‹ La vie à ParisChapitre 25 sur 40 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

La promenade d"élé. — Le choix d'un itinéraire. — Au dieu Hasard — De Paris à Aix-les-Bains. — Aix. — Les jeux et les rhumatismes. — L'administration du chemin de fer de Savoie. — Les Parisiens. — Ponsard volé. — Un aubergiste peu écossais. — Excursion aux Alpes. — Chambéry. — La prose d'un Guide. — Les auberges de Paris. — Les crétins des Alpes. — Une nuit romantique. — Ascension aux Alpes. — Extases. — Un refuge. — La bergère des Alpes. — Un souper et un coucher alpestres. — Deuxième ascension. — Descente en Italie.

8 août.

II y a un point sur lequel nous sommes tous d'accord, c'est que, de juillet à octobre, il est impossible de rester à Paris. — Ceci convenu, il n'est pas aussi aisé de s'entendre sur un itinéraire et une destination : les uns préfèrent les Pyrénées, les autres le Rhin ; beaucoup vont à la mer, et un très-grand nombre de philosophes se bornent à cacher leurs loisirs derrière les murs d'un parc— En pareille matière, la controverse est puérile, et c'est bien là le cas où le trahil sua quemqite votuptas est une loi respectable.

Aujourd'hui que tous les chemins sont ouverts, comme dans Guillaume Tell, le mieux est de n'arrêter aucun plan et de se laisser dériver au courant de la destinée. — Ainsi ai-je fait. Je n'avais nullement prémédité de traverser les Alpes, mais une combinaison m'y a entraîné : j'ai suivi une caravane, el me voilà en Italie, pour la seconde fois de ma vie.

De Paris en Savoie, le voyage est devenu tellement classique, qu'on ne peut plus en parler sous peine de n'avoir pour auditoire que des frolteurs et des ramoneurs. D'ailleurs, j'ai déjà donné cet itinéraire l'an dernier : on traverse Lyon, on s'embarque sur le Rhône, et, vingt-quatre heures après le départ, on débarque au Porl-Pucr, à

l'extrémité du lac du Bourget. — De là à Aix-les-Bains, il y a ua trajet d'une demi-heure en voiture.

Aix n'a plus d'autre attrait que ses eaux et les grâces de son site cisalpin. On y a supprimé les jeux. Je ne sais si on vous a conté cette aventure. La voici :

De temps immémorial, les marchands d'Aix avaient pris l'habitude de déclamer, dans le forum municipal, contre les abominations de la roulette et du trente-et-quarante. Le gouvernement, qui savait combien le vice ajoute aux séductions de la vertu, fermait les yeux et les oreilles; mais, un jour de l'année dernière, les protestations des marchands d'Aix ayant atteint des proportions cicéroniennes, le gouvernement, ennuyé de ce quousque tandem, leur a brusquement octroyé ce qu'ils demandaient avec tant d'insistance, avec le doux espoir de ne pas l'obtenir.

Maintenant, on gémit beaucoup dans les arrière-boutiques. Ce n'est pas qu'il y ait moins de monde à Aix que les années précédentes : les hôtels sont pleins, mais pleins de gouttes, de dartres et autres élégances cutanées; le rhumatisme y est installé en famille; mais le rhumatisme, s'il fait l'ornement d'une cité thermale, n'en fait pas la fortune.— Le rhumatisme se lève à cinq heures pour aller prendre sa douche écossaise ; il déjeune, va se promener dans la vallée de Chamouny, lit les journaux, dîne et se couche. — A ce compte, Aix peut encore être un hôpital plus élégant que l'Hôtel- Dieu et la Charité, mais ce n'est déjà plus la ville qui avait son nom inscrit au livre d'or des loisirs européens.

Les familles vertueuses lui donneront désormais la préférence sur les petites Ninives des bords du Rhin ; mais les boutiquiers d'Aix s'aperçoivent déjà que la vertu achète peu et marchande beaucoup, quand elle achète. — Cela est tout simple, et il fallait le prévoir. — Parlez-moi de la clientèle des joueurs? ceux-là ont mille fantaisies; ils achètent toujours, et sans compter. — Qu'importe à un homme qui va risquer le soir mille francs sur le tapis de payer un chapeau de paille cent sous de plus ou de moins! —et, s'il a gagné ces mille francs, croyez-vous qu'il hésitera beaucoup à jeter son chapeau pardessus les moulins pour en acheter un autre? J'ai déjà eu occasion de Irailer celle question des jeux, en général.

