‹ La vie à ParisChapitre 19 sur 40 · II · texte numérisé non relu

II

'l-m LA VIE A PARIS.

veau. Le bonhomme, riche comme un planteur, n'avait qu'une idée lixe : faire le bonheur (i"un noir, — Sous le prétexte le plus futile, il congédie son domestique couleur de chair, et s'adresse à un bureau de placement pour obtenir un domestique noir.

On lui sert un groom de celte nuance. — Le vieillard en fait sou ami, et Tautorise tout au plus à se lever à onze heures. — Cet état de choses durait depuis huit jours, lorsque le rentier reçut une lettre anonyme :

« Monsieur, lui disait-on, vous avez à votre service un noir sophistiqué. — En d'autres termes, on a spéculé sur vos instincts ncgrophilës, et vous êtes la dupe d'un pot de cirage.— Frottez votre noir, et vous verrez reparaître le blanc hideux et canaille! »

Indigné du stratagème, le bonhomme mande son nègre et le conduit dans un cabinet.

« Misérable, lui dit-il, je sais tout!— Je te donne une demi-heure pour te débarbouiller et faire ton paquet. »

Au bout de vingt minutes, il revint.

« Eh quoi! cette cérémonie n'est pas encore faite... gredin... escroc? (Ici, quelques coups de cravache.)

— Mais, maître, réplique le nègre, moi bon noir... moi pas pouvoir blanchir moi...

— Débarbouille-toi... scélérat!... »

Après un quart d'heure, nouvelle visite au cabinet. — Le noir était toujours noir, et il avait pour cela des raisons qui remontaient à la côte de Guinée. — Irrité de cette obstination, le vieillard conduit son domestique chez le commissaire de police. Ce magistrat ayant garanti le bon teint du sujet, le négrophile l'a repris et lui a rendu toute son amitié.

Longchamps a passé sur la France sans produire de variations appréciables dans les modes. — Le chapeau se met toujours sur la lètc, et Thabit par-dessus le gilet. — Il y a peut-être bien encore des provinciaux qui attendent la mode de Longchamps pour se commander un pantalon : je ne sais en vcrilcquel conseil leur donner. —Les pantalons decclte année ressemblent à s'y méprendreàccuxdr tannée dernière : seulement, j'ai cru remarquer qu'ils étaient plus neufs.

On a signalé à la promenade de Longcliamps quelques-unes des nouvelles voilures de la Compagnie générale.— Elles sont élégantes, paraissent confortables, et les cochers ont juré de n'assassiner personne.

Malgré tout, il n'y a pas d'illusion à se faire, Longchampssc meurt, Longcharaps est mort. — Il y a de plus que les jours ordinaires quelques fiacres de supplément ; mais la significatien spéciale de l'institution est perdue, — si bien qu'on se demande pourquoi tout ce monde est là et non ailleurs.

Les tbéàlres, éventrés par les multitudes du spectacle gratis de lundi, ont fait pénitence tout le reste de la semaine. Ceux qui n'étaient point fermés ont ouvert pour lesclaqueurset les gardes municipaux. — Quelques comédiens, profitant du relâche, ont banqueté avec leur directeur, et on a bu à la santé du caissier, ce qui prouve l'intérêt qu'on porte à la caisse.

La semaine qui s'ouvre est pleine de prospérités : les collégiens sont dans la circulation pour huit jours. — Or, on sait que de toule éternité un collégien libre se met à la recherche de mademoiselle Déjazet, — Ne la trouvant pas celte année, il se contentera de quelques actrices de quarante ans qui lui paraîtront bien jeunes.

Et bientôt sans doule les théâtres nous donneront du nouveau. — Déjà l'Ambigu annonce une grande épopée biblique : le Paradis perdu. Nous retrouverons là le déluge et toutes les légendes de la Genèse. — Quant au paradis, si on le retrouve dans les stalles de l'Ambigu, j'en serai bien étonné, à moins que le paradis n'ait été rembourré à neuf.

<)u\LTUire de la saison du priiileraps. — Le bois de Boulogne. — Localaires et propriélaires. — Le bœuf à la mode. — Invoeatiou h Guliinard. — Du danger du se faire assassiner. — Un Diy>lère prussien. — Un enfant prodige. — De l'éducation et de ses inconvénients. — Académie française.— Les élus et les candidats.— .AI. deBroglie.— M.Biot.— M. de Falloux. — y\. Emile Augier. — Les théâtres et les collégiens. — Ambigu : le Paradis perdu.

