II
une influence sur le baronièire, et que, quand je chante les beaux jours, je fais accourir les frimas. — Je suis peut-être l'auteur des inondations. — M. Veuillot n'y aura pas songé.
A propos des inondations, voilà trois millions réalisés en souscriptions. — Ce n'est pas assez. — J'espère que, sur ce texte, on ne nous reprochera pas les redites. — Eh bien, franchement, si la France, si tière de son luxe, de ses palais, de son industrie, de son commerce, de ses primes, ne trouve que trois millions dans sa poche pour tant d'infortunes, — ce n'est pas beau. — Évidemment, tout le monde n'a pas donné ou tout le monde n'a pas donné ce qu'on est en droit d'attendre de chacun, en proportion de son luxe, de ses chevaux et de sa crinoline.
Allons, messieurs, — mesdames, — un peu de courage à la poche ! — Je sais que le mouvement n'est pas à son terme, et que tous les jours encore le Moniteur enregistre beaucoup de souscriptions. — Mais la saison s'avance. — On part ou on va partir. — Heureux du jour, avant de monter en chemin de fer, avant d'aller au Rhin, en Italie, pensez à ceux qui pleurent sur leur chaumière écroulée.
Cela vous attriste? Eh bien, je n'en parlerai plus. — Au fait, nous sommes bien fous de nous occuper de gens assez pervers pour travailler le dimanche, quand le travail de la semaine ne suffit pas pour nourrir leur famille. — Tout cela est providentiel. — D'ailleurs, chaque peuple a ses petites tracasseries. — Un de mes amis, qui arrive d'Espagne, me raconte que, dans le royaume de Murcie, on demeure quelquefois sept ans, le nez en l'air, sans voir tomber une goutte d'eau. (En Espagne, les fleuves ne travaillent pas le dimanche.)
Faut-il vous parler des théâtres? — Ils sont dans l'attitude du royaume de Murcie, ils attendent la pluie.— Quelques-uns attendent les nouveaux directeurs que la rumeur publique leur signale; — car on parle d'un grand déménagement dans les plus hautes régions de l'Olympe dramatique. — On connaît ma jurisprudence : — félicitations à ceux qui parlent ; — félicitations à ceux qui arrivent.
On assure, et c'est bizarre, que certains théâtres répèlent des pièces nouvelles, qu'ils offriront cette semaine à l'enthousiasme d'un public qui fait ses malles.— Est-ce bien le moment, el que fera-t-on
CHBONIQCES PARISIENNES. 331
pour amuser un public devenu, comme Louis XIV, si difficilement amiisable? — L'Odéon, plus sage, ferme ses portes ; — le Tliéàlre- Lyrique imite l'Odéon, et le directeur des Délassements-Comiques vient d'obtenir une autorisation spéciale pour imiter le Théâtre- Lyrique pendant deux mois. — VEnlfacle, en donnant cette nouvelle, ajoute que l'intelligence du directeur saura mettre à profit ces deux mois de clôture. — Mais, du moment que ce directeur ferme son théâtre, quelle plus haute preuve d'intelligence voulez- vous lui demander? — Voilà un théâtre où je prendrais bien des actions — pendant deux mois.
C'en est fait — aleajacta est — les Parisiens prennent leur volée, — les commis marchands mettent leur chapeau au bout de leur canne, — les patrons se promènent au bois de Boulogne, tenant à la main cette fameuse paire de gants noirs piqués qu'ils n'ont jamais mis et ne mettront jamais, mais qui leur donne une contenance de haute bourgeoisie. — Au bois de Boulogne, précisément, vient d'éclore une espèce de Tivoli perfectionné, le Pré-Catelan : — on s'y promène, on y boit, on y mange, on y joue à toutes sortes de jeux forains, et le bois de Boulogne, vous le savez, avec ses parcs, ses cascades et son gaz, est aujourd'hui la plus récente merveille de Paris.
Tout cela, cependant, n'est que la bagatelle de l'été pour les gens assez riches pour être indépendants, ou assez indépendants pour être riches. Ces derniers sont déjà en route pour les châteaux, pour les eaux; — ils sont partis, nous laissant pour consolation un petit morceau de carton sur lequel on lit : P. P. C. — Je ne vous prends pas en traître, lecteur, je ne larderai pas à les rejoindre.
