É. DE GIRARDIN
« 4 mars 1850. »
On vient, par un beau soleil, au bruit du clairon, sous un drapeau tricolore cravaté d'un crêpe noir, d'emporter au cimetière le polémiste qui a tenu tant de place dans ce siècle et agité, d'une main fébrile, ce qu'il appelait les Questions de mon temps. Et, tandis que, par la grande porte ouverte, s'engouffraient, sous les arbres reverdis, les voilures galonnées d'or ou voilées de deuil qui accompagnaient le grand brasseur d'hommes et d'idées ,
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je songeais iuvulunlairemeut au petit cimetière de Saint- Mandé où repose Carrel, qui fut un soldat, et à ce jugement d'un autre journaliste mort, Pierre Lanfrey, disant que Girardin triomphant d'Armand Carrel c'était le journalisme pratique frappant d'une balle le journalisme chevaleresque.
Lanfrey était un puritain, il est vrai, et nous n'en sonmies plus, en toutes choses, aux mœurs genevoises qu'il eût volontiers souhaitées. Girardin, homme d'action et de succès , a bien compris son époque et les hommes de son temps, qui veulent agir et réussir. Il aimait les belles choses, les tableaux, les statues, les galeries peuplées de livres et d'œuvres d'art. Il a eu tout cela. Son hôtel de la rue de la Pérouse, où il accueillait tout le monde avec une politesse correcte, — aimable avec les littérateurs, quoiqu'il dédeslât la littérature, — cet hôtel hospitalier était meublé avec luxe ; mais il y manquait peut-être ce raffinement de goût, ce je ne sais quoi de parfait dans le somptueux qui caractérisait, par exemple, la Matinée donnée, l'autre jour, par M. Adolphe de Pvothschild dans son hôtel du Parc-Monceau.
Je ne serais pas étonné que ces Matmées devinssent à la mode décidément. Il y a là, dans ces réceptions diurnes, une sorte de liberté aimable qui n'exclut pas la correction. Plus on est trié sur le volet, plus on s'y rend en mise simple, les femmes en chapeau, les hommes en redingote. Une cravate blanche en plein jour fait l'effet d'une faute d'orthographe. Le frac cède le pas au veston.
Les garden party de lady Holland, à Holland-House, à Londres, avec deux mille personnes toutes seïects, malgré leur nombre, répandues dans HoUand-Park seront difficilement égalées à Paris; mais la Matinée de M. Adolphe de Rothschild, dans cette cour où naguère pouvait tourner une voiture à quatre chevaux et qu'on a transformée en galerie, cette matinée oîi, pour horizon, on avait des touffes de lleurs, des massifs de rosiers en pleine terre, pour distraction huit vitrines dont chacune, au dire de M. du Sommerard, contient pour trois millions d'objets rares, de pièces uniques ; — et pour rossignol, dans ce jardin d'art, Mlle Van-Zandt, semblable, avec sa jupe rayée, sa robe à semis et ses roses aux cheveux, à une statuette de Saxe descendue tout droit d'une de ces vitrines ; cette Matinée d'inauguration va mettre en éveil tout le high life qui voudra, sans nul doute, donner aussi ses Matinées et servir, au buffet, des œufs de vanneaux et des vins choisis.
C'est le Monde où Von déimise^ mais où Ton sait dépenser. M. Ed. Bonnaffé, le collectionneur célèbre et l'érudit écrivain qui a publié sur les Curieux et la (7wno5i^É! un livre et une plaquette de choix, nous expliquerait fort bien que le Mgli life qui se ruine à tort ou à travers est tout différent du monde qui sait choisir. Le Monde ou Von dépense est fait d'ailleurs pour tenter un satirique. Si le railleur est aussi fui et aussi applaudi que l'auteur du Monde oit Vo7i s'ennuie et du Monde où Von s'amuse, je l'en félicité d'avance. M. Edouard Pailleron, en esprit très aiguisé qu'il est, a donné le ton à la comédie de pol'traits, ou plutôt de caractères généraux. Il a, sans viser personne, raillé les gravités
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douteuses et les importances absorbantes. Il parait d'ailleurs qu'on lui en veut chez des gens qu'il aime et auxquels il n'a jamais songé le moins du monde. Il écrit même, parait-il, une préface pour se défendre d'avoir pourctraichiré qni que ce soit.
C'est uu ro.alheur de ce temps qu'on ne puisse peindre le moment présent sans que le public, et surtout la chronique, ne veuillent à tout prix mettre des noms réels sur les noms du roman ou de la comédie. L'auteur n'y a point songé, mais le lecteur j pense. Il tient à montrer qu'il est au courant des choses.
D'ordinaire, une des grâces d'état du moraliste, c'est que nul ne se reconnaît dans le miroir qu'il présente. Au théâtre, celui qui se moque le plus d'Harpagon, c'est le père Grandet, et Georges Dandin se hâte d'aller y rire de Sganarelle. Mais, avec la presse et les indiscrets, tout est changé. On met des notes au bas de chaque phrase. On cherche des allusions où il n'y en a point. Où l'auteur a voulu faire des généralités, on introduit des personnalités. Il y a des gens qui reconnaissent le voisin et le lui vont dire à l'oreille. Il y a encore ceux qui tiennent eux-mêmes à être désignés et le répètent partout :
— Gomment! vous n'avez pas vu que c'est moi qu'on a voulu désigner ?
— Non je ne m'en doutais pas!
— Est-il possible? Mais, tenez, à tel trait, à tel sousentendu, on ne pouvait pas s'y tromper!...
Pour un peu, ceux-là braveraient le ridicule afin
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d'avoir le droit de se plaindre — ou de remercier — publiquement.
Il est bien évident que M. Pailleron n'a point songé à tel professeur éminent, applaudi, respecté et choyé à la fois, homme du monde et homme de talent, d'un grand talent et d'une grande bonté; mais les mouches du coche de l'information ont bourdonné leurs petits racontars. Lui s'est contenté de sourire, et il a bien fait. C'est comme si M. Deschanel, qui vient d'entrer si brillamment, avec une éloquence patriotique, si je puis dire, dans sa chaire du Collège de France, s'avisait de crier à la calomnie.
Il est évident encore que l'auteur du Monde où Von s'ennuie n'a songé à aucun poète tragique, ni à aucun général en écrivant ce dialogue étourdissant entre le dramaturge de Philippe-Auguste et le sénateur en épaulettes. Je sais pourtant un général qui pourrait retrouver l'écho de ses propres paroles dans le personnage de M. Pailleron. C'est ce bon soldat qui assistait à l'ouverture du cours d'un de mes amis, professeur de littérature dans une Faculté de province et parlant, ce jourlà, de Shakespeare et à.' Othello. Le guerrier s'approcha de l'orateur et lui dit, après la leçon :
— C'est très bien! C'est parfait! Je suis très content! J'ai surtout admiré combien vous avez compris Othello. Vous avez bien fait ressortir que c'était un ancien militaire !
Quant aux salons que nous voyons mis en scène dans la comédie du Théâtre-Français, la encore, M. Pailleron
n'a rieu copié. 11 a groupé un certain nombre d'observations éparses, et il en a fait, je dirais volontiers, un bouquet, d'autant plus que les épines ne manquent point.
Mais voilà où l'amusant continue. Les salons littéraires sont peu nombreux à Paris, et cbacun d'eux a la prétention d'avoir été désigné par l'auteur.
— Ce n'est certes pas un autre salon que le mien, puis qu'il n'y a que le mien à Paris !
