II
nagerie, s'esl enfui avec son manuscrit sous le bras el n'a plus reparu.
Le lendemain, au Vaudeville, le public m'a paru encore quelque peu enragé. — On lui donnait une pièce, toujours eu trois actes, Vu Enfant du siècle. — Qu'est-ce qu'wn enfant du siècle? C'est ce qui n'est guère commode à expliquer. — Voici un homme jeune, beau (dans l'intention des auteurs), riche, somptueux, el quelque peu taillé dans les types byroniens (encore!). — Ce garçon mène la vie à grandes guides, escalade tous les sommets de la fantaisie parisienne, et retombe en pluie d'or sur le lit des courtisanes et sur les tapis de lansquenet. Un médecin lui a annoncé qu'il n'avait pas six mois à vivre, et le jeune Sardanapale, pour se faire un convoi de premièrt; classe, se met sur le bîicher avec ses femmes et ses trésors. — Lu jour, en sortant des flammes de Bengale, le jeune homme se trouve guéri, ruiné et endetté. — Le bois du bûcher s'achetait à crédit. — Une marquise recueille le naufragé; — il reprend la vie élégante aux frais de la princesse, et, un jour, veut se passer la fantaisie d'un duel. — Refus du monsieur provoqué.
« Mais, alors, vous êtes un lâche !
— Moi ! — je me suis battu six fois ; et vous savez bien quelle contenance j'ai sur le terrain, vous qui m'avez servi de témoin.
— Mais, alors, pourquoi refusez-vous de vous battre avec moi?
— Ah !... parce que... je ne sais que vous dire... Autrefois, vous vous mettiez sur un bûcher... aujourd'hui, il faudrait vous mettre sur le gril. — Au surplus rapportons-nous-en à l'arbitrage d'un tribunal d'honneur... »
Le tribunal d'honneur décide que M. Lucien de Sardanapale n'est plus assez frais pour qu'un galant homme puisse l'embrocher.
Le jeune homme comprend que la marquise l'a deshonoré (c'est la revanche de mademoiselle Isabelle Constant, de l'Ambigu, qui est toujours déshonorée par des marquis). — Il prend alors un parti héroïque. — Il achète deux magnifiques bustes représentant Hijjpocrate et le docteur Charles-Albert, et, s'inspirant de ces deux plâtres, se propose de devenir un jeune médecin de la force de Kicord. — Il arrive! le jeune homme, il arrive! — et il épouse la fille du médecin sept fois décore qui l'avait si lestement enterré au premier acte.
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A ce moment, le public a trouvé Lucien de Sardanapale un peu ingrat envers une couturière qui s'est dévouée, pendant les trois actes, à panser les plaies de son âme sans parler des consolations de l'entr'acte.
Sardanapale donne quarante mille francs à la couturière; — celleci en fait cadeau aux inondés.
Je vous disais donc que j'ai trouvé le public encore un peu hargneux envers cette pièce, sobrement écrite et assez réussie dans les détails. — Malheureusement, le sujet était gros, et la sauce n'a pu faire passer le poisson. — Je remarque, au surplus, que J'ai bien souvent des impressions en sens inverse du public. — Ainsi, la scène du tribunal d'honneur, qui m'avait paru bien traitée, a provoqué des cris d'animaux.
M. Boyer, le directeur du Vaudeville, a rendu son privilège, qui échoit à M. de Beaufort, un très-galant homme, qui occupait, comme un simple mortel, une stalle voisine de la mienne, et qui s'est excusé de m'avoir marché sur le pied en regagnant sa place. — Cela nous promet des relations d'une politesse chevaleresque.
M. Boyer, à mon avis, a exploité le Vaudeville avec quelque intelligence. — Après quelques tâtonnements dans le sens du vaudeville caduc, il s'est mis à étudier les procédés du Gymnase et à les imiter, iieul-êtreavecun peu de servilité. Quand M. Montigny allumait trente bougies, M. Boyer en faisait flamber soixante. Le Vaudeville eut aussi des domestiques en livrée qui réglaient des lampes au lever du rideau. Le salon orange (un salon qu'on voit un peu souvent, par parenthèse) s'ouvrait à des sociétés cossues. — Mais, si la salle du festin était parée, le festin était souvent médiocre. — Disons, toutefois, que M. Boyer a été aussi trahi par la fortune : — les Parisiens de la décadence, qui devaient être une vogue, n'ont été qu'un succès. — Avijc quelque chose de plus ou quelque chose de moins, le Mariage d'Olympe pouvait passionner la foule.— La Joie de la maison et le Fils de M. Godard étaient des comédies réussies, et je ne sais à quoi il a tenu que le public leur accordât un peu plus que de reslimc.
