i'i I,A vu: A PARIS
était en son temps l'ami da prince de Galles et dînait à la taverne avec le futur roi d'Angleterre. Boswdl n'était peut-être qu'un surnom. Toujours est-il que cet être falot, barbouillé de blanc, peinturluré comme un sauvage, avait des facéties macabres qui faisaient courir, à ceux qui devinaient, un petit frisson daas le dos. 11 y avait, chez ce bouffon du Cirque, quelque chose de vaguement terrible. Son rire sonnait le brisé comme une cloche fêlée.
Parfois, lorsque quelque belle jeuue fille en jupe courte, les épaules et les bras nus, toute triomphante sous les bravos de la foule, s'arrêtait au milieu de ses exercices, et, tandis qu'on lui préparait les banderolles et les cerceaux, flattait de sa petite main son cheval en sueur, Boswe 1, froidement, venait se planter devant elle. Il s'enveloppait, comme d'un péplum de tragédie, des draperies qu'il devait tendre sous les souliers roses de Técuvère, et là, face à face, lugubre, effrayant, pendant que le public se tordait deriie, il récitait en anglais à la jolie créature quelque passage du monologue à^Hamlet.
Le public ne comprenait pas, l'écuvère souriait. Lui, parlait avec une sorte de frénésie nerveuse, à la fois grotesque et féroce de
ïhatuu discover'd country, froin whose bourn, No traveller i-eturn...
Et, drapé dans l'étoffe blanche rayée de rouge, sa face enfarinée à la large bouche saignante comme les lèvres d'un enfaut barbouillé de mûres, il ressemblait à quelque spectre caricatural enveloppé dans le suaire ensanglanté d'un mort.
LA Vlli A l'Al;lS 395
Hors de. la j'^/i^i', Bosv\eU élail nu silencieux et un pensif, UQ hypocondriaque, disail-ou. Toutes proportions 8:ardées, ou a bien donné ce nom à Molière : Elomire hi/pocondre, disaient ses ennemis.
Boswell lisait beaucoup, il parlait peu. On le soupçonnait fort d'être amoureux d'une écuyère à qui il n'adressait presque jamais la parole, seulement pendant les exercices et en lui récitant du Shakespeare, ce qui la faisait éclater de rire. Shakespeare lui importait si peu! Elle était de celles qui eussent pu répondre comme cette belle fille à qui on demandait si elle connaissait Musset et qui répondait : — Certainement que je le connais, Musset! C'est un charcutier de la rue Pigalle !
Boswell prenait parfois plaisir à la narguer, lui retirant brusquement le cerceau de papier vers lequel elle allait bondir et la regardant d'un air bizarre, les yeux fixes, en poussant quelque cri guttural accompagné d'un sautillement nerveux.
L'écuyère haussait les épaules et pensait que cet homme élail fou.
Il l'était peut-être. Un soir, pendant ses exercices, après avoir récité quelque tirade à^Hamlet dans cette langue que ses auditeurs appelaient un baragouin^ il sauta brusquement au milieu du cirque et, tandis que l'écuyère continuait à tourner sur sou cheval, il demeura là, la tète en bas, appuyé sur le sable, les mains à plat, le sang lui gonflant le cou, lui congestionnant la tète, ses yeux fixes sortant hors des orbites.
On cria d'abord : Bravo ! puis on cria : Assez! Boswell enfin , qui se raidissait visiblement pour se tenir
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ainsi tout droit, les pieds en l'air, oscilla tout à coup comme un arbre qu'on déracine et tomba, avec uu bruit mat, sur le côté, la joue dans le sable.
On courut à lui. Il ne bougeait plus. On l'emporta. 11 était mort. Mort d'un coup de saug, parait-il. Mort suicide, évidemment. On m'a dit qu'étant revenu à lui après cette congestion, il s'était tiré un coup de pistolet.
Ce qui est certain, c'est que l'histoire de cet homme a quelque chose de ce fantastique réel que M. Henri Rivière a introduit dans ce récit extraordinaire, Pierrot, où le principal personnage est également une sorte de pitre shakespearien, amoureux et jaloux.
Depuis Auriol, Boswell avait été un moment le clowntype. Depuis lui, je ne vois pas de clown vraiment original. Il y en a de bons et de lestes, il n'y en a pas d'étranges. L'espèce d'écuyer qui contrefait 1 idiot et (ju'on appelle Auguste n'est qu'une variété de Jocrisse, un Jocrisse en habit noir, à pantalon orné d'une ganse d'or, et qui s'applalit à chaque pas sur le sable, l'air stupide. Il est amusant, mais il n'est pas bizarre.
Au Cirque Fernando, il en est un qui sest fait une réputation de quartier, comme certains médecins. C'est un Espagnol, du nom de Medrauo, trapu, solide, spirituel. Boswell, de son accent anglais, réclamait jadis, de l'orchestre, un accompagnement après chacun de ses tours :
— Miousicl miousicî
L'appel est devenu une tradition.
Medrano, lui, réclame :
— Boum I ioum !
Et son célèbre bom7i! boum! est, vers Montmartre, aussi célèbre que Tétait, dans le Mgk life d'autrefois, le le cri de Boswell qui fut fort à la mode et qui serait aujourd'hui le favori des fashionables samedis du Cirque.
Ce Medrano est, à la ville, un homme fort distingué que j'ai rencontré, un jour, descendant la rue des Martyrs avec un volume de V Encyclopédie sous le bras. J'ai signalé le trait à M. Edmond de Goncourt, qui l'a noté pour les Frères Zemganiio. Un de ces frères lit aussi, s'il m'en souvient bien , les livres savants.
Je ne sais trop si Auriol était érudit, mais il était à coup sûr très spirituel, très doux et très honnête. A la fin de sa vie, comme un acteur sans engagement, il jouait et sautait dans les cirques de foire. Bocage a bien joué la Tour de Nesle à la banlieue, à Belleville! On annonçait Auriol sur les affiches foraines : Auriol! le fameux Auriol! Mais le public ne voulait pas croire que ce fût Auriol, ce pauvre petit vieux à la voix d'enfant.
« — Allons donc, Auriol 1 D'ailleurs il est mort! »
En effet, on le croyait mort. Le Dictionnaire des Contemporaiîis ne parlait pas de lui. M. Vapereau n'allonge guère ses colonnes que pour les clowns de la politique, de la littérature ou de l'art. Maintenant, c'est bien fini, h' ffoinme- Oiseau a fini de battre de l'aile. Il est allé rejoindre les vieilles lunes et les vieux soleils; il a rejoint M""® Saqui, morte aussi vieille que lui et dansant encore sur la corde. Auriol valait bien que la chronique, cette histoire au jour le jour, histoire courante des originaux et des bizarreries, lui donnât une page en passant.
Ce fut un graacl nom que ce pelit mort. Ce fut vine gloire que cet oublié.
Le clown Auriol, c'est le Déjazet de la pirouette!
Aujourd'hui, l'esprit français d'Auriol, l'humour britannique de Buswl'U, la finesse de Debureau que Napoléon l"^"" allant à Sainl-Cloud lit, un jour, monter dans sa voiture pour savoir au juste ce que pensait et pouvait dire ce Pierrot qui ne parlait pas, tout cela esl dislancé par l'américanisme des frères Hanlon-Lee, ces Edison de la pantomime.
Ils sont de leur temps, ceux-là, d'un temps où chaque seconde est une pièce de monnaie. Ils gambaient, ils tressautent, ils tombent, ils se relèvent, ils meurent, ils ressuscitent, ils rient, ils pleurent, ils tirent le canon, tout cela électriquement, Leur pantomime a la vitesse d'un train express. Elle est pres-ée comme un télégraphe. C'est le mouvement perpétuel, un mouvement iuseîisé, affolé, furieux, féroce, le Go aJiead ! des Yankees mis en pratique par des gens qui ont dû inventer la transl'usion du vif-aigcnt. Mais si leur prodigieuse agilité a son prix, la finesse de nos vieux clowns fiançais n'est pas à dédaigner et j'aimerais assez entendre jouer Au clair de la ZuueAuv une museite après avoir assisté à un do ces festivals monstres, où Ton viendra à faire jouer desconcerlûs par des machines à vapeur.
Ils ont d'ailleurs élé les rois de Paris pendant plusieurs saisons, ces prodigieux Hanlon-Lee. A l'heure qu'il est, la curiosité des Parisiens, qui ont quitté le boid delà mer ou renoncé à s'enrhume;- sous h.^urs marronniers
est excitée, non par des clowns, mais par de pauvres diables de sauvages, habitants de laTeiTe-de-Feu, dont l'image peu ragoûtante, mais originale, est affichée à tous les coins de rue.
Cette image même donnerait à croire que ces naturels de l'Archipel de Magellan se nourrissent de feu ou de charbons ardents, comme les Aïssaouas. Ils sont là, demi-nus et pressés autour d'an grand feu, rongeant des lambeaux de chair rouges comme des flammes. J'ai lu dans un journal que ces malheureux étaient anthropophages. Non. Et l'on peut se risquer sans crainte au Jardin d'Acclimatation. Ces étranges visiteurs — ou plutôt ces étranges visités — se nourrissent, chez eux, de la chair des loutres ou des phoques. C'est leur pêche. Ils croupissent là, hébétés et misérables, au pied du volcan Fogo, apercevant à peine quelques Anglais établis à la Terre de Feu pour protéger leurs navires de pèche. « Pays effroyable, di ent les géographes, hérissé de montagnes volcaniques et couvert de neiges éternelles. » Les habitants de la Terre de Feu doivent donc, à Paris, se trouver dans un ^/<?or«^o, et les jolis visages des visiteuses leur semblent, j'espi^re, plus souriants que ceux des baleiniers entrevus là-bas.
On ira les voir pendant quelques jours, puis on ne s'occupera plus des Fuégieus que pour s'en divertir dans les revues de fin d'annés. Que sont devenus ces Nubiens, beaux comme des bronzes, ces Groëulandais, ces Esquimaux, que M. Geoffroy Saint-Hilaire nous a montrés tour à tour pour l'éducation ethnographique de Paris? Presque tous les Esquimaux sont morts, emportés par la phtisie. Un voyage en France, c'était
cependant pour eux quelque chose comme un voyage à Nice 011 à Manlon pour un maLide parisien.
Pauvres gens ! Ils me rappellent ces 0-Ji-bé-Was qui furent, il y a bien des années, la passion de Paris et dont George Sand parla avec éloquence, tandis que M. Paul Mantz (s'cq souvient-il à présent?) étudiait ces sauvages dans V Artiste.
