‹ La vie à ParisChapitre 7 sur 40 · II · texte numérisé non relu

II

la satire, celle-ci ne jouant jamais du nianclie. — J'aime assez, en fait de ruse, celle d'un de mes amis qui avait trouvé le moyen de rentrer tous les soirs à Auteuil au moyen d'un mot de passe aussi puissant que 17/ Bondocani du Calife de Bagdad. — « Cocher, disait le voyageur, au bureau du commissaire d' Auteuil, et vivement! il faut que je sois rentré avant le rapport! » — Le cocher ôtait son chapeau, et, chose rare, le bourgeois n'était pas assassiné. Une fois au bureau du commissaire, il était à trois pas de son collage et se félicitait de son stratagème.— Malheureusement, notre ami n'est pas toujours discret; il eut l'imprudence de se vanter de son procédé, et, chaque soir, c'était un véritable défilé de Longchamps autour de la lanterne du commissaire.

Ce n'est pas d'aujourd'hui seulement qu'on constate combien MM. les cochers ont l'humeur rancunière; — mais, jusqu'ici, ils s'étaient vengés en Gaulois et non en Corses. — Vous vous rappelez peut-être qu'il y a quelques années, M. Carlier fendit une ordonnance qui limitait la longueur des fouets. — En passant sur le pont Neuf, un cocher avait malicieusement cueilli un œil bleu dans l'orbite d'une jolie femme, et, en cocher fidèle, Pavait rapporté, au bout de son fouet, à la préfecture, bureau des objets trouvés. On loua la probité du cocher ; mais, pour ne pas trop faire crier les femmes, on prescrivit qu'à l'avenir les fouets des cochers ne dépasseraient pas le bout du nez des piétons. — On n'imagine pas la colère que cet édil souleva dans le cœur des cochers; — Neptune dépouillé de son trident, Apollon dépouillé de sa lyre, M. Véron expulsé de sa cravate, n'auraient pas atteiiUà ce lyrisme d'indignation. — Celte fois, cependant, je me plais à le répéter, MM. les cochers se comportèrent en gens d'esprit : ils firent tirer une caricature que j'ai vue et qui représentait M. Carlior en train de se noyer dans la Seine. Un cocher vertueux lui tendait la perche sous la forme d'un fouet; mais le fouet se trouvait troj) court. M. Carlier en est revenu néanmoins ; mais il avait reçu là une fameuse leçon!

Abordons mainlenanl les. Grands Siècle;, — le nouveau drame du Cirque. — Vous me demanderez peut-être comment j'ai osé assister à la représentation de celte pièce devant l'élite de Paris (comme on rsl «•onVcnu de dirr). après avoir donné à mon cocher ma

chemise elma culotle. — C'csl le secrel de la pudeur, et je vous prie de ne pas insister. Donc, nous tenons la seconde partie de VEiatolre de Paris, édition de M. Barrière. — Hàtons-nous de dire que ce tome second est beaucoup mieux réussi et plus richement illustré que le premier. — Il y a deux décorations très-bien venues : la porte Saint-Antoine sous la Fronde, les jardins de Meudon sous Louis XIV, et une dernière décoration tout à fait spjendide, le Paris contemporain vu à vol d'oiseau. — Ces trois toiles sont de M. Devoir, qui, outre le talent du pinceau, possède celte habileté spéciale de la plantation qui donne à un décor de théâtre toute sa valeur d'optique. — Me voilà en règle avec le beau côté des choses : — les décors feront de largent, et je suis très-heureux de le proclamer. — Mais ceci ne me réconcilie pas avec le genre historico-féerique, qui semble vouloir s'implanter sur les scènes du boulevard : — des entassements de personnages qui s'évanouissent comme des fantômes, des siècles escamotés en dix minutes, ne donneront jamais au théâtre qu'un spectacle confus, sans repos, sans horizon, sans perspective, qui ne dépose dans l'espril que des impressions maladives et vertigineuses. — Personne, peut-être, n'eût fait mieux celte fois que M. Barrière; mais il a fait aussi mal que tout le monde, parce que c'est là une tentative impossible. — J'insiste parce que M. Barrière n'a pas droit à l'indulgence du dédain. — Je fais le plus grand cys de son esprit, et je ne lui pardonne pas volontiers de mettre les plus précieuses qualités à la suite des beaux esprits en faillite qui travaillent pour le machiniste. — J'entends bien qu'on va médire : « La vie est chère et Barrière a voulu gagner quinze mille francs. " -•- Mais, d'abord, au café voisin, Privât d'Anglemont, entre le deuxième et le troisième acie, a pulvérisé I objection. « Si Barrière, a dit Privât, avait besoin de quinze mille francs, il n'avait qu'à parler; j'aurais mieux aimé les lui donner que de le voir se déshonorer dans la lilléraiure du truc. » — Maintenant, comme il ne faut pas toujours compter sur Privai, dont le premier mouvement est meilleur le soir au café que le lendemain à sa caisse, j'admets la combinaison pour gagner quinze mille francs. — Mais alors il vous est bien facile de conciber vos intérêts et voire gloire. — Oérobczvoiis, — rarhez-vous. — Faites- vous appeler Alfred, romrue

8i LA VIE A PARIS.

Bayarcl dans ses mauvais jours, el ne laissez pas croiie que vous comptez ce cartonnage Listorique dans vos titres littéraires. — Sincèrement et sans vous surfaire, monsieur Barrière, vous valez beaucoup mieux que cela. — El puis, allez, votre portier vous aurait toujours découvert sous le pseudonyme d'Alfred. — M. Billion aurait bien consenti à vous faire un procès pour réclamer la popularité de votre nom au profit de son aflSclie, et tout Paris aurait su que vous refusiez de signer pour cause de scrupule littéraire.

Du reste, la représentation, quoique longue (de sept heures à une heure du matin), n'a éprouvé aucune secousse fâcheuse. — Quelques tableaux bien mouvementés ont été applaudis; d'autres ont paru '.rabir des préoccupations trop ambitieuses. — Un des épisodes les )lus heureux, c'est le combat de la Fronde à la porte Saint-.-\ntoine; jn des plus malheureux, c'est Texhibition de ce Molière pédant et sentencieux dont on abuse tant aujourd'hui, qu'on finira par en faire un fâcheux. — C'est dans celte partie de la pièce que le public a paru moins recueilli; — un chien a aboyé, — un enfanl à la mamelle a poussé des vagissements : — on a crié, comme toujours : « A la porte, le chien de la Forte-Saint-Marlln ! — à la porte, l'enfant de la Porte-Saint-Martin !» — Il paraît, décidément, que M. Marc Fournier fait de ses loisirs un emploi bien déloyal. — Enfin, tout cela a lini par une tempête d'applaudissements devant Celle magnifique décoration dont je parlais tout à l'heure. Alors a paru Pastelot, qui avait joué un comte de Saint-Germain lugubre el prophétique comme le père Cazotte, — el qui l'avait joué sans rire, ce qui a dû lui coiiter, car c'est un garçon d'esprit qui aime la gaudriole beaucoup plus que la guillotine. — Le dernier rôle de Pastelot consistait à nommer les auteurs, les machinistes, les décorateurs, les musiciens, les ustensiliers cl les mouchcurs de chandelles: — dans celle dernière création, Pastelot a faibli, el c'est le souffleur qui a nommé le dessinateur des costumes, M. Alfred Albert.