Les préparatifs et le cérémonial du départ. — Les passe-ports. — Comme quoi les petits sont parfois plus puissants que les grands. — Les administrateurs et les administrés. — De la civilité puérile et honnête dans radminislralion. — Des moyens de l'y introduire. — L'autre côlé de la question. — Une exhumation ajournée. — Les dîners à la campagne. — Jadis et aujourd'hui. — Le restaurateur Ravel. — Encore le Pré- Calelan. — L'assassinat et la politique. — Théâtres. — Les nouveaux privilèges. — Opéra. — M. Royer. — La direction. — Odéon. — Les Ihéàlres fermés. — Gaieté : l'Oiseau de paradis. — Madame Guy-Slhéphan. — Cirque : les Frères de la côte.
10 juillet.
C'esl le moment de relire les Mémoires du prince Pukler-Muskau, ce Prussien qui avait de l'esprit, cet amateur fanatique de parcs et de cliâteaux, ce touriste infatigable, qui enseignait si doctement l'art de faire une malle et d'y loger les chemises, les mouchoirs et les chaussettes.— Nous en sommes tous plus ou moins aujourd'hui à la scène de la malle. — C'est pour le coup qu'il n'y a plus rien de Paris dans Paris ; — tout y est languissant ; les Chambres sont fermées, le chef de l'État est aux eaux ; les ministres en vacances sont remplacés par des intérimaires; il n'y a plus d'activité qu'aux gares des chemins de fer et au ministère des affaires étrangères, bureau des passe-ports. — Le mouvement se répercute autour de toutes les légations étrangères, car il est imprudent de passer la frontière sans s'être muni de tous les cachets et de toutes les légalisations en usage chez les peuples libres, comme dit Dilboquet.
Un de mes amis attaché à une grande administration me disait hier : « J'ai obtenu un congé de quinze jours que je comptais aller
passer sur les bords du Rliin;— j'ai employé dix jours à niellre mon passe-porlen règle; il me reste cinq jours pour le voyage. »
Si vous croyez que je plaisante, laissez-moi vous expliquer le cérémonial obligatoire pour tout Français qui veut temporaireraeul quitter les bords de la Seine pour les bords du Rhin.
!<• Obtention d'un passe-port; visa au commissaire du quartier, en compagnie de deux notables du même quartier, ordinairement l'épicier et le boulanger, qui déclarent que vous ne leur devez rien, et qu'il n'y a aucun inconvénient à vous laisser voyager.
Après quoi, il faut :
Le cachet belge,
Le cachet prussien,
Le cachet de Hesse,
Le cachet de Nassau,
Le cachet de la ville libre de Francfort,
Le cachet de Bade.
Vous allez à une légation quelconque, et, conformément à un usage prescrit par les inscriptions murales, vous parlez au concierge.
« Je voudrais faire légaliser mon passe-port.
— Monsieur, il est trop tard.
— Ah ! — A quelle heure faut-il revenir?
— Monsieur, il faut venir demain pour déposer votre passe-port :
— vous repasserez le lendemain. »
Multipliez cette cérémonie par le nombre des cachets précités;
— mettez en ligne de compte les malentendus, les accidents, votre passe-port qu'on a remis à un autre voyageur dont on vous offre le passe-port, et vous ne verrez plus rien d'extravagant dans l'aventure de mon ami, qui voyagera cinq jours sur le Rhin après avoir voyagé dix jours autour des cachets européens.
Cependant, pour dire la vérité, et pour que ce bavardage soit au moins utile à quelqu'un, il faut ajouter qu'au ministère des affaires étrangères et à la préfecture de police, un garçon de bureau se charge, moyennant une modique redevance, de vous mettre lestement en règle avec l'Europe. — C'est là un des résultats de la francmaçonnerie des gens du petit monde qui vivent sur le grand. —
Quand le bourgeois se présente directement pour faire ses affaires, on réconduit en vertu des règlements; mais, quand un garçon de bureau s'adresse à un garçon de l)ureau, le règlement s'assouplit.
J'aurais, à ce propos, bien des vérités utiles à faire entendre; — et, comme il y a peu de danger qu'elles soient prises en considéralion, je ne vois pas pourquoi je ne me risquerais pas.— J'ai toujours pensé, contrairement à l'opinion de ceux qui croient que le peuple français se lève de temps en temps pour ses libertés, que les révolutions avaient dans ce pays-ci les causes les plus infimes et les plus puériles. — L'administration, en France, est de toute tradition montée sur un ton rogue et despotique qui rend douloureux tous les contacts qu'on a avec elle. — Depuis le plus infime commis jusqu'à l'homme important qu'on n'approche pas, tout fonctionnaire se croit obligé de traiter l'administré en cosaque. — Je vais au ministère des finances toucher un malheureux semestre (je vous prie de croire que c'est par délégation); je passe mon titre à travers un guichet; j'attends dix minutes qu'un monsieur, invariablement coiffé d'une calotte en velours, ait fini son feuilleton. — Enfin, sans me regarder, le monsieur prend mon litre, y jette un coup d'œil, et le repousse en disant :
« Ce n'est pas ici.