Dans les temps où nous vivons, je félicite toujours un directeur qui se retire ; — d'autre part, il est d'usage de féliciter un directeur qui arrive. — Les choses devaieiil se passer aitiïi au li'iii|is du di-
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vorce : on prenait une voilure pour aller congratuler l'époux en retraite et on apportait ensuite ses félicitations à l'époux qui prenait la suite des affaires.
Maintenant, que va faire M. de Beauforl? — C'est peut-être bien indiscret à demander à un liomme qui n'en sait probablement rien.
— Ce que je sais, moi, c'est que ce métier de directeur devient tous les jours plus dilTicile, et que j'ai le cœur plein de mansuétude cl d'encouragements pour les hommes vaillants qui s'y dévouent.
La Porte-Saint-Martin a repris le Marino Faliero de Casimir Delavigne avec accompagnement de Tableaux vivants. — Ici, je cède la place à la prose de ladministralion :
« Hier a eu lieu, à la Porte-Saint-Martin, la première représentation du Musée plastique qui accompagne le succès de Marino Faliero. Après les fortes émotions du drame, que fait revivre avec tant de talent Ligier, si Lien secondé par Luguet, Baron, Lalouche, Steineret madame Deshayes,à la grâce candide, on aime à se reposer .l'esprit et le cœur; rien ne peut donc charmer davantage les yeux que celle réunion déjeunes et jolies femmes groupées en faisceau ou semées comme autant de fleurs, et tout Paris viendra s'inscrire au bureau de location. »
M. Marc Fournier a fait l'emplette d'un nouveau secrétaire qui débute dans la réclame anacréonlique. — C'est un bien brave garçon;
— je le connais beaucoup et je lui serre la main ; — mais je le supplie de se calmer. — Au premier jour, le théâtre parait toujours semé de fleurs et d'actionnaires à la grâce candide. (Je ne vois pas pourquoi madame Deshayes aurait le monopole de la grâce candide.) Mais, le lendemain, les fleurs deviennent des huissiers et les actionnaires deviennent des épines.
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Les inondations el le travail du dimanche. — L'Univers el la mendicilc. — Problèmes civils et religieux. — Les morts vont vite. — -Le général Petit. — Les miettes du festin de la Gloire. — Casimir Bonjour. — Le prince de Monaco. — Mémoires pour servir à l'histoire de cett€ principauté. — Le beau temps et la pluie. — Encore les inondations. — Rappel aux gens sans mémoire. — Les théâtres. — Le départ.
2 juillet.
[il paraît que, si nos malheureux oonciloyens du Midi oui été inondés, ce n'est ni parce que les fleuves ont grossi, ni parce que fa science imprévoyante n'avait pas dressé devant les formidables invasions de l'eau des remparts salutaires, mais parce qu'ils travaillent le dimanche. — Telle est la théorie présentée par quelques prélats vénérables, avec le concours du journal l'Univers. — Le siècle présent est bien encore un peu vollairien pour accepter sans discussion ces châtiments célestes, et on se demande surtout pourquoi le Midi, relativement plus religieux que le Nord, a été submergé, tandis que les septentrionaux persévèrent, à sec, dans l'impéiiilence finale du travail dominical. C'est là le cas de dire que les voies de la Providence sont impénétrables. — Il y a encore cette objection que, VUnivers paraissant le lundi, M. Veuillot doit nécessairement travailler le dimanche ; — mais probablement les rédacteurs de VUnivers ont une dispense. — Quanta moi, il faut bien que je me dénonce : je continue, à mes risques el périls, à faire, le dimanche, mon barbouillage hebdomadaire; — mais , comme je me repose tonte la semaine, j'invoque le bénéfice des compensations. Quelque chosedeplusgrave, c'est le conflit engagé entre les évoques
et la loi civile au sujet de la mendicité.— Les évêques, toujours avec le concours de M. Yeuillol, sont en train de sanctifier les mendiants. — Un certain frère mendiant vient d'être canonisé; et, tandis que les païens, les gentils et les pharisiens des tribunaux correctionnels envoient les mendiants au dépôt de Saint-Denis, l'Univers les envoie au ciel. — Que deviennent, dans ce système, les poteaux municipaux annonçant que la mendicité est interdite sur le territoire de la commune ? — Je n'en sais rien. Que les maires impies et les adjoints sacrilèges s'arrangent avec M. Veuillot.
