II. iU
2;!i LA VIE A PARIS.
n'est plus la peine d'incendier les écoles. — Le procédé de l'enfant de la Moselle se trouve perfectionné par une civilisation plus douce.
Quoi qu'il en soit, nos collégiens, flanqués à droite de papa, à gauche de maman, avec deux ou trois petites sœurs en guirlande, font depuis plusieurs jours un cours très-assidu d'opéra-comique et de vaudeville dans les salles de spectacle, — d'où il résulte que les théâtres n'ont rien donné pour ces autres enfants terribles qu'on appelle des critiques.
L'Ambigu seul s'est lancé dans une grande aventure biblique, en représentant le Paradis perdu. — Je ne saurais vous dire combien toute cette mythologie de la destinée humaine me paraît un sujet grandiose et émouvant; — même à l'Ambigu, cela fait rêver. — Si j'étais un César, je convierais toutes les poésies et toutes les musiques du monde à me raconter ces légendes sacrées, moyennant deux millions, sur la scène de l'Opéra. — Nous ne savons pas au juste quelle langue parlaient Adam et Eve dans le Paradis; mais instinctivement, il ne nous semble pas que ce puisse être autre chose que la langue do Lamartine. — Théophile Gautier transporterait dans les chants des Séraphins l'éblouissant ramage de la création à sa première heure. — Meyerbeer écrirait les chansons à boire des démons et des damnés, et Bellini, vivant, aurait surpris la naïve et chaste émotion et les ravissements des deux premiers êtres sortis du néant.
Ensuite vient la chute,— le travail, — le mal, — la douleur, — la mort. — Quel monologue, le créateur d'Hamlet, le grand psychologue Shakspeare, aurait écrit sur cette première mort, ce premier la be or not to be. — Passons au déluge, qui éveillerait peut-être chez Félicien David quelque grande inspiration d'harmonie imilative, inndis que les décorateurs, émules de Michel-Ange et de Marlynn, reproduiraient sur la toile cette vaste convulsion.
Ici, le peintre et le musicien peuvent tout; — les Titans de la poésie ne peuvent rien; — Bossuet lui-même est presque sans voix devant ce spectacle, et la Genèse, avec sa poésie sobre et allière, a pu seule raconter cette immense lamentation d'un monde submergé.
Tout cela, vous ne le retrouverez pas à l'Ambigu. — M. Desnoyers M'est pas encore un César et il ne disposait pas précisément de deux
millions; — mais VOUS trouverez un spectacle intéressant, bien organisé et bien assoupli aux proportions du cadre.
C'est un succès obtenu par la patience et la volonté, — poursuivi avec conviction et qui doit se maintenir longtemps.
L'acteur Dumaine, dont je suis loin d'être fanatique, a rencontré des inspirations assez sataniques, dans le rôle du Tentateur. —C'est, d'ailleurs, un fort beau diable. — Mademoiselle Périga, qui avait pris l'omnibus de l'Odéon pour venir jouer le rôle d'Eve, y a déployé beaucoup de cheveux et une cerlainesciencescénique. — Sans avoir toute la suavité du personnage, elle donne une idée assez agréable de la première femme.
Les fêtes de la semaine. — Le bal de M. Pozzo di Borgo. — Le bal de M. de ilatzfeld. — La paix. — Réjouissances publiques. — La guerre. — L'album. — Les situations délicates. — Les improvisations grotesques. — Iraprovi.<ation sublime d'un Onaucicr. — Deux histoires à propos de l'or. — L'Académie. — Les prochaines élections. — Théâtres. — Gymnase : Françoise. — Madame Rose-Chéri. — Dupuis. — Berlon. — M. et madame Lesueur.
10 avril.
La semaine s'est signalée par un grand nombre de fêles aristocratiques.
Jeudi, M. Pozzo di Borgo a donné ce fameux bal qui, depuis un mois, occupait tous les rêves de la société parisienne. — On y a dansé un quadrille hongrois. — La princesse K..., qui le dirigeait, |)ortait, à l'estime des gens compétents, pour trois cent mille francs de diamants. — Le costume de madame d'O... se signalait aussi par une grande richesse. — Ce quadrille a été répété le surlendemain chez M. de Mevendorff.
'i'M LA VIE A PARIS.
Vendredi, M. de Halzfeld, ambassadeur de Prusse, a ouvert à son tour ses salons. L'hôlel qu'habile, rue de Lille, M. de Halzfeld, appartient de longue date à la cour de Berlin. — Le roi de Prusse y a logé en 1814 et 1815.
H s'agissait vendredi d'un grand bal pour lequel on avait prodigué les lumières et les fleurs.
On y remarquait en étrangers de distinclion, le comte OrlolT, le niaréclial Narvaez, M. Olozaga, lord et lady Clarendon, le grand vizir, MM. Manleufi'el, Villamarina, Hubner, lady Cowley, madame Monlijo, mademoiselle Paniega, jeune Espagnole que la mère de l'impératrice vient d'amener en France, et dont la beauté fait en ce moment fanatisme dans les salons.
La société française était représentée par mesdames Bresson, Daru, d'Oraison, de Caraman, Decazes, de Crussol, de Vogué, de la Rochefoucauld, d'Escars, de Nadaillac, de Villeneuve, Achille Fould, etc. ; MM. Guizot, Monlalembert, Dumon, de Mérode, Walewski, Fould, Rouher, Bourqueney, Benedetti, Horace Vernet et le vieux marquis de Laigle, qui porte ses quatre-vingt-douze ans avec la légèreté d'un incroyable du Directoire.
Mais, au moins, si le Congrès a beaucoup dansé, on ne peut pas dire qu'il n'ait pas marché. — En quelques semaines, il a résolu les questions les plus délicates du conflit européen et rendu au monde cette paix si chère à l'industrie et aux arts.
Cet événement a été célébré par des réjouissances qui effacent tout ce que nous avions vu en fait d'illuminations et de galas de place publique. — Nous croyons seulement que les bourgeois de Paris ont eu tort de tirer des feux d'artifice dans les entre-sols. — Cet enthousiasme fulminant menaçait la sécurité des locataires supérieurs et les plafonds ont frémi, soulevés Tpâr des bouquets qui manquaient d'air et d'espace.
L'esprit public, depuis un an, est enfiévré de fêtes et de lampions. — Un assortiment de six lanternes chinoises fait aujourd'hui partie du matériel du plus modeste ménage, et chacun brûle son petit cierge sur l'autel de la prospérité publique.
Les touristes, qui, dans la saison d'été, parcourent le continent, ne sont pas les derniers ù se réjouir de cet apaisement survenu dans
les querelles de la société européenne. — L'Allemagne et la Russie sont ouvertes aux incursions des poêles et des peintres qui vont toujours devant eux cherchant des impressions de voyage. Avant un an, Michel Lévy aura édité plus de trente volumes sur la Russie, ce pays si curieux, et si peu connu, qu'Ancelot a cru pouvoir imprimer qu'à Saint-Pélersbourg, les rues étaient chauffées par des calorifères. — Les Russes, qui nous aiment et nous recherchent, se prêteront à une enquête plus sincère et moins partiale que celle du marquis de Custine.
Quelques esprits chagrins nous ont paru enclins à penser que les Français avaient fêté la paix avec trop d'ostentation, et que ces démonstrations étaient de nature à affaiblir en Europe le sentiment de notre force. — Cela serait vrai d'une paix succédant immédiatement à une menace de guerre; — mais, lorsqu'une grande nation vient d'atteindre son ennemi au foyer même de sa puissance et que celui-ci est le premier à faire entendre des paroles de conciliation, il est tout à fait digne d'un siècle de civilisation de se réjouir de ce que, le but atteint, on n'a plus qu'à s'embrasser au lieu de s'enlre-tuer.
Certes, l'armée qui a fait la campagne de Crimée est encore là pour attester qu'elle en pourrait faire bien d'autres. Mais la guerre pour la guerre n'est plus dans l'esprit de notre temps.— L'excitation nationale ne nous manquera jamais lorsque la grandeur ou la dignité du pays paraîtra compromise. — Mais de même que nous n'avons plus aujourd'hui de raffinés allant sur le Préaux-Clercs pour vider une querelle de pourpoint, de même les Français ne se croient plus absolument obligés par le point d'honneur à tuer des hommes, uniquement parce qu'ils ont des uniformes verts ou rouges.
M. Murger, dans la Vie de Bohème, un petit chef-d'œuvre que vous n'avez pas oublié, a flétri Valbum, ce fléau de la vie parisienne, qui dresse ses embûches dans tous les salons, avec la complicité des plus jolies femmes.— L'album fait en ce moment de grands ravages; — les femmes qui ont la passion de l'autographe sont implacables : — la plus profonde obscurité ne vous préserve pas de leurs sollicitations : tout leur est bon : elles demandent de pelits vers, à des fournisseurs de fourrages, et des pennées sitblimes à des clercs d'avoué.— Ce qu'il y a de féroce el de perfide dans l'album, c'est qu'il ir. 20.
VOUS prend au dépourvu, vous serre à la gorge et vous paralyse. — C'est comme un monsieur qui vous demande la bourse ou la vie, en exécutant des fantasia autour de votre tête, avec un couteau catalan. — Rarement on trouve un joli mot à lui répondre.
Je ne connais qu'un homme qui se soit tiré agréablement de celle dernière situation, toujours très-délicate pour un homme d'esprit.
— C'est un hercule qui donnait, il y a une quinzaine d'années, des représentations au Cirque. — Attaqué, au milieu de la nuit, dans le faubourg du Temple, par deux flibustiers armés jusqu'aux dents, il écarta d'un gesle puissant ses deux agresseurs, et leur jeta ces paroles sublimes, où respire bien la force d'un demi-dieu : « Gamins, si je ne craignais d' attirer la garde, je vous flanquerais des giflles ! » — Je ne trouve rien dans l'anliquilé de comparable à ce si je ne craignais d'attirer la garde. Eh bien, ce divin hercule, qui dédaignait si superbement l'intervention des baïonnettes étrangères, eût peutêtre succombé devant l'album. — Là, il ne s'agit pas de frapper fort, mais de frapper juste. — Le mieux est de sortir de ces pièges à lonp par les portes dérobées de la fantaisie, et de mystifier les importuns.
— La femme d'un constructeur enrichi reçoit l'espèce littéraire au milieu d'une cohue de courtiers de commerce. — Elle a naturellement un album. Sur ce livre dor, parmi les bouquets à Chloris, les odes à la lune et les sonnets-logogriphes, un vaudevilliste a écrit ces deux lignes pleines de bon sens :
« A dix-huit ans, j'étais soldat. — Si j'avais eu de la patience, je serais aujourd'hui caporal. »
Un autre, serré de trop près par la maîtresse de la maison, après avoir épuisé toutes les formules de refus, s'est décidé à écrire ceci :
« Chose singulière! on n'hésite pas à avouer qu'on s'ennuie, et on ne veut jamais croire qu'on ennuie les autres. »
« Ah ! cela, c'est bien vrai, » dit la dame à l'album, qui aurait pu profiter de la leçon.