Naguère, dans un très remarquable Salon publié par le Phare de la Loire ei qui mérite les honneurs durables du volume, M. Laurent-Pichat racontait tout justement qu'il les avait fort admirés, ces O-Ji-bé-Was, comme tout le monde, durant leur voyage à Paris. Il avait même été frappé par la douceur mélancolique de l'un d'eux dont les regards pleins dïnfini gardaient la poésie des solitudes.
Un soir, quelques années après, il se trouvait à Londres, isolé, attristé, roulé par cette vie noire et sans merci de la capitale anglaise qui n'a pas — pour l'étranger — l'espèce de charité aimable de notre vie de Paris. M. Laurent-Pichat, pour se distraire, entra dans une sorte de bazar ou de hall où l'on montrait, non pas des figures de cire comme chez M™^ Tussaud, mais des figures empaillées. Et quel ne fut pas son étonnement — son émotion — je puis bien dire sa douleur, car il est poète — en apercevant, dans ce musée coniico-tragique, oui, en retrouvant là, rangés sur une même ligne, presque tous ces pauvres sauvages qu'il avait vus à Paris, vivants!
Ils étaient là muets, immobiles, empaillés, momifiés!
— Les regards pensifs de celui qu'il préférait ne pensaient plus. Le préparateur les avait remplacés par des yeux de verre..
Je sais bien que c'est la tin commune à toutes les illusions et à toutes les curiosités de ce monde, mais j'espère pourtant que les naturels de la Terre de Feu qu'on nous montre au Jardin d'Acclimatation ne deviendront pas, comme les 0-Ji-bé-AVas, des sujets de cabinet d^histoire naturelle ou de baraques de foire.
La science est évidemment une belle chose. Mais, pour le plaisir des flâneurs et l'instruction des désœuvrés, faudrait-il condamner de pauvres diables de sauvages à venir nous apporter leurs mœurs, leurs huttes, leurs ustensiles de pèche, leurs nattes — et leurs os?
Paris n'en demande pas tant.
La vie littéraire. — Numa Roumestan et Earald. — Les débuts de Mlle Colombier. — Les comédiens de la plume. — La vie littéraire en 1835. — Balzac et M. de Girardin. — Paris-mensonge. — Charles Dickens et M. Jules Sandeau. — Combien ou vendait de livres nouveaux il y a quarantc-cinci ans. — Les prix actuels des livres' illustrés. — Les bibliomanes. — L'influence des femmes. — Une citatation de Rœderer. — Chateaubriand et son cocher. — Le talent. — Ou il naît le plus. — Une statistique du docteur Jacoby. — Les maladies de l'esprit. — Un droit nouveau: le droit à la morphine. — Les morpMoManes. — Une stigmatisée. — On demande de l'oubli.
4 octobre 1881.
Avec Octobre recommeuce, dans toute son activité, la vie littéraire à Paris. L'été a appartenu aux ouvrages du printemps, emportés au bord de la mer, à la campagne, au fond de la valise de voyage. On les a lus dans le hamac ou sur le divan, sous les arbres ou sur les galets. Octobre apporte un contingent inédit de nouveautés; les affiches de théâtre se rajeunissent et les éditeurs annoncent leurs livres attendus.
Les lecteurs, cette fois, n'auront pas à se plaindre, et Alphonse Daudet ouvrira la saison avec une œuvre exquise, son Niima Roumestan., qui est déjà célèbre.
LA VIE A l'AKlS 363
L'étrange et pittoresque Danois Harald, de Charles Edmond, précède de quelques joui-s le Provençal de Daudet. C'est le Nord et le Midi. Nord et Midi! Précisément Roumestan devait porter ce titre que Xavier Aubryet avait déjà donné à un vieil article de V Artiste de 1859. Il s'écriait là, prenant la défense du Nord :
— Le Nord est une Béotie Fictive, le Midi est une Attique de convention !
Alphonse Daudet trouvera dans son Nnma Roumestan un succès digne de ses aînés, et noire ami Charles Edmond tirera peut-être quelque jour à^Harald un drame qui rappellera la Baronne,le Dompteur ouV Aïeule, des œuvres de maître. Nous verrons peut-être au théâtre le Méridional et le Danois.
M"« Marie Colombier, — qui n'est peut-être ni du Nord ni du Midi et qui a le verbe très parisien — profite aussi de la saison pour faire brocher les impressions de voyage qu^elle a rapportées d'Amérique. M. Arsène Houssaye a écrit une Préface au livre de la comédienne, et le toïit Paris, friand d'un peu de scandale et de beaucoup d'esprit, va se délecter aux indiscrétions que la compagnonne de M"° Sarah Bernhardt livre au public sur la tragédienne en tournée. Ils n'est èo?is amis qui ne se quittent, disait le marquis de Lausse en jetant ses chiens dans l'eau. Il n'est bonnes amies qui ne s'égratignent, surtout si les amies sont des comédiennes qui ont ensemble conquis le Nouveau-Monde.
Au reste, M"<^ Marie Colombier n'est pas la seule comédienne qui ait tenu la plume et conté ses voyages, sans parler de Sarah Bernhardt elle-même et de ses Impressions d'une chaise. M. Thiers écrivit, en sa jeu-
3H'j LA VIE A PAHIS
nesse, une Préface aux Mémoires de l'actrice anglaise mistress Bellamy, absolument comme M. Arsène Houssaye vient d'en signer une pour M"^ Colombier. Fanny Kemble a laissé des Souvefiirs.
Ida Saint-Elme, \â. contemporaine, qu'on ne peut pas appeler une comédienne, — si ce n'est une comédienne de boudoir et une sorte d'espionne — offrit au public ses Mémoires sur les principaux personnages de la République, du Consulat et de lEmpire, édition ornée de son portrait plus qu'à demi nu, d'après un marbre sculpté par Lemot, en 1797, à Chaillot, chez le général Moreau, et exposé au Salon de 1812 sous le titre de la Femme endormie. Nous n'en sommes pas encore à voir jeter ainsi, après les bonnets, les corsages et les chemises par-dessus les moulins. Peut-être y reviendra-t-on.
Louise Fusil, la nièce de la Saint-Huberty, a fait imprimer des Mémoires où elle raconte très vaillamment le siège de Lille en 92, pendant lequel elle fredonnait peut-être quelque ariette entre deux éclats d'obus autrichiens. La grosse M''" Flore, la femme sauvage des Saltimbanques, fort peu sauvage dans la vie, a mis son nom sur de gais volumes de Mémoires. Déjazet avait commencé les siens. Le roman de M"« Rousseil, la Fille du proscrit, n'est qu'une autobiographie souvent poignante. Je ne parle pas des Mémoires de Thérésa qui sont l'œuvre d'un très aimable homme d'esprit.
En vérité, les comédiennes ont bien raison de prendre la plume :
Quand on n'a pas d'argent, c'est amusant d'écrire!
a dit Musset. Avec la multiplication actuelle des lecteurs, des liseurs, la profession est mieux ou plus qu'amusante, elle devient lucrative, et le gros public du siècle présent est un grand seigneur qui émancipe tout autrement un écrivain à ses gages que ne le faisait, aux siècles passés, la faveur la plus complète du gentilhomme le plus lettré.
Plus nous allons, en effet, et plus nous parlons à des foules. Il n'y a plus de M""® Geoffrin pour donner au premier de l'an une culotte de drap neuf à ses plumitifs ^ mais il y a un public immense qui leur assure, pour leur hiver, un vêtement bien autrement chaud que le pantalon de nankin de Schaunard. Le métier est rude, sans doute : il faut y multiplier les efforts et les œuvres. Le public, prompt à s'engouer, est encore plus prompt à oublier. Il est ingrat, il est léger comme une vieille coquette. « Toute œuvre nouvelle est un début », disait tristement Alfred de Vigny. Mais quoi! l'âpre mot d'ordre de notre époque n'est-il pas la lutte pour la vie? Lutte exacerbée et farouche, et je ne vois point pourquoi les écrivains seraient exemptés de ces redoublements de courage, plus que jamais exigés de tous les travailleurs.
Ils en sont, je pense, assez fièrement récompensés.
Ont-ils tout l'honneur qu'ils méritent? Rencontrentils toute l'attention à laquelle ils ont droit? Question discutable. Tel orateur qui parle du haut de la tribune de son pays et en descend acclamé n'obtiendrait point, parfois, une minute d'attention s'il écrivait les mêmes choses au lieu de les parler. La politique donne peut-
■,m LA VIE A PARIS
être à l'homme plus de bruit; je crois que les lettres, en dépit de l'abaissement du pur esprit littéraire, assurent encore, en ce lettré pays de France, plus de gloire, j'entends une renommée moius sujette à contestations, une tranquillité plus grande et, dans tous les cas, une sécurité matérielle plus complète. Quand je dis sécurité, je dis gain — très brutalement — car, après tout, au temps où nous sommes, la question d'argent est la question vitale. II y a longtemps, hélas! que ce mot ; « Y Industrie littéraire » a été jeté dans la discussion.
Et par qui a-t-il été imprimé pour la première fois?
Par Emile de Girardin, qui le criait tout haut à Honoré de Balzac, lequel le sous-entendait.
C'était en 1830.
Balzac, dégoûté peut-être de la librairie depuis qu'il avait, comme imprimeur, abouti à de mauvaises affaires, écrivait avec désespoir, dans la Revite de Paris :
— La librairie se meurt !
« A quelle somme, disait-il, à quelle somme croyezvous que s'élève chez nous le budget de la grande littérature, la part des œuvres très longtemps élaborées, la part de Volupté, de Notre-Dame de Paris, des admirables Poésies d'Alfred de Musset, des Consultations du docteur Noir, d'Indiana, de ÏÂne mort, de ce livre magnifique intitulé Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux? (Motons, en passant, que Balzac savait quelquefois reconnaître du talent à ses confrères). Quelle part fait-on à Frédéric Soulié, à Eugène Sue, aux Proverbes d'Henri Monnier, aux frères Thierry, à M. de
Barante, à M. Villcmain, à ce patient Alexis Monteil? Que la honte se glisse rouge au fond des cœurs ! Nous affirmons que les dix maisons de librairie assez audacieuses pour entreprendre ce chanceux commerce, ne font pas dans toute la France un million de recette ! »
Un million de livres pour tout un grand pays comme la France, c'était peu. Balzac n'avait pas tort.
— Mais pourquoi? lui répondait alors Emile de Girardin, pourquoi votre industrie est-elle précaire? Parce que vous vendez vos livres trop cher! Le prix de 7 fr.50 par volume est un prix exhorbilant.
Et le polémiste avait raison contre le romancier.
