‹ La vie à ParisChapitre 8 sur 40 · II · texte numérisé non relu

II

Tout cela ne révèle pas des mœurs bien naïves. — Je suis donc obligé d'aller cliercher la naïveté à l'étranger et je la retrouve en Allemagne. J'ai lu, cette semaine, dans les divers journaux de la Germanie :

« Le choléra ayant éclaté à Dietz (duclié de Nassau), le gouvernement a accordé un congé temporaire à soixante-liult détenus pour crimes. »

Je me garderai bien de gâter par aucune réflexion cet acte de mansuétude du gouvernement paternel de Nassau. — Je ferai seulement observer que nous devons être i)ien humiliés, nous qui avons eu trois fois le choléra et qui n'avons pas seulement accordé un jour de sortie à nos scélérats.— 11 est bien possible, en effet, que notre régime pénitentiaire soit plus dur que celui du reste de l'Europe. — Un jour, en arrivant à Livourne, je fus très-surpris de rencontrer les forçais en promenade dans les rues, deux à deux, absolument comme un pensionnat. Ils portaient le costume significatif de leur position sociale, cl ils avaient dans le dos des étiquettes qui les désignaient, à-divers degrés, à l'estime publique : parricidio, infanlicidio, etc. — A cela près, ils avaient l'air folâtre, entraient dans les boutiques, achetaient des fruits et les mangeaient avec l'insouciance d'un rhétoricien ou, mieux encore, d'un philosophe.

Mardi dernier, le pauvre Villars a été conduit par une foule, vraiment émue, de gens de lettres et d'artistes à ce dernier asile du repos éternel qu'il a cherché peut-être avec une impatience un peu puérile. — Il faut croire que le monde l'ennuyait beaucoup et qu'il était bien pressé d'en finir. Les anciens avaient sur le suicide des idées très-différenlfis des modernes, et, aujourd'hui encore, on ne saurait décider s'il faut y voir le signe d'un esprit faible ou d'un cœur fort qui brise ce qu'il méprise. — Mais que font, je vous le demande, nos jugements et nos appréciations à ceux qui, par un acte de leur volonté souveraine, nous quittent ainsi sans daigner même nous dire adieu'?— Le voilà donc, ce brave Villars, retrouvé d'abord dans la Seine, puis couche dans ses six pieds de terre. — Il n'en sera jamais plus question, si ce n'est au Gymnase, où on distribue tous les rôles de son répertoire.

Parlons des comédiens qui vivent encore. Bouffé a repris au Vau-

deville son Michel Perrin. — L'artiste est depuis longtemps connu et apprécié dans celte savante étude des procédés du grand Potier;

— l'affaire n'a donc d'importance qu'au point de vue des intérêts du tbéàlre, qui s'en félicite.

M. Roger de Beauvoir nous a donné à l'Odéon une comédie élégante, galamment troussée, — versifiée avec beaucoup de grâce et d'esprit. — C'est encore un épisode de la \1e d'une comédienne, la Rnhin, qui en son temps mit des fleurs de lis sur son écusson.

Sous le tilre de le Médecin des enfants, la Gaieté a représenté un drame qui aura une longue fortune. — Décidément, les écrivains du boulevard ont des roueries et des habiletés que le génie, dans sa naïveté, est loin de soupçonner. — Prenez cette pièce, elle est vulgaire au fond. — Je disais, Il y a moins d'un an, à propos du vieux drame de Kotzebue, Misanthropie et Repentir, que c'était là un texte éternel pour le théâtre;— et en etTel, c'est bien l'élégiaqueMeinaut que nous avons revu à la Gaieté sous le nom de M. de Lormel,

— Seulement, cette fois, l'époux outragé a imaginé une vengeance assez inédile. — Sa femme a fui avec son amant, — il les poursuit, les alleint, et, armé de la loi, leur enlève l'enfant né de leurs amours adultères. — Cette situation étant donnée, les auteurs en ont tiré un drame rapide, sans embarras, sans complications parasites, et plein démotions qui ne manquent pas leur coup, car elles s'adressent aux sentiments les plus élémentaires de la nature.

