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propriétaire de ce monument, véritable chet-d'œuvre artistique, ainsi livré au hasard des enchères. Mais il fallait tant d'argent pour réparer ce château de Montai, menaçant ruine, que l'acquéreur est bien contraint de s'en séparer. Il avait d'ailleurs offert à l'État la priorité d'achat. L'État a hésité, refusé peut-être. En wagon, donc, la cheminée et les sculptures du château de Montai!
J'ai voulu revoir une fois encore ces pierres qui iront, Dieu sait où ! au delà du Rhin, en Amérique, au Japon!... Il y a là des merveilles de grâce exquise. Les portraits de la dame de Montai, de son mari, de ses parents ont un caractère saisissant de naturalisme et de vie : on ne retrouve, parait-il, ce détail d'architecture des portraits de châtelains qu'au château de Sarcus, dans l'Oise. Et (juelle séduction dans celte cheminée de la salle des gardes, œuvre de maître André Amy ou Lamy, qui sculpta la chapelle de Thiars et se donnait tout bonnement pour un maçon, — « maître Amy, tailleur de pierres », — le grand artiste si différent des photographes de nos jours qui se donnent pour des artistes!
On retrouve dans tous les détails d'architecture de ce château ainsi émietté, comme une sorte de mélancolie funèbre. On devine que la douleur d'une veuve a présidé à ce chef-d'œuvre. « Plus d" espoir l » dit une devise partout répétée en caractères gothiques. Au centre d'un des couronnements de lanterne se dresse, entre deux bustes très vivants, un personnage décapité et tenant, comme saint Denis, sa tête à k. main; mais, cette fois, par une fantaisie macabre, cette tète est un
crâne osseux, une lète de mort. Elle ne devait pas être fort enjouée, la dame de Montai.
L'exhibition de ces pierres dans un atelier de peintre — l'atelier de peinture encore occupé, il y a quelques mois, par M. Roll — ressemble ainsi à une visite à un ossuaire. On expose, à côté de ces sculptures du château de Montai, la cheminée de l'abbaye de Carennac (de l'ordre de Cluny), fondée par saint Odilon, et dont Fénelon fut prieur avant d'être gouverneur du duc de Bourgogne. Près de Carennac, une île de la Dordogne porte le surnom d'île de Calypso, en souvenir de l'auteur du Télémaqm. Encore une merveille que celte cheminée d'abbaye.
Encore un chef-d'œuvre à vendre ! « A combien y at-il marchand? » Le commissaire-priseur apparaît, en fin de compte, comme une espèce de fossoyeur de ces architectures clérico— féodales.
Rien de plus curieux que cette cheminée de Carennac, avec sa légende de Lazare et du Mauvais riche sculptée sur son vaste manteau de pierre. C'est là un morceau de musée. Je ne m'imagine pas un banquier achetant ces sculptures où les maigreurs sinistres de Lazare, l'éternel dolent, lui rappelleraient un peu trop souvent qu'il fait froid au dehors et que tout le monde n'est point millionnaire.
Il est dommage de vendre ces choses, de les débiter comme moellons et gravats; mais, après tout, elles n'étaient pas fort respectées , ni du temps ni des hommes, au pays où elles se dressaient ou platôt
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s'écroulaient pierre à pierre. Le cloître de cette abbaye de Carennac sert encore, me dit-on, de bauge aux porcs. Autant vaut que M. Pillet le vende!
— A combien le cbâteau Renaissance?
— A combien les sculptures de la salle des Gardes ?
— Il y a acheteur pour la cheminée d'Abbaye !
— Une fois, deux fois, personne ne dit mot, j'adjuge les bustes des seigneurs de Montai !
Adieu le passé!
On invite les visiteurs, qui vont jeter un coup d'oeil à ces vestiges à inscrire leurs noms sur un registre « en souvenir, dit une pancarte, de leur excursion au château de Montai, à Paris. » Le château de Montai à Paris ! Il y a une navrante ironie dans ces simples mots. C'est comme si l'on donnait pour adresse d'un homme : M. un tel, auPère-Lachaise!
Ci-git le château de Montai, un des chefs-d'œuvre de cet art, fin comme une joaillerie, de la Renaissance française !
Les ciseleurs de pierre qui travaillèrent pour la dame de Montai se préoccupaient peu du tapage et de la réclame. Nos artistes modernes n'en sont plus là. Ils cherchent le moyen de faire sur eux converger toute l'attention, toutes les préoccupations. Ils travaillent moins pour la gloire que pour la gloriole. Leurs expositions se succèdent un peu partout, très fréquentes et très nombreuses. Il s'en est ouvert, il y a deux jours, deux à la fois, l'une dans les galeries de VArl, l'autre eh face du Grand-Hôtel, boulevard des Capucines.
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Avenue de l'Opéra, c'est la première exposition du Noir et Blanc, pour faire pendant à cette exhibition annuelle du Black and White qui se tient à Londres, à Saint-James Hall, en face Burlington House, le palais de la Royal Academy. The Black and White, comme l'exposition des Œîivres d'Art en Noir et en Blanc comprend tout ce qui n'est point, je ne dirai pas coloré, mais colorié : les dessins, les gravures, la pointe sèche, le fusain, le crayon. Il y a là des choses tout à fait intéressantes, des dessins de Lhermitte, des études de Bracquemond, de Lançon, de Ribot, de Régamey, de Guérard, l'illustrateur du Scaramoiiche de M. Gonzalès; des intérieurs d'Opéra faits par Paul Renouard pour Vllliistration; des pointes sèches de Desboutin et de Mlle Abbéma; des fusains de Lalanne. Il semble qu'on feuillette la collection variée d'un magazine d'art, comme le Graphie.
Boulevard des Capucines, l'exhibition est plus piquante. La sensation d^art s'y double du piment du scandale. On se trouve, au fond d'une cour, au premier étage, dans le Temple de l'Intransigeance. Depuis six ans qu'ils forment un petit bataillon d'éclaireurs faisant sonner haut leurs trompettes, les peintres indépendants, comme ils se nomment, se logent où ils peuvent, parfois, comme l'an dernier, dans des maisons en construction. Cette année, ils se sont établis en belle place; ils font clapoter en plein boulevard leurs faisceaux de drapeaux tricolores, et ils ont tendu de moquette l'escalier qui mène à l'appartement, un peu bas de cerveau, comme disent les bourgeois, où ils ont accroché leurs pétards. Un feu d'artifice en chambre. Parfois il faut se
courber beaucoup pour arriver à voir quelques-unes de leurs fusées. Un moyen comme un autre de contraindre la critique à se mettre à genoux devant les œuvres d'art.
