II
les mules, et bientôt nous rencontrons des villages, la civilisation, des repas réguliers, des lits,— et des routes praticables pour les voilures. Le lendemain, à midi, nous étions à Suse. — Là , après avoir visité un arc de triomphe dédié à Auguste et d'une remarquable conservation. Je pris congé de mes compagnons de voyage qui rentraient en France : je montai en chemin de fer, et, le soir, j'étais à Turin. — J'ai bien le droit de m'y reposer, n'est-ce pas?
Turin — Trop de beauté nuit. — La vie de Turin. — Les cafés. — Les coiffeurs. — Les restaurants. — Le problème de la vie à bon marché. — Indifférence des Italiens en matière de cuisine. — Le mouvement intellectuel. — Un exemplaire de la Dame aux Camellias. — Le Sire de Franc-Boifty . — Les journaux italiens et les journaux français. — Le Pô. — Le bourg du Pô. — Les théâtres de Turin. — La Norma. — Adieux à Turin. — De Turin à .Milan. — L'entrée à Milan. — La paix et la guerre. — Les leçons de l'histoire. — Le Milan vieux et moderne. — Le Dôme. — Le Corso Francesco. — Les théâtres. — Une afliche à la gloire dWlexandre Dumas.
7 août.
Me voilà donc à Turin, me reposant, à l'hôtel Feder, de mes excursions dans les neiges. La vie pastorale et alpestre a ses charmes, je ne le conteste pas; — mais on m'accordera que la civilisation a ses douceurs. — Du reste, on ne sent jamais mieux les jouissances de la vie organisée des villes que lorsqu'on a goûté, pendant vingt-quatre heures, de la vie primitive.
Turin, on ne peut le nier, est une grande et belle ville. Les artistes, les fantaisistes, les coloristes lui reprochent sa beauté régulière el alignée. — Toute la ville est bâtie dans le système de la rue de la Paix : — ce sont des voies larges, bordées de chaque côté d'arcades
CHHOXIQLES PARISIENNES.
et aboutissant à des places immenses ;— mais les indigènes, qui probablement se soucient peu du pittoresque, trouvent quelque douceur à circuler, sous ces arcades, à l'abri du soleil. — Il est certain, en effet, qu'on peut parcourir ainsi tout le centre de la ville sans souffrir aucunement de la cbaleur.
Sans indication, sans cicérone, par pur instinct, le touriste, qui voyage pour le seul plaisir de voir, a bien vite découvert dans une ville le centre de l'activité et des loisirs. Ce centre, c'est, à Turin, la rue du Pô, qui aboutit, d'un côté, à la place du Cbàteau, de l'autre, au Pô lui-même. — C'est là que, jusqu'à minuit, on rencontre tout ce qui vend, tout ce qui achète, tout ce qui flâne, boit et mange. — Les deux arcades latérales sont bordées de boutiques vraiment trèsélégantes ; les cafés (les Italiens écrivent invariablement caffés) y sont dans la proportion de quatre boutiques sur dix. Je n'en ai vu autant nulle part, et chacun de ces établissements a uneclientèle nombreuse et assidue. — Toute la journée, on y fume, on y prend du café, des groseilles, des glaces. Il semble que, dans ce pays, on n'ait pas d'autre affaire. — Les glaces, d'un volume double des nôtres, coûtent quarante centimes, — le café vingt centimes. — (On peut en absorber impunément, car il n'est pas précisément de la force d'un Turc.) — Dans ces cafés, on trouve souvent (ce qui chez nous serait une irrévérence) le portrait à l'huile du roi régnant et de son père Charles-Albert.
Après les cafetiers, les coiffeurs sont les industriels qui occupant le plus de surface métrique dans la ville de Turin. — Il m'a paru que les Turinois passaient une notable partie de leur existence à se faire couper les cheveux. — Puis viennent les débits de cigares, qui sont aussi des débits de galanterie. — Pour un sou, on a un cavour, espèce de cigare noir, long et mince qu'on appelait autrefois un piémontais, et qui, je ne sais pourquoi, a pris le nom du premier ministre de Sardaigne. Pour trois sous, on se proure un havane, Irès-supérieur à ceux que nous payons vingt-cinq centimes. Aucune de ces boutiques n'a de portes; toutes sont fermées par un rideau ou de mousseline blanche, ou d'étoffe rayée, ce qui est d"un aspect assez pittoresque. J'en dirai autant des longs rideaux qui enferment dans leurs^plis les balcons en saillie de chaque fenêtre. Vis-à-vis des bou-
liques sont des étalages de fruits et de fleurs qui sont un grand régal pour l'œil.