Voilà précisément en quoi MM. .4iiicel Bourgeois et Denncry sont des gens de talent : ils n'ont rien inventé, mais ils ont eu l'art d'intéresser et d'attacher une fois de plus à ce roman de l'amour paternel, qui est de tous les romans le plus saisissant quand i! est réussi, et le plus ennuyeux quand il s'égare. En pareil cas, il n'y a pas de milieu : il faut bâiller ou pleurer. — Or, j'ai pleuré et les larmes ne se disculenl pas. — Il est vrai que j'ai ri aussi en retrouvant le merci, mon Dieu! — Il paraît qu'il n'y a pas de drame possible sans merci, mon Dieu!

Donc, c'est un succès, et un très-grand succès. — H n'est que juste d'y associer trois artistes dont le talent élève celte scène de boulevard au niveau des scènes les plus impériales. — Bignon a vaincu sa nature fougueuse: il a cherché le drame dans le ealme et

la sobriété et il l'a rencontré. Laferrière avait une autre mission, et il a eu, dans quelques scènes, vraiment très-beureusemenl mouvementées, des explosions magnifiques. — Quant à Ménier, on sait avec quelle science, quelle vérité et quelle finesse il compose ses rôles. — Il représente cette fois un vieux paysan, et l'on peut dire qu'il l'a touché de telle façon, qu'après lui on n'osera plus nous présenter des paysans de convention. — J'allais oublier une très-jeune lille dont je ne sais pas le nom ; — elle n'en a peut-être pas encore, mais elle s'en fait un. — Elle joue très-bien, cette jeune actrice, avec beaucoup de cœur et de simplicité. — Elle ressemble à mademoiselle Duverger, du Palais-Royal, et c'est déjà une recommandation. — J'aime à penser que ce ne sera pas une recommandation pour les avant-scènes seulement.

Je voudrais maintenan^connaîlre le secret d'un M. Vauvert qui a trouvé un procédé pour dorer, bronzer et velouter instantanément l'écriture. — Mais j'ignore ce secret; — je ne sais même pas ce que cela veut dire, et je suis obligé de livrer encore celte fois mon écriture telle quelle au compositeur.

Encore les médailles el toujours les peintres. — Industrie. — Les récompenses. — Perspeclive de réclames. — Le Journal des Débats et la réclame. — Deux grands artistes inconnus. — Le vaudeville, la peinture et la sculpture. — Chômage littéraire. - Grande nouvelle pour les manuscrits. — DifTérence caracléristique entre les Chinois et les Français. — Histoire d'un homme qui aimait le spectacle. — Autres pays, autres mœurs. — La rancune en Chine et en Turquie. — Rien des théâtres.

11 novembre.

Parlons médailles, puisque aussi bien il est impossible de parler d'aulre chose, — au moins jusqu'au 15 novembre; — après quoi, on

n'eu parlera plus du loul. — D'ici là, il esl impossible de se soustraire à la préoccupation universelle que les peintres et les statuaires ont portée dans les salons, dans les cercles, partout où les questions d'art sont traitées avec un sentiment qui n'est pas tout à fait de l'indifférence. — C'est à ce point que ks dernières épreuves de la vie ne sont envisagées que dans leurs rapports avec la médaille. — Un sculpteur, M. Rude, meurt ces jours-ci. « Quel malheur! il avait la médaille, — et la médaille d'iionneur encore ! « Un peintre se met au lit; — on ne se demande pas s'il a une fluxion de poitrine ou une angine; — on se demande s'il a la médaille; — on apprend qu'il n'a qu'une mention honorable : — voilà la maladie expliquée.