M. Veuillot a cela de bon, que jamais son zèle ne cherche ni les •accommodements ni les équivoques : c'est un homme carré dans ses systèmes. — Être aveugle, infirme ou débile, dit M. Veuillot, et mendier, c"est se soumettre à une nécessité bestiale ; ce n'est pas glorifier Dieu. — Mais être jeune, fort, valide, et consacrer toutes les forces de sa vie, toutes les puissances de son intelligence à tendre la main aux passants, voilà ce qui réjouit la vue du Seigneur.
Cette dernière théorie n'a guère d'application en France, où les mendiants valides , — pourchassés d'ailleurs par la police, — ne réussissent à apitoyer le passant qu'à l'aide d'infirmités simulées. — Mais c'est évidemment une réclame en faveur des mendiants italiens et espagnols, gaillards aux membres robustes, aux formes athlétiques, qui demandent l'aumône uniquement pour être agréables à Dieu et à VUnivers. — La vérité est que, dans aucuneclasse de la société, on n'a mieux le sentiment de sa mission et de sa dignité. — Je me rappelle qu'en arrivant à Rome, je me trouvai entouré de /'açz/iMs (nous disons ici commissionnaires) qui se disputaient ma malle pour la transporter de la dogana (nous disons ici la douane) à un hôtel quelconque. J'avisai, sur une borne, un jeune hercule d'une trentaine d'années, qui m'avait demandé l'aumône à la descente de la diligence : autant les faquins m'agaçaient par leurs criailleries, autant l'hercule m'attirait par sa discrétion :— je voulus lui confier le transport de ma malle ; — mais, d'une voix forte et sereine, il répliqua à cette proposition : « Signor forestière (nous disons ici étranger), je suis mendiant et non faquin ; donnez cela à ces hommes. » —Celui qui parlait ainsi fumait son cigare dans un bout d'ambre; il avait l'attitude aisée et tranquille : —je commençai à démêler que, en
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Italie, la niendicilé pouvait bien être, comme le brigandage, une position classée et reconnue. — Il nie restait à apprendre que c'était un passe-port pour le séjour des élus.
Je n'oserais rechercher jusqu'à quel point la parole de M. Veuillot est conforme à la parole des apôtres, en ce qui concerne la mendicité : — je ne sais pas bien si le christianisme, sain et intelligent, a indiqué comme but suprême aux hommes des haillons et une sébile. Je ne veux éveiller dans l'âme de M. Veuillot qu'un doute de casuiste ; pourquoi les mendiants travaillent-ils le dimanche et, travaillant le dimanche, pourquoi ne sont-ils pas inondés ? j
« Les morts vont vite ! » dit la ballade. En voici un cependant qui s'est hâté lentement. C'est le général Petit, que l'empereur a immortalisé par le suprême adieu de Fontainebleau. —Quand on aspire au Panthéon, et qu'on ne sent pas en soi le souHle d'un héros, il est bien avisé de se mettre sur la roule d'un grand homme. La gloire éclaire tout ce qui l'approche : nous savons le nom du cheval d'Alexandre, — le nom delà femme de Socrate; —le boulet de canon qui a tué Turenne a immortalisé l'officier auquel il n'avait pris qu'un bras. — Dans trois mille ans, quand la légende impériale passionnera les générations futures, à côté du nom du grand empereur se dresseront les noms d'officiers obscurs, d'humbles serviteurs, que le Mémorial de Sainte-Hélène aura envoyés à l'adresse de la postérité. — Ainsi, de cette foule de braves soldats, retombés dans la nuit de l'oubli, surgira le nom du général Petit, recommandé par celte parole du maître à l'agonie de son règne : « Soldats de ma garde, je ne puis vous embrasser tous; maisjepuisembrasser votre général. — Venez, général Petit, que je vous embrasse! »
Le général Petit a survécu quarante-deux ans à cette scène mémorable : — dans ses derniers jours, il était gouverneur des Invalides et veillait encore, avec quelques vieux débris de ces temps fabuleux, auprès du tombeau de son maître.
Cette semaine a encore emporté un homme qui, lui, se serait contenté de l'immortalité éphémère de l'Académie. — Il s'en préoccupa tonte sa vie sans pouvoir y atteindre. — Son nom, Casimir Bonjour, est presque ignoré de la présente génération, et, cependant, ce fut un écrivain de quelque renommée, au temps où la comédie ne deman-
(lail pas une mise de fonds bien considérable en style et en imaginalion. — Dans ces conditions, Casimir Bonjour a composé une demidouzaine de comédies, de celles qu'on voit représenter et qu'on ne lit jamais. — C'était, même en son temps, un esprit déjà un peu attardé, de cette médiocrité que dédaignent également et l'envie et la gloire, un honnête talent de professeur, traitant la comédie et ses enseignements plutôt en pion qu'en écrivain. — Sa vie ressemblait à ses œuvres : — elle était modeste, repliée et négative; — elle s'est éteinte dans la poussière d'une bibliothèque, ce premier tombeau des gens de lettres morts à la littérature militante. — Son convoi a été, comme sa vie, sans bruit et sans éclat.