— Mes idées n'ont pas varié depuis un an. On est en présence d'une passion qui, comprimée. clierche une issue par les voies souterraines. Vous ne voulez pas du jeu à ciel ouvert, vous avez les tripots, où on est volé tout à la fois par le jeu et par le joueur. — En ce qui concerne spécialement les villes thermales, le jeu est une cnndilion sine quâ non de leur existence. — Vous direz peut-être : « Périssent les villes tLermaies plutôt qu'un principe! » Soit; je tiens peu aux principes, qui sont très- variables de leur nature; mais je tiens encore moins aux villes thermales. Seulement, je constate que les marchands d'Aix ne vendent plus leurs chapeaux de paille.

Celte année, la transition de l'ère du crime à lère de la vertu est Irès-sensible à Aix. Le Casino, qui subsiste, entretenu, je crois, par l'édililé, ressemble beaucoup présentement à la maison de Diomède, telle qu'on la voit à l'entrée de Pompéi. — On essaye de ranimer, par quelques bals, cette situation languissante. Il en résulte' des assemblées bourgeoises d'une décence révoltante pour des touristes habitués aux témérités sociales et chorégraphiques de Bade et de Hombourg. A dix heures, d'ailleurs, les rhumatismes emmènent leurs filles, et le Casino reprend sa figure sous-vésuvienne, égayée par un ancien avoué qui lit le Journal des Débats dans l'ancien salon du trente-et-quaranie.

L'administration du chemin de Savoie Victor-Emmanuel est arrivée fort à propos pour relever pendant deux jours la physionomie d'Aix-les-Bains. Aussi a-t-elle été reçue, au Port-Puer,par les salves de l'artillerie et les détonations de la reconnaissance. — En dehors de ces millionnaires, je n'ai rencontré à Aix que trois notabilités parisiennes : Ponsard, Dauzats et Jadin. On m'a dit que Dumanoir y était aussi installé; mais je n'ai pas eu l'esprit de le découvrir.

Vous avez lu dans les journaux, qu'à Aix, Ponsard avait été volé.

— Voici en deux mots l'événement. Le poëte arrive un soir à Aix, s'établit dans un hôtel et se couche. Pendant son sommeil, un visiteur inconnu, armé probablement du râteau de la défunte banque, attire à lui le porte-monnaie de Ponsard. qui renfermait flOO francs en or. — Ponsard se plaint doucement à l'aubergiste, et, dépouillé de son or, offre un billet de la banque de Genève pour payer un lit qui lui coûte déjà si cher! — L'aubergiste refuse, sous prétexte que

le billet lui ferait supporter un change de 25 centimes. — Alors, Ponsard, qui avait déjà accepté sa perte en beau joueur, se révolte devant le scrupule des 25 centimes; il saisit le juge de paix de la question de responsabilité, et l'aubergiste est condamné à restituer la somme volée. Mais, d'autre part, Ponsard payera le change de son billet de Genève.

Cependant un grand événement se préparait en Savoie : — l'administration du chemin Victor-Emmanuel venait inaugurer la section d'Aix aux Alpes et reconnaître les plans des ingénieurs pour le percement du mont Cenis. — Quelques privilégiés, tels que Jadin, Dauzats et nous, ont été admis à celle excursion tout administrative, et qui nous laissera des souvenirs impérissables.

Donc, le mardi 22 juillet, nous montions en chemin de fer à une lieue d'Aix et nous fûmes bientôt à Chambéry. — De cette ville, je ne veux rien vous dire que ce qu'en raconte mon Guide :

« Chambéry, capitale de la Savoie, est fort bien située. — Néanmoins, elle présente un aspect triste et morne, les rues étant étroites et les maisons, quoique assez bien bâties, très-élevées et construites avec une pierre de couleur brune qui les assombrit. — Le commerce y est considérable, les manières du peuple honnêtes et engageantes, la société aimable. On compte dans celte ville plus de vingt mille âmes. — On y remarque avec plaisir les tombeaux de quelques anciens ducs de Savoie. »

