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pendant un enlr'acle de Ncma, croj'ant sans doute m 'être fort agréable :
— Eh bien ! nous voilà vengés !
A bien prendre, je ne comprends guère en quoi pouvait consister la joie d'une pareille vengeance. J'avoue que les souvenirs de cette polémique sont loin. Et à quoi bon, entre gens qui se reconnaissent des qualités, batailler au profit des galeries et de confrères tout prêts à ne signaler que les défauts, chez l'un ou chez l'autre ? On peut combattre la tendance générale d'une œuvre — et surtout le mouvement où, par des imitateurs, nous entraine cette œuvre — sans se boucher es yeux volontairement devant le talent déployé.
M. Zola est mieux qu'un accident en littérature, c'est le produit tout naturel de ce temps-ci. Il personnifie, qu'il le veuille ou non, l'avènement de l'extrême démocratie en littérature. Ce romancier qui se plaint de la petite part réservée aujourd'hui aux lettres a précisément contribué à faire perdre à la foule le goût de la littérature pure, de la littérature pour la littérature même. Il a substitué la peinture des choses à la symphonie des idées, si je puis dire. Il a beaucoup souffert jadis, et, quelque flatterie qu"'il adresse aujourd'hui au public mondain, il a exprimé, — et là a été son succès, — la tristesse des souffrants.
Je retrouvais hier, dans de vieilles feuilles envolées, des fragments d'articles où ce réaliste farouche, regrettant les poésies de sa Provence, se plaignait qu'il y eût des « gens qui ne comprennent les fleurs qu'en salade ». Il a connuencé par les fleurettes printanières avant d'arriver au saladier du marchand de vin :
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« 0 ma jeunesse, — écrivait-il, il y a douze ou treize ans, dans un journal où nous faisions nos premières armes, — ma jeunesse, époque heureuse où je courais les sentiers de ma chère Provence!... Musset était alors moncompagnon.il m'enseignait à pleurer. Je lui dois mes premiers chagrins et mes premières joies. Aujourd'hui encore, dans la passion d'analyse qui m'a pris, lorsqu'il me monte au visage de soudaines bouffées de jeunesse, je songe à ce désespéré, je lui pardonne ses blasphèmes ne me souvenant que de ses larmes.» On pardonnerait aussi bien des gros mots à M. Zola en souvenir de cette émotion.
Paris devait lui sembler plus dur que les sentiers bordés de figuiers du pays. Toutes les douleurs cruellement vraies de V Assommoir, ce gros bourgeois des environs de Paris les a ressenties, soit en cette triste maison qu'il habita, dans le faubourg Saint-Jacques, rue Pépinière — actuellement rue Daguerre — la haute maison noire, peuplée d'ouvriers pauvres, qu'on retrouve décrite dans V Assommoir ; — soit rue Gracieuse, au haut de la butte Saint-Victor, où il logea dans « le grenier de ses ringt ans )>. Jeunesse triste, laborieuse et misérable. On rencontre dans VAssommoir, — qui est le roman du Demi-Peuple, comme il y a la comédie du Demi-Monde^ — un croque-mort nommé Bazouge. Ce croque-mort, Zola fut son voisin. Dès 1869, le romancier traçait ainsi le portrait de son ami Jacques, qui, le manteau agrafé sur l'épaule, le chapeau rejeté eu arrière, « me jurait, dit-il, de me porter en terre, lorsque f< le moment serait venu, avec une douceur de main <( presque amicale »,
Il s'enivrait aussi, le croque-mort. C'était un croquemort qui avait des tristesses : « Quelques litres et un morceau de brie sont des consolations suprêmes en pareil cas. » CJn beau jour, il mourut. « J'avais dans mon grenier, dit Zola, un vieux coffre dont le bois, rongé par les vers, tombait en une poussière noirâtre. » Ce coffre servit de bière à Jacques, et lorsque des employés aux pompes funèbres descendirent, par l'étroit escalier, l'étrange cercueil de ce mort, on entendit les gamins de la rue Gracieuse s'écrier gaiement , — et tant de réalisme influa certainement sur le fantaisiste des Contes de Ninon:
— Allons ! le croque -mort est croqué !
Ce fut devant de pareilles scènes et auprès de tels voisinages que s'écoula la jeunesse de cet liomme affamé de gloire et d'argent, timide alors, pensif, et qui, par une des bizarreries les plus étranges, n'est devenu colère — peut-être malheureux — qu'avec la fortune. Le succès apaise d'ordinaire. Ici, il a surexcité et irrité. Qui dira pourquoi ?
