mai
La saison de la villégiature est ouverte, et, depuis les palais jusqu'aux plus humbles chalets, tout ce qui a des loisirs, tout ce qui aime les champs, les verts feuillages, la promenade dans les grands bois, la vie exempte d'étiquette et de représentation, se dispose à échanger le lugubre babil noir contre la veste de toile blanche. Il y a bien de quoi sourire à voir aux environs de Paris, les millionnaires déguisés en paysans, se livrant à la rude culture des tulipes dans des villages d'opéra-comique ; les femmes éprises d'une rustique simplicité sur le pied de trois toilettes par jour; — les hommes venus à la campagne pour travailler, et s'attablanl au loto ou au lansquenet. — Mais il faut bien prouver qu'on connaît son Virgile et qu'on aime les troupeaux, les bergers, les bergères el le ranz des vaches. — Autrement, on passerait pour un homme posilif, étranger à toule poésie, cl incapable de soupirer une idylle.
Pour les femmes, malgré tout, la campagne d'opcra-comique est f-ncorc une trêve et un repos ; — c'est un prétexte aux longues
courses autour d'un verger de cinquante mètres carrés ; — c'est une occasion honorable de se soulager des diamants, des colliers, des broches, des bracelets et de tout ce harnachement de l'élégance des salons qui pèse tant aux bras et aux épaules de la victime, et un peu plus à la bourse du mari ; — mais, pour l'homme qui a des affaires à Paris, la campagne suburbaine devient un petit enfer. — Il part le malin par le premier convoi; — il rentre au domicile politique, veuf de toute domesticité, et est réduit à se servir lui-même : s'il cherche une chemise, il trouve toutes les armoires fermées; s'il veut un mouchoir, il est obligé de le voler. — C'est là une excuse que n'ont pas encore Inventée messieurs les tireurs. — Occupé tout le jour au Palais, à la Bourse, ou dans quelque autre étuve de la grande usine parisienne, il lui faut, vers six heures, tout suant, tout poudreux, un melon sous le bras gauche, des dossiers sous le bras droit, un homard dans sa poche, de la laine de Berlin dans son chapeau, courir au chemin de fer; delà station, prendre le sentier des vignes, traverser le pnys au grand soleil pour gagner son ermitage. — Là, sans se donner le temps de souffler, il s'assied devant un fricandeau ; — il déteste le veau ; mais le pays est affamé : le boucher ne tue que le samedi, et, quand on veut un gigot, il faut s'inscrire trois jours d'avance. — Le soir, arrivent les voisins de campagne; on parle du beau temps, des affaires, du cabriolet de M. le maire et des ridicules de la femme de l'adjoint, ancienne confectionneuse, qui se dit fille d'un général. — On fait quelquefois un whist, et on se couche par là-dessus pour recommencer le lendemain. — Ce n'est pas d'une gaieté folle; mais 071 est à la campar/ne et on jouit de la paix des champs. — Ne pas confondre avec la paix des chants; car, le dimanche, des caravanes de commis marchands, enlacés dans des guirlandes de grisettes, exécutent, avec fioritures, le Sire de Franc-Boisy et les Cosaques. — Malheureusement , il est très-rare que la troupe des Italiens vienne chanter dans le pays. Ces gens-là ne connaissent que l'argent, et ils vont chanter à Londres.
La vie de château, dans la campagne nature, est très-certainement la plus large et la plus indépendante qui soit en ce monde. — La vie de campagne aux portes de l'aris en est la charge, la caricalure cf l'envers. -Cette manie est ccpondanl une de celles qui exci-
CHUOXIQUES PARISIENNES.