Il y en a cependant plusieurs, Dieu merci, et des plus charmants. Je ne voudrais nommer personne et surtout en un tel sujet, mais les salons choisis, où l'on cause sans pédantisme, où l'on est lettré sans être affecté, où les ongles sont roses sans que les bas soient bleus, de tels salons existent encore à Paris. J'en sais plusieurs que je pourrais indiquer, ne fût-ce que celui de la marquise de Blocqueville, la noble fille du maréchal Davoust, grande dame et femme d'esprit, causant bien, écrivant comme elle cause, vénérable et charmante sous ses beaux cheveux blancs que Mme Madeleine Brohan semble lui avoir empruntés comme elle a emprunté, dit-on, son sourire et sa bonne humeur à la duchesse de Maillé, l'amie des jeunes filles et des bals blancs où se peuvent dérider les fronts de dix-huit ans.
D'autres salons de Paris gardent encore des coins où l'on s'occupe de littérature : il n'y apas là de précieuses, il y a des femmes d'esprit, et même des femmes de talent, et, d'ailleurs, nous autres, écrivains, nous serions bien mal venus à nous plaindre des précieuses, — ces gardiennes de la causerie qui sont à la littérature ce que les alchimistes d'autrefois furent à la science : les
précieuses qui souriaient à Vadius lui-même lorsque le poète au vêtement noir et râpé était exposé au mépris de l'homme de cour et qui faisaient voiturer à Trissolin les « commodités de la conversation » lorsque les gens d'épée eussent volontiers zébré de coups de bâton le dos du pauvre hère !
On peut sourire des précieuses, mais Molière luimême, eût été, je gage, tout prêt à leur baiser les doigts et à leur rimer un madrigal.
M. Pailleron n'a donc point fait de portraits et il le va déclarer dans sa préface, mais ce qui m'a semblé piquant, et tout à fait inattendu, c'est, à propos du Monde où Von s'ennuie, comédie réputée aristophanesque, malgré l'auteur, de voir apparaître le vieux cliché d'Aristophane, accusé d'avoir, avec ses Nuées, amené la mort de Socrate. On ne s'attendait guère à voir Socrate montrer son nez camard dans le salon de M'"" de Loudon. Quand rejetterons-nous, une bonne fois, les clichés reconnus usés ? Ily a longtemps déjà que Victor Cousin a démontré que, dans la mort de Socrate, ni Aristophane ni sesJVtie'es ne sont pour rien. Aristophane n'était pas l'ennemi de Socrate, et, la preuve eu est, sans aller loin, dans le Banc net de Platon, où l'auteur des Dialogues nous montre le philosophe et l'auteur comique soupant ensemble, comme on dirait aujourd'hui, et devisant côte à côte, sans rancune, Aristophane ayant même tort bien diné. Ni M. Pailleron, ni Aristophane n'ont voulu la mort du pêcheur.
Mais que vais-je là parler des salons où I'od cause.
quand le seul 8alon dont on s'occupe est celui des Champs-Elysées! . . .
Le voilà donc ouvert et en dépit des interdictions et des menaces, ouvert par un vernissage. Comment imaginer Paris sans veo'nissage? Autant vaudrait le priver des fraises nouvelles, de cerises et de Grand-Prix ! Les artistes, n'ayant pu entrer au Salon que ce jour-là, avaient d'ailleurs imaginé quantité de ruses pour jeter, par avance, un coup d'oeil à leur tableau et voir s'il était bien placé. Il est parfaitement exact, comme un journal l'a, je crois raconté, que M. Vibert s'est déguisé en peintre en bâtiments et a pénétré dans Texposition, un bourgeron sur le dos et un pot de colle à la main. Il n'avait pas eu la patience d'attendre le vernissage.
Ainsi le vernissage a eu lieu, aussi couru, aussi tapageur, aussi mondain, aussi parisien, puisque c'est le mot, que les autres années, et l'on s'est retrouvé, on s'est salué, on s'est lorgné, on a jasé, raillé, regardé les toilettes autant que les tableaux, les visiteuses autant que les statues, les actrices et les modèles, les gens célèbres, les rapins gouailleurs, tout ce monde nommé et innommé qui a pu ne pas s'étouffer, je ne sais comment, et a mangé, je ne sais où, le classique saumon sauce verte du l^"" mai.
Un gai soleil a fêté ce beau jour !
Le vernissage, cette répétition générale est bien réellement le jour officiel de V Ouverture. C'est là qu'on aperçoit pèle-mèle les artistes effarés ou satisfaits, les parents inquiets, les visiteurs curieux, les critiques gi'a-
ves, les modèles importauts ! Ah ! les modèles I Théo-
phile Gautier a décrit quelque part l'ouverture d'un Salon au temps jadis, lorsque des « rapius truculents et échappés de l'atelier de Devéria, de Delacroix ou d'Ingres, promenaient à travers les galeries leurs feutres gris et leurs « chevelures prolixes ». — « Çà etlà, dit-il, se prélassait, répandant comme Moïse de Michel-Ange un fleuve de barbe sur une redingote douteuse, un gaillard dont le regard satisfait semblait dire : « Admirez-moi, je suis Jéhovah, Jupiter, le fleuve Scamandre, le doge, l'ermite, le bourreau ! Des femmes d'une toilette négligée et prétentieuse à figuresjuives, dont le buste, sûr de lui-même, dédaignait les mensonges de la corsetière, s'arrêtaient devant les Vénus, les nymphes, les ondines et souriaient à leurs images avec une complaisance coquette, heureuses d'avoir prêté leurs formes pour revêtir l'idéal des artistes ; c'étaient les modèles qui épousaient, suivant leur type grec ou moyen âge, les querelles des écoles. »
Classiques bien rasés, à la face vermeille, Romantiques barbus au visage blêmi...
Ces modèles-là n'existent plus guère, pas plus que les rapins costumés en Murillo ou en Van Dyck, coiffés du chapeau de Rubens ou portant la chemisette carrée de Raphaël. Le modèle pur sang est uue race qui s'en va. Il en reste bien toujours des exemplaires, mais à l'élat d'exceptions.
J'ai souvent parlé des modèles avec cet endiablé de sculpteur Préault, qui en avait connu des générations
entières et que les frères de Goncourt interrogeaient beaucoup et faisaient causer, tandis qu'ils écrivaient Manette Salomon.
— Rien de plus drôle que ces modèles qui, de 1810 à 1848, ont été, nous disait Préault, des Abraham, des Eve, des Bru tus, des Charlemagne, des Jeanne Darc — tout à la fois — et ne savent rien, n'ont rien gardé de ces souvenirs d'art, absolument rien, pareils à des figurants de théâtre qui ont porté tous les costumes tour à tour, sans savoir l'histoire !
Préault était peut-être injuste. Je sais des modèles qui ont beaucoup retenu, jugent le passé, le comparent au présent, ont des opinions, mieux que cela, de véritables passions artistiques.
Ce sont parfois de véritables collaborateurs pour les artistes, et plusieurs, comme Lambert, par exemple, se tuent à la peine et suent sang et eau à garder pendant trois heures un mouvement, croyant que la tension des muscles aide le peintre à parfaire son tableau. Ceux-là, quand ils voient leur artiste bien en train et que ça va, disent eux-mêmes :
— Allons ! nous allons continuer ! Laissez-moi seulemept allumer une pipe et nous reprendrons le mouvement !
Et ils le reprennent, tout roidis et comme ankylosés après la séance.
Un certain Leclère, très habile, qui posa longtemps pour M. Paul Baudry, et lui posait à la fois les mouvements d'hommes et de femmes, les trouvait lui-même, ces mouvements, les indiquait au peintre :
— Je sais ce que vous voulez! Tenez, c'est ça!
