II. s
paradoxe, qui se met même en boutique, il y a beaucoup de marchands de parapluies.
» Le soir, les Parisiens raeiienlà leurs feuèlres des lanternes en papier à l'inilar des Chinois; — dans les quartiers riches, on suspend des lustres à des verres de couleur sous des arcs de triomphe ; — l'Opéra joue tous les soirs, el le directeur, M. Crosnier, est le même qui a reçu le privilège des mains de Louis XIV. — Il a représenté Celle scène sur un rideau du temps. — Les Parisiens ne font que boire el manger; les gens sobres se contentent de fumer en prenant des glaces. — Les Parisiens ont toujours le nez à la fenêtre, el semblent attendre un messie; — ils sont, du reste, très-gais, et ne se livrent à aucun travail. — Leur plus grande affaire est de s'habiller, de se déshabiller el de se rhabiller pour se'promener; — leur temps est divisé ainsi : — le lundi, ils se font des visites; — le mardi, ils vont à l'Opéra, oii on joue toujours la Fonli, à ia lumière de cinquante lustres; — le mercredi, ils vont à Saint-Cloud; — le jeudi, au bal; le vendredi, à la revue; le samedi, à Versailles, et, le dimanche, Ils se reposent (el, à vrai dire, ils en ont besoin).
» La ville de Paris se compose de deux éléments Irès-distincts, savoir : les maisons qu'on démolit et les maisons qu'on construit; — les Parisiens logent dans les maisons qui ne sont pas encore démolies, el ils y sont rangés à peu près comme des dominos dans une boîte. — On ne voit partout que des théâtres, des restaurants et des cafés. — Aux Champs-Elysées, où on prend des rafraîchissements en plein vent, ces rafraîchissements poussent tellement à la gaieté, que les consommateurs montent sur un petit théâtre el chanle*nt leur bonheur sous forme d'improvisations, qui parfois dégénèrent en vociférations. — Quant aux gnrçons de l'élablissenienl, ils n'ont qu'un seul refrain : « Messieurs, renouvelez la consommation. »
» Parmi les théâtres, dont celle ville est pleine, quelques-uns se livrent aux divertissements les plus singuliers : — aux Champs- Elysées, par exemple, il y a un cheval blanc qui tourne tous les soi»s pendant deux heures autour d'un cirque; — il paraît que ce che\al tourne ainsi depuis cinquante ans, et ce spectacle, qui ne comporte l)as d'autre variété, attire toujours la foule. — On paye deux francs et un franc pour voir ce cheval; — aux places à un franc, on voit
assez bien; mais, aux places à deux francs, ou a ravanlage de recevoir beaucoup de sable dans la flgure. — Les autres comédies sont toutes plus ou moins bizarres : ou représente, par exemple, des scènes de la vie réelle; puis, au moment où l'illusion vous captive, des musiciens placés dans la salle se mettent à jouer, qui du violon, qui de la flûte, et les acteurs, de leur côté, se mettent à chanter des airs gais ou langoureux; — quelquefois, le fond du théâtre est garni d'une société qui chante aussi :
A la féle Qui s'apprclc Accourons, 0 Accourons, Accourons, Accourons, Accourons, Accourons.
Le maître de la maison leur réplique :
A la fétc Qui s'apprêle Accourez, Accourez, Accourez, Accourez, etc.
» Quand ces divertissements sont terminés, la pièce reprend son cours et quelquefois, à la fin de la comédie, celui qui a été le plus gai et qui a le plus chanté se brûle la cervelle ou s'empoisonne de désespoir, — c'est à n'y rien comprendre; mais ce genre de récréation est si profondément enraciné dans les mœurs parisiennes, qu'il y a une quinzaine de théâtres où on s'y livre, et une société de trois cents poètes qui ne fait autre chose toute l'année que de reproduire le fameux refrain :
A la iéte Qui s'appràle Accourous, cit
» Au dessus de ces petits théâtres qui ont le droit de faire faillite, et qui en profilent largement, il y a une grande scène nationale qu'on appelle le Tliéàlre-Français et qui se dislingue des autres en ce sens qu'elle fait toujours dos dettes sans jamais faire faillite.
» On représente là ce qu'on appelle le répertoire classique : — ce sont des espèces de poèmes toujours consacrés aux Grecs et aux Romains. — Les acteurs qui déclament ces sortes de choses font une telle dépense de force, qu'on leur garantit une pension sur leurs vieux jours.
