‹ La vie à ParisChapitre 22 sur 40 · it · texte numérisé non relu

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son appartement, reçoit son courrier, fait sa correspondance, se fait adresser les cours de la Bourse par dépêche électrique, et, dès qu'il peut s'échapper, retourne dans son usine; voilà un des caractères saillants du siècle présent. Autrefois, il y avait des hommes qui eussent dérogé en travaillant, d'autres qui, réduits à travailler, ne se soumettaient à cette nécessité sociale qu'en vue de se reposer un jour : — aujourd'hui, il n'y a pas de condition et pas d'opulence qui donne de loisirs. On ne sait plus ne rien faire; — c'est un secret perdu; quelques-uns disent qu'ils ne travaillent pas, mais qu'ils font travailler leurs capitaux. Charmants loisirs! aimahie indépendance!

— Au lieu d'aller à un atelier ou à un bureau, ceux-là vont à la Bourse le jour, — à la Bourse encore le soir. Il leur faut, vingt fois par mois, vendre et acheter des papiers de toutes couleurs, — tendre leur esprit à tous les calculs de la politique et de la spéculation, et se tenir toujours en permanence sur le marché. — Ils n'oseraient passer trois jours à la campagne, de peur de perdre un bon cours. — S'ils rencontrent dans les yeux d'une femme jeune et belle cet appel confus et étrangement instinctif, qui révèle au premier regard une attraction réciproque, ils s'en détournent de peur de s'engager dans un roman et de perdreau temps. Mais de quel temps s'agit-il, bon Dieu! et que veulent dire ces gens-là? — Est-ce que, en dehors de l'existence moyenne et commune, l'argent donne à quelques privilégiés une vie supplémentaire et réservée? — Mais non. — sauf quelques splendeurs de corbillard qui sont l'apanage de la première classe, je les vois aller comme des goujats au rendez-vous universel.

— Parfois, les liomraes engagés dans celte vie fébrile et sans trêve rencontrent un des sages de ce monde, quelque artiste insouciant, n'estimant l'argent que pour ce qu'il représente d'indépendance; et alors ils lui disent naïvement : « Vous êtes plus heureux que nous :

— vous n'avez pas le sou, — vous êtes libre. »— Ils ont peut-être alors la fatuité de croire qu'ils font un paradoxe ; ils proclament tout simplement une vérité méconnue.

F.cs mœurs du siècle se retrouvent aujourdbui partout: sur la julousc de Chantilly comme sur le boule\ard des Italiens. — Le Inri est une petite Bourse — avec un argot particulier. — Le goût du cheval, l'élcganl verni? du sport est à la suriarc, — le jeu est encore

dessous. — Comme à tous les jeux, il y a des novices et des naïfs. — Moi qui vous parle, je suis une viclime du lurf : j'ai parié vingt francs pour une rosse qui m'a trahi. — Mais les roués du turf procèdent autrement : ils connaissent de longue date le souffle d'un cheval, son aptitude aux conditions différentes de chaque course, le talent de Ventraineur, l'action du jockey : — sur ces notions, ils engagent des paris de proportions souvent très-considérables.

Malgré tout, le hasard et l'imprévu sont encore les grands maîtres sur le turf, et le derhy de dimanche l'a bien fait voir. — Pour l'instruction des classes laborieuses, je veux bien dire que le derby est une course entre chevaux de trois ans, fondée par lord Derby, et qui a retenu son nom. — Mais c'est la dernière fois que je descends à ces explications : — on est du lurf ou on n'en est pas, et je ne veux pas me déshonorer en écrivant pour des marchands de contremarques.

An derby de Chantilly, il y avait quatorze chevaux présents sur le turf. — Le prix était de 20,000 francs; les entrées et les forfails y ajoutaient encore une somme de 26,000 francs environ. — Toutes les gageures vivement poussées se portaient avec complaisance sur le favori, Isolier, appartenant à M. Lupin; d'autre part, on pariait vingt contre un contre Diamant, poulain répudié par l'écurie Aumonl et vendu 1,400 francs à M. de Morny. — La course s'engage, et Diamant arrive au poteau, nez à nez avec Lion, au prince de Beauveau. Le fameux Isolier arrivait troisième, mais beau troisième; — le turf a beaucoup de ces euphémismes. — On arrive même beau dernier, et je voudrais que l'Université adoptât ces locutions émollienles en faveur des disgraciés de la composition en thème.

La course du derbij se trouvait sans résultat. — Diamant et Lion étaient arrivés ex œqno. — En pareil cas, les deux écuries partagent le prix, ou on procède à une seconde épreuve entre les deux vainqueurs. — C'est ce qui eut lieu dimanche. — Dans l'entr'aeie des deux courses, le lurf cl le beatinrj-room (salle des paris) étaienl dans la plus grande effervescence. — Certains joueurs, engagés dans des paris de proportion contre Diamant, s'efforçaient de se couvrir. -A cenionient, MM. Lelion gagnaient Iroiseenlsoixante mille francs, iprès avoir engagé tout au plus une vingtaine de mille francs sur

Diamant. — Dans les mêmes proportions, un de mes amis, contre dix louis engagés, gagnait quatre mille francs. — Je vous donne ces explications à vous tous, vilains et manants étrangers au turf, pour en venir à vous faire comprendre l'intérêt qu'on peut prendre à ces péripéties. La seconde épreuve enlre Diamant et lio/i engageait des sommes immenses, et on pouvait manquer sa fortune i'iine tête de cheval. — Enfin, les deux quadrupèdes sur lesquels reposaient tant d'émotions ont été lancés. — Vers le dernier tiers du parcours. Diamant sest trouvé distancé d'environ deux longueurs de cheval, et, malgré des efforts héroïques, n'a pu rattraper le terrain perdu, et perdu, disait-on, par une fausse manœuvre du jockey. — D'autre part, on n"hésitail pas à attribuer la victoire de Lion aux merveilleux talents de Thomme qui le moulait, le fameux Flatman. ^.J'ai vu ce jockey à la ville. C'est uu de ces Anglais qui parviennent à rejeter de leur corps tout ce qui est luxe, la chair, la graisse et une foule d'organes que nous portons par genre. — Ils conservent une peau parcheminée qu'ils portent sur un paquet de nerfs, et ne pèsent guère plus sur la croupe d'un cheval qu'une grosse mouche qui aurait une culotte et des bottes.

Il y avait vendredi, à Chantilly, un monde suprême, mais rare; dimanche, le derby avait attiré le sport et le demi-sport.— Le monde avait député quelques très-jolies femmes, entre autres cette charmante madame de S..., qui, d'origine française, porte un nom portugais. Quant à ces demoiselles, qui étaient très-nombreuses, on ne voyait qu'elles aux fenêlres de Chantilly, toujours rongeant des os de volaille ou sablant du Champagne. Quand on n'a pas de famille, il faut Lien occuper la vie.

Dans l'après-miili de ce mémorable vendredi où j'ai paru, pour la première fois, sur le turf, la pluie — une pluie insensée par sa persistance — nous a consignés dans nos logis. — Au Grand Cerf, on discutait les qualités des vainqueurs du jour, les chances du surlendemain. — Un peu blasés sur la question, mes amis et moi, nous résolûmes de varier les émotions du turf par les péripéties du loto.

Le loto se dislingue de tous les jeux connus par les merveilleux motifs qu'il fournil à l'esprit français. — Les joueurs de la vieille ccolc se conlcnlcnl d'un appel solennel des numéros, en appliquant

tout au plus quelques sobriquets classiques qui doivent remonter au siège de Troie : « Sept, la pioche; — soixante-dix-sept, les deux potences ; — quatre-vingt-neuf, époque mémorable. » Mais les romantiques, jeunes et inventifs, perfectionnent celte mythologie par des improvisations inépuisables en ressources.

Nous avons eu hier :

Quatre-vingt-dix, — l'âge des jeunes premières ;

Un, — la canne à Slraudin :

Onze, — Siraudin et sa canne;

Trente-trois, — les jambes à Prémaray ;

Vingt-sept, — pluie et grand vent;

Cinquante-trois, — làge d'être aimé des femmes ;

Quatorze, — grand succès au Vaudeville ;

Vingt-deux, — pour les représentations de P>édcrick Lemaître;

Trente-neuf, — un décès à l'Académie ;

Quarante-quatre, — la double méprise;

Trente-cinq, — à la santé des dames;

Quatre, — la casquette à Tlti ;

Sept, — le baron Taylor;

Vingt et un, — l'escroc sans prétention ;

Six, — la splendeur;

Neuf, — la décadence;

Treize, — le raseur;

Soixante-neuf, — pour la rentrée de mademoiselle Page, etc., etc.

Vous voyez que le loto donnerait de l'esprit à ceux mêmes qui en manquent.

Le lendemain, samedi, il y avait chasse à courre dans la forèl.— Les chasses de Chantilly sont exploitées par une société anglaise qui, dans ces dernières années, a loué une pnrtie du château. Malheureusement, si la société est riche en bottes molles et en vestes de velours, elle paraît plus indigente en gibier. Pour chasser un cerf, on est obligé d'en élever un dans les écuries du château; quand le cerf est bien dressé à son rôle, on fait une répélilion générale en forêt, puis on lelanccdéflnitivcmentuu jour indiqué; — le cerf, qui connaît son affaire, vient loyalement se faire tuer après une demi-heure de poursuite; — reste le spectacle de la curée : — A cinq heures, le cerf

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cviscéré est étendu sur la pelouse de lliippodrorae. Soixante cbieus anglais, lancés du chenil, arrivent d'un bond jusqu'à dix pas de l'animal, et, maintenus à distance par le fouet des piqueurs, se livrent, pendant dix minutes, à toutes les évolutions d'une convoitise ardente et sévèrement comprimée. — Enfin, on met un terme à ce supplice de Tantale : les entrailles du cerf sont découvertes, et la meute se rue sur ces débris sanglants, où chacun saisit sa proie; — alors s'engagent entre les mieux et les moins pourvus, des batailles homériques qui, dans les détails, rappellent le songe d'Athalie.

