‹ La vie à ParisChapitre 6 sur 40 · XI · texte numérisé non relu

XI

Transition mélancolique. — La chute des feuilles. — Fête de Longchamps. — Le coureur Genaro. — Son phj'sique. — Incidents et accidents. — La revanche. — Une spécnlalion d'Harel. — Un cheval qui n'aime pas les obélisques. — Le domestique à Ihcure. — Un spéculateur funèbre. - Un duc à bon marché. — Aurore de la saison dhiver. — Théâtres. — Ambigu : la Tour de Londres.

30 septembre.

L'élé s'en va : un frisson a déjà passé dans l'air, chassant devant lui les lièdes émanations des beaux jours; — les ramoneurs relèvent la lête; les restes de la provision de l'année dernière pétillent dans les cheminées en attendant du renfort. C'est toujours par une transition mélancolique que nous passons ainsi de la vie en plein air à la vie murée dans les salons et les lieux clos. Ce premier souffle de l'arrière-saison apporte à l'âme je ne sais quel découragement vague. — De tout temps, la chute des feuilles a inspiré l'élégie, et tout ce qui souffre, tout ce qui meurt se prend d'un pressentiment sinistre au spectacle de ce premier deuil de la nature.

Le dernier beau jour de la saison aura été signalé par l'exhibition très-curieuse de ce coureur espagnol qui avait porté un défi à tous les chevaux du steeple-chase parisien. — C'est dans le champ de course de Longchamps que celle expérience a eu lieu, dimanche dernier, par un soleil énervant et sous les flots d'une poussière que l'adminislralion municipale de l'endroit aurait dti ménager davantage. — M. le maire a prodigué loule sa poussièreccjour-là,et il ne lui en restera plus pour l'année prochaine. — Toutes les beautés du monde el du demi-monde parisien assistaient à celte fête équo-pédeslre; on y remarquait aussi tous les journalistes qui ne sont pas à Bade, à Homl)0urg ou ailleurs. — Le Jockey-Club et les marchands de chevaux

intéressés dans la question avaient délégué des représentants ; les Espagnols, par esprit national, avaient voulu encourager leur compatriote à deux pieds, luttant contre les quadrupèdes de la France et de {'Angleterre, et tout cela grouillait sur le turf, dans les tribunes, à cheval ou en calèche.

Genaro s'est d'abord montré au public dans un petit déshabillé de féerie, que Ton dit être son costume national. — C'est un homme mince, nerveux et trapu, de trente-cinq ans environ, et plus grêlé que ne le comporte un siècle aussi vacciné que le nôtre. — On criait et on vendait la biographie de Genaro, ornée de son portrait, cl il s'est rencontré des femmes assez perverses pour acheter le portrait de ce Castillan. — Ce sont probablement les mêmes qui contemplent avec complaisance, à l'exposition solitaire de M. Courbet, les deux Lutteurs de ce maître.— C'est probablement un moyeu d'amortir les tentations coupables.

Si le serpent qui a perdu Eve avait été grêlé comme Genaro ; s'il avait eu des reins défendus par des ouvrages avancés aussi inaccessibles que les Lutteurs de M. Courbet, le genre humain était peutêtre sauvé; — à quoi tient le paradis!

Un peu avant trois heures, le signal de l'engagement a été donné; — Genaro, dans son programme, se proposait, non pas de lutter de vitesse avec les chevaux, mais de les vaincre par la lassitude. — A dater de ce moment, et jusqu'à huit heures, la course ne pouvait offrir de péripétie; — à six heures, quand j'ai quitté le champ de course, Genaro courait encore, mais cinq dos chevaux tenaient bon; — à huit heures, m'a-t-on raconté, Genaro est tombé évanoui, et les deux derniers chevaux qui avaient soutenu la gageure se sont partagé le prix et n'ontpas songé à le disputer. — Quand je parle des chevaux, il est bien entendu que je veux parler des cavaliers; les chevaux, si on les eût consultés, eussent été d'avis depuis bien longtemps de s'avouer vaincus. — C'est là un éléuu-nt à apprécier dans le résultat de celte gageure ; — Genaro ne luttait pas précisément contre des chevaux, mais contre des jockeys qui subslilunienl un peu leur volonté à celle de leur monture : — les chevaux, je crois, n"\ auraient pas mis tant d'amour-propre, (jcnaro a donc succombé ; — mais plus un homme

I grtié, plus un doit déployer de courtoisie à son égard. l'rocla-

nions donc que sa défaite n'est pas sans gloire, et qu'un autre jour, par une autre température, il aura chance de prendre une revanche.

