F. A >• I R A PA R 1 S
Liltré. — En propre, ie bouillon est cette bulle qui crève à la surface du liquide qui bout et ne laisse rien que du veut. De là sans doute le terme de métier. Le substantif, d'ailleurs, s'est fait rapidement verbe et l'on dit honillonner comme on dit houillon.
— Ce journal bouillonne !
— BoHillonnez-vous beaucoup ? — Etc.
Et les bouillons, ce sont précisément ces entassements de journaux non vendus dont les piles mélancoliques font dire au public qui n'est pas dans le secret :
— Ce journal-là doit bien se vendre ! On le voit partout, et en tas énormes !
Certains journaux reprennent pour les débiter ensuite comme ils peuvent, au poids, — la balance étant le charnier des écrits tombés, — tous ces journaux invendus, tous ces bouillons. Le bouillon, spectre effrayant de la déroute pour un directeur de journal ! D'autres reprennent ces bouillons dans des proportions données, vingt pour cent, dix pour cent. D'autres encore — les bons journaux, bien entendu, les journaux fondés — n'en reprennent pas, leur vente étant assurée.
C'est ce qui fait qu'un journal comme le Teints, — je prends tout naturellement l'exemple le plus proche, — est presque introuvable, dans Paris, une fois servie la clientèle des acheteurs accoutumés à retenir leur exemplaire à leur marchand. On a beau chercher, l'heure est passée. Après sept ou huit heures, on n'a plus que les^waller. Le plus simple donc — si cette petite et rapide étude de mœurs parisiennes se peut tourner en conseil pra-
LA VIE A PAIilS 83
tique — est de retenir d'avance sou journal à son marchand et de s'abonner en quelque sorte, au jour le jour, à un libraire ou à un kiosque. De celte façon, le Temps — ou tout autre journal — retenu par avance demeurera réservé à qui en aura fait la commande et l'on n'aura pas à courir après, Vhenre du Journal une fois sonnée.
Ce ne sont pas là de minces détails de la vie parisienne. Encore un coup, le journal et Vheure du journal ont, à Paris, une importance considérable, j'allais dire capitale, mais j'évite le jeu de mots. Qui publierait, teintée de diverses couleurs, la carte statistique de la vente des journaux dans Paris donnerait en quelque sorte, en même temps, une espèce de carte électorale ou intellectuelle. Les journaux politiques, littéraires ou de Mgâ life se vendent surtout le long des boulevards, au quartier latin, vers le boulevard Saint-Michel et aux Batignolles, c'est-à-dire dans la plaine Monceau : de la rue de Douai au boulevard de Courcelles. La presse intransigeante s'achète surtout à Belleville,à la Villelte et dans le faubourg Saint-Antoine. Gbaque marchand, selon sa clientèle, vous dira que ce sont là les dons quartiers.
Mais je m'aperçois que cette Physiologie spéciale de la vente des journaux m'entraînerait trop loin et je m'arrête, ayant d'ailleurs à peu près achevé le croquis. A d'autres le tableau !
J'en reviens à la question du jour et à ces malheu*
84 LA YIE A PARIS
reux jeunes gens à la mode qm piochent, à l'heure où nous sommes, le Manuel du Cotillon — deux francs, prix fort — comme ils ont pioché le Manuel du volontariat d'un an ou de V Officier de V armée territoriale. Le Cotillon, s'il faut tout dire, me paraît un des supplices les plus effrayants et une des sciences les plus compliquées que je connaisse. Jadis, il est vrai, bien conduire le Cotillon conduisait à tout, et tenait lieu de tout. Mais il me paraît (si je me trompe, qu'on m'excuse, je suis fort ignorant en ces matières), il me semble que le Cotillon s'est hérissé singulièrement de difficultés inattendues. C'est le jeu d'échecs de la danse.
Je vois, sur une annonce, ces simples mots qui me fout frissonner :
— Le Cotillon — 200 figures nouvelles !
Quoi ! 200 figures ? pas une de moins '? Et le parfait cotillonneur ou cotillonnier se doit prendre la tête à deux mains et potasser son Manuel comme un joueur de dames étudierait les combinaisons de ses pions à travers le damier?...
Le baccalauréat, la licence et les doctorats ne sont rien à côlé de cette science spéciale. D'autant plus que les examinateurs, en un tel concours, sont des jeunes filles, les plus terribles des juges pour des débutants ou des examinés. Que de boules noires pleuvraient, au besoin, sur le malheureux conducteur du cotillon qui aurait défiguré une figure !
Tant de dangers et de périls vrais ne découragent pas les jeunes gens que les accessoires pour la danse et les grosses figures && poicpards en carton font rêver. Le monde et les gouvernements ont beau changer, c'est
LA VIE A PARIS Sri
toujours le Cotillon qui conduit le monde, et il y aura toujours des mondains pour conduire le Cotillon. Ces mondains, qui changent de noms selon le lenjps, viennent d'ailleurs d'être rebaptisés — à l'eau de Lubiu, — comme Anna Deschiens, par Esther Guimont. Après s'être appelés des muscadins, des dandys, des lions, des gandins, des cocodès, des petits crevé^, des gommeux, des poisseux, ils s'appellent maintenant les petits parfumés. On dit les i^etits farfumés comme on dit les lelles petites. Du mouchoir, des cheveux, ou des débris de chevelure à&s> petits ■parfumés s'échappe volontiers une odeur d'ixora, d'opoponax ou d'ylang-ylang. Petits parfumés. Pâfumés l eut-on dit, au temps du Directoire.
Lèvres revivifiées par le lal)ialise, teint diaphanéisé par l'eau de Ninon ; parfum au mouchoir, parfum à la boutonnière, ce sont les Petits parfumés.
— Petit parfumé, où vas-tu ?
— Je vais bâiller ma vie chez des filles, m'ennuyer au théâtre, m'ennuyer au jeu, m'ennuyer au souper, m'ennuyer chez nos amies ; — je vais m'ennuyer à Nice après m'être ennuyé à Paris, et je m'ennuierai au Tréport après m'être ennuyé à Nice ! Je ne sais rien, ne lis rien, n'aime rien et je dépense bêtement les sucs de mon estomac ne pouvant dépenser le sang de mon cœur. Mais je suis à la mode et je suis la mode !
Laissez partir les petits parfuriiés !
86 LA Vir. A PARIS
r.A FETE DE VICTOR HUGO
l>imanclie 27 février.
C'est aujourrriiui une journée historique.
Paris, — et avec Paris, la nation entière, les députalions de l'étranger, la jeunesse, cette France en /leur, a dit Victor Hugo lui-même — tout un peuple fêtant l'entrée de Victor Hugo dans ses quatre-vingts ans, un tel spectacle est de ceux qui se gravent pour l'avenir dans la mémoire des hommes, et, en couronnant Tœuvre et la vie de sou grand poète, la France aura ajouté une admirable page à son histoire. H semble que sur les bannières qui ont flotté aujourd'hui devant les fenêtres de l'avenue d'Eylau on eût pu écrire : La Patrie à Victor Hugo.
C'est la patrie, en effet, qui a célébré le poète patriote. A cette grande manifestation de Tadmiration de tout un peuple, il ne s'est mêlé que la résistance de quelques journaux et Tironie du Prolétaire^ gazette socialiste, déclarant que la fête est organisée ^dtxXes satisfaits. Les satisfaits auront été nombreux aujourd'hui sous les fenêtres de Victor Hugo, et le Prolétaire y pourra ajouter, pour être juste, \e& reconnaissants — oui, les générations reconnaissantes envers cet homme de toutes les émotions de toutes les joies qu'il leur a données, de toutes les nobles pensées qu'il a fait éclore en elles, de toute la gloire que sa gloire personnelle a fait rejaillir sur le pays.
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Hier, peudaul la représentation de Lucrèce Borgia, Victor Hugo avait pu se rappeler ces beaux vers des Voix intérieures :
Quand le peuple uu théâtre écoute ma pensée, J'y cours, et là, courbé vers la foule pressée.
L'étudiant de près, Sur mon drame touffu, dont le branchage plie, .l'entends tomber des pleurs comme la large pluie
Aux feuilles des forets.
Ce matin, il le retrouve, ce même peuple — multiplié par cent mille — défilant devant sa demeure, et acclamant son nom. Et quand je dis peuple, toutes les classes, tous les âges, tous les rangs sont confondus dans ce flot humain qui se déroule des Tuileries à l'Arc de Triomphe et de TArc de Triomphe à l'avenue d'Eylau.
N'y a-t-il pas dans la destinée du poète quelque chose de prédestiné, et n'était-ce pas de l'Arc de Triomphe que nécessairement devait partir un tel cortège ? On peut dire que Victor Hugo a réellement et depuis des années, pris possession de ce Paris — la cité mère — de ses monuments, de la Colonne pareille
Au clairon monstrueux d'un Titan disparu,
des deux tours de granit de Notre-Dame, de cet Arc de Triomphe qui lui faisait s'écrier :
Je ne regrette rien devant ton mur sublime Que Phidias absent et mon père oublié !
Le nom du général comte Sigisbert Hugo a, je crois, été inscrit depuis sur PArc de TEtoile, et le bas-relief de Rude, La France poussant le cri (Valarme, est aussi
beau, de l'avis de M. Paul Dubois, par exemple, que les œuvres d'uu Phidias.
Oui, au bas de ce qu'il a appelé un Iriaugle d'airain el de pierre, au bas de la colonne triomphale, de la cathédrale et de FArc de l'Etoile. Victor Hugo indélébilenient a tracé son nom et ses vers. Eh bien! par une renconti'e singulière et touchante, c'est de cet Arc de Triomphe même que part, — il y a, encore un coup, de ces hasards dans les destinées, — le défilé qui passe, en saluant, sous les fenêtres du poète etil semble en voyant se masser devant cet amas de granit la foule des corporations que ces vers des Voix intérieures retentissent par-dessus les milliers de têtes.
Toi dont la courbe au loin par le couchant dorée, S'emplit d'azur céleste, arche démesurée; Toi qui lèves si haut ton front large et serein,
disait au monument à peine achevé, Victor Hugo. Et c'est aujourd'hui surtout qu'il lui pourrait crier :
Entre tes quatre pieds toute la ville abonde, Comme une fourmilière aux pieds d'un éléphant!
Que de monde ! Et qu'est-ce, à côté d'un tel concours de population, que le triomphe théâtral de Pétrarque, le front encadré d'un camail rouge et
Sur un char triomphal par un peuiile escorté
avec les Muses, les Grâces, les écuyers, les pages, les seigneurs blasonnés, les cardinaux, les vierges d'Italie qui, dit Théophile Gautier
Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes?
Qu'est-ce que le triomphe de Voltaire, acclamé par une foule où, déguisée, le cœur battant bien fort, Marie- Antoiuette se cachait, curieuse de voir passer Fauteur de Candide — la jeune reine saUiant ce vieillard — roi ?
La fête de Victor Hugo, c'est l'acclamation qui saluait Voltaire, centuplée par le télégraphe, le téléphone, le fil électrique qui envoie au poète le salut de rAméri({ue ; — c'est le peuple courant à son poète, comme la reine au philosophe ; c'est le triomphe de Voltaire multiplié par les forces du dix-neuvième siècle.
Dès dix heures, la foule est grande autour de l'avenue d'Eylau où M. Alphand fait dresser deux estrades de fleurs. Il arrive des couronnes de laurier de Marseille, de Toulon, de tout le Midi. On les déballe. On dresse des palmes et des lauriers devant la maison.
A l'intérieur, toute la maison du poète est fleurie. Dans la serre, une couronne immense, envoyée par la Comédie-Française, faite de roses blanches et roses, avec ces titres fixés sur les drapeaux de soie ronge : Jlernani, Rwy-Blas, les Burgraves, Marion Delorrne. Des fleurs partout. Le vase de Sèvres, apporté avanthier par M. Ferry, disparait dans un amas de lilas et de violettes.