Pendant que nous essayons de rire, un grand deuil s'esl ouvert dans le monde des arts. — Camille Roqueplan est mort. — Depuis douze ans déjà, miné par la maladie, il avait laissé échapper de ses mains le pinceau qui a jeté sur la loile tant de créations charmantes qui lui survivront, et à nous aussi. — Depuis ce temps, il avait puisé

dans l'air des Pyrénées une vie artificielle qui vient de s'éteindre sans souffrance et sans agonie. — Mardi, Camille Roqueplan a reçu le suprême adieu des admirateurs que lui avait mérités son talent et des amis que lui avait conciliés une nature douce et exemple d'aspérités. — Il repose maintenant au cimetière Montmartre, à trois mètres de distance de la tombe d'Armand Marrast. — C'est encore là un des inconnus de la destinée de savoir quel voisin la mort nous réserve dans son empire. — Que de fois, parcourant ces nécropoles, nous passons indifférents sur les six pieds de terre qui nous attendent! — De tout cela, on pourrait se consoler encore, soit qu'on se résigne au sommeil sans réveil, soit qu'une foi plus vive nous signale un monde rémunérateur. Mais qui consolera jamais la fille qui n'a plus de père, le frère qui n'a plus de frère! Ceux qui partent ainsi les premiers sont peul'être bien des égoïstes qui n'ont pas voulu supporter les douleurs qu'ils nous laissent.

Une semaine pluvieuse mais honnête.— Les cochers reponlaiils.— Théorie «les femmes sur les hommes qui ne sont pas des hommes. — Avantage des scélérats auprès des femmes. — Comme quoi le crime a plus d'attraits que la vertu. — Le brigand et le chapelier. — Le chapitre des exceptions. — Deux histoires contemporaines. — Où peut mener l'eii- <)ui. — Aspect de la semaine. — Perspective de Tliiver. — La galerie de l'économie domestique. — Projet amorti d'une loterie gif^anlesque. — La Doursecl le Palais de l'Industrie.

\i octobre.

La semaine a été pluvieuse, mais elle n'a pas été scélérate : les cochers eux-mêmes n'ont assassiné aucun bourgeois; — bien plus, la corporation des cochers désavoue la vivacité de drux de ses nieni-

bres, el le sieur Collignon, bonnète cocLer en retraite, fait savoir, au son du tambour de l'annonce, qu'il n'y a rien de commun entre lui el l'homonyme qui a si gravement compromis le caractère auguste de la profession. — Je suis touché de la démarche du cocher en retraite : d'autre part, j'ai constaté chez quelques cochers des égards et des délicatesses inusitées : — en toutes choses, le bien nait de l'excès du mal. — Les déporlemenls des cochers avaient suscité contre eux une agitation menaçante. — Ils se repentent el s'amendent. — La réaction n'eu est pas encore à ce point que les cochers donnent de forts pourboires aux bourgeois ; mais leur attitude est pleine de remords el de mansuétude. — Les cochers ont eu des torts : ils les oublient. — Embrassons-les el que ça finisse. — Ji' sais que c'est une démarche assez grave que d'embrasser un cocher ; mais les femmes nous donnent quelquefois en ce genre de si nobles exemples de dévouement , que ce serait une honte à nous d'hésiter.

Nous ne sommes pas jaloux des honmies d'une classe inférieure : ils sont beaux, ils sont laids, cela nous est indifférent, et nous nous reposons sur un axiome très-propagé par les femmes : « Un coiffeur n'est pas un homme; un porteur d'eau n'est qu'un Auvergnat, etc. >' — Celle sécurité est fondée, en général, et les Parisiennes ont les nerfs trop délicats pour n'être pas révoltées d'un crime qui n'aurait pas de bottes vernies, des gants de Suède el des manières distinguées. — Or, il est convenu qu'un homme qui vient à six heures du malin mettre de l'eau dans votre fontaine ne peut jamais être un homme distingué. — Le roman moderne a eu beau créer des types de commissionnaires rêveurs etwerthériens, il n'a pu les mettre à la mode et il a échoué sur ce point, lui, ce terrible tyran, qui gouverne, les mœurs de la société sans qu'on ail l'air de s'en douter. — Pour arriver au cœur des femmes et se passer un caprice de robe de soie, l'homme du peuple doit franchir d'un bond une distance qui le sépare des catégories sociales; — il faut qu'il saule de l'atelier à la cour d'assises. Beau ou laid, inculte ou non, un scélérat n'est plus un être vulgaire. — lia un théâtre, un piédestal, un auditoire, des gendarmes qui l'accompagnent, des journaux qui s'entretieunenl de lui et informent le puhlic que ce grand criminel, après une nuit

Mgilée, a demandé, à son réveil, un bouillon et des côtelettes. — El puis il y a dans certains crimes une grandeur sauvage qui remue l'imagination plus que les vertus obscures d'un rempailleur de cbaises. — Que vous dirai-je? interrogez les femmes, et toutes celles qui seront de bonne foi vous répondront que Lacenaire aurait plus de chance que le garçon de l'épicier du coin. — Et cependant, c'était un ignoble tueur que ce Lacenaire, et le garçon de Tépicier du coin est bien doux, bien amoureux et bien intéressant avec ses engelures qui régnent du bout des doigts jusqu'au coude.