Ce Guide que j'ai acheté en Italie, et qui est écrit au point de vue italien, fait mon bonheur par ses naïvetés. — J'y lis à l'article Paris :

« Les meilleures auberges sont dans la rue de Rivoli, dans la rue de Richelieu, au boulevard des Italiens et à Montmartre. »

De Chambéry, la locomotive nous transporta au pont de l'Isère. — Là, on lui substitua des chevaux qui nous traînèrent sur les rails jusqu'à Aiguebelle. — Nous parcourions une vallée resserrée entre les Alpes, en suivant le cours de l'Arc, rivière singulièrement turbulente et rageuse. A Aiguebelle, où nous nous arrêtâmes, nous trouvâmes les premiers exemplaires de ces fameux crétins des Alpes, dont l'abaissement dépasse toute imagination. — Figurez-vous des êtres brutes et difformes, avec des excroissances charnues au cou (les goitres) et à la tête, un sourire idiot, des jambes torses, — dé-

CHRONIQUES PARISIENNES. ?,ol

gradation physique qui ne peut se comparer qu'à leur dégradation inleliectuelie. On paraît savoir bien peu de cliose sur les causes de cette épouvantable déchéance, d'abord probablement individuelle et accidentelle, et maintenant perpétuée de génération en génération. — On accuse la crudité des eaux, l'action des vallées humides où ne pénètre pas le soleil, et je ne sais quoi encore : — tout cela semble bien peu démonstratif. Ce qu'il y a de certain, c"est que jamais spectacle plus pénible ne s'était présenté à nos yeux. — Mes amis me traitent quelquefois de crétin : à dater de ce jour, jïnterdis cette plaisanterie.

A Aiguebelle, les rails nous manquent, et c'est dans des voilurins que nous achevons notre étape jusqu'à Saint-Jean-de-Maurienne, où nous arrivons à minuit. Je cultive peu le genre descriptif; autrement, je ne pourrais me dispenser d'une longue impression sur les splendeurs de celle nuit alpestre. La lune s'était levée et projetait sa lumière douce et mystérieuse sur la chaîne infinie des montagnes. Jamais je n'entrevis une nature plus grandiose et plus romantique, et nous tombâmes tous d'accord que ce décor ferait beaucoup d'argent à l'Ambigu.

Le lendemain, dans la matinée, nous étions à Modane, c'esl-à-dlre au pied des Alpes, et, ici, commençait le grand intérêt de notre excursion. Il s'agissait de monter à dos de mules jusqu'aux cimes couvertes de neige, et, là, de descendre en Italie par le versant opposé.

Je n'oublierai jamais les étonnements et les ravissements de celte journée : dans un an ou deux , quand des tunnels auront éventré la monlagnc, quand des ponts jetés sur les abîmes auront ouvert aux ■ touristes les plus vulgaires le chemin de Suse, une ascension aux Alpes entrera dans r?j programme du train de plaisir, comme aujourd'hui, à Bade, la promenade dans la forêl Noire. Mais nous parcourions, en précurseurs, des sentiers connus des seuls chamois et de quelques bergers, qui vivent une partie de l'année sur les sommets des montagnes.

Quant à la grandeur et à la variété du spectacle, elle défie tous les poêles el tous les idiomes. — Imaginez des sentiers à décourager des chèvres aboutissant tout à coup à des plateaux chargés de riches

cultures; partout des abinies couverts, que des torrents, descendant des sommets, emplissent de leur bruit sonore; — tour à tour des Êdens et des Thébaïdes : — ici, des sapins sévères; là, la Flore des Alpes s'épanouissant comme dans un paradis inconnu aux hommes delà plaine. — On monte toujours, — on monte encore, — on arrive à des hauteurs aérostaliques. — L'immense vallée qui s'étend à nos pieds n'apparaît plus que comme un ruban de verdure ; — la rivière n'est plus que ce mince filet de cristal qui serpente dans les tableauxhorloges. — On est, du reste, familiarisé avec la situation. Au début de l'ascension, on a toujours un peu la prétention de dirigerson mulet;

— mais on prend bientôt une telle confiance en ces admirables bêtes, qu'on leur abandonne sa destinée avec une complète sécurité.

