AUX PARTISANS
DU MERVEILLEIX KT MÊME AIX I^CRèDULES. EOITE MYSTÉRIEUSE.
M.Joseph, possesscurde la boite mystérieuse, a l'honneur de prévenir le public qu'il expose cette merveille qui a fait l'admiration des villes de France, d'Italie et d'Espagne. M. Joseph espère, ici comme ailleurs, provoquer les applaudissements universels de TEurope.
Juscjuà présent, les corps inertes n'entraient en conversation qu'au moyen de signes convi ntionnels et d'intermédiaires appelés médium.
La boîle enchantée de M. Joseph, qui a Irenle-cinq cenlimèires do longueur sur vingt-cinq de largeur, est isolée du sol et suspendue au plafond par un fîl de laiton. Elle chante, rit, pleure, tousse, souffle et répond à toutes les questions de la société, excepté sur les matières qui loucheni à la politique et aux cultes.
Ce spectacle sera surtout recherché des dames qui recherchent les spectacles émouvants.
Je n'ai pas pu voir la boîte enchantée, — la boutique était fermée et on m'a expliqué qu'elle était en réparation. —Mais je demeure très-frappé de la haute prudence de celle boîte qui refuse d'entrer en discussion sur les matières politiques el religieuses.
Le voyage à la vapeur. — Résultais. — Questions sur la npigc,'lfs raiiiKn<:urs el les costumes de la Savoie. — Le Chinois de Paris. — Sa suprriorilé et son scepticisme. — Les Italiens el la langue française. — Le Parisien en voyage. — Souvenir de table d'hôte. — M. Prud homme à Honibourg. — Il passe en revue Paris, rilalie, la chasse, la Grèce ancienne el moderne, la question des langues, Léonidas, Socrale, Voltaire, Molière et la garde nationale. — L'avenir des garçons épiciers. — Le> vaudevilles de la semaine. — Magnifiques perspectives pour un directeur et un portier.
12 août.
i.'lioiiime voyage aujourd'hui à la façon du boulet de canon : on prend le vo\ageur, ou le charge dans un cotivoi, on met le feu à l.i locomotive; on ciitetid un silTlcment, un bruit souterrain comme itu iremblemenl de terre, el le voyageur est arrivé. -- On retourne h convoi, el le voyageur est de retour par le même procédé.
De loul cela, il résulte p(!U de fatigue physique, mais une cerlaitu aligne morale et comme un éblouissemenl (pii ébranle le cerveau.
— Ejilre deux repas, voir les Alpes et l'Arc de lÉloilc. c'est un peu plus que n'en peut supporter noire faible organisation; — il vous reste dans les yeux et dans l'esprit des montagnes au sommet neigeux, un grand fleuve encaissé dans de riantes collines, des villes qu'on a traversées comme le cheval du Cirque traverse un cercle de papier; el, quand au lendemain de celte vision on se retrouve, assis comme un quincaillier, au seuil d'un café du boulevard, on se pa'pc el on se demande si on n'a pas rêvé Savoie et Savoyard.
Ce que l'on peut voir et faire maintenant en quatre jours et deux nuits est incompréhensible; les simples mortels qui ne quillent jamais l'asphalte n'en ont pas une perception bien distincte, et, quand vous leur dites que, pour varier vos motifs, vous êtes allé faire un feuilleton aux Alpes, ils aiment bien mieux croire que vous vous êtes enfermé trois jours à Courbevoie, avec un Guide bien informé où vous avez puisé ces narrations gigantesques.
A propos des Alpes, il m'a été posé quelques questions qui mo laissent fort embarrassé. — Par exemple, un jeune commis de banque m'a demandé de lui expliquer comment les neiges ne fondaient pas sur des sommets plus voisins du soleil que le mont Valérien.
Un autre m'a demandé s'il était vrai qu'il y eût à Chambéry un conservatoire déjeunes ramoneurs.
Ln troisième s'est fort étonné que j'aie pu circuler dans ces contrées lointaines sans être habillé en marchand de peaux de lapin.
H reste — el les chemins de fer n'y peuvent rien — il restera toujours des Parisiens murés dans leur boutique, qui n'ont pas encore vu la mer, doutent beaucoup des Pyrénées, el soupçonnent ([ue les capitales étrangères sont des farces de commis voyageurs. — Quelle vraisemblance, en effet, qu'il y ail une autre capitale que Paris, el à quoi cela servirail-il, je vous le demande? — Ne plaignez pas ce Parisien : il est plein de conliancc, et parfaitemenl épanoui dans son idiotisme; c'est une espèce de Chinois borné, au nord, par la bulh' Monlmarlre, au sud, par le petit Montrouge, à l'est, par Charenicjn. el, à l'ouest, par le bois de Boulogne. En dehors de ce Céleste Empire, le Ciiinois parisien ne connaît rien, ne croit à rien et hausse les épaules quand on lui parle d'un autre univers. — Il ne comprend rien à lobslinalioii des Anglais el des Allemands, qui ronlinuenl à
piirler des langues étrangères, et, sur ce point, il est de l'avis du Irciupier de la garnison de Rome, qui disait : « Faut-il que ces Italiens aient la tète dure : voilà six ans que nous sommes à Rome, et ils ne savent pas encore parler français! »
J'ai rencontré, il y a deux ou trois ans, à une table d'hôte de Hombourg une espèce de Prud'homme qui m'a paru résumer tous les aspects et tous les instincts du Chinois de Paris, modifié par le voyage. Lui-même, ce Prud'homme, à haute voix, et sans se faire prier, donnait en ces termes son signalement à la société :
« Que voulez-vous! j'ai cinquante-sept ans; — j'ai gagné honolableuienl huit cent mille francs dans le commerce; l'hiver, j'habite la capitale avec ma famille; nous fréquentons les concerts, les assemblées, les théâtres; l'été, je me réfugie sous les ombrages de mon parc en Brie. — Eh bien, le croiricz-vous, messieurs? j'ai là un château délicieux, cent cinquante arpents de bois et vergers, un parc dessiné par Lenôtre, sous le grand roi, un billard tout neuf, toute la société de la province, y comi)ris le sous-préfet, qui vient familièrement manger la soupe au château, et je m'y ennuie. — Aussi j'y passe un mois, — deux mois ; — puis, tous les ans, vers la mi-août, je dis à ma femme : « Zoé, je pars pour six semaines; nous nous » reverrons dans la capitale au mois d'octobre. » Je fais ma malle et me voilà parti, courant le monde, sans autre but que de voir, d'admirer et de m'insiruire, car l'homme a toujours quelque chose à apprendre. — Garçon, du pain! — Monsieur l'aubergiste, je remarque que la volaille est d'une complexion bien délicate dans vos climats. J'ai déjà eu occasion de faire celle remarque à Aix-la-Chapelle, et on a fini par m'avouer que l'on ne cultivait que les petites espèces. — Oui, messieurs, je vais tantôt d'un côté, tantôt d'un autre.— L'année dernière, j'ai parcouru l'Italie, la belle Italie, la pairie des beauxarts. A mon arrivée à Naples, le Vésuve jetait dos torrents de lave et l'épouvante dans les populations. —Sans m'effrayer du trépas de riine le n;iluralisle, je voulais m'approcher du cratère; mais l'autorité napolitaine, toujours soupçonneuse, s'y opposa. — J'ai vu Rome, où j'ai médité sur le sort des empires; Florence, la coquette Florence; Nice, où on met tous les poitrinaires; je suis rentré en France par Marseille, cl j'ai revu, toujours avec délices, Paris, ses l)0uli'-
vards, ses nionuinenls. Il n'y a que Paris! — Oh ! mais, dites donc, monsieur l'aubergisle, voire gibier n'est pas de plus grande race que votre volaille. Vous appelez cela des perdreaux? Dans la Marne, nous appelons cela des aloueltes. — Cbassez-vous, monsieur?