Il est donc bien temps que la distribution des récompenses vienne mettre un terme à cette agitation toujours croissante. — Restera riiidustrie, qui commencera un feu croisé de réclames ayant toutes pour base d'opération les récompenses décernées au chàle, avec ou sans marque de fabrique, au calicot, au cuir, à la bougie-chandelle et au chocolat des familles. — Il est hors de doute que M. Biélry ne négligera pas cette occasion d'informer le public qu'il n'a jamais eu d'autre associé que son fils.— A la rigueur, on pourrait croire que le public en est suffisamment informé; — mais on ne saurait trop publier des choses si intéressantes pour celui qui les publie. — Je ne suis pas l'ennemi personnel de 31. Biétry; j'admire même l'intrépidité de son caractère dédaigneux des commentaires un peu ironiques que soulève sa prose infiniment trop reproduite. — Je lui reproche seulement d'envahir, trois fois par semaine, les colonnes d'un journaj que je lisais depuis vingt-cinq ans, le Journal des Débats, où j'étais accoutumé à voir traiter des questions moins personnelles. — A l'heure qu'il est, les Débats négligent l'Autriche et la Russie, le Caucase et l'isthme de Suez, pour chanter sur la lyre les vertus de la marque de fabrique. — Le lendemain, tous les journaux reproduisent la tartine sous cette rubrique : « On lit dans le Journal des Débats. » Qui pourrait se douter qu'il y a là un compérage? — Le Journal des Débats n'esl-il pas une autorité grave, et pourrail-on supposer qu'il se livre complaisammenl à toutes les fantaisies du châle pure laine?

A d'autres égards, j'ai déjà eu occasion de faire remarquer que le

ilO LA VIE A PAHIS.

Journal des Débais, depuis la mort de M. Berlin, de regrettable mémoire, est devenu bien accessible à la réclame dramatique. M. Jules Janin, il y a une quinzaine de jours, plaisantait avec inlinimenl de grâce un acteur de province, M. Jennevai, à qui lis Aniiennois tressent des couronnes et dédient des vers avec accompagnement de mirliton. « Quel est ce Jennevai, ce grand Jennevai? s'écrie avec raison M. Janin, et, s'il est vrai, comme le proclament les odes de la Somme, que M. Jennevai résume en lui le génie de Frederick, la beauté de Cléopàlre, la grâce de mademoiselle Mars et les vertus de saint Louis, comment se fait-il que Paris, ordinairement le premier informé de l'apparition de ces phénomènes, n'ait pas encore entendu parler de M. Jennevai? »

Mais je ferai observer à notre illustre critique que le Journal des Débats a son Jennevai. — C'est un artiste de la Seine-Inférieure, nommé Julien Mary, dont la gloire s'épanouit trois fois par semaine dans l'endroit rédigé par M. Camus. — M. Camus ne pense qu'à M. Julien Mary ; — il en rêve et il en radote un peu. — M. Julien Mary a joué ceci jeudi dernier à Rouen, devant une salle enivrée. — Le lendemain, M. Julien Mary a obtenu tous les suffrages de la critique normande. — Suit une citation da Nouvelliste de Rouen.

« On voit que nous ne nous étions pas trompé, ajoute le Journal des Débats, en prédisant à M. Julien Mary une vogue qui ne se peut comparer qu'à son talent. »

Mais d'où vient au Journal des Débats cet enthousiasme pour un acteur inconnu à Paris? D'où vient cet acteur lui-même, et où veuton qu'il aille? — Au Théâtre-Français ou au Gymnase? — Il serait alors bien plus simple, si c'est un aussi grand homme que le prétend M. Camus, de lui faire jouer deux pièces sur le théâtre des Balignolles. — On le verrait, — on le connjîtrait, et, cessant d'être un mythe, il aurait chance de devenir un comédien illustre, ailleurs que dans la colonne en petit texte de M. Camus.

Revenons un peu à nos peintres, et constatons que, si l'on fait beaucoup de bruit aujourd'hui autour de la peinture, c'est une compensation assez légitime du silence qu'elle subit et dont elle souffre en temps ordinaire. Telle est la pente de l'esprit public en France, que le |)lus médiocre vaudeville n'y peut demeurer inconnu plus de

CHRONIQUES PARISIENNES. Mi

vingt-quatre heures. — A peine le rideau est-il tombé sur la pièce nouvelle, que trente journalistes taillent leur plume et se mettent gravement à informer l'Europe de révénement, non pas sommairement , mais en appelant à leur aide toutes les puissances de l'analyse :

« La scène se passe à Paris. — M. Landernau, banquier, riche et un peu vain de sa fortune, a une fille; celle-ci est aimée d'Adrien, le premier commis de la maison.