Voilà la perversité des idées féminines. — Ne les accusons pas trop; cette perversité, nous la partageons. — Je me rappelle qu'à Rome j'avais fait la connaissance, au café Grec, d'un gaillard robuste qui, de son côté , m'avait pris en affection. — On m'expliqua que mon ami élait un brigand retiré — (en Italie cela se dit d'un hrigand comme ici d'un restaurateur). — Donc, il était de notoriété que mon ami avait beaucoup volé, un peu tué, et que, modeste en ses goûts, il avait cédé son fonds à son premier commis, après s'être amassé cinq ou six mille livres de rente. — A dater de cette révélation, mon devoir était de ne plus saluer ce misérable et de me lier avec un chapelier romain qui fréquentait le même café. Eh bien, — admirez le penchant funeste de l'homme! — le chapelier m'ennuyait, quoiqu'il racontât toujours avec infiniment d'aisance et de variété comment il s'y prenait pour rendre les chapeaux imperméables, et le brigand exerçait sur moi une attraction invincible. — C'était un homme pourvu du physique de l'emploi, avec une nuance de ténor léger dans les attitudes un pou molles de sa sieste, velu de ce" pittoresque costume de Fra biavolo qu'on rencontre encore dans tous les faubourgs du Transtevère , et manœuvrant sa cigarette avec celte dextérité et cette grâce qui n'appartiennent qu'aux hommes des deux Péninsules. — Nous voulons fumer la cigarette et nous la laissons tomber dans le ruisseau. — Pitié ! — Donc, j'aimais à me faire raconter |»arcet homme quelques épisodes de sa vie aventureuse.— Fra Diavolo (je ne veux pas lui donner d'autre nom, car, s'il a changé de résidence, s'il a épousé, à Marseille, la ûlle dun savonnier, je pourrais lui faire du tort dans sa nouvelle famille), Fra Diavolo, dis-je, était d'une verve charmante quand il abordait le diapi-

Ire de la grande route ; il parlait de diligences arrêtées avec une conscience aussi calme qu'un contrebandier parle d'une charge de tabac passée eu fraude. — Sur le compte des voyageurs, il était beaucoup plus réservé. — Je lui demandais un jour s'il n'avait pas joué de très-mauvais tours à des voyageurs. Il devint grave, presque sombre, et, d'un air distrait, me répondit : « Dans notre état, on est quelquefois entraîné à faire ce qu'on ne voudrait pas faire. » Je n'en sus jamais davantage; mais le chapelier, qui, tous les soirs, faisait la partie avec lui, me dit que notre ami s'était tout simplement baigné dans le sang des postillons et des voyageurs. — Par exemple, ce que Fra Diavolo se délectait à raconter, c'était la capture des malles du gouvernement. — On n'imagine pas combien cet homme, qui n'aimait pas son gouvernement, aimait les malles de son gouvernement.— Et voilà ce dont je m'accuse. Sur quinze jours que j'ai passés à Rome, j'en ai certainement passé dix à écouter ce br:gand. — Mais, que voulez-vous ! le chapelier était si ennuyeux ! et il voulait toujours me mener à sa boutique et tremper mon chapeau dans l'eau l)0ur le rendre imperméable. Il y a de ces Gribouilles-là dans tous les pays.

D'histoire en histoire, et de démonstration en démonstration, il demeure établi qu'un coquin illustre aura plus daction sur l'imaginalion des femmes qu'un portier vertueux. — Toutefois, il y a, là encore, le chapitre des exceptions. — J'ai parié plus haut des coiffeurs, qui, à entendre les femmes, ne sont pas des hommes. Je le souhaite; car certaines femmes ont avec eux de telles familiarités, que je ne serais pas tranquille. Et puis enfin il faut prendre son parti de certaines démences qui déroutent toutes les combinaisons sociales.— Ne savez vous pas qu'il y a quelques années, la femme d'un riche financier a été prise en flagrant délit de conversation criminelle avec son palefrenier? Probablement, ce n'était pas pour le charme de la conversation. — Il a été établi au procès en séparation que cette créature iière cl parfumée des plus délicates essences de Guerlain, avait un goût particulier pour le fumier. — Allons, physiologistes, travaillez et expliquez-nous cela ; car il est remarquable que vous ne nous expliquez jamais rien.

Il y a encore le chapitre de l'imprévu, le casuel des femmes seii-

sibles, comme on disait au temps de la yoiivelle Héloise et des Liaisons dangereuses. A Paris, la femme s'ennuie; c'est là une de ses plaies et uu des périls de sa vertu, — Elle est assez riche pour avoir des domestiques; elle n'a pas, comme en province, le verger, le potager, le commérage dans le voisinage. — En attendant Theure de rUpéra, elle est seule entre quatre murs, livrée à un ennui somptueux. — Son mari est médecin, avocat ou quelque chose de semblable. — C'est un homme qui rentre à six heures, demande le potage, le mange avec quelque chose par-dessus et s'endort. — Voi'là ! — c'est à prendre ou à laisser; — mais, si on le laisse poursuivre un peintre ou un poëte, il se trouve que ceux-ci ont d'autres défauts, entre autres celui de faire crever de faim les femmes qui les adorent. — Une fois par an, on mange des truffes, et puis plus jamais rien. Ainsi, perplexes et ballottées, il arrive que les femmes, quand elles sont d'une nature un peu vulgaire, se laissent dériver aux distraclions les plus saugrenues; — elles se mettent quelquefois à aimer des funambules; — d'autres fois, elles prennent ce qui leur tombe sous la main. — J'ai souvenance de la femme d'un médecin, qui travaillait à sa fenêtre pendant qu'un jeune badigeonneur promenait son large pinceau sur un immeuble du faubourg Poissonnière. — Le badigeonneur avait toute la poésie d'un héros de Paul de Kock, une gaieté intarissable, le col rabattu et le bonnet de papier sur le coin de l'oreille. — A un moment, il voulut prendre son point d'appui sur la balustrade de la fenêtre, et, tout en chantant Jenny l'ouvrière, il faillit choir sur le pavé de la rue. — l'n bond heureux lui sauva la vie, en le transportant dans le salon du médecin, alors absent. — FI y resta deux heures, et, à dater de ce jour, le badigeonnage de la maison prit des proportions inusitées qui étonnèrent les voisins. — On badigeonna tant et si longtemps, que le mari finit par recevoir des éclaboussures. — Il y eut procès en séparation, et le médecin fut assez heureux pour démontrer que sa femme étaitune créature d'une imagination incandescente, qu'un badigeonneur tombant du ciel, et y retournant, avait entraînée dans son nuage.

Voilà donc deux séductions démocratiques qui sont à ma connaissance depuis que j'observe le monde parisien. — .le ne prétends pas dire qu'il n'y en ail pas d'autres; mais je me crois aulori'^ à alïlr- II. »

mer que ces chutes sonl Irès-excepUonnelles. — Celait une raison de plus pour les enregistrer.

Pour le reste, je répète que la semaine a été des plus stériles : — des salons fermés, des théâtres voués à des spectacles invariables, et toujours nouveaux pour nos hôtes de province; — des touristes qui reviennent lentement, d'autres qui partent encore en équipage de chasse; — des courses fort humectées par les eaux du ciel : voilà le résumé de ces huit jours.