La foule grossit dans l'avenue pavoisée où l'on a improvisé des estrades.
La députation des enfants, qui devait être introduite
à dix heures, aj-rive à onze heures dans le salon de Victor Hugo avec une bannière bleue et rose, portée par une petite fille en blanc.
— Ah ! qu'ils sont charmants ! dit Victor Hugo en embrassant la plus petite et en disant aux autres : C'est vous tous que j'embrasse. Mes enfants vous êtes charmants ! Sont-ils gentils ! Voyons ta bannière. (Et l'embrassant) : Il faut que j'embrasse la porte-bannière.
Et, la petite, embrassée, récite :
Nous sommes les petits pinsons, Les fauvettes au vol espiègle Qui viennent chanter des chansons A l'Aigle.
Il est terrible! mais très doux, Et sans que son courroux s'allume On peut fourrer sa tète sous Sa Plume.
Nous sommes, en bouton encor.
Les fleurs de l'automne prochaine, Qui parfument les mousses d'or Du Chêne.
... Nous sommes les petits enfants Qui viennent gais, vifs, heureux d'être. Fêter de rires triomphants L'Ancêtre.
Si Jeanne et Georges sont jaloux, Tant pis pour eux! C'est leur affaire... Et maintenant embrassez-nous.
(Jrand-Père 1
Ou sourit. Victor Hugo répète : C'est charmant ! Lui, penché, regarde en souriant toujours. On applaudit.
La bannière rose porte : UArt d'être grand-père.
— Mesdames, dit Victor Hugo aux mères, j'accepte ces fleurs pour vous les offrir.
Tout le monde est ému. On a des larmes dans les yeux.
Victor Hugo embrasse Georges et Jeanne et remercie M. Catulle Mendès, l'auteur du compliment.
M. Hérold amène ses enfants apportant un bouquet. Par la porte ouverte, au moment où les enfants sortent, apparaît un immense laurier d'or.
Maintenant, la porte est close pour tout le monde.
Victor Hugo offre à M'"« Lockroy le bouquet de M. Hérold.
Les enfants des petites écoles demandent à voir M. Victor Hugo. Ils sont massés sur l'avenue. Victor Hugo se met à la fenêtre. Une immense clameur retentit : Vive Victor Hugo ! Toutes les tètes sont nues. Vive Victor Hugo ! Vive la République ! Puis le poète disparait et tout se calme.
On vend dans l'avenue des biographies, des médailles commémoratives, des rubans. Il pleut bien légèrement, mais la foule n'ouvre pas un parapluie et crie de temps à autre :
— Vive Victor Hugo !
M heures 1/2. — La foule est massée devant la porte du poète. On place devant la porte le buste doré de la République, par Francia, le sculpteur, — (|ui a réclamé cette faveur, — ■ la maîtresse de la maiso7i, comme disait M. Jules Grévy, un soir de réception. La foule
pousse une acclamation. L'a ruban tricolore le long du trottoir protège seul les fleurs et le seuil du poète.
Devant la porte, c'est un monceau de couronnes d'or, d'argent, de lauriers enrubannés de tricolores, de bouquets et de palmes. A travers les arbres gris, sur le sable jaune de l'avenue, on aperçoit déjà la masse noire de la foule qui vient de ce côté. A l'angle de la rue des Belles-Feuilles, une grande maison neuve a ses balcons drapés d'immenses drapeaux tricolores. Le temps est gris, mais un grand souffle de joie et de fêle passe sur tous les fronts.
Les amis intimes de Victor Hugo viennent apporter leurs cartes qu'on entasse dans des corbeilles, à côté des fleurs et des couronnes.
Deux Chinois, en robe bleue, leur parapluie à la main, viennent se mêler à la foule — plus civilisés que ne pouvaient être des Hurons apportant leur hommage à Voltaire.
Un photographe arrive et installe son objectif devant la maison même, tandis que les dessinateurs des journaux prennent des croquis. Détail bien parisien, un iîiduslriel, un tailleur, fait distribuer des cartes-annonces avec le portrait cbromolithographié de Victor Hugo. Est-ce du parisianisme ou de laméricanisme ?
« A Victor Hi'çjo, ses contei/iporains, offert par la maison X .. »
Victor Hugo déjeune en ce moment avec ses petits enfants et M. et ^1""° Lockroy. Déjeuner de famille. Aucun invité.
La foule grossit toujours autour du logis. Lui n'a rien
changé à ses habitudes ; il a dû travailler ce matin comme chaque jour, et son déjeuner a lieu sans aucun apparat.
Midi 10. — Les enfants des écoles viennent saluer Victor Hugo, qui se montre à la fenêtre du petit salon de gauche.
Le conseil municipal arrive, précédé par deux huissiers, tète nue, sous la fenêtre de Victor Hugo qui parle. Grand silence. Victor Hugo lit un discours interrompu par les applaudissements et les cris de : ViveViclor Hugo!
Quelques flocons de neige tombent, mais les lèles de la foule sont toujours nues. Le discours achevé, les chapeaux s'agitent, on crie : Bravo ! et le conseil municipal s'éloigne.
Au loin, la Marseillaise retentit. Une bannière tricolore flotte au-dessus des tètes. Victor Hugo apparaît encore à sa fenêtre.
Le défilé commence, chacun salue, les couronnes s'amoncellent, le 10^ arrondissement incline sa bannière, la foule mêlée acclame. Vn pâtissier apporte une pièce montée, avec la République au sommet et les titres des œuvres en paslillage. Il y a des vieux soldats dans la foule en uniforme d'invalides.
Des bannières, des fanfares passent, jetant des bouquets de violettes avec chiffres en lilas blanc : V.H. Des enfants, portés sur les épaules de leurs pères, envoient des baisers à Victor Hugo.
Une bannière bleue, portant un tournesol peint en
jaune, s'avauce : Félibres de Paris. Des poètes l'escortent. Elle s'incline. Le grand poète salue.
Une société de récitation, conduite par M. Léon Ricquier, apporte une magnifique corbeille de fleurs naturelles. On met à côté un bouquet de deux sous que vient offrir un enfant.
La pluie a cessé. Le fourmillement continue, ordonné, coupé de clameurs. Parfois, respectueusement, la foule passe et salue sans rien dire. Des jeunes gens des clubs élégants, passent et ôtent leurs chapeaux correctement. La foule s'écoule par toutes les rues adjacentes. On aperçoit, par delà les terrains vagues, des files noires de gens se rendant au Trocadéro où, dit-on (mais c'est fort improbable), Victor Hugo doit se rendre.
Kieu n'est plus ]jiltoresque que cette foule compacte autour des platanes aux troncs garnis de palmes qui avoisinent la maison du poète. Nous regardons tout cela du haut de la fenêtre du petit hôtel où M'"^ liOckroy abieu voulu nous donner l'hospitalité.
Que de monde ! Il y a vingt personnes de front sur les trottoirs.
Le Choral de la Vilette passe en chantant un chœur : En avant !
Des collégiens eu uniforme apportent un immense bouquet de lilas blanc et de fleurs roses.
Tout le défilé de cette jeunesse est acclamé et vraiment poignant. L'émotion étrangle les cris; C'est la France de demain qui passe.
— Vive la France !
La Société Ghevé passe en chantant la Marseillaise.
— V ive la République I
Des artilleurs eu raug saluent militairement.
A ce moment (1 heure 1/2), un remous se produit dans la foule qui tournoie sous les fenêtres et on peut redouter des accidents ; mais tout se calme soudain, le flot reprend son cours, et l'avenue est dégagée.
Une jeune femme s'évanouit, on lui apporte une chaise de chez M'»^ Lockroy. On la soigne. Elle revient à elle.
Une fanfare passe jouant la Marseillaise^ et la marche reprend, ordonnée.
Dans le fond de l'avenue, à perte de vue, on aperçoit encore des drapeaux, des bannières, des lilas en fleur, des bannières tricolores. C'est une multitude roulant comme un fleuve — un torrent humain.
Napoléon donnait à Talma un parterre de rois. Paris aura fait de la maison Hugo un parlerre de fleurs.
Un vieux drapeau de 1792, de la garde nationale de Montivillirs, avec un bonnet phrygien et les trois couleurs en croix, est applaudi et flotte au-dessus des têtes.
On accroche les couronnes d'or au couronnement de fer forgé de la marquise, le seuil étant trop plein de bouquets et de coussins fleuris.
2 heures moins 5. — Toujours et toujours des musi-' ([ues, des drapeaux et des fleurs. L'avenue est noire de monde, et les trois couleurs flottent sur la masse sombre. Les fanfares jouent leurs pas redoublés. Tête nue. la foule avance sur des rangs de dix personnes et le flot succède au flot. Victor Hugo sourit a ces bouru'es et
rend le salut à ces saluts. Des vers, des adresses lithographiées, calligraphiées, enluminées, pleuvent dans les corbeilles avec les caries.
Un capitaine de la ligne, du 67<=, arrive sous la fenêtre de Victor Hugo, ôte son képi, le lève : Vive Victor Hugo ! La foule l'acclame. 11 y a loin du ban(}uel des Misérables, à Bruxelles, où nous n'étions ([ue quelques fidèles, à celte immense, écrasante, magnifique manifestation : l'apothéose d'un vivant !
La Société chorale de Belleville lit un hymne imprimé sur du papier tricolore. Hurrah d'acclamation.
— Bis ! crie la foule.
Le chœur reprend :
Nous donnerons tout le sang de la France Pour la patrie et pour la liberté !
Je renonce à décrire l'enthousiasme de cette foule et l'émotion du poète.
Devant la maison, un peintre, M. H. Scott, faisait, au fond de la hoite, comme on dit, debout, le pinceau à la main, durant tout le défilé, malgré le froid, une étude peinte de l'entassement des fleurs, des bouquets et des couronnes au seuil du logis. A six heures, le tableau était achevé, très lumineux, très charmant, M. Scott est allé l'offrir à Victor Hugo.
Ce qui a été admirable, vraiment extraordinaire, intraduisible, c'est le dernier moment de cette inoubliable journée. Lorsque la dernière délégation a eu défilé, —
précédée par deux toutes petites filles en robes blanches traversées d'écliarpes tricolores, — la foule, jusqu'alors entassée dans les rues avoisinautes et sur les trottoirs de l'avenue, dans un prodigieux mouvement de la houle qui ressemblait à Tarrivée d'un Ilot colossal, toute cette mer humaine est arrivée sous la fenêtre du poète, et là, électriquement, dans un même élan, dans un même cri, a poussé, de ses milliers de poitrines, cette acclamaliou immense :
— Vive Victor Hugo!
Le spectacle était stupéfiant. ISur cet entassement de tètes nues, un crépuscule de ciil gris, neigeux, tombait çà et là piqué des lueurs claires des becs de gaz que les allumeurs avaient trouvé moyen de faire flamber jusqu'en cette foule ; — on n'apercevait plus, à travers les branches des arbres, qu'une fourmilière indistincte, des milliers de points blafards, — faces humaines tournées vers le poète, — et la lumière argentée des soirs emplissait l'avenue : une multitude à la Delacroix dans un paysage de Corot.
Puis toute cette foule s'est dispersée. On entendait des mots touchants, naïfs :
— Quelle pièce de vers inféra sur cette journée !
— Eh bien, voilà, quand nous serons vieux, nous raconterons cela à nos petits enfants !
Le soir, la marquise de verre qui précède l'entrée de la maison de Victor Hugo était illuminée. On en avait
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ôté les fleurs et les couronnes qu'on avait arrangées, avec art, dans la serre qui communique avec le salon. C'était là un coin féerique : les roses, les lilas, les camélias, les azalées, les violettes, s'entassaient sous toutes les formes : coussins, paniers, couronnes. Le buste de marbre de David d'Angers baignait dans les fleurs. Au milieu, le laurier vert dressait ses feuilles dorées dont la poudre d'or flottait sur les roses.