Un telliomme devaitarriver d'ailleurs, n'ayant qu'une seule préoccupation en ce monde : son œuvre. Un de ses amis à conté qu'en 1870-71, alors que nul d'entre nous ne savait même s'il y aurait un lendemain, M. Zola arrivait aux bureaux provisoires du. Petit Journal, à Bordeaux, et, dans une petite pièce, au-dessus du cabinet de rédaction, se mettait à écrire paisiblement, de sa grosse écriture nette, uue page de l'histoire des Rougon-Macquart. Nul de nous n'avait le sang-
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froid de songer à des chimères. Il n'élait point question de savoir s'il y aurait, demain, des lecteurs et des romans en France, mais s'il y aurait une patrie et une France. Lui, certain de son avenir, écrivait sans se troubler. C'est du sang-froid.
J'imagine qu'il a dû souffrir de voir des œuvres comme la Conquête de Plassans -passev quasi-inaperçues. Nous disions alors qu'il y avait là un talent et une force à la foule qui n'écoutait pas. L'auteur de Thérèse Raquin la contraignit alors à l'écouter, en haussant le ton elenlui parlant comme Prosper Mérimée avait assuré, en 1869, qu'on écrirait avant dix ans.
Mais encore si cette brutalité, souvent étonnamment puissante, n'avait pas fait école ! Et si, se contentant de traduire, ses impressions et ses souvenirs, le romancier ne s'était pas improvisé critique I Et quel critique! Si l'admirateur de Musset, le peintre amer de la misère, n'avait pas continué à se faire l'auteur de Mes Haines !
Mes amis, il n'y a donc pas d'amis pour dire à celui-là :
— Laissez donc la polémique, les personnalités, les discussions, les rancunes — rancunes qui vous poussent à reprocher à Victor Hugo son génie, à Ranc sa fermeté de caractère, à ce grand fou de Barbey d'Aurevilly sa pauvreté et à ce pauvre Aubryet sa mort misérable !... — Laissez tout cela et contez ! Et revivez avec vos croque-morts, au lieu de croquer les vivants qui n'en continuent pas moins à vivre ! — Vous pouvez créer, et vous vous obstinez à hurler ! C'est du temps perdu. Après la scène à faire, il y a l'article à ne pas faire.
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Et si, par hasard — ce que je ne crois point — le romancier écoulait ce conseil, qui est ie bon, je dirais à celui de nous qui ne lui a point pardonné ses attaques :
— Eh bien ! il vous répond en faisant des livres. Est-ce qu'il voudrait aussi se venger?
Jeune conscrit, oh vas-tu? — Frépiiratils d'une grande manifestation populaire. — Les bals costumés. — Un bal villageois. — Les femmes et les déguisements. — A propos de Phri/né. — Anna Deslions ou Anna Deschiens. — Glorieuses funérailles. — l'n entrefilet. — Le journal et les journaux. — Comment on vend les journaux à Paris. — Petite [jhysiologie parisienne : YHeurc du Journal. — Le matin et le soir. — Les porteurs et les vendeurs. — Les acheteurs. — lialzac et la Monographie de la yresse. — Les bouillons. — Les aboimés des kiosques. — Le Cotillon. — Petit parfumé, oie ras-tu ? — La fête de ^■icto^ Hugo.
±2 feviipr IHSI.
CliaiiUmL, criant, riauL aussi, leur uuméro enluminé fiché sur leur casquette de soie ou leur petit chapeau de feutre, une cocarde tricolore enrubannée et piquée sur la poitrine avec un bonnet phrygien, les conscrits de cette année ont fait leur apparition par les rues.
f( — Jeune soldat, où vas- tu '?
« — .levais arroser de via Liane la pancarte coloriée plantée sur mon front, et Loire à la laine, qui n'est peutêtre pas encore tondue, de mes futurs galons de caporal !... »
Peut-être ont-ils, eux aussi, un Làton de maréclial
dans leur giberne, ces conscrits qui, en attendant, ont un peu de piquette dans la tète. Ils sont, pour le moment, les êtres les plus gais de Paris. Nos rues, nos quais, nos places, leur apparaissent, confusément ensoleillés, à travers les fumées du vin clair. Il y a, sur tous les clochers, des rayonnements de gloire, et l'émail blanc des croix de la Légion d'honneur dan.'ie, à leiu^s yeux éblouis, comme des scintillements d'étoiles filantes.