L'hiver s'ouvre avec les préoccupations graves d'une récolte insuffisante;—la charité publique et privée est à l'œuvre, et la disette sera vaillamment combattue. — On parle bien aussi de crise financière, mais c'est là une maladie iniermittente qui annonce plutôt une pléthore dans la haute industrie, qu'un appauvrissement dans la richesse sociale : les millions, dans ces derniers temps, ont eu trop de pente vers la Bourse, il ne s'agil donc que de leur donner un cours plus régulier. De toutes parts, on s'ingénie à rendre la vie plus facile aux déshérités de ce monde. J'ai déjà parlé d'une création trèsrécente qui occupe beaucoup les pouvoirs publics, la galerie de l'économie domestique, annexée à la grande Exposition de l'industrie; — un zèle bien louable préside au développement de celle fondation qui a pour but de rendre l'organisation de la vie domestique accessible aux plus humbles ménages. — La mode, qui se mêle de tout, a pris sous son patronage celle idée qui réunit la grandeur à la simplicité.

Un projet d'une autre nature avait surgi, el a paru un moment en voie de réalisation; — il avait été question de mettre en loterie, jusqu'à concurrence de trente ou quarante millions, tous les produits exposés au Palais de l'Industrie. — Un billet d'un franc aurait |)U gagner un lot d'un million, el tous les billets de série de cinq numéros auraient eu droit à un lot quelconque, depuis un crayon jusqu'à un cachemire. — Tel était, je crois, le plan général de l'opération. —Ce vaste projet, auquel se rattachaient une foule d'intérêts combinés, paraît provisoirement succomber devant des objections dont la valeur ne m'est pas bien démonlrée. — On hésite, me dit-on, à espérer qu'on pourrait placer quarante millions de billels en Europe. — Il me semble qu'on calomnie l'Europe, cl un peu l'Amérique, qui

aurait bien pris quelques billets; — du reste, le moindre incident peut réveiller ce plan qui sommeille. — Au moment où l'Exposition devra être close, on réfléchira avant de renvoyer dans les ateliers celle masse de produits qui paralyseraient pour longtemps la maind'œuvre.

Quant uu Palais lui-même, on ignore encore quelle sera sa destination après la clôture de l'Exposition : — on parle d'y transporter la Bourse. — Par le temps où nous vivons, aucun monument n'est trop vaste pour les multitudes ameutées autour des spéculations aléatoires ; — ce qu'il y a de certain, c'est que la Bourse actuelle ne peut contenir tous ses fidèles : — à l'inlérieur, on étouffe; sous la colonnade, on reçoit, des quatre points de l'iiorizon, un vent de bise qui donne le frisson.— Or, on peut supporter que les gens se ruinent, — on ne doit pas souffrir qu'ils s'enrliument.

Les iiiconvéuicnls du nieller de clironiqucur. — Les feuillclous qui se Ironipenl d'adresse. — Un bourgeois sce[iliqiic. — Les liistoii'cs vr:iisemblables el >Ies autres. — Le monde élégunl observé à difll'ércnls points de vue. — Mademoiselle Racbel en Amérique. — Un conseil à Ilerniione. — Disparition mystérieuse d'un artiste. — Un malentendu de locataire à propriétaire. — Le paraballe. — Une visite ù l'École lyrique. — La tyrannie du vestiaire.

21 octobre.

Le métier de chroniqueur a ses périls : le pins grave est d'èirt- lu par ceux pour qui on n'écrit pas. — Pour s'adresser à loul le monde, il faut avoir du génie ou être doué d'une dose de vulgarité qui rciiiue toutes les couches sociales en commençant par le haut ou parle bas. — Il faut être George Sand ou Paul de Kock, car il est remarquable que les succès de vogue universelle ne se propagent qu'en allnquant

le monde par ses deux extrémilés. — Quant à ceux qui creusent un lit à leur fantaisie dans quelque couche spéciale de la société, ils ne doivent jamais aspirer à monter ou à descendre. Les grands esprits les dédaignent; les petits ne les comprennent pas. — Croiriez-vous que j'ai reçu une lettre d'un honnête bourgeois qui m'accuse d'avoir raconté une histoire invraisemblable, celle de mon aventure avec le cocher à qui j'aurais donné ma chemise et ma culotte pour apaiser son humeur. — Le bourgeois ne veut pas croire davantage que j'aie payé un grog au cheval. — Il est extrêmement probable, en effet, que j'aurai brodé; — c'est la pente de tous les conteurs et de tous les voyageurs, et précisément je reviens du pays de l'imagination où je prends mes coudées franches. — Ceci soit dit une bonne fois pour dégoûter mes lecteurs de savoir le pourquoi et le comment de toutes choses.

Je n'aime pas la discussion. — J'avoue, d'ailleurs, que je serais assez embarrassé de justifier par procès-verbal authentique de la véracité de tous mes récils. — Je supplie ceux qui ne me croiraient pas sur parole de lire la prochaine nouvelle du prochain journal rose.— Là rien ne heurtera leurs scrupules; — ils y verront « qu'Edgard parcourait à pas lents la longue avenue du chtîteau ; » et un peu plus loin,» que Mathilde, enveloppée d'une pelisse brune, vint le rejoindre en lui disant : « Si on nous surprenait, nous serions perdus. » — Voilà des histoires vraisemblables qui ne déroutent pas la logique des bourgeois. Il est incontestable, en effet, que Mathilde a commis une imprudence grave en venant rejoindre Edgard. Mais je ne raconte pas des histoires aussi vraisemblables.

Un autre danger du chroniqueur est dans sa prétention d'observer et de peindre la société. — Or, la société se divise et se subdivise à riiifiiii, et l'optique change selon le groupe où se trouve placé le lecteur.— J'ai lu dans un roman contemporain : « La comtesse avait trois fois par semaine sa loge à l'Ambigu. » Et, quelques pages plus loin : « Albert vit la comtesse descendre de voiture devant le passage Vendôme; il se douta qu'elle allait chez sa marchande de modes, et se liàla de pénétrer dans le magasin par rentrée des ouvrières; ce qui lui fut facile, grâce à sa familiarité avec Louiselte. » Voilà le monde élégant observé sous la latitude du Petil-Lazari. — A ce

même théâtre du Pelil-Lazari, on joue des vaudevilles où le monde élégant prend des aspects singulièrement fantaisistes. — Deux artistes égaillés entrent en scène, vêtus tous deux d'une polonaise et dun pantalon rouge, et le plus malpropre dit au moins débarbouillé :

« Toi, vicomte, qui n'as pas quitté Paris, raconte-moi un peu ce qu'il y a de nouveau dans les ruelles : as-tu toi'-.'ours la petite baronne?

— Toujours, cher, toujours. — Je voulais la conduire cet été à Baden-Baden ; mais elle a préféré passer la belle saison dans sa terre de Pantin.

— Et que fait-on au club ?