Enfin, un penseur de l'école de Grassot a consigné sur l'album celte remarque profonde :
« Le mariage émancipe la femme et enchaîne l'homme. — Voilà pourquoi les femmes se marient en plus grand nombre que les hommes. »
L'album prémédité a d'autres inconvénienis : il n"est pas niais, mais il est précieux et tourmenté, — Vers l'an de grâce et de poésie 1836, j'assistais à une soirée de bienfaisance au profit des Polonais.— Il y avait une loterie, et le lot le plus considérable devait être un album que tous les écrivains en renom avaient été invités à honorer de leurs inspirations; —et ils étaient tous venus : Hugo, Gautier, Balzac, Soulié, les deux Dumas (Pierre et Thomas), Alfrecf de Musset, etc. p
A l'appel de la princesse patronnesse, on s'exécutait avec une grâce parfaite : — on prenait la plume, on se chatouillait le front et on ne tardait pas à trouver quelques vers, laborieusement improvisés la veille dans le silence du cabinet. (Le silence du cabinet est une des . prétentions de l'homme de lettres, qui, le plus souvent, travaille au milieu des chats, des perroquets et du babil des comédiennes.)
Dans ce concours de beaux esprits, devinez qui l'emporta?
Un banquier.
Mon Dieu, oui, un banquier qui passait pour très-médiocrement spirituel et à qui la dame patronnesse présenta l'album en lui disant, non sans une nuance d'ironie :
« Et vous, monsieur, n'avez-vous pas quelque grande pensée au service de l'infortune? »
L'homme de finance prit la plume, et, d'une écriture très-nette, il écrivit ceci :
« Bon pour dix mille francs au.profil des Polonais. »
El il signa d'une signature qui valait trente millions.
Cette magnifique improvisation obtint un très-grand succès d'émotion.— C'était là, il faut bien en convenir, de l'esprit argent comptant, et le banquier prouva que les grandes pensées viennent quelquefois de la bourse. — Seulement, tout le monde n'a pas autant d'inspiration au fond de la sienne.
Quelques géologues ont prétendu, de longue date, que, si l'orne se présente pas au mineur en masse compacte comme les métaux vulgaires, il existe épars danslesentrailles de la terre en plus grande quantité que le cuivre et l'étain. — On attribue même à M. de Humboldt cette prédiction qu'un jour viendra où les batteries de cuisine seront en or; — ce qu'il y a de certain, c'est que les découvertes
2i0 LA VIE A PARIS.
récentes faites en Californie et en Australie donnent beaucoup de cliances aux cuisinières.
Voici maintenant une histoire qui circule :
Un avocat, M. C, ami d'une de nos plus grandes illustrations parlementaires, après une vie très-traversée, avait perdu sa femme à l'île Bourbon, — où il lui avait fait élever un monument funéraire.
Revenant en Europe, M. C avait poussé la piété conjugale jusqu'à rapjporter un peu de la terre qui recouvrait la dépouille de sa compagne, et cette terre était déposée sur son bureau, sous un globe de verre. —Dans ces derniers temps, un chimiste, ami de M. C, vint lui faire visite, examina machinalement cette terre, lui trouva un aspect particulier et demanda à Tanalyser. — La terre contenait de l'or dans des proportions inimaginables. —Là-dessus, M. C. se mil en campagne : — pour plus ample information, de la terre extraite du même endroit fut encore demandée à Bourbon, transportée, analysée ici, et donna les mêmes résultais. — On assure qu'une compagnie se forme pour l'exploitation de cette nouvelle Californie...
A ce propos, M. Mérimée racontait hier, en ces termes, l'origine de la fortune des Demidoff. — L'emplacement où gisent les mines de l'Oural était occupé, il y a environ un demi-siècle, par une scierie appartenant à M. Demidoff. — Un coup de vent emporta un hangar sous lequel s'abritaient les travailleurs. On comprit la nécessité de reconstruire plus solidement ce couvert, et on se mit à enfoncer des pieux en terre. — Les trois premiers pieux avaient assez facilement pénétré dans le sol. —Le quatrième résista obstinément. On eut beau stimuler le zèle des nioujicks par quelques coups de Knout, le pieu s'arrêtait toujours sur une masse rocheuse. — On creusa pour déblayer le sol, el on trouva une pépite d'or de la grosseur d'une citrouille. — Depuis, on en a trouvé de la grosseur des millions que possèdent MM. Demidoff.
C'est toujours jeudi que l'Académie procède à ses élections pour nsseoir deux élus dans les fauteuils vacants de M. Lacretelle et de M. Mole. — M. Augier paraît toujours avoir l'avantage numérique sur M. de Falloux, si son petit bataillon n'est pas affaibli par des abstentions préméditées.
Le Gymnase a donné jeudi Françoise, comédie en quatre actes,
(le madame Sand, destinée d'abord au Théâtre-Français, où elle a â^ répétée.
L'œuvre nouvelle de l'auteur du Ckampi pourra bien encore rencontrer un public réfractaire, ce public matérialiste à qui il faut avant tout du bruit, du mouvement, des coups de théâtre. — Mais ceux qui recherchent une forme, un style, des caractères et une idée élevée, suffiront à entretenir un succès consacré par la première représentation.
Madame Sand est toujours peu préoccupée d'amuser les oisifs par des jeux puérils; — elle veut occuper l'àme. — Son nouveau travail rappelle ces magniûques combats de la passion intérieure, ces grandes études spirilualistes qu'elle tente toujours d'acclimater à la scène, après s'en être fait une immortalité dans ses livres.
Indiquons en quelques traits les physionomies que madame Sand a mises en scène.
Abandonné par son père, M. Henri de Trégenec, gentilhomme breton, a été élevé par un vieux médecin du Berry. Près de lui, plus associée à ses études qu'à ses jeux, grandissait une jeune fille, de quelques années peut-être plus âgée que lui, calme, profonde, sérieuse ; — c'était Françoise, la fille du médecin. — Instinctivement et sans vouloir se rendre compte de l'état de son cœur, Françoise a voué à ce frère de sa jeunesse une tendresse qui a pour base le dévouement; — elle a pressenti ce qu'il y a de faiblesse et de mobilité dans cette nature violemment attirée par les mirages de la vie, et ù quels écueils se heurtera son bonheur.
En effet, Henri, de son côté, a bien confusément démêlé les beautés morales de Françoise. — Un moment il a pensé à être tout simplement heureux de ce bonheur obscur et profond que deux âmes peuvent trouver dans quelque paradis fermé au luxe et aux dissipations de la vie. — Mais, pour atteindre à ce bonheur, l'énergie lui manque. Il n'est donné qu'à quelques âmes très-supérieures de se passer de la foule.
Si Trégenec voulait ou s'il pouvait vouloir, Françoise lui ouvrirait les portes d'un Éden.
Il aurait, dans une petite maison tapissée de vignes, celle aisance rustique, qui ne connaît ni les amertumes ni les crises des fortunes
conquises et disputées aux hasards de la vie. — Il respirerait l'air sain et robuste des champs. — Assis, l'hiver, devant la vaste cheminée du manoir berrichon; l'été, sur le sommet de la colline où penche le troupeau, il vivrait dans ces extases et ces recueillements que Rousseau poursuivait à travers les solitudes des grands bois. — Mais, tandis que Henri penche vers l'ange, le démon le tente. — Il a entrevu un million dans la corbeille de mariage d'une petite fille éventée, un peu folle, qui portera pour trente mille francs de dentelles, aura sa loge aux Italiens et à l'Opéra, ira le jour au bois, la nuit au bal, et finira par se déclarer la plus malheureuse des femmes parce qu'une duchesse l'aura oubliée dans ses invitations.— Attiré par ce million, Trégenec se retourne bien parfois pour contempler la petite maison des champs, au seuil de laquelle Françoise est assise. — Il se trouble, il hésite, il se maudit lui-même de n'avoir pas le courage d'être heureux. — Mais sa faiblesse le précipite dans l'abîme, oii il trouvera, outre les chiffons de sa femme, un beau-père et une belle-more tomme on en tient en réserve dans les petits enfers de province pour les damnés qui vendent leur âme.
Françoise a observé de loin ce combat. — Elle a essayé de sauver
Henri. — Tout ce que sa dignité lui permettait de faire, elle l'a fait.
. — Un homme digne de ce bonheur qui échappe à Trégenec, M. de
la Hoyonnais, s'immole en s'associant aux efforts de celte Françoise
qu'il aime.
Au dernier moment, Françoise s'élève au-dessus de ces orages : — elle a rendu à Trégenec sa dignité, compromise par ses dissipalions. — Il est libre d'épouser ou Françoise ou la fille de l'aubergiste enrichi. — Le genlilliomme a un élan vers Françoise, mais il est trop lard. — Chez Françoise, la pitié a tué l'estime. — Elle se retourne vers l'homme fort qui l'a comprise, et Trégenec pleure son paradis perdu.
Je n'ai pas besoin de vous dire en quelle langue sobre et poétique cette situation est développée. Sous ce rapport, madame Sand, au moins depuis le Mariage de Vktorine, n'avait pas été peut-être aussi bien inspirée, au théâtre.— Il yalà des accents dunegrandeur incomparable sous la forme la plus humble et la plus libre du langage familier.
CHRONIQUES PAKISIENNES. 243
Les artistes du Gymnase, même après ce qu'on a dit d'eux depuis quatre ans, ont encore trouvé moyen de se signaler.
Après avoir représenté pendant plusieurs mois les froides perversités de la baronne d'Ange, madiime Rose-Ciiéri a composé, avec sa supériorité accoutumée, cette touclianle physionomie de Françoise. — Mademoiselle Mars n'étant plus de ce monde, personne, après madame Rose-Chéri, ne peut aspirer à rendre ces calmes fiertés de l'âme, celte passion contenue par une dignité sévère et ombrageuse, enfin cette honnêteté suprême qui éclaire de la douce sérénité des vierges la physionomie de Françoise.
Dupuis, dans le rôle de la Hoyonnais, a eu un accent sérieux et profond qu'on ne lui connaissait pas encore, et qui a donné une plus grande valeur à une scène du troisième acte, abordée, d'ailleurs, par l'auteur avec beaucoup de fermeté.
M. Berton a ce qu'on appelle dans les conventions du théâtre un très-mauvais rôle. — Peut-être la convention est-elle absuril^, car je n'ai jamais mieux compris combien M. Berton était un artiste lialiile et savant.
Un rôle de petite fille évaporée a révélé, chez mademoiselle De- Inporte, un talent très-frais, très-jeune et très-naïf.