— Jeune soldat, où vas- tu ?
A la caserne, au pansement, à l'exercice ! Laissez passer les jeunes conscrits !
Il y aura plus de rubans et plus de bouquets qu'aux fronts et aux boutonnières des conscrits de l'année, dimanche prochain, avenue d'Eylau, devant la maison de Victor Hugo. Ce sera la fête du poète et aussi de la poésie. On tirera des feux d'artifice avec des lilas blancs pour bouquets, et toutes les violettes bonapartistes du printemps qui semble naître s'en iront embaumer riiôtel que l'auteur de Lucrèce Borgia a loué à sa voisine la princesse de Lusiguan.
Grande journée, en vérité, répondant bien à ce besoin qu'a ce peuple parisien de manifester ses enthousiasmes. Etquand je dis Paris, c'est aussi la France et les étrangers (jui s'associeront à un tel hommage. Il y a, là, comme des ressouvenirs de ces fêtes de la Grèce où l'on couronnait les fronts immortels des poètes.
Cette fête est, d'ailleurs, la principale préoccupation de riieure présente. C'est à qui organisera, pour Victor
Hugo, des surprises. En plus d'une mansarde, je sais de pauvres gens qui travaillent à quelque bouquet emblématique comme, en cette saison de bals, les jeunes gens à la mode peuvent, dans le silence du cabinet, piocher les figures du Cotillon. Car ou n'oublie ni les soirées privées, ni les bals travestis. Tous les costumes ruraux de France et de Navarre seront mis à contribution pour le prochain ial villageois de M'"^ Edmond Adam, une de ces paysanneries artistiques comme il est de mode d'en donner à Vienne : une églogue sur des airs de Strauss, avec des morgue, des iarnigué et des morguenne à n'en plus Finir. Paysannerie d'opéracomique, bergerie de Florian où il ne sera point permis d'avoir de loups. Au plein jour des bougies, les jolis visages !
Le goût des travestissements campagnards, qui fait immédiatement songer aux plaisirs de la laiterie, à Trianon ou à Rambouillet, et aux petits fromages de la Reine, a toujours existé, et c'est en quelrjue sorte un besoin féminin de chercher le déguisement qui convient le mieux à son genre de beauté. La femme se rapproche par là de l'idéal qu'elle se forge elle-même. Ce qui fait que le bal de l'Opéra ne périra jamais, c'est que les femmes brunes auront toujours l'appétit de se mettre sur la tète, ne fût-ce que pour un soir, une perruque blonde, et que les blondes se sentiront éternellement tentées d'aller contempler, dans la glace d'un foyer de bal travesti, leur front paré d'une perruque brune.
L'impératrice Eugénie — la bourgeoise, comme disait Mérimée, — se fit photographier, un jour, dans tous les costumes qu'elle affectionnait : en Marie-Antoinette, en
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Juive, en Célimène, en femme fellah. Le travestissement — ne cherchez pas malice à ce mot — est dans la nature ou, si l'on veut, dans le caprice delà femme. Il y eut un temps où, à la Mi-Carème, il était de mode et de tradition parmi les demi-mondaines d'aller danser dans un bal public, à la barrière, avec des robes de grisette, le bonnet au front, le col plat sous la nuque. Le bol de vin chaud qu'on servait alors à Phryné lui rappelait peut-être les parties de plaisir de la puberté, les repas en famille ou les premières escapades. Qui sait ?
J'ai vu, sous ce costume, cette Anna Deslions dont on parlait, l'autre jour, à propos delà Phryné, de Meilhac, et la plus jolie fille qui ait paru dans une avant^scène de théâtre. Un profil superbe, un air doux, la bonté dans la beauté. Peut-être un peu aussi la bêtise. Ceux qui ont rappelé son souvenir ont peut-être exagéré son luxe. Au temps où elle habitait rue du Helder, Anna Deslions ne dépensait pas encore, si elle a jamais dépensé cela, 5,000 francs ^«r mois pour le blanchissage de ses dentelles. Les plus « luxueuses » de ce temps-là paraîtraient aujourd'hui mener une vie de bonnes bourgeoises paisibles, tant la marée monte et le besoin de 'paroistre grossit, dans une extraordinaire dépréciation de l'argent.