» Les Parisiens sont très-bizarres. — Le premier jour de moii arrivée, je vis, dans un restaurant, un Parisien qui, après avoir mangé une omelette, mil le plat d'argent dans sj^i estomac. — On m"a expliqué que c'était une farce qu'il faisait au reslauraleur. — Depuis, j'ai vu faire cette plaisanterie dans les cafés avec de simples petites cuillers. — Du reste, ces facéties sonl aial vues dans la société, et quelquefois elles sonl jugées très-sévèrement.
» Les Parisiens voyagent peu, sous prétexte que rien n'égale Paris; — ils accueillent les étrangers avec politesse, pourvu qu'ils aient de l'argent et ne parlent pas de langues étrangères. J'ai demandé un jour mon chemin à un pâtissier, qui m'a répondu : « Vous » êtes étranger, adressez-vous à votre ambassadeur. »
» Les Parisiens ont cela de distinclif qu'ils s'entendent à tout el à rien; — ils consacrent les réputations musicales sans soupçonner les lois de la musique; tous les arts sonl soumis à leur jugement, qui est sans appel en Europe, el, tandis que leur guùt individuel incline presque toujours vers ce qui est puéril el mesquin, leur conscience collective s'élève aux plus généreuses aspirations. — C'est un drôle de peuple et quelquefois un peuple de drôles. «
Avouez que, si mon Illinois est un peu dépaysé, s'il a vu un Paris transitoire, qui a dérangé sou optique, il a parfois rencontré juste.
Une semaine victorieuse. — Le cliauviiiisnie. — La paix et la guerre. — Double triomphe. — L'Exposition. — Calcul de statistique. — Les machines. — Celles qu'eu comprend et celles qu'on ne comprend pas. — La mécanique appliquée à la vie à bon marché. — Question d'actualité. — La crise des subsistances. — Les ouvriers et les employés. — Les restaurants à bon marché. — La salle Montesquieu. — Rouget. — Katcomb.
— Un restaurant dénoncé à la police. — Au delà tUi dîner. — Les gargolles dramatiques. — Les réclames. — Vaudeville : Aimer et Mourir.
— Les Kœnisraarck. — .M. Henri Blaze. — Palais-Royal : le Gendre de M. Pommier.
16 septembre.
Au-dessus des frivolilésde la semaine, surnage un grand événement, une gloire de plus à inscrire dans ce livre des batailles où la France compte déjà d'assez belles pages. — Il y a un an, presque jour pour jour, un Tarlare, croyant faire une grosse malice, annonçait la chute de Sébaslopol. — Nos soldats ont pris la chose au sérieux, et, après bien des combats et bien des souffrances, les voilà maîtres de cette forteresse réputée imprenable. — .Après une si longue attente, le succès a surpris comme une chose imprévue. On nfc s'explique pas encore la retraite des Russes; — mais nous ne sommes pas dans le secret de leurs embarras el de leurs ennuis, comme aurait dit Racine. — Ne nous hâtons donc pas de condamner des ennemis dont la valeur a donné depuis un an tant d'éclat à la supériorité relative des nôtres.
Cet événement ouvre devant nous de nouvelles perspectives dont l'appréciation n'est pas de notre compétence; — tout au plus auronsnous à rendre compte des fêles publiques que l'on annonce en célébration de cette grande conquête.
Je retrouve toujours en moi dans ces occasions solennelles un
vieux fonds do chauvinisme que je ne songe aucunemehl à amorlir. — Le préjugé de la gloire nationale, comme disent certains sceptiques, est encore une de ces faiblesses qui maintiennent la société dans ses vieilles traditions d'iionneur. — 11 me semble que les liommes de tous les partis peuvent trouver des joies puissantes dans le succès de nos armées. — Qu'importe quelle cocarde porte la France, pourvu qu'elle conserve son ascendant dans le monde! D'ailleurs, à part ces considérations supérieures, quel cœur assez fanatisé par les passions politiques pourrait se refuser à un mouvement de sympathie pass:onnée pour ces soldais, ces officiers, ces généraux qui succombent dans le triomphe à huit cents lieues de la pairie?