Elle ressemble d'ailleurs à toutes les précédentes, cette sixième exposition des Indépendants, qui sera suivie d'une quantité d'autres exhibitions ressemblant à celle-là. La plus grande originalité de ces révolutionnaires consiste dans les bordures de leurs œuvres, qui sont blanches, les cadres d'or étant abandonnés aux vieux peintres de la vieille école, aux barbouilleurs au jus de chùjue, ennemis des peintures claires. Il faut bien faire trou dans la muraille, dans la pénombre de nos appartements modernes, et quand on ne peut crever le mur avec la lumière de son tableau, on le perce avec le blanc de son cadre.
Il y a d'ailleurs de vrais succès et des tempéraments d'artistes tout à fait hors de pair dans cette exposition. Avant tous et en marge de tous, M. J.-F. Raffaelli, le peintre des mélancolies de la banlieue de Paris, des berges d''Asnières, des mottes de terre pelée des fortifications et des terrains abandonnés où paissent des ânes étiques, en attendant qu'on y élève une infinité de petits hôtels, coquets comme ceux de l'avenue de Villiers, car, soit dit entre parenthèses, Paris sautera à pieds joints par dessus les fortifications quelque jour. M. Raffaelli, cet Ostade du parisianisme, a là des mendiants, des déclassés, des affûteurs de scie, des marchands d'échalotes, des rôdeurs, d'une curiosité sans
prix, et aussi des paysages d'hiver d'une intensité d'impression tout à fait supérieure. Ah! l'excellent cadrerepoussoir que lui composent les autres exposants !
Le Clos des Choux de M. Pissaro est pourtant bien étonnant. Il fait songer à quelque Millet. Miss Gassatt et Mme Morizot ont aussi des tons roses de pastel et des blancs légers qui caressent la vue, et M. Forain donne aux laideurs bêtes de la vie moderne je ne sais quoi de troublant et de fantastique. C'est du Bouvard et Pécuchet en peinture.
Mais que dirait-on de littérateurs qui s'aviseraient de publier leurs notes au crayon, leurs boutades, leurs impressions en style télégraphique '? On les prierait de vouloir bien les rédiger et achever. Ce serait simple politesse envers le public si ces « indépendants » voulaient bien pousser leurs esquisses plus avant. Ils s'arrêtent malicieusement où la difficulté commence. Ce sont presque tous des gens d'esprit.
M. Degas, qui a de l'esprit infiniment et infiniment de talent aussi, — un vi'ai talent et un talent vrai, — a exposé, à côté de dessins curieux, deprofils d'assassins, d'études saisissantes de gibiers de cours d'assises, une danseuse en cire d'un naturalisme étrangement attirant, troublant, singulier et qui rappelle, avec une note moderne très parisienne et très aiguisée, le réalisme des sculptures polychromes espagnoles. Le museau vicieux de cette fillette à peine pubère, fleurette de ruisseau, est inoubliable.
Car — voilà l'originalité de cette Exposition des In-
dépendants — ils commencent à affirmer leur indépendance sous la forme sculptée. Ce n'était pas assez de la couleur. Il leur faut la cire, ou le plâtre ou le bronze. Nous allons avoir, hone Deus ! des sculpteurs imjjressionnistes ! Je ne m'en plains pas, s'il s'agit deM. Degas, mais je sais des sculpteurs qui font déjà du Fortuny en terre cuite ! S'imagine-t-on ce que cela peut être et quelle école de la torsion, de la contorsion, de la déviation et du désossement cela peut nous donner ?
— Il faut bien prolester, disent- ils, contre les gens à casque, les pompiers de l'Institut !
Et, pour fuir les pompiers, ils s'engagent dans les zéphirs et dans les compagnies d'indiscipUm.
Et le public est complice ! Il approuve, il opine du bonnet ; — il tient à passer pour connaisseui" :
— Il y a du mouvement, de la vie, du cMen^ du cMc / 11 y a quelque chose !
Je voudrais bien savoir où il n'y a pas quelque chose. Toujours est-il que les indépendants s'écrient :
— Nous avons conquis le public.
Le plus amusant, c'est que ce public, ce pauvre diable de public, qui est tantôt le bourgeois stupide lorsqu'il ne regarde pas les tableaux, et tantôt l'amateur éclairé lorsqu'il les achète, le public, qui est tour à tour le bouc émissaire et le dragon vengeur, sert d'argument aux artistes, selon qu'il les flatte ou qu'il les nie.
Un artiste qu'on n'achète pas dira fièrement :
— Peu m'importe ! J'ai pour moi l'élite !
Un artiste qu'on achète beaucoup répondra gaiement:
— Je m'en moque. J'ai pour moi la foule 1
Et, à propos de foule et d'élite et de public, voici une tout à fait jolie anecdote que je tiens du peintre Charles Jacque, qui est fin causeur.
C'était à Barbizon où demeurait J.-F. Millet, et le peintre de V Angélus, esprit pensif, professait volontiers que l'art doit être consacré au nombre, à la moralisation des masses, ne point demeurer le régal de quelquesuns, mais devenir la pâture de tout le monde.
Quelqu'un lui répondait, au contraire, que lart, dans son essence intime, n'est guère accessible qu'à un certain nombre d'iniliés.
Et Millet haussait les épaules :
— Le premier venu s'y entend mieux que Théophile Gautier !
Il y avait là, dans son atelier, sur un chevalet, un de ses tableaux les plus célèbres représentant, dans des costumes rustiques d'aujourd'hui, Ruth et Booz entrant dans une ferme, au moment du repas des laboureurs ; — Ruth conduisant Booz chargé d'une brassée de glanes. Une idylle.
Tandis que Millet discourait, la porte s'ouvre ; un grand beau gars, que tous ceux qui ont visité Barbizon jadis ont dû connaître, l'aubergiste Lugnot, le successeur du père Ganue, entre et, du premier coup d'oeil, apercevant Ruth, Booz et ces ruraux accroupis dans la ferme, se met à rire, d'un large, gros et franc rire de bon garçon.
— Et pourquoi riez-vous? demanda alors le peintre des laboureurs.
— Dame ! monsieur Millet, c'est votre tableau !
— Mon tableau ! Qu'est-ce qu'il a, mon tableau ?
— Il est si drôle ! Et c'est si bien ça, si bien ça !
— Quoi donc !
— Ce garde cbampêtre, qui arrête cette fille parce qu'elle a volé des ails.
Le peintre était abasourdi.