» L'idée seule d'avouer à son père cet amour, qu'elle partage, cause à Cécile des terreurs insurmontables. Mais un bon génie veille sur les deux amants : c'est la mère Floquet, femme de charge de M. Landernau. Celui-ci avait, dans sa jeunesse, épousé une femme riche. A la mort de sa femme, il était menacé, à défaut d'enfant, de voir sa fortune retourner à sa source. — C'est alors qu'il adopta Cécile, qui n'est autre que la fille de la mère Floquet.

» 11 suffit donc à la mère Floquet d'évoquer ces souvenirs pour réduire le banquier à une capitulation. — Adrien et Cécile sont au comble du bonheur!

» Ce vaudeville, de MM. Melon et Concombre, a obtenu un succès incontesté. — Barnabe a été dun comique de bon aloi dans le rôle du banquier ; — mademoiselle Coralie a déployé une sensibilité exquise dans celui de Cécile, etc. »

J'espère que vous en avez lu beaucoup de cette sorte, sans compter ce que vous lirez encore. — Tout cela ne se (ail pas au hasard et en vertu d'un caprice de feuilletoniste : il y a un goût tel, dans ce pays-ci, pour tout ce qui tient au théâtre, qu'on est toujours sûr de se faire écouter quand on parle de la comédie et des comédiens. — Maintenant essayez de parler une fois par semaine à ce même public, non pas des barbouillages des peintres en bâtiment, mais des chefsd'œuvre de la peinture, vous verrez comment vous serez reçu (par moi-même tout le premier).

Voulez-vous un autre terme de comparaison : les théâtres ont réalisé cette année environ douze millions de recettes en représentant des choses dont le titre même sera oublié avant dix ans d'ici (je veux faire bonne mesure;. — Or, rassemblez où vous voiidn-z, et livrez à la vue du public l'œuvre complet des Kaphaél, des Titien, des Cor-

rége, des Rubens, des Teniers et de leurs pareils, s'ils en ont, et je vous donne un demi-siècle pour encaisser moitié de la somm.e qu'ont produite, en un an , la Mère l'Oie, les Cosaques, Paris, et les Deux papas très-bien.

La conclusion est que, une fois tous les cinq ans, il n'est pas exorbitant de s'occuper un peu de ces pauvres peintres dont on s'occupe si peu le lundi.

Quant à la sculpture, il est convenu que c'est un art tout païen, ou tout chrétien, qui ne pouvait vivre et s'épanouir qu'à Rome et à Athènes, sous ce soleil qui souriait au marbre, dans l'ensemble d'un mouvement social qui donnait à la statuaire un sens actuel et vivant ; chez des peuples où un panthéisme sensualiste et imagé cherchait partout des emblèmes à leur riante mythologie. En ce temps-là , Vidée, qui aujourd'hui se met sous presse, se formulait spontanément en marbre. — Des multitudes écloses sur la place publique, instinctivement éprises du beau et du grand, se groupaient harmonieusement autour des statues de la Patrie. La slatue résumait alors toute une civilisation : c'était l'amour, c'était la gloire, c'était la langue, c'était la divinité.

Avec les siècles vint le moyen âge : la statuaire eut encore sa raison d'être alors qu'une foi naïve et puissante tourmentait le bois et la pierre, jusqu'à ce qu'elle en eiil dégagé une croix , un Christ ou une Vierge.

Mais, dans une société comme la nôtre, qui n'a plus ni foi ni soleil, fractionnée, d'ailleurs, en petits individus , en petits calculs et en petits monuments, la sculpture, cet art géant, a perdu sa place tout comme les mastodontes et les hydres sauriennes reconstruits par Cuvier ont perdu la leur dans l'échelle des êtres qui occupent le globe.