ô avril.

OÙ sommes-noits, et dansquel cliraal vivons-nous? Est-ce riilvei-? est-ce le printemps? Le soleil éclaire d'une lumière splendide les parcs et les bois. — Mais les femmes sont toujours ensevelies dans la fourrure, et AIM. les chiens de bonne maison se montrent encore à la promenade en paletot. — Naturellement, les hommes imitent les chien» (fldélité à part), et c'est ce qu'ils ont de mieux à faire, car le soleil est unedéception, el la brise qui souffle dans le bocage est tout simplement le vent du nord. Toutefois, el sous réserve des fourrures et des paletots précités, le luonde a répondu à cette première invitalion d'un soleil en faillite, tt, toute cette semaine, le gala des voilures et des cavaliers a commencé son défilé depuis l'avenue des Champs-Elysées jusqu'au bois de Boulogne.

A propos du bois de Boulogne, — vous savez ce qui arrive? — Le conseil municipal vient de l'englober dans l'enceinte de la ville, aussi bien (jue Passy, les Thermes, une partie de Montmartre et des L'aiigiiollcs. — Je l'avais prédit, il y a deu.v ans (que n"ai-je pas prédit?).

Il est bien temps, en cJTet, de livrer à la construction des einplart-ments pour remplacer les maisons démolies et soustraire les localaircs au.\ prélenlions léonines de M.M. les propriélaires.

On a cilé, dans lous les journaux, de nombreux traits de despotisraeallribuéSjdans ces derniers temps, aux propriétaires. Voici une nouvelle histoire qui en vaut bien deux autres : * Un de mes amis se présente pour louer un appartement, rue de Valois, dans le voisinage du Bœuf à la mode. — Entre parenthèse, il serait temps de prévenir ce bœuf que sa mode a beaucoup vieilli, que les chapeaux se plantent maintenant derrière la tète, en auréole, et que le châle, depuis longtemps, ne se porto plus en écharpe autour des côtes de la seconde catégorie. — Ce bœuf me fait de la peine : il ressemble à ina tante Aurore, dont il est probablement contemporain, et je m'étonne que Galimard n'ait pas songé à s'immortaliser en dotant la ville d'un bœuf vraiment à la mode. — tialimarda trouvé plus court de se faire assassiner. Ce dernier procédé est peut-être le plus ingénieux, mais c'est aussi le plus dangereux.

Galimard a été assassiné par une main amie et caressante; il en est quitte pour des égratignures, et les journaux officiels ont donné à entendre que c'était un farceur. — C'est fort bien, et je trouve assez joli que Galimard ait fait poser l'Europe pendant deux jours.— Mais le voici dans la situation dun garçon que j'ai beaucoup connu et dont la plaisanterie suprême, à l'Ëcole de natation, consistait à simuler les convulsions de l'homme qui se noie. — Le premier jour, il y eut grande émotion. Douze maîtres nageurs se jetèrent à l'eau. — Le noyé leur rit au nez et leur demanda dos nouvelles de leurs épouses. C'était fort drôle.— Mais, auboutd'un mois de cet exercice, notre plaisant fut un jour pris d'une crampe : il se débattit, il appela, implora la perche; mais, à toutes ces invocations, les maîtres nageurs répondaient : « Toujours la vu'mc? Elle est bien bonne! elle esl connue! » Mon ami alla au fond de l'eau et y resta deux jours. — Un maître nageur eut alors la curiosité d'aller voir ce qu'il faisait là.— Il était mort.— Le maître nageur ne voulut le croire que quand on l'enterra, et encore soupçonna- t-il qu'il y avait une farce là-dessous.

Je suppose maintenant que deux assassins, mais deux vrais assassins, allentenl aux jours de Galimard. Galimard crie au meurlre. — Le portier court chez le commissaire, et, sur le ton essoulllé d'un portier qui fait une commission presae'e, il s'écrie: « Accourez! accourez! on a^sassine Galimard! >>

Le commissaire répond :

« Si ce n'est que M. Gaiimard, il n'y a pas de danger. Portier, retournez à votre loge, et ne vous dérangez plus pour des charges d'atelier. »

Cependant, le portier revient.