— Et voilà! répondit Charles Jacque, voilà la réponse à votre théorie.
Millet ne parla plus, pendant quelque temps au moins, des opinions artistiques de la foule.
Ce qae lafoule comprend parfaitement, c'est l'éblouissement des pierres précieuses. Elle est d'iustinct plus experte en joailleries qu'en tableaux. Il va s'en vendre, tout justement dans une semaine, de ces pierreries qui ont une histoire : la Grande Duchesse vend les joyaux de sa couronne. M"° Schneider réalise ses diamants. Les mondaines, toujours curieuses d'entr'ouvrir furtivement la portière d'un boudoir d'actrice, n'auront pas le régal de jeter un coup d'oeil chez M"" Schneider. Ce n'est pas chez elle, c'est à l'Hôtel Drouot, ce dépotoir immense de tous les luxes, que sera faite l'exposition.
Les diamants de M"* Schneider I II y a tout un poème parisien, dans ces mots ! Un poème réaliste. Une fois déjà, M''^ Schneider a vendu ses diamants. Elle était jeune, et elle jouait alors au Palais-Royal. Cette année-là, dans une revue que représenta le théâtre, les auteurs eurent la galanterie de faire chanter à M''« Schneider un couplet où elle-même, parlant avec
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un sourire entendu de cette vente et de ses parures disait franchement :
Et je n'ai plus de diamants
Messieurs, m'en donnerez-vous d'autres?
Certes, vous m'en donnerez d'autres.
Le public de la Montansier, qui n'est point bégueule, trouva cependant la réclame un peu forte . Il siffla vertement. Ce couplet date de dix-sept ou dix-huit ans. Il paraît, d'ailleurs, que la prière de M"" Schneider n'a pas rencontré sourdes oreilles, puisqu'une seconde vente complète la première.
M"® Schneider fut une des comédiennes les plus exquises de ce temps ; mais, en vérité, on comprend parfois le joli mot que Meilhac mettait dans sa comédie gréco-parisienne de Phryné sur les lèvres d'une fillette : « Papa, je veux être hétaïre ! » C'est un sort fort aimable. La jeune fille débute : le premier d'entre nous qui tient à pécher lui offre la première pierre et les colliers succèdent aux colliers, les perles aux améthystes, les opales aux émeraudes. L'état en vaut bien un autre. Et puis, les écrins de velours amortissent si joliment et si sûrement la pierre que l'on jette à Phryné ! Pierre qu'elle ramasse bien vite pour l'ajouter au futur Catalogue de sa vente.
Ne faut-il pas être dupe et trois fois naïve pour s'en tenir, au temps où nous sommes, à l'honnêteté, cette douairière, et rêver encore l'autel lorsqu'il est si facile d'avoir le petit hôtel ?
La question tunisienne à Paris. — Tunis à l'exposition. — Voyage aux ruines de Carthage. — Utique. — Le printemps. — Les courses — La Croix de Berny. — Les Lectures. — Les Five o'clock. — M. Ernest Legouvé et M. Eugène Sue. — Les Soleils couchés. — Le métier de journaliste. — Ceux qui font les autres. — A propos ' de Césette, de M. E. Pouvillon. — Paris qui s'en va : la maison de Daubigny, — Le Théâtre de la Tour-d'Auvergne. — Le Jockey-Club chez les Jeunes Artistes. — Le professeur Boudeville. — Représentations célèbres. — Un garçon de la Maison-Dorée. — M. Richepin acteur. — Les débuts de M'"« Chaumont. — Un figurant. — Une représentation auTrocadéro pour les inondés de Belgique.
19 avril 1881.
Les guerres et les expéditions lointaines ont cela de bon qu'elles enseignent la géographie. Les ouvrages sur la Tunisie et les cartes de la Régence de Tunis s'étalent maintenant comme les actualités les plus nouvelles à la devanture des librairies. Voyages à Tunis, Etudes sur la Tunisie, Questions tunisiennes, Monographies du pays des Kroumirs. La préoccupation ou plutôt, non, l'attention publique est là! De Tunis, les Parisiens qui regardent, àla façon de Nestor Roqueplan, un voyage hors des fortifications comme une désertion pure, ne connaissent guère que ce petit coin d'Orient rencontré
au Champ de Mars, lors de l'Exposition de 1878, et où le bey exposait quelques camées, des pierres gravées, des photographies, des instruments de musique, un peu de maroquinerie, des tapis et de ces soieries qui sont la gloire des bazars de Tunis la Glorieuse ou, comme rappelait Diodore, Tunes la Blanche.
Quant aux baraques du Trocadéro, qu'on nous donnait pour des bazars tunisiens, elle n'étaient peuplées que de juifs de Jérusalem vendant des roses de Jéricho ou des crucifix taillés dans le bois du Jardin des Oliviers.
N'avoir vu que l'exposition tunisienne, c'est avoir étudié Tunis par un petit côté '. celui des bibelots. Un voyageur qui, sur Tunis, a écrit, il y a une quinzained'années, tout un volume, d'un jolis coloris, très lumineux, M. Léon Michel, rappelle tous les noms que l'admiration populaire a donnés à Tunis, comme un amoureux à sa maîtresse : Tunis la Vidoriense, Tunis Vlîidustrieuse, Tunis la Florissante. Et la Civilisée, et le Séjour de Félicité, et la Blanche, encore une fois, comme Cadix, et aussi la Bien Gardée. Je ne vois point, parmi ces surnoms, celui de la Bien Gouvernée, qui serait, je crois, ironique.
Notre France a, plus d'une fois posé le pied sur ces rivages. Sur la plage où, l'hiver, au fond du golfe formé par le cap des Raisins, la flotille du bey se retire, saint Louis mourut, il y a des siècles. Notre imagination peuple cette côte tunisienne des vieux souvenirs de Carthage, ce nid de corsaires héroïques et de peseurs d'or avares. Hélas ! de Carthage il ne reste rien ! Quelques aqueducs, de vastes citernes où, parait-il, la
voix humaine évoque un lointain écho qui semble venir du fond des siècles. En réalité, le voyageur qui se penche sur ces citernes et jette quelque tirade classique aux mânes des (Carthaginois entend la répercussion de sa voix transformée en aboiements de chiens. C'est avec les pierres de Carthage qu'on a bâti Tunis. Le palais de Salammbô sert peut-être de muraille à quelque café où dansent des aimées. Carthage n'est plus qu'un petit Y\\\d.^Q^ El Marlgali, comme Utique, la fameuse Utique de Caton, n'est plus qu'un sol ensablé et troué de citernes. Qui eût pu prédire à nos pauvres petits conscrits en tenue de campagne, trottant là-bas sous le drapeau et en marche pour les coups de feu, qu'ils feraient quelque jour, comme Gustave Flaubert, un voyage à Carthage ou aux environs ?