— Mais, monsieur, on m'a adressé ici. Où faut-il aller?
— Informez-vous... Nous ne sommes pas un bureau de renseignements. »
De renseignement en renseignement, ballotté de l'escalier D à l'escalier F, de l'escalier F à l'escalier P, vous revenez souvent au point de départ. — L'employé s'était trompé : — on vous paye ; mais vous remerciez la fortune de vous avoir ménagé des renies à longue échéance.
Autre scène : — Vous entrez dans un bureau de poste; — vous vous présentez à un guichet pour acheter un modeste timbre.— Deux ou trois employés causent de leurs affaires : — on ne paraît pas soupçonner voire présence ; — vous toussez, — rien ; — vous laissez tomber votre canne, — rien ;— vous frappez, enfin, sur la planchette du bureau ;— un commis se décide à se déranger, prend voire lellre, la pèse, découpe un cachet, reçoit voire argent et vous rend la
CHRONIQUES PARISIENNES. 33a
monnaie, — toujours sans vous regarder. — (Il faut croire que c'est défendu.)
Pourquoi vous a-t-on fait attendre? pourquoi le service public que vous venez réclamer est-il fait avec si peu d'aménité? — Je l'ignore; — c'est une tradition administrative; — voilà tout ce que je sais. — Cependant le bourgeois irritable, ne sachant à qui adresser ses plaintes, se retire froissé, et, dans sa logique mal dirigée, il n'hésite pas à rendre le gouvernement responsable des écarts de politesse de ses concierges et de ses commis. — Si j'étais ministre, je voudrais passer quelques semaines sous le travestissement et le sévère incognito du calife Haroun-al-Raschild, et, assisté de mon grand vizir, je prendrais plaisir à me faire berner dans toutes les administrations, bien sûr de prendre un peu plus lard ma revanche. Vous voyez d'ici l'effet que produirait dans le Moniteur la note suivante :
« Le ministre de l'intérieur s'étant présenté incognito dans telle administration, pour réclamer d'un employé un service ressortissant à ses fondions, et ayant été accueilli avec des formes peu convenables, l'employé a été destitué. »
A dater de ce jour, tous les citoyens seraient traités comme des minisires, et la bienveillance serait organisée dans les rapports avec l'adminislration et les administrés. — On ne verrait plus alors des gens, qui affronteraient une batterie, pâlir et reculer d'effroi en abordant un concierge.
Comme loule question a son envers, il faut bien dire qu'un certain public, inintelligent et importun, met parfois à de rudes épreuves la patience de l'employé. — J'ai traversé les bureaux d'un ministère : j'avais dans mes altributions le maintien des règlements concernant les exhumations, et, pendant trois ans, j'ai reçu deux fois par semaine la visite d'un ancien huissier de province, qui venait me demander de vouloir bien faire déterrer son père pour le transporlcr d'un département dans un autre. — La première année, j'exposai à ce monsieur que des motifs de salubrité publique s'opposaient à sa demande; — la seconde année, je lui répétai ce que je lui avais dit l'année |irocédeiile ; — la troisième année, je lui laissai deviner que je donnerais hien vin^;! francs de ma poche pour (pie son père fût
déterré, afin de n'en entendre plus parler; — la quatrième année, je quittai le ministère sans trop regretter le dossier des exhumations.
— L'huissier a eu depuis trois employés tués sous lui, et son père n'est pas encore déterré.
Les attardés de l'émigration se montrent encore, sinon à Paris, au moins dans le rayon de dix lieues, où reposent, sur des pelouses anglaises, les charmantes villas des châtelains. — Les chemins de fer nous ont fait ces loisirs. — On part à cinq heures, après les affaires, et on va dîner chez des amis, dans le département de Seine-et-Marne.
— Nous sommes loin du temps où le restaurateur Ravel, qui vient de faire reconstruire son cabaret à la barrière de l'Étoile, marquait les colonnes d'Hercule de l'excursion parisienne. — Vous souvenezvous qu'il y a encore vingt ans, c'était une résolution grave d'aller dîner chez Ravel. — On en parlait la veille ; on s'y préparait le matin, et, le soir, de retour à Paris, on avait les airs ércinlés d'un homme qui revient de la Palestine. Le dimanche, des colonies de petits bourgeois entreprenaient à pied ce pèlerinage fabuleux, et c'était toute la semaine le récit de l'arrière-boulique. Temps naïfs, qui nous rappellent bien des semelles de bottes accommodées aux pommes de terre, et dissimulant mal l'empeigne du bifteck; —car ce Ravel était, après Castainget Palmer, un des plus grands scélérats de son siècle.
