‹ La vie à ParisChapitre 7 sur 24 · UN PEINTRE IJE LA VIE PARISIENNE · texte numérisé non relu

UN PEINTRE IJE LA VIE PARISIENNE

24 mai 1881.

Une exposition toute spéciale, qui durera un mois environ, s'est ouverte aujourd'hui au cercle de l'Union artistique, les Mirlitons, comme on l'appelle.

L'exposition actuelle est une exposition de pastels, une exposition personnelle de M. J. de Nittis. Elle comprend des portraits, de grandes scènes de la vie moderne, des coins de courses et des natures mortes, des lleiu-s. Je ne crois pas que jamais on ait donné au pastel, à ce genre exquis et d'une délicatesse séduisante, des dimensions aussi vastes. La peinture des mœurs, ainsi faite avec une telle kardiesse, devient de la peinture d'histoire.

Il y avait longtemps que M. de Nittis voulait aborder le pastel avec cette virilité. Je me rappelle l'avoir vu entrer, il y a quatre ou cinq ans, chez un marchand de pastels de la rue Pigalle, et là, devant ces boîtes aux petits pains ronds comme des crayons, dont les tons charmants se fondaient avec des dégradations attirantes, — caresses des yeux, — je me souviens de son enthousiasme devant la perspective des œuvres à faire au pastel. Il est loin le temps où Grimm, qui d'ailleurs, sur bien des points, est un esprit parfaite-

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meut étroit, écrivait : « Tout le monde est d'accord que le 2MStel est presque indigne d'être manié par un grand peintre. » C'était l'heure où l'on ne pouvait, sans déroger, sortir de l'usage, et Diderot répétait à Latour : « Souviens-toi que tu n'es que poussière, pastelliste, et que tu retourneras en poussière ! » Eh bien ! pas du tout. Latour et sa poussière ont survécu à la plupart des grands peintres ambitieux dont les œuvres défraîchies et craquelées n'ont plus rien de cette fraîcheur exquise des Latour du musée de Saint-Quentin, des Liotard qu'on voit à Genève — le sourire de Mme d'Épinay, fixé du bout d'un pastel, traversant les siècles, -^^ et des Greuze, et des Rosalba Carriera, dont les apparitions coquettes gardent, après cent ans passés, comme un éternel coloris. Le velouté du pastel, sa fraîcheur, sa grâce semblent choses tendres comme le crayon même que le peintre écrase et estompe sous ses doigts, et cette poussière d'ailes de papillon est aussi durable, plus durable parfois, je le répète, que la peinture à l'huile. Pulvis es,nec in pulverem reverteris! Le pastel, comme l'aquarelle et la gouache, est d'ailleurs un art de délicats.

On ne saurait imaginer de pastels d'une taille plus haute et d'une grâce plus vive que ceux de M. J. de Nittis. Le peintre des places grises ou ensoleillées de Paris, des routes d'Italie et des coins pittoresques de Londres a voulu rendre par le pastel les scènes de notre vie moderne, les Courses, avec leurs élégances, leur mouvement, leur cai'actère spécial. Il choisit, comme dans la réalité, pour premier plan, des chaises et pour horizon les coteaux, la foule appuyée aux barrières.

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Ce qu'il vu, il le peint. S'il fait froid, il groupera autour d'un brasero des personnages grandeur nature. S'il pleut, il montrera, comme un assemblage de tortues, le piquant effet des parapluies ouverts. Croira-t-ou <|ue l'élégance et la poésie même du coke tombant en braisons sur le sable, d'une fumép de chemin de fer apparaissant sur l'horizon, de jolies femmes debout sur des chaises et lorgnant auprès de gentlemen corrects campés sur leurs cannes, M. de Nittis a dégagé et encadré tout cela dans de complets et vastes tableaux?

Que le pastel rende avec éclat des fleurs épanouies dans un vase de Sèvres, c'est fort bien. Ou y était habitué. Mais on n'avait point vu le pastelliste encadrer aussi complètement une figure humaine dans un salon, dans un théâtre, dans un cabinet, dans un paysage, dans le milieu même de sa vie quotidienne. Il y a là une loge d'opéra où une femme blonde, vêtue de satin noir, la lorgnette entre ses mains gantées de Suède, regarde un décor de théâtre, le deuxième acte de la Korrigane, au moment où une lueur verte enveloppe la scène. C'est charmant, cette apparition féminine, dont la gorge est baignée des reflets du lustre. On dirait un brin de rose sur l'eau glauque d'un lac.