Le résultai de la journée de dimanche dernier a modifié les conditions du programme pour dimanche prochain : — tout l'intérêt de ce spectacle étant dans le dénoùment, on annonce une revanche qui commencera à neuf heures du matin.

Quelques féroces, de la classe de ceux qui voient trois mélodrames à l'Ambigu, le dimanche, viendront assister aux premiers pas de Genaro dans la carrière; — le monde, proprement dit, arrivera vers deux heures et pourra assister à la dernière scène du drame. — Dimanche dernier, personne n'a pu résister jusqu'à huit heures du soir au cri de ses entrailles, et, d'autre part, si Gcnaro, au lieu de tomber tout simplement évanoui, était tombé roide mort, beaucoup de gens ne se seraient pas pardonné d'avoir manqué le dénoùment. Vous savez qu'Harel disait toujours en parlant de Van Amburg, le premier dompteur de lions et de tigres : « Cet homme-là sera infailliblement mangé un soir ou l'autre. Quel malheur de ne pas savoir le jour! je mellrais les stalles à cinquante francs pourle voir manger (le face, et à vingt-cinq francs pour levoir manger de côté. Il yaurail des baignoires réservées à mille francs pour les femmes sensibles qui veulent voir manger un homme, mais qui, le lendemain, veulent aussi pouvoir s'écrier: « Quelle horreur! peut-on aller voir des » choses pareilles ! «

A celle cQjjrse, et en dehors de l'événement du jour, je n'ai pas constaté d'autre incident piquant que celui-ci : Un amateur passait au petit pas, à cheval; un autre amateur se détache d'un groupe de promeneurs et administre sur la croupe du cheval un avertissement sévère en bois des îles. — Naturellement, le cavalier se fâche et prend parti pour son cheval. « Monsieur, dit l'agresseur, vous n'êtes pour rien dans l'affaire : c'est un arriéré que je liquide avec cet animal, qui n'est pas plus voire cheval qu'il n'est le mien;— vous l'avez loué aujourd'hui; moi, je l'avais loué dimanche dernier. — Or, écoulez bien ceci et lâchez d'en profiter : ce cheval a une idée fixe, c'est de se débarrasser de son cavalier; — c'est toujours devant l'obélisque de la place de la Concorde qu'il donne salisfaction à sa

rniiiie. — A propos, monsieur, passerez-vous devant l'obélisque pour rentrer chez vous?

— Oui, monsieur, — c'est mon chemin d'abord, et, en fùt-il autrement , je prétends prouver à monsieur mon cheval que je ne le crains pas.

— Monsieur, de plus forts que vous y ont passé. — Voici le programme : — Quand vous serez en face de l'obélisque, votre cheval s'arrêtera ; — puis, se pliant sur les genoux, à la façon des chameaux, il vous donnera une position inclinée, propice à ses projets, et, au moyen d'une secousse qui tient à un truc particulier que l'animal a dans les reins, il vous enverra à quinze pas et retournera paisiblement à son écurie*— Le loueur est si bien au courant de l'aventure, que, quand il voit rentrer son cheval à sec, il se contente de dire à un palefrenier : « Allez donc devant l'obélisque voir si ce monsieur » n'a pas besoin de quelque chose, et, s'il n'est pas morl,denian(lez- » lui pour boire. »

Cette histoire n'aurait absolument rien de piquant si, à six heures et demie, en arrivant sur la place de la Concorde, je n'avais vu, gisant sur le pavé, un monsieur à qui un sergent de ville faisait respirer des sels, et si je n'avais reconnu en lui l'amateur qui avait méprisé la prédiction de son prédécesseur. — Quel est ce monsieur? quel est ce cheval ? Ces! ce que j'ignore. — Le monsieur m'a p.iru appartenir à cette classe de cavaliers intermittents qui montent à cheval le dimanche et en omnibus toute la semaine. — Quanlau cheval, sous les apparences fallacieuses d'une rosse de première classe, il cache un fond de malice et de perversité qui se trahit par un sourire ironique. — Mais pourquoi a-t-il choisi l'obélisque pour théâtre de ses opérations? C'est ce que je ne soupçonne pas. — La vie parisienne est pleine de mystères, et tous les chevaux ne disent pas leur secret.

Le luxe de location à Pans cache une foule de combinaisons à l'usage de la vanité. — Les cavaliers dominicaux ne manquent jamais de donner à leur cht^val un pelil n<)ni de familiarité : « Allons, Mirrha... voyons, Arabella... un petit temps de galop !... » Nous avons aussi le domestique à l'heure, destiné à éblouir les actrices des Délassements-Comiques. — A l'une des dernières courses de la Marche, je rencoiitiai un cocher qui m'avait souvent conduit dnns 11. ;

son coupé; — il avait une superbe redingote à rotonde, et à son chapeau un galon de huit pouces, surmonté d'une cocarde jaune.