— On dit qu'il est mort sans faire des révélations; — mais, je l'attends au jugement dernier, quand le Juge suprême lui dira : « Avancez, Ravel, et répondez : Que meltiez-vous dans vos sauces, et d'où liriez-vous ces poulets qui n'avaient ni ailes, ni cuisses, mais de simples carcasses en parchemin? » —Je vois d'ici Ravel, tournant son bonnet de colon entre ses doigts, et s'efforçanl de persuader au Seigneur qu'il a toujours donné aux Parisiens une nourriture saine et abondante.
Aujourd'hui, on passe dédaigneusement devant le laboratoire de Ravel : — le bois de Boulogne est si proche, si frais et si attrayant!
— Et le Pré-Catelan donc! — je l'ai revu et je me reproche de ne vous en avoir pas assez parlé. — Savcz-vous qu'il y a là des miracles de volonté et d'intelligence; savez-vous que là où vous admirez aujourd'hui un parc anglais, des pelouses, des forêts d'arbres verts et d'immenses corbeilles do fleurs, il y avait, à la fin de mars encore,
une fondrière profonde, pleine d'orties, d'épines el de pierres? — Il a fallu trois mois el 400,000 francs pour combler la fondrière el faire fleurir un Éden sur celte lerre désolée. — Ma foi, vive le capital qui est le dieu de ce temps-ci, el M. Ber qui est son prophète !
Je n'ai rien relevé d'intéressant dans les journaux de la semaine que cette appréciation d'une feuille de la Nouvelle-Orléans : — Il s'agit d'un Français nommé Girard qui a été assassiné en plein jour, comme cela se pratique dans les pays où règne le revolver. — Le journal constate que ce meurtre, ayant été consommé avant les élections, n'a pas i'excîise politique. — Il est évident, en effet, que du moment qu'un meurtre n'est pas l'expression d'une opinion, le coupable n'est plus sous la sauvegarde des partis. — Il paraît que, dans le cas contraire, il en serait autrement.
Les théâtres ne font guère de bruit que dans les bureaux du ministère d'État, où on se dispute les privilèges. — A l'Opéra, les événements sont accomplis : M. Alphonse Royer a pris possession de la direction. — Nous sommes convaincu qu'il trompera bien des prédictions. — M. Royer, sous des surfaces d'une politesse raffinée et d'une courtoisie qui semble disposée à toutes les capitulations, cache un caractère el une autorité que beaucoup de gens ne soupçonnent pas; — précisément, c'est par le caractère qu'on peut gouverner l'Opéra. La lutte y est une loi permanente, — la moindre cachucha y est une question de cabinet. — Il y a là des ouvreuses sacrées, des receveurs de contre-marques invulnérables, des allumeurs qui regrettent les vieilles dynasties; — tout y est constitué comme un pays qui a subi des révolutions successives : — les partis y sont en présence,— les costumiers tiennent toujours pour M. Duponchel, et le souffleur pleure encore M. Sosthène de la Rochefoucauld. Il faut manier tout cela avec une main de fer sous un gant de velours. — Puis il faut assez de souplesse pour avoir raison contre l'autorité sans lui donner torl,et savoir sourire comme une danseuse qui a un clou dans le talon, en écoulant quelque musique de grande naissance qui porto d'azur en chant de gueule. — Et la petite Fœdora, et la petite Pépita, cl l'astucieuse Caroline, el l'altièrc Zéphirinc! Croyez -vous qu'on ail facilement raison de ces rats parvenus quand chacun d'eux cache derrière lui uu club ou une puissance européenne? — Un directeur
de l'Opéra se double nécessairement d'un diplomate, d'un homme du monde et d'un homme de plume. — M. Roqueplan, tant méconnu, fut longtemps pour nous l'idéal de l'emploi. — On ne comprit pas assez que cet homn>e d'esprit montrait souvent l'envers de ses qualités là où ses qualités eussent été des défauts. — On fera autrement que lui, on ne fera pas mieux. — Il n'est pas question à l'Opéra de gagner de l'argent, — il s'agit d'en perdre le moins possible en faisant grande figure. Ce que M. Royer doit tout d'abord faire comprendre aux intéressés, c'est qu'on est un fort habile homme lorsque, à l'Opéra, on réalisa dix mille francs de recelte avec douze mille francs de frais. C'est là le tour de force que M. Roqueplan a longtemps exécuté sous nos yeux, et c'est infiniment moins simple que de faire des recettes de quatre mille francs avec des frais de huit mille. — 11 semble au premier abord qu'il suffise de savoir que deux et deux font quatre pour constater la supériorité du premier procédé sur le second. — Mais il y a encore des gens bien arriérés en calcul élémentaire.