Les couronnes d'or, les rubans, les palmes étaient placés dans le petit salon, entourant le vase de Sèvres. Le drapeau apporté par la jeunesse roumaine était accroché à la muraille, dans le salon. Des palmes d'or sur la cheminée, des palmes sur les consoles. Partout des fleurs.
Quelques intimes amis de Victor Hugo étaient venus le saluer. Il rayonnait. Il était gai. Nulle fatigue. Au (Huer, il avait causé sans fièvre, souriant, après être demeuré six heures debout, tète nue, devant une fenêtre ouverte.
- La belle journée ! disons-nous à Victor Hugo.
— Inoubliable, répond-il, avec son bon sourire dans son visage vénérable rayonnant de joie.
Le lendemain, le journal le Temps publiait la lettre suivante, ({ui donne bien la note de l'émotion d'une telle fête :
Je reçois la lettre (|ue voici :
« Monsieur,
« Paris a vu hier un spectacle inoubliable : tout un peuple venant, tète nue, saluer un homme qui n'a ja-
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mais eu, officiellement, une minute de pouvoir, et qui exerce, depuis soixante ans, la magistrature suprême, celle du génie.
« Pourquoi Paris ne fixerait-il pas à jamais le souvenir de ce défilé d'un demi-million d'hommes devant un poète?
« Pourquoi l'immense voie qui a vu le spectacle d'hier ne s'appellerait-elle pas désormais V Avenue Victor-Hugo?
« La ville de Paris applaudirait, je crois, à celle décision, et la littérature française serait reconnaissante d'un tel hommage rendu à celui qu'un des maîtres de notre théâtre, M. Emile Augier, a appelé le Père.
« Agréez, etc.
« Un de vos lecteurs. »
(( Il y a, ajoulais-je,une idée généreuse dans ce projet, et ce serait là comme le souvenir matérialisé de la helle journée de dimanche. Mais je ferai k mon correspondant une objection : le nom d'Eylau est celui d'une de nos plus glorieuses et de nos plus terribles batailles. Victor Hugo a chanté, dans le Cimetière (VEylau, cet épisode de la lutte de nos grenadiers aveuglés par la neige. La gloire d'un homme, fùt-il
...Aussi grand qu'un front peut l'être sous le ciel,
ne saurait faire oublier le sang versé par les anonymes de la bataille. L'auteur de la Légende des siècles ne consentirait pas à ce qu'on débaptisât cette avenue.
« Mais, en effet, Paris doit garder le souvenir de cette journée, et je voudrais que la place par où corporations,
lettrés , ouvriers , enfants , vieillards , collégiens , poètes ont passé, prit le nom de Victor Hugo.
« L'avenue d'Eylau resterait l'avenue d'Eylau; mais la place d'Eylau deviendrait la place Victor-Hîtgo. Le souvenir du 27 février 1881 serait là à jamais fixé. »
Nous envoyions alors cette lettre à M. Ernest Hamel, qui en prenait lexlepour demander au Conseil municipal que notre vœu fût exaucé : « Nous aurons notre place Victor-Hugo », m'écrivait le soir même M. Hamel. Ce n'est poiut la. 2)lcice d''EyJau que l'on a baptisée du nom du poète, mais la partie de l'avenue où Victor Hugo habile ce qu'Emile de Girardin appelait sa « maisonnette. »
Chose étrange ! le chalet où vécut Lamartine est situé à quelques pas de là.
Le général Xey et les ou-dit. — Souvenirs d'enfance. — De la mode en matière de deuil. — Le rliic dans la douleur. — Lettres de faire part et fauteuil drajjés. — L'urne future. — Un enterrement en 1761). — Le goût des Heurs. — La fête de Victor Hus;o. — De Watteau à Erato. — L'exposition des aquarellistes. — M.J.-L. Brown. — M. Uelaille. — M. Ferdinand Heilbuth. — Lettres et aquarelles de Prosper Mérimée. — Souvenirs et anecdotes. — Les faux sceptiques. — Mérimée et la passion. — l'n duel. — Le Carrosse du Saint HacrfuiPiif,
Paris, le 8 mars 1881.
Nous laisserons dormir, comme devraient le faire tous les journalistes, M. le général Ney d'Elchingen dans sa tombe du Chesnay. La publicité s'acliarne un peu trop sur ce cadavre, et si ce soldat s'est tué, c'était pour qu'on fil le silence autour de sa vie et qu'on le gardât devant son tombeau. Le moyen était peut-être singulier, je l'avoue, car un coup de pistolet et deux coups de pistolet doivent nécessairement éveiller les curiosités et faire retourner les tètes ; ce n'est pas une sortie discrète, à l'anglaise, sans tapage, mais le dénouement n'est pas à la portée de tout le monde. Ce gros homme solide et intrépide qui disait de lui-même : « J'ai l'àme d'un hus-
sard dans le corps d'un cuirassier », a fini comme il avait vécu, bravement, en appelant par deux fois cette mort qui n'avait pas voulu de lui sur le champ de bataille où il chargeait tout seul, bien en avant de ses cavaliers, les cavaliers allemands. J'en sfiis qui, après avoir commis bien des houzardailles , ne sont point tombés comme lui , avec cette espèce d'acharnement héroïque.
M. Ernest Legouvé, qui l'avait connu enfant, nous racontait de ce général un mot d'une fierté précoce, et qui déjà montrait ce que serait l'homme. Il avait dix ans et se promenait aux Tuileries, dans un costume d'une coupe ou d'une couleur bizarre, qui fit ricaner sur son passage un grand monsieur, ami du comique. Le jeune Ney quitte son précepteur, s'avance droit devant celui qui a ri, et, le regardant fixement, dans les yeux :
— Gomme c'est lâche, dit-il, de se moquer d'un enfant qui ne peut pas se battre !
Depuis, Ney devait se battre et hardiment. « Il est des généraux peut-être plus intelligents que moi, disaitil, mais , pour la bravoure , je ne crains personne dans l'armée française. » C'est là comme le type du sabreur qu'un beau jour quelque passion entraîne, et qui perd la tête au milieu d'une fortune soudaine trop considérable, où le caprice appelle le caprice et l'exacerbe. Les millions accumulés sont malsains pour certains tempéraments, et tel qui résisterait âprement à la misère s'affole avec le luxe et se laisse entraîner. Mais encore un peu, et je tomberais dans ces indiscrets bavardages que je reproche et qu'on reproche aux faiseurs de commen-
F. A VIR A PA I!1S Wi
laires. Laissons l'oubli voiler comme un crêpe cette tombe ouverte d'hier.
Je ne veux retenir de ce deuil que ce qui peut servir à marquer quelque détail de nos mœurs nouvelles.
A-t-on prêté attention à ce petit fait qui devient décidément un usage? Les lettres de décès sont maintenant envoyées par deux fois : tout d'abord au nom des parents mâles, ensuite au nom des femmes. Nouvelle mode.
Une sorte de loi — ou d'habitude — salique s'introduit dans le deuil. La première lettre de faire part ne s'inquiète que des hommes; la douleur des femmes reste dans la coulisse, comme les veuves au logis; elle n'apparaît que dans la seconde lettre, où se trouvent groupés tous les noms de la famille.
Le cMc, qui consiste, pour les petites gens, à faire imprimer en lithographie tous les titres du défunt et toutes les fonctions occupées par ses proches, est, au contraire, pour le high-Ufe, de négliger les parents éloignés dont la situation se trouve par trop considérable. Le Code du cérémonial vous apprendra, par exemple, qu'on s'est fort égayé dans le monde d'une famille alliée au pape, et qui avait trouvé bon d'introduire Sa Sainteté dans une lettre de faire part.
On pourrait croire, peut-être, qu'en matière de deuil , la simplicité la plus profonde marque le deuil le plus complet. Une douleur muette, sans tentures et sans phrases. Point du tout. Le chic, ordinairement plus galant et plus gai, le chic, cette maladie épidémique
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de notre société contemporaine et qui gagne, de haut en Las, toutes les classes, le cMc s'introduit, au contraire, dans le deuil avec une gravité cérémonieuse. Un joli sujet de thèse mondaine : Dic chic dans la douleur. C'est ainsi qu'au milieu du salon où toute veuve reçoit les visites de condoléance, figure, drapé de violet généralement, le fauteuil où s'asseyait le défunt. Que ce fauteuil, avec ses draperies, demeure dans le cabinet du mort, à sa place habituelle et quMl porte, en quelque sorte, le deuil de l'absent, rien de mieux. Mais non, on le passe au salon, ou l'étalé, avec son costume nouveau, entre deux poufs japonais ou deux fauteuils Louis XV. Si quelque visiteur, peu au courant de la signification de ces draperies violettes, fait mine de prendre place sur ce siège qui lui semble neuf, c'est tout aussitôt une exclamation pareille k un sanglot scandalisé. L'acteur Kouvière avait un cri identique dans le drame de George Sand, Maître Favilla, lorsqu'il disait, prêt à tomber à genoux :
— C'est le fauteuil de mon père !
Et la douleur se mesure au nombre des draperies du fauteuil, comme au- nombre des chevaux du convoi. Lorsque la crémation sera décidément adoptée et que l'incinération permettra d'avoir dans son salon l'urne de son mari, la douleur aura pour mesure exacte le nombre des sculptures ou des filets d^or de cette urne.
— J'adorais mon mari, disait naguère la veuve éplorée d'un financier qu'on enterrait; je l'adorais assez pour
qu'on porte derrière son cercueil, sur un coussin, toutes ses décorations étrangères !
Affaire de chic.
Il y a de ces bizarres associations d'idées.
Une autre veuve, sans doute fort affligée, avait une façon toute particulière de montrer son chagrin : elle se nourrissait de primeurs, et, larmoyante :
— Je mange des poib eu janvier, disait-elle. Oui, en souvenir de lui ! Il les aimait tant !
Le plus piquant, c'est que, très probablement, elle était sincère. En pareille matière, le ridicule est très près du parfait attendrissement. Au surplus, en fait de deuil et d'élégance — ou de somptuosité — en matière de deuil, le sièclepasséarrivait aux mêmes exagérations (|ue le nôtre. Je trouve dans une monographie des plus intéressantes, l'histoire d'une famille : Une Famille de finance au dix-hmtième siècle, par M. Adrien Delahante, le détail des frais du convoi de M"^^ Delahante en mai 1766. On peut voir là ce que coûtaient et ce que nécessitaient de gens les funérailles de la femme d'un fermier général : crêpes pour les vêtements et les nœuds d'épée, soixante aunes de crêpes, et des gants de castor noir pour les uns, et des gants blancs pour les autres, des cierges par centaines, cire pure })0ur l'élévation — et pour les maîtres — cire ordinaire pour le clergé, les portiers ou les domestiques, — 600 billets de décès, ce qui est un chiffre énorme pour le tout Paris de 1 766, — parements de velours, tentures, hommes en manteau, et que de choses encore! C'était le ton alors, le bon ton. Aujourd'hui c'est le chic; et, faisant à ce propos quelque plaisanterie macabre, un boulevardier ne manquerait
pas de dire, dans sa langue mêlée d'argot et de parisianisme, que jamais expression plus connue n'a été plus de mise r[aVn cette question funèbre : être pourri de chic!
Au dix-huitième siècle, je ne vois pas, dans ce convoi de M'"^ Delahante, figurer les fleurs. Les fleurs sont un luxe tout moderne. J'ai déjà constaté ce déploiement de luxe floral dans toutes nos grandes cérémonies. On cherche la poésie où l'on peut, même dans un temps fort prosaïque, et on ne 'pourra jamais la trouver plus séduisante que dans les fleurs. Il a plu des sonnets, l'autre jour, et des odes sur le seuil de Victor Hugo, mais les violettes et les roses, les lilas et les azalées qui s'entassaient là étaient comme une poésie vivante, et les inventions les plus exquises donnaient à ces branches de fleurs, à ces guirlandes et à ces couronnes des formes et des combinaisons de couleurs inattendues.
