‹ La vie à ParisChapitre 5 sur 40 · II. • c · texte numérisé non relu

II. • c

(le Paris, c'est le serpent qui mord la lime. » Un autre jour, ce succès est établi sur des bases d'airain. — Une autre fois, c'est Paris racontant ses merveilles à Paris depuis les vagissements de Liitèce au berceau jusqu'à... (je ne sais plus quoi). — En y réfléchissant, je ne suis pas bien sûr, au temps où je cultivais ce style, de n'avoir pas été aussi pompeux que mon successeur le rédacteur en chef des réclames de la Porle-Saint-Martin. — Mais j'ajouterai que j'en suis bienhumilié. — Du reste, en écrivant ces choses-là, j'avais pour excuse de n'en pas croire un mot, pour mon compte, et la conviction que je faisais peu de dupes. — La Porte-Saint-xMartin est payée pour croire le contraire; car, serpent à part, sa pièce continue à attirer des multitudes insensées.

La semaine a vu éciore deux pièces d'un style et d'un intérêt bien différents. — Au Vaudeville, Aimer et Mourir est une pièce trèspompeusement habillée à la Louis XIV. — Mais qu'est-ce que cette pièce? Cela n'est pas le plus commode à dire. — M. Henri Blaze, pour qui l'Allemagne est une patrie littéraire, a publié il y a quelques mois une histoire des Kœnismarck. — C'est un travail trèstouffu, très-varié, plein de documents, d'incidents, de physionomies, de caractères, le tout puisé aux archives du Hanovre. — Chemin faisant l'érudit et charmant conteur rencontre un drame; c'est la mort du dernier de Kœnismarck tué,commeMonaldeschi, par l'ordre d'une femme jalouse, dans la galerie du château de l'Électeur. — Le crime de ce Philippe de Kœnismarck est un crime de tous les temps. — 11 était jeune, il était beau, et il fut le consolateur né de la princesse déplorable que son sort avait liée au fils de l'Électeur, qui fut Georges I" d'Angleterre. Ces malheurs, ces amours voilés, ces jalousies pleines de fureurs et de sang, ces intrigues engagées dans la politique tortueuse d'une maison ambitieuse, composent dans le livre de M. Dlaze un tableau curieux, attrayant, éclairé par des progressions de passions et des physionomies pleines de relief. — Transporté au théâtre, cet épisode des amours de Kœnismarckavec la princesse Dorothée-Sophie manque de lumière. — Les personnages tombent sur la scène comme des aérolilhes et demeurent à l'état d'énigmes pour le public, qu'aucune préparation n'a initié à leurs mobiles.— H esl résullé de là trois actes fort languissants, et M. Blaze

a doublement droit à des doniraages-inléréls pour avoir été pillé d'abord, puis pour avoir eu affaire à des pillards qui ont saccagé sa propriété.

Je préfère inflniment à cette pièce magniflquement costumée k Gendre de 3/. Pommier, vaudeville luédioerenient vêtu, mais riche en gaieté. — M. Pommier du Palais-Royal procède à peu près avec son gendre, comme M. Poirier du Gymnase. — Pour dire toute notre pensée, M. Pommier est une canaille. — Simple carrossier en retraite, il aspire à faire entrer sa flile dans Taristocratie; mais ce qu'il veut, c'est moins un gendre qu'un titre, et, en conséquence, il fait choix d'un jeune lion parvenu au bord de la tombe. — Seulement, ce lion malade est un Sixte-Quint, qui, une fois élevé au litre de gendre de M. Pommier, jette sa béquille, recommence la noce, et trouve dans les moments perdus le moyen de se faire adorer de sa femme; — si bien que M. Pommier, qui, de son côté, adore sa fille, est pris dans son propre piège. — Tout cela, trèsheureusement, est loin d'être aussi raisonnable que je viens davoir l'honneur de vous l'exposer. — La pièce est d'une absurdité charmante, et, à Tinstar du Chapeau de paille d'Italie , elle aura un grand retentissement dans la caisse du théâtre. — Grassot y est insensé, — Luguet extravagant, et mademoiselle Dinah agréable dans un très-petit rôle : au Palais-Royal, je ne crains rien tant que les grandes comédiennes, et je ne vois pas que mademoiselle Dinah ait des prétentions à la succession de mademoiselle Rachcl. .Pallais oublier un certain Octave, qui est laid et bêle à faire rêver.