— Monsieur, répondit celui à qui s'adressait celte question, j'ai cbassé une fois, il y a vingt ans.
— El, comme tous les chasseurs novices, vous vous en êtes dégoûte parce que vous n'avez rien tué?
— Pardonnez-moi, monsieur, j'ai tué un garde champêtre. »
M. Prud'homme ne comprit pas la fantaisie de celte réponse ; il la prit pour une naïveté et se mit à rire si bruyammenl, que les marmitons vinrent de la cuisine sur le seuil de la salle à manger voir de quoi il s'agissait.
A la gauche de M. Prud'homme, il y avait un grand jeune homme brun, d'une physionomie mélancolique qui riail aussi, mais en sens contraire de son voisin. — M. Prud'homme crut se rencontrer sur un terrain sympathique et entra aussitôt en communication.
« Monsieur est Français?
— Non, monsieur...
— Oh ! c'est étonnant ! — Allemand donc?
— Non, monsieur...
— Anglais, alors? ,
— Pas davantage.
— Monsieur est donc né au sein des Océans?
— Non, monsieur; — je suis néù Athènes... je suis Grec.
— Grec? comment ! Grec? — Ah! oui; — mais alors (irec moderne, fit M. Prud'homme avec quelque dédain.
— Assez moderne, en effet, monsieur : — un Grec de vingliiuil ans. »
M. Prud'homme vit un sourire sur les lèvres du convive qui avait lue un garde cham|)ètre à la chasse.
« Pardon, monsieur , reprit-il, c'est que nous avons auasi les Grecs anciens, el il ne faudrait pas confondre, comme le fonl journellement des personnes privées des bienfaits de l'éducation. — Ah ! monsieur, vous êtes (irec? Kl, dites-moi. y a-l-il encore dans le l»ays lies descendants des anciens (irecs?
38 LA Vllî A PARIS.
— Mais, monsieur, je le suppose...
— Je veux dire par là, connaissez-vous des descendants directs des Sliiliade, des Tliéaiistocle, des AlciJjiade?
— Oii ! monsieur, la succession des temps a bien embrouillé nos traditions de famille... Moi qui vous parie, j'ai perdu tous mes parents au passage des Tliermopyles, et, depuis ce temps, je n'en ai pas de nouvelles...
— C'est fâcheux, jeune homme, c'est fâcheux ! — .Ah ! ce passage des Therniopyles ! action liéroiViue et à jamais mémorable. — Savezvous le grand désavantage des anciens ? C'était de ne pas avoir inventé la poudre^ — Si Léonidas avait eu seulement trois canons h mellre en batterie... Enfin, c'est fait, n'y pensons plus. — Du reste, la preuv3 que je fais cas de Léonidas, c'est que je l'ai dans mon cabinet en pendule : malheureusement, la pendule retarde, mais ce n'est pas la faute du héros... qui, lui, avançait toujours. — J'ai aussi le soldat de Marathon et le portrait de Socrate buvant la ciguë ; — il était laid, mais c'était un fameux philosophe. »
Ici, M. Prud'homme voulut prendre l'atlilude de Socrate buvant la ciguë, et il arrondit le bras d'une façon si solennelle, qu'il renversa des mains d'un garçon un bol de sauce qui se répandit dans le dos de son voisin de droite. Celui-ci était un petit vieillard inoffensif, toujours le nez dans son assiette, et toujours découpant sa viande en morceaux menus comme chair à pâté.— Une chaleur insolite l'avertit qu'il se passait quelque chose dans son dos ; — il y porta la main et reconnut qu'il avait un habit noir sauce aux câpres.
— Il se leva et fit une scène au garçon ; — ce que voyant, M. Prud'homme intervint, réclamant toute la responsabilité de l'événement.
— L'offensé, sans prendre garde à M.' Prud'homme, continuait à s'exaspérer en langue germanique, et, comme M. Prud'homme lui disait toujours, mais en vain : « Monsieur, daignez m'écouter ! » on criait de toutes parts à M. Prud'homme que cet Allemand n'entendait pas un mol de français.
<i Eh bien , alors, dit M. Prud'homme en se rasseyant, qu'il aille se promener. — Quand on ne sait pas le français, on ne doit pas sortir de la barrière. »
Celte prétention de M. Prud'homme blessa réiémeni gerniani(|ue
qui comptait pour un tiers dans la société. — Il y eut un de ces silences où on n'entend que le bruit aigre des fourchettes picolant la vaisselle; — puis un Allemand prit la parole en s'adressant à M. Prud'homme :
<i Mais, monsieur, votre voisin n'a rien à apprendre, — il n'a pas de barrière à franchir, — il est chez lui en Allemagne, et ce sérail à vous à apprendre sa langue, si vous vouiez être compris.
— Oh! oh ! répliqua M. Prud'homme, je vous vois venir : —c'est une vieille querelle entre nous que celle des langues. — Que voulezvous, messieurs les Allemands ! vous avez yoixe prononcialion, nous avons la nôtre. — Vous vous obstinez à dire un anche, quand nous disons un ange, et un boulet pour un poulet, — à votre aise ! — mais nous ne céderoi» pas ; pour mon compte, j'ai toujours été implacable sur ce chapitre. Quand j'étais dans les affaires, j'avais pris un garçon de magasin. Allemand d'origine : « Mon ami, » lui deniandaije le jour où il se présenta, « parles-tu le français ? » Il me répond afTirmativement, et voilà que, le lendemain, il vient me dire:» Patron, » à quelle Mire est-ce qiCil vaut palayer la politique ? — Mon » garçon, » lui dis-je, « voilà déjà que lu parles allemand;— fais-y ') attention, — je ne supporte pas de langues étrangères dans mes » magasins. » Il me soutint avec impudence qu'il parlait français, et je le mis à la porte. — Voyez-vous, messieurs les Allemands, vous essayeriez en vain de nous imposer votre prononciation. — C'est comme en littérature, avez-vous quelqu'un à opposer à Voltaire ? Quel homme!
l,p premier qui fut roi fui un soldat heureux.
Les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense, Notre crédulilé (ail toute leur science. ^
Je chante ce héros (|ui régna sur la France, etc.