Puis, que de détails touchants dans cet ensemble !
Voici la chose que j'ai vue,
Très simple — un trait presque effacé —
L'autre jour, dans cette avenue
Oii Paris entier a passé :
Là, comme perdu dans la foule Qui saluait Hugo le Grand J'aperçus, porté par la houle, Le bon vieux mime Paul Legrand.
Il marchait — unité du nombre — Pauvre artiste aux gestes tremblants, Contemplant, du fond de son ombre, L'aïeul superbe aux cheveux blancs.
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Kl, pris d'une peur enfantine, Il apportait son ex-voto Au père éclatant de Fantine.
Lui, le fils blême de Watteau ;
l'uis, lançant par dessus les tètes Une humble fleur parmi les Heurs, il disparut — lèvres muettes.
Yeux gontlés et mouillés de pleurs.
Mais fier, en ces apothéoses.
D'avoir offert — lui, le zéro — Au poète des roses roses, La rose blanche de Pierrot.
M. Lcloir ou M. Jacquet ferait de cela uue jolie aquarelle ; le mime enfariné des Fêtes galantes s'iuclinaut devaul la poésie lyricjue.
Voyez Gille aux pieds d'Erato!
L'Exposition des aquarellistes est, tout justement, une des nouveautés de la semaine. C'est la troisième depuis que la Société a été fondée. Les salous japonais de la rue Laffitte ne désemplissent pas. Il y a eu d'abord ouverture privée, si je puis dire, et sur des invitations, lundi soir : — une variante du vernissage. Mais, ce soir-là, les exposants sont chez eux faisant à leurs amis les honneurs de leurs cadres, et cela semble un peu gênant au public, même à ce public d'intimes. On ne s'imagine pas un auteur dramatique assistant, du milieu des fauteuils d'orchestre, à la première représentation d'une de ses pièces. J'en sais qui ont eu pourtant ce sang-froid.
Les aquarellistes ont, d'ailleurs, pour les visites du
soir, fort ingénieusement installé leurs deux petits salons. Une série de parasols du Japon, transparents, forment autour des becs de gaz comme un vaste abatjour et ne laissent tomber sur les cadres qu'une lumière savamment tamisée. Parfois dans le verre ou la glace de ces cadres un joli visage apparaît, visage de femme penchée sur l'aquarelle et qui regarde : deux choses agréables à voir au lieu d'une. Les visiteurs ne s'en plaignent pas.
C'est réellement un coin tout mondain, visité par un public très selected, que cette exposition des aquarelles. Elle a, pour plus grand défaut, de ressembler un peu à toutes les autres. On retrouve, presque à la même place, les mêmes Espagnols de Worms ou de Vibert, les mêmes fleurs de M""" Lemaire, les mêmes paysages de M"^o de Rothschild, les mêmes agréables papillotages d'Eugène Lami, et les mêmes petits chats aux nez roses d'Eugène Lambert. Tout cela, fort séduisant, a pourtant quelque chose de déjà vu. C'est un peu le vice de tout l'art moderne. La jolie oreille rose de la comtesse de H..., par M. de Beaumont, — rien qu'une oreille, une oreille sur un fond blanc, — et les aquarelles de Détaille, ses souvenirs d'Angleterre, sont beaucoup moins prévues. Le portrait d'Ofîenbach, vu de face, assis devant son piano, un tas de journaux à ses pieds, est une véritable évocation.
Quand je dis qu'il n'y a rien d'imprévu chez les aquarellistes, je me trompe. 11 y a le début de M. Duez, qui expose de fort jolies choses, entre autres \q?, Mousses, — des rochers moussus, au bord de la mer, — d'une intensité de vert extraordinaire, et M. John-Lewis
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Brown qui, pour son entrée dans la Société, envoie sept morceaux, d'une chaleur de coloris, d'un éclat, d'une vigueur superbes. Aquarelle ou gouache, peu m'importe. Les satius exquis de M. Jacquet sont beaucoup ^/%5 de V aquarelle, comme on dit ; mais ces cavaliers de M. Brown, ces jolies jeunes tilles conversant avec des apprentis officiers ; ces grèves infinies, ces lignes d"Océan sur lesquelles tranche fombrelle rouge de quelque promeneuse ; ce Maiitais Chemin, d'une solidité étonnante, avec un admirable effet de brouillard, et surtout ce Lendemain de bataille, avec ses chevaux errants, ses soldats morts, la désolation de son paysage, tout cela constitue une exposition des plus complètes ; et ce Bordelais, très fin Parisien, M. John- Lewis Brown, qui n'a du sang anglais dans les veines que tout juste assez pour nous fournir l'occasion de le comparer à Bonington, est entré chez les aquarellistes comme on entre dans les villes conquises, éperonné et à cheval.
Et M. Heilbuth ! C'est le triomphateur de cette exposition. Après avoir été, du temps de son Mont- de-Piété, un des premiers à peindre la vie parisienne moderne, il montre aux modernistes comment on a le charme à la fois et le style, et ces aquarelles incomparables, d'une dimension qu'on n'a jamais abordée, ont plus de jeunesse encore et plus de grâce spirituelle que ses promenades au Pincio d'autrefois, ses silhouettes de cardinaux ou de monsiguori. C'est Paris et les environs de Paris, celte fois. C'est Bougival, c'est Écouen, c'est Bagatelle. C'est une barque chargée de jeunes femmes et d'enfants qui glisse sur la Seine, filant sur l'eau
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transparente. C'est la berge piquée de fleurettes. C'esl la vieille église d Ecouen dressant sur le ciel son clocher gris. C'est une Gcirdeii Party gaie coin me une fête vénitienne. C'est une jolie tille, grande et blonde, souriante, allant dans la rosée cueillir, par brassées, les fleurs du malin. C'est le grand air et le plein air, le veut du priuleuips, le soleil de Tété, la fiaicheur de l'herbe, le reverdissement d'un grand talent devant la nature rajeunie. C'est un événement, pour tout dire, et c'est l'attrait et la séduction du Salon de la rue Laffite, ce Salon choisi, Salon d'amateurs, qui est au Salon des Chaunjs-Éivsées ce qu'est la taole d'un gourmet à l'immense butîeL d'une gare de chemin de fer.
Prosper Mérimée, qui signait tant de lettres — on vient de publier le second volume de sa correspondance avec Panizzi — signait aussi des aquarelles, qui ne valaient pas celles d'Heilbuth, — soit dit sans offenser sa mémoire, — mais qui, au point de vue de la curiosité, avaient bien leur prix. J'en connais une, accrochée chez M. Charles Edmond à côté d'une autre aquarelle littéraire (celle-là signée George Sand!, et où Mérimée s'est représenté lui-même en veste et en pantalon de nankin, rissolant, malgré son ombrelle blanche, .dans une ruelle ensoleillée de Cannes. Les Prussiens avaient, à Bellevue, trépigné sur cette feuille de papier, et Charles Edmond la retrouva chez lui, après le siège, toute variolée de clous de talons de bottes. Sun auteur y attachait, à coup sûr, une valeur giande. Li-s amateurs, eu pareil cas, ont une fatuité pariiciilière. Et,
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sur plus d'uu point, Prosper Mérimée était un fat, si le mot peut prendre une siguitieation non défavorable. Il avait, par exemple, cette autre fatuité de tirer à l'arc selon les principes. Auprès de sa chambre, rue de Lille, dans une alcôve on voyait, appendue, toute une collection d'arcs et de flèches. Des arcs de sauvages, des arcs japonais, africains, polynésiens, jusqu'à des modèles de vieux arcs Cretois. Lorsque Mérimée s'en allait à Cannes, ses deux amies d Angleterre le suivaient, l'une portant le carquois, l'autre les llèches, et, dans une pose académique, le jarret tendu, raide comme un personnage de bas-relief, le sénateur se plai sait à tirer à l'arc, une de ses amies ramassant ensuite les ilèches tombées.
Singulier caractère que celui de cet homme un peu énigmatique et que M. Edmond de Concourt, dans un livre nouveau, la Maison d'un artiste^ appelle « l'homme sec, l'auteur sec ». J'avoue pourtant que je ne rencontre pas toujours une sécheresse absolue dans ces lettres à Panizzi. Le maigre Parisien a des tendresses infinies pour son gras camarade italien. Les raideurs de style et de tenue, chez Mérimée, étaient des attitudes, comme ses poses lorsqu'il tirait à l'arc. De ses confrères, qui l'ont connu de près, me le peignaient hier comme un homme qui, sachant que le monde est en majorité composé d'égoïstes, tenait à ne point se donner le ridicule d'une émotion que les indifférents eussent pu railler, Stendhal et Jacquemont furent ainsi, et Victor Jacquemont n'avait rien de sec. Il y a de faux sceptiques, s'il y a de faux bonshommes.
Je me délie des hommes de trop d'effusion exté-
rieure. Ils se répandent tant et tant qu'il ne reste plus rien en eux pour leurs amis ou leurs proches. Mérimée gardait ce qu'il avait de bon pour ceux qu'il aimait et le système en vaut bien un autre. Je ne lui reproche que d'avoir, dans ses Lettres à une inconnue — sans incognito — raillé ce poète de talent et de cœur, Joseph Autran, chez qui il envoyait par avance son menu lorsqu'il allait diner chez lui, et cela pour finir par lui reprocher d'avoir eu un trop bon cuisinier.
Mais la nature humaine est assez compliquée, après tout, pour qu'au fond Mérimée aimât réellement Autran qui, lui, du moins, n'a trahi personne. Toujours est-il que le correspondant de Panizzi avait ses heures de mélancolie oii le fond de sa nature apparaissait. Il faut voyager avec les gens pour les deviner. En allant de Paris à Cannes avec M. Legouvé, Mérimée fit, sur trente-six heures de voyage, une causerie de trentequatre heures, et il eu vint à parler de la passion, lui, l'homme sec, comme l'appelle M. de Concourt.
— La passion est une chose que j'ai de bonne heure extirpée de chez moi, dit-il. Elle m'eût joué de trop vilains tours. Une fois, abandonné par une femme, je suis resté dix-huit mois sans pouvoir travailler, écrasé. C'était beaucoup trop.
Il eût volontiers ajouté, comme ce gentilhomme devenu centenaire qui enseignait le secret de sa longévité à Louis XIV : — J'ai fermé mon cœur et ouvert ma cave !
Mais, encore un coup, derrière le sceptique, il y avait un passionné.
Un passionné résolu. Un jour, du temps qu'il écrivait la Chronique de Charles IX, un mari lui envoie des témoins, à la suite de je ne sais quelle découverte de lettre, sans sécheresse, je suppose. Mérimée interrompt son roman et va se battre, mais il dit à un de ses amis, qui lui sert de témoin :
— Je puis être tué tout à l'heure. Au milieu d'un chapitre, ce serait donmmage ! Seulement, si je ne suis pas tué, que ce duel au moins me serve à quelque chose. Tu m'observeras physiquement durant le combat ; moi, je m'étudierai au moral. Charge-toi du visage, je me chargerai du cœiu- et, si j'en réchappe, je raconterai ce duel dans la Chronique de Charles IX.
Mérimée eut, ce jour-là, la main — ou le bras fracassé par une balle de pistolet.
Les curieux peuvent retrouver dans les sensations de Mergy allant au Pré-aux-Clercs les sentiments de Mérimée se mettant à la disposition d'un adversaire. C'était, pour un demi-romantique, une façon de ramasser un document et d'étudier l'homme in anima sua.