Voilà 31. Royer arrivé : — tout ce que nous lui recommandons, s'il doit tomber, c'est de tomber grandement, comme un seigneur qui se ruine, et non comme un pleutre qui épargne. — Il lui restera notre estime, qui lui assurerait, au besoin, une place distinguée à l'hôpilal.
On dit que le privilège de l'Odéon est signé ; — mais les conjectures flottent encore entre beaucoup de noms également méritants. Tout le reste sommeille. — Le Vaudeville se badigeonne. — Le théâtre de la Porte-Saint-Martin s'est donné une semaine de vacances pour répéter ce fameux Fils de la Nuit, drame que j'ai bien envie de revendiquer, pour faire comme tout le monde. — La Gaieté seule a fait acte de virilité en risquant un ballet-féerie, l'Oiseau de paradis. La pièce est agréable à voir et à entendre. — Rien n'y est bien neuf, ni les décors, ni les plaisanteries ; — mais les uns et les autres sont d'anciennes connaissances qu'on a pris plaisir à retrouver. D'ailleurs, ce libretto est assez habilement combiné pour sa destinalion chorégraphique ; — car, en tout ceci, les couplets, les bons mois, les cascades de MM. les comiques et les langueurs de l'amoureux n'étaient que la bagatelle de la porte. — La grande affaire, c'était de
CHHOXIQUES PARISIENNES. 339
fournira une danseuse, madame Guy-Sléphan, un prétexte à toutes sortes de gigues cosmopolites. Madame Sléplian est une sylphide peut-être un peu trop en cbair, — mais très-bien faite et légère à l'œil, malgré la prospérité de ses formes, — probablement appréciée d'ailleurs dans la vie privée. — Sa tête est un peu bourgeoise et n'éveille aucune extase sérapbique; — mais on sait que la beauté d'une danseuse est dans ses jambes. — Son exécution rappelle, sans imitation servile, les trois ou quatre ballerines illustres qui se sont succédé depuis la Taglionl. — Elle a des pointes très-réussies et met avec aisance ses jambes sur les épaules de son danseur; — elle gagnerait à les mettre sur les siennes. — Elle a eu un très-grand succès et s'en est montrée reconnaissante, si J"en crois les nombreux saluls qu'elle a adressés au public et que celui-ci lui a rendus en bravos.
A côté de madame Stéphan, un diable d'homme dont j'ignore le nom, Aêlu d'un petit paletot bleu de ciel avec bordures de satin, a exécuté des sauts de carpe dans la friture, qui ont eu l'approbation des titis. — Seulement, J'ai remarqué que les danseuses de l'Opéra se pâmaienl de rire dans leurs loges. — Probablement, ce jeune homme faisait des fautes d'orthographe au point de vue de la classe de M. Mazillier. — Mais, que m'importe î — c'est un danseur romantique, — qu'il soit le bienvenu. — Nous aimons et nous encourageons toutes les audaces. — Ce jeune homme méprise les règles d'Aristote. — Je les méprise également, — jeune homme. — Nous sommes de la même école, et, si jamais je prends la danse, je ne veux pas danser autrement que vous.
Le même soir, et tout à côté, le Cirque se donnait la récréation d'un grand drame breton et maritime, les Frères de la côte. — Je ne sais si vous approuverez ma discrétion; mais, n'ayant pas vu la pièce, je n'en médirai pas. — Bien plus, je vous confierai ce qui se disait au café, ce grand consolateur du mélodrame, à savoir que le drame ne manquait pas d'intérêt, mais qu'il manquait d'acteurs. — Notez que ce n'est là qu'un jugement deslaminet, et qu'il y a l'appel et le recours en grâce.
LU
p. P. C. — Théâtre de la Porle-Saint-Marlin. — Son succès et son vaisseau. — Le Fils de la Nuit. — M. Bernard Lopcz. — Des collaboralions el de quelques auteurs. — I,a boîle aux Icltrcs. — A propos des démagogues. — A M. Oelave Feuillet. — Pcnseignemerils sur une cuisinière.
— Le service des alionncs de pi-ovince. — Les provocations anonymes.
— Le garçon épicier. — Les gloires du tbéâlre. — Un amateur de développements historiques. — Histoire de Carthage. — Indication de domicile. — Le marchand d'habits et Ihoram^e lettres. — La politesse des chroniqueurs. — Adieux à Paris. — La veuve de Charles Nodier. — Souvenirs de Tarscnal.