lent le plus les leniieulalioiis de l'aïubiliou bourgeoise. Pour uvoir une campagne, le bourgeois descend à toutes les capitulations et s'accommode de toutes les illusions. — J'en ai connu un qui avait des lapins dans un tiroir de commode. — J'en sais un autre qui avait pour ombrage un parapluie suspendu et garni de feuillage.— Certains boutiquiers, épuisés par le travail de la semaine, se reposent, le dimanche, en construisant des berceaux, en tirant de l'eau du puits et en ravageant la terre pour y planter des haricots d'Espagne. — Il en est d'assez pervers pour se ruiner en cloches à melons. — Un jour, cette magnifique culture aboutit à une petite citrouille grosse comme la boule dun bilboquet et à peu près aussi tendre. — Ce jour-là, on invile des voisins de Paris à venir manger le melon. — Les voisins déclarent que le melon est excellent, mais pas tout à fait assezmùr. Un enfant terrible (cet âge est sans pitié ! ) demande si ce o'est pas du concombre. Son père lui donne le fouet pour lui apprendre à distinguer un cantaloup d'un cornichon. —Le bourgeois, lui, est modeste; il ne trouve son melon qu'à moitié réussi, sa terre n'est pas encore assez fumée; l'année prochaine, il aura du terreau.
Tous les enfants ne sont pas aussi indiscrets que le susdit. — J'en sais un qui a péché un jour par une discrétion bien déplorable. — C'était, toujours à la campagne, chez un fort sellier qui, le dimanche, recevait à Antony, près Bourg-la-Picine, jusqu'à douze couples de corroyeurs,sans préjudice de l'imprévu. — On nous servit, vers six ûeures, une immense jatte de soupe au lait. Tout le monde se rua sur le potage helvétien, excepté un aimable enfant de cinq ans, qui déclara qu'il se réservait pour le dessert. — On insîsta : le jeune homme se défendit avec politesse, mais avec fermeté. La soupe mangée, l'enfant fut interpellé par sa mère.
« Mais, Edmond, tu es donc malade? C'est étonnant! lu aimes beaucoup le lait; pourquoi n'as-lu pas voulu manger de cette soupe? Voyons, manges-en un peu....
— Non.
— Pourquoi, mon chéri?
— Parce que...
— Parce que, quoi?
— Eh bien, panx qu'il v a un crapaud dans le fond »
Émoi général !— On sonde la soupière, et on y trouve, en effet, le cadavre d'un imprudent crapaud qui, au moment où la cuisinière déposait le vase sur le seuil de son officine, avait sauté dans le lait bouillant.
Le père du jeune révélateur se tourne alors vers son fils avec colère.
« Petit imbécile! pourquoi n'as-tu pas parlé plus tôt?
— Dame, répondit l'enfant, je sais que maman a peur des crapauds, et je ne voulais pas Teffrayer. »
Naturellement, la Société des anthropotages était fort écœurée:
— mais la maîtresse de la maison, avec un sang-froid magnifique, et comme accoutumée à de pareils présents, se contenta de dire à la cuisinière :
« Catherine, ma fille, faites attention : il y avait un crapaud dans votre soupe, qui, à cela près, était excellente. » Ce détail est encore une des petites misères des repas champêtres,
— et ceci nous rappelle la boutade d'un poëte de nos amis. — On était au dessert, sous la tonnelle, et la châtelaine l'invitait « à prendre quelque chose. «
a Mon Dieu, madame, ce serait avec plaisir... mais je ne vois que des chenilles... et je n'en mange jamais le soir : — c'est trop lourd! »
Au-dessous des bourgeois qui ont un pigeonnier à la campagne, il y a les catégories nomades des Parisiens affolés des repas sur l'herbe. — On emporte un pàlé, un jambonneau,— des cerises, trois assiettes pour six, — un verre pour tous, — du vin dans des bouteilles de fer-blanc, et on se met à la recherche d'un gazon frais. — Le gazon est souvent émaillé des accidents les plus variés ; mais on s'y assoit tout de même. Ces dames retroussent leurs robes par-dessus leur tête; ces messieurs ôlent leurs habits, leurs cravates, et gardent tout au plus le reste. Dans le monde dominical, on appellecela « se mettre à son aise. — Le vin échauffé rafraîchit peu les gosiers altérés; les viandes fondent au soleil. — La posture adoptée torture un peu le torse; mais on est sur l'herbe, on jouit de la campagne, et, le lendemain, on raconte aux camarades du magasin qu'on a fait, la veille, une ravissante partie de plaisir.
Hélas! ces gens-là sont sincères; — nous rions d'eux, il faudrait
lYier : ils ont la jeunesse, le plaisir vif et emporté des écoliers congé; — ils boivent dans le verre de la femme aimée et ils digèrent le pâté! — Heureux âge! heureuses illusions! — Plus tard, il leur faudra, pour dîner, une chaise, une table, un verre par lête et du perdreau trufle. — 0 progrès, ne serais-tu que la décadence!