Lorsque M. Henner concourut pour la Mort (VAhel^
qui lui valut le prix de Rome, le petit modèle qu'il avait
dans sa loge l'encourageait, lui répétait qu'il aurait le
prix, certainement :
— A votre place, lui disait-il, je mettrais à terre un bâton, celui qui aurait tué Abel!
Il avait raison : le bâton fut mis et donna à la composition un accent soudain, inattendu.
Les modèles d'autrefois, Dubocq, qui fonda un prix, en mourant, pour les débutants pauvres, Merché, Sinel, comparse à l'Odéon et au Théâtre-Français et qui, habitué aux péplums des tragédies, posait les draperies dans la perfection, Pécotat, Cadamour,
Il pose sans ficelles, Cadamour !
Caroline l'Allemande, qui louait, trouvait on ne sait où des enfants, des fillettes, — tous ces modèles étaient un peu les conseillers et presque les camarades de leurs peintres.
Un modèle célèbre, horloger aujourd'hui, Vuaguat, un de ces modèles spéciaux de l'Ecole des beaux arts, qui reçoivent huit cents francs par an pour poser, donnait volontiers des conseils moraux aux élèves :
— Travaillez toujours, jeune homme ! J'en ai tant vu ! Les plus malins ne sont arrivés qu'à force de travail !... Et pas de découragement si vous n'arrivez pas tout de suite ! Le succès et le talent ce n'est pas toujours la même chose ! L'important c'est de bûcher ! Travaillez ! Travaillez !
Vuagnat a posé des Annihal, des Wîtikind, des Hercule, les Girondins de Delaroche, les saints de M. Heim. Maintenant, il remonte des horloges, comme Charles-Quint vieilli. D'autres, du même temps que lui, sont marchands de meubles. Plusieurs vendent des bibelots. Un entre autres, rue Drouol.
En fait de vieux modèles, aujourd'hui, il y a encore Cot fils, un vieillard qu'on appelle Cot fils depuis plus d'un demi-siècle, que son père, le vieux Cot, modèle lui-même, a conduit, tout enfant, dans l'atelier de David ou de Girodet et qui, avec sa barbe blanche, est toujours et sera jusqu'à la lin Cot fils.
— J'entre, dit-il fièrement, dans ma cinquante troisième année de pose ! J'ai commencé à douze ans !
Cot fils donnait, lui aussi, — et sans doute donne encore volontiers — des conseils et de très bons pour les esquisse» des concours. Il guide le pinceau des élèves, comme, à l'hôpital, le garçon d'amphithéâtre guide parfois le scalpel* des apprentis chirurgiens aux heures de concours. Ils en ont tant vu ces routiers de l'atelier ou de la salle de dissection !
— Après tout, dit Cot fils, c'est toujours la même chose! Trois personnages : un debout, un autre à genoux et le troisième qui étend le bras. Tantôt c'est le bras droit, tantôt c'est le bras gauche. Ce n'est pas plus malin que ça, une esquisse d'école 1
Avec sa face de Père éternel, Cot fils ne posait pas pour le premier venu. C'est Cot fils qui répondait fièrement, avec sa morgue de modèle d'histoire :
— Je ne vais pas chez les peintres de genre !
Il n'est plus revenu chez Benjamin Ulmann depuis
qu'il lui a vu peindre les Prussiens pillant mie ferme. Pour un prix de Rome, c'était déroger.
Le modèle, en ce temps-là, le modèle classique valait trois francs l'heure. Les amateurs, qui ont plus d'argent disponible que les peintres, ont fait monter l'heure de pose à cinq francs pour les hommes et dix francs pour les femmes. Et les femmes même deviennent de plus en plus exigeantes. Le métier leur parait dur. Elles en rêvent de plus faciles.
Il en est beaucoup maintenant qui ne consentent à poser que si on leur assure leur journée entière. D'autres, les modèles élégants, demandent volontiers qu'on las envoie chercher en voilure. M. de Nittis peignit ses Frileuses patinant sur le Lac d'après un modèle qui exigeait son chocolat et un paquet de tabac turc, chaque matin.
Les petits modèles italiens, pâles et bruns, traînant leurs costumes pittoresques enveloppés dans des châles de laine, viennent des Abruzzes, de la Basilicate, comme les chanteurs des rues, les racleurs de violon qui cherchaient asile autrefois dans les bouges des environs du Jardin des Plantes, au flanc de la colline de Sainte-Geneviève, chez la mère Tron où l'on voyait de grands gars accroupis jouer à la r)iorra devant de brunes filles mélancoliques comme les Cervarolles d'Hébert. A Rome, ce sont des paysans, des Chauchards et des Chauchardes., comme on les appelle, qui roulent dans les ateliers, avec leurs cheveux tout gras d'huile puante. Des familles tout entières se font modèles, comme cette
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Giovannina dont le jeune frère Bernardino servit de modèle au sculpteur Degeorge, pour son admirable Bernadino Cenci qu'on voit au Luxembourg.
Le modèle militaire est une variété du modèle. Il en est un, ancien soldat de la garde, qu'on rencontre tantôt sous l'uniforme prussien chez M. Détaille, tantôt sous l'uniforme du troupier français français chez M. de Neuville, ou encore sous la veste et la tignasse rousse du chouan, chez M. Julien Le Blant. Celui-là, habitué aux uniformes proprets de la caserne, veut que tout reluise dans l'atelier. Dès qu'il a un moment de repos, il frotte les armes, les cuirasses, les espagnolettes ou les ferrures des fenêtres. Ancien sergent, il a l'habitude de l'astiquage, il en pousse même le culte un peu loin : il fait reluire les casques de fer bruni et rend neuves les serrures gothiques.
— Je ne peux pas m'en empêcher, monsieur I
Beaucoup de ces modèles ont plusieurs états. J'en connais un, vrai Parisien de Paris, très alerte et très fin, Saint-Denis, peintre en bâtiments dans la saison dété, modèle en hiver, travailleur en diable, qui a posé tous les mouvements du tableau d'Ulmann, M. Thiers à Versailles, un porteur de charbon dans un superbe tableau de H. Gervex destiné au Salon de 1882, et, avec Cot fils le Bon Samaritain d'Henner. Cot fils est l'homme à barbe blanche, Saint-Denis le Samaritain.
Henri, le colonel de la Commune, fut modèle, et posa pour un Etienne Marcel avant de reprendre le rôle dans la réalité.
Un chapitre à écrire : De l'influence des personnages évoqués sur les personnages vivants.
Le modèle-femme, plus intéressant peut-être, était, d'abord, du temps de la jeunesse de Vernet et de Géricault, la Parisienne, la grisette du faubourg qui allait d'atelier en atelier., louant ses jolis bras et son sourire. En 1830, au moment de la conquête d'Alger, la juive d'Afi'ique fait son apparition. La juive est partout, chez Ingres, chez Delacroix, chez Horace Vernet. Le modèle alors, a la foi, aime sou art, collabore réellement avec son peintre, partage ses fièvres et ses colères.
C'est un modèle de ce temps, jolie fille à qui un jeune peintre, aujourd'hui académicien à barbe grise, fait la cour, qui répond :
— Plus tard. Quand vous aurez eu le prix de Rome ! C'est un modèle de celte époque qui s'en vient, un
matin, trouver M. Ingres, et lui annonce qu'elle ne pourra plus, à l'avenir, poser devant lui.
— Et pourquoi, ma fille?
— Parce que je me marie, monsieur Ingres !
— Ah ! je vous en fais mon compliment !