— Toujours la même chose : — on parle de ses maîtresses et on joue, — A propos, j'ai perdu cet été plus de soixante francs; — j'ai été poursuivi par une chance infernale, etc. »

Un monologue, très-célèbre au Pelit-Lazari, et que je ne donne pas comme inédit, est celui d'une femme de chambre qui, au lever du rideau, ouvrait un buffet : « Allons, bon ! s'écriait Lisette, encore une punaise dans le beurre! Cachons bien ce délai! à madame la marquise; elle est si bégueulCj qu'elle serait capable de ne pas vouloir déjeuner. »

Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'il n'est pas bien certain que les chroniqueurs placés à un point de vue plus élevé ne soient pas tout aussi grotesques pour un monde supérieur : il faut être très-circonspect quand on n'est pas initié : je me suis permis de désigner par le litre de palefreniers de lettres les gens qui, n'ayant jamais pratiqué le cheval que sur les ânes de Montmorency, se lancent à l'aventure dans la littérature du sport. — Pourquoi ne pas laisser celte spécialité à M. de Boigne, qui, il y a une quinzaine d'années, la traitait en maître, à Léon Gatayes, qui entend le cheval tout aussi bien que s'il n'entendait pas la musique, ou bien encore à notre ami Adrien Decourcelle, qui est aussi familiarisé avec le turf qu'avec les planches du théâtre? — On ne sait pas combien les écrivains gagneraient à n'écrire que ce qu'ils savent. — Il est vrai que beaucoup n'écriraient plus ; mais j'avoue que j'en prendrais mon parti.

On parle beaucoup de la grande déception de mademoiselle Rachel

et de SOI) fiasco iraiisiitlaiilique. — Il parait que les Américains ne sont pas mûrs pour la tragédie. — On raconte que M. Raphaël Félix a sondé les abonnés sur les motifs de leur froideur, et qu'il lui a été répondu : « Votre sœur devrait nous danser quelque chose. » Quelle imprudence aussi à M. Félix le père de n'avoir pas enseigné la gavotte à Uerniione! — Toujours est-il que voilà le premier puff européen qui échoue cUins le nouveau monde. — Lola Montés elle-même avait subjugué les Yankees; — il est vrai qu'elle ne dansait pas du classique, et qu'elle avait bien compris TAméricain, considéré au point de vue de la location des loges. — Je parle très-sérieusement : mademoiselle Rachel veut-elle se sauver de la ruine, elle et toute celle smala d'artistes qu'elle traîne à sa suite, qu'elle ne craigne pas d'emprunter une idée à Lola Montés : que mademoiselle Rachel commande à M. Dennery un drame intitulé : la Vie et les Avenlures de mademoiselle Rachel. — Mademoiselle Rachel jouera le rôle de mademoiselle Rachel; — M. Félix jouera le rôle du père Félix; — M. Raphaël Félix jouera le rôle de l'entrepreneur des congés de mademoiselle Rachel, — mademoiselle Sarah Félix, mademoiselle Lia Félix, mademoiselle Dinah Félix, joueront le rôle des sœurs de mademoiselle Rachel. — Je gage pour un million de recelte dans le premier mois. Moi qui vous parie, je laisserais là Paris, famille et chronique, pour aller en Amérique voir mademoiselle Rachel dans le rôle de mademoiselle Rachel.

Les foyers de théâtre ont été très-sincèrement émus, celte semaine, par la disparition mystérieuse d'un artiste aimé et estimé de tous, Villars, l'excellent Villars du G\mn;ise. — A l'heure où j'écris, les rcclierchi's vaines ne laissent place qu'aux plus sinistres conjectures. — Il parait hors de doute que Villars aura terminé par le suicide une vie qu'il ne supportait peut-être pas avec assez de philosophie. — Quoique Ircs-bien classé à l'aris parmi les artistes les mieux accueillis du public, Villars n'avait pu prendre son parti de certaines déceptions de sa carrière. — A Berlin, où il avait joué longtemps la comédie cl conquis les sympathies des classes supérieures de la société, il venait d'être nomme directeur du Théâlre- Ro>ul, lorsque éclata la révuiiilion de 4S. — De retour à Paris, il s'était lail au ('.ynina>(' une po>il;on d > plus honorables ; — mais son

CHRONIQUES PARISIEMMiS. !}o

humeur inquiète le portail à n'envisager que le côté aflligeanl de la condition humaine. — Il avait eu, il y a trois ans, une première attaque d'apoplexie qui avait menacé sa carrière d'artiste. — Depuis ce temps, un certain trouble parut subsister dans son cerveau. — Il était bizarre, fantasque, et sa gaieté même se détachait sur un fond sombre el mélancolique. — Dans ces derniers temps, sa mémoire parut faiblir el il s'en préoccupait. — Enfin, il n'est pas impossible qu'une passion secrète et douloureusement comprimée ail, pendant plusieurs années el depuis son retour d'Allemagne, décliiré ce cœur blessé. — Quoi qu'il en soit, le vendredi 12, aprèsavoir joué son rôle du marquis de Tonnereins dans le Demi-Monde, Villars quitta le théâtre : il ne rentra pas clioz lui, et, depuis, il a été impossible de retrouver sa trace.

Dans le courant de mars 1848, je passais, vers trois heures de l'après-midi, dans la rue de Richelieu, lorsqu'un coup de pistolet retentit dans la cour d'une des somptueuses maisons qui avoisinenl le boulevard; — aussitôt la foule de s'amasser, tandis qu'un portier vigilant fermait la porte cochère. — Mais, comme, en ce temps de fermentation, toute émotion de la rue pouvait intéresser la chose publique, la multitude exigea que deux de ses membres pénétrassent dans la maison et lui rendissent compte de l'événenjent. — Au bout de cinq minutes, les deux représentants du peuple sortirent de la maison; l'un d'eux monta sur une borne et lit la déclaration suivante : « Citoyens, ce n'est rien, rien du loul; — c'est un locatair(! qui n'était pas d'accord avec le propriétaire, el il s'en est suivi une discussion, — voilà tout. »

La foule s'écoula, et personne ne songea à s'étonner que le locataire eût employé, vis-à-vis de son propriélairc, des arguments à balle forcée. — En ce temps-là, on ne s'élonnail pas pour si peu. — Depuis cette époque, je n'avais plus entendu de discuss'tous de celle nature : — celte semaine, il paraît quun ferblantier des Balignolles vient de retrouver celle recette pour acquitter son terme à boul portant.

C'psl le cas de rccomman'lrr ;iu\ propriétaires une nouvelle invcnlion, le paraballc. — » On connaissail, dit l'annonce, le parapluie el le paratonnerre, on n avaii pas encore invente le parnballe. Au

moyeu de cet appareil, on peut défier tout projcclile émanant d'un fusil ou d'un pistolet. » — (Rien des canons.)