C'est une figure bizarre, attirante comme un problème, inquiétante comme une énigme, que ce pâle visage de Girardin, si vigoureusement cravaché par cet original d'Alexandre Weill dans un pamphlet nouveau, édité hier, Paris-Mensonge, et qui porte cette épigraphe : Ce joiir?ml paraîtra cJiague fois que f aurai un mensonge à confondre et une vérité à dire.
Je m'arrêterai, quelque jour, devant Girardin. Il est dans la destinée de cet homme de faire germer du scandale jusque sur sa tombe. Mais il faut reconnaître qu'au point de vue matériel, sinon au point de vue moral, il a — comme Villemessant — beaucoup fait pour l'émancipation des gens de lettres. Emancipation commerciale, liberté industrielle, soit. Etre libre de manger son pain, c'est déjà beaucoup.
En répondant à Balzac, dans \& Musée des Familles., en faisant ce qu'il appelait crûment une Enquête com-
merciaîe sur Vindustrie littéraire et les consommateurs littéraires^ — consommateurs, ô jeunes gens qui lisez un livre de poésie, consommatrices, ô jeunes femmes qui fiévreusement achetez le roman d'hier avec le roman nouveau ! — Girardin disait :
« Pour une page manuscrite de Chateaubriand, de la dimension d'un billet de banque, le directeur du Musée {c'était lui) a offert 2,000 francs et les a toujours prêts ! »
Il savait bien que la foule, le public, Her Omnes, Monsieur Tout le Monde, — le co7isommateur en un mot, — lui rendrait très vite ses deux mille francs. « Il y a, disait-il, quelqu'un en France de plus riche que le souverain qui reçoit dix-huit millions de liste civile, c'est le peuple qui les lui paye. »
Et alors il établissait le bilan de la littérature au point de vue industriel. Retenons les chiffres, ils sont précieux. C'est une manifestation des plus importantes de la Vie à Paris que notre existence littéraire. Occupons-nous en aujourd'hui.
En 1835, il y avait deux cents personnes qui achetaient les nouveautés littéraires choisies et 800 cabinets de lecture, cercles ou sociétés qui les retenaient d'avance. En tout, 1,000 consommateurs en moyenne. Voltaire nous dit bien quelque part qu'il tirait une édition de ses livres à 1,500 exemplaires.
« Les auteurs, continuait Girardin, peuvent être (les poètes mis en dehors) divisés en cinq catégories, ainsi qu'il suit. »
LA VIE A PAHIS 369
Notez tous ces détails, ils semblent fantastiques maintenant.
Donc, cinq catégories :
«Ceux dont les ouvrages se vendent jusqu'à 2,500 exemplaires et s'achètent de 3.000 à 4,000 fr. le volume. Us sont deux : MM. Victor Hugo et Paul de Kock.
« Ceux dont les ouvrages se vendent jusqu'à 1,500 exemplaireset s'achètent de 1,500 à 1,750 fr. Ils ne sont pas quatre (Balzac, Soulié, Sue ou Janin. — Dumas n'avait pas conquis le roman historique.)
« Ceux dont les ouvrages se vendent de 1,000 à 1,200 exemplaires et s'achètent de 1,000 à 1,200 fr. le volume. Ils ne sont pas six (Alphonse Karr, le bibliophile Jacob, la duchesse d'Abrantès, la Contemporaine (Ida Saint-Edme).
« Ceux dont les ouvrages se vendent de 600 à 900 exemplaires et s'achètent de 500 à 800 fr. le volume. Ils sont douze (Alfred de Musset en était peut-être).
« Ceux enfin dont les ouvrages se vendent au-dessous de 500 exemplaires et s'achètent de 100 à 300 fr. le yohime. Us sont innombrables (Théophile Gautier, dont les grotesques se vendirent à 200 exemplaires fut longtemps de ceux-là.)
Ainsi, la Vie littéraire, il y a quarante-cinq ans, n'était pas bien fiévreuse, j'entends au point de vue commercial, car la plupart de ces livres, à peine lus, ou du moins fort peu achetés, étaient des livres durables, et dans le nombre, il en est d'immortels.
Ne nous plaignons plus ou plaignons-nous, comme on voudra. Nous sommes loin de ce temps-là.
J'entendais, un soir, Gustave Flaubert dire en haussant les épaules :
— Nous poussons les hauts cris lorsqu'un de nos livres atteint quatre ou cinq éditions I Nous disons, navrés : Cest un insuccès ! Mais Balzac, oui, Balzac, vendait a peine une édition complète, et lorsqu'elle s'épuisait, le pauvre grand homme jetait des cris de victoire !
L'énorme public qui nous est né rend les appétits plus voraces et les satisfaits plus difficiles.
Le temps n'est plus où Charles Dickens demandait à M. Jules Sandeau combien lui avait rapporté en volume Mademoiselle de la Seiglière^ ce chef-d'œuvre, et demeurait stupéfait lorsque l'auteur lui répondait :
— Cinq cents francs !
— Cinq cents francs ? disait le conteur anglais. Mais Olivier Twist finira par m'en avoir rapporté cent mille !
Eh ! bien, quelques-uns en sont arrivés, même en France, aux cent mille francs de Charles Dickens. Balzac, ce magnifique affamé, est venu au monde trop tôt.
La vente des livres subit la progression de la vente des journaux. La pâture à liseurs, comme disait Pétrus Borel, est absorbée par des milliers et des milliers d'estomacs — sans parler du palais des délicats.
Les délicats^ d'ailleurs, ont aussi leur compte, et
non seulement dans la production contemporaine, mais dans les greniers et les garde-manger du passé. Il faut être bibliophile et au courant des fluctuations des prix des livres pour se faire une idée de la hausse absolument folle qui sévit en ce moment sur le commerce de la librairie.
On s'est, après les livres à vignettes du dix-huitième siècle, jeté, par exemple, avec une sorte de boulimie, sur les ouvrages illustrés du dix-7ieuvième siècle, ceux qu'on nous donnait pour étrennes dans notre enfance et que nous barbouillions avec une piété fiévreuse de tous les vermillons, bleus de Prusse, terres de Sienne et gommes-guttes de la boîte à couleurs reçue comme cadeau de jour de l'an, en même temps que le G-ulliver, de Grandville, le Gil-Blas, de Gigoux, le Molière, de Tony Johannot, et les Napoléon de Rafîet, de Vernet ou de Charlet.
Veut-on savoir à quels taux sont arrivés ces livres illustrés d'il y a vingt, trente ou quarante ans ? Je ne dirai pas même combien on les vend, mais combien offre, pour les acheter, tel libraire qui, nécessairement, les ayant payés, cherchera son bénéfice en les revendant ?
Un des plus actifs parmi ces libraires-bibliophiles, M. L. Conquet, adresse, par exemple, aux amateurs et possesseurs de livres, une circulaire où il offre pour tels ou tels ouvrages faisant partie de ses desiderata :
« Première édition de la Peau de chagrin de Balzac, 100 fr. — Edition de Béranger àâ 1816 avec le titre gravé intact, 200 fr. — Le Dehurau, de Jules Jauiu,
édition de 1832, 100 francs. — he Molière, de Scheuring (qui ne date que de 1864), grand papier, 600 francs.
— L'édition ^rmc^jw de Picciola, de Sainline, 100 fr. Une réédition de la Chronique de Charles IX, de Mérimée, faite en 1876 par la Société des Amis des Livres, 300 fr. — Jérôme Paturot^ 100 fr. — Silvio Pellico illustré, 150 fr. — hes Voi/ages enzig-zag, de Topffer, 150 fr. — Les Orientales, de Victor Hugo (1829), 150 francs. — Notre-Dame de Paris (1832), 80 fr. — 1844 Perrotin, 200 fr. — Angelo (Renduel), 100 fr. — 3Iarie Tudor, avec le frontispice de Célestin Nanteuil, 150 fr.
— Les Contes d'Espagne et d'Italie, de Musset (1830), 150 fr. — Son Sj^ectacle dans mi fauteuil (Renduel 1833), 300 fr. Les Jeunes France, de Tiiéophile Gautier (1833), 150 fr. — Albert us, 150 fr. — Monsieur. Madame et Bébé, de Gustave Droz, dessins d'Edmond Morin (Victor Havard, 1878), sur Chine, 150 fr. — Le Journal de VExpédition des Portes-de-Fer, une relation officielle de la campagne du duc d'Orléans, par Charles Nodier, dessins de Raffet, 500 fr. — Le Musée de la Caricature, de Jaime, 350 fr. — La Caricature, avec titre et table, 1,000 fr. »
Mieux encore : la petite collection des volumes que réédite aujourd'hui Hetzel, cette suite de jolies plaquettes pour les enfants, publiée par Hetzel, Blanchard, Lecou et qui contient des chefs-d'œuvre de littérature enfantine, la Bouillie de la comtesse Berthe de Dumas, la Vie de Polichinelle d'Octave Feuillet, Monsieur le Vent et Madame la Pluie de Paul de Musset, ces minces volumes, qui valaient très bon marché jadis se paient aujourd'hui fort cher par suite de cette manie qu'on a
de colleclionner les livres illustrés. Ce sont les libraires eux-mêmes qui les rachètent au poids de l'or.
Les livres d'Alfred Delvau sont recherchés avec une sorte d'àpreté. Ce pauvre Delvau — qui, durant sa vie, mena laborieusement une existence pauvre, dans les faubourgs de Paris ou les bois de la Tour-de-Croûy — ses livres font prime! On se les dispute, on se les arrache. On publie son portrait gravé, et l'édition seule de ce portrait de Delvau devient un événement pour les amateurs !
Et notez que c'est là une mode pure. On veut avoir ces volumes non pour les regarder, non pour les lire, mais pour les posséder, absolument comme certaines gens voyagent non pour voir du nouveau mais pour l'avoir me, i)0\\v SLYoir voyagé. Chose incroyable et qui montre l'inanité de celte passion : un volume, au gré des bibliophiles actuels, a beaucoup plus de prix lors- ([u'il n'est poiîit coupé.
« Point coupé « c'est-à-dire intact, vierge, dédaigné ! En le feuilletant, en le lisant, on lui enlève de sa valeur. Dès qu'un livre cesse d'être un volume de parade, il est dégradé ! Volume coupé, volume déprécié ! S'imagine-t-on un amateur tout glorieux de montrer la tranche de ses livres où le couteau à papier n'a point passé, où, par conséquent, l'œil du maître ne s'est jamais arrêté, et disant avec fierté :
— Pas coupé ! Voyez ! Regardez ! Oh ! c'est un livre précieux ! Je ne l'ai jamais lu !