El Molière, pour la farce, connaissez-vous son pareil ? » >ii dessert, M. Prud'homme lira le bouqiicl de son feu d'artifice, «c Messieurs, dit-il, qui devons a vu ce matin défiler la garnison
de Hombourg? »
40 LA VJE A PARIS.
Une exclamnlion partit de l'extrémité de la table.
« Comment ! il y a donc une garnison à Hombourg? »
M. Prud'lionime coucha son torse tout entier sur la table pour voir l'homme généreux, qui lui envoyait la réplique.
a Oui, monsieur, cl une Lien singulière garnison. — Figurez-vous qu'ils sont douze, un à cheval et onzeà pied. — Celui qui est à cheval, c'est le colonel ; — il y a quatre capitaines et quatre lieutenants; — tout le reste, c'est des soldats, mais de vrais soldats du pape, avec un air si débonnaire, que, si on les voyait attaqués, on irait chercher la garde. — Dans la garde nationale de Paris, nous n'étions que des soldats citoyens, mais nous avions l'air un peu plus martial que cela.
— Ah î oui, belle troupe que votre garde nationale! répliqua l'Allemand, qui couvrait tout le corps germanique.
— Monsieur, reprit M. Prud'homme, si vous voulez parler de la garde nationale actuelle, je vous l'abandonne...; mais vous saurez que, de 1830 à 1840, nous avons eu deux compagnies de grenadiers, la compagnie Baiguères et la compagnie Dupujel, qui ont mérité ces paroles mémorables du maréchal Lobau à la parade dos Tuileries : « Capitaine Baiguères, — capitaine Dupujet, — j'ai commandé les vieilles phalanges qui sont entrées à Vienne et à Berlin; je vous déclare que vos hommes me les rappellent jusqu'à un certain point. »
Le dîner était fini , et on laissa M. Prud'homme prenant son cnfé et son pousse-café, en lèie-à-lète avec l'aubergiste et lui demandant des renseignements sur le petit hospodar qui gouverne Hombourg.
Voilà les types précieux qu'on rencontre en voyage. — 11 faut se hâter d'en jouir, car toute naïveté s'en va; les générations qui nous suivent sont appelées à d'autres destinées, et, dans cinquante ans, les garçons épiciers prendront un congé pour aller faire leur tour d'Italie.
Du reste, quand vous rentrez à Paris, au retour d'une de ces excursions foudroyantes que je viens de faire, vous retrouvez tout à sa place ; — c'est h peine si deux ou trois vaudevilles imperceptibles ont succédé sur les affiches à trois vaudevilles défunts. N'attendez pas de moi que je dresse l'état civil des nouveau-nés. — Les Alpes dérobent encore à ma vue le trou du souffleur.— Je ne pourrais guère voir aujourd'hui que la grande maciiinc de la Porle-Saint-ftlurlin,
CHRONMQUES PARISIENNES. 4i
qui, au moins, a des proportions alpestres; on reçoit là tous les soirs, au bureau des recettes, l'argent qu'on a jeté par les fenêtres, el on pourrait appliquer au directeur de ce théâtre le mot qui a été dit sur le portier de M. Polydore Milliaud. — Un visiteur avait vainement sonné un quart d'heure à la porte du féerique hôtel de la place Saint-Georges; — enfin, un valet de chambre vint ouvrir.
« Le concierge n'y est donc pas? demanda le visiteur.
— Monsieur, il est à la dorure. »
Symptômes de la présence des étrangers. — La reine d'Angleterre. — Les arcs de triomphe à prix réduit. — Les fêtes en perspective. — Procédés divers pour y assislcr. — Vaudeville : le Cousin Verdure. — Variétés : la Femme qui mord. — L'auteur de ilix-liuit ans. — Palais-Royal : les Précieux. — Cirque-National : Histoire de Paris.— Le spectacle gratis.
19 août.
Pour le coup, il n'y a pas h s'en dédire.— Paris est plein d'étrangers et de provinciaux,— Voyez les théâtres, voyez les hôtels, voyez les chapeaux mécaniques qui signalent les exotiques; — écoutez ce ramage polyglotte qui module la langue française sur tous les tons el tous les accents. — Étonnez-vous si les propriétaires sont fiers et implacables, et si tout le monde ne peut se procurer le luxe d'un lit avec ses accessoires. Ces jours-ci, un vagabond comparaissait devant la police correctionnelle.
« Vous avez été ramassé dans la rue, lui dit le président.
— C'est vrai, monsieur le président, répliqua cet homme avec un sang-froid plein de dignité; mais, si je pratique le vagabondage, c'est moins par goût que par nécessité. — .l'aimerais tout comme un autre à avoir un bel appartement; mais j'attends que les loyers soient diminués, et, provisoirement, je couche dans la rue. »
Notez que, le jour même où paraîtra celle chronique, la reine
d'Angleterre, avec tout un cortège de touristes, fera son entrée solennelle dans la ville de Paris.— M. Godillot, l'entrepreneur des fêtes du gouvernement , a même répandu des affiches pour informer le public qu'il tenait à la disposition de toutes les bourses des arcs de triomphe au plus juste prix, calculés sur les ressources de chacun.— Voilà le progrès : autrefois, le gouvernement avait le monopole des arcs de triomphe; — aujourd'hui, les épiciers et les bonnetiers peuvent aspirera ce luxe. — D'une manifestation publique à une manifestation de famille, il n'y a pas loin, et je vois l'arc de triomphe passer dans les mœurs des petits bourgeois. — Du moment que la maison Godillot tient cet article, je ne vols plus d'empêchement à ce qu'un neveu bien appris dresse un arc de triomphe de trente sous à son oncle revenant des Dides. Au retour des vacances, les avoués et les notaires pourront traverser Paris au pas, sous des dômes de verdure et de fleurs. — Un peu plus tard, la maison Godillot fournira des harangues, de même que certaines entreprises de monuments funèbres fournissent des épitaphes aux familles dépourvues d'orthographe et de sensibilité.
Quant aux fêles préparées pour célébrer le séjour de la reine Victoria, elles restent dans le domaine des plaisirs olympiens , et il est interdit aux bourgeois d'en entreprendre une contrefaçon. Pour faire concurrence à Louis XIV , il faudrait louer le parc de Versailles, l'éclairer au soleil électrique; ouvrir les écluses de Neptune et de toutes les nymphes aquatiques; dresser des festins sur le tapis vert, comme dans les noces de Gamache; amener ses invités dans des voitures à huit chevaux café au lait; les ramener dans d<'s polirons tirés par des souris blanches; et je ne conseillerais à personne d'entreprendre une pareille féerie, fùl-il riche et magnifique comme Fouquet. — Vous savez par l'histoire de ce ministre qu'il ne faut pas provoquerla jalousie des dieux.