La nuit venait lorsque nous louchâmes à l'avalanche de neige descendue d'un glacier supérieur. — C'est une sensation singulière pour , des Parisiens de barboter dans la glace à la fin de juillet, dans les jours caniculaires. — Enfin, nous abordâmes un refuge. Ce refuge est une cabane de bois habitée par une bergère des Alpes — (ne pas confondre avec celle de la Gaieté). — Cependant Catherine, notre bergère, à nous, est une fille Irès-intelligente; — elle nous explique sa vie avec une sorte de gravité douce qui nous enchante :— pendant deux mois de l'année, elle habite le sommet où nous la rencontrons;

— mais, dès septembre, elle descend avec ses troupeaux à une région inférieure; — bientôt l'hiver la chasse de ce dernier asile, et alors elle se réfugie dans la val lée.

11 y a pour ces familles pastorales des coutumes consacrées par les siècles : — la bergère qui habite la montagne est toujours fille: dès qu'elle se marie, elle descend dans la plaine. — Le chalet de Catherine (on donne ce nom à ces habitations , mais je le trouve prétentieux) — je dis donc la cabane de Catherine «rst un assemblage de morceaux de bois de quinze pieds de long sur six de haut. — Ces constructions doivent toujours se ramasser le plus possible sur le sol, afin de laisser passer sur leur tète la tourmente de neige; — parla même raison, il n'y a pas d'autre ouverture qu'une porte étroite, afin que le vent ne vienne pas s'engouffrer dans la cabane, qu'il emporterait comme une cocotte en papier.

Il y a cependant du feu dans la eabanr% et, par conséquent, un peu

de fumée. — Mais il faut bien se chauffer el faire cuire les aliments.

— Notez, je vous prie, que nous sommes à six mille pieds au-dessus de vos tèles el que l'air est assez raréfié pour que la respiration soil quelque peu embarrassée. — Cependant, on est bien vite acclimaté.

— Nos mules vivandières ont apporté les éléments d'un souper, car Catherine est si innocente, qu'elle ne saurait pas faire une omelette, cl nous n'avons pas voulu lui enseigner la corruplion des villes. — Elle tait bouillir du lait; nous y mettons du riz, et voilà un potage alpestre. — Nous avions, d'ailleurs, plus besoin de repos que de nourriture.— Quant au coucher, il est élémentaire: — il est représenté par une botte de paille et une couverture : — la puissance de l'or expire sur ces sommets;— il y avait parmi nous deux ou trois millionnaires, et, au prix d'un hôtel à Paris, ils n'auraient pu se procurer, là, le plus mauvais lit de la plus mauvaise auberge.

La gaieté parisienne nous soutient dans nos misères. — Jadin met nos souliers à la porte de la cabane dans l'espoir qu'un dieu viendra les décrotter. — Avant neuf heures, nous ronflons sur nos douze bottes de paille comme douze toupies d'Allemagne.

Mais aussi, le lendemain à trois heures, les muletiers viennent nous réveiller. — Autre soupe au lait, — et départ.— On promet un billet de faveur à Catherine pourvoir la Bergère des Alpes, quand elle viendra à Paris; on récompense magnillquemenl son hospitalité, el nous voilà sur nos mules.— Il s'agit de monter encore environ quinze cents pieds avant de rencontrer le col de Fréjus, qui doit nous ouvrir le passage en Italie. — Nous atteignons des altitudes glacées el désolées.— Plus de végétation, plus de bruits humains, pas un oiseau, — partout du schiste et les nuages à nos pieds. — Nous formons, j'imagine, une caravane assez pittoresque : — enveloppés dans nos couvertures el marchant au pas de nos mules, nous représentons assez bien ces cavalcades d'aventuriers qui se rendent aux placers du Sacramcnto. — Enfin, en sortant d'un nuage qui nous avait enveloppés, nous arrivons au col. — Il ne s'agit plus de monter, mais de descendre; nous envoyons en avant les mules, beaucoup moins propres à ce dernier exercice. — Après sept heures de marche, nous rencontrons une oasis, — c'est-à-dire un campement des ingénieurs du chemin de fer. Nou^ trouvons là du café et du vin chaud. — Nous reprenons

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