Donc, par les arts de la guerre et par les merveilles de la paix, l'année ISoo prend une date mémorable dans l'histoire. — En Crimée, nous exposons au monde une armée modèle par le courage, le moral, la discipline; — à Paris, nous convions l'Europe au spectacle imposant des mille prodiges des beaux-arts et de l'industrie. Certes, c'est une rencontre qui mérite d'être notée et qui n'échappera pas aux commentateurs futurs, que ce cumul des gloires de la paix et des triomphes de la guerre.
A propos de l'Exposition, il y aurait encore beaucoup à dire, même après tout ce qui a été dit. Au bout de cette immense publicité répandue autour du Palais de l'Industrie, bien des produits remarquables demeureront dans l'ombre, loin du soleil de la réclame. — Un statisticien a calculé que, pour examiner pièce à pièce les produits entreposés aux Champs-Elysées, il faudrait Irois ans à un homme valide, ponctuel, et pouvant y consacrer douze heures par jour; — ajoutez qu'il faudrait à beaucoup d'entre nous plus de trois ans d'études pour comprendre le jeu de certaines machines. — Moi qui vous parle, je ne comprends pas encore la machine la plus élémentaire, celle de M. Devinck, qui plie et cacheté le chocolat. — Je comprends beaucoup mieux la fonction d'un appareil voisin qui débile du chocolat à six sous la tasse, et plus loin du café à quatre sous la demi-tasse. S'il y a quelque chose d'actuel, c'est assurément le génie de la mécanique appliqué à résoudre les problèmes de la vie à bon marché. — Ce serait le cas
CHRONIQUES PARISIENNES. t)3
de parler de celle immense reslaiiralion de la salle Montesquieu qui, tous les jours, donne la nourriture à des milliers de consommateurs ; c'est, parait-il, une entreprise réussie à tous les points de vue. — La nourriture est saine, abondante, à prix très- réduit, et le spéculateur fait fortune. — Or, il paraît que précisément la mécanique joue encore un rôle dans cette affaire, — non pas qu'on ait trouvé le moyen, en soumettant un veau à un système d'engrenage, d'en faire sortii- un bœuf, — ce serait trop beau, et c'est encore à trouver; — mars en ce sens que le tarif démocratique de la consommation est obtenu par des appareils donnant une immense économie sur les combustions et l'ensemble des préparations culinaires. — L'équilibre de la vie est dérangé pour le genre humain tout entier par un écart violent entre les salaires et le prix des choses les plus nécessaires à la vie.
Nous prenons ce mot de salaire dans son sens le plus générique, et sans prétendre en limiter l'application aux ouvriers.
Nous inclinons même à penser que celle crise sévit plus cruellement sur les ouvriers en habit noir que sur les salariés en blouse. — Se représente-t-on bien aujourd'hui, au prix où estle beurre, comme disent les cuisinières, la condition d'un employé à douze cents francs (et il yen a beaucoup au-dessous de celle couche arisiocraliquej? — La société impo.se à l'employé une certaine étiquette dont l'ouvrier esl affranchi. — L'ouvrier trouve un lit pour trois sous; — pas un employé n'oserait reposer sur un pareil duvet. — Que dirait le patron, s'il trouvait son commis couché entre un ramoneur et un porteur d'eau? — Il dirait que son commis ne garde pas son rang cl qu'il voit la mauvaise compagnie. — Et ainsi du reste : — il faut à l'employé du linge propre, un habil, un chapeau, des bottes, quelquefois des bottes vernies, et elles coûtent aujourd'hui quarante francs! — J'allais oublier que les exigences somptnaires ne dispensent pas l'employé le plus modeste de manger deux fois par jour. — Où ira-t-il manger? Dans quelque marmite économique? Mais là l'objection est la même que pour le coucher ; — il risque de trouver un maçon ou tout au moins la casquette d'un maçon dans sa soupe. — Le patron pensera qu'il n'est pas de bon air que son commis fréquente les ijargoies. — Au-dessus de celles-ci, il y a les re.»>tauranls :
ici, il y aurait un recensenienl à faire, au bout duquel il serait bien (lilïicile de rencontrer pour moins de deux francs un dîner qui ne fiit pas une dérision. — Dans la rue de Valois , au Palais-Royal, il y a encore l'illustre Rouget, où autrefois la littérature aux abois prenait sa pâture. — Je crois bien qu'on mange toujours cbez Rouget; mais y dîne-t-ou'? — Question délicate et que je me refuse à approfondir, quand même on m'y offrirait à dîner. — On pourrait signaler encore la taverne de feu Katcomb, cet Anglais de si mauvaise humeur, qui a nourri notre jeunesse. — Il était bien sain et bien succulent, le rosbif de Katcomb, au temps où cet animai (je parle du restaurateur, ne vous y trom])ez pas) disait à haute voix: « Les personnes qui ont fini de manger sont invitées à passer au comptoir; — on ne vient pas ici pour faire la conversation. » Et, quand on lui demandait une serviette : « Je ne reçois que des gens propres : que ceux qui sont sales aillent s'essuyer chez eux. » — Il y aurait un volume à faire des impertinences adorables de ce Katcomb; — mais aussi quel rosbif! quelles pommes de terre et quel pudding! quelle bière! et cela pour moins de vingt-cinq sous! Aujourd'hui, on est bien mieux élevé chez Katcomb; mais je crains que la politesse du langage n'ait remplacé celle de la cuisine.