Ce petit sursum corda printanier, ce coup de clairon inattendu, ne résonne au reste pas mal dans un pays qui n'aime point la guerre, mais qui est tout prêt à la bien faire dès qu'il y a réellement une question d'honneur. On ne pouvait trop laisser les Kroumirs tirer la moustache à nos soldats, d'autant plus que, préalablement, ils leur avaient coupé la tête. L'expédition de Tunisie n'est donc pas une aventure — nous en sommes assez las — mais une nécessité. Elle a singulièrement animé cette fin de carême. Elle commence avec le printemps. Elle sent les lilas avant de sentir la poudre Paris renaît extérieurement, tandis que là-bas les canons roulent. Les voitures découvertes remplacent, par nos rues et autour du Lac, les voitures fermées. De
grandes affiches jaunes annoncent pour mardi un steeple-chasse à la Groix-de-Berny.
On se croirait, en lisant ces mots : la Groix-de-Berny, revenu au bon temps des jolies femmes d'Eugène Lami, devenues maintenant des douairières et hochant, au souvenir des premières steeple-chases d'il y a cinquante ans, leur tête aujourd'hui toute blanche comme les amandiers fleuris. La Groix-de-Berny, sur la route pavée de Versailles à Ghoisy-le-Roi, fut le premier endroit de France, où nos compatriotes se mesurèrent avec les gentlemen-riders anglais. Gela date de 1834 et c'était l'heure où le comte de Vaublanc, le duc d'Orléans, M. Gh. Laffitte et M. de la Moskowa luttaient avec les Brotherton, les Gheel et les Thornhill arrivés d'Angleterre. Les femmes à la mode, vêtues comme les élégantes des vignettes de Tony Johannot, les applaudissaient sous leurs ombrelles, leurs manches à gigot toutes secouées par l'enthousiasme patriotique, et, entre deux courses, elles parlaient du roman nouveau, Indiana, de George Sand, ou de Martin, le dompteur de tigres, les deux actualités du moment.
La Croix-de-Berny ! Ge nom seul vous a un petit air doucement vieillot et cependant poétique. Beaucoup de fronts ridés se seront sentis comme rajeunis devant l'affiche qui semble évoquer un tel passé, et il y a comme une grâce à la Gavarni sur ce steeple-chase d'aujourd'hui qui rappelle bien vaguement les steeplechases d'autrefois.
L'autre jour, chez M. Ernest Legouvé, nous avons
entendu évoquer, par le maître de la maison lui-même, le temps même de ces femmes, sœurs de Lélia, et qui se passionnaient à la fois pour le patriotique casse-cou du saut de rivière et pour les romans d'Eugène Sue. C'était précisément Eugène Sue, son intime ami, presque un frère, que M. Legouvé tenait à faire revivre devant une assemblée tout à fait choisie de fins lettrés et de femmes de goût. Je vois que la lecture entre intimes, la primeur offerte à des amis redevient à la mode. On a, de la sorte, dans l'après-midi, des espèces de thés littéraires qui sont fort agréables, en vérité ! M™« la comtesse d'Haussonville, une des femmes éminentes de ce temps — deux fois éminente — a mis ou remis à la mode ces matinées fort recherchées où l'on cause et où l'on écoute. Le fite-o" clock-Ua (le thé de cinq heures) est entré tout à fait dans les mœurs françaises. Des sandwichs, du caviar, des petits fours, une tasse de chocolat, un dé de Malaga, c'est le lunch, en réalité, mais le lunch rajeuni et saupoudré de littérature en guise de sucre. On dit couramment : « J'ai mon five o'cloch. M"''' X... a un five o'clock. » Et ce fixe o'cloch n'a pas nécessairement lieu à cinq heures, pas plus que \a.matméenai lieu le matin. Une matinée dure tout un après-midi et un /ive o'clock peut commencer à deux heures.
Le flve o'clock de M. Ernest Legouvé a été charmant. Pendant deux heures, grâce à ce piquant portraitiste, qui est bien le plus admirable diseur et liseur que je connaisse, nous avons vécu dans l'intimité d'hommes disparus : Eugène Sue, Pleyel, Chateaubriand, Ballanche. C'était comme un régal de gourmets. Emile
Augier était là, et aussi M. Camille Doucet, M. Paul de Rémusat, M. Gounod, M, Schœleher. Mais c'était Eugène Sue surtout qui revivait, revenait dans ce cadre même où il a vécu, dans ce salon où il a passé et causé, dans cette maison de la rue Saint-Marc qui fut pour lui une maison fraternelle.
J'analyserais volontiers, et très certainement, la lecture de M. Legouvé si elle n'était point publiée maintenant. Il y a là un pro^l pris sur le vif de M. de Chateaubriand à l'heure du crépuscule et une réception, chez M"'" de Récamier qui sont mieux que des Mémoires, c'est-à-dire de l'histoire.
Je voudrais que l'usage de ces lectures se répandit un peu. On lisait ainsi, tout haut, au temps de Sue, de Sandeau, de Musset. 11 y avait des salons où l'on entrait inconnu et d'où l'on sortait célèbre. La renommée ne se ramassait point, comme aujourd'hui, dans la plus nombreuse des mêlées, comme une pièce de monnaie tombe dans un terrain pétri par les talons d'une cohue : elle se cueillait délicatement, avec précaution, comme une fleur de printemps au bout de sa branche. Il y avait un public et une critique.
Aujourd'hui, il y a des annonces et des reporters. Le journaliste qui faisait les autres, jadis, a toutes les peines du inonde à se faire ou à se conserver lui-même. Il a d'ailleurs raison de devenir quelque peu égaliste. Je ne connais pas de métier plus ingrat que celui de Warwick de la plume et où il soit plus facile d'être oublié, comme est oublié Eugène Sue, soleil couché que M. Legouvé va réveiller.
L'éclipsé de la gloire écrasante de Sue, et môme de
la gloire éclatante et plus pure de Chateaubriand est bien faite pour rendre modeste. Mais, de tous les favoris de la renommée, c'est encore le journaliste, ce marchand de renommée, qui a le plus à souffrir des caprices et des ingratitudes du sort. Et si ce n'était que du sort 1...