Pendant ce temps, que faites-vous, vous tous que j'ai laissés dans la grande ville? — Le jour de mon départ, on donnait un mélodrame à l'Ambigu; qu'est-il devenu? — Ce serait à vous à m'en donner des nouvelles; mais il faudra probablement encore qu'au retour du turf j'aille aux informations pour votre instruction.

Avant mon départ, j'avais vu aux Variétés une pièce amusante, le Billet de faveur. On a groupé là ingénieusement, dans trois tableaux, les tribulations du bon bourgeois qui, pour ne pas prendre un billet de trois francs au bureau d'un théâtre, dépense beaucoup de son argent et un peu de sa dignité en vue d'un billet de faveur. Tout cela, sous la forme d'une plaisanterie, est beaucoup plus vrai et plus sérieux qu'on ne pourrait le croire. Vous ferez bien de prendre un billet payant pour aller voir le Billet de faveur.

Enfin, mercredi dernier, on avait joué au Gymnase une pièce en trois actes, les Fanfarons de vice. — Le titre était riche de promesses; — il annonçait une comédie : il n'a donné qu'une fantaisie, souvent amusante, mais parfois aussi un peu chagrine.

Les auteurs nous ont présenté, avec diverses nuances, plusieurs lyi>es de la jeunesse du jour, assez mal élevée, comme vous savez. — Ils ont attribuée ces personnages, que nous coudoyons tous les jours, des travers vrais et bien observés, mais aussi des vices à faire frémir. — Par exemple, un de ces messieurs, au milieu d'une orgie, apprend la mort de sa tante. « Messieurs, s'écrie-t-il,je vous conduis tous demain au théâtre du Palais-Royal, — j'ai perdu ma tante. » Puis, à part, il pleure la parente qui avait soutenu son enfance. — Certes, il peut se rencontrer un vaurien assez pervers pour aller chei-cher des consolations dans les bras de Grasset le jour de la mort

(l'une lanle; mais c'est naïvement qu'il commettra cet acte d'insensibilité, et il n'y attachera pas sa gloire. — Le monde est assez mauvais tel qu'il est ; il est superflu de lui prêter gratuitement des mons- Iruosilés impossibles.

Donc, ce qui a résisté au succès dans cette pièce, c'est l'ensemble, l'idée mère ; ce qui a réussi, c'est le détail ; — je reconnais, pour les avoir vus, ces fanfarons de l'orgie qui jettent leur vin sous la table, et vont se mettre au thé dans la pièce voisine. — Une scène charmante, que M. Dumanoir a reprise dans son répertoire, est celle où un lion, qui menace toujours sa maîtresse de la cravache devant le monde, reçoit les coups de cravache dans l'intimité.

C'est Lesueur qui représente ce dernier personnage. — Il a été très-vrai et très-amusant dans tout le cours de la pièce. — Le jeune comique Priston, qu'on voit rarement, est toujours bien accueilli, et le mérite. — Berton, selon son lot ordinaire, a un rôle difficile à faire accepter. — Pierron, qui débutait au Gymnase, a encore les airs un peu ténébreux du mélodrame. Des trois ou quatre femmes de la pièce, mademoiselle Désirée seule avait besoin de talent; —les autres étaient tenues d'être jolies, et elles ont poussé le sentiment du devoir jusqu'au dévouement. — Il y a surtout une demoiselle Gravière, qui parle peu, mais qui est fort agréable à voir.

Les millions en émeute.— Prrrenez vos aciions !...— L'apologue du marchand de crayons. — Le pour et le contre. — Des reclificalions en matière de conseil de surveillance. — Les deux Galard. — Une déconfiture. — Tous les millions égarés ne se retrouvent pas. — Les conséquences. — De liiifluenee de la chasse. — Palmer. — Sa fin procliaine. — Procédure anglaise. — Le jury cellulaire et le jury à l'air libre. — De la consommation du thé en Angleterre. — Polémique. — Réponse à M. Muriel. — La littérature et les poseurs. — Cirque : la Marchande du Temple. — La pièce. — L'auteur. — Le théâtre.

5 juin.

Où en sommes-nous? — où allons-nous? — Lisez la quatrième page des journaux, el voyez un peu celte émeute de millions; — toutes les fantaisies, toutes les blagues de la banque sont distancées par les réalités de l'annonce. — M. Mirés, un millionnaire pour de bon, annonce qu'il va remettre à neuf la ville de Marseille. — Tous les maires de France font présentement queue rue de Richelieu.

« Monsieur Mirés, dit un maire, ma ville est une vieille défroque du xvi« siècle. Tous les ans, nous sommes obligés d'y mettre des pièces : ayez la bonté de nous faire une ville neuve; — capital social : trois cents millions. »

Approuvé, met au bas de la requête M. Mirés.

Et, dans deux ans, la ville de M le maire sera luisante comme un sou neuf.

« Par ici, messieurs, par ici! — moi, je construis aux Champs- Elysées; — capital social : cent vingt millions.

— Vous voyez, messieurs, crie un troisième, — les Champs- Elysées sont construits. — Moi, je bâtis depuis l'Arc-de-Triomplie Jusqu'au parc de NeuilK ; — capilal social : deux cents millions.

— Et l'Hippodrome! s'écrie M. Arnault. Messieurs, n'oubliez pas rHippodronie ! capilai social : douze cent mille francs. Moyennant un versement de dix actions, le chroniqueur Villemot lui-même peut recouvrer ses entrées à l'Hippodrome. — Pour vingt actions, on a ses entrées à l'écurie, et on voit les palefreniers avec leur rouge.

— Voilà le crédit houiller! demandez du crédit houiller! capital social : vingt millions.

— Ah! le voilà, le voilà, le voilà! c'est le caoutchouc dur! ne pas confondre avec le caoutchouc mou. Le caoutchouc mou n'est bon qu'à faire des balles élastiques pour les polissons; — mais le caoutchouc dur! oh ! le caoutchouc dur ! nous en faisons des peignes, des pendules et des primes.

— Tenez, messieurs, je n'abuserai pas de la complaisance de l'aimable société... Passez-moi votre chemise, jeune homme. — Tenez, messieurs, vous voyez la chemise de ce jeune troubadour ; elle est bien malpropre, n'est-ce pas ? — Depuis combien de temps portez-vous cette chemise, jeune homme?... Depuis cinq semaines?...

— Eh bien, jeune homme, — voyez, — .«ans battoir ni brosse, — sans battage et sans lordage! — Voilà votre chemise, jeune homme,

— blanche comme un lis. — Messieurs, je suis le représentant du Lixiviateur; capital social : six millions. — Prrrrenez vos actions.

— Allez, la musique! »

Dans ce concert de vociférations, je distingue une voix grave et sévère, celle de Mangin, le marchand de crayons.

« Messieurs, je suis un charlatan, un ignoble charlatan. — Si j'avais pu me procurer un conseil de surveillance, je ne serais pas sur la place publique : — j'aurais mis mes crayons en actions au capital de dix millions; j'aurais le siège de ma société à la Maison d'or, et le siège de mon exploitation près de mon bassin minéralogique.

— Vous voyez où un homme peut en être réduit faute d'un conseil de surveillance. — Quand vous me regarderez d'un air bêle. — Eh bien, oui, je vous blague, tas d'imbéciles! badauds! jocrisses! actionnaires! — vous hésitez à prendre mt-s crayons pour un sou, et vous en prendriez pour cinquante mille francs si je vous les débilais sur papier rose , sous le titre de la Plovilxidine , sociale (jéné-

M. Sb

raie des crayons de France. — Je vois avec amertume que mes concitoyens sont tous des idiots. »

Mangin n'a pas tort; mais il n'a pas raison. —Chaque période sociale a ses instincts et sa mission : — la nôtre est prédestinée à changer la face du globe, à réunir des mers, à ceindre la planète de bandelettes de fer, sur lesquelles volent les locomotives écumantes,

— Pour tout cela, il faut beaucoup de confiance, beaucoup de milliards et beaucoup d'actionnaires. A côté des Pereires solides et des Mirés sérieux, fermentent des Bilboquets uniquement préoccupés de sauver la caisse. — Il faut se garer de ces derniers ; mais il ne faut pas méconnaître ce que ce mouvement, dans son ensemble, a de grand, d'utile et de sérieusement progressif. — Pour escalader le ciel, il n'a manqué, peut-être, aux Titans qu'une forte commandite au service d'un conseil d'ingénieurs civils. — Laissons faire et regardons. C'est curieux, c'est immense et parfois grotesque. Il y a place pour l'admiration et pour l'ironie. Tâchons de ne pas nous tromper, surtout au moment de souscrire les actions.

Il semble, d'ailleurs, que ce bouillonnement soit plus actif, précisément parce qu'il va rejeter son écume. — Des lois sages, dit-on, sont en élaboration. — On commence à se tenir à distance des affaires compromettantes. — Des hommes appelés d'office dans des conseils d'administration se récusent par voie d'huissier; d'autres réclament par la voie des journaux ; — mais alors il en résulte des conflits sans issue : par exemple, M. Hector de Galard informe le public qu'il n'a rien de commun avec le Galard de l'Hippodrome. — M. Arnaull réplique qu'en effet, Vhonorahle Galard n'a rien de commun avec M. Hector Galard, inconnu à l'Hippodrome. — Voilà ce qu'on s'attire par la manie des rectifications. — M. Hector Galard pourra-t-il se consoler d'être inconnu à V Hippodrome?