Les restaurants sont en nombre assez limité.— Quoi qu'on puisse dire du renchérissement solidaire de la vie dans la société européenne, Turin ne me paraît pas bien gravement atteint par le fléau. — Voici la carte de mon déjeuner de ce matin dans le premier restaurant de la ville ;
Un bifleck, — un macaroni, — une tasse de café, — un carafon de vin et du pain, — total : 29 sous.
Je vous parle des Frères-Provençaux de l'endroit. Si on voulait descendre du rang des dieux au niveau des commis voyageurs de troisième ordre, il est probable qu'on trouverait encore la vie au rabais.
Mais, il faut bien le dire, celle vicluaille est des plus médiocres. — Les Italiens sont absolument indifférents aux jouissances gastronomiques, et il n'est pas étonnant que Rossini, un Italien gourmand par exception, ail pris le parti de renoncer à la musique pour faire de la cuisine. — Il faut, dans ces pays, se contenter de ce qu'on vous donne : vous payeriez un bifteck mille francs, que vous ne l'obtiendriez pas; il y manquerait toujours le bœuf, les pommes de terre cuites à point, et surtout le cuisinier.
La librairie française et italienne occupe une place importante dan> le commerce et les étalages de Turin. On y rencontre la collection Lévy, la collection Hachette, la collection Hetze!,de Bruxelles; puis des traductions de nos auteurs, avec des annonces, des commentaires et des sous-titres qui feraient crever de dépit l'agence de M. Panis. — Je ne manquerai pas de rapporter en France un exemplaire de la Dame aux camellias, orné d'une gravure sur tiols qui représente madame Doclie à son lit de mort, bénissant les deux Dumas, père et fils. — Le plus jeune des Dumas est assez calme et prend des noies; mais son père, inconsolable, s'arrache tant de cheveux, que je doute qu'il lui en reste pour toutes les pièces de son fils.
Comme répercussion du mouvement français à l'étranger, j"ai oublié de vous dire quà Aix, j'avais entendu exécuter sur une vielle l'atroce Franc-BoLsy traduit en savoyard.
D'autre part, cependant, on souffre à Turin, bien plus que dans les autres villes d'Italie que j'ai visitées, d'une interruption de relations avec la France. — Les journaux français sont ici excessivement rares. — Les Débats, la Presse et la Patrie, voilà tout ce qu'on rencontre dans quelques cafés, où il est même assez diCficile de se les procurer; — car, lorsqu'un Italien tient une de ces feuilles, il en a pour sa journée. — J'en suis donc réduit à lire ou à épeier les journaux italiens : — j'y apprends, à la vérité, des choses assez neuves, à savoir, par exemple, que le maréchal Pélissier est d'origine italienne, étant né à Livourne, vers 1790. — Il s'appelait alors Pehssa, et a pris le nom de Pélissier en entrant, en 18H, au service de la France.
Je suis bien médiocrement renseigné sur les affaires d'Espagne, mais je me rassure en lisant dans la Patrie qu'il n'y a plus, dans ce pays, que trois combinaisons : la réaction absolutiste, la démocratie républicaine ou la monarchie libérale ! — La Patrie appelle cela une simplification : — au premier abord, cela m'avait paru une complication.
Je crois vous avoir sulhsamment expliqué ce qu'on trouve à Turin. — Ce qu'on n'y trouve guère, c'est un établissement de bains. — il m'a fallu déployer mille intrigues pour en découvrir un. — La noblesse probablement se lave à domicile ; mais le reste?
Il est vrai qu'il y a sur le Pô une école de natation ; — mais les eaux du Pô ne sont pas toujours appétissantes : — je n'ai jamais rien vu de pareil à ces eaux d'un Jaune qui incline au rouge; — on dirait que cette rivière roule dans son lit le sang de toutes les armées immolées sur ses rives depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. ' A l'extrémité du Pô, on trouve une espèce de bourg qui conduit dans la banlieue de Turin. — Il y a là un boulevard planté d'arbres qui rappelle assez notre boulevard extérieur. — Les guinguettes, les danses en plein vent, les rafraîcliissements, les pâtisseries d'occasion et les diseurs de bonne aventure y attirent la population faubourienne et les soldats. J'y ai vu. un dimanche, la foule aussi compacte qu'aux Champs-Elysées dans nos jours forains.