On trouverait plus d'un trait pareil cliez ce gentleman sceptique. De très bon conseil, il disait la vérité toujours, nettement. Béranger ne publiait rien sans ses avis, quoique Mérimée lui répondit : « Je ne connais rien aux vers ! » — Lui demandait-on son appui ? Il ne promettait rien et rendait le service. Malade, à demi mourant, les pieds gonflés par sa maladie de cœur, le l®"" ou le 2 septembre 1870, l'Impératrice le fit prier d'aller trouver M. Thiers et de le conjurer d'accepter la présidence du gouvernement. Mérimée, qui devait
mourir vingt et un jours après, était couché. Il se leva, et, les pieds dans des linges, se fit porter chez M. Thiers. A cette heure même, bien des bonapartistes, qui n'étaient pas sceptiques, avaient abandonné l'Empire que ce sceptique avait servi.
Anticlérical déterminé, il semblait que Mérimée fût né philosophe. Il n'avait jamais été baptisé.
— Gomment, jamais '? disait-on, un jour, à sa mère.
— Jamais.
— Et, comment, lui tout petit, ne l'avez-vous pas fait baptiser ?
' — Il n"a jamais voulu ! répondit M""^ Mérimée.
Je n'ai vn rappeler nulle part son aventure — ou sa mésaventure — comme auteur dramatique à la Comédie-Française. Mérimée eut un jour — pendant deux ou trois jours tout au plus, devrais-je dire — une des pièces de son Tliéntre de Clara Gazul représentée rue de Richelieu. Il avait une velléité d'être agréable à M"*' Augustine Rrohan, et il était venu demander à M. Arsène Houssave, alors directeur du Théâtre-Français, de montera- une de ses comédies, le Carrosse du Saint- Sacrement, où Mlle Brohan « serait tout à fait charmante dans la Périchole ».
— Je ne sais quel sera le sort de la pièce, répondit M. Houssaye, mais je regarde comme un honneur pour la Comédie-Française de jouer du Mérimée : — je vais mettre le Carrosse du Saint- Sacrement en répétition.
La pièce est jouée.
LA Vin A PAI'.IS ii:i
Mérimée avait demandé Iroi.-s loges pour ses amies anglaises.
II arrive un peu tard, cravaté de blanc, et. dès sou arrivée, il entend des rires, des interruptions, des exclamations, une bordée de sifflets.
— Quelle est donc, dit-il flegmatiquement à l'ouvreuse en lui donnant son paletot, la pièce qu'on représente avant la comédie nouvelle, ma comédie à moi .'
— Ne m'en parlez pas, monsieur, répond l'ouvreuse. Il parait que c'est bien mauvais. On n'a pas cessé de siffler depuis que la toile est levée. Ça s'appelle le Carrosse dn Saint-Sacrement.
YI
En carême. — Un demi-printemps. — Le marronnier du 20 mars. — De la polémique dans la charité. — L'Œuvre du salut. — Le P. Monsabré. — L'afTiiire de la rue Duphot. — Comment Millet vivait quand il fît Angélus. — Les nihilistes. — L'hystérie russe et l'hystérie française. — M.Charcotà Pétersbourg. — La Salpétrière. — Les Amours d'un interne. — La maladie à Paris. — Hystérie et magnétisme.— La grande maladie moderne.
22 mars 1881.
Nous sommes eu carême et presque a la Mi-Carême. Un carême doux. On reçoit beaucoup le soir, et durant le jour ou profite de ce beau temps clair, préface du printemps, qui met déjà des bourgeons verts aux lilas du parc Monceau.
— La gomme n'est plus seulement au Bois, dans les équipages, disait hier un homme d'esprit qui a la maladie du calembour, elle monte aussi aux bourgeons des marronniers !
Qui s'inquiète aujourd'hui, soit dit en passant, de ce marronnier du 20 mars, célèbre à son heure, et qui, bon courtisan de la famille des hippocastanées (il y a des courtisans partout), avait pris la vieille habitude de
LAVIEA PARIS il7
feuillir tout juste le jour anniversaire de la naissance du roi de Rome et du retour de l'Ile d'Elbe? Fidèle à son passé, le marronnier du 20 mars a montré ses premières feuilles avant même sa date accoutumée; seulement M. Belmontet n'est plus de ce monde pour l'en féliciter. Le marronnier légendaire n'est guère qu'un comparse dans la grande comédie du printemps.
Il paraît, au surplus, qu'à en croire une tradition populaire recueillie, sans aller plus loin, par Mortimer Ternaux dans son Histoire de la Terreur, le fameux marronnier bonaparlise n'aurait dû sa précocité, la puissance de sa sève, qu'à l'engrafs fourni par les cadavres des défenseurs de la monarchie, les Suisses tués au 10 août et enterrés au pied de cet arbre. Faites-vous donc massacrer pour Louis XVI ! votre sang fournira des feuilles plus vertes à Napoléon II!
Au surplus, les saules des bords du Lac et les buissons des allées, qui s'inquiètent fort peu de politique, déploient leurs folioles à qui mieux mieux. C'est un carême fleuri. Il paraît qu'au point de vue hygiénique, le carême est une institution tout à fait favorable. L'estomac se repose et, en cette saison où le sang des hommes se met à bouillir comme la sève des arbres, un peu de diète serait fort hygiénique.
Ah! bien oui, la diète! Paris, même en quarantaine, n'en perd pas une bouchée. 11 absorbe plus de truffes que de marée et écoute plus de causeries que de sermons. La Princesse Georges l'attire plus vivement que le Père Mousabré, et, quelle que soit la dévotion des Parisiens les mieux pensants, je doute qu'il s'en trouve un seul, iPîntre tous, capable dp, passer tout un carême snn^
dormir, comme ce saint Macaire d'Alexandrie qui restait debout, depuis le mercredi des Cendres jusqu'à Pâques, sans boire et sans manger autre chose qu'une feuille de chou cru tous les dimanches. Sans dormir, les Parisiens seraient bien capables de célébrer le carême d'une telle façon, mais à la condition que ces nuits sans sommeil fussent passées en valsant.
Nous avons eu, comme toujours, en dépit desJeihies, notre contingent de cuMosités et de scandales. La curiosité, c'est la vente Wilson, dont les amateurs parlent encore, et le scandale, c'est l'affaire de la rue Duphot, dont les journaux avaient, d'avance, parlé beaucoup trop.
La société, la morale publique, pour parler la langue de M. Prudhomme, n'ont pas grand' chose à gagner, ce semble, à la divulgation de tels scandales. Il les faudrait laisser dans la pénombre des rapports de police. Qui jugerait le dix-huitième siècle sur les petits cahiers de M. de Sartine, le jugerait mal. Des scandales comme celui de la rue Duphot y étaient fréquents.
Au 7 septembre 1775, Bachaumont, ou plutôt un de ses continuateurs, écrit que les « filles de haut style » sont dans une grande consternation d'un arrêt rendu, la veille, par le Parlement et qui décrète de prise de corps la dame Gourdan, cette dame Leroy du dix-huitième siècle, dont le nom revient dans tous les pamphlets, mémoires, écrits et libelles du temps. « La mauvaise humeur des magistrats a été, disent les Mémoires secrets, motivée sur cç que cette fameuse entremetteuse
a recueilli cliez elle la femme d'uu gentilhomme de province dont elle favorisait les aventures. » Mais qui attacherait à ces révélations plus d'importance qu'elles n'ont, commettrait une étrange hévue et une injustice. Le siècle de Voltaire n'est pas le siècle de la Gourdan, et la rue Duphot n'est qu'un égout dans notre société, qui a ses vices étalés au soleil et ses honnêtetés cachées dans l'ombre.
Quel dommage que la vertu n'ait pas de reporters et qu'une Gazette des Dévouements ne fasse point la contrepartie de la Garette des Trilunauxl Mais, je sais bien, on ne la lirait pas. La vertu n'est pas à la mode.
Il faut être à la mode. Ce qui est à la mode absolument, c'est la peinture. L'enchère de 160,000 francs mise sur un tableau de J.-F. Millet, au lieu de stupéfier, a fait sourire les artistes.
— Il viendra un jour, nous disait très sérieusement un peintre de nos amis, où les tableaux se vendront un million !
Le malheur est que le pauvre Millet n'ait pas même tâté delà poussière d'or de ce million-là ! Un amateur et collectionneur distingué de tableaux, Alfred Sensier, qui a vécu dans l'intimilé de Millet et qui, en mourant, laissa une biographie manuscrite du maître, publiée naguère par M. Paul Mantz, a conté justement l'histoire de ce tableau de \ Angélus, dont les chroniqueurs ont tant parlé et qui date de 18o9, « C'est en 1859, écrit Sensier, que Millet achève son Angelm du soir. Dans cette peinture d'une conception vraiment nouvelle,
Millet veut être musical. (Je ne donne pas le style de Sensier comme ua modèle.) 11 prétend faire entendre les bruits de la campagne et jusqu'aux tintements des cloches. » — « C'est la réalité de l'expression qui peut rendre tout cela », disait-il. Cet Angélus a été une des œuvres de prédilection de Millet. Il y retrouvait les sensations de son enfance. Il retraçait l'homme religieux, superstitieux peut-être, dans l'exercice de sa vie de labeurs, d'humiliation et d'espoir.
« Quand je vis ce tableau pour la première fois, continue Sensier, il était à peu près terminé. Millet me dit: Qu'en pensez- vous? — Mais, lui répondis-je, c'es Y Angélus ! « Oui, c'est bien cela ; c'est écrit, on entend la cloche. » Il me regarda comme un homme satisfait et ajouta : « Ah! je suis content ; vous avez compris ; C'est tout ce que je vous demandais. — Alors, mon cher, il faut tâcher de vendre ce tableau, me dit-il. Il me l'envoya à Paris. Arthur Stevens l'observa longuement. Il en fut possédé. Il revint dix fois voir V Angélus. On l'offrit à des spéculateurs, à des amateurs. Deux mois se passèrent en visites, en pourparlers. Tous ses clients hésitaient. Enfin, un homme de goût, auquel il en parla, se hasarda ; il acquit V Angélus. C'était M. Van Praet, ministre de Belgique. »
M. John AYilson l'avait acquis pour 3ë,000 fr. de la vente Van Praet, et, dans le principe, le tableau avait été payé 2,500 francs. Il a été gravé par Waltner et lithographie par Emile Vernier. C'est une des maîtresses pages de l'art français contemporain. Or, à l'heure même où Millet ràcheVait, iln amateur laissait vendre à vil prix, k l'Hôtel Drouot, quatre tableaux à 1.1
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fois, et le jury, oui, en 1839, le jury du Salon refusait au peintre un de ses chefs-d'œuvre, la Mort et le Bûcheron. Pauvre Millet, qui s'écriait : « Il faut pouvoir faire servir le trivial à l'expression du sublime. » On le chassait comme un rustre. Et, menacé par la saisie, à bout de forces, presque à bout de pain, il écrivait, sous le froid de janvier : «'Nous avons du bois pour deux ou trois jours encore et nous ne savons comment nous en procurer, car on ne nous en donnera pas sans argent. Ma femme va accoucher le mois prochain et je n'aurai rien... » Rien! « — Je vais faire des dessins, ajoutait Millet désespéré. C'est, en résumé, la ressource courante.» Des dessins qu'on lui payait dix francs peut-être !
Et vingt-deux ans après, ses toiles valent plus de 160,000 francs!
