C'était le bon temps. Dieu ! que vous devez vous embêter dans cette caséine, avec ce gros adjoint qiîi est gai comme un dénoiJment de tragédie. — Venez donc avec nous : notre premier rôle vient de faire une hf^m avec un marchand de bœufs de Poissy ; vous la remplacerez avantageusement. »

Outre la lorelte mariée, — la province doit encore receler dans ses flancs ténébreux la loretle vieille lille. — Celle-ci a dû être une femme rangée même en amour; — elle a appartenu à la classe des femmes qui disent à leurs amants : '< Tu veux me donner un bracelet de trois cents francs pour ma fête, — je préfère quinze louis. »

Ces quinze louis additionnés avec beaucoup d'autres de môme source, l'anse du panier qu'on a fait danser quand on a vécu uiaritalement, la maison de campagne qu'on a reçue en cadeau de noces cl qu'on vend à l'heure de la retraite, les économies tordidch et les

CHROxXlQUES PARlSlENxNES. "l-ln

nipines exercées sur le luxe, quelques bijoux, lin peu de iliaiiuiiils, loiil cely compose, vers la quarantième année, la petite fortune de la femme ([ui est entrée avec ordre dans le désordre, sous i'irispiraliou (le celte idée fixe : « Je ne veux pas mourir à l'iiôpital. »

Quand l'heure a sonné, quand, après une lutte olistinée, la conscience et la solitude vous disent que bien décidément on est une femme finie, on se retire avec son lingot, dans un chef-lieu d arrondissement;— on a une petite maison, un petit jardin et deux petits chiens. — On s'appelle mademoiselle Basuche — ou quelque chose d'approchant. — Aux questions indiscrètes des voisins, on répond qu'on a fait sa fortune dans la mercerie et quon n'a jamais voulu se marier parce que les hommes sont trop indclicals. — Un reste d'élégance et de prétention, un peu de rouge sur les joues, qui sont pâles et flétries, et beaucoup de blanc sur le nez, qui est rouge, trahissent encore, aux yeux de l'observateur, ce culte que la femme galante conserve, jusqu'à la dernière heure, pour la peau dont clli; lui si (ière.

Mademoiselle Basuche soupire quelquefois: elle a des peines de* cœur; elle vient de lire, dans le feuilleton du journal, que l'Ambigu a donné la veille une première représentation à laquelle assistait loiii Paris élégant. Du fond de sa morne retraite, la courtisane, détrônée par le temps, reconstruit en imagination l'édilice écroulé des féeries de sa jeunesse. — Elle se voit entrer dans sa loge, précédée de son bouquet et suivie de son Arthur. — Elle salue à droite et à gauche, de face et de profil, toutes les illustrations contemporaines de la galanterie. — Les lorgnettes sont braquées sur elle. — Elle fait seiisa- , lion, et, le lendemain, à son petit lever, sa femme de chambre lui remettra quinze propositions. — Le rêve fini, la lorette vieillie se retrouve les piedssur sa chaufferette, en téte-à-lêle avec le secrétaire de la mairie, qui a flairé les quatre mille livres de rente et qui soupire pour le bon motif.

Le drame delà Forle-Saint-Martin, le Sang mêlé, a remis ( n honneur toutes les pratiques négrophiles qu'avait suscitées le fameux Oncle Tom; — à ce propos, on me raconte l'histoire suivante :

A l'extrémité de la rue de la Pépinière vivait un vieillard heureux jusqu'au jour où les manies abolilioniiistes s'emparèrent de son ccr-

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