Mais, s'il est aisé de se préserver du contact des millions en imitation, il est plus difficile de ne pas tomber dans les traquenards de la faillite qui, pendant dix ans, parvient à se tenir en équilibre sur la corde roide du crédit public. — Il paraît qu'il y a des millionnaires à l'nmcricainc. — Vous pouvez visiter leur caisse : aux deux oxlrémités des rouleaux, il y a une pièce d'or ;— le reste est fourré de plomb ;

— Mansiin en ferait des crayons; la Bourse en fait une déronliliire.

CHRONIQUES PARISIENNI-S. 293

C'est ainsi que le monde flnancicr s'est réveille, ces jours-ci, en sursaut, au hruild'uii grand écrouienient de vingt millions, donlles deux tiers environ ne se sont pas retrouvés dans les décombres.

— La plupart des victimes sont des millionnaires, qui peuvent s'imaginer qu'ils ont perdu leur porte-monnaie en allant à la campagne;

— mais il y a peut-être bien, au fond, quelques capitalistes en herbe, qui perdent tout ce qu'ils avaient et un peu ce qu'il? n'avaient pas.

— Il faut s'y attendre : trop chaufîée, la machine éclate. — On dit que celle catastrophe remet en problème le théâtre du Peuple, dont le failli était le commanditaire magniflquo. — Pour le reste, demander des renseignements à Constantinople !

L'homme qui vient de décéder, financièrement parlant, — s'était rendu célèbre par son goût pour le faisan : — propriétaire d'une chasse splendide, il avait tour à lour capté les plus hautes nota!)ililés sociales de tous les régimes par le patronage de saint Hubert. — Au fond, il chassait moins le perdreau que le million.— Mais, quand une compagnie de millions ne veut pas se lever, le meilleurn//'a//^ï/r n'y peut rien.— C'était, dit-on encore, un artiste déclassé, et on assure que, s'il vit seulement trois mille ans, il pourra couvrir son passif à l'aide de son pinceau.

Palmer, ce sporlman qui était en train d'empoisonner toute l'Angleterre, est condamné à mort. Les journaux annoncent qu'il sera pendu le 14 juin.— J'aime à penser qu'il ne lit pas les journaux.

Le procès de Palmer a mis en relief les mœurs de la procédure anglaise : — il est curieux de voir les jurés retranchés pendant douze jours de la société, promenés dans les parcs, conduits au réfectoire et au dortoir par les huissiers de la cour : — on obtient ainsi un verdict dégagé de toute impression extérieure.

En France, le juré rentre dans son foyer après l'audience et subit alors toute espèce d'influences. — S'il s'agit d'un scélérat qui a assassiné sa femme, la femme du juré insiste pour une condamnation: mais, s'il s'agit d'une femme qui a empoisonne son mari, pour se marier avec son cousin , la femm(^u juré représente que l'accusée est bien jeune, que le mari était bien vieux et bien laid, et elle recommande l'indulgence. Puis vient l'assaut des parents de l'accusé. — On évoque, dans la conscience du bon bourgeois, le fantôme des ei -

reurs juridiques : « Souvenez-vous de l'infortuné Calas! rappelezvous l'infortuné Lesurques. » Des voisins féroces émettent, en sens contraire, un avis tranchant. « Il suffit de lire l'acte d'accusation pour voir que cet homme est coupable ; — pas de faiblesse et pas de circonstances atténuantes. ^>

Le bourgeois que les basards de la loterie ont lire de son comptoir pour le constituer juge, flotte quelquefois très-indécis entre ces influences diverses, et nous croyons que le jury cellulaire peut donner de meilleures garanties.

J'ai encore remarqué au procès Palmer quelques détails secondaires de mœurs anglaises. — On appelle à titre de témoin un décrottcur qui, à une beure déterminée, a dû voir passer Palmer.

« Je n'étais pas à ma station, dit le décrotleur.

— Où éliez-vous?

— Je prenais mon tbé. *>

On appelle dans la même intention des balayeurs : « Avez-vous vu Palmer?

— Non.

— Mais il a dû passer devant vous?

— A celle heure-là, nous prenions noire thé. »

En Angleterre, tout le monde prend son thé, — et M. Cook, la victime de Palmer, en a tant pris, qu'il en est mort.

Un confrère qui a l'esprit militant de la jeunesse, M. Auguste Muriel, m"a cherché une querelle très-courloise dans la forme, à propos de mes impressions sur la pièce de M. de Courcy fils, le Chemin le plus long. — Il semble à M. Muriel que le héros de M. de Courcy est bien une expression de la société de ce temps-ci, un vrai sceptique élevant son égoïsrae à la- hauteur d'une théorie. Ce caractère paraît à M. Muriel un travail sérieux et digne d'attention, qu'il me reproche d'avoir traité légèrement.

Si le héros de M. de Courcy a réellement ces prétentions, je lui dirai ce que devrait lui dire son père : « Enfant, ôtez votre faux nez, vous êtes un poseur, un fanfaron de scepticisme.

Mais, comme la pièce n'est pas prise à ce point de vue, je n'ai pas dû m'occuper de la refaire.

Mon cher monsieur Muriel, il ne faut pas encourager ces cpidé-

niies'd'iniilalions maladives qu'enfantent tous les mouvements littéraires. — Au xviii^ siècle, Florian avait créé une société de bergers ; — on portait la boulette, on s'eurubanait, et cbacun avait son petit mouton. — Plus tard, le sentimentalisme éloquent de Rousseau donna à ces fadeurs un accent plus passionné: toute femme fut Julie, tout homme fut Saint-Preux , — on était bien ému en ce temps-là : on ne pouvait voir deux colombes sans verser des larmes; on parlait de la nature, de la vertu , et le diable n'y perdait rien. — De là naquit la femme sensible. Moins altière et moins orageuse que la femme incomprise, la femme sensible était infiniment plus pleurnicheuse et menaçait toujours de noyer son amant dans les deux ruisseaux qui coulaient de ses beaux yeux. — Tout à côté, une autre secte s'étudiait à imiter les roueries et les scélératesses de Lovelace et du comte de Valmont. — Un jour, un coup de pistolet retentit de l'autre côté du Rhin ; — c'était le jeune Werther qui venait de se brûler la cervelle. — René lui tendit la main. — Vers le même temps, la voix désolée d'Obermann remplissait de ses lamentations une vallée de rOberland. Alors apparut un élément nouveau, la mélancolie, née dans les brouillards de la Germanie, et, jusque-là, inconnue à cette vieille terre des Gaules.— L'impression fut profonde : et nous avons vu les poseurs du découragement promener leurs rêveries dans le monde réel comme dans le monde idéal des livres.

Plus tard vint Byron ; — ce fut encore autre chose : — aux cnervements de la mélancolie succéda la tempête des blasphèmes.— Jusque-là, on s'était contenté de s'en prendre à la nature des choses et aux choses de la nature; à dater de ce moment, on s'en prit à Dieu et à la société.— On- était campé sur la hanche; quelques-uns s'avisèrent de boiter, parce que le maître boitait. — On s'épuisait en crâneries et taquineries impossibles; la bohème se drapait dans le manteau de don Juan, et ce pauvre Lassailly mettait des gants jaunes pour décrotter ses bottes percées. — Il y a un quart de siècle, Werther, échauffé au soleil des tropiques, avait pris le poignard d'Anlony. Alors les jeunes gens de porter le poignard et de laisser nouer leurs cheveux à linstar de M. P.ocage. — En ce temps-là, on cas.«ail les vitres pour entrer avi c effraction chez une couturière qui avait laisse la clef à la porte, et la femme demandait à être assassinée. n. 25.

Tout cela, mon cher monsieur Muriel, n'est pas sérieux ; — ce sont de pares polissonneries dont il ne fnut pas êlre dupe. — La llllér;iture, a-t-on dit, est l'expression de la société; mais il y a aussi une société qui n'est que l'expression de la littérature. — Les hommes de génie condensent dans un livre les idées ambiantes de leur temps. — Le lendemain, des bandes de cabotins mettent au pillage toute la. garde-robe du poëteet se parent, celui-ci des bottes à revers et de l'habit bleu de Werther, celui-là du chapeau empanaché de don Juan. Cela dure ce que dure un carnaval. — Ce qu'il y a à reprocher au héros de iM. de Courcy, c'est qu'il porte encore son déguisement quand le carnaval est fini.

Que l'auteur traduise sur la scèue des caractères et des travers plus actuels. — Les vanités du jour ne se drapent plus dans le manteau d'Oswald ; — elles se sont logées à l'aise dans un paletot-sac : — il y a présentement fanfaronnade de grossièreté, de brutalité et do cynisme. — On quitte une femme pour aller fumer une pipe; — on déserte le salon pour l'écurie, et si, comme M. Adrien de Reuille, on est mis en demeure d'épouser une jeune lille qu'on a déshonorée, (Ui ne prend pas, pour motiver son refus, par les sentiers fleuris de la poésie byronienne; on dit tout simplement : « De quoi! le mariage? — Ça m'embête ! »

Voilà, mon cher monsieur Muriel, comment on répond aujourd'hui, quand on a vingt- cinq ans et une raie au milieu de la tête; — et, là-dessus, on va aux Folies-Nouvelles, sucer un sucre d'orge à l'absinthe.

Passons au Cirque :

Il s'agit de la Marchande du Temple, drame en cinq actes. — L'auteur est M. Auguste Luchet, un des découragés de la démocratie. Il appartient à une école où, longtemps, a prévalu cette opinion : que tous les marchands d'habits sont des hommes vertueux , et tous ceux qui portent des habits de la canaille. — M. Luchet s'est amendé; il a introduit, dans son nouveau drame, un millionnaire si vertueux, qu'il a l'iionneur dèlre embrassé à chaque acte par un marchand d'habits. — Au surplus, le fond des idées de M. Luchet n'a aujourd'hui plus rien d'irritant. — Si, au temps où le peuple régnait sur la place publiquo, il était malavisé d'exalter le sentiment

(le ses forces peu disciplinées, maintenant il n'est qu'opportun de rappeler à la société raffermie que tout le monde ne npose pas sur un lit d'actions libérées. — Avec des éléments un peu incohérents, M. Lucliet a composé un drame dont le marché du Temple n'est que le cadre et le prétexte; — mais, sur ce terrain, il a rencontré des tableaux populaires d'une vérité attrayante. — Dans les derniers actes, l'action s'engage dans une aventure dont la moralité ne m'apparaît pas clairement, à moins qu'on ne veuille en conclure que la veuve d'un marchand d'habits ne doit jamais marier sa lille à un homme bien mis.