Enfin, les époux Lesueur ont assez bien accusé deux types de grossiers parvenus. — Cependant, en ce qui concerne Lesueur, il faut bien dire que sa finasserie n'est j)as toujours en situation ; qu'un peu de bonhomie grotesque ne messiérait pas au rôle, et que, à ce point de vue, Geoffroy eût peut-être apporté dans la pièce un élément plus franchement comique.
Les dernières fêles de l'hiver. — Le régime de la vie parisienne. — Régime de la vie de province. — L'Académie. — Les deux élus. — M. Augier. — M. Brizeux. — Les créanciers et les débiteurs. — Variétés : te Sac et la Braise. — Cirque : les Maréchaxix de VEmpire.
20 avril.
Liliver expire sous des torrents de pluie et au bruil des orchestres. — Les bals, les banquets, les comédies, se multiplient pour fêter ^es derniers jours du Congrès. — J'ai déjà gémi sur le sort de ceux que j'appelle les martyrs du plaisir. Les salons aussi sont des champs de bataille, et plus d'un glorieux soldat, qui a supporté pendant quinze mois le feu des Russes à Sébastopol, succombe devant les travaux forcés de la société.
J'admire toujoursque la machinehumaine puisse résister à l'action délétère delà vie parisienne;— et, ce qu'il y a d'étrange, c'est que jamais, dans les appréciations du vulgaire, les fatigues du monde n'entrent en ligne de compte dans les altérations de la santé. — Un homme meurt; les médecins disent qu'il ne pouvait vivre; — sa famille dit qu'il se tuait au travail;— les amis et les indifférents se montrent disposés à croire qu'il avait jm chagrin secret. Personne ne s'avise de penser que cet homme trop truffé est mort parce qu'il est tout simplement contraire aux lois les plus élémentaires de la nature de déjeuner le matin comme un entrepreneur de bâtiments, de dîner le soir comme un ambassadeur, et de souper à minuit comme une marquise, le tout pour soutenir ses relations.
Si vous ajoutez qu'en sortant de chez la marquise, notre homme va au cercle, taille une banque jusqu'à six heures du malin, exaile dans les émotions du jeu son système nerveux; entrelient trois liaisons qiii traîncnl à leur suite une ft'mnie qu'on adore el qui vous
demande de l'argent; une femme qu'on n'aime plus et qui demande de l'amour; une femme indifférente qui ne demande ni amour ni argent,mais qu'il faut conduire en baignoire à l'Ambigu, vous arriverez à comprendre que M. le vicomte ne soutienne pas dix ans un régime qui tuerait un bœuf en dix mois.
Nous sommes toujours étonnés de rencontrer en province ces races formidablement saines et plantureuses qui contrastent tant avec nos phthisies parisiennes. — C'est que, tout simplement, la province est exonérée du plus rude travail de ce monde, le travail de l'élégance. — Levée au premier appel de son coq, couchée avec le soleil, le jour paisiblement assise au seuil d'un jardinet, ne connaissant guère d'autre émotion qu'une promenade sur le mail, et livrée sans corset au libre épanouissement de sa riche nature, la femme de province se développe en largeur, se dessine en tour, s'affirme dans une vitalité puissante et marche d'aplomb dans son siècle, sans vertiges, sans vapeurs, sans migraines, jusqu'au jour de l'apoplexie.
Telle est aussi, avec quelques variantes, la condition de l'homme en province. — Quand c'est un très-mauvais sujet, le provincial fréquente sa société {son cercle), — joue au bézigue, — perd quinze sous à l'insu de sa femme (qui dirait qu'il dévore le patrimoine de ses enfants) et met, à dix heures,, son manteau couleur de muraille pour rentrer chez lui après cette folle orgie. — Ce type de provincial est ouelquefois maigre et mélancolique. — Un gros remords pèse sur sa conscience; — il ne se dissimule pas qu'il vil dans le désordre et que les familles interdisent à leurs rejetons d'approcher de son petit enfer. — Au fond, cet homme n'est pas pervers, — mais il est entraîné par des habitudes de jeunesse. — Ce malheureux a fait son droit à Paris, et, du droit, il reste toujours un peu de bézigue et beaucoup de pipe culgllée. — Je crois même que c'est là le fond du droit.
Mais ces dégradations exceptionnelles n'altèrent pas dans son ensemble l'aspect monumental du provincial pur sang, mi-campagnard et mi-citadin; — hàlé comme un maquignon, riche comme un marchand de cochons, — un i)cu enclin à la gaudriole, pourvu que la gaudriole soit dessinée par M. Courbet,— ne payant à Vénus qu'un tribut animal, et préservé par de fortes épaisseurs de tout contact
avec les sentiments orageux et werlhériens; bon enfant, jusqu'à la bourse exclusivement, s'estimanl plus qu'un duc s'il aplus de champs que le duc, flânant volontiers autour des bouteilles de vieux cognac, appréciant un beau tas de fumier bien plus qu'une bibliothèque, déployant des ruses infernales pour gagner deux sous sur un marché de cent écus, et racontant, la fleur à la bouche, en faisant claquer son fouet, comme quoi il a enfoncé le plus malin du pays. — Voilà l'homme. — Mettez par-dessus une chemise de grosse toile, — sans cravate, — une blouse ou un paletot d'été, des souliers avec lesquels il est venu au monde et dans lesquels on pourrait l'ensevelir.— Tout cela boit, mange, trafique sur la terre et le bétail, circule dans l'horizon d'un chef-lieu de canton, pendant soixante et dix ou quatrevingts ans, et meurt sans avoir été malade. — Voilà les bénéfices de cette vie primitive et un peu bestiale; — tandis que le Parisien s'étiole dans les salons comme des fleurs rares en serre chaude, l'homme de la nature, sous sa rude écorce, se conserve en pleine terre.
Rentrons dans la serre chaude parisienne ; les lauriers y poussent au front des immortels. — L'Académie française a pourvu à ses deux vacances. — Les calculs présentés ici il y a quinze jours sont demeurés assez exacts : M. Biot s'est assis sans secousse à la place de M. Lacretelle, et M. de Falloux, après une lutte assez longue avec M. Emile Augier, prend possession du fauteuil de M. Mole. — Les scrutins ont d'abord été énervés par quelques voix perdues : — encore le fractionnement des suffrages eùl-il été plus sensible, si des concurrents comme M. Brizeux, par exemple, ne s'étaient retirés avec une louable et rare modestie pour laisser passer le candidat des lettres. — Ces sacrifices ne sont pas précisément stériles : — le scrutin où M. Augier a réuni quinze voix le désigne suIBsammentau premier fauteuil vacant. — Ensuite, l'Académie trouvera peut-être deux heures de loisir pour relire ce beau poëme de Marie, une des inspirations les plus suaves de la littérature contemporaine. Par ses œuvres, dégagées de toute préoccupation de métier; par sa vie digne, modeste et scrupuleusement littéraire, M. Brizeux représente tout un ordre d'idées solidaires, où on ne rencontre que des titres et pas un motif d'exclusion.
J'ai découvert, dans les journaux, un Anglais d'un grand caractère. — Il vivait à Boulogne, dans la prison pour dettes, et il y est mort, quoiqu'il eût amplement de quoi recouvrer sa liberté. — 3Iais l'Anglais, qui avait eu à se plaindre de quelque vice de forme dans les procédés de la procédure, avait fait serment de ne sortir de sa prison que le jour où son créancier viendrait, en manière de réparation, le chercher en voilure à quatre chevaux.— Le créancier n'est pas venu ; peut-être n'avait-il pas de voiture, ou peut-être encore n'avait-il que deux chevaux.
Les Français, beaucoup moins formalistes que les Anglais, accueillent volontiers leur créancier quand celui-ci vient les prendre en prison pour les promener aux Champs-Elysées dans un tilbury à un seul cheval ; — mais il ne faut pas se dissimuler que le débiteur français se dégrade et donne de lui à l'étranger une piètre opinion.
— Il faut ajouter, cependant, que le créancier a si rarement de ces hautes inspirations, que le débiteur fait sagement d'*;n profiter. — Quatre chevaux! c'est peut-être beaucoup demander à un créancier, à qui on doit déjà la nourriture et le logement.
En France, je l'ai remarqué, le débiteur est généralement aigre envers le créancier.— De son côté, le créancier ne se comporte peutêtre pas toujours en gentilhomme avec le débiteur. Mettre un homme à Clichy, en hiver, c'est une scie très-excusable d'usurier à dandy.
— 31ais, l'été, le créancier pourrait bien conduire son débiteur à Bade et à Spa. — Comment veut-il que le débiteur conserve son crédit, si on ne le voit jamais dans les centres élégants? — Retenir un homme à Clichy au delà de ce que permet une saine plaisanterie, c'est le ruiner dans l'esprit des femmes et dans l'opinion des capitalistes. — Les femmes envoient souvent les hommes à Clichy; — elles vont rarement les y chercher. — Quant aux capitalistes, ils se défient généralement des élégants qui mènent une vie aussi sédentaire.
Il y a de grandes réformes à introduire dans les rapports entre les créanciers et les débiteurs. — Il faudrait d'abord que les créanciers fussent assez spirituels pour ne pas se fâcher de quelques charges d'artistes qui consistent à aller à la campagne le jour des échéances. — D'autre part, les débiteurs devraient au moins lire le
papier timbré que leur envoie le créancier. — Le créancier sérail sensible à ce témoignage de déférence et de considération.
Les liuissiers, qui vivent de la mésintelligence des créanciers et des débiteurs, ont envenimé des querelles, puériles au fond, puisqu'il s'agit de misérables questions d'argent, où l'honneur n'est pas engagé, et ils ont brouillé, à tout jamais peut-être, deux classes de la société faites pour s'estimer, puisqu'elles ne peuvent se passer l'une de l'autre. — Le jour où les créanciers en masse iront chercher les débiteurs à Clichy, en voilure à quatre chevaux, les éludes d'huissier baisseront de 73 pour 100. — L'année suivante, Galimard exposera une ravissante allégorie représentant un garde du commerce terrassé par un créancier magnanime, sous la forme d'un ange. — Le plus dilHcile sera peut-être de se procurer un créancier assez joli pour représenter un ange. — C'est tout au plus si deux créanciers, enlacés et déployant leurs ailes, pourraient sufllre à l'illusion. Le raiotix serait de supposer qu'une très-charmante femme ayant un amant riche seulement d'espérances, celui-ci souscrivait des billets à sa maîtresse pour avances sur le compte des mille et une nuits. — L'échéance venue, et le jeune homme n'ayant pas trouvé la lampe d'Aladin qui transformait les billets protestés en billets de banque, la dame mit le monsieur à Clichy.