Et, au moment de quitter l'atelier pour toujours, le modèle alors, avec un gros soupir navré et une expression d'envie fiévreuse :
— Ah ! monsieur Ingres ! Si vous vouliez !... Si vous vouliez me rendre bien heureuse !
— Eh bien, qu'est-ce que je ferais?
— Vous avez toujours été si satisfait de moi, monsieur Ingres! Pour me le prouver... laissez-moi emporter votre croix d'honneur !
Aujourd'hui, le modèle ou la modèle a encore ses admirations, mais moins idéales. 11 en est cependant qui se fâchent lorsqu'un artiste raille devant elles un de ses clients :
— Ce n'est toujours pas lui qui planterait une figure aussi mal que vous !
Le sentiment de dignité artistique se mêle encore parfois très singulièrement, chez les femmes, au sentiment de la coquetterie féminine. Il en est, de ces modèles, qui ne consentiraient jamais à revêtir un costume de paysanne.
— Non, monsieur, non ! Je ne pose que les grandes dames ! Mes mains sont des mains . aristocratiques ! Je suis habituée aux mouvements des femmes du monde !
Il n'est pas rare de les entendre dire, en parlant d'un artiste :
— Sans moi, il ne pourrait rien faire !
Lorsqu'une figure au Salon obtient un succès éclatant comme la Vérité de Jules Lefebvre, V Idylle d'Henner, ou la Rosée de Carolus Duran, il n'est pas rare que les modèles se vantent de l'avoir posée. Et, les peintres ayant pris souvent plus d'un modèle pour une même figure, ce sont alors de petits chocs d'amour-propre qui poussent aisément aux violences :
— C'est moi qui ai posé cette figure-là !
— Je vous demande bien pardon, c'est moi !
— J'ai donné huit séances à M. Baudry pour l'achever !
— Huit séances ? Et moi vingt séances !
Le modèle s'identifie ainsi complètement avec l'œuvre de l'artiste. La jeune fille qui posa pour la Phryné de
LA VIE A PARIS I9;i
Gérôme perdit complètement son nom pour ne plus s'appeler désormais que « Phryné »! Je crois qu'elle est morte.
Le modèle, ainsi absorbé par le tableau ou la statue, dira tout naturellement :
— Nous avons eu une première médaille !
— On a acheté notre tableau !
— On nous envoie au Luxembourg- !
Comment devient-on modèle ?
Chez certaines familles juives, presque en naissant. D'autres fois, par occasion.
Je me rappelle avoir vu entrer, un jour, chez Henner, une grande belle fille fraîche, grande, rousse, l'œil bleu d'une Gauloise, ime espèce de Velléda en robe montante qui venait demander à poser. Dix-huit ans. Une santé de fer. Elle venait de se sauver de chez ses parents qui tenaient uu cabaret en Bretagne. Servir les clients l'ennuyait. Elle avait pris le chemin de fer brusquement, et elle tombait à Paris sans état, sans amis, toute seule, admirablement belle. Dans un petit hôtel du boulevard extérieur, à la table d'hôte, elle avait rencontré des modèles. Elle s'était faite modèle.
Henner a peint des profils admirables d'après cette fille, Maria P. , . Elle emplissait son atelier de ses chansons. Il y avait en elle quelque chose d'un fauvp échappé. Elle soulevait des chaises entre ses dents blanches.
Toujours grave, poursuivant son rêve, Henner la regardait comme il eût étudié un terre-neuve lâché à travers ses toiles.
A.U bout de six mois, dans ce même atelier, je revis la même belle fille, mais pâle, amaigrie, toussant déjà. Ses belles couleurs de vierge celte étaient tombées. Elle promenait autour d'elle des yeux attristés dans un visage blêmi. Paris avait posé sa griffe sur la paysanne échappée.
— Elle n'ira pas loin ! dis-je à Henner. Pauvre fille ! Elle est finie !
Deux ans après, un beau matin, on frappe à la porte du peintre. Il ouvre. C'est une dame en grande toilette qui, riant comme autrefois, mais promenant sa traîne parmi les tableaux, vient demander au maître de lui faire son portrait.
— A vous ?
— A moi! J'ai assez travaillé pour vous; vous pouvez bien travailler pour moi ! Et je ne vous demande même pas un prix d'artiste. J'ai fait fortune !
Elle avait épousé un député ou sénateur italien, bon catholique, paraît-il, et qui tenait à avoir de sa femme un bon portrait par un peintre célèbre.
— Je vais donc poser encore ! Si vous saviez comme cela m'amuse ! disait-elle. Seulement je poserai habillée. Vous comprenez : je ne tiens pas à ce qu'on me recon-
naisse
Je n'ai pas oublié ces trois apparitions qui sont les trois étapes de la vie d'une femme. Celle-là ne se défendra jamais d'avoir prêté sa beauté à lArt. D'autres, au contraire, rougissent volontiers de leur état.
— Moi? je n'ai jamais posé que chez M. Heilbuth, et en robe de soie encore ! . . .
Ou:
— Je n'ai posé que pour les mains !
Les jeunes élèves du Conservatoire, surtout dans les familles Israélites, posent ainsi volontiers « les mains » et l'ensemble pour les peintres, les peintres du high life moderne. M"" Marthe Miette, qui montre au Palais- Royal son fin profil de brune, tout enfant posait les petites italiennes dans les ateliers avant de servir de modèle élégant à M. Sainlin. C'est en la voyant arriver, toute petite, avec des yeux troublants, que le peintre Marchai, celui qui s'est tué, disait ce terrible mot, effroyablement naturaliste :
— Elle ne vous donne plus la fièvre de l'art mais le frisson de la correctionnelle !
Une autre belle fille, au profil sévère, qui a créé la Vénus de Gordes à l'Ambigu et qui joue maintenant Dora avec talent au théâtre de Montmartre, M"° Constance Meyer, a posé pour plus d'un tableau de femme du monde.
C'est une actrice du Vaudeville, apparue dans le Cluh de Gondinet et disparue, qui a posé pour M. Gervex la jolie tète de femme blonde endormie que contemple, à l'aube du jour, le « pâle RoUa » de Musset.
Une chose à noter : si le peintre pour qui tous ces modèles posent laisse entrer, durant la pose, un étranger, tout est dit. Elles ne reviennent plus.
Il serait poignant d'écrire le roman du modèle vieilli, de la femme amaigrie et ridée qui entend vanter la beauté d'un modèle, sa rivale, se déshabille brusquement et montre à l'artiste un corps admirable jadis, et maintenant macabre et décharné.
La «vieillesse d'un modèle », quel drame !
Il serait curieux aussi de savoir ce que les modèles pensent de nos peintres. J'en ai fait causer un, un des modèles du bon vieux temps. Il juge tout au point de vue spécial de la « politesse ».
— Voilà, monsieur, je vais vous dire ; il y a des peintres polis et d'autres impolis. M. Ingres était impoli, dur, violent, traitant le modèle comme un chien. Beaucoup de talent, peut-être, mais pas d'éducation, monsieur, pas la moindre ! Au contraire, M. Delacroix, voilà un homme poli! Et doux I Charmant. C'est comme M. Delaroche. Je lui ai posé son Passage des Alpes, qui est à Versailles. Il me demandait de varier mes mouvements comme il m'eût demandé un service. Pendant que je posais, il y avait là un tout jeune homme, très gentil, qui dessinait d'après moi. Très poli aussi. Celait M. Gérôme. Il avait peut-être alors dix-huit ans. M. Heim ? Très poli. M. Tassaert ? Très bon enfant ; un peu adonné à la bouteille II n'y voyait pas toujours clair, M. Tassaert. Mais le plus gai de tous et le plus poli, c'est peut-être M. Horace Vernel. Il causait, il riait avec nous. Il était gai. Toujours de bonne humeur. C'est comme M. Pradier. Ah I celui-là, le marbre se mettait à vivre sous ses doigts!... Le travail ne lui coûtait rien. Il chantait et bavardait tout le temps, en faisant sa statue. D'ailleurs, il faut travailler. J'en ai connu des malins et, en somme, il n'y en a pas tant que ça de fameux, n'est-ce pas? Eh bien, je dis aux jeunes gens : « Travaillez toujours ! Il n'y a que ceux qui ont travaillé qui sont arrivés ! » Je les ai vus peiner sur l'ouvrage. Ça n'allait pas toujours tout seul.