Les nihilistes — les Russes prononcent nighilistes — répondraient que des toiles peintes et des tableaux sont choses parfaitement inutiles. A quoi bon ces jouissances des yeux? L'éclosiou d'un chef-d'œuvre a-t-elle servi à la liberté d"un paysan? 11 ne faut pas trop sourire, nous avons entendu professer — et proférer — ces mêmes principes en France même. Seulement la Russie a la palme dans ces exagérations affolées. Il faut que ce peuple souffre cruellement pour que de telles maladies mentales lui montent au cerveau. L'appétit de la mort emplit ces têtes songeuses. Cette immense terre neigeuse est le pays des rêves morbides, la patrie des sectes étranges qui rêvent soit la délivrance par un Messie qui
porte le petit chapeau de Napo'éon I'''", soit le suprême bonheur par l'anéantissement de la vie même. Hepworth Dixon a écrit des chapitres singuliers sur ces sectes folles, et je sais d'un médecin français, M. Teinturier, un livre extraordinaire, les Sliopzys, où l'auteur nous raconte des mutilations épouvantables que font, avec joie, subir à leurs coyps les colombes blanches, femmes qui s'arrachent les seins avec des fers rouges, hommes qui se jettent au néant avec des voluptés de fous enragés. On titube, en vérité, dans ce? milieux bizarres, et l'étude de ces névroses stupéfiantes explique toute l'âme russe, toute la résolution implacable qu'apportent les nihilistes fanatiques à l'accomplissement de leur serment. A la lueur des bombes qui ont tué le tsar Alexandre on entrevoit tout un monde inconnu. Ce sont des jeunes gens qui tuent che/. ce peuple jeune et à peine en marche vers l'avenir.
Quel avenir?
— Qui répond, disait, vers 1840, le prince Elim Metscherski, que, dans cet alphabet de peuples avec lequel la Providence écrit l'histoire, la Russie ne sera pas Vome'ga qui clora le livre de l'humanité?
Ce prince Metscherski, né Russe et qui écrivait, épris d'Hugo et de Musset, des poésies françaises, adorait sa Russie sainte, son rêve de cristal, comme il la nommait; il aimait l'aigle à deux tètes des drapeaux du tsar :
Saint, double aifjle noir à la taille homérique. Un front en Allemagne et l'autre ew Amérique!
Il aimait les horizons vastes de cette terre vierge
où
Le sol est sans iiipsiirc,et l'avenir sans fin.
C'est lui rjni, clans ses Rose^ !ioirc.<!, appelât la
Russie sa Chimère :
Les ymrs glaçons du pôle Scintillent sur son col ; La neige à son épaule Traîne et luit sur le sol.
Blonde comme du seigle, Riante comme un nid, Elle a des ailes d'aigle Et des pieds de granit.
Mais que de chimères, de rêves, de songes, d'angoisses, de désespoirs et d'espérances aussi; que de pensées et de luttes confuses abritées ou étouffées sous les ailes d'aigles dont parle le prince Elim!
Je ne m'étonne pas que M. le docteur Charcot reçoive, en Russie, les ovations que nous signalait l'autre jour une correspondance du Temps. 11 a mis le doigt sur la maladie du siècle, sur cette névrose dont nous souffrons tous, plus ou moins, et dont la Russie souffre peutêtre plus que nul peuple au monde. Le mystérieux, le mystique ont toujours, à Pétersbourg, fait fureur. A plus forte raison lorsque le mystère s'appuie sur la science, qui l'explique. La femme russe surtout, cette Orientale conservée dans la glace, comme on l'a appelée, s'enthousiasme pour l'étrange ou l'inexplicable. Nordenskjold a fait, en Russie, naître des monceaux de poésies. Une chiromancienne, une magnétiseur ont ensuite, à Pétersbourg, tourné toutes les têtes. Ce prétendu thaumaturge, dont les miracles consistaient tout simplement dans les expériences du docteur Charcot
mises à. la portée de tous, avait littéralement révolutionné les salons russes où l'on est toujours prêt — comme chez nous — à s'enflammer pour une bizarrerie, et le grand-duc Vladimir avait fait appeler chez lui cet autre Mesmer.
J'imagine que M. Charcot expliquant, à tout ce beau monde, les phénomènes de la catalepsie, de l'hypnotisme, de toutes ces maladies hystéro-épileptiques dont il a magistralement déterminé toutes les phases dans ses recherches cliniques et thérapeutiques, aura dû être cent fois plus acclamé que l'homme à la mode de l'an passé.
M. Charcot est une des personnalités parisiennes les plus en renom. A ce titre, il appartient non seulement à l'opinion du savant, mais à la plume du portraitiste. Pour bien des femmes du monde, le laboratoire de la Salpêtrière où l'éminent savant poursuit ses expériences sur les maladies du système nerveux forme comme le fendant de la salle si bien fréquentée où M. Caro fait applaudir son cours de philosophie. M. Caro est aimable comme il convient à un professeur qui ne trouve point que la bonne grâce du discours nuise en rien à sa profondeur; M. Charcot est plus sévère, comme doit l'être un médecin préoccupé de la moelle épinière de ses contemporains. Où M. Caro sourit, M. Charcot fronce le sourcil. La nature lui a donné l'œil noir qui perfore, le front large, les cheveux longs et plats, et le profil droit d'un Bonaparte du bistouri. Sous celte apparence grave» une aménité qui séduit et un esprit qui relient..
Il a fondé, en quelque sorte, nue école nouvelle, l'école de la Salpètrière, comme elle s'appelle, et, là-bas, dans le vieux bâtiment de l'Hôpital-Général, où tant de personnages vivants ont passé, où tant de maux se sont comme entassés, depuis plus d'un siècle, et où — chose étrange — la seule figure réelle qui vous fait honte lorsqu'on y met le pied, est celle de Manon Lescaut, cette folle Manon née du caprice d'un conteur et qui a donné son nom à une cour de l'hôpital : la cour de Manon Lescaut, entourée des bâtiments de la Vierge, dans cette cité dolente peuplée comme une ville dans une ville, dans cet hospice de la vieillesse qui tient du béguinage et de la maison des fous, le savant poursuit son œuvre avec une patience ardente, ne redoutant qu'une chose à présent, l'engouement, après s'être heurté à d'autres obstacles : la négation et la calomnie.
Si l'on savait quels étonnements garde à l'observateur ce coin de Paris, la Salpètrière, qui est comme l'égout où viennent aboutir les maux humains : la misère, la folie, la vieillesse brisée, tout ce qu'engendrent non seulement le vice et la débauche, mais encore — chose plus triste — la vertu elle-même, la vertu besogneuse, la pauvreté, le travail I C'est une des pages des plus somljres de la Vie à Paris, mais des plus étonnantes aussi, qu'on peut d'écrire en sortant de là ! Les Anglais qui sont décents, se sont plus d'une fois révoltés contre les expériences de M. Charcot. Ils estiment qu'on doit faire le silence autour de certaines maladies et les soigner comme tels philanthropes
veulent qu'on exécute le condamné à mort, dans le linis clos de la prison.
Nous, sans aller jusqu'à l'avidité ardente des Russes, nous estimons qu'il vaut mieux tout dire et tout montrer. Et elles nous passionnent, les études de M. Charcot, parce que nous sentons bien qu'elles vont droit à la grande question contemporaine : la maladie du système nerveux. Le mal du siècle n'est plus , en elîet, comme du temps de Musset, de Rolla^ à'Antony ou de Hené, leur grand-oncle, le vague à l'âme, la tristesse innommée, la désespérance sans cause. Le mal du siècle, c'est l'hystérie. On la rencontre partout. Partout on la coudoie. Partout elle passe bruyante, faisant tapage et scandale, s'affirmant sur la scène par des bizareries et des excentricités d'amour-propre, dans le monde par des affolements et des calomnies de salon ; en public, dans les réunions populaires, par des extravagances étranges et des démences acclamése.
En étudiant l'hystérie, M. Lassègue, le maître illustre, et M. Gharcot, ont mis le doigt sur la plaie de l'époque. Elle n'est pas seulement enfermée entre les murs gris de la Salpêtrière, cette névrose singulière, aux effets stupéfiants, elle court le monde et les rues. Ce besoin de paraître, de briller, d'être vu, de faire tapage, qui échauffe la cervelle de nos contemporains, c'est de l'hystérie. L'hystérie n'est pas essentiellement le délire erotique dont parle le vulpaire. C'est une sorte de détraquement cérébral, de dyspepsie morale, de firnin qui germe dans plus d'une tèie, aujourd'hui. Un grain qui est de l'ivraie.
J'ai passé, l'an dernier, des heures, beaucoup trop
courtes mais singulièrement iiilùie:^ santés et bien remplies, dans cette Salpètrière où M. Jean-Paul Laurens doit, m a-t-OQ dit, étudier des contractions pour un tableau projeté, les Convulsionnaires sur le tomheau du diacre Paris. J'ai vu les choses singulières f[ue les charlatans exploitent sous le nom de magnétisme et que la science caractérise de maladies déterminées : hystéroépilepsie.
Je voulais me renseigner de près pour un roman tout spécial, sur ■'.elte matière même, qui parait aujourd'hui avec ce titre : les Amours d'un Interne. Évidemment ce que j'ai vu aurait, il y a un peu plus d'un siècle, conduit au bûcher M. Gharcot, que ses travaux conduiront à une Académie. Urbain Grandier n'a pas été supplicié pour autre chose. Tous les démoniaques de l'histoire, les malheureux affectés de la chorée é})idémique, au moyen âge ; les possédées d'Allemagne au seizième siècle, les ursulines d'Aix, les possédées de Loudun, les convulsionnaires de Saint-Médard, les mystiques des camp-meetings et des revivais dlrlande et d'Amérique; plus près de nous, les démoniaques de Morzines, en 1861, ceux de Virzegnis, en Italie, en 1878, étaient des hystériques.
Oui, il n'y a pas trois ans, tout près de nous, dans le Frioul, absolument comme à Morzines, en Savoie, il y eut une épidémie d"hystéro-démonopathie. Deux mois après une retraite prêchée solennellement, une jeune fille tombait, possédée, disait-on. Écume aux lèvres, catalepsie, crucification, tous les signes du mal. On la portait sm pardon de Glauzetto, en pèlerinage. Le son des cloches la mettait en fureur. Après elle, d'au-
très possédées tombèrent en convulsions. L'épidémie gagnait le pays. Un médecin, le docteur Franzolini, employa les moyens extrêmes : non pas la compression du ventre, comme M. Charcot, mais les carabiniers royaux. Ils occupèrent le pays, transportèrent les possédées les plus malades à l'hôpital d'Udine, et ce pèlerinage forcé arrêta net l'épidémie. La peur, chose singulière, la peur qui fait tant d'hystériques, arrête parfois ces accès d'hystérie.
Nous avons vu cent fois des magnétiseurs, comme M. Donato, faire tomber une femme en catalepsie, la rendre insensible, lui enfoncer des aiguilles dans la chair, M"« Lucile, le sujet de M. Donato, a étonné tout Paris. A la Salpètrière, chaque malade est une Lucile. Il suffit du bruit d'un gong, d'une lumière trop vive, de la fixité du regard sur un objet quelconque, pour déterminer la catalepsie, qui étonne tant de gens.
Cette faculté — et cette facilité — qu'ont les hystériques à tomber ainsi dans une léthargie soudaine a même donné lieu, très souvent, à des aventures singulières. Un jour de Fêle-Dieu, à la Salpètrière, on oublie de décommander les cuivres, les cymbales, dans la musique militaire qui accompagnait les processions à travers les cours de l'hospice. La musique joue, les cymbales retentissent, et — brusquement — toute une file d'hystériques reste là, en catalepsie, les yeux en l'air, les gestes raides comme des statues. On ne reverra plus pareil phénomène. Il n'y a plu s de processions à la Salpètrière.
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Mais semblable aveulure survint, un soir de bal, eu temps de carnaval, car ou donne des bals à ces malades, pour les distraire. Un coup de grosse caisse fit l'effet du gong et les danseuses demeurèrent là, en catalepsie, dans des poses plastiques soudaines.
Un chien qui aboie suffit parfois à rendre cataleptique une hystérique. Un jour, une des malades de la Salpêtrière profite de son jour de sortie pour aller, au concert du Ghâtelet, entendre de la musique. Elle écoute. Elle ne bouge plus. La voilà cataleptique. Il suffit d'ailleurs de leur souffler au visage pour les rappeler à la vie commune.