La chose est parfaitement historique, quoique datant d'assez loin. Mais, malgré ses quarante ans, avec quelques relouches, le créancier aux longs cheveux pourrait très-bien figurer dans un tableau où il y aurait à la fois de l'ange et du dériion.
Je vous convie à la représentation d'un vaudeville en trois actes aux Variétés : k Sac et la Braise.
Le titre est un peu trivial. — II est emprunté à l'argot des ateliers et des coulisses : dans la langue imagée de ce monde, on dit d'un homme qu'il a le sac quand il est riche. — Quant à la braise , j'ignore son sens allégorique. Donc, sur le Sac et la Braise, on a construit trois actes. Le premier avait des intentions assez arislophanesques : des allusions très-lransparenles avaient distinctement signalé, à la malignité du public, un brave et loyal millionnaire, assez spirituel pour rire le premier de la plaisanterie, assez riche d'élans généreux pour se glorifier de sa fortune. — Je n'ai rien reçu
(le riiomme qu'on a ainsi désigné; mais je sais des écrivains, des artistes pour qui la grille dorée s'est souvent et discrètement en- Ir'ouverte aux jours des grandes détresses de la boliènie.
Quoi qu'il en soit, celle incarnation du sac, si elle manque de goiit et d'à-propos, ne manquait pas de couleur et d'accent. — Malheureusement, ies auteurs ont reculé devant leur propre audace, et, au lieu de continuer à nous présenter quelques types de la société contemporaine, ils se sont laissés dériver au courant vague de ces peintures de mœurs faciles dont le théâtre ne s'est guère montré sobre depuis quelques années. — On a ri, en On de compte; mais je ne crois pas, à vrai dire, que la pièce soit au niveau du genre qui pourrait rallier autour du théâtre des Variétés un public un peu déroulé par les compositions sans physionomie et sans nom qu'on donnait sur cette scène jusqu'à l'avénenient de la direction actuelle. Je dis là des choses probablement bien oiseuses. M. Cognard est assez intelligent pour distinguer les bonnes pièces des mauvaises, et, s'il se contente des médiocres, c'est qu'apparemment on ne lui en apporte pas de meilleures. — Nous ressemblons assez, nous autres critiques, à ces gens qui ne veulent que de la fleur de farine et ne sauraient pas faire pousser un épi de seigle.
Le Cirque a donné les Maréchaux de VEmpire. La pièce militaire est un genre très-épique que nous honorons de toutes nos prédilections, mais ce genre s'est abâtardi ; on a voulu y introduire de la liltéralure; on y cherche maintenant des enfants égarés comme à l'Ambigu; on y parle peut-être un peu plus français, c'est possible; mais, sous prétexte de supprimer les généraux qui faisaient des cuirs, on a trop supprimé les batailles qui constituaient tout l'allrnit de ce spectacle. On devrait comprendre que, lorsque nous entendons les chevaux piaffer derrière l'étroite mansarde où madame Lacrcssonnière berce son enfant, il nous importe peu de savoir jusqu'à quel point madame Lacressonnièrca trahi ses devoirs; la question est de savoir si nous sommes en Allemagne ou en Italie ; si la toile a de l'horizon et de l'air, le théâtre des accidents savamment ménagés pour y grouper des armées, cl sur quel sommet va planer l'aigle des batailles, Bonaparte. Tout le reste est re que les saltimbanques appellent la bagatelle de la porte.
Donc, celte fois encore, le Cirque nous a paru irop sobre de poudre el trop Nche à'intentions littéraires. — Ajoulez une forte déception. — L'affiche annonçait cinq actes. — Le quatrième acte joué, le directeur ayant tiré sa montre en or et à répétition, se dit: «Voici une heure du malin, c'est bien assez pour aujourd'hui. — Annoncez les auteurs. » — Mais le public des galeries supérieures, à qui on faisait tort d"une bataille d"léna et de trois autres tableaux, n'a pas compris qu'on l'envoyât coucher plus tôt que ne le comportait le programme, et il a témoigné son désappointement sur l'air des Lampions, avec des trépignements féroces. — Lacressonnière est venu lui faire un petit discours, qui a eu le succès de toutes les allocutions possibles devant un peuple ameuté. — A deux heures du matin, il y avait encore des groupes compactes devant le théâtre, et on demandait la tête de M. Billion, ce qui m'a paru indiscret. — Que M. Billion conserve sa tête, mais qu'il nous donne des batailles.
Le printemps de 1836. — Piiysiologie du lion ruiné. — Les exislences problématiques. — Une liisloire de lansquenet. — Un joueur payé en bonne monnaie. — L'assassin de madame Caumont-Laforce. — Distribution des prix Veron. — Encore l'Académie.
24 avril.
Je n'ose trop vous annoncer le printemps. — L'année dernière, à pareil jour, tandis que ma muse chantait sous la feuillée, la neige se mit à tomber; — el, lorsque, deux jours après, nos lecteurs, frissonnant dans leur paletot, se trouvèrent en présence de ma bucolique, ils se demandèrent d'où venait ce berger d'Arcadie.
Cependant, vous ne pouvez le contester, la nature est déjà souriante : — il reste bien dans l'air un léger frisson d'hiver; mais ces premiers beaux jours sont si lumineux el si doux, ils apportent nu corps et à l'àme tant de bienfaits réparateurs, qu'on les accueille
CHRONIQUES PARISIENNES. -iol
avec une sorte de joie enfantine et naïve. — Chaque année, ce sont les mêmes exclamations, la même fêle des yeux et de l'esprit. — C'est le printemps ! — On dirait qu'on n'avait jamais vu le printemps ou qu'on se croyait condamné à ne plus le revoir.
Aussi, ces jours-ci, aux Champs-Elysées et au bois, quel empressement! quelle foule, à pied, à cheval, en voiture! —Dimanche surtout, c'était féerique! — Toutes les splendeurs de l'Empire ont défilé là, sous nos yeux, pendant quatre heures, et aussi, faisant cortège à ces puissances du jour, tout ce que Paris a de jeune, de riche, d'amoureux : — les lions en activité et les lions en demi-solde, — les grandes dames et les comédiennes, —tout cela pimpant, rayonnant, le bouquet au sein et le sourire aux lèvres.
Hélas! que j'en ai vu mourir, de jeunes filles! Hélas! que j'en ai vu passer, de printemps ! Il y a vingt ans, je parcourais ces mêmes allées; une autre génération occupait alors ce théâtre des splendeurs parisiennes. — Les chevaux qui plairaient en ce tcmp»-là ont passé par les mains de l'équarrisseur. — Que sont devenus les élégants dont ils étaient l'orgueil et le luxe? — Quel monument élèverait à la philosophie l'homme qui pourrait dire Ihisloire de ces brillants météores ! Quelles consolations il apporterait à ceux qui ne savent pas combien ils sont heureux dans leur médiocrité et leur obscurité !
Je parlais, dans une de mes dernières chroniques, des femmes qui apparaissent, brillent et s'éclipsent. A Paris, la destinée de certains hommes ressemble beaucoup à celle de ces femmes. — Voyez, à cheval, en voiture, au café de Paris, dans les avant-scènes, ces hommes jeunes, beaux, enviés, fêlés : — ce sont des millionnaires éphémères ; ils ont soixante mille francs de rente pendant cinq ans. — Leur père, honnête marchand, olBcier ministériel, bourgeois scrupuleux et timide, a mis trente ans à leur amasser trois cent mille francs. Quand le père meurt, un tiers de celte fortune appartient déjà à l'usure ; — le reste est semé d'une main prodigue à tous les vents de la folie. — Que devient alors le dissipateur? — Les uns se font soldats, — j'en sais un qui est aujourd'hui général ; — les autres se tuent. — Voilà pour les caractères énergiques. — Mais les faibles se laissent dégringoler, échelon par échelon, jusqu'au bas de l'édi- ]ice social. — Un les voit réformer leur luxe pièce à pièce : ~ on
vend les chevaux, — on vend les tableaux et les meubles de prix, — on fait restaurer par son portier ces délicieux habits de chasse que Renard facLuraU à 180 francs. — On dîne à la Taverne anglaise; — on a quitté la superbe Léona (qui a peu résisté); — on a maintenant, pour cinquante francs par mois, une ingénue des Folies-Nouvelles.
— On est triste et mélancolique comme une ruine du moyen âge. — On s'avise, un peu lard, que trois cent mille francs, à 5 0/0, pouvaient produire quinze mille livres de rente; — qu'avec cela, un peu de retenue et de simplicité, — une honnête fllleau lieu d'une prostituée pour maîtresse, un autre tailleur que Renard, un autre restaurateur que Bignon,— plus d'honnêtes gens el moins de grecs dans sa familiarité, on pouvait vivre éternellement de la vie des égoïstes heureux qui ne prêtent à personne, n'empruntent à personne, tiennent leur budget en équilibre, — dépensent un peu, l'hiver, à Paris, économisent beaucoup, Tété, à la campagne, et, vers leur sixième lustre, épousent la fille d'un commissaire-priseur. — Philosophie tardive î
— Le jour des grandes épreuves s'avance; — les derniers débris d'un luxe qu'on achète si cher et qu'on vend à vil prix se dispersent chez les brocanteurs; le papier timbré entre dans la maison. — On ne vit plus que d'expédients; le mont-de-piété devient le seul et dernier usurier du lion en décadence. — Enfin, un jour, on se réveille sous le coup de to be or nol to be : trouver cent sous , ou ne pas dîner !
Cent sous, cela se trouve; mais il faut dévorer bien tes affronts, dépenser bien des paroles inutiles, mettre sa fierté à l'abri derrière des voiles bien transparents : « J'ai oublié ma bourse... Il me manque cent sous pour acheter une boîte de chocolat, etc. » Cela s'épuise bientôt. Comme on ne rend jamais, on n'en est plus à l'emprunt, on en est k la carotte.
Alors, on se dit que ce qui constitue la carotte el ses humiliations, c'est la modicité de l'emprunt. — On tente des coups plus hardis: on se rappelle qu'on avait des amis riches, on va les relancer.
« Mon cher, dit le premier ami, vous tombez mal : j'ai perdu hier cinquante louis au lansquenet. — Figurez-vous que je n'ai pas pu attraper une main de toute la nuit? — Je suis bien fâché, — bien désolé, — etc. »
Ailleurs, l'ami est à la campagne, - aux eaux.
Enfin, on rencontre un grand cœur,— un liomme qui sait compatir au maliieur.