La conclusion la plus lucide, c'est que le Cirque tient un succès incontesté. — Si la foule ne vient pas, il faudra en accuser plutôt le théâtre que la pièce. — Celte scène du Cirque a des traditions écrasantes pour l'écrivain qui veut se faire entendre sans tirer le canon. — On voit entrer un monsieur décoré, en habit bleu et en gants jaunes, et on s'étonne qu'il ait laissé son cheval à la porte. — Ou écoute avec langueur une révélation d'empoisonnement obtenue par une scène de magnétisme fort bien traitée, et on se demande si tout cela ne va pas finir par la bataille de Marengo. — J'invite doncM. Luchel, puisqu'il se donne la peine d'écrire ses drames (quoique avec un peu de boursouflure) , à les porter à quelque théâtre où le public soit plus recueilli : — à la Porle-Saint-Martin, — à la Gaieté; —je n'ose dire à l'Ambigu : — il y a là un précédent trop funèbre pour qu'il soit encourageant.

Le déluge. — Le désastre cl la réparalion. — Des souscriptions volontaires. — Des réformes à y introduire. — De Tunilé d'action dans les émotions publiques. — Un dentiste malencontreux. — Exposition des produits de l'agriculture. — Réhabilitation du cochon. — Projet d'une autre exposition. — Théâtre-Français : le Village. — L'auteur. — Les acteurs.

12 juin.

Il n'y a plus de causerie frivole : — nous sommes en présence du déluge; — des populations entières sont sous les eaux. — On dirait un de ces grands cbâlinients bibliques que Dieu, dans sa colère, envoyait aux aînés de la race bumaine. — Le fléau diluvien procède avec la puissance des grandes convulsions du globe : — les montagnes minées s'affaissent et se creusent en vallées; — ailleurs, les vallées, poussées par les eaux, se dressent en montagnes improvisées. — Les scènes les plus émouvantes se dégagent de ce chaos, — et partout des pleurs, des ruines, des familles dispersées et mutilées, sans pain, sans asile et sans vêtements, sollicitent l'assistance publique.

Jamais, peut-être, les générations modernes n'ont été soumises à une pareille épreuve. — La charité privée est à l'œuvre; — ce n'est pas la décourager que de dire qu'elle sera insuffisante ; elle pourvoira aux nécessités les plus urgentes; — pour lu reste, nous avons foi au gouvernenu'iil, dont le chef a voulu prendre une part personnelle dans ces émotions navrantes. — Nous n'avons jamais été épris des théories communistes et égalitaires; nous ne comprenons pas une société sans liiérarcbio, sans émulation et sans splendeur; nous ne comprendrions p:is davantage une société impuissante et (lésarnn-e devant de pareilles calamités.— Ici, la sobdarilé est un devoir rigou-

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reusemeni indiqué, — el nous n'admetlons pas une famille où des privilégiés continueraient le lansquenet à sec, pendant que d'autres membres de la famille se noient.— En pareil cas, l'impôt est la forme de cotisation la plus efficace el la plus équitable, parce que les âmes les plus froides et les bourses les mieux fermées s'ouvrent à l'appel du percepteur. — II ne s'agit pas aujourd'hui d'une bourgade incendiée ou d'un mineur enfoui dans un puits : il s'agit de reconstruire des villes entières, de rendre un abri et des instruments de travail à des milliers de familles. — L'inspiration du cœur n'y sulïîrait pas. — Le cœur n'a pour lui que la première heure d'émotion ; il a contre lui toute la vie, — l'indifférence, la paresse et le calcul qui s'éveille au lendemain des plus généreux élans. — Au premier récit d'une calamité, tout le monde est debout : les femmes veulent donner leurs diamants, leurs dentelles et les chinoiseries de porcelaine qui parent leur étagère ; — les hommes parlent de supprimer un cheval, — une campagne, — une loge à l'Opéra. — Ce mouvement est sincère, et. si le contrat pouvait être dressé par-devant notaire, sous l'impression de la première émotion, il s'exécuterait. — Mais le lendemain arrive : — on a besoin de ses dentelles pour aller dîner en ville, — on est forcé de conserver la campagne dans l'intérêt de la santé des enfants; — le cheval n'est pas un luxe, c'est une nécessité de la profession. — Tout bien examiné, en se dépouillant, on ne ferait qu'ajouter au nombre déjà trop grand des malheureux. — On finit par envoyer cinquante francs au Journal des Débals, el la conscience s'acquitte avec ce sophisme : » Que tout le monde en fasse autant et le désastre sera réparé. »

Je ne calomnie pas l'humanité, je l'explique; — les meilleurs cœurs ont besoin d'être soutenus dans leur élan : — quand le malheur ella charité se rencontrent face à face, celle-ci ne prend pas la fuite ; — mais, si le malheur attend à domicile, la charité, qui a d'autres occupations, ne montera pas toujours rcscalicr d'un notaire pour déposer son olTrande. — Je le répèle, l'homme est encore plus indifTérenl que mauvais; — pour le bien comme pour le mal, il lui faut souvent une provocation directe, inéluctable. — Procédons par exemple, comme tous les professeurs. — Je suppose qu'un journal adresse à ses abonnés la circulaire suivante :

« Monsieur,

» Les inondations qui désoicnl une partie de la France provoquent les secours publics sous toutes les formes : — nous avons renoncé, en ce qui nous concerne, à ouvrir une souscription dans nos l)ureaux ; pour vous épargner tout déplacement, sûrs, d'ailleurs, d'avoir pressenti vos intentions, nous élevons de cinq francs le prix de notre abonnement pour l'année 1856, à dater du prochain trimestre. — Ce supplément sera versé, en votre nom, d'après un état de souscription qui sera dressé dans notre feuille, à la caisse centrait.des secours. »

Je gage que ce système ne rencontre pas un réfractaire. — Si le journal a six mille abonnés, il réalisera trente mille francs. — Qu'ii ouvre une souscription en la forme ordinaire, c'est beaucoup s'il réalise trois mille francs. Au jour de l'appel, l'abonné, ému par le /;?■<?mier-déhtge du journal, mettra la main à la poche pour envoyer sa souscription. Mais, sur six mille, cinq mille au moins se trouveront n'avoir pas de monnaie. — Le lendemain, ils ne penseront plus à y penser.

Tout ceci m'amène à l'étude d'un cas de psychologie fort étrange : — avez-vous remarqué que l'humanité est moins émue des calastrophes qui atteignent des masses que de celles qui atteignent des individus? — Il semble que les désastres qui engloutissent des populations dépassent les proportions du cœur humain. — Un tremblement de terre enfouit une nation : je suis anéanti, confondu, mais les larmes ne me viennent pas aux yeux; — qu'un ouvrier gémisse isolément au fond d'un puits, j'entends ses cris de détresse et jt* m'attache à ce drame; — de là, probablement, celte loi de Vunilc d'action que les maîtres de l'art ont toujours pratiquée; — en d'autres termes, représentez sur la scène le Déluge universel, je verrai passer sans émotion les empires submergés; — mais que la dernière famille humaine, réfugiée sur la cime d'un rocher, dispute sa vie au fléau, c'est sur elle que va se concentrer tout l'intérêt. Nous avons tous lu et relu celle admirable histoire de Robinson Crusoé.— Quelle anxiélé quand la tempête déchire les flancs du navire qiji porte Ro-

CHKONIQUES PARISIENNES. 303

binson! 0 bonheur! — il esl sauvé! — ii aborde dans une île! — mais les compagnons de Robinson, tous noyés, qui jamais s'y est intéressé?

Le cœur humain esl plein de ces phénomènes. Ainsi, dans celle calamité qui occupe toute la France, l'ensemble du désastre accable l'esprit. — Mais ce qui émeul, c'est l'accident, Vépisode. — C'est cette mère et ces deux filles que l'eau atteint dans leur dernier refuge et qui se disputent la dernière place dans la barque où est le salut. — C'est l'enfant bercé comme Moïse par le flot qui va le submerger; — c'est enfin tout ce qui, en individualisant le drame, le circonscrit dans une sphère que V intelligence du cœur ne peut dépasser.

Comme bien vous pensez, je ne puis guère vous parler d'autre chose. — L'heure présente n'est guère aux frivolilés, aux histoires galantes et aux aventures de l'esprit.

Je lis bien dans divers journaux :

« Il n'est bruit, dans la haute société, que de l'Eau et de la Poudre de M. Léon, dentiste, rue de la Chaussée-d'Anlin, n°... »

Mais je suis Irès-convaincu qu'on calomnie la havlesocie'lc, elque Veau de M. Léon n'est pas sa préoccupation du jour. Pour dire toute ma pensée, je trouve M. Léon un peu présomptueux : — d'abord de s'appeler Léon tout court, ce qui esl tout au plus un nom pour un garçon de café; — puis de s'imaginer que la haute société n'entend pas d'aulre bruit que celui que des réclames à cinquante centimes la ligne font autour de son Eau et de sa Poudre. — Il parait que M. Léon esl un dentiste de l'école de Bilboquet; il croit encore à la foule idolâtre.