Mais si on les laissait dans ces poses de statue ?
C'est ce que fit, dans un moment d'oubli, un interne allant à Opéra ; et, se rappelant qu'il avait rendu cataleptique, pour la faire photographier, une malade oubliée dans la salle de daguerréotype, vite, il se précipite hors du théâtre, se jette dans un fiacre, arrive à l'hôpital. La malade était encore à la même place, immobile, en catalepsie, depuis des heures.
Rien au monde n'est plus intéressant, attirant et troublant aussi que ces études et il y a déjà toute une bibliothèque spéciale publiée sur un tel sujet. Les Étîides de M. le docteur Paul Richet, (jui viennent de paraître, complètent V Iconographie photographique de la Salpêtrière, où MM. Bourneville et Regnard ont accumulé tant de documents, avec des photographies prises sur les malades elles-mêmes, au moment de leurs accès. On croirait voir cl'S Démoniaques peints autrefois
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par les maillet» iLaiieiis, coniiiie le pelil possédé de Raphaël.
Je ne sais rieu de plus exlraordiuaire vraiment que le spectacle de ces pauvres filles qui, d'ailleurs, sont enchantées qu'on les regarde, car la joie de l'hystérique, à l'hôpital comme dans le monde, est déjouer un rôle ! L'hystérique mange trop ou ne mange rien, adore le vinaigre, les couleurs voyantes, le clinquant, le bruit. Est-ce que je parle là des malades de M. Charcot ou de tant d'excentriques coudoyés dans la vie ordinaire V
Il y a à la Salpèlrière une hystérique fameuse, Geneviève, qui dit volontiers fièrement :
— Moi, jaurais inventé l'hystérie si elle n'avait pas existé !
Son amour-propre, à elle, est d'être plus hystérique que les autres. Un jour, elle s'échappe de l'hôpital. Elle s'i'U va, à pied, droit en Belgique. Pourquoi.^ Parce qu'elle avait entendu parler très souvent de la célèbre Louise Lateau, la stigmatisée belge, — une hystérique.
— Je voudrais l)ieu la von", répétait Geneviève, je voudrais bien la voir cette Lateau, qu'on dit plus hystérique que moi I
A Lille, un accès d'hystérie, avec ces soubresauts terril)les, ces torsions de reins, ces sauts de carpe ou de clown, — ■ mouvements clowniques, dit la science ellemême, — la couche à terre. On la ramasse. Un médecin de la ville la reconnaît pour Geneviève, d'après les symptôme- décrits par M. Charcot. On la reconduit à la Salpètrière.
Je l'ai vue. Elle est maintenant prite de dévotion ;
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elle voit la Vierge lui apparaître, le bon Dieu avec une belle barbe d'or, et prétend ensuite qu'elle n'a rien vu, qu'elle a menti, qu'elle s'est moquée des médecins, qu'elle n'a jamais été hystérique.
Le besoin de mentir, d'inventer de fumister, comme on dit dans l'argot de la salle de garde, est une des formes de l'hystérie. Que de femmes, amenées à la préfecture de police devant le docteur lia^ègue, racontent des histoires romanesques pleines d'épouvantes, accusent des gens, seraient capables de faire arrêter, condamner, si le coup d'œil du savant, l'œil pénétrant du mailre n'était pas là '
La lettre anonyme, le cancan, la médisance dans le monde, sont des manifestations hystériques. A l'hôpital, de petites conjurations se forment de même. Les internes se heurtent parfois à des mensonges inextricables. L'hystérique ferait couper le cou à quelqu'un pour le plaisir de mentir.
Leurs visions sont d'ailleurs bizarres. Tantôt poétiques : « J'étais toute blanche! toute blanche! 0 ma première communion ! » Tantôt atroces : « Des rats 1 des rats ! Mon lit est plein de rats ! » Les animaux ini'mondes, les rats, les crapauds, apparaissent en effet là comme dans le deliriiim fremens. D'autres chantent. Il en est une qui récite des vers de Musset poétiquement. Et. pareille à une machine, elle s'arrête net, au milieu d'un vers, dès qu'on la toui-he du duiut sur vin coin du crâne, à nn point hystérique. La femme devenant un automate, quel spectacle !
13^2 LA VIE A PAKIS
Un leur fait comme, comme dans le prétendu état de lucidité des magnétiseurs, entendre ou voir tout ce qu'on veut : un oiseau, et elles le caressent ; un serpent, et elles s'enfuient ; de la musique, et elles écoutent, charmées. On peut, chose plus singulière, faire que l'idée ainsi insufflée subsiste, persiste, même après le réveil.
Ainsi, on dira à une hystérique endormie (je me sers d'un mot inexact ; elles ne dorment pas), on lui dira :
— Tout à l'heure, quand je te réveillerai, je serai sorti ! Tu me chercheras et tu ne me trouveras pas !
On l'éveille. Elle cherche. Elle ne voit plus celui qu'on lui a commandé de ne plus voir.
On lui dira :
— Tout à l'heure, ce monsieur qui est là, adroite, aiu-a un habit de velours rouge. Regarde bien !
Elle s'éveille, son regard s'arrête sur celui qu'on lui a désigné et qui n'a pas du tout d'habit de velours rouge, mais elle le voit, cet habit rouge, et elle éclate de rire.
— Pourquoi ris-tu ?
— Dame ! ce monsieur est si drôle !
On peut, — et nous voici en plein Joseph Balsamo, dire à une hystérique à l'état de sommeil :
— Dans deux heures, à telle heure, tu iras à tel endroit et tu feras telle ou telle chose !
Tu frapperas quelqu'un, par exemple !
Eveillée, à l'heure exacte désignée, elle ira à l'endroit fixé et accomplira l'action commandée.
— J'ai fait de la sorte, me di^ait un aini, assassiner
(juelqu'uu (en pensée) par cette petite bloude que vous voyez là-bas !
Un magistrat qui entrait à la Salpètrière pour étudier la part de responsabilité ou d'irresponsabilité des hystériques en certains cas s'est évanoui, stupéfait inquiet, et rien n'était plus étonnant que de voir les hystériques, qu'il venait d'étudier, s'empresser autour de lui pour le soigner, lui détacher sa cravate et lui donner un verre d'eau !
Le fait est qu'on perd pied, si l'on n'est pas un savant, dans ce domaine de l'impossible.
Et quelles sont les causes de tous ces maux ? La misère, l'hérédité, causes premières. Les causes accidentelles, — que j'ai notées d'après les témoignages et les livres, — varient : — Un patron accuse son ouvrière de l'avoir volé, la menace de la prison, — la pauvre fille tombe raide. On l'emporte : cest le premier accès hystérique. Un chien errant, la gueule pleine de bave, a poursuivi une paysanne à travers les ronces ; elle est arrivée effarée au logis : hystérique. Une autre a vu, par hasard, brusquement, au détour du chemin, le cadavre d'un assassiné ; ou elle est entrée à la Morgue par une curiosité maladive ; ou elle est tombée en hiver dans un rivière gelée, et le froid la saisie ; toutes ces peurs amènent le même lugubre résultat : hystériques. Ou bien encore, c'est une malheureuse qui se défend contre la violence du premier homme, et qui en sort nerveuse a jamais, secouée par le mal : hystérique. Ou ce sont des balles de la guerre civile — la Commune
a fait bien des hystériques — qui entrent dans une chambre, tuent un parent, un petit frère, et tuent en même temps la santé, la raison de la fillette, prise le soir même d'accès épileptiques. C'est un incendie, la vue d'un enfant carbonisé, un obus ijui éclate, la fuite sous les balles à plat ventre, une machine à vapeur qui saute dans la fabrique et cause la première attaque convulsive. Mais, encore une fois, plus souvent encore, c'est l'hérédité : un aïeul qui a eu la danse de Saint- Guy, un oncle paralysé dès l'enfance — est-ce qu'on sait ? Puis un beau jour un rire subit, aigu, nerveux : c'est l'accès qui vient ! Des secousses, de celles qu'on appelle des mouvements choréiformes, et alors un spectacle épouvantable. La femme, comme frappée brusquement, pousse un cri prolongé, étend les bras, et tombe en arrière presque doucement. Ensuite, la bouche fermée, le cou tendu, gonflé, avec des bruits de déglutition dans le gosier, elle reste là, les paupières ouvertes, la pupille dilatée, regardant en haut, les bras rigides, étendus en croix, — crucifiée littéralement — les jambes allongées, rapprochées l'une de l'autre, raides, jusqu'à ce que les bras se décontraclurent. Il y a de ces accès qui quelquefois durent cinq heures.
— 0 cœur humain ! corps humain ! comme dit si joliment M"»^ Pierson, après ]\P'« Desclée, dans la Visite de Noces.
En sortant de pareils spectacles — qui sont de tous les jours, hélas ! — la maladie à Paris constituant un chapitre lugubre de la Vie a Paris — je me suis pris
bien souvent de l'envie de ne jamais terminer ce roman des Amours d'îin interne qui m'amenait là, et je me demandais si, après le verdict jeté par Gavarni à la tète de nos contemporains : « — Toqués ! tocfués ! tous toqués ! » on ne pouvait pas dire, plus justement et plus cruellement, devant la grande névrose dont souffre la société moderne :
— Hystériques ! hystériques ! tous hystériques !
YII
Paysage d'avril. — Le renouveau aux Champs-Elysées. — Le concours hippique. — Pourquoi on y va. — Comment on y va. — Concours d'équipages. — Le chic et le chèque. — Sacs et parchemins. — Le projet de loi de M. Laroche-Joubert. — Comtes suédois et comtes romains. — Les généalogies. — D'où descendait Frédéric IL — Un château aux enchères. — Le château de Montai. — L'abbaye de Carennac. — Ci-gît le passé — Les expositions nouvelles. — Le Noir fit le Blanc. — Les Artistes indépendants. — M. Raffaelli. — M. Degas. — Les impressionnistes. — L'opinion du public. — Ce que l'aubergiste de Barbizon voyait dans un tableau de Millet. — Les diamants de M'i^'Hortense Schneider.
v> avril 188!.
Premier avril ! Le mois des bourgeons et des pousses fraîches, le vieil ami du v gentil Belleau» 1 Je traversais, l'autre jour, avant cette reprise de l'hiver, les Champs- Elysées pour aller au Concours hippique. Tout ce coin de Paris montrait comme un éveil de sève : les chevaux de bois qui recommençaient à tourner, les affiches des cafés-concerts qu'on remettait à neuf, les devantures des restaurants d'été que des peintres s'occupaient à rafraîchir.-Des tas d'enfants joufflus couraient déjà dans le sable, auprès de leurs nourrices touffetées de larges rubans rouges, bleus, ponceau, blancs ou écossais, à
LA VIE A PAKIS 157
côté des massifs de rhododendrons que replantaient les jardiniers dans la leire brune. On entendait, sur les branches poudrées de vert, sur les arbustes pomponnés de folioles, sur les saules aux courbes mouvantes , dun joli ton jaune, pareils à de grêles images d'albums japonais, les moineaux jaser,, tout ragaillardis, et, à travers les glaces des cafés- concerts, des jeunes femmes assez pâles, encore enveloppées de manteaux fourrés défraîchis, apparaissaient déjà, leur rouleau de musique à la main, faisant houquet (c'est le terme consacré) sur la petite scène du théâtricule en plein vent. Répétition générale du printemps. Ce sont les chanteuses légères et les romancières — on les appelle réellement de ce nom — qui viennent essayer les chansons nouvelles. Au soleil d'avril, tout s'épanouit, les grappes des lilas et les niaiseries des refrains.