On a constaté le renchérissement de toutes les choses nécessaires à la vie; mais voici que le superflu s'en mêle : — la glace classique de 1 fr. colite maintenant 1 fr. 25 chez Tortoni. Un des garçons de M. Tortoni m'a affirmé que, par suite d'un impôt nouveau, le prix de revient de la matière première avait triplé pour le glacier. Quelle imprudence aussi d'exploiter un pareil commerce sur le boulevard des Italiens, au lieu d'aller s'établir au pôle nord ou sur les glaciers des Alpes. Au fond, je ne suis pas tout à fait la dupe de M. Tortoni; — je veux croire que le gouvernement a eu la très-bonne idée d'imposer un objet de luxe; mais je suppose aussi que M. Tortoni prend de là prétexte pour augmenter ses recettes de 20 p. c. Du reste, M. Tortoni serait bien bon de se gêner ; — s'il est au monde un commerce qui échappe aux tarifs du maximum, c'est bien le sien. — Les gens riches ont bien le moyen de payer leur vanille, et, quant aux indigents, ils sont si désintéressés dans la question, que la nouvelle mesure n'a provoqué aucun attroupement dans les faubourgs.
L'Angleterre possède un superbe Caslaing, sous le nom de Williams Palmer. — Elle est bien heureuse, l'Angleterre! — Chez nous, le crime devient dune mesquinerie déplorable : — c'est tout au plus si, tous les six mois, nous pouvons nous procurer un cocher assassin.— Donc, M. Palmer occupe beaucoup la curiosité des deux côtés du détroit. — Il y a une certaine élégance dans ses scélératesses ; le sport y est agréablement mêlé à l'arsenic. — Mais je trouve que les tribunaux anglais ne savent pas, comme nos cours d'assises, dramatiser les procès. — Peut-être aussi les criminels manquent-ils des qualités de l'emploi. — La Gazette des Tribunaux nous apprend, et j'en suis três-mortifié, « que, dans l'extérieur de Palmer, rien ne décèle un assassin. » — Chez nous, au moins, les assassins savent se faire une tête. « Leur front déprimé, — leurs yeux injectés de sang, — leurs cheveux rudes et hérissés » révèlent tout de suite leur profession.
Ce n'est peut-être pas très-adroit à un assassin de donr — son signalement à la société, mais c'est infiniment plus émdi*^
— Ce Palmer est un homme tout à fait indifférent à l'art : il pa. qu'il a considérablement engraissé en prison. — Un assassin qui en graisse ! cela fait pitié. S'il n'est pas pendu pour avoir empoisonné, il mériterait de Tètre pour avoir engraissé.
La Patrie a découvert une petite fille qui est morte pour avoir trop sauté à la corde. Mais, d'autre part, un journal de province a découvert un petit garçon qui s'est incendié en mettant le feu à une botte de foin au moyen d'une Patrie enflammée. — Grand embarras pour les pères de famille, vous leur mettez la Patrie entre les mains pour les corriger des abus de la danse de corde, et ils se font un bûcher de la feuille salutaire. Que faut-Il supprimer ? Les enfants,
— la corde — ou la Patrie?
Cela revient un peu à celte autre question :
Que faut-il supprimer, ou des théâtres qui mécontentent tant les critiques, ou des critiques qui mécontentent tant les théâtres? J'incline à penser que tout le monde peut vivre en s'y prêtant un peu.
Dans tous les cas, ce n'est pas l'Odéon qui pourrait en ce moment se plaindre de la critique. A propos de la comédie de M. Ponsard — la Bourse— ùor\[ la première représentation a eu lieu cette semaine, la presse a, comme le public, témoigné au théâtre toutes ses sympathies, à l'auteur toutes ses déférences.
La sensation du jour est là, à cette représentation.