Aujourd'hui, la sculpture ne peut s'élever au-dessus des réductions Ae Barbedienne, et, quant à Vart, vous savez la réponse du bourgeois à qui on proposait, pour dix raille francs, une copie trèseslimée de la Vénus de Milo : « Quand je mettrai dix mille francs à une statue, dit-il, je veux au moins qu'elle ait des bras. »

Ainsi donc, en dehors des médailles, la semaine n'a eu aucune signiflcalion : tous les bruits, toutes les passions, tous les mouvements

de la société sont provisoirement concentrés autour des jurjs des beaux-arts et de l'industrie. — La semaine prochaine, jeudi sans remise, nous assisterons au dénoùment, et puis nous parierons d'autre chose, car Paris a cela de bon, qu'il n'aime pas à s'éterniser dans une même préoccupation. — En cela, les Parisiens se distinguent des Arabes, qui, au témoignage de Chateaubriand, pleurent encore Grenade perdue.

La littérature, primée en ce moment par la peinture, 71e fait pas ses frais; mais, pour l'avenir le plus prochain, on parle vaguement d'une grande entreprise de librairie, sous le patronage de M. ilirès, qui se proposerait de donner des livres à bon march^et de délivrer du purgatoire tous les manuscrits français, ou à peu près, qui ne parviennent pas à éveiller la philanthropie des éditeurs. — Je pense qu'on ne sera pas forcé de lire tout ce qui sortira des presses de la maison Mirés; autrement, de même que Keslor Pioqueplan, dans ses voyages, envoyait Désiré, son domestique, voir les curiosités de la ville pour lui en rendre compte, je serais obligé de prendre à mon tour un domestique pour lire les produits de l'imagination de mes contemporains. Il y a aussi les Chinois, qui font danser leurs domestiques et ne prennent jamais la peine de danser eux-mêmes. — Je finis par croire que les Européens sont les plus bêtes de tous les humains : j'aurais peut-être dû commencer par là.

Les Chinois n'ont pas toujours le cœur à la danse. — La grande insurrection s'y maintient avec le caractère de permanence qui dislingue toute idée chinoise. — Ici, en trois jours, ces choses-là sont terminées, toujours par suite de l'inconsistance de notre nature : quand le peuple français a entendu le canon pendant trois jours, il éprouve le besoin de revoir son ami Chilly, — même quelquefois il est plus pressé. — Exemple : le 21 juin 1848, l'adiche du Théâtre- Historique portail cette annonce : « Après-demain jeudi 23, première représentation de la Marâtre, drame en 5 actes. » — La pièce était de Daizac, et grand fut l'empressement du peuple français à louer des loges et des stalles. — Cependant, le 22 et le 23, la location se ralentit. — Le canon grondait sur toute la ligne du boulevard. — Le 24, il y eut un répit. — Le canon tirait encore à la naslille, mais le boulevard du Temple était relativement pacifie. — Ce jour-là,

vers deux heures de l'après-midi, on frappa à la porte du Théàlre- Hislorique. Directeur et régisseur tinrent conseil. Que faire? — Le directeur prit son parti : « De deux choses l'une, dit-il, ou c'est le peuple qui vient demander des armes, ou c'est l'autorité qui vient les faire enlever pour que le peuple ne les trouve pas. — Dans les deux cas, il faut ouvrir. »

On ouvrit donc ou plutôt on entr'ouvrit la porte avec toutes les précautions imaginables, et on se trouva en présence d'un monsieur verni, ganté et frisé, qui, le plus poliment du monde, demanda « s'il restait quelque chose pour la première de la Marâtre. » — Sur la réponse brusque et négative qui lui fut faite, notre amateur parut désappointé, mais bientôt, reprenant courage :

« Monsieur D..., l'agent de change, n'avait-il pas loué une loge?

— C'est possible, fut-il répondu.