Le ileriiier g;ila. — Les visiteurs en perspective. — Expusilion. — Le registre îles réclarualions. — Les réclamations grotesques el irrévérencieuses. ^ Une victime delà gaminerie parisienne. — Le général Fabvier et les Grecs. — OJéon : Muitic Fuvilla. — Madame Sand. — -M. Rou\ière.

25 septembre.

Nous avons eu encore, la semaine dernière, un jour de foie, un Te Deum, des illuminations et des spectacles gratis, avec cantates en l'honneur de la prise de Séhaslopol. On attend encore des visiteurs couronnés, entre autres le roi de Sardaigne et le paclia d'Egypte, attirés ici par l'Exposition.

A propos de l'Exposition, comme dans ce pays-ci le bouffon se mêle toujours au sublime, j'ai à constater quelques gamineries de l'esprit parisien. — On a installé dans les Palais de l'Industrie el (les Beau.vArts des registres de réclamations destinés à recevoir les plaintes du public contre les écarts du service. Dans le principe, et avant que le buffet fût desservi par Clievel, les réclamations portaient exclusivement sur le jambon et la galantine; depuis qu'on n'a |)lus qu'à se louer de la cuisine de l'Exposition, les réclamations égarées sur toutes les puérilités s'abandonnent aux plus hautes fantaisies de l'imagination. — Celui-ci se plaint qu'on abuse des orgues; — celui-là demande qu'on supprime le piano, même le piano d'Érard louché par Quidanl ; — ces gens-là rappellent assez l'homme dont parle Chateaubriand, qui se plaignait d'un pays où les rossignols ne faisaient que gueuler. — Aux Beaux-Arts, les deux écoles de la ligne el de la couleur se livrent des batailles furieuses sur le livre des réclamations. — M. Ingres y est encore plus maltraité que dans le Figaro par notre confrère Nadar. — Un fantaisiste demande qu'on

conslruise un palais pour M. Galimard toul seul. — D'autres demandent des médailles d'or d'une valeur de plusieurs millions pour des peintres obscurs. — Quelques-uns proposent une souscription n.iiionale pour rembourser j\I. Courbet de ses frais d'exhibition solitaire. -^ «■ Une femme {sic) accuse M. Courbet d'avoir calomnié son sexe du côté oii toute agression est une lâcheté (voir la Baigneuse). » — Bref, une fois encore, les Parisiens ont tourné à la plaisanterie une mesure qui avait un but sérieux.

On m'a montré cette semaine une des victimes de la gaminerie parisienne : c'est une jeune dame aux camellias, plus forte sur la guipure que sur la géographie. — Elle avait voulu se montrer cet été dans un des casinos qui peuplent les bords du Rhin des élégantes de la rue de Bréda, et des farceurs sans vergogne l'avaient envoyée aux eaux de Bottât, avec des lettres de rccommandalion pour le directeur et le médecin de l'établissement. — Une fois à Francfort, conformément à l'itinéraire qu'on lui avait tracé., la belle voyageuse se mil à la recherche des eaux de Bottot. On finit par lui servir un flacon de 3 francs, pour Ventretien de la bouche. Quant à la source, au casino et à la roulette de Bottot, personne ne put l'aidera les découvrir. Elle se contenta donc de passer quinze jours à Bade, où elle s'est répandue en lamentations sur l'ignorance des Allemands, qui n'avaient pu lui enseigner la principauté de Bottot. — Toul le monde a compati à sa peine, et un ami du landgrave de Bottot lui a |>romis de la conduire, l'année prochaine, dans ce merveilleux pays.

• Paris ne se doule guère qu'il a vu disparaître ces jours-ci un liomme qui fut, il y a trente ans, une de ses idoles. — Le général, alors colonel, Fabvier, qui vient de mourir, joua dansPinsurreclion grecque de 1825 le même rôle épique et chevaleresque qui fut dévolu à la Fayette dans l'insurrection américaine. — En ce temps-là, tout conspirait pour le succès des Hellènes. — Il y a toujours en France une politique transitoire et sentimentale qui mine la grande politique, cl Charles X était entraîné par le courant irrésistible du libéralisme à s'allier à la Russie pour ébranler l'empire ottoman, comme Louis XVI avait dû donner le secours de ses armes aux insurgenls d'Amérique, malgré les avis des sages et des prophètes.