Cette Anna Desliuns, qui n'était pas Phryné, mais une belle statue, un magnifique modèle pour un sculpteur, s'appelait en réalité Anna Deschiens. Elle fut, un jour, baptisée — ou débaptisée — par Esther Guimont qui, elle, s'appelait le Lion [Ego nominor Léo, disait sa
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devise) et qui, en femme d'esprit, lançait ses amies — et les lançait ti'ès haut — du fond de son hôtel de la rue Chateaubriand.
Hôtel tout petit, mystérieux: une petite cour, quelques marches à monter, un grand et un petit salon; salle à manger au rez-de-chaussée; en haut les chambres tapissées, capitonnées, orientalisées par des robinets parfumés qui ne se taisaient ni jour, ni nuit. Ce fut avec cette Eau des fées qu'Anna Deschiens fut baptisée « Anna Deslions ».
Un jour Phryné — je me sers de ce vieux nom que voilà redevenu d'actualité — Anna Deslions eut la douleur de perdre son père, un humble ouvrier dont le plus grand mérite était d'avoir conservé sa fille après l'avoir perdue. Ce fut d'abord un deuil tragique, plein de cris, mais Esther Guimont, qui n'aimait pas le noir, dit à son amie :
— Console-toi; nous lui ferons de belles funérailles 1 On s'adressa alors à un ami, au Protecteur, qui fut
d'avis, en effet, de bien faire les choses sans pourtant dépenser trop d'argent. 11 avait des relations ; il demanda tout net au gouverneur de Paris, dont j'oublie le nom, d'autoriser la musique du... 129^ de ligne, alors caserne faubourg Poissonnière, à prêter son concours pour les obsèques d'un brave militaire du premier Empire qui « venait de s'éteindre dans une honorable et glorieuse pauvreté».
— Comment donc! fit le gouverneur.
Le service funèbre et musical eut lieu dans l'église
Saint-Laurent où je crois bien que M. Duquesnay, hier évèquede Limoges, aujourd'hui archevêque de Cambrai, était curé. Grande aflluence. Beaucoup de ces dames, très correctes, en grand deuil. Peu de messieurs. Les hommes sont ingrats, — ou timides. Pendant tout le service la musique militaire fit entendre, de tous ses cuivres, les marches militaires que le défunt avait tant aimées durant sa vie. Les trompettes mêlaient leurs sons clairs aux notes sombres du De Profundis et du Dies irœ.
— Eh bien ! tu vois, disait Esther Gaimont, tu vois, c'est superbe ! Le brave maréchal Exelmans n'a pas eu mieux !
Le lendemain de ces obsèques noblement improvisées, les journaux de toutes nuances insérèrent très naïvement, — ou peut-être y mettaient-ils quelque malice, — la note que voici :
« Hier, on a conduit à sa dernière demeure un vieux « soldat de nos grandes épopées, entouré des rares « survivants de Waterloo où, contre les Anglais supé- « rieurs en nombre, les géants s'étaient battus comme « des lions. >;
Ah ! ces journaux ! Ils n'étaient pas alors les indiscrets qu'ils sont devenus ! Aujourd'hui ils conteraient tout au long l'aventure en mettant les points sur les i. Et tant pis pour les intéressés !
Le fait est que le journal est la grande force actuelle : un orateur, doublé d'un télégraphiste, un chroniqueur, à la façon indiscrète de Mérimée, mais un Mérimée qui
tire plus de 18,000 feuillets à l'heure et des feuilles plus grandes que du papier à lettres.
11 est dilTicile de s'imaginer ce que serait, sans le journal, la vie moderne. Il y a eu des civilisations, maintenant évanouies, aussi raffinées et aussi puissantes que la nôtre, mais il n'y a pas eu d'âge du papier comparable à celui où nous vivons. On a bien raison de dire qu'une bonne loi sur la presse est la question vitale, La presse, le journal, fait partie intégrante de notre existence sociale, C'est notre oxygène intellectuel, — avec des émanations d'oxyde de carbone parfois.
Toujours esl-t-ilque le Parisien tient essentiellement à l'iibsorber. 11 a d'ailleurs besoin d'idées toutes faites, de gloires toutes consacrées, de statues toutes sculptées et de sottises toutes mâchées.