De mémoire de chroniqueur, on n'avaitvu pareil gala! Les princes, les ambassadeurs, lesministrcs, les plaques, les grands-cordons, les millionnaires, les femmes du monde, les comédiennes, les poètes, les écrivains, les artistes, toutes les splendeurs, toutes les richesses et toutes les beautés paraient la vieille salle du faubourg Saint-Germain. — Depuis quinze jours, les loges étaient disputées à prix d'or et à coups d'influences, — les stalles se négociaient sur le pied de cent francs, — et cette représentation était devenue la fièvre, la folie, la rage de la société parisienne. — Pendant une semaine, l'incertitude qui planait sur le jour de l'événement a troublé toutes les relations : on n'osait pas indiquer un dîner, une soirée, la plus simple réunion, et tous les engagements réciprociues se terminaient par cette formule : « Il est
l)ien entendu que je ne vous invite, — il est tiien entendu que je n'accepte — qu'à la condition que la pièce de Ponsard ne sera pas jouée ce jour-là. »
Pourquoi tant de bruit, de mouvement, de démarches, de rumeurs?—L'Odéon a-t-il dépensé cent mille francs en cartons peints? — Va-t-il montrer un âne savant? — S'agit-il d'un mélodrame à surprises?— Frederick Lemaître, Rachel, la Ristori et quelques autres auraient-ils eu la fantaisie de mettre leur génie en pique-nique pour interpréter quelque œuvre inédite d'une poétique audacieuse et nouvelle? — Non. — Il s'agit d'une comédie en cinq actes et en vers, jouée par les comédiens ordinaires de l'Odéon.
Alors qu'y a-t-il?
Il y a que, quoi qu'on en dise, et quoi qu'il puisse dire lui-même, Ponsard est un homme heureux, — peut-être le plus heureux qu'il y ait dans sa sphère. Toutes les sympathies viennent à lui sans que jamais une contestation timide essaye de se produire. — Il a du talent et pas d'envieux; — il a un noble caractère et pas de détracteurs; — il a sa part des faiblesses liumaines et on trouve que ses défauts donnent un attrait de plus à sa physionomie; — il exploite une forme littéraire tombée en désuétude, condamnée par le mouvement de son temps, et il passionne la foule; — tous ceux qui marchent dans sa voie gagnent à peine de quoi payer la copie de leur manuscrit, et chacune de ses comédies lui rapporte la valeur d'un domaine en France et de deux villas en Italie ; — il a un succès éclatant qui projette son ombre sur tous ses émules, et pas un mauvais sentimenl ne se trahit, et son succès semble une fête de famille.
Si vous étudiez phis attentivement les procédés de ce talent sobre efsévère, vous serez plus étonné encore de celte merveilleuse fortune. — Pas une audace, pas une tentative, pas une concession aux aspirations maladives des esprits avides de nouveauté. — Des mots épuisés mais remontés et éclatant dans des hémistiches bien cadencés ; — une aptitude particulière à s'assimiler l'esprit public pour le lui renvoyer; — une grande autorité dans l'expression des sentiments généreux, quelle que soit d'ailleurs leur vulgarité; une humeur liaulaine et dédaigneuse pour les mœurs du siècle ;— un certain frémissement qui semble un réveil dans une époque de soniMK'll: la
passion de riionuêteté instantanément imposée à deux mille spectateurs, très-vicieux et subitement charmés de s'immoler sur l'autel de la vertu; — une sobriété d'action qui laisse presque constamment le moraliste en scène; — des naïvetés de combinaison qui font sourire comme la grâce indécise d'un enfant; une langue, tantôt robuste comme celle du Gaulois, tantôt parée d'images rustiques comme celle d'Horace et de Virgile; — voilà les éléments et les instruments de travail du poëte. — Il semble que Ponsard réussisse autant par ses défauts que par ses qualités, tant les uns et les autres sont solidaires dans sa manière. — Il est au moins évident que quiconque essayerait d'imiter ses procédés échouerait contre ce grand écueil qu'on appelle l'indifférence. — Il est donc évident aussi que des qualités très-supérieures se dégagent, dans les œuvres de Ponsard, d'une forme qui, maniée par d'autres, n'obtiendrait même pas les honneurs d'une critique malveillante.
Tant il ya qu'à cette heure la vogue de la Bourse est la comète de l'horizon parisien : ce sera longtemps encore l'événement des causeries : — on calcule les bénéfices probables de l'auteur, estimés provisoirement, en vertu de son traité spécial, à mille francs par soirée.
— Si Ponsard peut passer cent fois, sa fortune est faite.