Pauvres chers compagnons des heures mélancoliques, humbles volumes d'habitude, dont on connaît, un à un, les feuillets, où il semble qu'à telle ligne, comme sur certaines lettres d'amour, on trouverait parfois la trace pourtant effacée d'une larme, comme vous valez mieux que ces admirables volumes rares, embaumés dans les hypogées des bibliophiles asservis à la mode et vénérés là comme des reliques sacrées !
Sacrés ils sont, car personne n'y touche.
Un symptôme attristant de cette bibliomanie contemporaine, c'est que les libraires ne vendent plus de livres de travail. La bibliothèque, fort précieuse au point de vue des documents, d'Edouard Fournier, s'est mal vendue. Il n'y a de clients parmi les bibliophiles que pour les livres de luxe et de mode. Il serait, par exemple, quasi-ridicule de conserver chez soi le volumineux arsenal de V Encyclopédie ou du Dictionnaire de Moréri. On s'en moquerait volontiers comme des manches à gigot de nos grand'mères. Les livres à images montent, au contraire, à des prix fous. C'est le goût extravagant du bibelot se glissant jusque dans la bibliothèque.
Je constatais tout à l'heure — non sans un plaisir matériel — que Vindustrie littéraire rencontrait à l'heure où nous sommes un nombre infini de consommateurs, pour parler comme M. de Girardin. Mais, à bien prendre, et dans notre for intérieur, pourrions-nous déclarer que c'est le sentiment littéraire qui pousse vers les
LA VIE A PAHIS 375
ouvrages nouveaux le lecteur d'aujourd'hui ? Plus que jamais peuL-ètre, la gloire et le succès sont des affaires de mode. Il faut avoir lu un livre pour la curiosité qu'il excite ou le scandale qu'il éveille, comme il faut en posséder un autre pour les gravures avant la lettre qu'il contient. Le journal parle de tel volume ? Ouvrons-le. Jadis, une coterie donnait le ton; maintenant, c'est le journal. Le journal et — avouons-le, — les propos de dessert, la critique parlée entre la poire et le raisin.
J'aurais presque envie de dire que le journal, qui offre à tout le monde à la fois le même sujet de conversation banale, a tué en France la causerie et la conversation, si l'on ne répétait pas depuis plus de cent ans, que la conversation est morte.
La conversation, la causerie, toute morte qu'on le veuille bien dire, est cependant encore aujourd'hui la critique souveraine de la littérature et les meilleures réclames pour un ouvrage de librairie sont les annonces gratuites que les femmes et les causeurs veulent bien faire tout eu parlant de la pluie et dvi beau temps. Les femmes surtout. Au reste, s'il faut en croire Rœderer, c'est toujours pour les femmes que les écrivains, même les savants, même les philosophes, ont écrit et par elles qu'ils ont été compris. Fontenelle a composé ses Mondes pour la marquise de Lambert, Voltaire la PhilosopMe de Newton pour la marquise du Châtelet. M^^ Lavoisier a été unedes premières instruites de la réforme de la chimie opérée par son illustre mari. Laplace réduisait son Exposition du système du Monde à des termes qui le faisaient entendre dans les causeries de salons chez sa femme, et M™^ de Gondorcet était initiée avant
tout le monde aux plus hautes études de VEntendement.
« J'ai, raconte Rœderer, entendu Borda expliquer chez M""" Lavoisier, devant elle, à M. de Talleyrand la théorie des poids et mesures lorsque la loi de réforme dont M. de Talleyrand était rapporteur s'en préparait ; j'ai vu Borda s'arrêter, se reprendre, quand il craignait de n'avoir pas été compris, non pas de de Talleyrand, mais de M""^ Lavoisier. »
Et Borda avait bien raison. Il faut avoir pour soi les femmes, — en politique quelquefois, — mais en littérature toujours.
Chateaubriand, que Girardin voulait payer deux mille francs la page, sortait un jour d'une conférence du P. Ravignan. Il est entouré par la foule, acclamé et, au moment où il se précipite dans une voiture pour éviter d'être porté en triomphe, son cocher de fiacre (un fort gaillard) se tourne vers lui, le fouet haut levé et lui dit crânement :
— .Soyez tranquille, mon brave homme, le premier qui vous touche, je lui casse les reins !
Chateaubriand, qui regrettait fort que l'o/ation ne finit point par un triomphe, alla so consoler avec les femmes : — M"'° Récanier ou M'"' ITortense Allart.
— Le triomphe, disait-il en songeant peul-è*re à ce maladroit de cocher, devrait être du genre féminin, comme la gloire !
Ce ne sont pas, en effet, les femmes qui s'aiïolent
dos livres à images el donnent dans la bibliomanie, quoiqu'il y ait aussi des femmes bibliophiles, — ne fût-ce que M"® Hortense Schneider — mais ce sont elles qui s'éprennent encore du peu de roman qui existe encore de par le monde et des romans beaucoup plus fréquents qui s'y publient.
Le talent, — j'entends le talent artistique et littéraire — herbe délicate que flétrit la moindre gelée blanche, a, pour ses floraisons, besoin de la sympathie des femmes. Un médecin distingué, le docteur Paul Jacoby, vient de se livrer, à propos de la sélection et de V hérédité, à de très curieux travaux de statistique et il a compté, département par département, combien notre France avait produit d'hommes remarquables. Je serais curieux de savoir si les départements les plus favorisés ne sont pas précisément ceux où les femmes sont les plus vibrantes et les plus accessibles à ce diable d'idéal dont on n'ose plus écrire ni prononcer le nom maintenant tant il semble faire partie de ce qu'on appelle le vieicûsjeu.
M. Jacoby n'a point, d'ailleurs, classé par ordre de mérite — comme dans une distribution de prix — les départements français, et je le vais faire après lui et d'après lui. Le tableau eu vaut la peine. Je ne m'occuperai, s'il vous plaît, q\xe des dix premiei's et, des dix derniers de la classe.
Le département qui a produit le plus d'hommes remarquables est la Seine et j'en félicite les Parisiens. Le second est le Rhône. Les Bouches-du-Rhône vieu-
nent ensuite, puis la Gôte-d'Or, avec sa race bourguignonne ; Seine-et— Oise (87 personnages remarquables, Paris en a 764). la Seine-Inférieure (82), la Meurthe (74), leDoubs (73), l'Aisne (52), et le Gard (20). Ici finit le tableau d'Jiooineur.
Celui de nos départements qui a produit le moins d'hommes remarquables (je ne fais que de la statistique et je constate sans juger) est le département des Hautes-Pyrénées. Puis vient la Creuse, qui n'est pas fort riche en grands hommes, puis la Lozère, qui en compte 4, puis l'Ariège 5, puis la Charente, puis les Hautes- Alpes et les Landes, — sur la même ligne ; — puis les Pyrénées-Orientales, puis le Morbihan,puis la Mayenne. Enfin — ex œquo, — le Lot et le Gers, à qui le statisticien attribue à chacun douze personnages remarquables. Est-ce à dire que les jolies filles du Quercy soient inférieures aux petites Parisiennes ou aux mères de famille de Lyon ou de Marseille ? Telles mères, tels fils. Non ; mais c'est que la sélection des talents, des énergies, des capacités se fait, comme le remarque M. Jacoby, dans les villes au détriment des campagnes. C'est que la ville est le creuset de l'intelligence humaine. Elle l'énervé et la sublime à la fois. La mère, dans les villes, est deux fois la mère. Elle crée et elle enseigne. Dans les campagnes, la mère est la couveuse des corps, elle n'est pas l'éducatrice de l'esprit. Ici elle s'appelle la Femme, là-bas — pauvre créature cassée en deux sur le sillon -- elle a pour nom la Femelle.
D'ailleurs, le talent, lorsqu'il n'est qu'une autre sorte de névrose, lorsque tel poète, tel conteur est un névropathe, ou — M. Maxime du Camp nous l'a révélé — comme ce malheureux Flaubert, un épilep tique, est moins enviable que la robustesse farouche de ce bûcheron qui entaille de sa cognée les arbres de la forêt, ou de cette forte fille, à la peau tannée, qui ramasse, au loin, des pommes de terre. A eux deux, du moins, ils peuvent faire souche de braves gens.
Le talent, chez le citadin, ressemble souvent à ces colorations exquises de certaines feuilles striées qui ne sont aussi jolies que parce qu'elles sont malades. Les femmes d'aujourd'hui, jeunes filles ou mères, ne se doutent pas assez que l'homme doit être un bel animal avant d'être un bel esprit. Elles demeurent — comme je le disais tout à l'heure — nos lectrices assidues ; elles font le succès de nos comédies ou de nos livres, elles sont le seul public actuel qui reste à l'imagination et à la poésie, mais elles sont emportées, elles aussi, par la grande névrose universelle.
Les femmes, dont quelques-unes, par exemple, réclament avec exaltation tous leurs droits, ont conquis, depuis un certain nombre d'années, un droit singulier, tout nouveau, et très fatal que j'appellerai le Droit li la onorphine-
Nous ne nous en doutons pas, mais le monde (et le demi-monde), en arrivent peu à peu, à être peuplé de morpMomanes . La morpMomanie estune maladie contemporaine plus répandue encore que la bibliomanie et
beaucoup plus dangereuse. Les médecins qui ont enseigné à l'homme et à la femme l'art de calmer la douleur avec quelques gouttes de morphine injectées par une seringue qui pique légèrement la peau et répand son liquide sous l'épiderme ont rendu à l'humanité un assez mauvais service. Charles Baudelaire avait, au dire de Victor Hugo, découveit un frisson nouveau. Ils ont, eux, inventé une passion nouvelle. Une passion qui affole comme le jeu, comme le vin, comme l'absinthe, comme l'amour.
Il y a, dans notre société actuelle, des êtres abêtis par la morphine comme il y a en Chine des misérables consumés par l'opium.
La morphiomanie, c'est l'alcoolisme des mondains.
Quand on a absorbé de la morphine, c'est comme lorsqu'on a trempé ses lèvres dans la liqueur verte. On recommence. Le poison est doux. Il alanguit, il berce, il donne parfois des visions heureuses comme le haschich. En réalité, il tue comme tous les paradis artificiels. Un docteur allemand, M. Leviuslein, a publié ses observations personnelles sur les morphiomanes. Au début, c'est l'oubli de la douleur et c'est le rêve. A la fin, c'est le delirimn tremens, les hallucinations sinistres, l'hébétude.
Pour le morphiomane, l'injection sous-cutanée est ce qu'est le verre d'absinthe pour l'alcoolique. Titubante, une femme se pique la peau dix, vingt fois par jour et absorbe avec délices sa morphine. On la lui arrache. Elle y revient. Ily a, à cette heure, une grande
dame, venue d'Allemagne à Paris et qui, tombée, déchue, irritée d'avoir g^àclié sa vie, demande I'ouIdU, l'oubli quotidien au chloral qui stupéfie ou aux injections morphinées.