Laissons donc passer ces fêtes dans des sphères inaccessibles aux simples mortels. — Tâchons de nous procurer la contre-marque d'un demi-dieu et de voir cela comme les journalistes et les vaudevillistes voient le monde, par le trou de la serrure de l'écurie. — J'en parle encore bien à mon aise; pour entrer à l'écurie, il faudra être au moins clieval, et très-peu d'ânes seront admis.
Il y aura encore des bals à l'bôlel de ville : là, un journaliste consciencieux peut se déguiser en groom et voir entrer le monde. — Il y aura aussi des spectacles à Saint-Cloud et beaucoup de gens intriguent pour figurer dans le Fils de Famille.— Si j'avais cultivé ma voix el si j'avais pu chanter le chœur Voilà les lanciers de France, je me serais jeté aux genoux de M. Monligny pour entrer dans cette combinaison; — mais jamais je n'arriverais à l'ut de poitrine de M. Bordier, ce jeune lancier de tant d'espérance ; — jouer du violon à mon âge, serait une entreprise insensée; — n'y pensons plus. — La seule chance qui nous reste est que la reine d'Angleterre demande qu'on fasse un service à la presse.
Si je n'assiste pas au spectacle à Sainl-Cloud, j'ai de quoi me consoler en ville. J'ai d'abord deux ou trois vaudevilles sur la planche.
— Je ne veux pas, ni vous non plus, y attacher plus d'importance que les théâtres qui les ont représentés. — La liquidaliou en sera bientôt faite.
Le Cousin Verdure du Vaudeville est un animal très-gênant comme on en rencontre dans toutes les familles qui ont des cousins pauvres. — Cesgens-là ne sont bons qu'à vous incommoder de votre vivant el à réclamer votre héritage après voire mort.
Aux Variétés, la Femme qui mord est l'œuvre d'un auteur de dix-huit ans, dit la chronique des coulisses. — Cela me confirme dans la conviction que, pour faire ces clioses-là, il faut y penser à l'âge où les autres jouent à la toupie. — L'auteur de dix-huit ans n'a pas encore le sentiment des carcasses neuves ; l'hisloirede la Femme qui mord lui aura été racontée par sa nourrice, qui avait vu le Nouveau Pourceaugnac et les Enrages; mais, pour le détail, l'au- ' leur de dix-huit ans est aussi fort qu'un confrère de cinquante ans '■>
— qu'il soigne ses calembours et l'avenir est à lui.
Quant aux Précieux, du Palais-Royal, celle pièce me rappelle ces épingles qu'on avale dans la première jeunesse cl qui, dans l'âge miir, aboutissent à la peau, après avoir voyagé trente ans dans les lissus. — Il est évident que l'idée de celte pièce a voyagé au moins vingt-cinq ans dans le cerveau des auteurs. — Comprenez-vous aujourd'hui, en 1855, une critique des jeunes France, des Anlonys, des romantiques de 1830?...
Toutes les batailles ont leurs enfants perdus; mais, aujourd'hui que la bataille est bien définitivement gagnée, que les chefs de celte école subversive sont devenus des conservateurs classés dans les académies, les ministères et les bibliothèques, il est pour le moins intempestif de jeter des pierres à ces gamins du romantisme qui marchaient dans la nuée lumineuse de Hugo, de Sand, de Dumas, de Balzac et de Musset, à peu près comme les cerfs- volants courent après les étoiles.
Qu'il reste dans les estaminets quelques culotteurs de pipes accroupis dans la barbe et la défroque d'Antony, c'est possible; mais, assurément, c'est leur faire beaucoup d'honneur que de les traduire sur la scène. Pour les besoins de leur thèse, les auteurs ont évoqué quelques échantillons grotesques de ce lyrisme enragé qu'avait enfanté la fermentation romantique. — Mais que diraient MM. Labiche, Marc-Michel el Lefranc, qui sont aussi à leur manière des fantahistes très-spiriluels, ingénieux dans leur extravagance, si on leur présentait ziUl du flan et des navels! comme le fond de la langue des vaudevillistes? Ils diraient qu'il y a des vaudevillistes grossiers, sans esprit et sans invention, qui pivotent depuis cinquante ans sur la même turpitude, mais que ce n'est pas une raison pour proscrire, avec dédain, un genre qui a produit ces improvisations souriantes et faciles qui touchent à l'esprit français par les deux bouts, par ses qualités el ses défauts. — Du reste, les auteurs ont mis leur belle humeur accoutumée au service de leur agression rétrospective. Le zèle les a emportés seulement un peu loin, quand ils s'avisent de demander une subvention pour le théâtre du Palais-Royal : — la tolérance suffit.
Voici encore un homme d'esprit, incontestablement, M. Barrière, un satirique dont les pamphlets scéniques ont eu du retentissement, qui est tombé dans le gros ouvrage, la tête la première ; — à l'heure où je vous parle, il en a jusqu'à la cheville. — La gloire des pions l'empêchait de dormir ; il s'est mis à piocher /es beautés del'liistoire de France, et il a entrepris de porter à bras tendus une chronologie de la force de six cents chevaux, ù l'usage du Cirque-National. — C'est une nouvelle édition du Paris de la Porte-Saint-Martin; seulement, le directeur du Cirque, enivré de son poëme, a supprimé les
décors comme niiisanl au dialogue. — C'tsl une histoire racontée en petit comité, et, tandis que nous étions affamés de décors et de multitudes grouillantes, on nous a servi, vers dix heures, une Sainl-Barlhélemy en chambre avec un massacre intime. — Un pareil procédé frise l'indélicatesse. — Il y aurait bien une décoration assez belle, celle du Pré-aiix-Ctercs, si elle ne manquait pas de profondeur et de perspective, et si la lune ne laissait voir trop distinctement, à travers son disque transparent, le quinquel qui l'éclairé. — Les asironomes, à qui rien n'échappe, nous enseignent bien que la lune ne lire pas sa lumière d'elle-même; — mais, si la lune tire sa lumière d'un quinquel de fer-blanc, il faut dissimuler ces misères indignes dun astre si souvent invoqué par les amants. — El les poètes donc! voyez-vous leurdéconvenue, si, au lieu de chanter la blonde Phœbé s'écUpsanl derrière la frange des nuages, ils en étaient réduits à dire piteusement : « La lune, manquant d'huile et de mèche, charbonnait à l'horizon. » El le grand machiniste de l'univers, faudra-* l-il qu'il commande aux séraphins d'enlever la lune qui lile el empoisonne le firmament? — On n'imagine pas à quelles conséquences peul entraîner une lune mal réussie.
La représentation a été assez houleuse ; —la première partie a élé écoutée avec une résignation somnolente; — la seconde moitié a été égayée par des éternuements ironiques, des cris d'animaux en goguette, et les interpellations de MM. les voyous. — De ten)ps on t>imps, on criait: « A bas la cabale de la Porte-Saint-Marlin! » — Mais, à moins que M. Marc Fournier n'ait joué à son confrère le trèsmauvais tour de monter la féerie du Cirque, je ne vois pas ce qu'on peul lui reprocher.— M. Fournier a livré sa bataille, il l'a gagnée, et elle lui coûte assez cher pour qu'on ne lui dispute passa victoire. — Quant à M. Billion, je ne sais trop quel conseil lui donner ; — on dil qu'il y a une seconde partie, le Paris moderne cl contemporain, en étal de subir la lumière de la rampe. Peut-être serait-il d'une bonne politique de commencer dès demain par celle dernière partie, en laissant oublier le reste.