■lé ne dois pas dissimuler à M. Léon qu'après les inondations, ce qui occupe le plus aujourd'hui la haute société, c'est l'exposition des produits de l'agriculture. Je ne crois pas que ce genre d'exhibition ait jamais eu à Paris un succès comparable. On s'est affolé, celle année, des vaches, des taureaux, des béliers et des lapins. — Le Parisien esl ordinairement plus froid pour les produits de la province; le Parisien comprend bien qu'on fasse d( s vaudevilh^s et des mélodrames; mais il s'élonne toujours un peu que des êtres raisonnables passent leur vie à élever des besliaux. — L'élonncnienl du

Parisien redouble quand on lui dit qu'il y a des éleveurs plusieurs fois millionnaires; il ne s'explique pas que ces gens-là ne viennent pas vivre à Paris, où ils pourraient suivre le répertoire de l'Opéra. — Trahit sua qiicmque vohiptas. — Celui qui a été élevé à l'air sain des grandes étables tomberait asphyxié dans l'atmosphère d'une première représentation. — Ces hommes, d'ailleurs, ont aussi leur orgueil et leur ambition; un beau taureau est leur gloire, — un beau porc est leur poëme. —L'exposition, par parenthèse, est très-riche en poëmes de l'école porcine. — Il y a là une centaine de porcs qu'on ne peut plus raisonnablement appeler des cochons, tant ils sont lustrés et vernis sur leur fraîche litière de paille immaculée. —C'est ainsi que je me représente, après leur catastrophe, les compagnons d'Ulysse subissant les conséquences des enchantements de Circé, mais protestant par tous les raffinements de la toilette contre les préjugés du vulgaire à l'endroit du cochon. Ceci me rappelle que j'ai connu dans leBerry un éleveur de porcs qui nourrissait une tendresse particulière pour les élèves auxquels il devait sa fortune, et j'ai retenu de lui cet aphorisme que je livre à mes contemporains sans le discuter :

« Le cochon est né propre : — c'est la mauvaise éducation qui l'induit à la saleté. — Toutes choses égales, le cochon est toujours plus propre que le charcutier. »

Le succès des bej.es m'a donné à penser que, si on exposait les gens d'esprit dans un beau palais, au milieu des fleurs et des gazons anglais, la foule leur accorderait peut-être quelque attention. — Je suis siir qu'on donnerait bien vingt sous pour les voir. — Ces vingt sous produiraient des millions, et les gens d'esprit seraient alors presque aussi fortunés que les hôtes. — On pourrait conserver pour cette exhibition toutes les dispositions actuelles, il suffirait de modifier les indications du catalogue dans ce sens :

« Races des colonies. —Alexandre Dumas. — Romancier et dramaturge; forte organis«tion ; travaille quinze heures par jour.— Mange de tout.

)) Races du midi de la France. — liéon Goziau. — Produit de l'esprit français ; vif et subtil comme un Italien,— plus rêveur qu'improvisateur. — Passe s«n temps à fumer des bouts de cigare.

CHRONIQUES PARISIENNES. 30a

» A ncietine race gauloise. — Alphonse Karr. — Produit sain et vi-soureux; — dissimulant la force sous la grâce et la vérité sous le paradoxe. — Le bon sens est le tremplin sur lequel il exécute les plus merveilleuses voltiges de l'esprit. — Rumine beaucoup et se plaît au bord de la mer.

» Races croisées. — Théophile Gautier. — Produit des contemplateurs du Nord et des coloristes orientaux ; — préfère le soleil aux chauves-souris et les palais de marbre aux échoppes de savetier :— rentre sa plume quand il rencontre des ordures, — mais l'épanouit et la promène avec complaisance sur les sables d'or. — Adore les chats et les poissons rouges.

» Races de VAlliqiie. — i,ainartine. — Sa construction physique rappelle les marbres de Paros et les belles races de la Grèce antique. — Il y a en lui de l'aigle et du paon. — C'est avec une complaisance enfantine qu'il étale aux yeux éblouis de la foule les splendides couleurs de son lyrisme. — Hautain devant le succès, il ne chante que les causes compromises ou perdues. Brave comme un chevalier, il affronterait la colère d'un peuple, après l'avoir provoquée, et s'étudierait scciement, comme le gladiateur, à mourir avec grâce. — C'est un preux qui va au combat la lyre à la main. — Son émotion domine presque toujours sa raison. — Il ne méprise et ne condamne que ce qui est vulgaire, et couvre tout le reste du manteau de la poésie. — A aimé Elvire. — N'aime plus que les levrettes. »

Je clos ici le catalogue de l'Exposition des gens d'esprit, en laissaut à l'administration le soin cTe féconder mon idée.

Le Théâtre-Français était en fêle l'autre jour. H ne s'agissait cependant pas d'une pièce de grosse artillerie, mais tout simplement d"un proverbe à trois personnages de M. Octave Feuillet, le Village. — Encore, la plupart des spectateurs, initiés d'avance au secret de la comédie, ne s'attendaient pas aux surprises de la scène, aux prestiges de la jeunesse et de la parure. — Le Village n'emploie que trois personnages, tous trois dune certaine maturité. Ce proverbe, de M. Feuillet, arrivait donc en scène avec une réputation toute

faite; la question était de savoir quelle contenance il ferait devant la rampe, quelle portée auraient sur une niasse les nuances délicates et les mièvreries du dialogue; enfin, si le public se laisserait prendre, sans la briser, dans cette toile d'araignée qui constitue toute la irame de ce petit conte. — Quant à moi, je ne suis pas suspect : j'ai confessé ici hautement mes sympathies pour la douce muse de M. Octave Feuillet; mais j"avoue que ce n'était pas sans terreur que je le voyais exposer son frêle et élégant édifice aux bourrasques d'un parterre. M. Feuillet triomphe, — Dieu soit loué! 0 grands maîtres du drame sombre : emplissez vos coupes de poison, aiguisez vos poignards, multipliez les crimes et les égorgements, n'épargnez personne, assassinez le soufQeur, immolez le pompier; le public demeure froid et indifférent; — aux galeries supérieures, on mange des pommes (il paraît même que c'est pourquoi on appelle cet endroit le paradis); — aux premières, on mange des oranges; — les claqueurs eux-mêmes sont plus ennuyés qu'émus. — Maintenant venez voir, jevous prie, le proverbe de M. Feuillet.— En voilà unqui ne s'épuise pas le tempérament en combinaisons. — Sa charpente peut s'écrouler sans l'écraser. — Je suis sûr que M. Feuillet n"aurait jamais inventé cet épisode d'un drame militaire qu'on m'a communiqué ces jours-ci, un dragon qui mange son cheval pour ne pas le laisser tomber aux mains de l'ennemi. — 31. Feuillet est un pauvre esprit; quand il a trouvé trois personnages, il est essoufflé. — Son drame repose sur une malle qu'on fait et qu'on défait : il s'agit de savoir si M. Rouvière, le voyageur, le touriste, le nomade, entraînera dans son tourbillon ce brave Dupuis , assis depuis trente ans à son petit foyer de province. — Rouvière est sur le point de triompher, et je vous assure qu'au moment où madame Dupuis va perdre son mari, il y a eu dans la salle plus d'anxiété et d'émotion qu'il n'y en aura peut-être le jour où le dragon mangera son cheval. — Voilà le talent, voilà l'art. — Il est inutile de faire écrouler le ciel sur la terre, d'ouvrir des trappes pour engloutir des victimes éche\«!ées : ce simple tableau de la vie la plus intime et la plus familière, cette douloureuse résignation de la femme qui voit s'éloigner l'homme près duquel elle a vécu, près duquel elle comptait mourir, suffisent à faire venir des larmes à tous les yeux.

11 faut reconnaître, néanmoins, que la transition du livre à la scène est une périlleuse épreuve. Quand il s'agit d'une œuvre inédite, les interprètes composent, d'après leur inspiration, des physionomies qu'ils imposent au spectateur. — Mais, quand le spectateur arrive, l'imagination peuplée des types qu'il a composés lui-même, il est bien rare qu'il rencontre son idéal. — Pour ma part, j'ai éprouvé une certaine déception. — Je ne m'étais pas figuré Dupuis aussi affaissé que l'a fait M. Samson. J'avais entrevu dans Rouvière un personnage infiniment plus élégant et gentleman que ne l'a représenté M. Régnier. — Je me trouve en présence de deux comédiens d'une valeur incontestée, d'une habilet^j consommée dans leur art, et j'ai besoin de répéter que je ne donne qu'une impression personnelle, et que je n'entreprends pas ce métier bête d'enseigner la comédie à M. Samson et à M. Régnier. — Du reste, il m'a paru que le succès de la soirée penchait vers mademoiselle Nathalie, qui a trèsbien deviné le type de la bonne femme de province, et a très-bien i^enduses émotions contenues.

Donc, ô monsieur l'administrateur général du Théâtre-Français, voilà une belle soirée, digne de la scène que vous dirigez, sans cris, sans remords et sans barbarismes. — M. Feuillet parle la langue que nous aimons, une langue mille fois plus duchesse en ses simples atours que toutes les parvenues du grand style avec leur strass el leurs paillettes de cuivre. Pourquoi , ô monsieur l'administrateur général, vous en tiendriez-vous à cette tentative? — Il y a d'autres perles non moins fines dans l'écrin de M. Feuillet. — Ah! si jamais vous osiez jouer Rédemption! — Mais vous ne l'oserez pas, — el vous aurez raison de ne pas l'oser,— il faudrait mutiler ce petit chefd'œuvre et la loi dit : iVe touchez pas à la reine /

Réhabililalion du soleil. — Les fêles du baptême. — Le Parisien et tes fêtes publiques. — Panem et circenses. — De l'ennui dans ses rapports avec Tordre social. — La clialeur et les tliéâlres. — Consultation gratuite sur la décadence des théâtres. — Ouverture de rilippodrome. — Les inconvénients de l'érudition. — Théâtre des Variétés : la Médéc de Nanlerre. — Les parodies^ — Mademoiselle Alphonsine. — 31. Prud'homme. — Le dénoùment d'un drame.