Il nous semble que, cette fois, Ponsard devra plus à lui-même qu'aux artistes interprètes de son œuvre.
Laferrière a, dans les conditions de son talent et de son organisalion, un lyrisme qui se trouve à la gêne dans les situations des trois premiers actes. — Une hausse sur le cinq, — une baisse sur le trois,
— voilà les incidents vulgaires qui l'agitent, et l'agitent un peu trop.
— L'artiste ne retrouve sa puissance que dans la grande et forte scène du quatrième acte. — Il y est bien secondé par Tisserant, qui a de l'autorité et de la conviction dans cette seconde version de Rodolphe. Je crois constater que mademoiselle Thuillier est un peu discutée comme valeur et comme beauté. J'avoue sans peine qu'elle m'est très-sympathique. Ce qui n'est nullement controversé, c'est la grâce et la verve heureuse de mademoiselle Pauline Grange, dans un rôle un peu parasite. Cette actrice est, je crois, engagée au Tliéâlre- Français. Elle y apporte en dot la beauté du diable, de l'honnêteté dans la mutinerie, de saines études, un accent de comédie qui enlève
nelteracnt la réplique el envoie bien au public le mot de valeur. — A rOdéon, elle était l'enfant gâtée des étudiants. —Au Théâtre- Français, elle trouvera un public plus solennel, plus contenu dans ses enthousiasmes, moins chevaleresque dans ses trépignements, mais tout disposé déjà à l'accueillir.
Le Vaudeville nous a donné un drame en trois actes : le Chemin le plus long. Cette pièce est d'un très-jeune homme, M. de Courcy flls. — J'aime beaucoup le père; c'est déjà un acheminement à aimer son héritier. — C'est pourquoi, avant tout, je constate avec une sincère satisfaction un succès auquel tout le monde s'est prêté de bonne grâce, et les pères el les flls de la grande famille dramatique. — J'ai même remarqué des jeunes flUesqui applaudissaient peut-être en vue de ne pas rester filles; — dame! un auteur de vingt ans, cela ne se trouvê'pas toujours sous la perruque d'un académicien.
Or çà, jeune homme, maintenant, venons aux choses sérieuses : je n'ai jamais fait de pièces de théâtre, mais j'en ai beaucoup vu. — Je ne me vante pas pour cela de savoir les premiers rudiments de cette bizarre littérature. — 3Iais, si je ne sais rien, je sens;— j'ai des impressions, des attractions et des répugnances, et c'est toujours sur ce terrain que je place ma critique.
D'abord, monsieur, je ne sais pas si le caractère de votre héros, M. Adrien de Reuille, rentre bien dans les déHndionsâyi scepticisme. Je vois un jeune homme quia commis un crime charmant : il a séduil une jeune fille : —il refuse de l'épouser; pourquoi? parce qu'il ne croit pas à l'amour des femmes. — Voilà sa base d'opération, il ne sort pas de là, ce jeune M. Adrien. Mais ce n'est pas là un sceptique : c'est tout simplement un pédant, masquant ses vices de cœur sous de grands mots qu'il ne comprend pas. — En termes beaucoup moins ambitieux, ce garçon devait dire tout simplement à son père, qui le presse d'épouser celle qu'il a déshonorée :
« Mon père, j'ai recherché un plaisir vulgaire où je n'ai engagé ni mon cœur ni mon âme. — J'aimais assez Berllie pour en faire ma maîtresse, pas assez pour en faire ma femme. — Les devoirs de la famille m'effrayent. — On m'attend au cini), je vous salue. »
Elje comprendrais cela, tandis que je ne comprends pas, je vous l'avoue, votre sceptique creux comme un abîme.
(I. ïi
Enfin, voire sceptique se corrige : il tombe aux pieds de la femme méconnue, on lui pardonne et il épouse. — Ce n'était vraiment pas la peine, pour en venir là, de mettre en jeu celle grande maladie de nos générations, le scepticisme.