Ah ! les atroces maladies que ces psychoses bizarres qui, de plus en plus, semblent le cortège de notre vie moderne I Aux environs de Dieppe, chacun court, à l'heure où j'écris, s'agenouiller dovant une hystérique de dix-neuf ans dont le journal du docteur Luys, V Encéphale vient d'étudier le cas et dont M. Jules Soury a fort spirituellement raconté l'histoire. La foule arrive et, exaltée par le merveilleux, baise respectueusement les stigmates sanglants que cette nouvelle Louise Lateau porte sur les mains. Cette soif du rêve , du mystère, de l'oubli. àeVau delà qui précipite une cohue vers la maison d'une névropathe, c'est l'ivresse même qui s'empare des morphiomanes, avides de dompter la douleur non par la force d'âme des stoiceïns, mais avec un diminutif de l'instrument dont Molière arme ses matassins. En vérité, il serait trop commode d'en finir par un peu de morphine avec toutes nos souffrances. La vie serait trop facile à supporter. Mais il y a un châtiment au bout de tous ces escamotages de la douleur.
— Dùt-on me couper une jambe, disait Balzac, je ne me ferais jamais chloroformer. Je ne voudais jamais abdiquer mon moi.
Hélas l ils abdiquent leur moi, ces énamourés de poison, ces ivi'ognes de la morphine dont le nombre augmente terriblement dans notre monde en proie à la né-
382 LA VIE A l'A Kl S
vrose et qui, au lieu des talents, transmettront par l'hérédité l'hébétement ou la folie aux générations à venir 1
Pour en revenir à la vie littéraire — qui nous a un peu trop entraîné vers la vie médicale — puisqu'il faut à l'homme des rêves, des visions, des chimères, c'est encore aux poètes qui chantent et aux romanciers qui observent qu'il vaut mieux demander l'oubli.
La poésie est une morphiomanie douce et le roman n'est pas toujours un opium.
A quoi pense l'aris. — La guerre d'Orient en 1834 et l'expédition de Tunis en 1881. — Villemot et la Vie à Paris. — La guerre. — Paul de Molènes. — L'Algérie. — Les Don Quichotte. — Monte- Cristo. — Dumas et les Marseillais. — Le château-d"lf. — Comment collaboraient Alexandre Dumas et Auguste Maquet. — Soyons navrants ! Soyons amusants ! — Une nouvelle de M. Hennique elles Trois Mousquetaires — Les Mémoires de d'Artagnan. — Le vrai dArta;;nan. — Vive la fiction. — Athos et M. Maquet. — M. le comte d'Hérisson et M. Ed. Le Blant. — Inscriptions phéniciennes. — Une maquillée d'Utique. — Le cimetière mérovingien de M. François Lenormant. et V Antiquaire de Walter-Scott. — Plaisanteries archéologiques. — Les rats à trompe. — La Grammaire. Lhéritier et Gil Pérès. — Boufl'é. — La croix du Gamin de Faris.
18 octobre 1881.
Je lisais ce matin dans la Vie à Paris d'Auguste Villemot, ces lignes qui datent de vingt-sept ans déjà et qui pourraient être écrites d'hier :
« Paris est un pays privilégié : les guerres, les pestes et les famines s'y noient dans un vaudeville nouveau. Paris a bien consenti à s'occuper quelque temps de la guerre d'Orient ; il avait été séduit par les aspects pittoresques de cette lutte qui mettait aux prises les vieilles féeries orientales avec la fougue des envahisseurs
38i LA VIE A l'ARlS
tartares ; mais Paris commence à trouver qu'on ne lui en donne pas pour son argent. »
Ce qu'écrivait Auguste Villemot en 1854, on peut le rééditer en 1881. Je ne dis point que Paris se soucie fort peu delà Tunisie, etje crois bien qu'il s'en inquiète, mais Kairouan, à vrai dire, pique beaucoup moins sa curiosité que la représentation de gala à l'Opéra • musique et électricité mêlées. L'Algérie a beau être à nos portes, les Parisiens forcenés la trouvent un peu trop loin du boulevard. Villemot prétendait que le récit d'un tremblement de terre ou de l'incendie d'un théâtre survenant au bout du monde intéressait moins le public que le choc de deux fiacres et la querelle de deux cochers devant le théâtre des Variétés.
On irait loin avec un tel système de parfaite indifférence pour tout ce qui n'est pas « la Ville ». Le mot de Louis XV à propos du Canada : « Eh ! que me font quelques arpents de neige ? » ne saurait avoir pour pendant un : « Que nous font quelques arpents d'alfa 1 » Il y a le drapeau engagé, là-bas, dans la fumée de ces insurrections tunisiennes. L'égoïsme de quelques-uns ne se sent secoué que lorsque leur sécurité même et en jeu. De mes oreilles n'ai-je pas entendu, en 1870, un paysan qui, je crois bien, était, s'il vous plait, maire de son village, dire en haussant les épaules: « Oui, des guerres en Chine, en Cochinchme, au Mexique, je comprenais çà ! Mais se battre chez nous, ça n'a pas le sens commun ! »
Cet homme doit donc comprendre, s'il vit encore, l'expédition de Tunisie. Le canon du général Logerot est pour lui à bonne distance : il ne l'empêche pas de dormir.
LA VIE A iWHlS i83
N'oublions cependant point ce philosophe pratique. A l'heure où nous allons écouter M"« Granier ou regarder les panoramas des batailles passées, — en nous plaignant des vents coulis qui sifflent dans la rotonde, — de petits fermiers en pantalon garance font, au loin, le coup de feu pour prouver qu'on sait encore, sous l'uniforme de France, se moquer du plomb et du fer.
Ils sont, par les nuit étoilées, couchés sous ces tentes légères que Paul de Molènes, ce poète à épaulettes, préférait à nos maisons : « La tente, disait-il, est certainement un des asiles les plus commodes et les plus naturels de l'homme ; elle n'insulte point par sa durée à la brièveté de nos jours ; elle est en harmonie avec ce que nos destins ont d'errant et de passager ; elle ne nous prêche pas, comme les lourdes demeures bâties à chaux et à mortier, une morale sédentaire. Libre, voyageuse, guerrière, elle nous dit : « Pars, je te suis ! »
Il aimait la guerre, il l'adorait comme une fiancée, ce soldat-écrivain qui se battit avec M. Gustave Isambert coupable de l'avoir baptisé le pioupiou sentimental de la Revue des Deux-Mondes, et devint l'ami du journaliste après l'avoir voulu transpercer. Il nous a laissé, sur ces combats d'Afrique, Laghouat et Zaatcha, des pages que je voudrais qu'on relût aujourd'hui. Pour lui une expédition comme celle de Kairouan eût été une bonne fortune. Le froid, la faim, les blessures, la mort (qu'il devait niaisement rencontrer à Limoges, dans un manège, en tombant de cheval) lui plaisaient. L'ambulance même et la charcuterie, les coulisses
la cuisine de la guerre, si je puis dire, ne le rebutaient pas :
« Les blessés attendent, dit-il, les moribonds s'apaisent, les amputés fument leur pipe. Point de cris, point de soupirs. La mort commencera son appel quand elle voudra dans le lugubre dortoir; tous lui répondront avec le même calme. L'ambulance ne m'a pas inspiré les pensées qu'une gémissante philosophie exprime souvent à propos des champs de bataille. Je n'ai vu là qu"'un grand spectacle, après tout, celui d'âmes fort tranquillement assises sur les débris de leurs corps. »
Affectation de bravade tant qu'on voudra I Suprême dandysme du soldat qui se moque des hasards du péril. Il y avait du Don Quichotte dans Paul de Molènes. Il l'aimait, ce métier; il les chérissait, ces soldats qu'il appelait sa famille terrestre, et il ne se rappelait jamais sans émotion cette Algérie, « ce beau pays où, bien des années encore, chaque printemps fera fleurir le danger ! »
Eh ! bien quoi ! c'était un romantique, ce soldat, et, en littérature pas plus qu'en politique, il ne faut médire de ces précurseurs qui nous ont faits ce que nous sommes! Ils avaient la foi, la bravoure, je ne sais quelle verve aussi gasconne que gauloise, quelle désinvolture aussi castillane que française, et des élans qui valaient bien nos gouailleries spirituelles ou notre inextinguible soif de vrai. Le romantisme, c'est quelque chose comme la chevalerie de l'art. Le réalisme en est un peu l'industrialisme. Je ne sais rien de plus utile qu'un gazo-
mètre ; mais, tout énamouré de vie moderne que je puisse être, — et je l'adore, la vie moderne! — je m'arrêterai plus volontiers devant quelque débris de pierre trouant l'herbe du jardin du Musée de Cluny.
On a pu voir, cette semaine, ce qu'il y avait de vitalité encore et de sève et d'attrait et de mouvement dans ces imaginations de nos «mm.s. Monte-Cristo^ rajeuni, nous est réapparu, nous avons revu ce Dantès, — Don Quichotte en paletot — qui n'a jamais vécu et qui est demeuré plus célèbre que des milliers de Marseillais en chair et en os.
Marseille, qui hésite, dit-on, à accorder un piédestal définitif à M. Thiers, et qui a peut-être oublié Méry, chérissait Dumas. La ville n'avait-elle pas accordé des terrains au grand romancier comme Naples lui avait cédé un palais? L'enfant de Villers-Cotterets est mort citoyen de Marseille. Il a fait plus pour la renommée du Château d'If que l'architecte qui l'a construit.
Très volontiers, d'ailleurs, le père de Monte-Cristo s'amusait gaiement de ses bons amis de Marseille ; c'est lui qui racontait l'histoire de ce Marseillais qui lui faisait compliment du drame à^'Antonij :
— Ah ! le beau drame, monsieur Dumas ! Pécaïre, la belle pièce ! Ah ! seulement...
— Il y a un seulement ?
— Voilà. Il y a une chose qui n'est pas naturelle !
— Ah bah?..
— Oui, bien ! quand Antony, pour courir après Adèle d'Hervey, il achète une chaise de poste, il la paye comptant, hé?
— Oui, comptant !
— Eh bé ! Il oublie de retenir l'escompte !
M. H. Reynald, le professeur et le fin critique, m'écrit que c'est Eugène Scribe et non un Marseillais qui faisait à Dumas cette observation littérario-commeiciale. Ce serait alors cent fois plus piquant.