Mais ils faisaient des efforts, et alors ils en sortaient. Seulement, voyez-vous, monsieur, les artistes d'aujourd'hui, ce n'est plus comme ceux d'autrefois. Ils sont trop gâtés. Ils veulent trop gagner d'argent et trop tôt, Moi qui vous parle, j'ai vu M. Heim, qui était un rude peintre, je vous donne mon billet, recevoir trois mille francs pour un tableau qui comptait soixante-six figures. Vous entendez, soixante-six. Il ne gagnait pas en moyenne quarante sous par jour, M. Heim ! Et M. Ramey, le sculpteur? Quand il est mort, M. Ramey devait vingt-quatre termes à son propriétaire. C'était le bon temps.
Evidemment, je ne regrette pas, comme le vieux modèle, le bon temps où un homme de talent mourait de faim et de dettes, mais il faut bien avouer, pour répéter le mot d'Alexandre Dumas iils, que l'art, qui vit de misère, meurt de richesse.
Il le sentait bien, le modèle en cheveux blancs qui hoche la tête devant les nouveaux venus. Le Ion temps dont il parle n'était peut-être pas le bon temps de l'artiste, mais c'était le beau temps de l'art !
J'ai voulu donner aujourd'hui un souvenir à ces anonymes de la bataille artistique qui sont comme les choristes ou les soldats du succès : — de la chair à tableaux comme il y a de la chair à canon !
lioUfii-Row au Bois de Roulosne. — L'allée des Poteaux. — De la promenade à cheval dans le roman de M. Octave Feuillet et V Histoire d'une parisienne. — Le High Jife et les coulisses. — Amazones du monde et du théâtre. — Le retour de M"'' Sarah Bernhardt. — Un legs de M. de Girardin à la Comédie-Française. — La place Victor Hugo. — Une statue à l'auteur des Contemplations et une statue à l'auteur des Méditations. — Le médecin à propos fl'une lettre et d'un livre. — La médecine anecdotique. — Les médecins plus railleurs que Molière. — La femme du médecin. — La jalousie. — Epigrammes et chansons. — Velpeau et Dupuytren. — Voillemier et le docteur Horteloup. — L'opinion de la statistique. — Les marins et l'amiral La Roncière.
17 mai 1881.
Paris tend, de plus en plus, à s'assimiler les mœurs de Londres. Il a, le matin, par ces temps clairs du mois de mai, — le mois hla7ic, comme on dit, en Bretagne, du mois des neiges, — sa promenade de Rolten-Row dans l'allée des Poteaux, au Bois. Les cavaliers et les amazones galopent sur le sol noirci d'ombres où les feuilles vertes découpent fmement leur guipure mouvante. On entend là, comme à Rotten-Row, les ramages d'oiseaux des misses à cheval. C'est un coin tout particulier de Mgh life dans nos séductions parisiennes, une aquarelle animée de John-Lewis Brown, le peintre
des élégances hippiques. Et le cadre est si joli que font les marronniers en fleur à ces cavalcades exquises ! C'est la jeunesse de Tannée saluant de ses floraisons les jeunes têtes brunes et blondes. On suit, de loin, sur l'horizon bleu, ces minces tailles d'amazones disparaissant au galop comme des visions, au bout de l'allée, dans un poudroiement de lumière.
Je ne m'étonne pas que M. Octave Feuillet, le romancier de ces femmes trois fois femmes qui sont les mondaines et les Parisiennes, se plaise à décrire, presque toujours, dans ses livres, une promenade à cheval. C'est un adjuvant à la passion qu'un bout de galop dans les allées vertes. Le vent dans les cheveux murmure doucement des mots d'amour. Il y a là comme un coup de cravache donné à la tentation. Julia de Trécœur, bien en selle, me fait songer à une chasseresse du caprice et si, dans son dernier roman, qui est le livre à la mode maintenant, celui qu'on lit et qu'on se prête, T Histoire (Vune- Parisienne^ le peintre délicat des âmes féminines n'a point fait galoper M"^° Jeanne Bérengère de Maurescamp, il lui a donné du moins un petit coup de soleil pour un cavalier, M. de Santis, un galant officier de chasseurs « les femmes, dit-il, aimant les vaillants et les victorieux,» On ne saura jamais combien les coups d'éperons auront poussé aux coups de canif I
Je songeais tout justement à ce roman d'Octave Feuillet en suivant l'allée des Poteaux lorsque, parmi ces misses anglaises à cheval, petites-nièces de Diana
Vernon, et ces Parisiennes qui ont Julia de Trécœur et ]^me (Je Maurescamp pour cousines, je remarquai plusieurs comédiennes de nos théâtres de Paris, fort jolies sous leur petit chapeau masculin, toutes pâles et levées matin, dans leur costame collant d'amazones. Il y a là une note tout à fait caractéristique. L'actrice, inévitablement, se mêle à toutes les mondanéités ; elle a ses entrées dans tous les mondes non pas seulement par l'entrée des artistes, mais par la grande porte à deux battants. Les coudoiements les plus bizarres de la vie moderne sont si fréquents qu'ils ressemblent presque à des camaraderies.
Je me trompe : l'actrice prend le pas décidément sur la femme du monde, et, dans notre démocratie nouvelle, il ne semble plus y avoir, en fait d'altesses, que les altesses du théâtre. J'entendais, l'autre soir, dans le couloir du Gymnase, des reporters causer, avec une fièvre ardente et des empressements admiratifs, de l'arrivée prochaine et de la réception officielle d'un personnage que je pris, un moment, en toute naïveté, pour l'officier chargé de rapporter au gouvernement le traité signé par le bey de Tunis.
— C'est un événement ! disait l'un. Le résultat est superbe !
— Je serai le premier, ajoutait un autre, à lui donner le salut de bienvenue, au moment du débarquement !
— Ah ! le débarquement ! reprenait le plus actif. Je n'attendrai pas le débarquement ! Je me jetterai dans un canot et je me ferai hisser à bord du navire.
Ces sentiments enthousiastes ne paraissaient d'ail-
leurs un peu exagérés pour des reporters, d'ordinaire plus boulevardiers que patriotes, mais leur fièvre généreuse me fut bientôt expliquée lorsque j'appris qu'il ne s'agissait pas le moins du monde du misérable chiffon de papier qui épargne peut-être la vie à des centaines de nos soldats, mais bel et bien du retour, de l'arrivée et de la réception de M"° Sarah Bernhardt !
A la bonne heure ! Je retrouve là mes bons journalistes français.
Elle revient ! Elle rentre à Paris chargée de dollars et pouvant, à son gré, payer ses dettes. Elle va courir l'Europe et faire courir tout Paris. Je sais déjà des affaires d'or, comme on dit, qu'on va lui proposer au saut du paquebot. Tournées en province, échappées vers la Hollande, l'Autriche, la Russie. Création de drames spécialement écrits et agencés pour elle. L'enfant prodigue n'aura qu'à choisir.