— Bien mal venu eût été celui qui, en 1825, eût osé plaider la cause du sultan. — L'engouement était universel : — les journaux, les llicàtres, les paravents, les fonds d'assiette, les enseignes de marcband, tout était grec. — En ce temps-là, les femmes s'inondaient de Vlmiledes Grecs pour VentreLien de la chevelure, comme, plus tard, nous avons eu le ynaslic polonais pour faire tomber les cors. Sur les bancs du collège, où nous étions assis, nous ressentions ce frémissement de la société extérieure, et, quand nous avions mollement étudié le Compendium historiœ Grecœ, quand nous avions fait une composition tiède sur la journée de Marathon ou de Salamine, le professeur, par une digression habile, donnait à son blâme un caractère de flétrissure indélébile :

« je vois avec peine, disait le professeur, qu'au moment où les Grecs combattent pour leurs foyers, l'élève Villeniol demeure indifférent à la gloire immortelle de leurs ancêtres. — L'élève Villemot est un mauvais écolier; plaise à Dieu qu'il ne devienne pas un mauvais citoyen ! — Pour conjurer ce danger, l'élève Villemot copiera soixante fois l'allocution de Miiliade à ses troupes. »

L'élève Villemot s'exécutait; mais, quand il avait fini son pensum, l'élève Villemot avait des Grecs plein le dos et même un peu davantage, et il jurait de se venger tôt ou tard. — L'élève Villemot a été patient; mais, enfin, l'heure est venue, et il se venge.

Il y avait parmi nous quelques jeunes Grecs élevés en France; ils s'appelaient de noms qui enflammaient Timagination, et tout naturellement prenaient un intérêt passionné à cette lutte. — L'un d'eux fut conduit, un jour, chez le duc de B..., un des pbilhellènes de ce temps-là;— il y trouva le portrait de madame de Staël, coiffée de son tuiban classique, et, prenant l'auteur de Corinne pour un Sélim ou un Amurath, il lui montra le poing et s'emporta en menaces et en invectives.

Donc, le colonel Fabvier, l'amiral de Bigny, Vinnnorlel Canaris, avec ses lunettes (ce fut une de mes déceptions: je ne m'étais jamais représenté un Grec avec des lunettes), tous les héros de cette guerre sentimentale furent pendant deux ans les lions de Tépociue. — Ce n'est pas qu'au fond on eût beaucoup d'illusion sur les Grecs. — Mais les dieux élaionl pour eux, et dans les dieux je comprends Dé-

ranger, le Constitiilionnel, le général Foy et le colonel Fabvler. — Ce dernier s'éclipsa depuis comme ces acteurs qui ne renconlrcnl qu'un rôle dans toute leur carrière.

L'Odéon a fait sa réouverture celte semaine par une pièce de George Sand.

Maître Frniilla est une physionomie composée tout à fait dans la grande manière de l'auteur, et, comme pièce de théâtre, plus inconleslabloment réussie que beaucoup d'autres de ses productions scéniques. — Cette flgure étrange de Favilla, se détachant sur le fond des choses réelles, va se perdre dans le vague fantastique des conceptions d'Hoffmann... — Pagnnini avec son violon et sa tète satanique vous donnerait une idée affaiblie du héros de George Sand.— Favilla n'est pas ])récisémenl fou, mais il a des vertiges. — Un jour, en promenant son génie sur les cordes de son violon, il a rencontré une extase qui l'a détaché du monde réel, cl si bien brouillé avec les conventions sociales, qu'il perd de vue tout ce que les notaires ont Ihabilude de respecter. — Le baron de Muldorf , en mourant, lui a dit : « Favilla, je vous donne tout ce qui nvappartient, mes ficfs, mes biens et mes titres de baron. » Favilla obéit; — la fortune ne le tente pas; mais, au bout de la fortune, il voit un devoir! — Il vient donc s'installer, avec une naïveté sulilime, dans ce château de Muldorf, et il y rencontre l'héritier du sang, le neveu du comte, qui, à défaut de testament, a déjà pris possession. — Tous les incidents scéniques de la pièce et sa tendance philosophique reposent sur les relations étranges qui s'établissent entre Favilla et Relier, le neveu du comte. — Ce Keller est un personnage vulgaire, pas méchant au fond, aussi peu résolu pour le bien que pour le mai, et ajournant toujours l'un et l'autre; — du reste, très-empàlé dans sa nouvelle grandeur, trèsélonné, comme M. Jourdain, de faire de la prose (et de si belle prose), enclin à quelques galanteries grossières, et (c'est ce qu'il a de mieux) père d'un fils qui a tout de suite distingué, dans la fille du Favilla, une créature supérieure. — Donc, au moment où Favilla vient s'installer dans le château, une convention s'établit entre tous les personnages pour ne pas le réveiller trop brusquement de ce beau rêve.— Favilla, dans cette position ûclive, devient la leçon du rirlic, et laisse tomber ce mot que devront ramasser et u\ qui peuvent