Je disais de Dumas : a le père de Monte-Cristo. » Il y aurait un curieux chapitre d'histoire littéraire à écrire, ce serait celui de la collaboration de Dumas et deMaquet, et l'on y verrait comment naissaient, comment grandissaient ces épopées de la belle humeur qui s'appelaient la Heine Margot, les Quarante- Cinq, les Trois Mousquetaires.
M. Auguste Maquet, qui a survécu à Dumas et qui est bien vivant, Dieu merci, quoique j'aie lu, plus d'une fois, dans les chroniques mal informées, qu' Augustus Mac-Keat n'était plus de ce monde, M. Maquet nous devrait donner ce chapitre d'une histoire qui eut sa grandeur : le drame et le roman de cape et d'épée, les inventions de 1830 et de 1840 !
Les deux collaborateurs habitaient côte à côte : Dumas à Saint-Germain — dans ce château de Monte- Cristo dont il avait fait la plus coûteuse des merveilles — et Maquet, à Bougival, sous des ombrages qui ne valaient pas encore ceux du château de Saint-Mesme où l'eau des fossés a réfléchi le visage austère du chancelier de l'Hospital.
Chaque jour, et dix fois par jour, un courrier parlait de Monte-Cristo pour aller à Bougival et de Bougival
pour grimper à Monte-Cristo avec des bouts de chapitre dans sa poche ou des bouts de lettre à la main :
— On en est Chicot? Qne faisons-nons de Chicot? Henri III. soit! Mais il y a trop longtemps qu'on n'a pas vu Chicot !
— £'t d'Artagnan? Est-il revenu d' Angleterre ?
— Il en revient awjonrdlmi. l^'onMiez pas Coconnas !
— C'est décidé. Je fais arrêter Loîàs XI V !
— Louis XIV ! Y pensez-vous ? Le grand Roil
— Fiez-vous à moi : Bragelonne arrangera tout !
Ils mêlaient ainsi, dans une fantaisie pittoresque et picaresque, — parfois aussi vraie que l'histoire, — les personnages et les époques, le seizième siècle et le dixseptième, le Louvre des Valois et le Versailles des Bourbon, et ces rêves, ces inventions, ces coups de théâtre dont chacun éiait un coup de fortune, passionnaient des foules entières et leu rdonnaient l'intuition de la vérité, la couleur même du passé et la fièvre de l'histoire.
Evidemment, la réalité a du bon. L'âpre vérité, comme dit Stendhal, est notre mot d'ordre. Jules Vallès, en ses temps de défis littéraires, arpentait le boulevard Italien en disant tout haut, de sa voix de cuivre :
— Soyons navrants I
Tandis qu'Albert Brun, un écrivain né, devenu administrateur habile, répétait, avec son clair accent méridional :
— Soyons navrants !
— Soyons amusants, ingénieux, alertes, entraînants!
■.i!)0 LA VIE A PARIS
se disaient Dumas et Maquet. Je rencontrais naguère, dans un volume de Nouvelles de M. Hennique, l'histoire d'un bourgeois de province qui se sent intérieurement rongé par un helminthe, tœnia echinocoque, tricocéphale ou bothriocéphale, je n'en sais rien. Tout aussitôt visite du médecin. Consultation. Prescription d'une prise de kousso macérée dans un verre d'eau. Et tout le drame était celui-ci : la tèle du tœuia est-elle rendue ou ne l'est-elle pas ?
Evidemment il y a là un vrai talent d'auteur comique, quelque chose de gras, de gai, de flamand, si je pais dire, que je retrouve, dans un autre genre, chez M. Camille Lemonnier, l'auteur àilTIn Mâle et d'un admirable drame rural, le Mort; mais, en dépit de Molière cl de M. Fleurant, à ce bourgeois de Molinchart examinant, avec les lunettes d'Argan et le soin d'un médecin de Gérard Dow, chaque cucurbitin parasite, je préfère d'Arlagnan chevauchant sa fantaisie et les trois mousquetaires, aussi illustres que les quatre fils Ay mon!
Toute proportion gardée, si le réalisme procède de Rabelais, nos devanciers, en leurs songeries, se souvenaient d'Homère !
Sait-on d'ailleurs que ce fut M. Auguste Maquet, tout d'abord professeur d'histoire, qui déterra ce d'Artagnan, l'évoqua du fond de l'oubli comme il avait exhumé le bonhomme Buvat en apportant à Dumas une nouvelle, le Chevalier d'Hammital, dont le magicien fit six volumes?
Si rous rencontrez jamais, de par les quais, quatre
petits volumes publiés à Amsterdam et à Cologne, — A la Sphère, — et intitulés : Méitioires de monsieur d'Arlagnan, capitaine lieutenant de la première compagnie des Moiùsquetaires du roi, — prenez-les. C'est de là que sont sont sortis les Trois Mousquetaires.
D'Artagnan, le d'Artagnan de l'histoire, n'était pas tout à fait le cadet de Gascogne qu'on nous a montré. C'était purement un soldat aimant sans doute aussi les aventures, comme Paul de Molènes. Ce fut lui qui arrêta Fouquet, sur l'ordre du roi. Il n'eut point la femme d'Athos — la terrible Milady pour maîtresse — et il se maria, très peu romantiquement.
« Je m'étais, écrit-il dans ses Mémoires, marié comme les autres, parce qu'il semble que si c'est une folie, comme en effet j'estime que c'en est une, et même très grande de se marier, c'est du moins une folie qu'il semble permis de faire une fois. »
Sa femme était jalouse et l'espionnait. Il y eut souvent grabuge, dit d'Artagnan, qui courtisait certaine grande dame dissimulée sous le pseudonyme de M™® de Virteville. Pour égaliser les torts, il accusa M'"^ d'Artagnan (on ne s'imagine pas une iJ/™^ d'Artagnan l) d'avoir un amant et, furieuse, elle se retira dans un couvent. c( C'est de la sorte que la plupart des mariages réussissent en ce monde », dit philosophiquement d'Artagnan.
Ainsi, de son aveu même, si d'Artagnan trompa, il fut aussi trompé. D'Artagnan devenu Sganarelle, quelle chute ! — La fiction — quand je vous le disais ! — est plus aimable que l'histoire.
Au surplus, d'Artagnan finit bien. Il fut tué à Maës--
Iricht, pendaiic le siège qui ne dura que treize jours de tranchée ouverte. Mais il ne faut pas un si long temps pour jeter à terre un héros.
De ce soldat, Alexandre Dumas fit un charmeur à son image : gai, spirituel, prime-sautier, alerte, bien français. De ces deux mousquetaires de la plume, Dumas, plus entraînant, ressemble à d'Artagnan ; Maquet, pensif, réfléchi, brave comme l'épée qu'il tire fort bien, évoque plutôt l'idée d'Athos.
Il y a chez lui à Saint-Mesme, un tableau de Giraud, je crois, qui représente les Mousquetaires. Des officiers prussiens qui occupèrent le château durant la guerre s'arrêtèrent devant ces personnages tant de fois rencontrés sur les images d'Epinal dans les auberges, comme Buridan, Marguerite de Bourgogne et le Juif- Errant, et désignant l'un après l'aure les personnages populaires :
— Celui-ci, disaient-ils, c'est Porthos ; celui-là Aramis ; cet autre, d'Artaguan ! — Ce grand, maigre et sérieux, c'est Athos ! Il vous ressemble !
J'avoue qu'il ne me déplaît pas que l'auteur d'une œuvre porte en lui-même quelque chose de son héros. Je cherche Musset dans la Confession d'un en fan t du siècle. Je plains Chateaubriand d'avoir été Hené, et je regrette que Goethe, peu sentimental, n'ait pas ressemblé plus à WertJier — moins le suicide.
Même en littérature, les mousquetaires ne me déplaisent point.
Sans doute, mais encore faut-il que le mousquetariat,
f.A VI h' A PARIS 393
si l'on me passe le mot, soit à sa place. Mettre flamberge au vent pour le plaisir — comme au temps du baron de Fœueste, passe encore — c'est du temps, comme disent les brocanteurs; — mais parler d'aller sur le pré à propos d'archéologie, comme vient de le faire M. le comte d'Hérisson, qui ne trouve point de son goût les critiques de M. Ed. Le Blant, l'épigraphiste, c'est peut-être un peu bien exagéré.
L'histoire a, d'ailleurs, fait tapage. Il y a, comme on le sait peut-être, au Louvre — cour Gaulaincourt — une exposition d'antiquités, épigraphes phéniciennes, épigraphes latines, mosaïques, verres, marbres, terres cuites plastiques, lampes funéraires, etc., — rapportées par M, le comte d'Irissun d'Hérisson de sa mission archéologique à Utique. La cour Gaulaincourt, qui ne faisait plus parler d'elle depuis l'empire et ses écuries, est redevenue, grâce à ces poteries, une actualité comme au temps où les reporters officiels s'y pressaient, finement chansonnés par un satirique :
Je cours A la cour Gaulaincourt,
La cour Ou la cour Court, La cour Où la Cour monte...
Je cours A la cour Caulaincouit, La court Oii court La Cour.
Les équipages s'arrêtent donc devant celte cour, sur le quai. H s'agit d'admirer ce qu'un savant membre du
Jockey-Club a rapporté de ses voyages. Dumas, dont je parlais tout à l'heure, découvrait, lorsqu'il voyageait, la Méditerranée et les biftecks d'ours. M. d'Hérisson, s'il faut eu croire la Société des antiquaires et l'Académie des inscriptions, a tout simplement découvert des marques de potier et les a prises pour des inscriptions religieuses. « De vulgaires cuillers à miel deviennent sur le catalogue, dit M. Gonse, des bâtons de prières ! » On a rappelé Geoffroy et Lhéritier échangeant, dans la Grammaire, de Labiche, des observations sur tous les tessons d'assiettes qu'enterre, dans le fond du jardin, un domestique à la main malheureuse.
A Dieu ne plaise c{ue je prenne parti pour ou contre M. d'Hérisson ! J'ai vu, au Louvre, de curieuses statuettes et des mosaïques intéressantes rapportées par lui. Mais les objections de M. Le Blant — père du jeune et remarquable artiste Julien Le Blant, le peintre des chouans, soit dit entre parenthèses — et les protestations de M. Victor Duruy me prouvent qu'il faut se rendre à cette exposition du Louvre comme ou irait aux Magasins du Louvre. C'est une jolie exhibition de bibelots anciens.