Une des heures les plus parisiennes de la Vie à Paris c'est, par exemple, V heure du journal. Il y avait autrefois, et il y a sans doute encore pour la bohème littéraire une heure consacrée aux causeries et aux boissons apéritives, Vheure de Vahsinthe: elle sonnait tout justement à Vheure du journal, à ce moment précis où les porteurs de gazettes fendent lestement la foule en portant sur leur tète des tas de journaux frais imprimés.
h'' heure du journal est un instant tout spécial où Paris et ses promeneurs prennent brusquement un aspect particulier. Il y a, à Londres, une heure de mouvement formidable, où toutes les rues de la Cité semblent transformées en une fourmilière qu'on aurait remuée du
bout d'un bâtou. C'est Vheure de la poste. Les jeunes hoys des maisons de banque se précipitent à travers les cabs, leurs paquets de lettres à la main, avec la rapidité de chevaux de course. C'est l'heure décisive de la journée, à Londres.
A Paris, — où sonne également l'heure de la poste, — l'heure la plus curieuse, la plus caractéristique, est peut-être celle que je viens ù.\^'^q\qvV heure du jotcrnal. Il y a là une poussée de fièvre et un redoublement d'activité à étudier. Les jours de gros événements, il faut jouer du coude et presque des poings pour obtenir une de ces feuilles de papier, autour des kiosques assiégés. Mais, dans la banalité même de la vie quotidienne, le boulevard prend, à l'heure du journal, un caractère tout spécial. Des feuilles blanches semblent pousser au bout des doigts plus rapidement que les feuilles vertes aux arbres. C'est une éclosiou électrique. Les paquets de papier fleurant l'encre typographique s'entassent devant les kiosques. Les marchands déploient et reploient les gazettes. Les porteurs courent le long des trottoirs en s'arrêtant, de kiosque eu kiosque, comme plus lard l'allumeur devant chaque bec de gaz. C'est leur métier de chaque soir. Ils fout de même chaque matin.
Le matin, à l'heure où Paris dort encore, bien avant le jour, en hiver, dès quatre heures et demie ou cinq heures, les feuilles imprimées commencent à sortir de l'imprimerie. Il y a des marchands de journaux venus de la banlieue, ou de Sèvres, de Saint-Cloud, de Saint- Denis, de Sceaux, de Versailles, qui attendent, tout grelottants, soit devant les imprimeries, soit devant un
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bureau central de vente, rue du Croissant d'ordinaire, l'apparition de ces gazettes qu'ils emporteront en hâte, pour arriver chez leurs clients dès la première heure. L'aube frileuse des jours d'hiver voit passer, sur les chemins gelés, des voitures de maraîcher où les vendeurs de journaux ont pris place. La charrette a apporté des légumes aux Halles, pâture à estomacs; elle remporte des lettres moulées à la banlieue, pâture à cerveaux.
Quelques marchands de journaux des cjuar tiers excentriques de Paris, vendeurs qui ont leur boutique au haut des faubourgs, viennent aussi, dès avant le jour, aux imprimeries où Ton tire. Les porteurs enlèvent les paquets de journaux et vont les distribuer à travers les kiosques. Ils ont des clefs pour les ouvrir, ces kiosques vides, et, à l'heure matinale où le boulanger dépose le pain dans les portails ouverts, où la laitière s'installe avec ses jattes pleines, ces porteurs glissent dans les kiosques ces tas de journaux frais dont ils touchent le prix, au retour, en revenant à leur bureau central, après avoir tué le ver.
Un compte, à peu près^ l,bUU débitants de journaux dans Paris. Les uns, peu achalandés, beaucoup, ignorant même l'existence de certains journaux, s'iuquiétantpeu des goûts du public, gagnent à peine deux francs par jour; les autres, actifs, intelligents, se faisant communément des journées de vingt ou vingt-cinq francs. Il eu est, comme les occupants des kiosques des environs du passage Jouffroy , du Grand-Hôtel, de certains carrefours
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OÙ défilent beaucoup de passants, qui arrivent à gagner cinquante francs, du matin au soir. Dans plus d'un kiosque, telle titulaire n'a[)parait qu'à de certaines heures et fait tenir la place par une bonne ou femme de ménage, la plupart du temps.
Chaque kiosque a sa clientèle. 11 y a — chose curieuse — fort peu de casuel, comme on dit, dans cette vente quotidienne. Presque partout, ce sont des abonnés en quelque sorte qui achètent, passant, chaque jour, au même endroit, suivant inévitablement un itinéraire déterminé, soit par besoin, soit par habitude. Le Parisien est plus fidèle qu'on ne croit à son sillon accoutumé.