A défaut des théâtres honnêtes et réguliers qui ont assez de public pour se passer des journalistes, j'ai voulu tenter celte semaine une débauche dans un petit théâtre de tolérance; — on m'avait sollicité. — Il s'agissait d'une bonne action, d'un artiste à secourir, et, moyennant deux francs, je pouvais ni'élever au grade de bienfaiteur. — Je me laissai faire, et, vers huit heures du soir, je me mis à la recherche de l'École lyrique. — J'arrive à tâtons dans la rue de la Tour-d'Auvergne ; une seule lanterne éclairait celte rue des premiers âges, et sur celte lanterne flamboyait une inscription : « École lyrique, » — c'est ici. — J'entre, — je présente mon billet, et le contrôleur, majestueux comme l'empereur Nicolas avant le passage du Prulh, d'une voix suave comme un verrou de prison, m'invite à déposer ma canne au vestiaire. « Vous vous méprenez, lui dis-jc; j'ai un billet de parquet, qui correspond à l'orchestre du Théâtre-Français, et, au Théâtre-Français, j'entre à l'orchestre avec ma canne. — Monsieur, répliqua l'autocrate de toutes les contre-marques, nous ne sommes pas au Tht-àlre-Français; ici, nous sommes les maîtres (textuel), et on ne raisonne pas. »

Je compris que celte combinaison tendait à me soutirer deux sous pour les frais du culte : il y a des jours où je suis assez indifférent à deux sous; mais, en tout temps, j'ai horreur de ces tyrannies de bas élage pratiquées avec la politesse de la chiourme. — Je réclamai mes quarante sous. — Je'dois déclarer qu'on me les rendit, mais je dois ajouter qu'on eut un peu de peine à les retrouver, non qu'ils fussent confondus avec d'autres, mais parce qu'entre tous les tiroirs qu'on ouvrait le contrôle paraissait indécis desavoir lequel figurait la caisse. Ce qu'on ne croira pas, c'est que j'ai passé une nuit calme après avoir manqué le spectacle de l'École lyrique.

Dans ce pays-ci, qui a fait depuis soixante et dix ans tant de révolutions, et même des plus absurdes, en vue des libertés les plus mal définies, on subit toujours dans les détails de la vie pratique les tyrannies les plus irrilanles. — Dieu sait ce qu'on a inventé à propos de la canne et du parapluie.— Ceci me rappelle que, lorsqu'on ouvrit le Palais de l'Exposition, le prince iNapolécn fut prié par la commis-

sion impériale de désigner l'heureux titulaire du vestiaire, chargé de tenir en dépôt, toujours moyennant deux sous, les innoniljrables et terribles cannes qu'on voyait à l'horizon.

« Je ne désigne personne, dit le prince ; — il n'y aura pas de vestiaire.

— Comment! pas de vestiaire? mais où déposera-l-on les cannes, monseigneur?

— On ne les déposera pas. »

Il n'y avait pas à répliquer et on ne répliqua pas. — Mais on ne se fil pas faute de prédire qu'avant un mois il ne resterait pas un morceau du palais. — Les visiteurs devaient tout casser, puis se livrer des batailles rangées sur les ruines de Tnidustrie en deuil. — Voilà six mois que le palais est ouvert, — des millions de cannes y sont entrées; — tout est encore debout, et personne, que je sache, n'y a été assassiné. — Mais allez dire cela à M. le contrôleur de l'École lyrique, et vous verrez comment vous serez reçu.

Les bouchers et la réjouissance. — Le tarif de la viaude et ses conséquences. — Perspective de la viande à bon marché. — La maladie des perdreaux. — Désolalion et consolation. — L'n automne homicide. — Correspondance du chroniiiueur avec divers, ù l'instar des journaux les plus sérieux.

28 octobre.

Les bouchers ont succédé aux cochers dans les colères de la population parisienne. Ici, nous ne pouvons discutiTla matière par expérience, et nous on sommes réduit aux dépositions des cuisinières et des femmes de ménage, lesquelles déclarent que les bouchers mérilenl tous l'échafaud, sans réjouissance. L'ordonnance de police qui établit le tarif de la viande semblait devoir tout apaiser; — tout au

contraire, elle a provoqué de nouvelles el ardentes récriminations, en raison de la façon dont les édits préfectoraux sont interprétés par les pi ivilogiés de l'élal et de l'abatloir. — Il paraît qu'au fond les boucliers reconnaissmt liur impuissance à braver en face le tarif et ses conséquencis ; — mais il parait aussi qu'ils se llaltent de l'éludiT par convention entre eux et le consommateur. — Les os, si improprement qualifiés de réjouissance, ont déjà reparu el ont tenté de s'insinuer dans la balance. — Quand il y a réclamation, le bouclier se contente de dire : « Je n'ai pas d'autre viande, allez vous pourvoir ailleurs. » — Mais, si ailleurs on procède de même, nous sommes tous menacés de faire quelque jour ce fameux repas d"anachorèle dont le menu se trouve dans les romans vertueux, el notamment dans le Bélisaire de madame de Genlis :

Premier service : du lait caillé.

Second service : des amandes au lait.

Troisième service : des amandes grillées; — après quoi, on apporte un bol et la carte.

Je dois dire que la résistance de MM. les bouchers ne me paraît pas sérieuse dans ses conséquences; — elle se bornera à quelques taquineries, mais elle ne saurait prévaloir contre la volonté énergique qui a entendu soustraire la population parisienne à la tyrannie de cette trop fameuse corporation.

Il faut reconnaître, du reste, que, si le tarif a pour résultat de livrer au consommateur un peu plus de viande et un peu moins d'os, il n'a pas résolu et ne pouvait résoudre le problème de la viande à bon marché. — Ce bienfait, si impatiemment sollicité par les populations, est encore une perspective vague; — mais de nombreux procédés de conservation sont à l'étude, ti quelque jour les marchés européens seront inondés de viandes abattues en Amérique. — On peut voir déjà, à l'Exposition, des viandes préparées en France d'après ces divers sysièmes. — Quelques-unes onl été dégustées et n'ont paru en rien inférieures aux viandes fraîches. — Au surplus, vous connaissez la na'fvelé de ce personnage, qui disait : « Si le peuple manque de pain, pourquoi ne mange-t-il pas de la brioche? » — A notre tour, nous dirons : « Si la viande est rare, pourquoi ne mangc-t-on pas du gibier? « — reut-être objectera-t-on que le gi-

bier esl aussi cher que le reste; sans conipler que les perdreaux sont alleinls, dit-on, de la maladie des pommes de terre. — Alors, c'est désespérant, et l'Europe devient une succursale du radeau de la Méduse. — Ce qui me console un peu, c'est que je rencontre encore des restaurants à quatorze sous, avec potage, trois plats au choix et un dessert qu'on peut remplacer par un verre d'alicante. — Vous voyez bien que c'est une famine de gens riches, et que les pauvres continuent à nager dans l'abondance.