20 juillet.
P. P. C. — Pour prendre congé.
li faut bien partir, puisque tout le monde part et qu'il ne reste plus dans ce Paris abandonné que des boursiers sans primes, des journalistes sans matière, des vaudevillistes sans public et des portiers sans locataires.
Adieu, mon beau navire ! — je parle du navire de la Porte-Saint- Marlin, qui porte un grand succès dans ses flancs. Yoilà donc tous ces relâches expliqués et justifiés. — Schiller dit quelque part : « Je placerai mon vaisseau sur le promontoire le plus élevé, el j'attendrai que la mer soit assez haute pour le faire flotter. » — Ainsi calculait le directeur de la Porle-Sainl-Martin, el, aujourd'hui, c'est la foule qui fait flotter son vaisseau. Celte fois, M. Jlarc-Fournier a bien compris le tempérament de son théâtre. Il ne s'est effrayé ni d'une pièce parfois languissante, ni de la faiblesse de quelques interprètes : — il avait son vaisseau, madame Guyon, madame Laurent, el les cris d'un collaborateur égorgé. — Si M. Bernard Lopez n'a rien écrit dans k Fih de la S'uit, il a au moins beaucoup écrit autour el à l'en-
tour. — Ce n'est pas trop maladroit, puisque, si sa part de gloire lui écliappe, sa part de droits d'auteur est réservée. — Dans tout cela, je vois un homme de génie qui ne réclame pas : c'est l'auteur du vaisseau. Le vrai talent est toujours modeste.
Un autre jour, je traiterai la question des collaborations revendiquées ou contestées. Il y a là beaucoup de choses à dire. Le plus clair, c'est que la littérature donne à la porte un vilain spectacle au public. 11 y a dans le conflit Séjour et Bernard Lopez, ou un auteur qui réclame ce qui ne lui appartient pas, ou un auteur qui nie un dépôt. — Quelle imprudence aussi de collaborer sans témoins! Quelle déplorable décadence et quelles misères attestent aussi ces mœurs littéraires, et qu'est-ce donc que cette littérature qui a besoin d'un attroupement pour enfanter un vaudeville ou un mélodrame? — Tant que le théâtre a été un art, notez ceci, la collaboration a été chose inconnue; — c'est à peine si on en trouverait trace encore à la fin du siècle dernier. — Les auteurs se sont rassemblés pour les petits besoins du métier. — Il y a les chercheurs d'idées, les chercheurs d'esprit, lescharpenteurs et les commissionnaires. Celui-ci est un ancien marchand de lorgnettes; il nécnt le français dans aucune langue, comme disait Charles Nodier; — mais il a une magnifique trompette de commis voyageur, et il sait faire valoir, auprès des directeurs, ce que les autres ont écrit. Voilà un auteur. —Celui-là a eu des malheurs sur les deux rives de la Seine, ce qui ne le rend pas plus intéressant. II sait de sa langue ce qu'on en débite dans les chiourmes du journalisme sans responsabilité, parce qu'il est sans lecteurs : — mais, enfin, à force d'avoir étudié le souspied et la pâte Aubril au point de vue de l'annonce, il a entre les mains quelque chose qui s'imprime et qu'on rencontre chez les décrolleurs. — Quelques directeurs, dans les régions du Petil-Lazari, sont assez naïfs pour considérer ce papier comme un journal, et reçoivent de ce particulier des pièces qu'il se charge de faire agréer — la dilTamalion sur la gorge. — Encore un auteur!
Mais, le pied sur l'étrier, il est trop lard pour remuer foutes ces turpitudes;—nous y reviendrons, car la question est loin d'être épuisée.
Aujourd'hui, pour ne rien laisser derrière moi, je veux liquider la correspondance du chroniqueur. — Notre boîlc aux lettres a reçu 11. i'j
depuis deux mois plus de cent lettres, la plupart anonymes ou pseudonymes, — parmi quelques autres signées des noms les plus élevés. — Bien entendu qu'en analysant cette correspondance, nous n'avons d'autre but que de tenir nos lecteurs au courant du mouvement qui se fait autour de nos appréciations — erronées peut-être — mais toujours loyalement inspirées.
Sous len° \. — Un honorable correspondant qui se nomme, nous reproche, avec esprit et bienveillance, des humeurs noires à l'endroit de la démagogie. — Il nous signale très-ingénieusement un moyen d'amortir les démagogues , en leur faisant vingt mille livres de rentes ! — Renvoyé au ministre des finances. — En ce qui nous concerne, nous distinguons toujours soigneusement la démocratie de la démagogie. — La première compte dans ses rangs quelques-uns des esprits les plus élevés et des caractères les plus nobles de ce temps-ci et de tous les temps. — La seconde n'a jamais eu à son service que des truands, des envieux et des impuissants.