Il est peu de kiosques qui affectent une physionomie particulière, sauf peut-être celui qui arbore, devant le café de la Paix, les périodiques anglais venus de Londres, les dessins du Graphie ou les charges polychromes du Vanity Fair. Le kiosque de M"'' la Périne est veuf depuis longtemps de son ex-bouquetière devenue marchande de journaux, fine et pâle comme une Andalouse sous sa mantille noire. On me dit, par contre, qu'un des kiosques les plus achalandés de Paris est tenu par une ancienne femme de chambre de M"" Marguerite Bellanger. On doit savoir plus dune historiette à la Tallemaiit des Réaux, dans ce kiosque dont la titulaire a vu passer plus d'une l'ois César et sa bonne fortune.
Tous ces marchands ont achevé en quelques heures de vendre les bons journaux (ils entendent parla ceux
qu'où achète beaucoup) : le matin, ù.q sept heures à midi, et le soir, de cinq à sept heures.
Plus les journaux se vendent vile, moins on aperçoit de leurs piles à l'étalage des marchands ou sur la planchette des kiosques. On peut même poser en principe que, plus on recontre de numéros d'un journal étalés, moins ce journal se vend. Ce n'est point là un paradoxe, mais un fait.
Ah! la jolie «physiologie deTachetear » qu'il y aurait à tracer, lestement ! L'acheteur est essentiellement maniaque. Il en est qui, régulièrement à la même heure, viennent acheter, à la porte d'une imprimerie, le numéro encore tout humide. Ceux-là tiennent à la primeur, regardent à peine le numéro et s'en vont, aprè^ l'avoir glissé dans leur poche. Ce sont les gourmets, les amateurs à' éditions pr inceps . Ils ne liront leur journal qu'à huit heures, après leur dessert, peut-être à onze, avant leur sommeil ; mais ils l'ont eu dès quatre heures et demie, tenu entre leurs doigts avant tout le monde. Cela leur suffit.
Il y a l'acheteur qui, pour un empire, n'achèterait un autre journal que celui dont il partage les idées et qui, par sa typographie, l'arrangement autant que les idées de ses articles, lui plait. Il sait où trouver ce qu'il cherche : le tableau de la Bourse lui parait clair, le fait divers bien dramatisé. 11 le retrouverait textuellement imprimé ailleurs qu'il ne le lirait pas.
Il y a l'acheteur qui, au contraire, semble collectionner, comparer, chercher dans une quantité de journaux d'opinions différentes son jugement définitif. Ce n'est plus le gourmet, c'est le gourmand.
C'est surtout en été, dans les gares, à l'heure des derniers trains, que s'aperçoivent clairement ces différences :
— Donnez-moi tel journal ! crie un voyageur essoufflé.
— Nous n'en avons plus. Voulez- vous tel antre?
— Jamais ! Je ne lis que... (Ici le nom du journal.)
Un autre survient :
— Donnez-moi les journaux du soir 1
— Lesquels ?
— Tous ! Tous ceux que vous avez !
Et celui-là, comme affecté d'une boulimie de lecture, les prend, les plie, les enlève, en bourre ses poches et en charge le filet du wagon. Il irait en Angleterre qu'il n'aurait pas, dans le trajet, le temps de lire tout ce qu'il emporte à la campagne. Son chalet doit être un grenier à journaux.
Le journal, encore un coup, est assurément, au jour (V aujourd'hui, comme disait M""" Sand, la plus grande force intellectuelle et sociale ([ui existe. Balzac, dans cette fameuse Monographie de la presse parisienne — étude trop peu connue — qu'il publiait, avec des vignettes malicieuses et caricaturales dans le recueil intitulé la Grande Ville, écrit tout nettement, en sa fureur pleine de rancune contre les critiques et les journalistes de son temps :
« Axiome : — Si la presse n'existait pas, il ne faudrait pas Vinventer. »
Pour lui, le journaliste, le cancanier, le rienologue, comme il l'appelle, n'est qu'une variété plus venimeuse du moustique. Il assure que l'émir Abd-el-Kader disait un jour à un de nos généraux qui lui demandait comment les Arabes étaient si bien informés des mouvements de nos troupes : « Je n'avais pas pourtant pas d'espions ; je me contentais de lire vos journaux ! » Voilà, pour Balzac, la seule utilité du « journaliste » sous-genre de l'ordre gendelettre.