19 juin.

Le soleil esl réhabililé. — On le croyait fini, éteint et noyé, et^ depuis quinze jours, il verse des torrents de lumière sur ses obscur? blasphémateurs... — même j'ai vu des énervés qui protestaient déjà contre la lumière et la clialeur : —les Français sont rarement contents.

Paris a traversé les solennités du baptême de l'enfant impérial. — Il y avait là un spectacle, et aussitôt les Parisiens d'accourir. — On était aux fenêtres, on était sur les toits, on s'entassait sur le passage du cortège, dans les maisons en construction.— Dans la rue de Rivoli, sur la place de Grève, sur la place du Parvis-Notre-Dame, les locataires qui ont le moyen d'avoir des amis avaient invité leurs amis au spectacle;— mais la plupart avaient invité des inconnus et des indifférents sur le pied d'une hospitalité qui variait de 10 à 100 francs par spectateur. — Les amateurs n'ont pas manqué à la spéculation. — Le Parisien ne boucle jamais la mise en scène : sur ces mêmes boulevards, sur ces mêmes quais, il a vu rentrer Louis XVllI , rentrer Napoléon, rentrer encore Louis XVIII; —il a suivi les funérailles du duc de Derry, les obsèques du général Foy, de Talmaet de Manuel ;— il a assisté aux revues de Louis-Philippe;— il a vu défiler les blessés de Février, les états-majors de la République et les étatsmajors de l'insurrection; en juin 48, il invitait les voisins avenir voir la bataille. — Depuis, il a compté ses fêtes par ses journées. Un

gouvernement militaire est essentiellement dans les aptitudes du peuple français, qui aime le fifre, le tambour, les beaux uniformes, les jolis colonels, l'éclat, la splendeur et le gala. Il faut convenir qu'on lui en donne pour son argent et qu'il n'est pas volé.

Ainsi va ce peuple, curieux, flâneur, badaud, béotien, désintéressé de tout, naïf dans ses admirations de l'heure présente, oublieux le lendemain de ce qu'il a vu la veille, aimant la guerre par lassitude de la paix, et la paix par lassitude de la guerre, toujours à la recherche d'un spectacle ou d'une émotion, indifférent, enthousiaste, prosterné devant le succès, n'estimant que ce qui est fort, méprisant qui le ménage, ne s'étonnant de rien et disposé à croire, comme M. de Talleyrand, que tout arrive. — Un pareil peuple , on l'a dit, est à la fois très-facile et très-difllcile à gouverner. — Il suffit, comme on disait autrefois d'Abd-el-Kader, de savoir le prendre : s'il résiste au sentiment, prenez-le par les yeux, — occupez-le, amuscz-le, — élevez-lui des palais, — ouvrez-lui des parcs , — semez de fleurs toutes les surfaces de la société, — emplissez la ville de bruits et de fêtes ; — que les prospérités publiques, du faîte de votre édifice, retombent de cascade en cascade jusque dans les plus humbles familles : — vous aurez trouvé la pierre philosophale de ce temps-ci, et, un jour, ce peuple sera tout charmé de voir qu'où fait son bonheur qu'il n'avait pas su faire lui-même.

« La France s'ennuie, » a dit un jour M. de Lamartine : le mot était gros, et une révolution était au bout. Mais de quoi la France s'ennuyait-elle? — Sait-on pourquoi on s'ennuie? — Demandez à la femme vive, alerte et nerveuse, pourquoi son mari l'ennuie : — c'est un honnête homme; il a toutes les vertus bourgeoises; il élève bien ses enfants, et il n'a jamais manqué l'heure du bureau; même, il emporte des dossiers chez lui ; — mais cet homme ponctuel , réglé comme un chronomètre, administrant sa vie comme un devoir sans poésie, cet homme n'est pas dans le tempérament de sa femme; quelques vices feraient peut-être valoir ses vertus; il manque d'imprévu : c'est une surface polie et sans accident, sur laquelle la vie glisse sans émotion. — Il y aurait donc l'ennui positif cl l'ennui négatif: — l'ennui positif est celui dont on peut déterminer les causes; l'ennui négatif est celui qui résulte d'un vague énervemcnl

de l'àme; dans ce dernier cas, on s'ennuie tout simplement parce qu'on ne s"amuse pas.

La France, en 1848, ressemblait un peu à la femme du bourgeois ; — elle était fatiguée de repos et de bonheur domestique, — agacée du bruit monotone de son moulin con^ilutionnel, — blasée sur les redites de ses représentants ; — on lui promettait toujours d'aller en Pologne, et on n'y allait jamais; on lui avait promis un voyage en Orient, et, le jour venu, le bourgeois décommandait le voyage. La France se prit à rêver un Arthur : elle voulut vivre en femme libre et se mil en république. Celait peut-être un peu trop démolions. La France voulait être un peu taquinée; elle fut rossée, elle cria, la garde survint, et voilà pourquoi voire fille est muette.

Il fait chaud, mes frères, et l'heure présente n'est guère propice à la comédie, — laquelle, dans ce mouvement progressif qui transforme tout, n'a rien trouvé de mieux que d'étouffer ses fidèles dans des salles closes, où circule, en cette saison , un air méphitique. — Le vertige vous prend dans ces petites boîtes où. s'évertuent les neuf muses ; les spectateurs payants y deviennent rares, et les autres écrivent naïvement au directeur, qui leur envoie une loge :

« Nous sommes à la campagne, mon cher directeur, et nous ne pouvons profiter de votre gracieuse invitation. Nous pren-ons bonne note de vos bienveillantes dispositions, et, cet hiver, nous comptons vous demander beaucoup de loges. »

Mais, braves béotiens du billet de faveur, cet hiver, le directeur n'aura pas besoin de vous : il aura l'hiver d'abord, — puis des combinaisons , — des acteurs , — des actrices, — des auteurs , — des succès (espérons-le):— s'il vous envoie une loge en ce momcnl, c'est qu'il pense que vous lui ferez la politesse de la garnir au moins de voire nourrice et de votre jardinier. — Il est en déroule, ce pauvre directeur : — au parterre, les claqueurs jouent à saute-mouton et à la balle empoisonnée;— les acteurs apportent en scène des langueurs de veaux qui regrettent la prairie verdoyante; — les auteurs travaillent sous la feuillce pour être représentés en hiver;— les gardes municipaux qu'on a placés à la porte pour contenir la foule, se livrent à de familiers enlrclicns avec la bouquetière et le marchand de coco ; — le caissier est parti pour Bade, en chargeant une ouvreuse

CHfiOXIQUES PARISIENNES. 311

(le mellre les reeelles de côlé dans un bas de laine ; — les marchands de billets en sont réduits à se proposer entre eux des fauteuils numérotés moins chers qu'au bureau. — Le directeur lui-même en prend son parti et va pêcher à la ligne.

Heureusement pour les intéressés, cela ne dure pas longtemps; —mais il y a toujours, dans la saison d'été, deux ou trois crises formidables.— On dépense douze cents francs, et on encaisse dix-sept francs. — On s'abandonne, on renonce à lutter, et on se dit que la Ristori, donnant la réplique à Racliel, ne pourrait rien contre le thermomètre.

Malgré tout, il y aurait toujours place à Paris pour un succès; — mais, ce succès, il faudrait le chercher, le méditer et le couver. — Les auteurs sont à la campagne : — faites-leur un pont d'or, ils reviendront ; — mais la plupart des directeurs ont des préjugés ; — ils aiment mieux donner douze pour cent sur des recettes de trois cents francs, que vingt-cinq pour cent sur des recettes de trois mille francs. — Il n'y a cependant que ce moyen de salut, assez bien compris de M. Montigny, le directeur du Gymnase, et de M. Royer, le directeur de rOdéon :— intéresser au travail les esprits d'élite, et tenir à l'écart les esprits prudents, qui n'ont jamais risqué une plaisanterie en scène avant de s"être assurés qu'elle avait, depuis cinquante ans, l'approbation de tous les parterres de France. — Malheureusement, en hiver comme en été, les théâtres se montrent bien peu inventifs. — Chaque directeur a un moule, d'où les pièces sortent en tout pareilles, comme les gaufres.— Il ne vient à l'idée d'aucun d'eux qu'il faudrait tout changer, le moule, la pâte et les mitrons. — Il arrive cependant un rpoment où le moule est épuisé , — où la pâle est insipide, — où le mitron a des droits à la pension pour infirmités contractées au service. — Rien n'y fait, ce sont les gens de la maison, — nos auteurs. — Leurs pièces ne font pas le sou, — c'est vrai, — mais elles ne tombent jamais. — Voilà précisément le grand malheur. —Vous êtes perdu le jour où, devant la recelte, vos succès n'ont pas plus de signification que vos chutes. — Cherchez donc quelques chutes, — appelez le sifllet par des tentatives ; le sifflet, c'est la passion, c'est la lutte, c'est la vie. — Le succès, avec rindifférence et le dédain' du public au lendemain, c'est la mort.

Je confesse qu"il est beaucoup plus commode de développer ces théories que de les mettre en pratique : mais il faut convenir, néanmoins, que c'est pitié de voir des hommes culbuter tous les uns pardessus les autres dans le même fossé. — Un théâtre fait faillite, on le badigeonne, on le rouvre. — Ah! vous allez voir ce que vous allez \oir. — Quoi? Un nouveau directeur? — Oui. — Des idées nouvelles? — Non. — Le nouveau directeur reprend la faillite de son prédécesseur au point où celui-ci l'a laissée, et les mêmes couplets, les mêmes calembours l'escortent à son tour au tribunal de commerce.