M. d'Hérisson a, en outre, publié la relation de ses fouilles à Utique, en un gros volume qui m'a fort intéressé, mais où je trouve des détails qui me font involontairement songer à la Vie Parisienne. C'est la nécropole d'Utique qu'on a vidée. Or, dans un tombeau, qui doit être celui d'une jeune fille, Arthémis Janonia [Janonia, nom phénicien voulant dire : qui a pour dieu le bouillant Mon, le nom de cette petite cousine de Salammbô est corjuel), on a, dans une niche ménagée eu
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pleine maçonnerie, découvert une « petite soucoupe pleine de rouge et de jaune non broyé avec une pierre ponce pour s'en servir ».
« Ainsi, dit l'auteur de la Mission archéologique en Tunisie^ cette jeune fille, qui vécut pieusement et mourut à l'âge de dix-neuf ans, ne manquait point de co- (juetterie et ne dédaignait pas le maquillage. Ce petit secret enfermé dans le sépulcre de Mademoiselle Arthémis Janonia. . . »
Je m'arrête. Mademoiselle donne le ton de cette relation d'un archéologue à la fois mondain et éruclit qui a écrit des études sur la Chine, V Esprit chinois etV esprit européen, et qui m'a appris que Timis, en phénicien Thanit, veut dire Qrand serpent d'eatt ou Crocodille, ce que je crois fermement jusqu'à ce que l'Institut me prouve le contraire.
M. d'Hérisson, dans sa Relation, cite souvent avec éloge M. François Lenormant sur les antiquités carthaginoises et le contredit quelquefois. M. François Lenormant, si admirablement armé de connaissances scientifiques sur les civilisations primitives, a, tout justement en son jeune âge, causé — en manière de plaisanterie — un scandale archéologique bien autrement grave que M. d'Hérisson avec ses amulettes, ses lacrymatoires, ses fibules, ses épingles de bronze, ses statuettes de femmes drapées, coquettes mais bien inférieures à celles de Tanagra et sa trouvaille de Bacchus enfant.
M. François Lenormant s'amusa à faire creuser une large fosse, à construire lui-même, dans un bois, un cimetière mérovingien. Il le recouvrit de terre et amena
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là SOU illustre père en lui signalant cette découverte. On y met la pioche. 0 surprise ! ô joie du vieux savant ! C'est bien une sépulture mérovingienne ! Et d'embrasser son fils enchanté de sa supercherie. Le monde savant fut en émoi ; il accourut. Je ne sais qui découvrit la modernité du délit. Prosper Mérimée, pour se faire bien venir de Nodier, lui fabriqua bien un autographe de Robespierre dont l'auteur de Trilby reconnut la fausseté en trouvant dans le grain du papier cette date: 1827.
L'anecdote du cimetière mérovingien faillit empêcher la nomination à l'Institut de M. François Lenormant, un des hommes dont le pays s"honore. Ce savant péché de jeunesse était bien fait cependant pour donner une haute idée de son érudition.
On croirait lire, en écoutant l'histoire de ces supercheries, le roman de Walter Scott, V Antiquaire, et assister aux fouilles faites aux Quatre fers à cheval par Edie Ochiltrie et l'adepte Dousterswiwel cherchant les joujoux de tout grand enfant collectionneur :
Médailles dont la rouille effaç» les figures ; Et même l'air noté de quelque vieux refrain Dont peut-être on berça jadis le roi Pépin.
Le Dousterswiwel de Walter Scott trouve une vieille planche pourrie. Il y a une inscription. Des lettres gothiques ! 0 trésor ! On épelle : S, T, A, R, C, H.
Et cherchez, ô archéologues !
Or, tout compte fait, starch veut, en anglais, simplement dire empois, et la vieille planche servait de couevrcle à quelque coffre de blanchisseuse 1
Méry a conté de ces déceptions scientifiques : l'histoire du zouave qui vendait, en Algérie, à tous les naturalistes stupéfaits, des rats à trompe ; — une espèce de rats toute particulière portant sur le front une sorte de trompe molle, comme la licorne héraldique porte une corne dure. Là-dessus, rapports aux Sociétés d'histoire naturelle. Discussions, affirmations, négations, pour arriver enfin à découvrir que le zouave — un faubourien — coupait la queue de quelques rats et, au moyen d'une incision, la greffait sur la tète de quelques-uns de leurs congénères.
On n'en finirait pas avec ces plaisanteries qui sentent le vaudeville. Le bon Lhéritier expliquait gravement au public, dans la Grammaire, que tel tourne-broche ramassé dans le trou à fumier était une épée antique : — gladium ! C'est à lui qu'il faut renvoyer ces disputes à propos à'ampullœ et de lacrymatoires.
Qu'il nous a amusés, dans sa vie, ce comédien de belle humeur et de fine bouffonnerie ! Quels airs étonnés, essoufflés, naïfs et malins à la fois! Il était, avec Geoffroy, le type du bon bourgeois de Paris mis sur la scène, bourgeois ventripotent, narquois, aimant la gaudriole, papillonnant chez de jeunes personnes aussi maquillées que Mademoiselle Arthémise Janonia, mais moins jeunes qu'elle. Ou a fêté au Palais-Royal le cinquantenaire de cet artiste. Il y a cinquante ans, s'il vous plaît, qu'il joue à la Montansier la comédie. Un demi-siècle employé à faire rire ses contemporains, ce n'est certes pas du temps perdu.
On l'a fêlé dans ce foyer du théâtre où jadis envoyait appendues des aquarelles de Lhéritier lui-même, re-
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présentant fort drôlement les portraits charges de ses camarades Grassot, Ravel, Sainville, René Luguet, Gil Pérès, — car Lliéritier est, au pinceau, un caricaturiste fort amusant.
Le pauvre Gil Pérès, tout justement, m'a conté que Lhéritier fut très long, comme on dit, à devenir un artiste sérieux. Il était jeune, il aimait le théâtre, mais il aimait plus encore — devinez quoi ? — le bal masqué !
Ce comédien, qui se grimait chaque soir tout à son aise, n'avait de joie que lorsqu'il pouvait, déguisé en Pierrot, en fort de la Halle ou en Ghicard, aller danser dans les hais traverslis, à l'Opéra ou à la harrière ! Il arrivait , le lendemain à la répétition, pâle, harassé, bâillant ses rôles, comme Ghaleauhriand bâillait sa vie. Il sommeillait sur pied, debout. Il donnait, à demi somnambule, à Grassot, des répliques comme : « — En avant deux ! Balancez vos dames ! »
iSa scène finie, il allait dormir au foyer des artistes. Le régisseur le trouvait reposant, calme dans quelque fauteuil poudreux. Bienheureux lorsqu'il n'arrivait pas au théâtre en costume de carnaval ! Un jour, il répéta, en habit d'Arlequin, un vaudeville deBayard !
Depuis, nous ne l'avons vu avec de tels harassemenls que dans le Réteillou, faisant son thé. Le chaamant comédien, d'une vérité simple et juste 1 — Gil Pérès, aujourd'hui pensionnaire d'une maison d'aliénés, me disait combien on aimait Lhéritier au théâtre.
Ils s'en vont donc, tous ceux qui nous amusèrent? Ne
nous restera-t-il bieutùt plus que leur souvenir ? Je trouve fort naturel qu'on porte ainsi, en ce temps trop clément aux pontifes de l'ennui, des toasts aux grands prêtres du rire. Le soir même où l'empereur de Russie et l'empereur d'Autriche arrivaient, il y a quelques années, à Berlin, saluer l'empereur d'Allemagne, M. de Bismarck, laissant en tête à tête les trois empereurs, invitait un vieil acteur, Hamerling — un Lhéritier Berlinois — et buvait avec lui de l'affentlialer à ses noces (Torî
Pauvres comédiens qui ne laissent rien i[u'uu nom après eux, fêtons-les tandis qu'ils vivent, et — puisqu'on ne leur refuse plus le ruban rouge — que ne le donne-t-on à cet acteur admirable qui est un vieillard aujourd'hui et qui fut, en même temps qu'un grand artiste, un honnête homme, pauvre et fier ? Cest Bouffé que je veux dire ; Bouffé, l'homme de toutes les finesses, le Metzu ou le Meissonier de l'art dramatique, oublié maintenant au hameau Béranger, à Auteuil.
On l'a nommé officier d'académie par ce qu'il a publié des Mémoires, comme d'Artagnan ! On pouvait lui donner, au lieu de ce ruban violet, le ruban rouge, car, ne nous y trompons pas, c'est une des gloires de notre théâtre que ce petit vieillard qui a joué à ses débuts — devinez quoi ? — le rôle d'un enfant de Paris chantant la naissance du roi de Rome I
Si jamais croix de comédien put être bien placée sur une poitrine, c'est, après celle de Got ou de Faure, sur celle de Bouffé.
Le Pauvre Jacques et Michel Perrin contresignent avec moi la pétition pour le vieux Gfamin de Paris.
Une soirée à l'Exposition d'électricité. — Lampes Edison et phonographes. — Le Salon des auditions. — Physiologie de l'auditeur. — V Electriciié et le Million. — La Folie d'André Gill. — La mégalomanie. — VEtoile. — Une comédie en vers jouée par des prêtres. — Une charge de Gill. — Charles Jacque caricaturiste. — La parodie. — Paul Parfait et la bibliothèque du ministère de l'intérieur. — Le baron James de Rothschild. — Des reliures mosaïques de Trautz-Bauzonnet. — Les chroniques de Robinet. — Loret et les chroniqueurs d'autrefois. — Le Million érudit.
1" novembre 1881.
Fixons, avant qu'il ne soit plus qu'un souvenir, l'aspect de ce curieux spectacle, joie actuelle du Parisien et séduction de l'étranger : l'Exposition d'électricité vue le soir.
Il n'est point de féerie qui me paraisse aussi fantastique. La lumière y est crue, les ombres y sont bizarres, les bruits stridents, les mouvements saccadés. On se croirait, en entrant là, transporté dans un nouveau monde. La première impression est d'autant plus saisissante que le Palais de l'Industrie, intérieurement éclairé par la lumière bleuâtre, fait paraître au dehors
les Champs-Elysées plus mornes et plus désolés, par ces soirs d'automne.
De loin, de la place de la Concorde, on aperçoit, — comme une énorme lanterne lumineuse, — le Palais qui laisse filtrer de clairs rayons par toutes ses verrières. Il y a Là, pour les piétons, l'attraction de la lampe pour les papillons de nuit. Toute lumière magnétise, et on se précipite bien vite, un peu ébloui, vers l'exhibition. Cette fois, la sensation change. Tout à rheure c'était de l'éblouissement; peu à peu, c'est de l'ahurissement. On était hypnotisé, on est étourdi.