A la Comédie-Française, où elle ne semble pas devoir rentrer, on aura du moins son image qui, au surplus, embarrasse un peu les sociétaires. M. de Girardin, en mourant, à légué le Portrait de Sarah Bernhardt de Parrot au musée de la rue de Richelieu. Mais les vivants ne sont guère habitués à voir leur portrait figurer au foyer de la Comédie. C'est un honneur qu'on réserve aux morts. Je ne sais trop où le Théâtre-Français va placer la toile, assez vaste, souvenir posthume de M. de Girardin, mais la Comédie sera fort empêchée quelque jour si tous les admirateurs de M"" Sarah Bernhardt lèguent un à un à la maison de Molière les images multiples de la fugitive.
40;i LA VIE A PAklS
Je suis de l'avis de ce critique d'art, un salonniei\ qui écrivait un jour :
— Les portraits de M'^" Sarali Bernhardt sont jolis, mais ils sont fréquents.
S'il n'est pas d'usage d'accrocher au foyer de la Comédie les portraits des comédiennes vivantes, rien xi'empèche de dresser, même de leur vivant, des statues à des grands hommes. Le poète des Contemplations aura sa statue sur cette place d'Eylau, maintenant baptisée place Victor-Hugo.
Un comité est déjà organisé. La transition de la vie à l'immortalité se trouve supprimée pour Hugo, comme vient de le dire M. Louis Ulbach. Mais je me rallie de grand cœur à la proposition que le romancier de la Fleuriotte vient d'émettre dans la Revue politique et littéraire. M. Ulbach réclame un piédestal pour Lamartine, un pendant fraternel au piédestal de Victor Hugo. A côté de la statue de l'auteur des Misérables, la statue de l'auteur des Gfirondins est tout indiquée.
11 y a, je le dis à la honte des générations nouvelles, dans l'espèce de discrédit où est tombé Lamartine un manque de goût et un manque de cœur. Le poète en lui fut un grand poète, l'homme fut un bon citoyen.
— Lamartine, nous disait, un soir, Victor Hugo luimême, est le dernier des grands poètes classiques !
Jeune homme, l'auteur des Odes et Ballades l'avait déjà salué d'un inoubliable hommage :
t'rends ton luth iinmortel, nous combaHrons en frères Pour les mênieà autels et les mêmes foyers.
LA VIE A PAHIS i03
Montés au même char, comme un couple homérique, Nous tiendrons, pour lutter dans l'arène lyrique ; Toi la laiice, moi les coursiers !
11 est temps qu'un durable souvenir soit donné par Paris à cette grande mémoire et, au-dessus de la mèléé de ce temps, de la foule et des poussées confuses de nos petites batailles littéraires, je voudrais voir se dresser les images unies de ces deux aïeux de notre génération : la face de bronze de Victor Hugo à côté de l'image de marbre d'Alphonse de Lamartine.
Notre siècle a beau se targuer d'être le siècle des savants, il vivra peut-être seulement, dans la mémoire de l'humanité, par les chants de ses poètes.
— Je donnerais tous les poètes pour un médecin, disait, un jour de paradoxe, un homme qui veut avoir trop d'esprit.
Le médecin tient sans doute une grande place à notre époque. Balzac l'a mis tout naturellement au premier plan, à l'avanl-scène de sa Comédie humaine. Son Desplein, qui n'est autre que Dupuytren, et son Bianchon, qu'il réclamait avant de mourir, jouent tout naturellement les premiers rôles dans son œuvre. Quelque jour, à propos du livre, tout à fait intéressant de M. A. J. Dalsème, J. travers le P^fZ^w, j'étudierai, après l'observateur des hommes et des choses judiciaires, la vaste machinerie de la Justice. Aujourd'hui, une lettre déjà vieille et un petit volume tout nouveau m'invitent à m'occuper des médecins, en passant et sans y toucher presque.
Le médecin, — ce confesseur des gens qui ne croient pas, — mérite une physiologie spéciale, ayant, dans notre vie moderne conservé une physionomie à part, toute privilégiée, souvent raillée, plus souvent respectée, et, mieux encore, redoutée.
J'ai reçu, un jour, d'une lectrice du Temps ^ veuve d'un médecin, une longue lettre, fort spirituelle, où, au nom de toutes les femmes, on me demandait de plaider la cause des femmes-médecins ou médecines, dirais-je, si je ne songeais au pitoyable hoii mot possible de quelque mauvais plaisant.
L'aimable correspondante réclamait des femmes-doctoresses au nom de son sexe qui se sent, disait-elle, humilié parfois, lorsqu'il faut, par exemple, se confier, se livrer dans toutes ses pudeurs à un homme qui, pour être un savant, un docteur, un être sacro-sanctihé par la science, n'en est pas moins un « homme », en fin de compte, avec toutes ses audaces qui sont des nécessités sans nul doute, mais qui ressemblent terriblement à des curiosités.
« Je n'oublierai jamais, moi vieille femme, m'écrivait notre lectrice, la façon dont le médecin de ma famille regardait mes bras nus lorsque j'étais jeune fille. J'en ai encore, sous mes cheveux blancs, comme des frissons insultés ! w
Il y a évidemment là une raison à donner en faveur des femmes-docteurs^ mais il est à remarquer combien les femmes se sentent — comment dirai-je ? plus insultées^ pour parler comme ma correspondante, par le re-
gard d'une femme, d'une sage-femme que par celui d'un médecin. Le médecin, pour sa cliente, est un peu ce qu'est le peintre ou le sculpteur pour ces modèles dont je parlais récemment. Il n'existe pas. Le modèle sait fort bien que, sous l'œil de l'artiste, il n'est qu'un prétexte ; la malade a la même sensation. Sous l'œil du docteur, elle n'est qu'un sujet.
Mais il est une autre raison pour laquelle la veuve de médecin qui m'adressait naguère un si pressant appel en faveur des médecines réclame énergiquement des doctoresses.
ce J'ai toujours été jalouse, nous dit-elle, par suite des tentations auxquelles la médecine exposait quotidiennement mon mari ! »
C'est là un cas tout spécial, on l'avouera, et qui appartient à la comédie ou au roman, mais qui ne saurait entrer en ligne de compte dans les arguments donnés en faveur des femmes-médecins.
Et pourtant !... Oui certes, la lettre que je recevais a raison. Ce doit être un supplice tout particulier que celui d'une femme de docteur mordue de jalousie, et qui voit partir son mari pour le chevet de sa rivale. Rivale imaginaire ou réelle, peu importe. C'est une femme. Une malade, soit, un sujet, comme je disais tout à l'heure. Mais une femme ! Et une jolie femme, malgré la souffrance, peut-être même à cause de la souffrance qui a bien ses séductions et son charme.
« Mon fils est médecin, comme son père, ajoutait, je crois, la très spirituelle inconnue qui m'écrivait. Eh bien je plains ma bru! »
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Je plains ma bru ! Ce n'est point là un mot de bellemère ; mais c'est bien un mot de femme et j'imagine que ma correspondante a beaucoup souffert autrefois. Son mari avait été le « médecin des dames », un type aimable, élégant et éternel. On s'image ainsi les docteurs en manchettes du temps passé, les contemporains de Tronchin assis et souriant de leurs lèvres rasées auprès des jolies coquettes, fines comme des vignettes d'Eisen, qui se plaignent gentiment de vapeurs, comme nos contemporaines gémissent sous les névralgies ou les migraines.
Mieux vaudrait pour une jalouse le type du médecin bourru pour qui le mot de malade ne change jamais de sexe et se trouve éternellement du genre neutre, le ou la malade devenant un objet quelconque, une chose inanimée qu'on manipule sans tressaillement.