Malgré tout, on a pilié de tant d'efforts perdus cl de cet argent gaspillé sansgloire ni prolit. — La spéculation dramatique est arrivée au paroxysme d'une sur''xcitalion fébrile qui emportera quelque jour
le malade (la caisse). —Il sérail temps de se raviser et d'en revenir à des procédés plus naïfs. — Le tliéâlre ne s'aperçoit pas que toute sa manœuvre tourne d'Occident en Orient, c'est-à-dire en sens inverse du monde. — Il nous convoque à six heures et demie, à Theure où on dîne; il nous renvoie à une heure et demie, à l'heure où les laitières entrent dans Paris (en compagnie d'Henri IV). — Si les spectateurs deviennent hargneux, c'est peut-être parce qu'après avoir supprimé leur nourriture, on supprime leur sommeil.
Je n'aurais plus à vous parler que du spectacle gratis du IS août, lequel ne paraît pas avoir été dédaigné. — Les salles pleines, j'ai constaté encore autour de divers théâtres des queues très-respectables qui convoitaient les places désertées par des sortants. — Du reste, j'ai vu, à la porte du Théâtre-Français, un provincial, muni d'un pain de huit livres et de plusieurs kilomètres de cervelas, qui peut sans inconvénient attendre le 15 août prochain. — Il est en tête de la .queue et il a beaucoup de chance d'attraper une avant-scène, ce qui pose très-bien un homme dans sa province.
Vin
La Iroisième invasion. — L'ère des Césars. — Le gala universel. — Noce homérique. — Vœu en faveur de la réforme du costume masculin. — Dénombrement des étrangers. — Idiomes el dialogues dcparlcmenlaux.
— La reine Yicloria à Paris.— Les fêles officielles. — Une fêle apocryphe.
— Nouvelles d'un intérêt secondaire. — M. Galimard el son tableau.
— Le magasin du Coin de Rue. — Les fournisseurs dos cours étrangères.
— Un bottier obstiné. — Les réclames universitaires. — Préparation aux prix du concours. — Un cocher qui se vole. — Gymnase : Un Pacte inconnu. — Pourquoi on a joué cette pièce et pourquoi on n'aurait pas (kl la jouer.
2G août.
Nous assistons à la troisième invasion. — Une véritable marée humaine flue sur le bitumo, poussant ses vagues insensées jusqu'au
CHRONIQUES PARISIENNKS. 47
sommet des maisons à sept étages. — L'ère des Césars est revenue ; — on dirait que les maîtres du monde donnent le spectacle aux multitudes. — Il me semble qu'on commence à comprendre la vie, — Jusqu'ici, l'humanité s'était condamnée à des calculs sordides et prosaïques; — on avait un domicile et une profession; — les uns, pour payer leur loyer, arrachaient des dents à leurs concitoyens ; d'autres leur coupaient bras et jambes; quelques-uns fabriquaient ou brocantaient; — on appelait cela une société fondée sur l'échange des services.— On est bien revenu de ces naïvetés. Depuis huit jours, la vie sociale s'est révélée sous des aspects tout nouveaux et inflnimenl plus riants ; — tout le monde est riche, tout le monde est paré, tout le monde a des loisirs : — l'année 18do s'appellera dans l'histoire l'âge du gala universel. — On a supprimé le repas à heure fixe, qui abaissait l'homme au niveau de la brute; — on boit et on mange en permanence, en pleins boulevards, et toutes fenêtres ouvertes. — Les femmes, ensevelies dans la gaze, portent une main virile et résolue sur les autels du Daccbus champenois, lequel, comme on sait, a épousé en secondes noces madame veuve Cliquot : — des générations entières de bœufs, de moutons et de poulets disparaissent dans cette noce homérique. — Un veau, un humble veau ne traverserait pas le boulevard, du faubourg Montmartre à la rue Drouol, sans être attaqué, dépecé, rôli, fricassé et englouti; — un quart d'heure après, sa peau lisse, vernissée, veinée et marbrée servirait de reliure aux Mémoires d'un bourgeois de Paris. — Voilà notre vie : — nous fermons boutique; nous promenons notre majesté sous des arcs de triomphe; nous prenons des glaces de dix minutes en dix minutes; nous fumons toujours, et nous ririons bien si quelque Jérémie hargneux venait nous rappeler que nous avons un billet à échéance hn courant.
J'affirme que rien do pareil ne s'est vu, même dans ce Paris, où les fêtes n'ont jamais manqué. — Mais, au lendemain de ces féeries, les flammes de Hengale s'éteignaient, tout rentrait dans le silence et l'obscurité, et chacun retournait à sa besogne. — Ce qui distingue le gala de 1855, c'est sa permanence. Les temps prédits par Fourier sont accomplis, et nous assistons au banquet de l'humanité reconciliée dans l'abondance.
Les femmes, avec leur intelligence et leur souplesse accoutumées, se sont mises bien vile au niveau de la situation : vêtues d'étoffes vaporeuses, elles glissent comme des déesses sur ce sol jonché de (leurs. Mais les hommes sont encore bien arriérés! Il leur faudrait pour celte ère de rajeunissement social un costume complet de prince Charmant, — les bottes jaunes, — la tunique abricot, — la toque à plume blanche, ou tout au moins le feutre empanaché des raffinés de Louis XllL — On pourrait, en cet équipage, faire de galants Décamérons sur le seuil de Tortoni. — L'habit noir et le chapeau en tuyau de poêle sont les derniers vestiges de la barbarie expirante : espérons que, la semaine prochaine, nous serons mieux mis.
Si on essaye de décomposer ces multitudes entassées depuis huit jours de la Madeleine à la Porte-Saint-Marlin, voici ce qu'on trouve : cent cinquante mille étrangers dénoncés par les hôteliers à la préfecture de police : puis tous ceux qui, logeant chez des parents ou des amis, échappent à ce contrôle. — Mettons deux cent mille individus de tout âge, de tout sexe et de tout idiome. — Je ne crains pas de dire que ces deux cent mille exotiques tiennent de la place comme un million de Parisiens, font du bruit comme deux millions, et consomment comme trente millions.
On n'entend que ceci :
« J'ai soif, savez-vous (soif belge)?
— Je mangerais bien un morceau, bagasse (échantillon provençal)'.
— Je dînerais bien lotit de même (provinces variées).
— Je foudrais bien souper afant le couvre-feu (Strasbourg et pays annexés). »
Ou bien encore :
« J'irai demain à l'Opéra, — o«?.
— Si tu trouves de la place, — oui.
— Moi je /"ms hier à rO/;m-Comique; on donnait l'Étoile du Nord, — oui.
— C'est une belle opéra, oui.