Là était la véritable séduction de ce Katcomb, et un artiste devenu très-célèbre, fort malmené un jour par Katcomb, lui disait : « Katcomb, je ne viens pas ici pour ton sourire : lu es vieux, bêle et grossier, mais ton rosbif me charme : tu peux me frapper, mais tu ne me feras pas déserter, » Katcomb fut tellement flatté de cette déclaration d'amour à son rosbif, qu'à dater de ce jour il réserva une place à ce consommateur. — Or, une place réservée chez Katcomb, par Katcomb lui-même, c'était une faveur dont deux seuls mortels ont joui, le susdit artiste et le duc de S. ..-T..., ce géant qui mangeait cinq portions de rosbif dans ses petits jours et qui avait captivé Katcomb en lui donnant ses entrées à la chambre des pairs.
En dehors de ces deux maisons, Rouget et Katcomb, que je veux bien compter comme si elles existaient encore, je ne vois plus le dîner à bon marché que dans ces cuisines bourgeoises qui exposent invariablement en montre des pruneaux, de la marmelade de pomme et des œufs au lait. — Or, comme ordinairement on expose au public
ce qu'on a de mieux, ces trois éclianlilions m'oiit toujours dissuadé de connaître le reste. Béni soit donc leboiiilloM du grand Montesquieu, s'il console l'iiumanilé affamée et médiocrement appointée des cartes inabordables de l'aristocratie gargolière.
J'ai fait hier dans un restaurant du Palais-Royal le dîner suivant ; je le dénonce à la police avec pièce justificative :
Pain » 25 c.
Vin 2 fr. 50 c.
Potage » 80 c.
Rosbif 2 fr.
Haricots 1 fr. 50 c.
Pècbe 2 fr.
9 fr. 05 c.
Ainsi voilà un liomme de lettres, le plus ordinairement classé dans les catégories besoigneuses, qui a dépensé plus de neuf francs pour son dîner. « Bon ! vont s'écrier les bonnes gens de province (de la province qui ne vient pas à Paris), c'est un goinfre, un raffiné, un disciple de Brillai-Savarin, un successeur du marquis de Cussy, un alcliimisle culinaire à la reclierche de la truffe phiiosoplialc! » Apaisez votre indignation : cet liomnie a mangé de la soupe, du bœuf, des liaricols et un frull. — lia fait un dîner de collège. — Il est vrai que le restaurateur n'euscigne pas le latin, et, sans contredit, c'est là une compensation.
Il faut ajouter que la vie matérielle n'est pas toute la vie cl qu'il faut aussi nourrir son intelligence. — De ce côté-là encore, on rencontre beaucoup de gargotiers qui ne se gênent pas pour servir au public des vaudevilles et des drames fort mal accommodés, sans saveur, ou trop épicés, quelquefois mélangés de substances narcotiques — Cependant, il en coûte encore généralement cinq francs par télé pour s'asseoir au banquet de la comédie parisienne; — mais aussi que d'appels irrésislibles, et combien la réclame dramatique a fait de progrès depuis (jne j'ai abandonné ce genre de littérature à des successeurs plus vaillants. — Écoulez la Porle-Saint-Martin : « La ciialeur, le choléra, la villégiaUire el la chasse, conjurés contre le succès