— Eh bien, M. D... a été blessé hier à la barricade Saint-Denis : je prends son coupon. »

Je ne prévois pas qu'un Chinois ose se présenter au bureau de location de Pékin avant quelques siècles d'ici. — Autres pays, autres mœurs.

Croyez bien que les nôtres ont du bon. — Chez nous, on se fusille pendant quelques jours, puis on finit toujours par dîner ensemble. — A Canton, les rancunes sont plus vivaces. On écrit de ce pays-là que les insurgés, pris les armes à la main, sont découpés en petits morceaux qui varient de 24 à 340 (textuel), selon le grade du prisonnier; — bien entendu que le minimum s'applique au grade le plus humble et le maximum au grade le plus élevé. — Pour être découpé en plus de cent morceaux, il faut déjà avoir une assez jolie position.

En Turquie, au contraire, les mœurs s'adoucissent. — A Damas, un chrétien étant décédé, un cadia substitué sur le registre de l'étalcivil au mot mort le mol crevé. — Le cadi a clé blâmé, et il est convenu qu'à l'avenir les chrétiens seront des morts tout aussi bien que les Turcs.

Quant aux théâtres, il paraît que c'est fini de rire. —Mais je ne sais trop s'il n'y a pas imprudence à eux de laisser constater qu'on peut très-bien vivre sans voir trois vaudevilles nouveaux par semaine.

CHRONIQUES PARISIENNES. llo

Clôture de l'Exposition.— Préparatifs. — Paris à la recherche de billets. — La cérémonie. — Le bilan de l'Exposition de 183a. — Le cocher assassin. — Conclusions diverses sur ce personnage. — Cirque : le Donjon de Vincennes. — Fouquet et l'histoire.

18 novembre.

Paris, la ville des spectacles, des fêtes el des curiosités, ne s'est pas démenti cette semaine. — Dès qu'il a été bien convenu et bien entendu que la grande solennité de clôture de l'Exposition était fixée invariablement au jeudi 15, toutes les affaires ont été suspendues, tout autre plaisir estdevenu maussade.— Il s'agissait d'une première représentation el d'une représentation unique. — Toutes les ambitions et toutes les convoitises n'ont plus eu qu'un but : obtenir une, deux ou plusieurs cartes d'entrée au Palais de l'Exposition. — Au premier abord, rien neseml)lait plus simple. — Trente mille billets avaient été mis en circulation ; — mais ils se sont arrêtés dans des couches supérieures, et très-peu sont descendus dans le demi-monde des curieux vulgaires. — Bref, il était plus diflicile d'obtenir une de ces trente mille caries qu'une des trois cents stalles qu'on se dispute pour les premières représentations les plus recherchées. — C'est à ce point que, la veille, dans une société richement pourvue , j'ai offert l'échange d'une los« de l'Ambigu contre une seule de ces cartes, et que, faut-il le dire, j'ai été conspué! — On donnait cependant ce soir-là, à l'Ambigu, la première représentation du Sorcier de la Montagne, drame sur lequel l'administration fonde les plus hautes espérances; mais le courant de la mode n'cnlrainait, ce soir-là, personne vers l'Ambigu.

Comme toujours, tandis que pour .se procurer une entrée à l'Industrie, les gens les plus influcnls couraienl Paris en voilure depuis

trois jours (il y a encore des bourgeois assez intrépides pour prendre des voitures), les demandes les plus naïves se produisaient dans les sphères inférieures. — J'ai vu une demande adressée à un fonctionnaire de l'Exposition par une famille de province et ainsi conçue : « Nous avons fait, avec les Darancourt, la partie d'aller à la cérémonie du 15 : envoyez-nous huit places près du trône. »

Le fonctionnaire a répondu : « Je n'ai plus de place que sur le trône ; mais il faut un costume. »

A vrai dire, celte excitation était bien légitime et bien justifiée par ce qu'on savait des préparatifs de la solennité. — La nef, dégagée des produits exposés, avait pris les proportions gigantesques d'un amphithéâtre romain ; — une mise en scène d'un appareil féerique devait présenter un spectacle sans précédent et sans analogie avec aucune fêle connue; enfin, des orcheslres formidables devaient emplir d'harmonie ce palais enchanté, où se trouverait réuni tout ce quia une signification dans le siècle, par le rang, le génie, le talent ou la beauté.