J'assistais un jour, aux funérailles d'un journaliste qui avait en sa vie obligé, prôné, signalé, fabriqué, si je puis dire, des milliers de gens, hommes politiques, artistes, comédiens, peintres, députés, ministres. Il avait encore un grand nom ou un gros nom après avoir occupé une situation prépondérante dans un journal des plus importants. Si les deux tiers des gens dont il avait parlé une fois durant sa vie eussent seuls assisté à son enterrement, le cimetière de Saint-Ouen où nous le conduisîmes n'eût pu contenir une pareille foule. Eh bien 1 derrière le cercueil de cet homme honnête et bon, mais pauvre, il y avait tout juste trois personnes : son fils, un ami (quelque original) et moi qui ne connaissais pas le défunt, qui ne lui avais jamais parlé, qui ne l'avais même jamais vu et à qui la Société des gens de lettres avait imposé le soin de donner le salut d'adieu .
Ou conçoit bien que je ne me sentis pas le courage de discourir au bord de cette fosse ouverte, devant ce fils qui pleurait. J'avais le cœur serré en présence d'un aussi odieux oubli et je n'ai jamais songé à notre vie de journaliste sans me rappeler le triste convoi de ce journaliste, encore célèbre aujourd'hui, mais célèbre comme le sont les abandonnés et les vaincus.
i62 LA VIE A PARIS
Le journaliste passe ainsi, dupe éternelle, sa courte vie à ramer pour la gloire d'autrui. Il s'use à signaler les nouveaux venus, à bâtir les piédestaux des statues, à découvrir, au fond des nuées, les étoiles qui se lèvent et, lorsqu'il a vieilli à la tâche ingrate et lassante de faire les autres, — tant d'autres qui ne le valent pas souvent, — il entend les fils de ses propres efforts, ceux qu'il a poussés de son épaule et dont il a, de ses poumons fatigués, crié le nom à la foule, il les entend lui dire d'un petit ton de protection plein d'une pitié ironiquement aimable :
— Eh ! bien, mon cher, faites-vous donc décidément une œuvre ? Vous vous dissipez ! vous vous gaspillez ! Résumez-vous ! Quand ferez-vous enfin quelque chose?
Pauvre machine à réclames, il a fait les autres, et c'est suffisant !
Bien souvent, c'est trop. Mais il y a dans cette tâche pleine de rancœurs, dans cette meule du journalisme, des joies profondes. On s'associe au premier succès d'un jeune homme, on y contribue en le devinant. On a dans son encrier quelque chose comme de la poussière de ces premiers rayons de la gloire dont parle Vauvenargues, et on la délaye pour les nouveaux venus. C'est une consolation. Je voudrais répéter ainsi combien tel livre nouveau, Césette, de M, E. Pouvillon, m'a fait plaisir. Je connaissais de son auteur de petites nouvelles exquises, entre autres le Cheval Bleu, où il me semblait voir un béhé de Gustave Droz trottant sur le dada de Sterne. Mais Césette, cette idylle du Midi, tout ensoleillée et parfumée de l'odeur des bois, m'a séduit cent fois davantage. Elle est uu peu parente, la
petite pastoure de M. Pouvillon, du Boascassié de Léon Cladel et du Chcvrier de Ferdinand B'abre ; mais elle a sa grâce particulière, son charme spécial, et je l'entends encore disant sa prière, la pauvrette, et pleurant en songeant à sa rivale, tandis qu'elle répète doucement : « Pardonnez-moi comme je pardonne à ceux qui m'ont offensée ! » Elle a bientôt gagné sa cause.
On est loin de Paris avec Gésette, mais aussi on est dans une atmosphère heureuse, comme en pleine campagne dans la floraison verte de ce mois d'avril !
A Paris les lilas poussent aussi, sentant le renfermé, et les vieilles maisons tombent. On démolit, rue Notre- Dame-de-Lorette, la demeure d'aspect antique — une pendule du temps du Consulat en plein quartier Bréda — où si longtemps vécut le peintre Daubigny, le maître paysagiste. L'atelier, le perron, le jardin, tout disparait.
Il est bon de fixer, à mesure qu'ils s'effondrent, les souvenirs de ce qui fut, de ce qui était encore hier la vie de Paris. La pioche des démolisseurs en emporte, à l'heure ou nous sommes, un autre coin encore et des plus amusants. Ou ne démolit pas seulement la maison de Daubigny, on démolit l'ancienne Ecole Lyrique, le petit théâtre de la rue de la Tour-d'Auvergne.
Rue curieuse que celle-là, baptisée en l'honneur de Louise-Emilie de la Tour-d'Auvergne, abbesse de Montmartre, et non en mémoire du soldat de ce nom, en dépit d'un tableau célèbre qui représentait, placé à l'angle de la rue Rodier, la mort du pre^nier grenadier
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de France. Rue niontueuse, demi-solitaire, avec des maisons qui ressembleul à des couvents et d'autres à des guinguettes. Victor Hugo y a vécu, et l'académicien Dupaty y est mort. Dans ses admirables et trop peu lus Mémoires d" outre-tombe, Chateaubriand raconte qu'il allait souvent dans cette rue de la Tour-d'Auvergne « à moitié bâtie, à demi pavée », rendre visite à Béranger, dans la maisonnette du chansonnier, au fond d'un jardinet. Et les poètes n'ont pas choisi seuls cette rue tranquille: au n'^ 13 logea le général Bertou, que la Restauration fit décapiter ; Godefroi Cavaignac agonisa, au n° 23, et M. Rauc, l'auteur du Roman d'une Conspiration, un maitre-livre, demeura caché, sous l'Empire, dans la maison que M. Sarcey habita longtemps. Le logis donne justement sur la façade encore debout, du Théâtre des jeunes artistes.