Au centre d'un tas de petits bâtiments d'aspects disparates qui font songer à quelque improvisation de ville américaine où l'art sommaire du blockhaus se mêle aux pastiches des constructions gothiques, se dresse, de toute sa hauteur, le grand phare aux feux tournants qui zèbre de clartés rouges, blanches, livides, sanglantes ou neigeuses, nettement projetées, les galeries du palais. Puis, au-dessous, fourmillent, dans une promiscuité singulière, très séduisante au demeurant, les inventions scientifiques et les bibelots commerciaux, une foule de curiosités dont les unes sentent la boutique et les autres le laboratoire, une quantité d'objets exhibés qui tantôt font songer à l'usine et tantôt au bazar : tire-bouchons à hélice et télégraphes perfectionnés, wagons-ambulances et petites carottes en caoutchouc c|ui se transforment en lapins blancs, téléphones et plumes inoxydables ; la science et l'industrie se coudoyant dans un brouhaha amusant, plein de tentations et de stupéfactions.
Et la vapeur halète, et les sonnettes tintent, et les secousses grêles des timbres électriques alternent avec
les sifflements aigus des machines. Une sorte de griserie particulière s'empare du visiteur qui s'effare. Mais c'est surtout dans les galeries du premier étage qu'il semble perdre pied et tituber. Là, le fantastique s'exacerbe. Des phonographes aux voix nasillardes répètent, avec une précipitation de dévidoirs, des chansons qu'on leur a soufflées. Les Pompiers de Nanterre se mêlent, avec un même accent, au Yankee Doodle ou aux sautillantes gigues anglaises interprétées par la même voix de Polichinelle. Les lampes Edison, éteintes et rallumées tour à tour par les curieux qui passent, projettent sur les peintures, brutalement éclairées, leur vive lumière. Les réalités les plus farouches — des mains humaines, des bras de femmes conservés et métallisés par je ne sais quel procédé tenant de la galvanoplastie — ont pour les mettre en saillie cette lumière électrique qui est comme le soleil de l'avenir. Ces galeries où les sonnettes, les timbres, les sons aigus, les bruissements argentins se multiplient comme les appels exigeants et désespérés des malades dans une maison de fous, donnent ainsi Timpression de quelque gigantesque paquebot où l'on se serait embarqué, avec une cohue internationale, pour des pays imaginaires.
Tout ce qu'on entend autour de soi complète l'illusion. C'est à peine si l'on perçoit quelque parole française. De l'anglais, de l'allemand, un peu d'italien , quelques voyelles espagnoles; presque partout les consonnes saxonnes. L'Amérique envahit le Palais de l'Industrie. L'Exposition d'Edisonest une succursale de New- York.
LA VIR A PAIUS km
Où Paris reprend ses droits, c'est dans le salon des auditions téléphoniques. Pendant que la foule fait queue pour aller écouter l'Opéra, les privilégiés peuvent, dans le salon réservé, passer de l'Académie de musique à la Comédie-Française et de l'Opéra à l'Opéra-Comique, Là, ce ne sont que des exclamations de surprise. Ces gens aux oreilles tendues vers le téléphone comme des sourds sur leur cornet acoustique ont des sourires heureux et des surprises bruyantes. Les stupéfactions éclatent parfois en cris formidables : « Ah! c'est féerique, c'est incroyable, ce n'est pas possible! Mais c'est que j'ai parfaitement entendu Delaunay ! C'est Delaunay luimême! On joue le Monde où on s'ennuie. Et Talazac! Et M""^ Vauchelet! C'est étourdissant! »
Ce sont là les auditeurs naïfs, ceux qui se montrent bon 2^uUic, comme on dit au théâtre. Puis, au contraire, il y a les auditeurs esprits forts, ceux qui gardent leur sourire impertubable et doucement railleur, devant toute merveille : « Eh bien, oui, c'est curieux, c'est intéressant! Mais après? Quoi, c'est un joujou! »
Il n'est pas rare de rencontrer aussi, dans le salon du téléphone, l'auditeur spirituel qui répète à tout venant quelque vieux mot, comme :
— On entend tout. J'entendrais même voler un caissier !
Il y aurait de la sorte à faire une physiologie de l'auditeur, depuis celui qui, le plus naturellement du monde, jouit curieusement de sa surprise, jusqu'à celui qui l'analyse et la raille. La nature humaine est éternellement identique à elle-même, et la science,
comme la foi, a ses saint Thomas, qui sont fort loin d'ailleurs d'être tous des bienheureux .
Où l'on se rend compte de la puissance et de l'éclat de cette électricité mise au service de la lumière, c'est lorsqu'après être un peu las de cette foule qui tournoie autour des instruments scientifiques sans y trop rien comprendre, de ces pseudo-savants qui font des conférences marchées sur les disques, les signaux ouïes rails, de ces curieux qui grimpent dans les wagons nouveau modèle et s'y installent sans façon, on sort enfin du Palais de l'Industrie. Les Champs-Elysées sont éclairés, sans doute, mais, en s'y retrouvant, il semble qu'on s'enfonce dans quelque chose dé douteux et de noir. Les becs de gaz ont l'air laiteux de charbons rouges lentement consumés au fond d'une cave ou expirant dans le brouillard. L'espace obscur semble vide. On est comme projeté dans de la nuit.
Au loin, le tramway électrique attend, disposé à prendre non le mors, mais l'étincelle aux dents, sous la garde de sergents de ville. On s'explique fort bien qu'en sortant du Palais de l'électricité un malheureux se soit précipité sous les roues. On n'y voit plus. Toute lumière paraît terne après la lumière électrique. Il n'y a plus de comparaison possible. La seule question est celle-ci : — « Quand on aura inventé tant de bougies nouvelles et de lampes admirables, inventera-t-on aussi des yeux nouveaux pour les supporter? »
Il est probable que la lumière électrique deviendra quelque chose comme l'alcoolisme de la rétine.
Et quand je pense que. dans si peu de temps, ce coin de Paris, si éclatant, fiévreux, chaque soir animé d'une vie si intense, retombera silencieusement dans l'ombre et le vide !
.On voudrait i^etenir, si on le pouvait, ces attirants spectacles. Une telle exposition , qui fait grand honneur à l'initiative remarquable de M. Gochery, aura d'ailleurs marqué une étape et, pour continuer à prendre aux coulisses leur argot à la mode, ce sera là le clou de l'année, tant d'autres clo^is prétendus clous, ^\x théâtre et ailleurs, n'ayant été que des furoncles !
Il était, au surplus, inévitable que l'électricité, le tramway, le téléphone, le phonographe, et toutes ces inventions qui transforment prodigieusement l'existence moderne, fussent accusés de pousser à l'innervation, toujours croissante, de nos contemporains, et à la névrose générale. Le veau d'or, — l'affreux Million, que tout le monde méprise et que tout le monde envie, — a été le bouc émissaire de la folie du pauvre André Gill, si effroyablement frappé, emporté par cette manie des grandeurs, ce délire spécial que M. le docteur Foville regarde comme une mélancolie persécutrice, cette terrible mégalomanie qui, plus que la tristesse des Antony et des René, est vraiment le 7nal du siècle.
On a tout dit sur cet artiste puissamment original qui fut un esprit lettré, un poète à la fois narquois et attendri, et qui rêvait de devenir le dramaturge du peuple.
— Ce que j'ai fait en peinture au dernier Salon, nous
disait-il, je veux le tenter maintenant au théâtre ! J'ai des sujets plein la tête!
Il avait goûté déjà aux bravos de la scène, avec la Co7'de au cou^ à l'Odéon, et, certain soir, il y a six ou sept ans, nous avions été conviés à écouter, dans la petite salle aujourd'hui démolie du théâtre delà Tourd'Auvergne, une comédie (j'en parlais plus haut) intitulée V Etoile, écrite par deux poètes et jouée par des poètes.
« La scène se passe en Angleterre du temps de Shakspeare^ le soir, » dit la brochure qui porte les noms unis d'André Gill et de Jean Richepin. M. Richepin, qui allait publier bientôt la Chanson des Gîmix avant d'écrire ce mâle roman, la Glu, jouait sa comédie luimême et avec talent, le costume sombre d'un Anglais du temps d'Elisabeth allant bien à sa tête crépue. N'était-ce pas, ce même soir, que M. Pierre Elzéar autre poète délicat et romancier à succès, portait si galamment le feutre Louis XIII, le manteau noir du raffiné, et ressemblait, sur la petite scène à un cavalier de Vau-Djck? Nous avions fort applaudi V Étoile, ce soir-là, mais Gill nous promettait bien d'autres comédies, et des drames, et des satires en action! Sa tête bouillait- Il avait des conceptions bizarres qui, exécutées par lui, eussent été charmantes. Il voulait écrire un roman: la Vie à retours. L'histoire d'un homme qui commence l'existence avec des cheveux blancs, rajeunit de jour en jOur et finit sa vie en rendant, avec la première goutte de lait, le dernier soupir sur le sein de sa nourrice.
L'argent, quoiqu'on en dit, ne jouait pas un si grand rôle dans les préoccupations d'André Gill. Il l'aimait non pour les joies égoïstes qu'il donne, mais pour les libéralités qu'il permet de faire. Le plaisir de Gill était d'inviter à une même table de pauvres diables de sculpteurs et de peintres, de chercheurs, de rêveurs et de payer pour tous. Riche, certes il eût aimé à l'être, mais il n'eût pas fait une concession pour le devenir.
J'ai cependant encore devant les yeux une charge de lui par lui-même : sa tète coupée comme celle d'un saint Jean-Baptiste et présentée au public sur un plat rempli de piècesde vingt francs. Ce décapité souriant dans ce bain de louis d'or m'est revenu à la pensée lorsqu'on m'a annoncé cette folie de l'artiste épris de millions.
Lorsqu'il avait débuté, dans le journal la Lune; lorsque de ce pseudonyme de GUI (tous les caricaturistes, Cham, Bertall, Stop, Marcellhi, tous, excepté Grévin, ont pris un pseudonyme), Gosset de Guines avait signé sa première caricature, il portait encore le pantalon rouge du soldat de la ligne. C'est au régiment qu'il devint célèbre . Charles Jacque avait commencé de même et un de nos amis, M. Moyse, dont le père était colonel, possède toute la galerie des officiers du o2e chargés gaiement par le fusilier Charles Jacque qui encourut alors le courroux des sous-lieutenants un peu trop coquets. Le fusilier Gill, son temps fini, ne quitta plus Paris. Je retrouve en tète du premier numéro d'un journal où il donna, à la fois, d'admirables charges et de fort jolis vers, ces lignes qui marquent bien le ton gai, fringant, 1 un peu mousquetaire de ce fm railleur parisien :
« Ce serait, cher ami, un beau spectacle qu'un feuilleton où il ne serait parlé que de ma gloire et de la Parodie que je vous envoie avec mille tendresses! »