Enfin a disparu, dans ces derniers jours, un personnage assez étrange, Florestan I", souverain légitime de la chimérique principauté de Monaco. — On sait que les Valentinois, dont il était issu, avaient souche en France et siège héréditaire dans les conseils de la pairie. — Florestan fut élevé au collège de Sainte-Barbe; — il passa sa jeunesse à Paris, et ses contemporains ont conservé la mémoire de ses excentricités bourgeoises et bohèmes, faisant contraste avec les hautes dignités d"un prince de droit divin. — On a beaucoup raconté que Florestan avait été figurant à l'Ambigu. — Le fait paraît incontestable, mais je crois qu'il se réduit à ceci : Florestan était passionné pour la comédie. II était l'élève et l'ami de M. Bocage, et il paraît que celui-ci, pour donner au prince l'habitude de la scène, le mêlait parfois, dans les mélodrames à grand spectacle, aux artistes muets qui représentent, au troisième plan, des conjurés à bonne lame de Tolède.
Quoi qu'il en soit, vers i841, Florestan fut appelé à succéder à son frère, Honoré V, mort de dépit de n'avoir pu faire passer pour deux sous, en Europe, ses monacos, qui ne valaient qu'un sou. — Quel sujet de mécontentement l'éiève de M. Bocage donna-t-il à son peuple? C'est ce que j'ignore. —Toujours est-il que, lors de la grande commotion de 1848, deux des trois puissantes cités qui composaient la principauté de Monaco lui signifièrent le divorce et se mirent sous le protectorat sarde. Le prince perdait à Roqucbrune environ six cents sujets et \\n important commerce de citrons; — à Menlon, près de cinq mille contribuables cl le joyau de sa couronne. — Il lui
restait Monaco, célèbre par la fameuse gigue : A la monaco, Von chasse et Von déchasse.
Malgré ses efforts, le prince chassé ne fut jamais dédiasse. — Il passa les dernières années de sa vie à rédiger des mémoires, qu'il adressait à tous les cabinets de l'Europe. — Il paraît que l'Europe était très-occupée ; — le prince n'obtint rien. — Sa dernière émotion princière remonte au carnaval dernier. — A celle époque, trois pierrots furent arrêtés à Menton, pour avoir crié : « Vive Floreslan! » mais la population, ayant elle-même conduit ces trois chienlits au violon, l'incident n'eut pas d'autre suite dynastique. — La vérité est que, à tort ou à raison, les gens de Menton et de Roquebrune ne voulaient plus entendre parler de l'ancien figurant de l'Ambigu. — Une chose assez plaisante, c'est que Floreslan, redevenu par la force des choses citoyen français, faisait partie de la garde nationale du dixième arrondissement, où, dans les chaudes journées de 1848 et 1849, il se distinguait par des idées avancées. — On eût dit le doge Marino Faliero conspirant avec les barcarols.
Ce contraste avait été donné déjà en spectacle d'une manière plus accusée encore par son frère et prédécesseur Honoré V.
Celui-ci était maire de je ne sais quelle petite commune de la Normandie, et, dans les élections, sous Louis-Philippe, il était le chef de l'opposition féroce. — Rentré dans ses Élalsj c'était un despote de l'école fantaisiste : — ainsi. Honoré V avait eu un jour l'idée de se faire boulanger ; — en d'autres termes, il avait concédé à une maison de Marseille le monopole de la boulang(.'rie dans sa principauté, et défense était faite à ses sujets de se fournir de pain ailleurs qu'à la boulangerie légitime. — En ce temps-là, la grande scie des mécontents consistait à passer sur le territoire sarde, ce qui peut se faire en trois enjambées, à y acheter du pain et à venir le manger au nez et à la barbe des janissaires d'Honoré V. — Peut-être Floreslan, bon figurant au fond, a-t-il porté la peine de ce pacte de famine. — C'est ainsi que les peuples font justice, el que Louis XVI, le plus honnête serrurier qui ait jamais occupé le trône , a payé pour Louis XV, assez bon gentilhomme, mais vraiment un peu trop enclin à la gaudriole.
Je n'ose vous dire que le temps csl beau. — On prétend que j'ai