0 le curieux petit théâtre, et qu'il abrita d'ambitions, de rêves ! Aujourd'hui, sur sa porte qui n'a plus que quelques heures à durer, ou voit encore, au milieu d'un faisceau de thyrses enrubannés en plâtre peint, un masque antique ouvrant largement sa bouche fendue par le rire. Mais si la façade subsiste, déjà le théâtre n'existe plus. L'endroit où fut la petite salle où tant de Parisiens ont passé, n'est plus qu'une vaste cour, pleine de décombres, où l'on va bâtir prosaïquement une maison de rapport. On aperçoit encore, le long du couloir extérieur où s'ouvraient les loges des artistes, les petites portes étroites que tant de jolies filles, le front enfiévré d'espoir, ont franchies I C'est comme un chapitre de l'histoire de notre théâtre, le chapitre des débuis, des essais, des balbutiements, des
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premiers pas et des premiers faux pas, un chapitre du Roman Corniqv.e, qui tenait entre les quatre murs abattus de la petite E cole Lyrique l
On peut lire encore à présent, au-dessus de la marquise de verre et de la lanterne ronde au verre dépoli qui llambait de tout so)i feu, les soirs de représentations extraordinaires, ce titre, destiné à périr : Tliéâtre de la Tour-iV Auvergne. Mais, en dépit de l'inscription, tout est dit. Le théâtre de la Tour-d" Auvergne n'existe plus. De la poussière et des gravats. J'ai vu pourtant défiler là, sur cette petite scène abattue, bien des physionomies curieuses, et souvent, dans ce petit théâtre où les mères des débutantes, les fillettes du quartier, lesportiers et les petits bourgeois du voisinage venaient s'asseoir d'habitude, le Jockey-Club et le Café Anglais faisaient irruption autrefois — il y a bien des années — lorsque quel- ({ue femme à la mode, mordue de la passion du théâtre, voulait s'essayer et venait zézayer sur les planches !
C'était l'heure où le duc de Gramont-Gaderousse, roux comme certains portraits de Clouet, venait applaudir Mlle Juliette Beau, blonde comme une poignée d'épis. Le duc donnait le ton à la mode ; la débutante allait mettre en vogue la romance dCAy-Chiquita. Elle était l'étoile et lui l'astronome. Que c'est loin, vraiment, tout cela! 11 y a beau jour que Grammont- Caderousse, notre duc, comme disait Mlle Schneider, a disparu miné par la phtisie, et Mlle Juliette Beau, qui porte je crois une couronne, possède, au-dessus de Naples, une des plus belles villas de la côte, perdue làhaut comme dans le bleu de ce ciel méditerranéen, sans nuages.
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C'est eu 1843, il y a trente sept ans, que le petit théâtre de la rue de la Tour-d'Auvergne, avait été inauguré. Bien des directeurs, avant le fameux Achille Ricourt, Tami de Janin, de Ponsard et de Bocage, devaient s'y succéder et, en fait d'artistes, plus d'un, qui est devenu célèbre allait apprendre à marcher sur cette petite scène de dix mètres de large : Saint-Germain, Dieudonné, Paul Deshayes, Talien, Aimée Desclée, Mlle Delaporte, Mlle Agar.
Depuis Ricourt, M. Bridault avait, un moment, dirigé l'Ecole Lyrique et, en dernier lieu, M. Talbot y faisait son cours et y donnait des auditions de ses élèves. Ce théâtricule qui, eu totalité ne contenait que 493 places, avait pourtant vu des soirées fructueuses, ruisselantes de diamants comme une première aux Italiens, des soirs où la recette montait étrangement, lorsque quelque fille à la mode, élève de Boudeville, organisait là ce qu'on appelait une partie.
Le type singulier, soit dit en passant, que cet ancien comédien de l'Odéon devenu professeur de déclamation : Charles Boudeville, (jui, le matin, lisait ou déclamait les journaux chez le vieux baron de Rothschild, disant les cours de la Bourse comme il eût détaillé le récit de Théramène, et, le soir, assistait, fiévreux, ardent, agacé, aux représentations données par les élèves qu'il avait, disait-il, servies toute la journée.
Il ne se doutait pas, l'ancien comédien de l'Odéon, l'élève de Samson devenu lui-même professeur, que — pour deux cents francs par mois, allant dès six heures du matin chez le baron James, rue Laffitte, ou à Boulogne — il collaborait sans le savoir, le pamte diable.
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aux opérations du maître de la finance. Grâce à Boudeville, M. de Rothschild avait, sur Paris encore endormi, une avance de deux heures, et il les employait en hâte à donner, par le télégraphe, des avis et des ordres aux autres maisons de Rothschild, à Tétranger. Ce fils de bohème fournissait des munitions au roi de la Bourse.
Brave homme, enthousiaste épris de son métier, espèce de Neveu de Rameau de l'art dramatique, prêt à se faire tuer pour Sardou, à qui, mourant, il envoyait à Marly un télégramme pour le prier de venir à son enterrement, ayant vécu dans Pintimité de millionnaires et de gens d'esprit, — le iaron, V&cteuv Leroux, le président Desmaze, — leur tenant tète der sa voix perdue de laryngite, et n'ayant pas un sou, — ni sou ni poche — à peine une petite maison et un carré de choux à Nogent, cette hastide des comédiens ! Tel était Boudeville.
Alors, de temps à autre, sur les planches de la Tourd'Auvergne, Boudeville lançait, en haussant les épaules, une élève : Anna Deslions, qui balbutiait, perdait la parole, avait envie de pleurer, ou Isabelle, la bouquetière du Jockey-Club, qui bravait l'orage, au contraire, hardiment.
Boudeville hochait la tête, se touchait la poitrine à la place du cœur, disait : - Elles n'ont pas de ça et elles veulent jouer la comédie ! Ah 1 misère !
Un type de comédie que ce fabricant de comédiennes.
La génération nouvelle ne l'a point connu, mais à quoi servirait-il d'avoir des c'heveux gris si l'on ne pouvait raconter aux nouveaux les histoires du passé ?
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Qui écrirait les Mémoires de cette Ecole Lyrique laisserait à Faveuir un document précieux, comme on dit aujourd'hui. Je ne sais quel anonyme l'a essayé, il y a dix-huit ans. 11 parait que non seulement des acteurs, mais des auteurs ont débuté là. M. Victorin Joncières y a fait jouer une opérette. M. Jean Richepin et M. Pierre Elzéar y ont interprété eux-mêmes une pièce en vers, l'Etoile. M. Richepin n''était pas encore Fauteur de cette Chanson des Gueux qui Fallait rendre célèbre et le conduire en police correctionnelle, lui et son éditeur à qui il adressait hier Fédition nouvelle et définitive de son œuvre avec ce galant autographe :
A mon ami Geor.i^es Decaux, Qui premier publia ces rimes.
Sans craindre leurs cocoricos ; Au complice aiïreux de mes crimes.
J'offre ici mes remerciements, Et de tout cœur, car, sans malice, J'ai gardé de bons sentiments.
Quoique étant gibier de police.
Ce fut, soit dit en passant, M*^ Rousse, l'éloquent et magistral portraitiste de Jules Favre, qui défendit, lors de son procès, M. Richepin et sa Chanson des Gueux.