Je conçois d'ailleurs qu'on se montre jalouse de la médecine même, de cette rivale exaspérante qui vous arrache despotiquement, à toute heure, au milieu du repas, au milieu de la nuit, le mari que vous avez choisi. Mais jalouse des malades, jalouse des visites, jalouse de tout, c'est un peu trop. Quand on se sent au fond de l'être ce genre à! othellisme , si je puis dire, le plus raisonnable n'est point de réclamer une Académie de médecine féminine; le plus simple est de ne pas épouser de médecin.
— Eh ! vous êtes bon ! et si j'aime un médecin ?
— Alors, mariez-vous, comme dit Rabelais, et risquez d'avoir des attaques de nerfs chaque fois qu'une cliente écrira : « Cher docteur, venez vite, je ne puis pas me passer de vous !
Au reste, tant qu'il y aura des médecins — et il y en aura, Dieu merci, tant que l'éternelle maladie n'aura point battu en retraite — il y aura des femmes de médecins pour être jalouses et des railleurs pour railler les docteurs et les doctoresses.
En vérité, si Molière n'avait point souri de Uesfonandrès et Le Sage de Sangrado, les médecins euxmêmes eussent inventé, sur leurs collègues, des plaisanteries identiques. Le bonnet du docteur pousse à la gaieté comme le bonnet de la folie.
Il vient de paraître — la preuve en est — un petit livre plus amusant qu'il n'est gros , où deux docteurs qui sont des curieux ont rassemblé, coUigé, comme on eût dit jadis, les épigrammes, les maximes courantes sur la Médecine littéraire et anecdotique. Sur la couverture et comme au seuil du livre de MM. G. Witkowski et Gorecki, apparaît, rieur comme un faune, un buste antique. 0 majesté des marbres ! Ce buste gai n'est autre cependant que celui du vénéré Hippocrate ! C'est Hippocrate en gaieté, j'allais presque dire en goguette. M. Witkowski et son collaborateur ne nous prennent pas en traîtres. Il nous présentent la science et les savants en belle humeur.
J'ai lu ce volume et j'en parle ici pour une bonne raison. C'est qu'il me fournit une vérité à dire. Cette vérité-là, — tous les docteurs de la Faculté me la pardonnent,— c'est que, je le répète avec étonnement, jamais, au grand jamais, Molière ni les imitateurs de Molière n'ont autant et aussi malicieusement nargué les
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médecins que les médecins ne se raillent eux-mêmes. Leurs épigrammes sont mordantes et sentent l'acier du bistouri. Molière et les satiriques littéraires se contentent de rire ; la barbe de leur plume se promène doucement sous les narines de Diafoirus. Au contraire, les médecins entre eux font tous de la cbirurgie : ils enlèvent le morceau. Autopsie mutuelle !
« — La vie est courte, dit un aphorisme professionnel, la clientèle difficile, la confraternité trompeuse. »
Elle est plus que trompeuse, elle est malicieuse. Je rencontre, par exemple, dans cette AntJiologie médicale des épitaphes satiriques et des épigrammes dans le genre de celles-ci :
Epitaphe de Velpeau, par le professeur P...
Ci-gît, opérateur heureux Qui, sans jamais se battre, Coupa bien des hommes en deux Et des liards en quatre;
On n'est pas plus galant.
Et ce n'est pas tout ! Lisfranc, chirurgien de la Charité, appelait Dupuytren, son collègue à l'Hôtel-Dieu : le grand loucher du lord de Veau, et Dupuytren se servait volontiers de cette périphrase pour désigner son collègue : V assassin de la Charité.
Ne sont-ce pas les médecins eux-mêmes qui, dans leurs confraternelles aménités, ont traduit comme suit les titres des deux grandes Facultés rivales :
D. M. P. (docteur-médecin, Paris).
Dat Mortem Paucis.
« Il tue peu de monde I »
Et :
D. M. M. (docteur-médecin, Montpellier).
Dat Mortem Multis.
a II donne la mort à beaucoup de gens ! »
Les plaisanteries les plus amères ne sont donc pas, comme on voit, faites aux docteurs par les seuls gens de lettres, dont après tout c'est le métier, mais par les confrères en veine de méchancetés :
— Cher confrère, un client! répétait, à la chasse, un médecin à un de ses collègues, dès que partait un lièvre ou que se levait un perdreau.
C'est là la vieille plaisanterie classique. On en a bourré de semblables tout les recueils d'Anas. Ce genre d'esprit, si c'est bien de l'esprit, est même devenu banal. Et pourtant, comme les maris de Gavarni, il fai toujours rire!
Elles sont nombreuses, en ce sens, les épigrammes analogues à ce quatrain anonyme :
Venez, docteur, maître Gervais Est plus mal que je ne puis dire :
Il divague et, dans son délire.
Il dit qu'il veut mourir. — J'y vais !
Que les médecins pardonnent donc à Molière toutes ses irrévérences. Il ne les eût pas commises, je le répète qu'ils les eussent eux-mêmes inventées.
On les voit, dans ce recueil, amusant comme undiner de carabins à la salle de garde, peindre, en chansons ou en railleries, les misères de la vie médicale. Vie absor-
bante en province, où le médecin de campagne enfouit comme un champ borné ses rêves d'avenir ; vie écrasante à Paris, où l'interne, parfois condamné à n'être qu'un médecin de quartier, traîne misérablement le boulet de la clientèle à quarante sous.
C'est le sentiment amer que traduit à peu près la boutade du docteur Amédée C... :
Le médecin, savant et sans intrigue
A Paris meurt de faim,
Ou, s'il arrive enfin, Savant ou non, meurt de fatigue!
Le médecin, comme le peintre, fait d'ailleurs assez souvent fortune. Dupuytren, l'humble enfant dePierre- Buffière, offrit un jour un million gagné par lui à Charles X exilé. Ce million, il est plus d'un docteur qui l'a trouvé dans sa trousse, comme plus d'un conscrit a découvert un brevet de maréchal dans sa giberne Et le bâton d'azur semé d'abeilles d'or!
Il est, d'ailleurs des médecins qui, selon le mot d'une femme d'esprit, vous soignent en vous demandant la bourse ou la me; d'autres qui, généreusement, se multiplient pour leurs clients, comme si la médecine était un art spécialement inventé non pour nourrir son homme, mais pour le sauver.
Il y a d'ailleurs dans l'homme qui guérit, qui paraît tenir entre ses mains l'existence d'un être vivant encore et moribond une telle majesté, une telle supériorité sur le commun des martyrs, qu'il semble que de tels services rendus à l'humanité, en quelque sorte, soient
littéralement impayables et c'est pourquoi nombre de clients s'obstinent à ne les point payer.
Ou encore les payent-ils en monnaie de singe. C'est ce qu'on appelle en argot du métier, « les cadeaux d'Artaxercès. » Le docteur E. Tillot, dans une chanson de salle de garde, a fort joliment chanté ces cadeaux, assurant que ce n'était pas le roi de Perse mais un banquier d'Athènes qui aurait envoyé un lièvre et des faisans à Hippocrate, comme prix de ses honoraires :
Mais Hippocrate aimait fort peu la chasse, D'Artaxercès il rendit les présents !
Depuis, Artaxercès a fait des petits et ses neveux continuent à traiter Hippocrate comme le faisaient leur aïeul :
Bourse au crochet, tricot, tapisserie, Fleurs en papier, œufs d'autruche, lézards. Vases fêlés font une galerie Qui doit prouver votre goût pour les arts. Pendule en zinc, cornet en pâte ferme, Dons fastueux de cœurs reconnaissants!