« Mon cher, dit cet ami, vous savez que j'ai toujours eu de la sympathie pour vous : — je veux vous sauver. Je vous prêterais les cinq cents francs que vous me demandez, que vous ne seriez pas plus avancé dans un mois; — je ferai mieux. — Je viens d'intéresser mes capitaux dans une compagnie d'assurances. — Je suis en position d'imposer un employé; — il y a là une place de douze cents francs, — elle est à vous. »
Ceci est une façon d'assommer le lion ruiné el importun avec une bûche économique. — Aller à un bureau à huit heures, en sortir à six heures, s'hébéler dans des expéditions et des additions, dîner à vingt-deux sous, se coucher sans feu, être banni du paradis social, et le contemplera la dislance où végètent les damnés du travail sans gloire et sans profit, voilà la perspective qu'on ouvre devant l'homme qui naguère était assis au festin de la vie parisienne! Même dans ses plus mauvais rêves, le prodigue ruiné n'avait pas entrevu celle douloureuse expiation.
Généralement, il refuse ce secours dérisoire. — Il n'en est pas \ii. — Il attend de l'argent de sa famille. — Il ne voulait qu'une avance, etc. — Bref, il refus ela superbe place qu'on lui offrait. — L'ami s'en doutait un peu. — Mais le voilà en règle avec sa conscience. — Quand il rencontrera les anciens compagnons de plaisir du lion ruiné, il pourra encore se poser sur le piédestal du bienfaiteur méconnu.
« Comprenez-vous Gaston ! il n'a plus le sou. — Je lui offre une place de douze cents francs, el il refuse... «
Ici, chœur d'amis :
« Vraiment!...
— C'est insensé!
— C'est un garçon perdu !
— Je voyais bien qu'il allait trop vite.
— Il y a un las de jeunes gens qui veulent faire, comme ça, de l'embarras...
— Te rappellcs-lu avec quelle ostentation il parlait toujours de son attelage gris pommelé?
— Allons... voyons..., messieurs, c'était un bon garçon...
— Sans doute... mais que veux-tu qu'on y fasse?... Tu n'as donc pas entendu?... on lui offre une place, et il refuse...
— Ah ! je voudrais bien vous y voir, avec une place de douze cents francs...
— Mais nous... nous..., mon cher... c'est différent...
— Moi ! si je perdais ma fortune, je gratterais plutôt la terre que de demander un sou à personne...
— Oh! et moi donc! — Je travaillerais... j'irais en Californie... Mais je ne resterais pas à Paris... comme ça... à carotter tout le monde.
— Voulez-vous que je vous dise le malheur de Gaston? C'est l'orgueil... Il accepterait bien une place à l'étranger... Mais ici, à Paris, où il est connu de nous tous, il rougirait d'occuper un petit emploi.
— Oui... c'est cela; — c'est comme d'Esligny... vous savez... d'Estigny, qui, après avoir tout mangé, est maintenant employé à la Ville. J'ai eu affaire à lui dernièrement en allant dans les bureaux pour mon expropriation, et il a attrapé un coup de soleil!... J'ai été bon enfant... je lui ai donné la main; mais il est resté contraint et embarrassé.
— Ah! dame, c'est embêtant. — Mais, aussi, pourquoi veulentils paraître ce qu'ils ne sont pas !... Quant à Gaston, je dis que nous ne devons pas l'abandonner... Il faut le voir et \e raisûimer ; mais, s'il persiste à refuser la place qu'on lui offre... bonsoir! »
C'est ainsi qu'en allant au bois au pas de son cheval, on enterre l'ami qui s'est laissé choir dans la fosse aux lions.
Quant à ces victimes des prodigalités parisiennes, il est impossible d'en retrouver la trace, dès qu'ils ont une fois disparu de l'horizon des Champs-Elysées et des avant-scènes. — L'homme ruiné dans la spéculation se remet à l'oeuvre, accepte les emplois les plus modestes. — Mais, dans celte ruche bourdonnante où, depuis le chef de l'État jusqu'au plus humble ouvrier, la loi de l'existence est le travail, le dandy seul, quelles que soient sa condition et sa fortune, ne travaille jamais, — du moins d'un travail régulier et suivi. — Les loisirs de la vie dissipée ont brisé en lui ce grand ressort. — 11 va à
l'aventure, s'immisce dans les industries ténébreuses, roule dans les précipices, reparaît quelquefois en police correctionnelle ou en cour d'assises, s'abrutit souvent par l'absinthe, et meurt oublié après avoir vécu ce que vivent les roses.
En contraste avec les gens qui se ruinent, il faudrait placer les gens qui ne se ruinent jamais. — Ces derniers composent la catégorie des existences problématiques.
Nous connaissons tous à Paris, depuis vingt ans, des hommes qui ont les meilleures places au théâtre, dînent chez les premiers restaurateurs, s'habillent chez les tailleurs en renom. — Qui sont-ils? d'où viennent-ils? où vont-Ils? — Nul ne le sait. — On ne leur connaît pas de fortune, on ne leur connaît pas d'industrie. — Ils font des affaires. On n'en saura jamais davantage. — Il y a bien parfois des embarras et des éclipses dans ces existences mystérieuses. — Mais toujours on voit reparaître dans le flrmament parisien ces astres errants n'obéissant à aucune loi fixe, — surtout à la loi du calcul. Aujourd'hui, semant l'or sur le tapis vert; — le lendemain, renouvelant un billet de cent francs. — Du reste, d'humeur facile, orateurs de foyers et de cafés, toujours au courant des scandales élégants, tutoyant volontiers les hommes, plus volontiers encore les femmes; trop soigneux de leur crédit pour trahir leurs embarras; acceptés . partout, parce qu'ils ne sont importuns nulle part; dupes, à la longue, de leur propre inconsistance, et persuadés qu'ils sont d'une race privilégiée, à qui tout arrive à point.
Seule, la police a quelquefois le secret des existences problématiques.— Quant aux profanes, ils en sont réduits aux conjectures les plus saugrenues.
Il y avait autrefois pour les existences problématiques une explication en grand crédit. — Quand un homme ne justifiait pas régulièrement de ses moyens d'existence, on disait : < C'est un espion de la Russie. »
Soit que la Russie n'ait plus d'espions, soit que les oisifs n'aiment pas à s'éterniser dans la même solution , celte explication n'a plus cours.
Il y a encore l'homme qui gagne tous les ans vingt mille francs au jeu.
L'homme qui commît une vieille clame...
Soit. — Mais à ceux-là on connaît des ressources — malpropres, — mais des ressources.
Mon enquête porte précisément sur les hommes à qui on ne connaît ni père ni mère, ni vices ni vertus, ni industrie ni fortune.
Ils vivent cependant ; — mais de quoi vivent-ils?
C'est là oii les plus savantes investigations se perdent dans une nuit profonde.
Puisque j'ai parlé du lansquenet et des joueurs heureux, voici une histoire assez fraîche :
Malgré les nombreux exemples ^'hellénisme signalés depuis quinze ans, les jeunes gens se plaisent à braver le danger d'être dépouillés à la fois par le jeu et par le joueur.
A l'une des dernières solennités dramatiques, figurait un monsieur revenu des îles, où il était parti, il y a une dizaine d'années, à la suite d'une histoire nocturne, demeurée fort obscure. — Après la pièce, l'élégant rapatrié se promenait dans le foyer, recrutant des complices pour faire une petite partie, et s'adressant de préférence à ces bons petits jeunes gens qui ont une raie au milieu de la tête et encore très-candides à l'endroit de la dame de pique.
A minuit, il avait enrôlé une demi-douzaine d'amis qui ne savaient pas son nom , et , à six heures du matin , l'un de ces derniers , après avoir vidé sa bourse, devait 4,000 francs sur parole à son hôte.
« Je vais chercher de l'argent, dit la victime.
— C'est bien.— Mais rappelez-vous, répliqua le créancier, que les dettes d'honneur se payent avant midi. — J'ai le droit d'être sévère envers les autres, parce que je l'ai toujours été envers moimême. »
Le petit jeune homme, pileux et dépourvu du premier sou, alla trouver son frère, garçon rangé, aujourd'hui intéressé dans une maison de banque, mais très-lancé autrefois dans ce monde du brelan dont il connaît toutes les figures.— Celui-ci se rciulit chez le joueur heureux pour lui demander du temps; mais à peine eût-il envisagé le créancier de son frère, qu'il se ravisa, et ne demanda qu'une heure pour acquider la delte.
De retour, il dit au créancier :
n Je ne vous apporte pas d'argent, mais de l'or en barre, — une excellente valeur sur Paris.
— Qu'est-ce à dire! répondit le grec— Je ne joue pas de l'argent contre du papier.
— Daignez voir la cignature, reprit le négoeianl, et vous changerez d'avis. «
Le joueur prit macbiualement les billets et reconnut avec stupéfaction sa propre signature.
« Faut-11 aider votre mémoire? reprit le négociant. Ce sont des billetS; passés à mon ordre, et souscrits par vous il y a une douzaine d'années à un de mes amis, en remboursement de sommes gagnées à un petit jeu de hasard dont vous aviez fait un jeu d'adresse.
— Il suffit, dit le grec en déchirant les billets, — je suis payé. » Les nouvelles de la semaine sont assez insigniûantes.— L'assassin
de madame de Caumont-Laforce a été condamné aux travaux forcés à perpétuité ; — ce n'est pas précisément insignifiant pour lui, mais c'est d'un médiocre intérêt pour le public, qui n'a pas rencontré dans ce procès les fortes émotions qu'il recherchait.
La Société des gens de lettres a tenu une séance solennelle pour la distribution des prix fondés par le docteur Véron. — Les mœurs de Mécène sont devenues trop rares pour que nous voyions là un texte de plaisanterie. — Quand même il ne sortirait de celte fondation, à défaut de chef-d'œuvre, que des gens de lettres un peu mieux rentes, ce ne serait pas un mal.— Les favoris de Plulus (vieux style) s'énamourent tous, plus ou moins, d'un peintre, d'une chanteuse ou d'une danseuse : — il n'est pas inopportun de rencontrer un millionnaire amoureux de l'esprit. — Autant qu'il est en nous, nous encourageons M, Véron à persister dans son système d'encouragement.
On a encore beaucoup parlé de l'Académie, à propos de ses dernières élections. Le sens des commentaires n'est pas généralement favorable aux suffrages des trente-quatre.— Il y a, au palais Mazarin, des détours et des souterrains où la politique s'inflllre an préjudice do la liltérainre.
2o8 LA VIE A PARIS.
F.e printemps en prose et en vers. — Le retour de la poésie. — Les Contemplations. — Victor Hugo. — Lamartine. — Déranger. — De la destinée et de la mission des poêles. — Représentation navale en .Angleterre. — Les dernières fêtes de l'hiver. — Un mot turc et un mot arabe. — Les trois couronnements. — M. de Morny. — Transformation de la Russie. — Les voj'ages et le Guide Richard. — Les jeux d'Aix. — Le vice et la vertu au point de vue des flnances d'un État. — Les nouveaux journaux. — La Vie humaine, journal plialanstérien. — Histoire d'un serin trop sensible. — Le Journal des Employés. — Du sort des employés. — Vaudeville : les Déclassés. — La profession d'auteur. — M. Bécliard. — Les acteurs. — Madame Doche. — Félix. — Chambéry.
i" mai.