Provisoirement, le Parisien est Irès-charmé de son automne sans pluie et sans brouillard, qui lui permet de prendre encore son café en plein air : — seulement, les journaux qui sont un peu oisifs, en attendant des nouvelles de Crimée, commencent à enregistrer des cas de mort subite attribués à la température anormale doni nous jouissons,— comme on jouit, k ce qu'il paraît, d'une mauvaise santé. — Quoi qu'il en soit, les grands journaux ont enseveli cette semaine quelques morts improvisés. — Les uns meurent en omnibus; les autres au bain ; un monsieur a même eu l'impolitesse de mourir dans une maison après avoir pris part, quelques minutes auparavant, à une conversation sur la pluie et le beau lemps. — Il est vrai que ce genre de conversation esl parfois assez récréatif pour expliquer ce dénoûment funèbre.

C'est donc une chose bien convenue: si l'on meurt cette année, ce n'est ni parce qu'on doit mourir, ni parce qu'on a un peu usé par le frottement l'étoffe fragile qui retient l'âme captive et sur laquelle on a brodé les plus violentes fantaisies : c'est uniquement parce que le paletot est attardé.

' On sait que certains journaux ont adopté la méthode économique de répondre dans leurs colonnes mêmes, à leurs correspondanis; Je ne vois pas pourquoi je me priverais de ce procédé, infiniment plus avantageux que celui du timbre-poste. — .le ne suis pas fâché, d'ailleurs, de laisser entrevoir que je suis en correspondance avec des gens de la plus belle apparence.

A Monsieur G. de M., à Conslanlinople.

« Il n'y a rien de décidé pour le remplacement de mademoiselle

Rachel : on croil qu'en son absence le souffleur lira ses rôles. — Si le souffleur se fail une réputation, je vous en informerai. »

A Sa Majesté V empereur Alexandre.

« Je ne sais rien de bien positif sur les plans du maréchal Pélissier. — D'après un bruil répandu hier au ministère de la guerre, il aurait l'intention de battre les troupes déjà pas mal battues de Votre Majesté. »

A un ex- directeur du Vaudeville.

« Votre plan, si vous redevenez directeur, de ne donner que des pièces très-spirituelles jouées par d'excellents acteurs, est une idée aussi neuve qu'originale. — Ne vous en laissez pas détourner par de mauvais conseils. — Je n'approuve pas le projet de publier vos mémoires : — vous blesseriez les puissances du Nord. »

A mon sergent-major.

« Vous insinuez que je vais à la campagne pour ne pas monter ma garde; — c'est vrai. »

A l'empereur de la Chine.

« La pommade que vous me demandez pour détruire les insurgés de votre empire a été épuisée en Europe : néanmoins, je vous en envoie quelques pots avec la manière de s'en servir. — Vous prenez un insurgé, et vous le faites frictionner des pieds à la tête avec cette composition; ensuite, vous le faites infuser pour le reste de ses jours dans un cachot bien gardé, et il est hors d'état de nuire. »

A Monsieur B...,à Dresde.

« II est vrai que j'ai maltraité la cuisine allemande, mais c'était mon droit, en vertu de la loi du talion. Si vous êtes si fanatique de U cuisine nationale, pourquoi donc avez-vous pris un cuisinier français? »

A Monsieur Théophile, poète, à Pezenas.

« Votre projet de venir vous établir à Paris pour y suivre la carrière littéraire me paraît insulTisamment étudié. — Je ne doule pas que votre tragédie de Jugurtha ne soit une œuvre élincelante, puisque vous le dites ; — mais il n'est pas certain que cette tragédie doive vous rapporter soixante mille francs. — Pour le cas où le produit ne rembourserait pas les frais de copie, il serait bon de vous munir d'une inscription de renie sur le trésor; — c'est encore là ce qu'il y a de plus sûr dans la carrière des lettres. »

A Monsieur G., à Albi {Tarn).

« Je ne puis décemment, mon cher, accepter votre rendez-vous au café de la Régence : cet établissement est démoli depuis deux ans. — Tâchez de m'indiquer un café qui ne soit pas démoli. »

A Madame R., à Orléans.

« Je vois que je suis incompris; — quand vous lirez ces lignes, jaurai cessé de vivre. »

A Monsieur F., à Arbois {Jura).

« Je crois que oui. »

A Monsieur D., à ?\imes {Gard).

* Je crois que non. »

Maintenant que voilà ma correspondance à peu près au courant, j'aurai le loisir de vous parler de choses d'un intérêt plus général.

Petiles nouvelles. — Moyen de ne pas les raconter. — Trop de prévoyance conduit aux galères. — Histoire d'un domestique prévoyant. — Les peintres et les récompenses. — Détails. — Récompenses à l'industrie. — Comme quoi on ne peut contenter tout le monde. — Les aventures galantes de la semaine. — Le régisseur et l'amour. — L'ingénue et le propriétaire. — Le régime pénitentiaire comparé. — Un dernier mot sur Villars. — Vaudeville : Bouffé dans Michel Perrin. — Odéon : la Raisin. — Gaieté : le Médecin des enfants. — Belle perspective pour nos compositeurs.

4 novembre.

Il y a cette semaine une fouie de petites nouvelles qui bourdonnent autour de notre ruche; — mais, comme toujours, de ces nouvelles une bonne moitié mérite confirmation (style de grand journal), et l'autre moitié n'est pas de nature à entrer dans un racontage honnête et modéré, comme celui que nous nous proposons de servir tous les huit jours au public, sauf à lui faire manger parfois des sauces fort épicées. — Vous savez, on veut mettre un grain de poivre et on laisse tomber la poivrière dans le ragoût. Il y a alors des gens qui font des grimaces épouvantables ; — mais cela en amuse d'autres qui prétendent que la société est trop bégueule et qu'il faut la réformer.

Je ne sais pourquoi je vous dis tout ceci; — je ne suis en ce moment sous le coup d'aucune incrimination grave; — je ne suis pas dénoncé aux sergents de ville pour attentat à la pudeur, et, depuis la catastrophe du bâlon de la Brinvilliers, je crois avoir marché la houlette à la main dans le sentier de mes aînés et confrères, MM. de Florian, Derquin, de Bouilly, etc. Je crois donc qu'en entamant cette matière, je n'avais pas d'autre but que de réclamer l'indulgence (In public pour un avenir plein de périls.