JV" 2. — A M. Octave Feuillet.
« Je suis Irès-honoré , monsieur j de me rencontrer avec un homme de talent et de votre caractère, en communauté de sympathies littéraires. — J'aime en vous la réaction de tout ce que je n'aime pas. — Votre talent, si sobre, si fin et si délicat, me console de toutes les violences, de toutes les déclamations et du faux éclat d'une littérature qui se soutient comme une orgie de carnaval, au milieu d'un peuple endormi : — vous êtes pour moi , monsieur Feuillet, un de ces amis inconnus, un de ces fantômes charmants que l'on évoque dans les soirées d'hiver, au coin du foyer, — Je rêve toujours un théâtre qui ne jouerait que vous et vos pareils; — mais que deviendraient la vieille gaieté françaises la bonne lame de Tolède? — Croyez moi, monsieur Feuillet, ne soyez pas trop lier des exquises délicatesses de votre esprit, — un calembour cuit à point et un merci, mon Dieu! bien envoyé, à la scène de l'enfant retrouvé, auront toujours plus d'autorité devant le peuple le plus spirituel de la terre que tous les raffinements de votre talent. »
A» 3. — On me demande des renseignements sur une cuisinière.
Réponse. — Elle manque ses rôtis et a un enfant. — Du reste, elle n'entend pas un mot de français, et achète des pantoufles quand on lui envoie cbercher de la salade. — Bonne fille au fond. — Aime trop le pompier, ce qui atteste, du reste, une sainte horreur de lincendie.
A'" 4. — Un abonné de province me prie de lui envoyer, avec le prochain numéro, cinq livres de chocolat de la Compagnie coloniale. — Le correspondant, ne connaissant personne à Paris, me prie de lui rendre ce petit service.
Réponse. — J'ai acheté le chocolat; je l'ai mangé.— Il était excellent.— S'adresser directement, comme disent les Petites-Affiches.
N° 5. — D'un monsieur qui signe, mais sans donner son adresse, ce qui est de convenance en pareil cas. — « Le chroniqueur continue donc à se soiiler ? —A jeun, il respecterait au moins les choses les plus sacrées. — On le défie à l'épée, au bâton et au chausson. » (Toujours sans indication de domicile.)
Réponse. — Le chroniqueur soupçonne le correspondant d'être le protecteur ou le protégé dune danseuse. — Au reste, comme tout homme bien élevé, il n'est dépourvu ni d'épée, ni de bâton, ni de chaussons.
A'» 6. — Un garçon épicier me déclare « que je suis un insolent. — Il a plus d'éducation que moi et se moque de tout ce que je puis dire de sa profession, plus honorable que la mienne. »
Réponse. — Je m'avoue vaincu. — J'atteste les dieux que je respecte les garçons épiciers comme personnes privées. — Comme fonctionnaires de l'épicerie, je trouve qu'ils manquent d'élégance et qu'ils abusent de la tare. — Maisje me trompe peut-être. —Au besoin, je ferai des excuses.
A» 7. — Un monsieur très-curieux voudrait savoir « combien je reçois delà police pour insulter aux gloires du.lhéâtre. » Signé : Un artiste dramatique.
Réponse. — J'avouerai naïvemenlà Tanonyme que je fais un métier de dupe, et que c'est graluilement que jinsulte aux gloires du théâtre. — 'Le préfet de police nra fait offrir deux mille francs par mois pour éreinter Machanelte de l'Ambigu ; mais j'ai refusé, dans l'attitude connue d'Hippocrate repoussant les présents d'Arlaxerce. — Maclianette est un homme de conscience, et moi aussi.