Mais en biblots, reçoit-on votre terme?
D'Artaxercès refusez les présents!
Artaxercès, au surplus, a souvent des ingéniosités de millionnaire. Un jour, M. Emile Augier, ne sachant comment remercier M. Ricord, lui envoya un tableau de Gustave Boulanger représentant lui, Augier, sous les traits d'un Grec offrant un coq à Esculape personnifié dans Ricord.
Le chirurgien dut être flatté. Velpeau eût été moins enchanté, car il préférait l'argent d' Artaxercès à ses présents, s'il faut en croire ses collègues, très indiscrets.
C'est Velpeau, par exemple, que met en scène,
sans nul doute, une anecdote du livre de MM. Witkowski et Gorecki. — A la suite d'une opération faite, avec succès, à un enfant atteint du croup, la mère vient remercier le chirurgien et lui offrir une bourse brodée de sa main.
— Veuillez accepter ce petit travail comme un faible gage de ma reconnaissance !
Il connaissait la phrase consacrée. Il l'écouta sans trop de grimaces, puis, assez brutalement :
— J'accepte, madame, mais sans préjudice de mes honoraires, qui s'élèvent à trois mille francs!
— Pardon, fit alors la mère en reprenant la bourse des mains du chirurgien et en en retirant deux billets de mille; il y avait cinq mille francs. Voici maintenant votre compte.
Il est bon de ne point trop s'étonner de voir que l'homme de science est doublé souvent d'un homme d'affaires. Le désintéressement est une vertu admirable, surtout chez un médecin, et je trouve Dupuytren fort touchant lorsqu'il dit fièrement à Saint-Simon pauvre et glissant discrètement un rouleau de deux cents francs entre les livres du savant : « Monsieur Saint-Simon, vous oubliez votre argent. » Mais le docteur, après tout, vit de son malade comme le prêtre vit de l'autel. Le publiciste qui combat pour une idée n'en fait pas moins payer ses articles. Il devrait, selon P.-J. Proudhon, se conlenter d'affirmer ses opinions et mourir de faim, au besoin, sans penser à constituer, comme disait le Franc- Gomtoia, des majorais littéraires. Le conseil est hé-
roïque ; il me paraît peu pratique. Je sais d'ailleurs des médecins devenus sceptiques pour avoir été payés en reconnaissance. Ah ! la reconnaissance du malade ! C'est bien peu de chose. Le danger passé, adieu le saint! Le convalescent s'inquiète fort peu du docteur. Et c'est encore un des aphorismes de la profession, basé sur l'expérience, qui dit :
— Le client qui paye son médecin est exigeant, celui qui ne le paye pas est un despote.
Au reste, à propos de paiement, je trouve dans un grave et important travail d'un savant docteur, dans Y Éloge de Voillemier (de l'Académie de médecine) prononcé naguère à la Société de Chirurgie par M. le docteur Horteloup, secrétaire général — et le plus aimable des hommes — une anecdote typique, glissée spirituellement par l'auteur de cet Éloge au milieu de considérations plus spéciales et tout à fait érudites. Le docteur Voillemier était, paraît-il fort désintéressé. « Jamais, dit énergiquement M. Horteloup, il ne voulut se prêter à ces transactions d'argent qui déconsidèrent une profession. »
« — Son désintéressement, ajoute-t-il, n'allait cependant pas jusqu'à admettre ces marchandages si fréquents chez les gens du monde, et d'un mot il savait les arrêter. Un jour, se présente dans son cabinet un malade atteint d'une affection qui exigeait une exploration souvent pénible pour le patient, mais toujours très désagréable pour le chirurgien. La consultation terminée, une somme des plus ordinaires est demandée au client qui voulait s'acquitter ; récrimination du malade, qui trouve le chiffre exagéré ; alors sans rien
répondre, M. Voillemier lui met le double de la somme dans la main, et, faisant le geste de se déshabiller : « Voulez-vous, lui dit-il, m'en faire autant? »
C'était bien répondu, et en effet, le salaire, en certains cas, vaut exactement ce que vaut l'homme, j'allais dire l'artiste : — peintre signant un tableau, chirurgien achevant une opération, poète donnant son drame.
— Faites chanter vos maréchaux ! répondait ce ténor qui trouvait que les chanteurs étaient plus payés que des maréchaux de France.
— Trouvez des savants et des peintres comme nous ! répondraient volontiers les médecins et les artistes dont on marchanderait Ihabileté et le talent.
Il ne déplaît à personne de voir des médecins riches. On peut trouver seulement qu'ils sont parfois un peu durs envers les malades pauvres.
— Aussi pourquoi sont-ils malades? comme répondait logiquement cet autre.
Il est vrai que c'est une raison.
Mais, au résumé, ce qui est à la gloire des médecins, ce qui fait la grandeur de la profession c'est que ces hommes qui disputent les autres à la mort sont précisément ceux dont la vie moyenne est la plus courte. La statistique ne fait pas d epigrammes, elle. Elle calcule et elle constate. Les médecins vivent moins longtemps que le commun des hommes. Ils donnent leur existence, miette par miette, pour l'existence des autres.
Molière, cela bien et dûment constaté, ne raillerait plus : il saluerait.
LA VIE A PAKIS :215
D'autres hommes qui surent mourir aussi, ce lurent, il y a dix ans, ces fusiliers et ces canonniers marins dont la disparition du vice-amiral La Roncière la Noury vient, tout à coup, d'évoquer le souvenir. Le rôle politique de ce soldat sera vite oublié, mais son nom restera attaché, comme celui de la marine, au souvenir du siège de Paris. Les marins de La Roncière ! Je les vois encore au Bourget, montant à l'assaut de la Suifferie comme ils eussent grimpé aux mâts de leur navire. Dans leurs forts, dont ils composaient « l'équipage », les parapets devenaient pour eux les bastingages, les embrasures, les sabords. Quand ils descendaient vers Paris, ils disaient : — « Nous allons à terre! » Il y avait comme une poésie dans la nécessité terrible qui faisait défendre par des matelots le vaisseau symbolique de la ville de Paris !
Ce que furent ces hommes, nous l'avons vu, il y a dix ans. Ce qu'ils sont tous les jours, le vice-amiral La Roncière le dit éloquemment dans son livre sur la Maritie que je viens de relire après avoir appris la mort de son auteur :
« Veut-on savoir le lendemain de ces troupes modestes et vaillantes, les fusiliers marins, l'infanterie de marine? écrivait le vice-amiral au lendemain du siège. Elles vont partir pour quelque colonie lointaine, et là, morcelées en petits détachements, elles vont s'en aller dans l'intérieur, le plus souvent sans nouvelles, sans écho de la patrie. Après quelques mois, on apprendra que le détachement est réduit de moitié par le climat, par la maladie ou qu'il a été décimé dans quelque obscur combat. La mort marche à grands pas dans
leurs rangs. Voilà le vrai dévouement, l'abnégation, le devoir dans toute sa rigueur! »
Gela ne compte pas, les marins 1 C'est comme le lest de la patrie jeté à la mer.
Un jour, parmi les documents officiels de la guerre du Mexique, on put lire cette dépèche glorieusement sinistre que l'amiral La Roncière a publiée comme un des titres d'honneur de l'infanterie de marine :
« Que les familles se rassurent : il n'y a de malsain au Mexique que les terres chaudes, et elles sont occupées par la marine ! »
Et ce n'est pas pour ces marins revenant du bout du monde que les navires pavoisent d'ordinaire, c'est pour les cabotines fugitives qui rentrent au bercail pour continuer leur tapage I
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