— Superbe... avec de la musique que l'on entend déjà sous le vestiaire en déposant sa canne.
— Eh bien, à Carpentras, il y a unt basse que je l'entends depuis le Mail, quand je rentre du cercle.
— Vites-vous Bouffé?
— Cerlainenienl ! je le vis dans îe Père TurhUiilu... que ce farceur, il m'a fait pleurer... que je crois qu'il m'a jeté un sort!
— Et le nommé Mélingue, qu'il vint l'année dernière en représentation chez nous, quil ne joue donc pl«s présentement?
— Que je l'ignore, — non plus que ce même Frederick, qui à répoque jouait Robert Macaire, — que c'est défendu, mais que c'était bien amusant!
— Que je n'ai pas de chance! que je suis venu dix fois à Paris pour entendre ce Robert le Diable, et qu'on ne le donne plus dès que j'arrive, — que l'adminislralion le fait donc exprès.
— Ultérieurement, il faut aller voir cette Dame aux CamelUas, que le préfet a défendue à Nimes, — qu'il paraît que c'est très-niaîpropre, mais qu'on y a de l'agrément.
— Et qu'on dit que c'est l'historique d'une femme qu'elle a existé, et qu'elle s'appelait Marie Duplessis, et qu'elle en est morte en priant un auteur de la mettre dessus la scène.
— Théobule, mon parent, qu'il fut hier par là-bas... du côté de Franconi... dans un endroit où il y a un Pierrot, el que toutes les femmes suçaient des sucres d'orge, et que ce Pierrot l'a amusé, et qu'il faut que nous y allions.
— Qu'il faut que ces Parisiens soient enragés pour avoir plus de comédies qu'il n'y a d'églises à Rome ; — que je ne croyais pas, à l'époque, que Théobule avait dépensé cinque cents livres dans un mois à Paris, mais que je vois bien à présent que c'est la vérité... surtout qu'il a donné dans les femmes...
— Que si je n'avais pas fait la bêtise de me marier à Bcaucaire, que je ne m'embêterais pas à vivre dans ce Irou, el que je viendrais dans ce Paris, qui est un pays de délices! — que, mercredi, je fus au Jardin-d'Hiver el que je fis la rencontre d'une femme magnifique, qu'elle y était à l'insu de son mari... el que je lui fis oublier ses devoirs... »
Toul le monde oublie ses devoirs.
J'ai oublié, moi, de dire que, pendant ce dialogue, on prend un grog à chaque réplique. — Je répare cette omission. Enlre minuit el une heure du malin, on rencontre des groupes
d'hommes devanl la porte des liôlels. — Là, avec des accents intraduisibles, on fait l'historique de la journée écoulée et des projets pour la journée du lendemain; — on se donne des rendez-vous « devant la Rotonde, » et je dois croire que tout le monde est fidèle au rendez-vous; car, de midi à onze heures du soir, c'est à ce café un ramage départemental à couvrir la musique de r Étoile du Nord, celte musique que l'on entend du bureau des cannes.
En vérité, en vérité, je vous le dis, ces déportements pantagruéliques me donnent des vertiges et des éblouissements ; — j'ai une indigestion de tout ce que je vois manger, et, le soir, sur les boulevards, je suis agacé du clapotement de six cent raille petites cuillers tripotant dans le verre ou la porcelaine. — Après cela, la vie n'a qu'un temps et il faut bien y jeter quelques fleurs.
Pour les contemporains, il est bien oiseux de dénoncer le prétexte de celte vaste orgie; mais, pour la postérité reculée qui lira cette chronique, il n'est pas inutile d'indiquer que, si le genre humain s'est mis à faire le lundi pendant huit jours, il avait ses motifs : — on ne reçoit pas tous les jours une reine qui est le roi d'Angleterre. — Les érudils prétendent même que cela n'était pas arrivé depuis le moyen âge; — encore ajoutent-ils que les rois d'Angleterre n'étaient jamais venus chez nous à titre d'Iiôtes et d'alliés. — Qu'ils soient les bienvenus sous cette forme nouvelle et infiniment plus agréable.
Je laisse au Moii'deiir et à ses émules, le récit de la grande journée du 18 août. — La reine Victoria est entrée, — les fêtes se succèdent autour d'elle : — spectacles, bals, concerts, tout est splendide et digne d'une hospitalité impériale acquittant les avances d'une hospitalité royale. — Seulement, la fameuse fête de Versailles avec son parc éclairé à la lumière électrique, demeure à l'état de scénario dans les correspondances belges. — Mais j'ai lu tant de détails sur celle nuit fabuleuse, que c"esl absolument comme si j"y avais assisté ; — je crois même que Iq Monileur se trompe, et que la fête a élé donnée; — autrement, comment les correspondants auraient-ils vu tous les préparatifs, supputé les dépenses et consolé l'ombre de Louis XIV, se lamentant sur la concurrence que lui faisaient les magnificences contemporaines.
Il me semble qu'en présence de ces splendeurs historiques, loul
(levienl secondaire ol mesquin : M. Galimord conlinuo à annoncer que le public est admis à voir cliez lui, rue Cassette, n» 22, son tableau, la Séduciion de Léda. — (Essuyez vos pieds S. V. P.) Si la reine Victoria va chez M. Galimard, j'en informerai l'Europe. — D'autre part, le magasin du Coin de Rue prétend que personne ne veut quitter Paris sans emporter un coupon d'étoffe de ses magasins : le propriétaire est en bahit noir, et il attend naturellement le prince Albert, qui n'est venu à Paris que pour faire quelques emplettes au Coin de Bue. — Après le départ de nos hôtes illustres, nous en verrons bien d'autres. — La reine Victoria n'achètera pas un pot de pommade que, dès le lendemain, le parfumeur ne s'intitule fournisseur de la cour d'Angleterre. — Il y a dans la rue de Richelieu un bottier qui se proclame fournisseur du duc de Gènes; — je veux croire que le duc de Gênes lui a acheté une paire de bottes, — de son vivant; — mais le prince, depuis sa mort, a dû devenir une bien mauvaise pratique. — Cependant, le bottier persiste ; — récemment, il a fait restaurer son enseigne, et il continue à fournir des bottes au prince enterré.