Je m'éloigne du théâtre de FÉcole-Lyrique et j'y reviens pour noter le défilé des excentricités qu'il abrita. On y vit, un jour, un garçon de café de la Maison-Doré, déposant son tablier, venir là jouer Dalila, incarner l'André Roswein d'Octave Feuillet. Ah! le beau tapage, ce soir là! Tandis que Roswein murmurait à Dalila ses plus fiévreuses protestations, l'implacable public, cravaté de blanc et plastronné de gilets en cœur, interrompait impitoyablement Famoureux ; -
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— Garçon, appelez le sommelier !
— Deux douzaines d'ostendes, Roswein !
Et un autre garçon de restaurant (gloire évanouie ! ) , le petit bossu de la Maison-Dorée, le garçon dont la gibbosité fut aussi célèbre un moment que celle du bossu de la rue Quincampoix, le garçon que les Parisiens d'il y a ving ans connaissaient bien et quMls nommaient Bosco, lui aussi s^wisa, un jour, de reprendre àla Tourd'Auvergne, dans les Chevaliers dupince-nez, le rôle de Chabanais, que l'acteur Raynard venait de rendre populaire et que jouait presque en même temps, avec esprit, au petit théâtre du passage du Saumon, un autre jeune comédien qui, lui, allait quitter le théâtre et épouser M™8 Judic. Jamais, d^ailleurs, la salle de la Tour-d'Auvergne n^entendit autant de sifflets que n'en recueillit le pauvre Bosco.
Et là encore, — sur ces planches devenues matériaux de démolitions et bonnes à brûler., — là, Céline Chaumonl, que Déjazet appelait son singe, débuta pour la première fois, toute maigre, petite, l'épée au côté, la tête poudrée, dans les Premières armes de Richelieu. « JSlle promet; tiendra-t-elle'h^ dit une brochure du temps, les Petits Mystères de V École-Lyrique. Céline Chaumont a répondu.
Un soir, la salle tout entière du petit théâtre de la Tour-d'Auvergne fut envahie par la gendarmerie impériale. Il ne s^agissait pas d'une arrestation. La fille d'un gendarme débutait. Tous les gendarmes de Paris étaient venus l'applaudir. Odry s'en fût bien diverti.
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Il y avait à côté du théâtre un café, célèbre dans le quartier, où se tenaient, jugeant et jaugeant les talents de la Tour-d'Auvergne, tous les comédiens en herbe et les comédiens inédits. Un café Procope en miniature, un « Ca0 n aux clients imberbes. On y a tout agité, et tout démoli, et tout brassé, et tout récité, dans ce café qui, depuis longtemps, n'avait plus sa physionomie primitive! On y voyait entrer des fillettes maigres dans leurs waterproofs et jolies malgré leurs jupes crottées, débutantes encore timides qui étaient des Dorine et des Iphigénie en expectative, et avec elles des adolescents maigres, sans un poil de barbe, qui avaient cependant déjà l'air ratatiné de petits vieux, et vous savaient par cœur le récit du Menteur^ la tirade à' Harpagon, ou le monologue de Figaro. Tout cela rêvait des Âllhambras, des ovations, des couronnes d'or, des salles écroulées sous les bravos!
Où sont-ils, ces rêves d'antan?
Parmi ces jeunes — et très jeunes — il y avait souvent (je le vois encore) un vieux bonhomme, l'air d'un bon bourgeois, employé de ministère ou petit boutiquier du voisinage, qui se tenait là, au coin d'une table, écoutait et guettait les occasions propices. Les occasions, pour lui, c'était le droit ou seulement la possibilité de figurer dans les pièces modernes, lorsque, dans un bal ou dans un duel, par exemple, il n'y avait pas assez de comparses : des témoins ou des invités. On venait le trouver alors. On savait qu^il était là, toujours bien vêtu, la redingote assez neuve, parfois en habit. On lui faisait un signe. Il se levait d'un air digne et di.sait gravement :
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— Je veux bien ! Je suis tout à vous ! Mais vous connaissez ma condition?
— Oui, oui... je sais...
— Condition sine qtui non... Je consens bien à figurer, mais je veux figurer avec un ruban de chevalier de la Légion d'honneur à la boutonnière !
On le laissait faire.
Il tirait alors une décoration de la poche de son gilet et, tremblant à la fois et glorieux, il se la passait au revers de sa redingote. C'était sa joie à ce brave homme aff'olé d'honneurs. Il avait, pendant une soirée, l'illusion d'être décoré, de porter ce qu'un prédicateur de carême à Saint-Sé vérin, appelait un jour le signe passager d'uue valeur transitoire. Et le figurant, faisant réellement figure, regardait parfois le public de haut, dédaigneusement.
Il a vécu ainsi très heureux, avec l'illusion du ruban rouge accroché sur lui, de temps à autre. On conçoit qu'il n'aimât que le répertoire moderne. Onnevoitpasde décoration sur le pourpoint d'Hernani ou la casaque de d'Artagnan. A la fin, il payait d'audace, le comparse ambitieux, il ne se contentait plus du ruban de chevalier. Il tirait de sa poche une rosette d'officier. L'appétit vient en figurant. Ces soirs-là, il ne saluait plus le concierge. On n"a jamais su son nom au juste dans le café du voisinage. S'il n'est pas mort, le pauvre diable, il mourra certainement de la démolition de son théâtre!
Sur cette même scène encore, j'ai va un singulier
original, le journaliste Nazet, qui a laissé un souvenir dans le reportage, figurer lui aussi, un invité, dans l'acte du bal de X Honneur de la Maison. Mais Nazet ne se contentait de son personnage de comparse. Tout à coup, à la grande stupéfaction des acteurs il se mit à parler et à parler anglais. Sur la scène, les comédiens interrompus allaient se fâcher ; mais, dans la salle, le public enchanté, riait de grand cœur et applaudissait à tout rompre. Ce fut, comme on dit, un des gros effets de la pièce, unclou;rQzx'&, aux représentations suivantes le clou manqua. Nazet n'était plus là et le public, sévère dès lors, presque hostile, ne manquait jamais de dire qu'on ne lui en donnait plus pour son argent lorsqu'on représentait Y Honneur de la Maison Alors il réclamait nettement :
— Mais, voyons, voyons. Pourquoi a-t-on coupé le rôle de l'Anglais ?
- Ah! répondaient les connaisseurs, c'est probablement parce que c'était le personnage le plus difficile à jouer! Hs ont maintenant une si mauvaise troupe !
— Une troupe de carton !
Hélas ! et le petit théâtre est tombé aussi facilement que tombe un château de cartes ! . . .
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rXK REPRÉSENTATION MI THOCADÉnO POUR LES INONDÉS DE PEIGIQUE
20 avril 1881.