CHRONIQUES PARlSIEiNNES. -103

Celle prévoyance de ma part me rappelle celle d'un domeslique qui disait tous les jours à son maître : « Monsieur a des valeurs dans son secrétaire et monsieur y laisse toujours la clef. Monsieur a tort : un jour, on volera monsieur. »— En effet, un jour, monsieur fut vole. — Il alla raconter sa mésaventure au commissaire de police, en s"accusant de n'avoir pas suffisamment écouté les avertissements de son vertueux Scapin. — Celle touchante sollicitude du domeslique pour les trésors de son maîlre eût arraché des larmes à tout autre mortel qu'un commissaire de police. Mais le magistrat sceptique ne s'attendrit pas; bien plus, il osa soupçonner Caleb. Que dis-je! il osa le faire arrêter! il osa même le faire fouiller, et on trouva sur lui les billets de banque qui manquaient dans le secrétaire de son maître.

Quand un homme en est là, il a toujours une explication à donner. Elle est le plus souvent mauvaise, et, en outre, elle a toujours pour inconvénient de contrarier le système qu'adoptera plus tard l'avocat; mais enliii on ne peut pas non plus exiger qu'un homme pris, comme on dit, la main dans le sac, n'ait pas les meilleures raisons à donner pour dissiper les préventions.

Voici donc quel fut le système du domeslique de mon ami : « Je suis, dit-il au magistral, une victime de l'amour-propre. J'avais prédit à mon maître qu'on le volerait; on ne le volait pas : je craignis de passera ses yeux pour un imbécile. »

Celle histoire n'est pas tout à fait moderne : elle a deux ans de date. — Cependant le domestique, pendant huit ans encore, réfléchira dans une geôle, sur les dangers de r amour-propre.

Je crois que, sans blesser personne, nous pouvons parler des beaux-arts. — Essayons, au risque toutefois de blesser tous ceux dont nous ne parlerons pas.

Il y a en ce moment une très-grande fermentation dans le monde des ateliers. — La répartition des récompenses est disculée avec une passion qui ferait souvent croire que les peintres sont des orfèvres (vous êtes orfèvre, monsieur Josse). Ce qu'il y a de certain, c'est que toutes les fois que je cause avec un peintre. Il a toujours l'art de me démontrer, en peu de mots, et avec un accent ilc conviction irrésistible, qu'il esl le seul et vrai Farina de la peinture en posscs-

sion du fonds de Raphaël, el que lous les autres sont des charlatans qui ont contrefait son étiquette et ne vendent que de la drogue. — A la vérité, un peintre a bien beau jeu avec moi: car, à part une douzaine de toiles qui, dans mes jours lucides, m'ont révélé ce qu'un homme peut trouver de grandeur, de poésie ou de grâce en barbouillant une toile, tout le reste me laisse aussi peu ému qu'un sujet de pendule. — Bref, je ne suis pas organisé ço\ir la peinture, el tout peintre un peu proprement velu et passablement décoré a chance de me persuader qu'il est plus fort que les Vénitiens. — Aussi je vous prie de croire que j'ai des pratiques, et que, depuis quinze jours, j'ai rencontré plus de grands peintres que tout le xvi« siècle n'en a produit.

Quoi qu'il en soit, le jur>', sans consulter les intéressés, a rendu son verdict sur les récompenses attribuées à la peinture. — Il y aurait huit médailles d'honneur attribuées à MM. Ingres, Delacroix, Decamps, Horace Vernet, Heim, Leys, Landseer et Cornélius. — Des médailles d'or, plus nombreuses naturellement, el réparties entre quelques noms encore Irès-célèhres, parmi lesquels on cite Meissonnier, Troyon, Couture, Rosa Bonheur, Maréchal, Flaadrin ; — puis des médailles d'argent, des médailles de bronze el des mentions honorables pour les multitudes. — Tout cela excite une grande rumeur dans le monde des Galimard, et les élèves du fameux Barbanchu poussent, du fond de leur barbe, des hurlements féroces contre-le jury 'diot et barbare qui n'a pas reconnu le génie du maître. — Voilà la marche des choses humaines. Partout où il y a un prix, il y a dix mille concurrents, et chacun, de la meilleure foi du monde, se croit victime de rintrigue. — Assurément, l'intrigue ne manque pas en ce monde; mais, en définitive, je constate qu'elle est encore dominée el refrénée par une sorte de conscience universelle qui ne lui permet pas de prévaloir. Quelques-uns de ceux qui crient aujourd'hui seront un jour des élus, peut-ôire même des jurés, el ils ne se comporteront pas autrement que ceux dont ils sont en ce moment les justiciables.

A l'Industrie, les récriminations sont encore plus tumultueuses, parce que, entre des multitudes d'exposants, il est assez difficile de récompenser tout le monde. On pourrait croire que ce dernier pro-

cédé serait le plus simple; mais, si on en essaye jamais, on reconniiîlra que les hommes sont bien moins touchés des faveurs qu'ils ohliennent que blessés de celles qui échoient aux autres. En ce moment, la grande rumeur qui emplit de ses échos le Palais de l'Industrie a pour cause la réduction probable à cent, des médailles d'honneur, dont le nombre devait d'abord être porté à quatre cents. Vous verrez que les cent élus ne seront pas du tout fâchés de la déconvenue de leurs trois cents confrères.

J'ai toujours bien envie de vous entretenir des petits scandales de la semaine; — mais j'en parlerai sous la forme la plus voilée, et dans le style des prédictions de Matthieu Laensberg.

Un régisseur de théâtre du boulevard avait disparu ; — pendant qu'on le cherchait à la Morgue, on l'a retrouvé dans les bras de l'Amour. — L'Amour a été reconnu par un mari qui avait donné son signalement, et par un commissaire de police qui a fait les conslataiions nécessaires à la séparation de corps. — La loi veut qu'un mari ne puisse se séparer de sa femme sans être bien sûr de son affaire.— 11 paraît que celui-ci a un dossier superbe, ePque l'avocat de la partie adverse n'aura rien à répliquer, sinon ce que disent madame femelle dans Tartufe, et le paysan que représentait autrefois Moëssard dans la Pie Voleuse, sur le danger de se fier aux apparences.

Une ingénue des Folies-Dramatiques a, dit-on, disparu en même temps qu'un fort propriétaire des environs; — on dit que le couple fortuné (le propriétaire a 80,000 livres de renie) se propose de passer trois ans au lac de Côme. — Le propriétaire a emporté une lyre pour chanter les splendeurs de la nature. — L'ingénue, qui ne verra pas la nature sous un aspect aussi séduisant, mettra beaucoup d'argent de côte ; —à quarante ans, elle épousera un comique. — Toutes les femmes du demi-monde lui porteront envie, et on dira d'elle qu'elle a eu du bonheur, et qu'elle a su faire ses afTaires. — Quant au reste, beauté, jeunesse, sympathie des âmes, allégresses du cœur, ce sont lu de vieilles défroques à l'usage des bergers et des bergères dont se débarrasse une société civilisée. — L'amour est remplacé aujourd'hui par six rangs de dentelles pour le côté des dames, et des inscriptions de rente du côté des hommes.

Page 1