« Monsieur le commissaire, je vous assure que je crois bien qu'on assassine M. Gaiimard. J'ai regardé par le trou de la serrure? M. Gaiimard est étendu sur le carreau, et sa tête est sur la table de nuit. — Cela m'a paru sérieux; voilà pourquoi je me permets de déranger monsieur le commissaire.

— Encore une fois, concierge, dit le magistrat, laissez-nous tranquilles. Vous ne connaissez pas M. Gaiimard : ce farceur-là joue avec sa tête comme les jongleurs avec des boules de cuivre. — Dites-lui que le grand vizir, passant rue Cassette, vient voir sa Léda, et il va vous ouvrir. »

Revenons à la rue de Valois, où mon ami est toujours en instance pour louer un appartement. — Il voit le local, tombe d'accord sur le prix, la bûche, le sou pour livre, l'éclairage, le balayage; etc., etc.

Le portier lui dit alors:

« Monsieur, il faut aller vous entendre avec le propriétaire.

— Ah ! bien. Où demeure-t-il?

— Monsieur, le propriétaire esta Nice, où il passe tous les hivers, étant poumomqiie.

— Alors, je vais lui écrire.

— Monsieur, cela ne remplira pas Vobjel. Le propriétaire ne veut louer qu'à des personnes qui lui conviennent pour la figure et le caractère. Si vous conservez votre barbe, vous ne lui conviendrez pas. Cachez bien votre cigare: il déteste le tabac! Quand vous serez locataire, vous pourrez fumer après minuit, et je fermerai les yeux. »

Il y a en ce moment en Prusse un personnage qui intrigue beaucoup l'Europe. Il se nomme de Canilz.

Une dépêche de Berlin a d'abord annoncé qu'il avait été tué en duel. — Le lendemain, les journaux ont rectifié cette version. M. de Canilz s'était brûlé la cervelle parce qu'il était tombé en disgrâce à la cour. — Le surlendemain, une autre opinion prévalut. M. de Ca-

CHRONIQUES PARISIENNES. !23l

nilz s'était tué pour se soustraire aux atteintes d'un ramollissement cérébral. — Enfin, on annonça que M. de Canilz était bien portant, et qu'il se promenait sous les tilleuls. — Mais alors le duel? le suicide?... Que voulez-vous que je vous dise? Un traducteur infidèle ou mal initié aux mystères de la langue allemande aura confondu ces deux fonctions si distinctes : se brûler la cervelle et se promener sous les tilleuls.

On a beaucoup parié de l'œuf de Christophe Colomb, passé depuis à l'état de figure dans le langage. — Je viens de découvrir dans les journaux un enfant de quatorze ans aussi fort que Colomb. — On sait que, parmi les fléaux qui affligent Icspèce humaine, depuis le sevrage jusqu'à l'adolescence, on compte la rougeole, la dentition, la coqueluche, l'école et le collège. — Les trois premières calamités tiennent à l'ordre naturel ; on n'a encore rien inventé pour les combattre.— Quant à l'école et au collège, ce sont des calamités dérivant d'une convention sociale basée sur ces deux paradoxes :

« Qu'avec une bonne éducation, on se tire de tout ; — que le temps des éludes est le plus heureux de la vie. »

La scie de l'éducation, à divers degrés, inventée par les parents, fait tous les ans des milliers de victimes dans le premier âge de la vie; — mais elle fait peu de dupes : les écoliers les plus obtus, en observant le mouvement de la société, comprennent parfaitement qu'il est plus agréable de se lever à dix heures qu'à cinq heures du matin ; d'aller au bois de Boulogne encalèchequ'à pied à la retenue; de voir des danseuses et d'écouter des chanteurs que de contempler des pions en chaire. — Les écoliers sont surtout frappés d'une considération, c'est que leurs parents mangent souvent des fraises au mois de janvier et que jamais l'institution Patachon ne leur sert de fruits en primeur. — Alors ces jeunes cerveaux entrent en ferntenlalion, et ils se posent une série de questions formidables :

« L'instruction n'est-ellc pas plus nuisible qu'utile à l'homme? »

'< Le grec et le latin, en particulier, nont-ils pas rinconvénicnl de détourner la jeunesse dos carritvcs professionnelles '' »

« Pic de la Miraiidole n'esl-il pas morl à quatorze ans pour s'élre donné une indigestion sur i'iirbre de la science? »

'( Fn liomino qui connaît Dieu a-l-i! besoin d'autre science?»