Ceux qui ont vu comme celui qui écril ces lignes, au lendemain de Sedan, les Belges, soldats et bourgeois, hommes et femmes, se précipiter vers nos compatriotes refoulés sur la terre de Belgique et leur apporter de la nourriture, des cigares, des vêtements — des consolations aussi — ceux-là comprendront qu'il y avait, pour Paris, comme un devoir de reconnaissance à venir en aide aux malheureux que les inondations dernières, en Belgique, ont laissés sans ressources.
C'était un devoir et c'a été un plaisir.
M. Gaston Bérardi, notre sympathique confrère, avait, sous le patronage de M. de Beyens, ambassadeur de Belgique à Paris, organisé avec beaucoup de zèle et beaucoup de soin cette Matinée qui a eu lieu dans la salle des Fêtes du Trocadéro.
Elle a produit plus de 30,000 fr. Il y avait au surplus un programme alléchant et dont les promesses ont été tenues. Devant une salle comble, les deux Coquelin ont joué du Molière; M"® Bartet a joliment dit une pièce de vers; M"" Agar a rugi la Lyre d'airain, de Barbier; Faure a magistralement chanté un air d'Hamlet et, avec Talazac, dont la voix est charmante, le Crucifix qu'il a composé sur des vers de Victor Hugo :
Vo\is <\u\ pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure!
Le quatuor de Rigoletto, chanté par M""» de Caters- Lablache (c'était la dernière fois que le public devait l'entendre), M. Faure, M. Talazac et une chanteuse inconnue, M"'' Malvezzi qui, dit-on, est une jeune fille russe de grande famille, ce merveilleux quatuor coupé de sanglots et de rires et qu'admirait tant Rossini, — ce railleur! — a été fort applaudi.
Mais — pour les Parisiens — le régal de la journée et le piquant de la représentation, c'était la pantomime annoncée, les Farces de Pierrot, avec M"""* Judic et Théo, M"" Silly, M"° Saulaville et M"° Savenay. Dès la fin du concert, tandis que Faure chantait, on apercevait déjà là haut, tout près du buffet d'orgue, derrière les écussons drapés d'étendards aux couleurs belges et françaises, de jolis visages curieux, coiffés du petit bonnet blancs des paysannes bretonnes. C'était des danseuses de l'Opéra qui allaient danser la Sabotière à la fin de la pantomime, et qui, en attendant, voulaient entendre. Enveloppées dans des tricots bleus ou roses, elles étaient charmantes, les curieuses.
La pantomime est un art séduisant, naïf et raffiné à la fois. Il amuse les enfants, il séduit les artistes. Rien de plus exquis que cette farce d'hier, si gentiment mimée par M"'*' Judic et M'"® Théo. J'ai vu Deburau le fils et Paul Legrand. Ils n'étaient pas plus fins et plus spirituellement narquois que M'"*^ Judic enfarinée et transformée, mais non défigurée, avec les sourires sensuels et les coups d'oeil gouailleurs de Pierrot. II allait la voir n'accordant à Colombine le billet doux d'Arlequin qne contre un baiser donné à Pierrot ! Gentille à croquer sous sa toque à la Grispin et son casaquin
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rayé de bleu, M"»"^ Théo la plus Colombine des Golombines, sous les frisons blonds de ses cheveux, un ruban bleu autour de son cou, faisait sa moue la plus drôlette à ce Gilles qu'elle était forcée de caresser pour ravoir sa lettre, et dont elle eût volontiers égratigné la joue blanche de ses ongles roses.
Quel esprit et quel goût dans les contorsions de visage de ce Pierrot idéal qu'a été M'"« Judic! Jules Janin eut écrit tout un chapitre à propos d'elle, comme il a écrit tout un livre sur Dehurau. Et quel Arlequin vif, sémillant, frétillant a été M"*^^^ Sanlaville! — M"° Silly, cassée en deux, toussant et geignant sous le tricorne de feutre et l'habit rouge de Cassandre, était bien amusante aussi. Ou a fêté celte pantomime, que je voudrais voir encadrée dans un décor aux fonds bleus, à la Walteau, dans le mirage d'une lumière électrique.
A la fin, quand Cassandre consent au mariage de Colombine et d'Arlequin, que Pierrot bénit de ses mains voleuses, le vieux fait un geste, frappe dans ses mains, selon l'appel classique de la Pantomime, et, pour la noce de sa fille, il fait danser M"° ^Rosita Mauri et le ballet de l'Opéra. M"<^ Mauri a esquissé adorablement, sur la petite scène improvisée, cette Sabotière, qu'elle danse si étonnamment dans l'immense cadre de l'Opéra, puis, Korrigane et petite bretonnes. Arlequin tout noir, Pierrot tout blanc, Cassandre tout gris, Colombine toute rose, ont disparu brusquement et se sont envolés comme des moineaux.
C'était comme un chapitre vivant de Carlo Gozzi qui partait !
M. de Girardin. — M. Pailleron et le Monde où l'on s'ennuie. — Une matinée chez M. A. de Rotchschild. — Les salons, les femmes d'esprit et les précieuses. — Le Salon. — Petite monographie du modèle.
3 mai 1881.
Les albums ont quelquefois du bon.
Sous — ou plutôt sur — la signature de M. Emile de Girardin, j'ai rencontré, un jour, dans un album féminin, cette définition assez paradoxale de l'amour :
« Aimer, c'est préférer. Préférer, c'est comparer. Donc, l'infidélité rachetée par la constauce est le seul moyen de comprendre l'amour. »
M. de Girardin avait, ce jour-là, très galamment fait la théorie de l'infidélité. On pourrait dire de lui, en se servant de sa pensée même, qu'il racheta son infidélité à bien des gouvernements par sa constance pour la liberté. Il l'aima par-desus toutes choses , cette liberté , et, vieilli, attristé, en ses derniers temps, il nous disait, un soir, chez Victor Hugo :
— Les gouvernements que j'ai vu se succéder s'obsti-
nent à vouloir jouer de nouveaux airs sur un vieux violon. Ce ne sont pas les airs, c'est l'instrument même, c'est le violon qu'il faudrait changer!
Il se plaisait volontiers, en causant comme en écrivant, à résumer de la sorte ses idées dans de petites phrases courtes, alertes et pittoresques. Sur un album encore, il y a bien des années, rencontrant cette pensée, signée d'un nom alors un peu ténébreux :
«Marchez à la tête des idées de votre siècle, ces idées vous suivent et vous souliennent. »
« Marchez à leur suite, elles vous entraînent. » « Marchez contre elles, elles vous renversent. »