Le ciel est trop Meu, la brise est trop molle; il y a trop de fêtes dans la nature pour quej"ose vous parler en vile prose de ce printemps spiendide que Dieu nous envoie,— j'aime mieux citer Brizeux, le poëte dont je pariais l'autre jour :
L'aubépine avait pris sa robe rose et blanche.
Un bourgeon étoile tremblait à chaque branche ;
Ce n'étaient que parfums et concerts infinis,
Tous les oiseaux chantaient sur le bord de leurs nids.
Aussi bien, la poésie se réveille.— Michel Lévy vient de publier les Contemplations, de Victor Hugo.— Cette muse inquiète et troublée a retrouvé toutes ses voix harmonieuses, et l'écho leur sera fidèle.— Nous reconnaissons à ces accents le poëte des jours heureux où les passions sommeillaient; où, libre, fier, indépendant, même des partis, désintéressé dans les querelles purement humaines, dédaigneux
(les Iribuiis et des tribunes, le glorieux agitateur de la république des lettres poussait une génération dans l'ardente mêlée où deux mondes littéraires s'entre-choquaienl. — Là, évidemment, étaient sa grandeur et sa mission.
En ce temps-là, les dieux conspiraient avec lui, et, au bout de la bataille, on vil le superbe factieux qui avait signé la préface de Cromvvell entrer en vainqueur dans les foyers de l'ennemi, — au palais Mazarln ; — il entraînait à sa suite ses lieutenants et dicta des conditions aux vaincus. C'est à ce moment que ce grand esprit, assouvi dans ses ambitions littéraires, inquiet, avide de bruit et de mouvement, chercha un autre champ de bataille. — C'est là que lorage l'a emporté loin de nous, et, depuis ce temps, les chants avaient cessé! — Poésie, fille du ciel, captive dans tes régions sidérales le plus illustre de tes enfants ! retiens-le suspendu à la lyre qui chante si près de Dieu, si loin des hommes, et ne le laisse plus retomber sur la terre.
Le nom de Victor Hugo évoque celui de Lamartine : — à celui-ci il reste la patrie; le pain qu'il mange croît en gerbes dans nos champs; mais ce pain même est en question, Lamartine est réduite faire de la copie pour vivre. — Celte voix, d'abord pure et suave comme un cantique, qui plus tard charmait les mulliUides débordées el les refoulait dans leur lit, cette voix est aujourd'hui celle d'Homère, racontant aux fils de la Grèce les gloires de leurs pères. — Si la France, si l'Europe n'entendent pas l'appel qui leur est fait par tous les reprJsentants de la pensée, par les plus glorieux et par les plus humbles, il faudra se résigner à croire que les deux sous d'écart y ont tué tous les sentiments généreux.
Mais ne serable-l-il pas que les poètes soient pareils aux dieux de la Fable, qui, immortels et invulnérables dans leur Olympe, participaient à toutes les misères de l'humanité dès qu'ils touchaionl la terre?
Voici maintenant Déranger, qui, dit-on, nous laissera des chants doutre-tombe. — En attendant, on récite dans les carrefours une chanson médiocre qui usurpe l'autorité de son nom. — L'imposture se trahit par le fond et par la forme. — Ce n'est pas là la voix de la patrie, et le Tyrtée de nos temps héroïques n'aurait pas trouvé des paroles amèrcs pour les vainqueurs de Sébaslopol.
L'Angleterre vient de donner à l'Europe le spectacle d'une grande évolution navale. — Aujourd'hui, grâce à la statistique, les plus grands spectacles se résument en quelques chiffres. —Je lis dans les Journaux que l'escadre anglaise représentait une force de 3,800 canons el de 36.000 chevaux. — J'aime mieux la définition que donnait Chatterton de la puissance anglaise :
« L'Angleterreest un vaisseau. Notre île en a la forme: — la proue tournée au nord, elle est comme à l'ancre, au milieu des mers, surveillant le continent. Sans cesse elle tire de ses flancs d'autres vaisseaux faits à son image et qui vont la représenter sur toutes les côtes du monde. Mais c'est à bord du grand navire qu'est notre ouvrage à tous. Le roi, les lords, les communes sont au pavillon, au gouvernail et à la boussole. Nous autres, nous devons tous avoir les mains aux cordages, monter aux mâts, tendre les voiles et charger les canons; nous sommes tous de l'équipage, et nul n'est inutile duus la manœuvre de notre glorieux navire. »
Ici, le poëte est rais en cause dans ses rapports avec l'ordre social.
H En admellant votre idée, dit le lord maire à Chalterlon, quelle est la fonction du poëte dans la manœuvre?
— Il lit dans les astres la route que nous montre le doigt du Seigneur, » réplique Chatterton.
C'est ainsi qu'en ce temps-là les poètes comprenaient leur emploi ; — un peu hergers , un peu devins, flottant entre le ciel et la terre, amoureux des étoiles plus que des lampions, trop rêveurs pour se mêler au flot de la place publique, trop grands pour rien demander aux grandeurs de la terre, heureux du bonheur qui se faisait par d'autres, sans responsabilité dans les calamités du siècle, debout près de l'histoire et condensant ses arrêts en quelques vers immortels destinés à traverser les âges.
Les salons épuisent leurs dernières fêles; — il est temps, car le soleil éclipse les bougies. — Le président du corps législatif a encore ouvert ses salons en l'honneur des plénipotentiaires. — Ceux-ci ont dépouillé la toge qui portait dans ses plis la paix ou la guerre; — ils vivent maintenant dans la familiarité de notre société el s'exercent à
lui emprunter ses grâces et son esprit. — Ils n'y réussissent pas trop mal, si j'en juge par ce mot du grand vizir, — Une dame lui adressait cette question assez naïve :
« Le sultan est-il marié?
— Beaucoup, madame, » répliqua Ali-Paclia.
Ces Orientaux ont maintenant des mots sceptiques et railleurs, qui doivent faire frémir l'ombre de Mahomet dans son tombeau suspendu.
Ceci nous rappelle qu'il y a trois ans, en traversant Paris, Abd-el- Kader y a laissé la trace d'un esprit singulièrement exercé.
Un jour, il visitait la bibliotbèque ; — il fut présenté à un professeur d'arabe, qui lui parla rarabedel'Inslitut. — Après l'avoir écoulé quelques minutes avec beaucoup de sang-froid, l'émir chargea son interprète de dire au savant « qu'il n'entendait pas le français. »
Les touristes sont déjà à l'étude d'un itinéraire pour l'été. — La politique entraînera dans les capitales de l'Europe les grands dignitaires de l'empire pour y représenter la France dans de grandes cérémonies dynastiques. — On sait que l'année 1836 verra un sacre à Moscou, et un autre à Vienne.— On sait aussi déjà que M. deMorny est désigné pour représenter l'empereur ^'apoléon au couronnement de l'empereur Alexandre. — On ne doute pas que l'ambassadeur de France ne déploie dans la vieille capitale de la Moscovie de grandes magnificences.
La Russie touche évidemment à une période de transformation. — Les enseignements sévères de la dernière guerre, les inspirations plus douces de la paix, l'esprit de concorde générale, l'élan irrésistible vers les grandes opérations industrielles, la politique d'équilibre et de mutuelle entente substituée à une politique d'envahissement et de domination, toutcoscourtà ouvrir à l'activité européenne celte espèce de Cliine jusqu'ici fermée à ses explorations. — Les peintres, les écrivains, les économistes, les capitalistes, vont se précipiter comme un torrent sur cet empire, qui s'engage dans le mouvemcnl delà rotation universelli^;— on demande des rédacteurs pour des journaux français à Saint-Pétersbourg ; — on établit des relations d'annonces entre la capitale de la Russie et nos oITices de publicité : — nalurcllement, nit parle de fonihr n\ Riissi'' un CrôUl mohilirr.
— Celle iiisliliition fail le lour du monde, — avec prime, ella plus flatteuse confiance l'accueille partout, bien que partout on ne comprenne pas bien nettement sa signification. Les bohèmes inclinent à penser qu'il s'agit de leur procurer des inobiliers à crédit. — Mais celte interprétation est repoussée par la grande valeur que constituent les actions. — Donc, la Russie est un pays indiqué, dès aujourd'hui, aux excursions des touristes, flâneurs, amateurs de mœurs inconnues, de costumes pittoresques, de cuisine ténébreuse et de lits invraisemblables. — Moi-même, je n'attends plus pour m'engager dans les steppes que deux choses : — un chemin de fer de Varsovie à Saint-Pétersbourg, et an Guide Richard en Russie, en supposant qu'il n'existe pas. — C'est peut-être une superstition, mais je n'irais pas de Paris à Saint-Cloud sans un Guide Richard ; — ce livre indispensable vous apprend d'abord la nature géologique du sol que vous foulez sous vos pieds, — la nature des céréales qu'on y récolte,— le produit du pays en suif, en chanvre et en résine, et l'histoire du palatin qui vivotait au xiii« siècle dans ce château en ruine que vous voyez tout là-bas, là -bas, sur la colline. — Et puis ce Guide Richard est plein d'enseignements précieux pour la jeunesse! Par exemple, vous arrivez à Bade : — le Guide Richard vous donne une description de la Conversation, du Irente-et-quarante et de la roulette,— et il ajoute : « Le mieux est de se tenir en curieux derrière les joueurs;
— en mettant son argent sur le tapis on risque de le perdre... »— Supposez un touriste assez négligent pour ne s'être pas muni du Guide Richard : il ne se doute de rien, met son argent sur le lapis, et est fort étonné lorsque le croupier le ramasse; — s'il fait une scène, il est ridicule ; — survient M. Bcnazet, qui lui dit : « Mais, mon bon ami, vous n'avez donc pas lu le Guide Richard? Lisez le Guide Richard, — vous y verrez que tout jouetjr qui ne gagne pas a perdu, v
Tout cela n'empêche pas que la ville d'Aix, en Savoie, où l'admiiiistratiou municipale a fermé les jeux, est en fort grand émoi, et que tous les marchands sont en serre-file sur la route, attendant le passage du comte Cavour, à sa rentrée dans le royaume de Sardaigne, pour lui présenter leurs doléances.