Il y a à Turin huit théâtres ; le tliéàlre lloyal, le théâtre Carignan. le théâtre Ccrbino, le théâlre National, le Ihéàtre Lupi, le cirque n'. 3".
Sales, le lliéàtre d'Aquila et le théâtre d'Angennes. — Le théâtre Royal n'ouvre que pendant le carnaval ; — Carignan et Angennes (ce dernier exploité par une troupe française) sont fermés présentement; — Aquila est une espèce de Lazari ; — les autres jouent dune manière intermittente.
Après un orage qui avait rafraîchi la température, je me suis risqué au théâtre Gerhino. On jouait la N07-ma. Contre mon attente, la salle était comble. Je n'ose dire que le chef-d'œuvre de Bellini ait été exécuté aussi bien que je l'ai entendu à Paris; — mais j'ai toujours pris un plaisir vif à entendre la musique italienne en Italie. Elle est là dans son atmosphère et y conserve un accent original que perd tout ce qui est transplanté. — A Paris, c'est le public qui manque aux chanteurs italiens, je parle de ce public ardent et enthousiaste qui est en communication constante avec les exécutants. — Aussi, quoique les artistes fussent médiocres peut-être, jamais les langueurs élégiaques de Bellini ne m'avaient autant louché ; — je dois dire aussi qu'une femme dont j'ignore le nom, un de ces talents de second ordre qui usent leur âme sur les petites scènes italiennes, donnait aux incantations de la druidesse un sens orageux et des attitudes de pythonisse d'un style supérieur peut-être à celui de la Grisi.
Au bout de trois jours d'expérience, je demeurai convaincu que la rue du Pô me conduirait toujours, soit à la piazza del Castello, soit à la piazza Vittorio-Emmanuello : je fis mon examen de conscience, et je reconnus que ce petit travail d'écureuil devenait monotone. Alors je poussai le cri des braves : « En avant! »
Pour nous autres Parisiens, qui n'attendons rien d'une civilisation supérieure à la nôtre, tout le charme du voyage est dans la nouveauté des objets. Le jour où la physionomie d'une ville ne nous réserve plus une surprise, il faut partir.
C'est à Milan que m'appelle mon itinéraire. On va de Turin à Novare en trois heures par une voie ferrée ; à Novare, on trouve une diligence, servie par les chevaux de poste, qui ne met pas moins de cinq heures à franchir une dizaine de lieues. — Pour mon compte, je ne m'en plains pas; j'avais pris place sur l'impériale avec le conducteur, et j'avoue que, pour quelques heures, j'étais bien aise d'en revenir à ce vieux mode de locomotion qui nous met en familiarllc
plus inlirae que le cLeniin de fer avec le pays qu'on parcourt. — On a bientôt atteint un pont sur le Pô qui est la limite des États sardes.
— Il n'est pas, d'ailleurs, permis de l'ignorer; car, outre que vous apercevez déjà un poste autricliien, des écussons portant l'aigle bicéphale vous avertissent que vous êtes sur les terres de S. M. 1. et R.
— Je ne puis, du reste, que lui en faire mon compliment. Ces fameuses plaines de la Lorabardie n'usurpent pas leur réputation de fertilité. On dirait un vaste verger.
En entrant à Milan par la porte occidentale, la première chose qui se présente à l'œil, c'est la place d'armes et la citadelle. — Sur un des flancs de celle-ci, sélève l'arc de la Paix, ce qui met assez en relief l'adage : Si vis pacem, para bellum. — Cet arc triomphal, moderne et si fameux, construit tout entier des marbres les plus rares, avait été commencé en 1803 pour iS'apoléon ; — il a été définitivement inauguré en 1839, au couronnement de l'empereur Ferdinand 1". L'histoire ne se lasse pas de donner ses leçons, et je ne sais pourquoi elle y met tant de persistance, puisque personne n'en profite.