P. S. Je me ravise, et j'ai envie d'accepter. — J'éreinlerai Maclianette, et je lui donnerai mille francs par mois.
N" 8. — « Le chroniqueur ne manque pas d'esprit, mais on le soupçonne d'être superficiel et de manquer d'instruction solide. — On remarque qu'il n'aborde les sujets historiques qu'avec timidité et qu'il en élude toujours les développements. »
Je réponds comme le philosophe qui marcha pour démontrer le mouvement :
« On ne sait pas bien la date de la fondation de Carthage, en latin Carihago , Carchedon en grec. Les uns l'attribuent à Didon, vers l'an 900 avant J.^C. Mais d'autres auteurs pensent que Didon est un personnage fabuleux (1). — Ce qui paraît certain, c'est que Carthage a existé. — Dans tous les cas, Virgile a usé d'une licence poétique en transposant de trois siècles l'arrivée d'Énée à la cour de Didon. » Le plus grand général de Carthage fut Annibal, célèbre pour avoir traversé les Alpes, qu'il fit dissoudre dans du vinaigre (2). — Ce grand homme était borgne (3) mais actif et, après la victoire de Cannes, il fit trembler Rome dans les murs du Capitole. — Malheureusement, il s'arrêta à Capoue, et oublia la Gloire dans les bras de la Volupté (4). — Dans la troisième guerre punique, Carthage fui anéantie par Scipion Émilien, — 146 ans avant Jésus-Christ. — Auguste la releva plus tard, mais non sur le même emplacement. — Ses ruines, dont il ne reste rien, attestent sa grandeur passée. » J'espère que voilà du développement, historique, et que mon cor- Ci) Tite Live, livre XXIIf.
(2) Diodore de Sicile.
(3) Polybe.
(i) Ibidem.
respondant sera content; je m'applique à satisfaire tous les goûts. Mais, lecteurs, la main sur la conscience, croyez-vous que nous fassions un métier commode, nous autres barbouilleurs de papier, et comprenez-vous cet amateur, qui vient demander de Ttiistoire à un Tacite du bois de Boulogne et des Bouffes-Parisiens!
A» 9. — Par une lettre laconique, on me demande mon adresse.
Piéponse : Rue Jacob, n° 13.
J'ai d'autant plus de mérite à m'exéculer, que j'ignore absolument s'il s'agit de recevoir un pâté de foie gras ou une assignation.
N" 10. — Un marchand d'habits me propose de parler de son établissement. « Il me donnera des pantalons. » — Renvoyé aux journalistes sans culottes.
N° 11. — Dix lettres généralement très-bienveillantes à propos des théâtres. — « On reconnaît que le chroniqueur a une grande indépendance ; on le trouve ici trop sévère, là trop indulgent. Il a quelquefois une politesse plus féroce que l'injure. »
Réponse. — Le chroniqueur ne renoncera jamais à la politesse, qui est une excellente base d'opération pour dire la vérité. — Quand sa politesse devient féroce, c'est qu'il a affaire à des hommes déclassés comme moralité, qui ont perdu tous les droits des civilisés. — Le public ne comprend pas toujours, mais les intéressés comprennent. — La vie de certains drôles serait vraiment trop douce si on respectait l'inviolabilité de leur infamie.
Ce n'est pas tout ; mais le reste est insignifiant, et, d'ailleurs, c'est assez pour un jour, — surtout pour un jour de départ.
Adieu donc, Paris ! adieu, bois de Boulogne et Pré-Catclan ! adieu, drames, comédies, vaudevilles, pantins, marionnettes, boulevards, salons, cafés, villas coquettes et parées comme des lorcttes, horizons de Gymnase et dOpéra-Comique, adieu! — Moi aussi, je vais franchir les Alpes, sans vinaigre, et, de l'autre côté, je trouverai ces plaines de la Lombardic qu'Annibal el Bonaparte monlraienl comme
une lerre promise à leurs soldats affamés. — Là, si le cœur vous en dit, j'aurai bien prétexte à vous conter l'histoire du temps passé. — Mais rassurez-vous, je n'en abuserai pas. — Je suis, avant tout, un voyageur curieux de l'heure présente, et j'aime mieux étudier la physionomie du goujat qui chante dans un cabaret, que celle d'un empereur enseveli depuis deux mille ans dans la poussière des siècles. Avant de quitter Paris, cependant, donnons un souvenir à une tombe encore entr'ouvcrle, qui a reçu les restes de la veuve de Charles Nodier, morte ces jours-ci. — C'est maintenant entre les mains de sa fllle Marie Méneissier-Nodier que passe la tradition de ce fameux salon de l'Arsenal, aussi célèbre, vers 1830, que les centres de beaux esprits les plus vantés des deux derniers siècles. Là, dans cette réunion présidée par Charles Nodier, parurent sur le seuil de leur gloire, toutes les grandes renommées littéraires de ce temps-ci: Hugo, Dumas, de Vigny, de Musset, etc.; là, parmi quelques femmes, les enfants gâtés de la poésie, s'épanouissaient, à la même époque, deux jeunes filles, rivales de grâce et d'esprit, et élevées celles-là, on peut le dire, sur les genoux des muses : — l'une était Marie Nodier elle-même, aujourd'hui affligée de ce grand deuil; — l'autre, qui a disparu de ce monde, il y a quelques mois, portait un nom qui nous est bien cher. Omort ! combien de fois lu nous blesses avant de nous tuerî...