Et puis, voyez- vous, jeune homme, l'ambition des idées entraîne l'ambition des mois. Votre pièce, dans son ensemble, est écrite assez pour attester que vous avez de la grammaire. — Ne cbercliez pas à avoir du s/y/c. Le style fuit ceux qui le poursuivent. — Je vous signalerai celle scène où M. de Reuilie, le père, essaye de ramener son fils au sentiment de son devoir. — Quelques mots simples y suffiraient. — Mais voilà que ce vieillard parle à ce jeune homme de la fleur qui va s^étioler clans la nuit de sa solitude. — Il lui demande dans quel marbre il pourra tailler une plus belle statue. — Quand on a vingt ans et qu'on a trouvé ces deux phrases, on se relève la nuit pour se les réciter, on les confie aux vents et aux étoiles;— on se croit dans la poésie,— on est dans le galimatias pur, qui conduit au galimatias composé.— Le galimatias composé le voici : Quand on chemine dans le sentier des souvenirs, la course est longue, parce qu'on marche avec son cœur. — Trois mille francs de récompense à qui donnera un sens quelconque à ce non-sens; l'auteur peut concourir.
La simplicité, jeune homme! la simplicité! hors de là point de salut; et se défier des voisins de campagne qui trouvent votre pièce bien écrite aux endroits où elle est enluminée de ces prétentions.
Le premier et très-honorable ouvrage de M. de Courcy flis est joué avec un très-bon sentiment de comédie, par Lafont, Lagrange et Parade. — Le rôle de la jeune fille était l'occasion dun début pour mademoiselle Dinah, la dernière de la grande race des Félix.— C'est une très-jeune fille, rappelant beaucoup mademoiselle Rébecca, d'inléressante mémoire. — Le début de mademoiselle Dinah a fait presque autant de bruit qu'une rentrée de sa sœur Rachel. Elle a eu des bravos, des fleurs, des rappels; —je me crois donc dispensé de lui donner des éloges, qui pourraient paraître lièdes après de pareilles ovations. — J'aimerais mieux lui donner des conseils, mais je n'ai iMmûs, \ovié les jeunes premières. —Je me risquerai seulement à (lire (lue ma ienioisellf Hinali doit sérieusemenl travailler à assouplir
un orgniie un peu criard : — le reste lui viendra comme l'esprit vient aux filles.
Si jamais je te pince est un titre grotesque d'abord et ensuite un succès de rire au Palais-Royal. — C'est un carambolage en trois actes, où Ravel, Hyacinlbe et mademoiselle Aline Duval se rencontrent et se beurtent par des effets de procédés particuliers à deux joueurs habiles, MM. Labiclie et Marc Michel. Si tout le monde ne rit pas, cesl que tout le monde ne trouve pas de place.
Enfin, la Gaieté nous a servi un plat de brigands, assaisonné d'incomparables scélératesses, — où Mandrin, en personne, assassine tout ce qui lui tombe sous la main, y compris le sens commun. — Mais il est évident que M. Arnault, l'auteur des Cosaques, comprend mieux que nous le public de la Gaieté; — j'en atteste les queues folles qui forment tous les jours, aux abords du théâtre, des guirlandes de lilis et des massifs de bourgeois afl'araés démotions. Je reprocherai donc seulement à M. Arnault d'avoir un peu compromis sa charmante femme dans /fô Aventures de Mandrin, et je lui pardonne le reste, même les cinq tableaux que j'ai vus de sa pièce.
Chantilly. — Les courses — Les logemenls. — L'hôtel du Grand Cerf. — Souvenirs du passe. — Les Condés. — Les écuries <le Chantilly. — Comme quoi on n'a plus le loisir d'avoir des loisirs. — Lelurfctla .Bourse. — Le derby. — Lion cl diamant, drame équestre en deux parties. — Les jockeys. — Esprit du loto. — La chasse. — La curée. — Théâtres. — Variétés : le Billet de faveur. — Gymnase : les Fanfarons de vire. — La pièce. — Les acteurs.
29 mai.
Figurez -VOUS que j'étais arrivé jusqu'à mon âge sans savoir ce que c'était qu'un hack, — un premier pas, — un handicap, — un
derbti el des gentlemen riders. — C'est pourquoi, enviant la gloire des palefreniers de lettres, après en avoir médit, je prenais, vendredi, à onze heures vingt-cinq minutes du matin, le convoi de Chantilly. — Moitié chemin de fer et moitié patache, an arrive en moins de deux heures à destination, et alors commence l'exploitation du voyageur par la ville hospitalière des Condés.