Les préoccupations générales nuisent beaucoup, cette année, à la spécialité des réclames universitaires : je n'ai encore vu que la pension Coulant (ne pas confondre avec le coiffeur du même nom) se recommander du jeune Gramin qui a obtenu plusieurs itrix au lycée. On sait que les maîtres de pension préparent \cs jeunes gens au concours à peu près comme on dresse les jockeys pour les courses. — On prend un enfant un peu bien doué : on développe jusqu'à l'hypertrophie une seule case de son cerveau en déprimant les autres; on en fait un prodige en version grecque, un idiot pour tout le reste, et, août venant, le résultat s'inscrit à la quatrième page des journaux.— Quand j'étais petit, je me suis aperçu que mes professeurs voulaient me préparer. — Je crois qu'on inclinait à faire de moi un phénomène en version latine ; — j'eus recours à la ruse la plus ingénieuse : jf. m'arrangeai de façon à être le dernier plus souvent qu'à mon tour et on nie laissa tranquille. — Cepenihinl, dans leur rage de produire des sujets distingués, mes professeurs se demandaient quelquefois, sérieusement, si on ne pourrait pas me proposer pour un prix de paresse transcendante. — Mon système éprouva, d'ail-
leurs, un échec considérable : en seconde, je fus aUeint traîtreusement par un deuxième prix de narration française, pendant que je donnais à déjeuner au lézard qui a fait ses humanités avec moi : mais mes professeurs eux-mêmes convinrent que c'était l'effet d'une fatalité, ce qu'on appelle au billard, et au noble jeu du concours, un raccroc, et que j'avais agi sans discernement. — Je fus acquitté à l'unanimité.
Avant l'arrivée de la reine d'Angleterre, j'ai constaté la difBculté de se procurer une voiture dans Paris : j'ai à constater aujourd'hui la difficulté de la conserver 'quand, après s'être jeté aux genoux du cocher, on a obtenu d'y monter. La veille même de ce grand jour, pendant que j'étais dans une maison, j'ai été lâché par une voiture que j'occupais depuis une heure et demie. — Probablement, un Anglais aura proposé mille francs au cocher pour se faire conduire audevanl de la reine. Je ne vois pas de recours contre une pareille désertion ; on ne peut guère logiquement se transporter à la Préfecture pour y signaler la filouterie d'un cocher à qui on doit trois francs et le pourboire, — il faut dévorer son affront, à pied, et se taire, sans murmurer, comme le vieux soldat de M. Scribe.
Les théâtres, cette semaine, n'ont pas osé lutter contre le spectacle officiel. — La plupart, intimidés par la concurrence, ont retardé leur comédie d'une heure. Un seul de ces théâtres, le Gymnase, a eu l'audace d'élever autel contre autel et de donner une première représentation, la représentation d'une pièce en vers intitulée Un Poêle inconnu. Ce poète, c'est le jeune F»acine; — il se révèle en composant un compliment pour le grand roi, et Molière lui prédit qu'il ira aux astres. — Je crois que ce n'est pas autrement compliqué.
Si on me demande ce que je pourrais reprochera cette œuvre, je serais embarrassé de le dire : — elle ressemble à ces gens parfaitement polis, bien élevés et parfumés d'ambre, dont les qualités sont perdues pour nos esprits grossiers et pervertis. — Nous leur préférons des goujats qui sentent la pipe, parlent l'argot et décrottent leurs bottes sur notre divan. — Peut-être aussi le théâtre a-t-il des lois implacables, et le plus beau ramage ne dispense-t-il pas le plus bel oiseau d'avoir une carcasse et un plumage. — L'accueil fait à celte pièce par la direction du Gymnase est fondé évidemment sur
ce que j'appellerai le préjugé du vers. Si un auleur quelconque avait apporté, en prose, celte comédie, si naïve et si peu faite, nul doute que M. Monligny n'eût démanclié tous les balais de l'administration pour la recevoir. — Mais elle parlait la langue des dieux, et, à défaut d'enthousiasme, on lui a accordé quelque estime.
Au point de vue des intérêts matériels du théâtre, la représentalion de pareilles pièces est ce qu'on appelle un coup nul; — reste à examiner si la gloire du Gymnase est intéressée à leur faire accueil. Je suis disposé à penser le contraire, et voici pourquoi :
Le Gymnase est incomparablement le premier théâtre de Paris; — le premier parles recettes et le premier par le niveau littéraire. On n'arrive pas à ces prospérités sans exciter un peu l'envie. — Les directeurs, en bons confrères, s'inquiètent de la fadeur du genre exploité au Gymnase; — les auteurs des Délassements-Comiques se demandent où on veut aller avec cet esprit précieux et cherche', qui dédaigne le flan, les navets et les couplets de facture; — les acteurs forts en gueule, les épilepliques et les brûleurs de planches n'admettent pas celte mesure exquise, celle science des nuances les plus délicates qui distinguent les artistes du Gymnase; —je crois même qu'on leur reproche un peu de gâter le métier par leur esprit de discipline et leur attachement à leur contrat et à leur devoir. — Viennent à la suite les oisifs de café, les amis des artistes, les satellites des directions rivales ; — ceux-lù, désintéressés en apparence, ne sont tenus à aucun ménagement, et ils ne se gênent pas pour déclarer qu'ils ne peuvent passer une demi-heure au Gymnase sans s'y endormir. — C'est un tort de fournir pour un seul jour, par l'abus même de ses qualités, un argument à ces démolisseurs, en donnant à penser que le goût, la correction et les délicatesses du langage s'achètent quelquefois au prix de ce plaisir vif et saisissant que doit toujours donner, avant tout, la forme dramatique. — Du reste, c'est une justice à rendre à M. Monligny que, s'il a reçu celle pièce, il ne s'empressait guère de la jouer; — la distribution des rôles a été remaniée, et puis on s'est décidé à la noyer dans l'apoihéosede la reine Victoria.
s* LA VIE A PARIS.
La retraite des étrangers. — Le provineial à Paris. — Sa résignation et son martyre. — Les loges apoplectiques.' — Améliorations proposées. — Aspiration au confortable. — Les derniers jours de la reine Victoria et son départ.— Le lendemain d'une féerie. — Compensation. — Retour du provincial. — Deux types de touristes provinciaux. — Impression de l'étranger. — Appréciation chinoise. — Proposition équitable. — Deux aspects de la société française. — Paris jugé par un Illinois.
2 septembre.
Le flol (les étrangers commence à se retirer : on ne rencontre dans Paris que des voitures chargées de i)agages dans la direction des cmliarcadères. — A vrai dire, les Parisiens pur sang commençaient à supporter avec quelque impatience celte usurpation de leur boulevard et de ses dépendnnces. — La disette des voitures, des stalles au théâtre et du bifteck au restaurant, avait pris des proportions agaçantes ; — il était temps que chacun rentrât un peu chez soi et véci"il de son propre bétail et de ses propres artistes. .J'imagine que, de leur côté, les provinciaux ne seront pas fâchés de rentrer dans les aisances de la vie départementale. — Pour voir Douffé, pour entendre l'Étoile du Xord, pour voir le Louvre et les sept cents autres merveilles de Paris, on consent bien, pendant quinze jours, à déroger à ses iiabitudes, à coucher dans des draps de calicot, à payer deux francs du melon pour un, quand on a du melon à discrétioti dans son verger. — Mais, au bout de quinze jours, le provincial s'aperçoit que nous vivons, nous autres Parisiens, dans des cabanes à lapins. — Le bienfait dune vie large, dans des souspréfectures, où l'air, la lumière et l'espace sont à discrétion au lieu d'être mesurés à la toise, rend le provincial très-indiscipliné quand on le met. hii rinquièiiip, dans une loge de quatre, qui serait une
excellente loge de deux, — où le Iroisième commence à devenir une gêne. — On a eu des exemples de provinciaux qui se révollaient et réclamaient leur argent, dans l'ignorance de cet axiome inscrit sur toutes les affiches de théâtre : « Les billets une fois pris, on n'en rend pas la valeur. » Des femmes de province feignaient de s'évanouir, pour indiquer qu'elles n'avaient pas toutes leurs aises, et quelques provinciaux ont poussé la rouerie jusqu'à tomber en apoplexie foudroyante, afin de constituer radminislraliou du théâtre dans son tort.