l'uliliser : « La richesse est un dépôt; » et il se comporte conformément à celte maxime.— Sa fille aime le fils de Relier, elle en est aimée : « Bénissons leur union, Keller, et ne craignez pas de moi un obstacle; je ne suis pas de ceux qui metlenlles biens de la terre avant les trésors de l'àme. » Vous voyez d'ici tout ce qu'il y a de grâce, de charme, de nouveauté et de piquant dans cette situation qui se reproduit en prenant des aspects variés ; — mais la femme de Favilla, qui, elle, n'a jamais joué du violon, a bien mieux que son mari le sens des positions respectives; — elle veut quitter cette m;iison, où I iioiineur de sa fille est menacé. — D'autre part, Keller a jeté un œil de convoitise sur la femme de Favilla; — celui-ci pressent un manque de respect ou de convenance envers sa femme; il parle alors sur le ton d'un maître bienveillant, mais irrité, qui ne céderait rien sur le terrain de sa dignité blessée. — Keller alors déchire les voiles, et apprend à Favilla sa véritable situation, celle d'un fou visionnaire dont on a ménagé jusque-lii la faiblesse.— Cette révélation produit sur Tesprit de Favilla une réaction salutaire : « Je ne veux pas être fou, dit-il; un fou n'est plus un homme; il n'a plus le droit d'être époux et père. — Vous demandez un testament pour établir mes droits; — ce testament, il a exislé... mais qu'en ai-je fait? »

.'Mors, ce grand esprit, flottant depuis si longtemps dans les radieuses immensités d'un monde supérieur, essaye de se rattacher à la terre, de se fixer sur un seul point, sur un seul souvenir. — « Ce leslamenl... il était dans ma main... au moment où mon ami expirait. » Favilla recompose alors cette scène funèbre. — il cherche, il lu-site, il s'égare dans le nuage, puis il s'en dégage avec un éclair de raison et de volonté. « Je me rappelle... ce testament..., je l'ai brûlé. »

Cette scène, d'un effet immense, a donné un éclat bruynnt au succès déjà très-déterminé de madame Sand.

Nul n'a le droit de parler du style de l'auleur de Valeiitine. — Qu'en dire, d'ailleurs? — Si le talent progresse, le génie demeure inmiuable, et madame Sand, le jour où elle a pris une plume, a rencontré le génie du style, c'est-à-dire la grandeur dans la simplicité. — Il y a dans cette pièce, entre autres choses, une définition du génie de Mozart qui est une merveille.

CIinONIQLKS PAUISIKXXKS. 73

Si un homme élail piédesliné à représenter Favilla le visionnaire, c'est assurénu^nt M. Rouvière. — C'est une étrange condition que celle de ce comédien, incompris de la masse des spectateurs, acclamé par un i)ublic d'élite, sifflé, il y a quelques mois, à la Gaieté, triomphant hier à l'Odéon, inflexible dans sa voie et dédaignant de faire une concession aux vulgarités du métier : pauvre artiste de génie, condamné éternellement peut-être à flotter entre l'admiration des lettrés et des artistes, et les dédains bourgeois de la multitude, étrangère ou indifférente à toute combinaison d'art qui s'élève audessus d'un certain niveau convenu. Au moins, il aura eu une belle soirée en sa vie, ce Rouvière; — il aura entendu répéter, par tout ce qui a une autorité dans l'art et dans la littérature, qu'aucun comédien à Paris n'eût approché de lui dans cette étonnante et fantastique composition de Favilla. — C'est un artiste étrange, singulièrement construit et doué d'une attraction indélinissable. — Dès qu'il s'empare delà scène, elle lui appartient et n'appartient plus qu'à lui. — L'œil ne peut se détacher de cet être bizarre qui semble moins un homme qu'une apparition fantastique qui tout à l'heure va s'évanouir.— Ce vague de la légende, cet ascétisme d'une créature qui vil dans les extases d'un septième sens, sont si familiers à Rouvière; il y apporte tant de conviction et une nature si spéciale, et laisse dans l'esprit une impression si profonde et si curieuse, que je me demande toujours ce qu'il devient quand il disparaît, et s'il ne retourne pas dans un monde mystérieux, fermé à l'œil des humains.

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