Ceci me rappelle un mot attribué à un Irès-éminent personnage, peut-être au plus émincnl personnage de lenipire français. — Une
femme déclamail devant lui contre le tabac, et le suppliait d'arrêter les envahissements d'une manie devenue un vice :
« Vice, soit, madame, fut-il répondu; — mais trouvez-moi une vertu qui rapporte cent vingt millions par an au trésor. »
Ce n'est pas seulement en Russie qu'on fonde des journaux français;— on en fonde même en France, mais en négligeant quelquefois de prendre l'avis des abonnés. — La Démocratie pacifique, qui n'était pas un soleil quoiqu'elle eût des taches, était, à ce qu'il parait, une comète puisqu'elle a une queue. — La queue de la Démocratie pacifique s'appelle la Vie humaine, journal fondé sur V abonnement et le dévouement {sic). — Cette revue phalanstérienne ne borne pas son ambition à l'amélioration de la race humaine, — ou peut-être y a-t-elle renoncé et préfère-t-elle éveiller les instincts généreux chez les bêtes. Dans l'un de ses derniers numéros, la Vie humaine raconte l'histoire d'un serin si particulièrement attaché à sa maîtresse, que, quand celle-ci sortait, il en perdait le boire et le manger.
Ceci doit vous faire pressentir une catastrophe; voici la catastrophe :
« Hier, ayant à passer la journée dehors, madame de B*** s'esquiva d'assez bonne heure, dissimulante son serin les préparatifs de son départ. Elle ne rentra qu'à minuit; l'oiseau était roidc dans sa cage; il était réellement mort de chagrin ! »
Voici maintenant la moralité de la catastrophe :
« Que d'enseignements l'on peut trouver dans cette histoire! Que de mystères renferme la nature! De quelle utilité les animaux ne pourraient-ils pas être, si leur éducation était mieux comprise! Combien la liberté exercée dans les conditions de l'ordre est féconde! Retenu en cage, cet oiseau neùl développé aucune des qualités (|ui l'immortaliscnl parmi nous. Observons surtout combien la Providence est grande jusque dans les moindres de ses œuvres !... »
la Vie humaine aurait-elle pressenti que les serins seuls pourraient pousser le f/â'Oja»!t'/(< jusqu'à y abonnement? — le. ne me
prononce pas; mais je constate que la Vie humaine Datte les serins au préjudice des autres classes de la société. Nous avons encore le Journal des Employés. — Et, à ce propos,
— j'ai vu avec peine un de mes spirituels confrères insinuer que le Journal des Emplotje's n'a pas une mission distincte dans l'ordre social! — On voit bien que ce folliculaire a toujours vécu de la vie indépendante et frivole d"un homme de lettres, hantant les cafés, papillonnant dans les coulisses, et consacrant aux danseuses le temps que réclamerait une méditation salutaire sur le sort des employés.
— La condition des employés dans notre société est une iniquité qui révolte tous les esprits progressistes, un préjugé fondé sur la tradition, un dernier vestige de la barbarie. — On prend des hommes jeunes, ardents à vivre : on leur fait signer tous les matins une feuille de présence; — on leur donne des appointements ridicules, et on les retient sous clef dans un bureau, tous les jours pendant six heures. S'ils travaillaient, on comprendrait cette tyrannie ; — maiSj puisqu'ils ne font rien, ne soyez pas odieux gratuitement ; — lâchez-les — ou, un de ces jours, vous les retrouverez roides dans leur cage, comme le serin de madame de B***.— Notez que, quand ces forçats de l'oisiveté demandent du travail, on soupçonne qu'ils veulent de l'augmentation et on les congédie. — Donc, c'est uniquement le plaisir de torturer les humains, à raison de douze cents francs par an. — Il est temps que le Journal des Employés fasse entendre la voix des opprimés. — Les gens timides et trembleurs vous diront, je le sais, que l'amélioration du sort des employés est une chimère, — que la société ne peut rien pour eux, etc. — Mais elle pourrait d'abord supprimer les emplois, — ce qui serait déjà un acheminement à un ordre de choses meilleur.
Les théâtres prennent des loisirs et nous en laissent. — Merci, mon Dieu .'.'.'
Cependant, voici k Vaudeville avec une pièce en trois actes, les Déclassés.
.le demande à cmimcncer par une digression. — Autrefois, on faisait une pièce de Uiéàlre — par hasard,— par aventure,— quand on était inspiré— ou quand on avait bu... — Mais, jusqu'à ces derniers temps, vous ue Iroiivrrcz pas Iraco d"u!ie race d'hommes vivant
CHRONIQUES PAKISIENNES. 263
exclusivement de la profession à'auteiir. — M. Scribe est évidemment le fondateur du genre. — Sa fortune a tenté tous les marchands de chandelles qui ont un fils spirituel, et vous entendez dire maintenant très-hien dans une arrière-boutique : « Mon aîné voyage pour les châles, et mon cadet vient d'entrer en apprentissage chez M. Méiesvllle. »
Au collège, les rhéloriciens sans fortune piochent le dialogue de Duvert et la charpente d'Anicet Bourgeois. — Ils ont déjà choisi leur état, — Ils seront auteurs. — Cette prétention avorte dans la proportion de quatre-vingt-dix sur cent; — mais les dix qui restent donnent une race d'auteurs sans inspiration, sans initiative, élevés dans le culte des procédés épuisés et des conventions classiques qu'on .1 appelés des ficelles, et refont, à vingt-cinq ans, les vaudevilles que leurs maîtres n'oseraient plus signer à cinquante.
Rien n'est plus rare que de voir apparaître au théâtre un auteur quinesoit pas, comme on dit, de la boutique. — Cet auteur. Je le rencontre aujourd'hui ; — c'est un jeune homme, — aventureux, évidemment; — il s'appelle Béchard; — il a de l'esprit; il a fait une pièce, bàlie à la diable, déclassée comme genre, planant au-dessus du Vaudeville, côtoyant parfois 1« comédie et tournant, vers la fin, à la goguette. — Telle qu'elle est, sa pièce est à lui ; — elle est bizarre; elle est fantiisque; quelquefois, pour ne pas ressembler à tout, elle ne ressemble à rien; — mais, enfin, il y a là un souiïle qui ne vient pas d3s Délassements-Comiques, et qui, un jour, pourrait conduire à bon port une comédie audacieuse, accentuée, observée dans le détail, hardie dans le mot et réussie dans l'ensemble. — Pour tout dire, j'aimerais mieux, au point de vue de l'honneur littéraire, avoir fait les Déclassés qu'une foule de vaudevilles qui fournissent une honorable carrière et varient agréablement le répertoire. — Il a manqué, peut-être, à M. Béchard un directeur plus convaincu et quelques bons conseils; mais, enfin, c'est un écrivain vivant et non un auteur empaillé!
Les acteurs, qui sentaient que la pièce n'allait pas sur des roulettes comme un vaudeville à vingt-cinq sous, m'ont paru inquiets et troublés. — Madame Doche, encore sous le coup d'un malheur domestique, a joué plus avec son dévouement qu'avec son talent. — Félix a
eu lies saillies assez narquoises dans le rôle, excessif (rironie, d'un Dégenais un peu blagueur avec les gens qui lui confient qu'ils vont se brûler la cervelle. — Pour l'épilogue, Chambéry avait fait rcmplelle d'un babil râpé, qui a été l'événement de la soirée. — Seulement, Chambéry avait la prétention de représenter un croupier des jeux de Hombourg. — Il représentait bien mieux un touriste qui n'avait pas sullisamraeut médité le Guide Richard. »
XLIH
Boîte aux lettres anonymes. — Inventaire. — Lettres variées où Ton querelle le clironiqucur à propos du printemps et des poètes. — Les conlidences d"un garçon épicier. — Le bal de la marchande de modes. — Demande de conseils. — Questions indiscrètes. — La rose au milieu des épines. — Le confiseur. — Sur lart dramatique. — Histoires piquantes.
— Sur les actrices. — Une délation. — Perspectives d'été. — Adolplie Adam. — Théâtres. — Porte-Saint-Marlin : Salvalor Rosa. — M. Ferdinand Dugué. — M. Méliugue. — Variétés : danseurs espagnols. —
— Catarina Mendez.
8 mai.
Il y a longtemps que je n'ai mis à jour la correspondance anonyme dont est honoré tout homme qui parle au public. — Calino disait : « Moi, quand j'écris des lettres anonymes, je les signe. » — Mais tout le monde n'a pas la loyauté et la franchise de Calino.
Voici rinventaire de la boîte aux lettres anonymes :
Sous le n» 1. — Trois lettres; écriture et orthographe variées. — On invite le chroniqueur à ne plus parler du printemps. — On lui fait remarquer que, tous les ans, il appelle la grêle, la pluie, le froid, le paletot, le bois, le charbon de terre et toutes les calamités que le vent du nord porte sur ses ailes. — Une des trois lettres se moque
assez spiriluellenient du chroniqueur, qui place son petit feuilleton sur le printemps, à date fixe, com^e certaines gens niellent invariablement un pantalon de toile le jour de Pâques.
Rien à répondre. — Le clironlqueur confesse qu'il a le tort, dans un pays où le climat est variable, d'écrire le dimanche un article qui paraît le mercredi.
N» 2. — Écriture en colère. — On recommande au chroniqueur la sobriété. — On suppose qu'il était soûl quand il a dit que les poètes n'étaient pas appelés à gouverner le monde.
Réponse. — Le chroniqueur ne s'est pas soûlé depuis liuil jours. Il s'en excuse sur ses nombreuses occupations. — Quant au fond, chacun entend à sa manière la grandeur, la dignité et l'utilité du poëte. Une méditation vaut bien une harangue à l'hôtel de ville. — Le chroniqueur propose à son contradicteur de se soûler en sa compagnie, pour vider deux bouteilles de Champagne d'abord, et la question ensuite. — Peut-être le correspondant anonyme ne voulait-il pas autre chose.
N» 3. — Sur papier à chandelle.— Un garçon épicier nous demande de signaler au gouvernement, à l'archevêque et au mépris public, un patron qui s'obstine à ne pas fermer sa boutique le dimanche. — Le jerne épicier ajoute que son patron est un filou, qui vend à faux poids de la marchandise avariée.
Réponse. — La question est sans intérêt pour le public. — Un garçon épicier n'est jamais mieux que dans son cpmptoir; dans le monde, il est déplacé, à moins que la conversation ne tombe sur les |)runeaux. — Si on laissait sortir les garçons épiciers le dimanche, ils demanderaient bientôt à aller passer l'hiver à Nice. — Quant aux révélations sur le faux poids et la qualité de la marchandise, elles louchent à la vie privée.
N° 4.— Une dame se disant modiste, demande que le chroniqueur rende compte d'un bal qu'elle donne tous les mois à ses ouvrières et n des messieurs très-bien.
â68 LA VIE A PARIS.
Réponse. — Cela louche au bureau des mœurs.
N° 5. — Un lecteur assidu, — plein de confiance dans ma judiciaire,— me demande si je lui conse-lle d'aller voir le Paradisperdu, à l'Ambigu, el, en cas de réponse affirmative, quel est le meillear restaurant du quartier.
Réponse. — Je prie mon lecteur assidu de ne plus me lire el de me laisser tranquille.