'< Voilà, messieurs, deux chambres à coucher et un cabinet de toilette.
— Combien, pour les trois jours de courses?
— Trois cents francs.
— C'est cher.
— Voyez ailleurs. M
Ailleurs, c'est à peu près la même chose. — Quand on est quatre, on est heureux de trouver pour cent francs deux chambres à deux lits. — Nous avons eu cette chance et, mes amis et moi, nous passons sur le turf pour quatre coquins très-roués.
Quand il s'agit de déjeuner ou de dîner, il n'y a guère de choix : — un homme qui respecte ses digestions ne peut pas prendre sa nourriture ailleurs qu'à l'hôtel du Grand Cerf, où Ifr Jockey-Club a élu domicile.
On est, du reste, très-bien traité à Vhôtel du Grand Cerf.— Vimmeuble appartient à un gentleman très-célèbre dans le sport du dernier règne. — Étranger aux spéculations de la fricassée, M. de C... la surveille néanmoins par esprit de courtoisie ; — son contrôle défend le voyageur contre les inventions de la chimie culinaire. — Si vous n'êtes pas content, c'est que vous êtes un esprit chagrin ou un estomac maussade; dans tous les cas, gardez-vous de le manifester : — Un mol de plus et M. de C... payerait pour vous, ce qui simplifie beaucoup les notes d'auberge, mais en grevant la conscience.
Chantilly, animé deux fois par an, aux courses du printemps et de l'automne, par l'invasion du sport, est, tout le reste du temps, un magnifique désert, le Versailles des Condés. Du château, qui a Joué un si grand rôle dans les galantes féeries des deux derniers siècles, il ne reste guère que le caste! bâti au moyen âge par un Montmorency el habité récemment encore par le vieux due de Bourbon el le duc d'Aumale. Comme à Versailles, il y a quelque chose de profondcmenl
mélancolique dans ces demeures vides, dans ces eaux dormantes, dans ces parcs témoins de tant de grandeurs éclipsées. Si Chantilly traduit encore à la pensée la condition princière des petits-flis du grand Condé, ce n'est pas dans les palais qu'il faut cbercher celte signification, mais dans les écuries. Peu courtisans, se refusant à se laisser absorber par les charges de la cour, vivant à distance du maître, à'*rétal de grands féodaux, les Condés avaient conservé à côté de Versailles la vie libre et indépendante des gentilshommes de province. Us négligeaient volontiers leur château, mais ils élevaient des palais à leurs chevaux et à leurs chiens. Les écuries de Chantilly demeurent debout comme un symbole de la grandeur de ces princes dont la vie s'écoulait dans les bois, au milieu des meutes et des piqueurs.
Aujourd'hui, en plein xix« siècle, les écuries de Chantilly confondenl l'esprit, — non pas encore par leur aspect monumental, — nous ne manquons pas de monuments, — mais parce qu'elles représentent les mœurs d'un autreàge, des grandeurs dans le loisir, et des magnificences stériles qui ne sont données à personne aujourd'hui. — Ue nos jours, un Mercadel très-enrichi pourrait, à la rigueur, se passer la fantaisie d'avoir deux cents chevaux pour ses chasses; — mais, eût-il le capital de la compagnie des Indes, il logerait ses chevaux entre quatre planches, — tout au plus dans un bâtis en pisé ;— mais il ne lui viendrait jamais à l'esprit de dépenser seize millions pour construire une c'ciirieiïe cent pieds de haut avec des épaisseurs de quinze pieds en pierre de taille. — Pour avoir de pareils goûts, il fallait être né dans les siècles majestueux d'une monarchie olympienne, ne se soucier guère de l'utile, du produit des capitaux, et n'avoir rien autre chose à faire qu'à regarder passer un règne. — Aujourd'hui, quand on a seize millions disponibles, on fonde un Crédit mobilier, on perce un isthme, on va chercher du guano au Pérou, on fouille le sol pour en extraire du charbon de terre; quand on a doublé ses seize millions, on travaille à les quadrupler.
Il arrive une fois l'an que le milliormaire est invité à une chasse
par quelque prince ou quelque boyard fixé en France. — L'homme
de cabinet, s'il ne peut refuser, conserve son habit noir et sa cravate
Manthe, suit la chasse pendant deux heures en voilure, rentre dans