* N'est-ii pas constaté que les mathématiques faussent le jugement de i'Iionime quand elles ne l'abrutissent pns ? »

« L'histoire n'est-elie pas pleine de grands hommes qui ne savaient pas signer leur nom?»

Toutes ces questions sont résolues par les écoliers dans le sens de celte conclusion, que l'école et le collège sont des institutions impies et contraires aux voies de Dieu, qui a créé l'homme ignorant; — contraires aussi à la nature, qui a donné à l'enfant une inclination très-manifeste pour les soufflés à la crème, et un dégoût providentiel pour le rata aux pommes qu'on servira sur les tables des réfectoires jusqu'à l'avènement d'une génération assez téméraire pour le manger. — Cela n'est pas encore arrivé, mais cela peut venir. — Ce qui arrive fréquemment, c'est que lécolier rêve un ordre social où on signalerait aux défiances des peuples les artistes qui sauraient lire et écrire; où il serait défendu, sous peine de mort, d'enfermer la jeunesse entre quatre murs noirs et humides, sous prétexte de lui enseigner des choses frivoles ou absurdes, auxquelles elle ne donne, d'ailleurs, aucune attention.

Mais toutes ces protestations de la jeunesse contre les bienfaits de l'éducation étaient demeurées jusqu'ici dans le domaine de la théorie ; — le petit phénomène que signale le Journal de la Moselleyienl d'aborder fièrement la pratique. — Il a mis le feu à l'école de son village; — les autorités du pays se perdaient en conjectures sur les mobiles de ce jeune Eroslrate, incendiant le temple de l'instruction primaire. — Mais à cette question : « Pourquoi as-tu mis le feu à l'école?» lenfanl, en mordant dansune pomme verte, a fait celle réponse, qui révèle un génie : « Pour ne plus aller à l'école. »

Dire que j'ai cherché pendant dix ans de ma vie un moyen de ne pas aller à l'école et que je n'ai rien trouvé, — rien, — que ce vulgaire procédé qui consistait à filer, palliatif dérisoire à un mal chronique,

évasion ridicule el houleuse, qui aboutissait, le lendemain, à une servitude plus dure sur la paille humide des cachots! — Enfant de la Moselle, tu es grand comme le monde! La société, qui se plaît à persécuter legénie, se propose très-probablement de l'enfermer dans une maison de correction jusqu'à l'âge de vingt el un ans ; — mais tu as une statue dans mon cœur. — Remarquez encore que mon petit prodige avait atteint sa quatorzième année, et qu'il se voyait menacé du sort lamentable de Pic de la Mirandole.

L'Académie française fera beaucoup parler d'elle ces jours-ci. — Le 3 avril, on recevra en séance solennelle M. de Broglie, succédant au fauteuil de M. de Saint- Aulaire.— Le jeudi 10, on procédera aux élections pour les deux fauteuils vacants : — celui de M. Lacretelle écherra indubitablement à M. Biot, savant vénérable qui, à quatrevingt-deux ans, s'éprend un peu tard des illusions de rimmorlalité.

Reste le fauteuil de M. MoIé, qui sera très-disputé. — Après quelques évolutions de scrutin, les chances sérieuses se partageront entre deux candidats, M. de Falloux et M. Emile Augier. — L'élection de M. de Falloux paraissait d'abord certaine; mais, depuis huit jours, il y a un revirement du côté de l'auteur de la Cigiic.

Nos vœux sont naturellement, et toujours, pour l'homme de lettres, qui n'a pas d'autre bâton de maréchal en ce monde que le bâton du fauteuil académique. — M. Augier, d'ailleurs, a des titres qu'on constate encore en les discutant. — Mais peut-être ne serons-nous pas consulté.

Quant à M. de Falloux, que nous avons entendu souvent dans les assemblées politiques, il nous a laissé l'impression d'un orateur d'un accent net, très-spontané el d'une forme d'autant plus saisissante qu'elle est moins travaillée.

Entre tous les grands seigneurs que l'Académie peut juger convenable de s'agréger, il nous paraît, nous en convenons , un des plus méritants, mais toujours après les écrivains.

Le ministre de l'instruction publique, sans brûler les collèges, ce qui ne rentre pas dans sa fonction, a déchaîné les lycéens dans Paris pour près de quinze jours, à l'occasion de la naissance du prince impérial. — Si la paix, que le canon proclame au momfnt où je vous écris, donne encore quelques loisirs aux élèves de I Tniversilé, ce

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