« Vous êtes donc entré chez un ambassadeur? lui dis-je.

— Pas le moins du monde, me répondit le cocher; mais il y a des bourgeois si drôles... Je conduis presque tous les jours à la Bourse un petit jeune homme qui tripote sur la mort des monarques étrangers : c'est sa partie ; en route, il m'arrête pour dire à tous les passants : « Le roi de Prusse est mort; — l'empereur Alexandre esta l'extrémité ; — le roi de Naples a le choléra. » Il me garde trois ou quatre heures et me paye quarante sous l'heure... comme tout le monde. — Mais, le dimanche, la scène change... il me met dans cette redingote et sous ce chapeau, et, en cet équipage, je roule à trois francs l'heure; — il m'appelle John et j'ai une haute paye de six francs pour l'appeler monmur le comte devant les femmes. — Quand il me lâche, il me crie : « A l'hôtel !» —Quelquefois je vais le demandera son estaminet, toujours en grande livrée; — je lui parle à l'oreille et il me répond invariablement à haute voix : « Mademoiselle » Rachel ? Failes attendre dans le petit salon bleu... J'y vais tout de » suite. » On dit que mademoiselle Rachel est partie pour l'Amérique; je ne sais pas quelle femme il va adopter. Enfin, ce garçon, ça l'amuse, ça ne fait tort à personne et ça me rapporte de bonnes journées. — Hier, il m'a dit : «Cocher, combien me prendriez-vous » ])nur m'apiK'kr monsieîir le duc? » J'ai demandé douze francs; il en offre dix et je crois que nous allons nous arranger... » Comme le cocher achevait celte esquisse de la vie parisienne, je vis arriver un jeune homme ni grand ni petit, ni beau ni laid, ni brun ni blond, d'une physionomie vague el insignifiante, un peu trop verni et beaucoup trop frisé pour un dimanche : c'était le duc en perspective.— Il jeta sur moi un air dédaigneux et dit à son domestique : « John, je vous avais défendu de causer avec les cochers de remise; vous avez des goûts canailles; — défaites-vous-en, ou je vous chasse. » Tout en bridant son cheval, John me dit à l'oreille : « Les gros mots se payent à part; il en a pour trois francs de supplément. »

Donc, la saison, cette mémorable saison de 1855, signalée par tant de splendeurs el tant d'événements, louche à son terme. Il nous

reste des provinciaux en nombre plus restreint et les deux visiteurs couronnés qu'on annonçait encore la semaine dernière, !e roi de Sardaigne et le paclia d'Egypte, sont retenus dans leurs États par la maladie. — Aussi bien, peut-être est-il temps d'en finir avec les lampions, les cavalcades, les galas en plein airet tout ce qui s'ensuit. — Revenez, châtelaines ; — revenez, touristes; — Paris va être noyé dans les brouillards, submergé dans des boues liquides, c'est le moment de s'amuser.

Grâce à l'Exposition, qui a fini par tenir toutes ses promesses, les théâtres n'ont pas trop soupiré, cette année, après les soirées froides et pluvieuses. — Depuis deux mois, et en ce moment encore, ils sont assiégés par des foules départementales; — c'est à peine si quelques rares Parisiens se mêlent à ces cohues, car les salles sont envahies bien avant l'heure où le Parisien dîne; et, d'ailleurs, rien n'est bien nouveau dans le menu du festin dramatique. — Vieux habits! vieux galons! vieux succès! vieux comédiens!

Seul, le théâtre de l'Ambigu a éprouvé cette semaine le besoin de badigeonner son affiche, et Paris compte un drame de plus : la Tour de Londres.— Yons me demanderiez de vous raconter cette histoire, que j'aimerais mieux entreprendre la gageure de Genaro le coureur; — je n'y survivrais pas, c'est probable ; mais à vous raconter laTour de Londres, mon sort ne serait pas moins déplorable, et, avant le deuxième acte, on me trouverait enseveli sous les décombres. — C'est, d'ailleurs, toujours un peu la même aventure : des haines, des vengeances, des séductions, des bourreaux, des échafauds, des rencontres impossibles et des malentendus infiniment trop prolongés entre gens qui n'ont qu'un mot à se dire pour s'embrasser.— Ce mol, ils se décident à le dire, et alors, tout naturellement, le drame est fini. — Que »'onl-ils parlé plus tôt ! — On assure que cinq auteurs,jeunes et vieux, sesontcotisés pourla confection de cedrame, qui manque essentiellement de jeunesse et d'originalité. — Sa qualité dominante est d'être écrit avec unecerlaine sobriétéelde ne pas lro\> gueuler. — Du reste, le public de l'endroit, qui est beaucoup plus jeune que nous, parait y prendre intérêt.