Je me résume : le mal est dans l'indigence des auteurs. — Il n'y a en ce monde que des esprits distingués et des esprits vulgaires, — il n'y a donc que deux moyens d'exploiter les théâtres, — ou comme le Gymnase et l'Odéon, qui attirent les premiers par de larges rémunérations, ou comme Bobino, qui paye les^autres ce qu'ils valent: — trois francs par jour. — Je sais que la commission va beaucoup crier, — mais alors que la commission prenne les théâtres en régie.

La commission garantit à ses membres une portion notable de la recette des Ibéàlres, quelle qu'elle soit. En retour, elle devrait garantir aux directeurs des écrivains d'un esprit et d'une orthographe proportionnés à ces prétentions. — A la vérité, ce serait un peu l'affaire des directeurs de les découvrir, et ils ne s'en avisent guère.

Une autre vérité encore, c'est qu'il y a trop de théâtres à Paris pour que l'art y soit respecté. — On demande à une génération littéraire d'alimenter vingt scènes oii tous les soirs on débite de la prose et des vers. — Elle n'y peut suffire. — Les écrivains d'un vrai talent, dont la production est limitée, sont naturellement accaparés par les théâtres les mieux pourvus : cependant, comme il faut donner du nouveau, au moins par le titre, les autres directeurs sont bien forcés de se contenter de rempailleurs de vaudevilles et de ressemeleursde mélodrames.

J'espère que l'Hippodrome ne s'irritera pas de ces observations .qui ne le concernent pas. — Là, on peut impunément employer les bêles, et c'est même une des conditions de succès de l'entreprise, à ce point que les gens d'esprit y nuisent. L'autre jour, M. Arnault s'est trompé en voulant faire, dans son arène, de la couleur locale.

d'après Waller Scoll. Tous ces chevaliers de la passe d'armes cVlvanhoë, avec leurs cuirasses fraîcIiemeiU élair.ées, rendaient un son de chaudronnerie qui n'avait rien d'héroïque. Je crois que M. Arnauit fera bien, à l'avenir, de renoncer à ses travaux de bénédielin et à ses savantes recherches de couleur historique. — Le moindre éléphant qui jouerait de la clarinette ferait bien mieux notre affaire.

Voilà donc le nouvel édifice de l'Hippodrome ouvert à la fouie idolâtre. — Il est un peu loin de la foule et un peu trop près de Sainl- Cloud. — Quand on n'a pas une voiture à soi (il y a des années où j'en suis là), et qu'on ne trouve pas de voitures publiques pour le retour, ce qui m"esl arrivé l'autre jour, on a quelque peine à se figurer qu'on s'amuse beaucoup.

Le nouvel amphithéâtre de l'Hippodrome est beaucoup plus vaste que l'ancien. — On dit qu'il peut contenir dix mille personnes: — ii ne s'agit plus que de les y attirer. — L'aspect général de cette grande boiserie recouverte de cartouches plus ou moins moresques, lui donne beaucoup de ressemblance avec l'école de natation du pont de la Concorde. — Les aménagements m'ont paru bien entendus. On a surtout très-fort approuvé un couloir de circulation réservé derrière les loges et très-bien aéré.

Vous pensez bien que c'est à peu près tout, et que de ce temps-ci les comédies sommeillent sur les genoux du régisseur, en attendant une pluie pour se produire.

Le théâtre des Variétés a, seul, tenté un badigeonnage général de son affiche. — Ha. d'abord, donné une parodie de la Médce, d'un membre de l'Académie française, dont les œuvres font beaucoup de bruit depuis qu'on les traduit en italien. — La parodie est un genre pour lequel j'ai peu d'entraînement. — Son moindre inconvénient est de laisser le public indifférent. — On ne citerait pas, je crois, depuis la fameuse parodie dllenri III (il y a de cela plus de vingtcinq ans), une pièce de ce genre qui ait eu quelque action sur les recettes. — Ceci réservé, je confesse avec satisfaction que la Médée de Nanterre est semée de lazzis amusants. Elle est jouée, d'ailleurs, avec une originalité très-plaisante par mademoiselle Alphonsine, célébrité du boulevard du Temple, qui débutait sur le boulevard

Montmartre. — Si nous ne nous trompons, elle y fera fortune. — Celle actrice a de la verve, de la fantaisie, des bouffonneries cliarmanles ei imprévues, et avec cela du goùl. — Elle apporte même, dans les crudités du genre grivois, je ne sais quoi de candide et d"ingénu qui lui concilie les sympathies.

Le lendemain, le théâtre des Variétés a fait rentrer Henry Monnier dans le Prud'homme de l'Odéon, réduit en trois actes, — ce qui n'est pas un mal, mais assaisonné de couplets, ce" qui n'est pas un bien. — Il paraît que les dieux lont voulu, et il faut vraiment que des dieux soient bien oisifs ^)our avoir de pareilles fantaisies.

La pièce a vieilli depuis deux ans, et, à vrai dire, elle n'avait jamais été bien jeune. — Le malheur de la comédie politique, c'est qu'elle n'est jamais représentée dans le milieu qui l'a inspirée. — Sous Louis-Philippe, cette pièce eût été un chef-d'œuvre; — aujourd'hui, pour beaucoup de gens déjà, elle aurait besoin de noies et de commentaires. — Cependant il reste des générations qui prendront plaisir à revoir dans sa grandeur et dans sa décadence l'illustre professeur d'écrilure.

Le reste des émotions de la semaine, c'est le dénoùmenl d'un drame en Angleterre, où Palmer a été pendu le 14 juin, à l'heure annoncée depuis quinze jours par les journaux bien informés. — On a adressé à Paris une dépèche télégraphique annonçant l'événement en ces termes :

« Palmer vient d'être exécuté; il paraissait très-bien portant et avait bien dormi la nuit dernière. »

C'est peut-être s'intéresser beaucoup à la santé et au sommeil d'un homme qui vient d'être pendu ; mais les Anglais ne perdent jamais le sentiment des bienséances sociales.

CHRONIQUES PARISIENNES. 31n

F.e recensement de la population. — Les femmes et le recensement. — De la profession d'artiste dramatique et de ses mystères. — F^es déceptions du recensement. — Des moyens de le rectifier. — Le régime cellulaire de la vie parisienne. — Scènes de la vie de province. — Les férocités du public. — Vaudeville : VEnfant du siècle. — Relraile de M. Boycr. — Sa direction. — Son successeur. — Porte-Saint- .Martin : reprise de Marino Faliero. — le Musée plastique. — Feuilleton officiel. — Les fleurs et les épines.

26 juin.

Il se fait en ce moment à Paris une grande opération administrative, — le recensement de la population.

Le recensement consiste en ceci : un employé se présente cbez chaque habitant de la bonne ville de Paris et lui demande son nom, son âge et sa profession; — en ce qui concerne ces deux derniers renseignements, une certaine classe de femmes se montre très-blessée de l'indiscrétion deradminislralion.— L'enquélese fait à l'amiable; mais néanmoins l'administration a des formules de protestations contre les déclarations évidemment entachées de poésie.

Quand la scène se passe dans le quartier Breda, elle se résume à peu près ainsi :

« Votre nom, madame?

— Élodie-Clorinde de Saint-Ange.

— Pardon, madame, êtes-vous bien sûre de vous appeler Saint- Ange. — Il résulte des registres matricules que vous vous appeliez naguère Françoise Merlucbet, du nom de monsieur votre père, marchand des quatre saisons. »

La dame, en rougissant :

« C'est vrai, monsieur; mais mon père n'ayant pas été heureux

dans son commerce, j'ai pris depuis dix ans le nom de Saint-Ange, sous lequel je suis connue dans la société.

— Ah bien, Saint-Ange, soit. — Votre âge, madame ?

— Dix-neuf ans.

— Pardon, madame : j'ai été coulant sur le nom ; ne pourriez- Yous me faire une concession sur l'âge?

— Mais, monsieur, c'est une horreur, un supplice de l'inquisition. Est-ce que je parais plus de dix-neuf ans?... Je ne les ai pas encore, c'est vrai; mais je vais les avoir demain malin. — Je n'ai pas cru devoir tricher pour vingt-quatre heures.

— Pardon, madame, vous me disiez tout à Theure que, depuis dix ans, vous auriez pris une grave résolution?... »

La dame, se mordant les lèvres :

« Eh bien, monsieur, mettez vingt-cinq ans.

— Voilà toujours six ans de gagnés. Ne pourriez-vous, madame, faire quelque chose de plus, dans l'intérêt de la sincérité du recensement?

— Monsieur, prenez ma tête; mais vous n'obtiendrez pas trois mois de plus: — je vous fais déjà cadeau de six semaines, pour vous être agréable.

— Tenez, madame, je mets d'office vingt-neuf ans;— je vous sauve le trois^ — par galanterie. — Si vous vous trouvez lésée, vous pourrez réclamer à la préfecture, votre extrait de naissance à la main. »

La dame s'apaise subitement en entendant parler d'extrait de naissance.

L'interrogatoire continue.

« Votre profession, madame?

— Célibataire.

— 'Madame, ce n'est pas là une profession ; c'est une situation.

— Alors... rentière.

— Voyons, madame, pas de farce... Vous êtes ici en garni. De quoi vivez- vous?

— Ah ! c'est là ce que vous voulez savoir? Eh bien, je suis... artiste dramatique. »

Ici, l'emp'oyé dépose sur la table sa plume, ses lunettes, son mou-

choir et sa tabatière, et, s'appuyantsur les deux coudes, entreprend de la voix paternelle d'un confesseur le speech suivant :

« Madame, l'opération du recensement est sérieuse ; — elle a pour but de donner à l'administration les éléments d'une classiflcalion des habitants de la ville de Paris, — La profession surtout est d'un haut intérêt statistique ; je vous engage à être sincère. — Vous vous dites actrice dramatique : où avez-vous joué?