Ce programme a maintenu toutes ses promesses, ce qui n'est guère la coutume des programmes ; en outre, le temps, qui n'avait prisaucun engagement avec le Moniteur, s'est avisé d'être doux et lumineux comme un sourire d'automne.

Il est permis de le dire parce que nous le disons après toute l'Europe : — l'Exposition parisienne a rejeté sur le second plan celle de Londres. — Celle dernière a eu le mérite de l'initiative : la nôtre demeurera dans toutes les mémoires comme un témoignage impérissable du goût, de l'élégance qui caractérisent toutes nos manifestations.

C'élail bien assez d'une pareille solennité pour une seule semaine et on n'eût pas songé à autre chose, si le procès du cocher Collignon n'avait pendant deux jours fixé l'attention à beaucoup de litres. — Lesuns n'ont vu dans cette affaire que le côté plaisant (si on peut s'exprimer ainsi); d'autres en ont dégagé des conclusions sinistres el ont cru voir la société tout entière minée par des haines souterraines et implacables. Mais c'est forcer un peu l'argument que de voir dans le cocher, assassin du bourgeois, une expression sociale. Cet homme vous l'a dit lui-même : il n'a jamais puisé d'inspirations

dans les sociétés secrètes: il vivait étranger à toute théorie politique ou sociale, — C'était un cocher, rien de plus et rien de moins. — Il détestait le bourgeois, mais au point de vue du tarif et du pourboire; — il a tué un homme pour un malentendu de quarante sous;— pour trois francs, il lui eût dit: «Merci, mon prince ou mon ambassadeur.»

Le cocher Collignon me paraît quelque chose d'aussi anormal que l'infanticide Papavoine, — une exception monstrueuse, même parmi les monstres et, à plus forte raison, parmi les cochers, qui ne sont pas tous d'humeur aussi féroce. — Mais il n'est pas moins vrai que c'est une physionomie très-curieuse et très-accentuée. — L'attitude de cet homme en cour d'assises a atteint les sommetsde la plushaule fantaisie du meurtre. — Il a eu des mots d'une audace et d'une crânerie qui lui assurent une belle position dans le panthéon du crime, s'il ne fléchit pas, comme tant d'autres, au dernier moment, qui est le plus mauvais. — Jusqu'à l'échafaud, tout va encore : — le jugement et la publicité soutiennent souvent un homme au lieu de l'énerver;— la grande épreuve, c'est ce fameux réveil à quatre heures du matin, a>lors qu'on dort dun profond sommeil (dit toujours la (ktz-etle des Tribunaux).

C'est toujours là qu'on voit s'amollir ces natures féroces, cl bien peu résistent à la tentation de se réconcilier avec le monde au monicnt de le quitter. — Déjà il est à remarquer que Collignon s'est pourvu en cassation, contrairement à la résolution qu'il avait manifestée en entendant son arrêtde mort.— Il est en marche pour l'échafaud ; mais il n'est pas fâché d'y aller au pas et à l'heure.

Tous les spectacles ordinaires du peuple français ont été bien éclipsés par le spectacle extraordinaire de l'Exposition.— Cependant le Cirque, sans trop s'inquiéter delà concurrence, a donné un drame, le Donjon de Vincotnes. Il s'agit de ce fameux Fouquet, le surintendant des finances de Louis XIV, qui a fourni au xvii« siècle un de ses épisodes les plus émouvants, et à la philosophie un sujet d'éternelle méditation sur l'instabilité des choses humaines. — I\L Prud'homme en écrirait long là-dessus : je lâclierai d'être plus sobre, seulement, je constaterai, en passant, que l'histoire ne nous transmet que des figures vagues, indécises, à demi voilées, sur lesquelles la postérité est bien embarrassée d'émettre un jugement.

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