N" 6. — Papier parfumé , écriture élégante, beaucoup de grâce el d'esprit. — On nous recommande un poëte; — on se fera connaître quand un peintre célèbre, notre ami, sera revenu d'Italie.
Réponse. — Le poêle recommandé nous est sympathique ; mais il faut attendre une occasion pour en parler congrùment. — Pourquoi attendre le peintre? — Un peintre n'est pas absolument nécessaire à mon bonheur.
N» 7. — Écriture de confiseur. — On me prie de recommander un confiseur.
Réponse. — Pas de réponse.
N° 8. — On trouve que j'aime trop le Gymnase el pas assez la véritable gaieté française. — A quoi cela peut-il tenir?
Réponse. — Je n'en sais rien. — Je sais seulement que cela ne lient à aucun parti pris. — Probablement, j'aime ce qui est calme, élégant, tempéré, et j'ai peu de goùl pour la turlupinade. L'homme n'est jamais ni complet ni parfait.
Je profite de l'occasion pour déclarer qu'il y a toutes sortes de manières de faire de la critique. — Je ne sais pas bien s'il reste dans les grands journaux des critiques didactiques. Quant à moi, je n'ai et n'aurai jamais la prétention de rien enseigner à personne. — Je ne donne sur les hommes et les choses du théâtre qu'une impression personnelle, sans même trop prendre soin de la motiver. Ceci m'amuse, — cela m'ennuie, — voilà loul ; — et je crois que le public
n'eu demande pas davantage quand il a la garantie de la bonne foi et du désintéressement absolu de l'écrivain.— Évidemment, nous trouvons de l'écho dans une certaine portion du public. — Évidemment aussi, nous devons rencontrer de la résistance parmi les amants passionnés de l'épicerie dramatique. — Nous savons cela, el il est bien inutile de nous l'écrire.
!S° 9. — Plus de vingt lettres où on nous propose des histoires piquantes.
Exemple d'histoires piquantes recueillies par les anonymes :
« Un monsieur était allé attendre sa mère au convoi de Strasbourg. — Il y avait longtemps que la mère et le Dis ne s'étaient vus. — Le jeune homme avise une vieille dame, croit reconnaître sa mère, l'élouffe de caresses, l'installe dans un fiacre et. chemin faifanl, s'aperçoit qu'il s'est trompé de mère. »
Voilà tout. — Si vous trouvez cela drôle, j'en .tI une centaine de la même force en portefeuille.
Autre :
« Un bohème n'ayant pu payer sa carte à la fin d'un diner, le restaurateur lui déclara qu'il ne le laisserait pas sortir de sa maison avant qu'il eût reçu de l'argent. Le jeune homme a écrit à sa famille. En attendant, le restaurateur a la naïveté de le coucher et de le nourrir... »
Autre :
« Six jeunes gens d'un magasin de nouveautés, ayant la fantaisie de monter à cheval el voulant modérer la dépense, avaient adopté la combinaison suivante : L'un d'eux partit de l'écurie du loueur, tandis que ses compagnons l'attendaient, échelonnés de trois lieues en trois lieues de Paris à Fontainebleau : à chaque étape, le cavalier cédait sa monture à son camarade; — mais, le cavalier se renouvelant H. î5
toujours et le cLcval ne se renouvelant jamais, le cheval, vers la troisième étape du retour, prit le parti de tomber roidemorl. '>
Je n'en finirais pas à vous raconter les histoires piquantes que me transmet la petite poste.
N» 10. — On nous demande de médire d'une actrice brune au profit d'une actrice blonde. — On est riche et on sera très-reconnaissant.
Réponse.— Nous regrettons de ne pouvoir mettre en toutes lettres le nom de l'anonyme. C'est probablement un bon petit et naïf jeune homme ou un vieillard contemporain du Courrier des Théâtres ^ à qui il a été dit que, moyennant cent sous, on pouvait hisser une comédienne au Capitole et précipiter sa rivale du haut de la roche Tarpéienne. — C'est là de l'histoire bien ancienne. — Ce petit commerce se continue, à la vérité, dans une certaine presse; mais il est si bêle, il* sert si peu les idoles de l'abonnement , et il fait si peu de tort aux victimes du désabonnement, qu'on ne prend même plus la peine de s'en indigner. — Notre correspondant anonyme peut, sans se ruiner et pour quelques sous par mois, obtenir que sa favorite soit traitée quatre fois par semaine « d'admirable artiste. »
Pour notre compte, nous connaissons très-peu « d'admirables artistes. » — II semblerait même que nous n'en connaissons pas, tant nous sommes sobre et réservé à l'endroit de l'éloge. Mais nous connaissons des artistes de talent, à qui nous ne refusons jamais à l'occasion un témoignage , et ceux-là peuvent dire qu'il ne leur en coûte rien.
Je clos cet inventaire au n» 10 : nous le poursuivrons un autre jour jusqu'au n» 65, — sans préjudice du courant.
Donc, la saison est des plus maussades;— le joli mois de mai est un polisson. — Espérons qu'il s'amendera, et que le délicieux mois de juin lui donnera des remords.
Alors commenceront les exercices des touristes. — Il semble, à en juger par les projets que je connais , (juo tout Paris doit émigrer cet été.
CHROfNiQUES PARISIENNES. 271
Comme conipcnsation, l'Europe enverra à Paris ses plus illusires représentants. — Déjà le roi de Wurtemberg est arrivé. — D'autres sont en route.
Paris a été très-ému samedi de la mort subite du compositeur Adolphe Adam. — La veille, tout le monde l'avait rencontré, et nous ne voulons jamais admettre qu'une machine humaine se détraque ainsi subitement. — Malheureusement, rien n'est plus vrai et il faut bien en prendre son parti.— Panseron, qui nous a appris ce pitoyable événement, nous racontait à cette occasion quelque chose d'assez curieux : Panseron avait assisté, vers le milieu de la semaine, aux obsèques d'un voisin de campagne qui n'était autre que ce négociant de la rue Laffitte, si tragiquement assassiné; — sous l'impression de cette lugubre aventure, Panseron composa d'inspiration un Pie Jesu qu'il se proposait de soumettre à Adolphe Adam. — Quelques jours plus tard, cette composition devait être exécutée en l'honneur de ce même Adam.
A cette heure suprême, les œuvres de l'auteur du Chalet ne peuvent manquer d'être appréciées et commentées par bon nombre de nos confrères. — Je me bornerai à regretter l'homme d'esprit, l'écrivain quelquefois incorrect, mais souvent ingénieux, qui déposait de temps en temps un feuilleton dans VAssemble'e nationale.
Il y a au Louvre, entre quelques peintures de l'école espagnole, sous le n» 360, une toile représentant une bataille devant laquelle je m'arrête toujours avec une certaine complaisance. — Il y a dans cette mêlée furieuse un mouvement dhommes et de chevaux qui confond l'imagination. — Decamps, qui a dû étudier les procéilés du maître espagnol, semble les avoir retrouvés dans sa fameuse bataille des Cimbres et des Teutons. Ce maître, c'était Salvator Rosa, dont la vie étrange et accidentée a inspiré un drame joué il y a quelques années, en de très-mauvais jours, sur la scène de la Porte-Saint- Martin. — Ce drame, qu'on vient de reprendre, je ne le connaissais pas. Il a pour auteur M. Ferdinand Dugué, et je suis heureux de rencontrer avec, des impressions très-favorables le nom d'un écrivain dont j'ai toujours contesté ou méconnu le talent. — C'est un peu la faute de M. Dugué, qui, il en conviendra, n'a rien fait de cette force. Ce drame de Salvator Rosa q%\, en vérité, un travail très-remar-
27t> LA VIE A PARIS.
quable et très-réussi. — D'abord, c'est un drame amusant; puis c'est une œuvre bien conçue, très-bien écrite et d'un souffle assez puissant. — On disait que la pièce avait été remaniée, et qu'elle avait gagné à ce travail de relouche qui avait éliminé une action parasite.
Quoi qu'il en soit, j'ai pris un très- vif et très-sincère intérêt à celle représentation, et je ne doute pas qu'il n'y ait là une série de recettes ; — j'en douterais moins encore si la direction avait osé traiter celle reprise avec ses habitudes de magnificence. — Il yaçà et là des négligences de mise en scène qui trahissent un peu de timidité dans l'entreprise ; — par exemple, le carnaval de Rome n'est-il pas un peu indigent en figurants?
Il n'y a, à vrai dire, dans ce drame qu'un seul rôle dominant toute l'action, celui de Salvator Rosa. Ce rôle, Mélingue le joue avec toutes les ressources d'un talent habile, rusé et fertile en invention.
— C'est très-certainement ce que je lui ai vu faire de mieux. — Soit calcul, soit penchant de nature, Mélingue s'est décidément classé dans la manière des fantaisistes anglais; — il tend à échapper à la démarche roide et solennelle du drame par des recherches de réalisme.
— Il y a dans celle voie du diamant et du caillou brut: — on cherche l'originalité, on rencontre parfois la trivialité. — C'est ainsi qu'en Angleterre et dans Shakspeare, tout tragédien se double d'un clown.
— Mais celle manière souple, turbulente et orageuse, si elle a ses écueils, a aussi ses triomphes. — Voyez Mélingue sur son char dans la scène du carnaval : — il y a là une éruption de colère, de haine et d'ironie, que seul Frederick Lemaîlre, en ses plus beaux jours, aurait pu rendre avec la même puissance et la même audace d'originalité.
Un tourbillon est venu s'abattre celle semaine sur la scène des Variétés : — il portait dans ses flancs une douzaine de danseurs et de danseuses, — naturellement espagnoles. — La diva de la compagnie s'appelle Catarina Mendez. — Elle est d'une beauté très-distinguée, el ressemble beaucoup à une des plus jolies femmes de la société parisienne; —elle a, de plus, des castagnettes el un tambour de basque. — Il parait qu'en Espagne on ne marche pas sans ces deux accessoires. — Roger de Beauvoir affirmait avoir vu dans les cou-
vents de ce joyeux pays des fresques représentant des martyrs marchant à la mort précédés de castagnettes ; — mais j'ai oublié de lui demander si c'était vrai.
La villégiature. — La campagne d'opéra-comique. — Le bourgeois à la campagne. — Le jour du melon. — Une soupe indigeste. — Les fléaux champêtres. — Les dîners sur Iherbe. — Le renchérissement du luxe.
— Un Castaing anglais. — Supériorité des assassins français sur leurs voisins. — Un problème. — Théâtres. — Odéon : la Bourse. — La pièce.
— Les acteurs. — Vaudeville : le Chemin le plus long. — Un jeune auteur. — Lafont. — Lagrange.— Parade. — Mademoiselle Dinah Félix.
— Palais-Royal : Si jamais je te pince! — Ravel. — Hyacinthe. — Mademoiselle Aline Duval. — Gaieté : Mandrin.