L'aspect de Milan est tout différent de celui de Turin : autant ici les rues sont calmes et rectilignes, autant là elles sont sinueuses et tourmentées. —C'est qu'en effet tous les peuples et tous les siècles ont passé par celte ville de Milan, chacun y laissant sa trace, qui subsiste, sauf toutefois celle des Romains, dont il ne reste rien que les ruines de quelques thermes. Mais, au milieu des constructions neuves, vous trouvez à Milan une foule de ces vieux palais à portiques profonds, à colonnades intérieures, avec fresques naïves, qui datent depuis le ix« jusqu'au xvi» siècle, et qui ont pour type le Campo-Santo de Pise.
La plupart de ces édifices sont aujourd'hui consacrés à l'administration civile et militaire. — La vie est ailleurs, dans une rue où dominent les constructions modernes, qu'on appelle le Corf.o Francesco, et qui règne depuis le Dôme jusqu'à une galerie couverte dont la physionomie extérieure rappelle beaucoup celle de Saint-Hubert, d Bruxelles. — C'est là, dans le parcours d'une centaine de mètres, que s'épanouissent tout le luxe et tous les loisirs de Milan. — A dix pas de là, de quelque côté que vous vous tourniez, vous rencontrez
des petites places aussi désertes et aussi mortes que celte bonne ville de Pise dont je pariais tout à riieure,»clqui semble elle-même ensevelie dans son Campo-Santo. — Il faut en excepter toutefois la place de la Scala, sur laquelle régnent deux ou trois cafés toujours pleins — même en ce temps-ci oîi la Scala est fermée — de dileltanli, de ténors, de barytons et de basses profondes. — On n'entend là que des roulades et des exercices de vocalisation.
Donc, pour quiconque n'a ni le loisir ni la volonté de fouiller les archives du vieux Milan, une reconnaissance à vol d'oiseau dans le Milan moderne est bientôt faite. On va au Dôme — on revient du Dôme — et on retourne au Dôme, toujours en suivant le Corso Francesco. Hors de là, il n'y a pas de salut. Je me rappelle d'avoir lu, il y a une quinzaine d'années, un feuilleton un peu plus que paradoxal où un touriste, en guerre ouverte avec le gothique, se vantait d'avoir passé huit jours à Milan sans avoir vu le Dôme. C'est tout simplement impossible : — on n'évite pas plus le Dôme à Milan que la mer à Naples. — Ici, le Dôme mène à tout, et tout mène au Dôme.
Si vous me demandez ce que je pense du Dôme en lui-même, je vous renverrai tout simplement à un livre de Théophile Gautier, llalia, où vous trouverez, avec la couleur et le relief qui n'appartiennent qu'à cet écrivain, un commentaire savant de celte vaste dentelle de pierre. — 11 faut sentir ces œuvres-là comme les sent Gautier, il faut surtout avoir comme lui, à sa disposition, tout un vocabulaire architectonique pour en parler décemment. Moi, j'ai vu le Dôme et ses cent huit clochelons, et je ne sais qu'en penser, ni surtout qu'en dire. — Est-ce plus beau que bizarre? — est-ce plus hardi que beau? — Je ne sais; — ce queje comprends parfaitement, c'est que c'est précieux, parce que cela ne peut plus se refaire.
J'ai calculé que, depuis deux jours que je suis à Milan, j'avais fait cent cinquante fois le parcours du Dôme au café de l'Europe, et vice vcrsâ. — Je crois que je connais suffisamment Milan, et, comme il y fait chaud (les Italiens disent caldo, je ne sais pourquoi), comme le lac de Cônie m'attire, je suis très-convaincu que le soleil couchant ne me surprendra pas demain dans la capitale du royaume lombardovénitien. — Encore, si la Scala élait ouverte, j'aurais à vous rendre compte de celle salle de spectacle, une des plus vastes, dit-on,. do
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l'Europe, mais qui doit, malgré tout, causer peu d elonnemenl à celui qui a vu Cario-Feiice, à Gênes. — Mais la Scala est fermée, et n'ouvre, comme le théâtre Royal à Tiirin, que pendant le temps du carnaval. — 11 n'y a en ce moment-ci en activité, à Wilan, que deux théâtres : — le théâtre Carcano, où j'irai ce soir entendre un opéra de Mercadante, Leonora (la Lénorc de la ballade allemande) ;— puis VAmfiteairo, dont voici rallliche pour ce soir :