La puissance actuelle de la presse griserait pourtant un Balzac et ferait pousser des cris de joie à cet être épris de la force et qui eût voulu projeter sa pensée sur des univers. On assure que Napoléon, à Sainte-Hélène, se frappa le front lorsqu'on lui parla des bateaux à vapeur de Fulton. Pour un Balzac, la presse, c'est la vapeur appliquée à la transmission de la pensée humaine. Le romancier de la Comédie humaine, sollicité par le plein pouvoir de cette immense et dévorante machine, — la presse, — se fût, à présent, fait publiciste, pamphlétaire, polémiste...
Qui gouverne aujourd'hui 1 L'Opinion, Quel est l'instrument de l'Opinion? Le Journal. Place au Journal ! C'est à lui qu'est la parole. Il a broyé, tamisé, passé au crible, avant la tribune même, toutes les questions. Il est le tirailleur ou l'éclaireur de toute discussion : sur le divorce, par exemple, la tribune n'a fait que répéter ses arguments. Il prépare les lois, il les formule et les Chambres les votent.
Il y a loin des Gazettes d'autrefois, des petites feuilles d'il y a cent ans, de la Correspondance secrète, de Métra, grande comme la main, ou du Journal de Paris^ large
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comme les rebords d'un chapeau, à nos grands journaux d'à présent, que des fils télégraphiques, des téléphones — il n'est plus question des pigeons voyageurs — relient aux assemblées politiques et qui donnent, à la fois, en un seul numéro, des nouvelles du monde entier. Quand on avait, autrefois, parlé de la cour, un peu de la ville, des philosophes ou des danseuses, tout était dit. Aujourd'hui, on parle de tout et encore ne dit-on pas tout. C'est une usine formidable de renseignements, d'idées, de nouvelles : un moulin à paroles et à polémique broyant le grain quotidien, le blé, l'ivraie, les hommes et le meunier avec !
Il y a vraiment, à cette fiévreuse heure du journal, quelque chose d'émouvant dans les dernières opérations du journalisme : dans le clichage, la transformation de l'idée en une indélébile feuille de plomb, dans ce tirage rapide, fiévreux et régulier à la fois, où une machine taille une gazette dans un rouleau de papier sans fin, l'imprime et la renvoie, comme avec une raquette, aux ouvriers qui l'emportent en hâte et la jettent aux porteurs. Le coup de feu du tirage, l'attente du journal nouveau, soit dans cette artère du Faubourg-Montmartre où le pouls de Paris bal si vile, soit dans cette étroite rue du Croissant, où la presse a pris possession des vieux hôtels du temps passé; — cette dernière demi-heure active, surchauffée, dans la pénombre noire de l'imprimerie où brûle le gaz, — a quelque chose du branle-bas de combat. Les porteurs altendent, impatients, au dehors; ils se disputent, arrachent les feuilles comme à la ma-
chine même et, tout courants, les colportent à travers Paris. Laissez passer la justice, du roi ! Laissez passer Vopnnion du public !
Chaque journal a, de la sorte, une vingtaine de porteurs à ses ordres qui se précipitent, comme éperonnés, chacun vers le quartier qui lui est affecté. Sans compter les voitures qui directement — clic ! clac ! — se rendent en galopant aux différentes gares.
La province attend, en effet, aussi anxieuse que Paris. Là-bas, aux alentours des débarcadères de province, les bons bourgeois de la ville guettent anxieusement l'arrivée de leîir journal. Toujours le même, par exemple, celui-là! Fidélité absolue. On ne dérange pas les habitudes du lecteur provincial.
Les gares de province ont donc, comme les kiosques de Paris, leurs habitués, presque leurs abonnés, se présentant chaque jour, leurs centimes à la main, avec une régularité chronométrique. De telle sorte qu'il est à peu près impossible qu'il reste à ces marchands ce qu'on appelle des bouillons.
Les bouillons — est-il besoin de l'expliquer longuement? — ce sont les numéros invendus. Ce terme d'argot et de métier entrera, quelque jour, comme tant d'autres, dans le Dictionnaire de F Académie. Il y entrera par effraction, comme tous les vocables insurgés contre le langage noble.
Le bouillon, c'est la scorie, le reliquat, le rossignol, la perte, en un mot. On dit, pour exprimer une perte : Boire un bouillon, au figuré et familièrement, écrit