A travers les branclietles reverdies, les guirlandes de verre opaque des (rainées de gaz apparaissent comme des rangées de perles fausses dans un écrin de velours de soie. Et, au-dessus de ce tableautin tout parisien, boutiques de macarons passées au lavage, maquillage des restaurants après l'abandon et les pluies de l'hiver, toilette d'un coin de Paris faite par les peintres et les jardiniers, un ciel giis, d'un gris léger comme certains plumages de pigeons, un vent tiède, une espèce de de gaieté latente et de doux étiremeut des êtres et des choses à la minute du réveil. Jardins et squares, tout semble à présent sur le qui-vive. Les bordures et les buissons se sont mis en toilette de fête. C'est un admi^ ^ttble Collaborateur de M. Alphand que le priûtetnps!
Mais a-t-on seulement pris la peine de regarder feuillirles arbres, en se rendant au Concours hippiiiue*^ Il ne s'agit point de voir, là pas plus qu'ailleurs, mais d'être vu. Le matin, au palais de l'Industrie où l'on juge réidlement les mérites des chevaux utiles, il n'y a personne. Dans l'après-midi où les galants officiers sautent les obstacles sous la loignette des dames et les cuivres de la musique militaire, les tribunes sont remplies. On se rend au Concours comme on se rend au Salon, dont ou aperçoit d'ailleurs, là-haut, dans la poussière des galeries, les tableaux accumulés. C'est une distraction mondaine, un plaisir chic et une fête de Carême. Les élégantes y arborent les chapeaux nouveaux, les sportsmen qui suivent la mode ou la devancent s'y montrent en toilettes claires : cravate crème, pantalon couleur de beurre, paletot chamois, toutes les nuances du café au lait, depuis le ton clair — très peu de café — jusqu'à la nuance foncée — pas de crème ! On prendrait, de loin, ces gentlemen pour des parfaits qui marchent.
La carte ronde, verte, rose ou striée à la boutonnière, est fort bien portée aussi. Il faut, avant tout, avoir l'air d'un horseman. Quant au Concours lui-même, — à cette sorte d'exposition des chevaux de service français — on ne s'en inquiète guère. On se place à l'entrée de la piste pour voir arriver les mondaines allant aux tribunes comme on se placerait au bas de l'escalier de l'Opéra pour les voir sortir du Tribut de Zamora. C'est une représentation comme une autre, une manière de théâtre diurne. Le public est mêlé de gentilshommes, de gentlemen, d'officiers et de maquignons. Chacun juge à
son point de vue: les aenileinon lorgnent les femmes, les femmes lorgnent les officiers, les maquignons étudient les chevaux et les cochers étudient les attelages. Quand un élégant oi'ticier de dragons, la botte au mollet, ou un offi.cier de chasseurs, bien serré dans sa veste bleu de ciel, franchit hardiment un obstacle, avec chic (c'est ici le mot éternel), il n'est pas rare d'entendre les camarades de promotion, les anciens de Saumur, dire, en haussant les épaules légèrement :
— C'est un fumiste I
Lorsqu'un cocher, en bas de soie, culotte et gilet de salin, torsades d'or aux épaulettes, un bouquet de roses à la boutonnière de sa livrée, arrive au trot et se carre hardiment sur son siège, plus d'un camarade d'écurie cligne de l'œil et dit :
— Je n'en voudrais pas pour mon frotteur ! Chez le marquis où je suis, il a laissé couronner tous les chevaux !
C'est le sort inévitable des triomphateurs. Tout public jalouse un peu l'acteur en scène.
Il y avait, pour les maquignons des Champs-Elysées, de quoi être jaloux — ou charmés — devant ces équipages, landaus et calèches, défilant, vendredi dernier, sous les yeux des amateurs qui citaient le nom des propriétaires en regardant les armoiries peintes sur les panneaux ou repoussées sur le cuir des brides et des œillères. Il se livrait là comme une sorte de duel d'élégance ou de somptuosité correcte entre l'aristocratie du pom et celle delà finance. Le Cl^iic contre le Chèqup.
l'.O LA VIE A PARIS
Allelages russes, conduits par quelque moujick; attelages en poste, postillon culotté de jaune, queue de renard au vent ; attelage en grand deuil de Mme la duchesse d'Uzès, d'une correction superbe; attelages coquets, avec le cocher et le valet de pied, le footman, astiqués comme les gourmettes. Harnachement complet des hommes et des chevaux ! Et tout ce grand luxe sans une fausse note, détaillé et admiré par des spectateurs de choix ou de hasard: boursiers et gentlemen, comtesses authentiques et petites princesses de la rampe, cocodettes descendant de leur grande berline, et irotteuses ayant à la porte leur coupé de louage; la calèche de la duchesse défilant devant lejury, après le phaéton du marchand de chevaux ouïe landau de l'istraélite enrichi.
Rien ne peut mieux exprimer, en somme, ce qu'a de mêlé et de composite notre société actuelle, et surtout notre société parisienne. L'aristocratie, étalant, mieux que cela, exposant son luxe devant un public essentiellement démocratique, malgré sa surface de crème et sa croûte de gratin. Un bourgeois du Jura, devenu président de la République et dominant, du haut de sa tribune ornée de la pourpre banale et des crépines d'or de Belloir, la tribune où le marquis de Mornay, le comte de Juigné, le duc de Doudeauville, le prince d'Arenberg, les membres du Comité prennent place. Ce sont là les très piquants contrastes que nous réserve, à chaque pas, un état social fort singulier où la noblesse du nom ne parvient à tenir haut son rang, — comme ses cochers tiennent haut leur fouet, — que si elle s'appuie sur le talent, qui est une force, ou sur l'argent, qui en est unes autre, plus puissante, malheureusement»
On s'est beaucoup égayé, oà et là, du récent projet de loi de M. Laroche-Joubert qui consistait à mettre la noblesse, ou tout au moins les titres, à la portée de tout le monde, moyennant une redevance versée au Trésor. On eût payé ses titres de noblesse comme on paye ses contributions. M. le comte de Pacotille eût reçu, du Receveur général des titres de noblesse des avertissements et des contraintes sur papiers de couleurs variées. La vanité de quelques-uns eût ainsi fait vivre beaucoup de gens, sans parler des receveurs nouveaux qu'il eût fallu nécessairemeut nommer. Des places I Des places nouvelles! On n'a pas réfléchi à cette manne inattendue qu'apportait tout à coup la proposition, peut-être ironique, de M. T^aroche-Joubert. Si on y eût songé, on eût été tenté de prendre le projet en considération.
Ily a évidemment, à l'heure de démocratie où nous sommes, une recrudescence, chez certaines gens, de la maladie des titres. Les gens d'argent surlout se sentent piqués de cette démangeaison, pris de cette fièvre quasi épidémique. 11 existe en Suède, parait-il, des terrains vagues où poussent à la fois de la mauvaise herbe et des titres héréditaires. On achète un hectare de chardons et un comté par-dessus le marché. On est comte de la Lande, marquis du Pré ou duc de la Sablonuière. Je ne parle point des comtés que le Pape distribue comme des Indulgences. On n'est plus noble par la naissance, — cette naissance qui donne moins d'honneur qu'elle n'en ordonne, disait la marquise de Lambert, — ou se procure un titre comme on achète une g-nlerie; on est noble
comme on est collectionneur de tableaux, amateur d'art, bibliophile, homme de goût qualifié : on l'est du jour au lendemain et de par sa bourse. Ou plutôt on ne l'est pas, on le devient. « On devient cuisinier, disait Brillât- Savarin, mais on naît rôtisseur. »
Les rôtisseurs du parchemin dédaignent fort ces cuisiniers de noblesse récente qvii ont souvent rôti le balai en confectionnant leur ro3fauté ; mais tandis que les premiers promènent de par le monde les noms et les surnoms usés de leurs pères, pourris depuis des siècles, — pour parler comme Erasme, qui parlait net, — les autres tiennent à fonder une aristocratie nouvelle, la noblesse de l'argent, non pas celle qu'on en a soi, mais autour de soi, la noblesse qui s'achète en même temps que les bibelots, le blason que Stern confectionne en même temps que l'architecte bâtit un hôtel dans la plaine Monceaux. Et si cette noblesse de fraîche date, si fraîche que sa peinture neuve reste aux doigts, avait encore le bon goût de ne point rougir de ses origines, n'ayant pas le bon sens de tenir à son rang! Mais non. Elle ne ferait certes pas mettre en son blason les fameux sabots de l'arrivée à Paris, vanité d'enrichi, qui du moins ne renie guère son point de départ. Elle en rougit, de ces sabots. Elle n'entend plus qu'on lui rappelle qu'elle les a jamais portés.
Vacher, devenu chevalier, ne tient nullement à ce qu'on lui parle de son troupeau. Je ne sais où j'ai lu qu'un roi de Sicile, fils de potier, montrait fièrement les vieilles poteries de son père, par lui conservées, et qu'un évêque de Mayence, né d'un charron, portait une roue dan.s ses armes et l'avait fait sculpter dans son église.
C'est le « vieux jeu ». La noblesse d'hier prétend venir du fond des siècles. En fait de gens arriérés, les plus pointilleux sont encore les parvenus du blason :
L'un sur un écusson porte un casque sous grille. Dont le père aulrei'ois a porté la niandrille.
Et comment les vaniteux ne seraient-ils pas un pen sots lorsque les gens de génie ont la sottise de se vouloir forger de fantastiques généalogies? Frédéric II se vantait assez souvent — en vers et en prose, en bonne prose et en mauvais vers — d'être un philosophe et, qui plus est d'être le roi des philosophes. Il n'en accepta pas moins les offres de généalogie des experts, lui qui devait, ce semble, avoir l'orgueil d'être, en dépit du Grand-Electeur, son ancêtre, chef de race et fondateur d'Etat.
Un de ces généalogistes courtisans lui démontrait, par pièces authentiques, que Sa Majesté descendait tout droit de Mérovée.
Le malicieux souverain hocha la tête :
— De Mérovée!... Eu ètes-vousbien siir?
— Absolument certain, sire !
— Mérovée! ajouta le roi. Me faire descendre de Mérovée ! Ce serait ridicule !
Puis il réfléchit, et il accepta qu'on le fit descendre de Charlc'magne.
— Je m'en tiens à Charlemagnel dit- il, très sérieusement.
Il croyait peut-être faire une concession.
C'est qu'il y a du parvenu dans ce descendant des électeurs de Brandebourg si fort admiré de Thomas Garlyle, et il y en a aussi dans ses successeurs et dans
SOU peuple, parvenus de la victoire, comme on les a
nommés un jour.
Les parvenus de la fortune vont avoir une belle occasion de s'acheter — • non seulement des portraits d'aïeux, qui datent de lan ISdÛ, sinon de l'an SOU — mais un château tout entier, si bon leur semble : tout un château Renaissance, dont j'ai déjà parlé et qui va piteusement finir décidément, sous le marteau du commissaire-priseur. Adjugé le manoir! On songe involontairement à cette scène de Sheridan où un débauché met à l'encan les vieux portraits de ses ancêtres. Le lieutenant de la Dame blanche rdichelsiil du moins son château sur ses économies de garnison.
Ce n'est pas un descendant des Moulai qui fait marteler le château de ses pères par M. Pillet. C'est un propriétaire du Haut-Quercy qui, pièce à pièce, a fait démolir le castel et l'a mis au chemin de fer à l'état de colis, coiit: soixante-mille francs de port. J'en ai déjà dit un mot, mais j'y insiste car je ne sais rien de plus caractérisque qu'une telle aventure. La féodalité en chemin de fer ! Les couronnements de lantt;rne du château de Jeanne de Balzac d'Entragues, dame de Montai, étiquetés et marqués de lettres et de numéros rouges comme la croupe laineuse de moutons qu'on mène au marché! Si l'on veut des signes des temps, en voilà, je pense ! C'est l'émiettement du passé.
11 parait qu'on est fort irrité, dans le Lot, contre le