Beaucoup de pluie el non moins de boue. — Genaro ne court plus. — Les chevaux courent encore. — Nouveau tarif des cochers. — Deux avertissements aux bourgeois. — Ménagements à employer envers les cochers. — Ruses de bourgeois ingénieux pour se procurer des voilures. — Uisloire rétrospective. — Les fouets raccourcis. — Vengeance de cochers spirituels. — Théâtres. — Cirque : les Grands Siècles, seconde partie de VHisloire de Paris. — Les décors. — La pièce. — Impressions de la représentation. — Grandeur et décadence de Pastelot. — Camille Roqueplan.

7 octobre.

C'en est bien fait des beaux loisirs d'été ! — la pluie nous inonde ;

— le macadam est en dissolution , el les spectacles en plein vent en sont réduits à la bande sinistre annonçant le relâche à cause du mauvais temps. — Ainsi a fait dimanche l'administration de Longchamps;

— Genaro devait courir; — il a même fait un tour d'Hippodrome, mais il s'est bien gardé d'en faire deux et il a réservé ses forces pour un jour plus propice.— Les chevaux ont été moins dégoûtés el ils ont couru vaillamment un steeple-cbase dont j'abandonne le récit aux palefreniers de lettres qui cultivent cette littérature.

Des palefreniers aux cochers, la transition esl douce. Il y a encore dans la banlieue de Paris des enseignes qui célèbrent le Cocher fidèle, rapporlant un cachemire à une dame qui avait oublié un parapluie dans sa voilure. — Depuis, les cochers ont bien dégénéré. — Le nouveau tarif des cochers, révélé par deux événements récents, est devenu un peu dur : — pour une réclamation contre un pouri)oire, obtenu à l'aide de violences et de guet-apens, la mort; — pour une course au delà du bois de Vincennes, la mort. — Il parait que, Ips bourgeois se comportant mal, les cochers ont voulu faire un exem-

pli.'.— Pour ma pari, je confesse que je suis un peu intimidé. Hier au soir, après avoir lu la Gazette des Tribunaux, qui rendait compte du second avertissement de MM. les cochers à MM. les bourgeois, j'ai dû prendre une voiture pour aller au Cirque, voir les Grands Siècles. J'ai d'abord apporté les plus grands scrupules dans le choix de mon cocher; — j'ai naturellement évité de relancer les cochers qui jouaient aux caries dans les cabarets : tout homme qu'on trouble dans sa passion est dangereux; — j'ai également glissé discrètement à côlé des cochers qui causaient avec les écaillères ; il ne faut jamais déranger le cocher qui roucoule; — j'ai enfln avisé un cocher au repos, d'une physionomie à peu près humaine, et, n'osant pas lui proposer une simple course du faubourg Saint-Germain au boulevard du Temple : « Cocher, lui ai-je dit, au Théâtre-Lyrique, et, de là, au Cirque. Voyez l'heure. — Je n'ai pas de montre, » répliqua le cocher d'un air fauve. Il fit un geste comme pour prendre un numéro dans sa poche; je compris qu'il armait son pistolet, eljem'emi)ressai de le supplier d'accepter ma propre montre; —puis, comme il était en transpiration, je le conjurai de vouloir bien se couvrir de mon gilet de flanelle. — Sur la place du Carrousel, la pluie commença à tomber; jemis alors mon cocher dans la voiture, et, monté sur le siège, je nie conduisis moi-même au Cirque. — J'arrivai au milieu du premier acte, parce que le cocher m'avait recommandé, c'urement, de le mener doucement. Une fois à destination, j'offris au cocher deux francs pour son heure et un franc de pourboire. — Mon cocher ayant fait une moue sinistre, je me jetai à ses pieds et j'obtins de sa bienveillance qu'il voulijl bien me faire l'honneur d'accepter ma chemise et ma culotte. — Grâce à ces ménag(Mnents, je rentrai chez moi, nu, mais sain et sauf. — J'oubliais de vous dire qu'en roule j'avais oITert un grog au cheval : il faut se mettre bien avec tout le monde. Je me reproche même de n'avoir pas fait à la voiture la politesse d'une garniture en drap gris capitonné.

Voilù l'étal de nos relations avec MM. les cochers, qui ne peuvent, à ce quïl paraît, nous pardonner les torts qu'ils ont eus envers nous dans ces derniers temps. — Depuis trois mois, le droit étant une lettre merle, il a fallu employer les ruses les plus coupables pour dompter ces despotes armés d'un fouet plus dangereux que celui de

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