Certes, je n'approuve pas ces systèmes, et il me parait plaisant que de simples provinciaux aient des prétentions de mort subite dans les récréations cellulaires que nos seigneurs les Parisiens se disputent toute l'année ; mais tie pourrail-on, toutefois, en conclure que le régime de la vie parisienne, en général, et au théâtre en particulier, s'accommoderait de quelques améliorations?
Il semble que l'exemple vient de haut et que la vie va prendre d'autres proportions. — Ces palais, ces places immenses, ces boulevards plantés sur les ruines des impasses et des coupe-gorge, nous convient à des mœurs plus larges et plus saines. — Le régime de la portion pour un, qui domine en toutes choses, semble menacé par l'avénemenl cTu Parisien à d'autres combinaisons dont je n'entrevois pas encore bien les résultats futurs. — Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en matière de confortable, tout est solidaire, et que, le jour où le Parisien aura une habilalion pourvue de toutes les aisances, des voilures en velours capitonné à quarante sous l'heure (on les prépare), des restaurants où le consommateur aura tous les avantages de la solitude dans la foule (on en médite), ce jour-là, le Parisien ne se laissera pas enfermer dans cette souricière que les directeurs de théâtre appellent une loge. — Je disais, dans une de mes dernières chroniques, que le théâtre avait le plus grand tort de combiner l'heure de ses exercices en sens contraire des mœurs de la société, les commençant à l'heure où l'on dine, les terminant à l'heure où Ton doit être couché depuis loiiglemps. — L'appropriation des salles au confortable, qui semble indiqué par le courant général des choses, est un bien autre sujet de iiiédilalioi». — Je le recommande à la sollicitude des intéressés.
56 LA VIE A PARli5.
Les dernières fêtes consacrées à la reine Victoria onr été dignes des premières. — Les splendeurs de Saint-Cloud èl de Versailles, et les manifestations publiques de la rue ont pris, dans ces derniers jours, des proportions lyriques. — On dit que la reine rentre en Angleterre très-éblouie et très-cbarmée. — Elle aura vu Paris dans des conditions exceptionnelles, le ciel bleu conspirant avec les hommes pour donner à ces dix jours d'bospitalité Internationale une magnificence bien rarement soutenue. — Ce sourire d'un climat ordinairement plus variable peut passer à ses yeux pour une galanterie toute française.
11 s'agit maintenant de remettre un peu d'ordre dans nos affaires, de reprendre la vie régulière, de remiser les drapeaux et les lampions jusqu'au jour où le canon des Invalides les provoquera de nouveau à la suite de quelque dépêche électrique partie de Crimée. — Tôt ou tard, le récit du Tarlare sera une vérité, et, ce jour-là, la France entière sera pavoisée. — Mais, provisoirement, il faut nous contenter de la condition des simples mortels, ce qui est bien triste après une excursion de dix jours dans le domaine des Mille et une Nuits. — La compensation, je lai indiqué, ce sera de pouvoir circuler sur le boulevard sans être cerné par les multitudes départementales qui y avaient élu domicile. — J'ai déjà rencontré quelques cochers qui maraudaient à vide; — leur attitude était moins crâne et ils laissaient tomber sur le passant un œil plus complaisant. — Depuis deux jours aussi, j'ai réussi à dîner dans un restaurant du boulevard, et,en/in, ce dîner fait, j'ai trouvé une stalle vide dans un théâtre que je ne désignerai pas de peur d'y attirer trop d'aflluence.
Ce que je voudrais entendre maintenant, c'est le récit des provinciaux de retour dans leur endroit. — Le provincial voyageur n"a que deux notes, l'enthousiasme ou le dénigrement. Le provincial naïf et de bonne foi admire, s'étonne et n'hésite pas à propager ses impressions dans son chef-lieu. — Mais il y a aussi le provincial fier et dédaigneux qui ne veut pas se laisser imposer par le charlatanisme des Parisiens. — Ce dernier préfère le cours aux boulevards, la première chanteuse de son endroit à l'Alboni, et le jardin de la préfecture aux Tuileries et au Luxembourg. — L'étranger est plus désintéressé, — il voit de plus haut et ne combat pas pour son clocher.
CHHONIQUKS PARISIENNES. o7
— Lu Prussien confesse avec sincérité que Paris l'a surloulélonné par ce mouvement et celle animation qui manquent essentiellement à Berlin ; un Anglais constate, sans l'envier, cetleaptitude du Parisien à vivre des journées entières sur la place publique sans revoir son foyer. — Quant aux Chinois, je ne saurais dire le fond de leur pensée. On m'a racontéqu'une encyclopédie chinoise conlenail surles Français celle simple mention : « Peuple de l'Oecidenl, spirituel et brave, mais niallieureusement enclin au vol. » Beaucoup d'appréciations vicieuses peuvent être, en effet, relevées ainsi par des voyageurs mal dirigés dans leur enquête. — Nous avons sur les Chinois à peu près les mêmes données qu'ils ont sur nous, à cela près que nous leur contestons la bravoure et que nous ne sommes pas très-édiflés sur leur esprit.
Il serait bien temps de nommer une commission universelle composée de tous les sages du globe pour établir d'une manière impartiale la moyenne de vices et de vertus qui se reiiconlrent dans chaque peuple. — Jusqu'ici, nous en sommes réduits aux impressions individuelles de voyageurs qui prennent le détail pour l'ensemble el l'exception pour la règle. « Les Français sont bossus, » écrivail un Anglais qui avait vu un bossu en débarquant à Calais. — L'étranger qui se bornerait à lire la Gazette des Tribunaux, pourrail écrire aussi : « Les Français sont voleurs, assassins, incendiaires, à moins qu'ils ne soient avocats, magistrats ou gendarmes. « C'est qu'en effet la société, prise au point de vue des tribunaux, ne préseule que ces deux aspects, un Français qui met les menottes à un autre Français.
Puis le jioinl de \uc change selon le temps et les circonstances.— .le suppose, par exemple, qu'un chroniqueur illinois retourne dans son pays après avoir observé Paris dans les dix jours de gala que nous venons de traverser; — il va répandre dans les deux Amériques les appréciations les plus erronées sur nos mœurs, notre caractère el notre condition sociale. Il aura vu un Paris endimanché, dévoyé, dénaturé par une (unie d'éléments hétérogènes, et il écrira :
« A Paris, le ciel est toujours bleu comme en Italie ; — il ne pleut jamais; mais, en raison de rinclination du peuple français pour le