— Partout, monsieur... partout... excepté, je l'avoue, auThéàtre- Français, où les sociétaires sont trop jaloux pour laisser arriver les jeunes talents.

— Pourriez-vous, madame, me montrer votre dernier engagement?

— Certainement, monsieur. — Tiens, je n'y pensais pas!— Voici, monsieur, mon dernier traité avec M. Charles Desnoyers, le directeur de VAmbégii-Comique. »

L'employé prend ce document imprimé et lit à haute voix :

« Entre M. Charles Desnoyers, directeur privilégié du théâtre de l'Ambigu-Comique, et madame Françoise Merluchet, dite de Saint- Ange, artiste dramatique, il a été convenu ce qui suit :

» M. Charles Desnoyers engage madame de Saint-Ange pour remplir, à la première réquisition, tous les rôles qui conviennent à son physique et à son talent, et notamment les rôles dits de grande tenue. »

Ici, l'employé au recensement commence à lire à la course et en bredouillant; comme un homme qui cherche l'article essentiel.

'. Madame de Saint-Ange sera tenue de se fournir de tous les costumes de ville et de caractère. »

— Ce n'est pas cela.

« En cas de grossesse de l'artiste non mariée, les appointements sont suspendus de plein droit. »

— Ce n'est pas cela.

« Madame de Saint-Ange s'oblige à se contenter de la loge et du luminaire qui lui seront attribués. »

— Ce n'est pas cela.

« Madame de Saint-Ange s'engage à venir en personne consullcr le tableau des répétitions cl à se niellre à la disposition de Tadminis- II. î:

tralion à l'heure du spectacle, quand même elle ne jouerait pas dans la représentation. »

— Diable! c'est dur, cet article-là. — Mais ce n'est pas encore cela... — Ah ! nous y voici.

« Moyennant ces conditions fidèlement exécutées, il sera payé à madame de Saint-Ange, par douzième et de mois en mois, la somme de trois mille francs... »

Note manuscrite :

« Que madame de Saint-Ange s'engage à déposer préalablement à la caisse, pour répondre de la régularité de son service. »

« Madame, continue l'employé, je vois que vous êtes bien, en effet, artiste dramatique. — Mais, si c'est là une profession, ce n'est pas une profession lucrative.

— Monsieur, une artiste qui veut se faire connaître doit faire quelques sacrifices.

— Madame, le recensement, après tout, n'est pas un interrogatoire de cour d'assises. Vous êtes artiste dramatique. — Je vous porte en cette qualité sur la feuille. — Pour mon édification personnelle, il me resterait à savoir par quelle profession vous soutenez la profession d'artiste.

— Monsieur, réplique la dame qui a repris son aplomb, — ayez vingt-cinq ans et des bottes vernies, ou soixante ans et autant de mille livres de rente que d'années, et on vous le dira... »

En résumé, j'estime que le recensement, honnête et modéré, comme il l'est et doit l'être, dans ses moyens d'enquête, doit donner des résultats bien décevants au point de vue des renseignements essentiels qu'il est chargé de recueillir. — Sait-on combien il y a, dans une ville comme Paris, d'hommes intéressés à dissimuler leur nom et leur profession?— On le saurait par un contre-recensement, c'està-dire en éclairant par une instruction, rigoureuse les indications fournies par les intéressés eux-mêmes. — Le résultat serait, sans aucun doute, curieux pour la police et pour la philosophie.

On découvrirait par là :

Des milliers d'individus se disant hommes d'affaires, sans avoir jamais fait une affaire;— peintres sans avoir enluminé une toile ; — hommes de lettres sans avoir écrit une ligne; — rentiers sans pos-^

séder un sou. — C'est là le secret de ce grand abîme qu'on appelle Paris, et dont les profondeurs défient toutes les sondes du recensement.

Un autre résultat que pourrait produire le recensement, c'est la constatation de l'étal cellulaire où les habitants de Paris vivent relativement les uns aux autres. — Assurément, quand on a l'honneur de posséder dans sa maison un sénateur ou un évèque, on ne l'ignore pas; — mais, dans les classes moyennes, on vit dans la plus parfaite ignorance et sans souci de son voisinage. — J'ai rencontré un jour à Florence un jeune avocat très-avenant et très-spirituel ; — nous nous liâmes de cette amitié si facile et si communicative du voyage ;

— tout en causant avec lui, je découvris qu'il demeurait depuis dix ans dans ma maison et sur mon carré. — Je l'avais vu un jour de dos, et il n'en savait pas davantage sur mon physique. — Que celui d'entre vous qui connaît les locataires de sa maison me démente.

Cet état d'insouciance réciproque, propice à tous les travestissements et à toutes les dissimulations, entretient la liberté des mœurs privées, liberté supérieure à toutes les lois, échappant à toutes les tyrannies et qui n'existe qu'à Paris.

En province, les choses se passent tout autrement. Les provinciaux sont précisément le plus curieux de ce qui nous inquiète le moins.

Un ménage vient tout à coup s'établir dans un chef-lieu de canton. — Aussitôt grande rumeur. — Toute la petite ville s'attroupe sur le mail : on dirait la cour du collège le jour où apparaît un nouveau.

« Avez-vous vu les gens qui viennent de s'installer dans la maison de feu madame Darancourt? — Qui sont-ils?— Quelle mine ont-ils?

— On dit qu'ils viennent de Paris...

— L'adjoint m'a dit que c'était un ancien parfumeur qui se retire en province. »

Une dame :

« La femme a l'air d'une fameuse bécasse !

— Est-il bien sûr qu'ils soient mariés ? » La même dame :

« La femme a l)ieii de la denlelle par une épouse légitime. ■»

Un enfant :

« Papa, j'ai vu le monsieur : — il louche! »

Le père:

« Messieurs, mon fils a vu l'iionime ; il paraît qu'il louche.

— Je n'y liens plus, — je vais voir le maire.

— Ne vous dérangez pas... je v-iens de le voir. — Il ne sait rien. — Il écrit à la sous-préfecture pour avoir des renseignements.

— Tiens!... les gendarmes rôdent autour de leur maison! — Si c'étaient des assassins de Paris !

— Messieurs, vous savez que l"honime a déclaré se nommer Renard. Eli bien, le commissionnaire qui les a emménages a remarqué que leur argenterie n'était pas marquée à leur chiffre.

— Toto, mon petit, va donc jouer devant leur maison, et, — sans on avoir l'air, — lâche de voir ce qu'ils font.

— Il paraît qu'ils n'ont pas d'enfants?

— Si... le commissionnaire dit qu'on a disposé une chambre pour le fils, quand il viendra en vacances...

— El qu'est-ce qu'il fait, ce fils?

— Ah ! voilà ce qu'on ne sait pas... » Toto de retour :

« Papa, l'homme cloue-des tableaux, et la femme vient de lui dire : « Mon ami, je crains que l'air ne soit bien humide ici pour ma poi- » Irine. »

Chœur général :

« Humide! Ah bien, elle est bonne, celle-là... Humide! —Sontils étonnants, ces gens de Paris : — dirait-on pas qu'ils ont véca dans le paradis terrestre?

— S'ils croient qu'ils pourront continuer à vivre comme ça en cachette, — ils se trompent. »

Un homme éclairé :

« Attendez donc. — Il n'y a que dix heures qu'ils sont arrivés. — Attendez qu'ils aient engagé des relations sociales... »

La dame :

« Eh bien, pourquoi qu'ils ferment toutes les portes et les fenêtres? Est-ce une saison à se claquemurer comme des faux nionnayeurs?

CHROXIQUES PARISIENNES. 3^1

Je leur en souhaite, des relations sociales. — C'est pas moi qui les recevrai, d'abord.

— Moi non plus... Mais, c'est égal... je voudrais bien aller chez eux, pour voir quelle tournure ça a.

— Tout le mobilier est en acajou. — La femme a une armoire à glace en palissandre ; — le mari avait des livres plein trois charrettes :

— c'est quelque astronome... « L'homme le plus spirituel du canton :

« J'aimerais mieux un gastronome. »

Le mot est trouvé charmant, et tout le monde convient que «. ce M. Anatole a bien de l'esprit. »

Au bout de huit jours, l'enquête est terminée; — elle a éclairé sur tous les points la vie des nouveaux hôtes de la petite ville : — on sait ce qu'ils sont et ce qu'ils ont été, — à quelle heure ils se lèvent, à quelle heure ils se couchent, — ce qu'ils boivent, ce qu'ils mangent, et quel journal ils lisent. — On s'inquiète et on s'irrite de leur humeur sédentaire; les petits esprits de la province qui se cotisent tous les soirs pour faire une plaisanterie, supportent impatiemment ceux qui n'apportent pas leur contingent de banalités dans ce pique-nique.

— S'ils persistent à se tenir à l'écart, on dit qu'ils ont des vices et des maladies, — on les calomnie, mais on ne les dédaigne pas; car, en province, pouvoir se passer de son voisin, c'est l'indication d'un esprit supérieur et superbe.

La semaine se signale par quelques rosées rafraîchissantes et par deux pièces nouvelles. — J'ai dénoncé souvent les complaisances idiotes du public : j'ai à gémir aujourd'hui de ses férocités ; — parfois sur ces eaux mortes s"élèventdes tempêtes aussi terribles et aussi imprévues que celles de l'Océan.

L'autre soir, on donnait au Théâtre-Français une comédie en trois a des, le Pied d'argile. — Le public a écouté dans une attitude marmoréenne un premier acte, où ne manquent, certes, ni les combinaisons ingénieuses, ni le bel esprit, — ce qui était déjà une injustice;

— puis il s'est livré aux polissonneries d'un parterre odéonien. — Il a imité le cri de l'âne, le chant du coq matinal et le coassement de la grenouille s'inimergeanl dans son lit fangeux; si bien que Tauleur, qui se croyait devant un jury el qui se lioiivait dans une nie-

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