Et le Windowl Une jolie jeune femme en bleu, sur un fond clair. Et tel profil de jeune fille, sur un fond noir et blanc 1 M. de Nittis excelle en ces virtuosités du plein air. Puis, le voilà qui, dans ses portraits de Mme Ephrussi et de M. Edmond de Concourt, rend l'atmosphère même d'un salon ou d'une maison d'artiste. Mme Ephrussi est chez elle aussi, en robe noire, sur un canapé de satin bleu-de-eiel, ses pieds sur un

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coussin posé sur le tapis. Rien de plus charmant et de plus savant que ce portrait. M, de Goncourt est représenté à mi-corps, dans son cabinet, devant son encrier et son cachet de cristal de roche. Sur sa table courent, à côté des feuillets de papier, un paquet de tabac, un cahier de pafd à cigarettes bleu et des plumes d'oie. Il y a une intimité profonde dans ce portrait qui nous rend bien l'homme , avec ses cheveux en broussaille, sa cravate lâche et ses yeux qui rêvent. M. de Nittis a écrit sur le premier feuillet que M. de Goncourt a devant lui le titre de la prochaine étude du romancier, la Faufitin, et personne ne peut lui savoir mauvais gré de cette amicale réclame qui, pour l'avenir, donne une date à ce portrait. On aperçoit, à travers les fenêtres, un jardin, des arbres, un paysage très fin, et on prendrait un à un, on toucherait et on aimerait à feuilleter les livres rares et les plaquettes sur lesquelles se détache la tête pâle de l'homme de lettres.

Tout est artistique dans cette exposition, jusqu'à l'encadrement de tapisseries et les plantes qui entourent les pastels, présentés sur des chevalets, de façon à donner la sensation même d'une entrée dans un salon. C'est ainsi qu'il faudrait aménager, pour les raffinés, des exhibitions choisies. On y viendra. L'œuvre d'art est comme égarée dans les halles des Salons annuels. Au milieu du vert de ces plantes, des cadres de chêne clair parfois ornés de dessin japonais, les figures de M. de Nittis apparaissent très vivantes et très séduisantes : femmes en noir se détachant sur un fond jaune ; jeunes filles en blanc sur des touffes de vert et de blanc ; scènes de steeple-chases où des milliers de gens

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paraissent avec le mouvement et la griserie de la réalité.

Voilà bien la note exacte de notre temps. C'est la peinture de notre histoire de tous les jours. Il y a là un moment de notre vie moderne extrêmement bien saisi et admirablement rendu par un homme qui n'a jamais été plus maître de son art.

Un dimanche de vote. — Le mur de M. Thiers. — La vente Double. — Le pianiste Planté. — Le livre et le tableau. — Les médailles — Les peintres collégiens. — La médaille de M. Manet. — Histoire d'un peintre de la misère racontée aux peintres à la mode. — Comment se tua Octave Tassaert. — M. Bès fils. — Une barrique de vin. — Le convoi du pauvre. — Une lettre de M. Alexandre Dumas fils. — La tombe de Tassaert. — Une rce Tassaert.

31 mai 1881.

Paris a voté !

Je l'ai vu déjà bien des fois couvert de ces affiches roses, bleues, jaunes ou rouges, ce mur de la maison de M. Thiers ombragé de lilas qui maintenant ont passé fleur ! C'est sur ce mur que se sont livrées, depuis dix ans, les batailles électorales les plus décisives et qu'ont flambé, tour à tour, les noms de Thiers, de Grévy, de GirardinI Mais jamais peut-être la muraille dont les moellons appartiennent aujourd'hui à M"'' Dosne n'avait été tapissée de plus de placards multicolores. Il y a, dans l'affichage, un progrès, comme en toutes choses. Les noms des candidats s'étalent maintenant partout : sur les becs de gaz, sur le rebord des bassins.

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comme à la place Saint-Georges, et, qui mieux est, sur les marches de l'Opéra.

C'était de l'inédit dans l'art de l'affichage que de coller le nom des candidats sur l'escalier extérieur de l'Académie de musique et d'en faire une manière de tapis. Ingéniosité qui ressemble à de l'américanisme. Aux élections prochaines, les listes des candidats s'étaleront pevit- être sur les rideaux des théâtres. Onlea discutera pendant les enlr'actes.

11 y avait, cette semaine, presque autant de visiteurs, portant leur catalogue sous le bras, devant l'hôtel de M. Double, qu'il y avait hier d'électeurs, leur buUetinà la main, devant les sections de vote. Certainement tout Paris a défilé devant les boites de Van Blarenberghe,les assiettes de vieux Sèvres, et les porcelaines de Chine du collectionneur. Il y avait là comme une poussée de curiosité, et, devant les fantaisies exquises, les bonbonnières et lespendules, le& collectionneuses {une \a.néiéiou\.GmoàeTne des précieuses) poussaient de petits cris d'oiseaux pâmés.

— Ma chère ! du vernis Martin 1

— Un Riesener ! Une encoigniu'e signée !

— Et ce métier à broder 1 Quel rêve !

On trouverait un peu de factice dans ces engouements comme dans la fièvre qui battait par les veines des anciennes élèves de Planté, avides d'aller acclamer l'admirable pianiste jouant au Trocadéro, samedi dernier les airs de Listz, que Listz doit exécuter à Bruxelles. En fait de bibelots, je gagerais que plus d'une dirait volontiers à peu près comme le mélomane de Béranger :

... Pour que j'applaudisse.

Si c'est du Mozart que l'on m'avertisse.

Mais c'est la mode, c'est mieux et pis que la mode, c'est le chic. La mode, on peut encore la suivre. On peut la corriger, l'amender, la précéder. Mais le chic est un tyran absolu. Ou lui obéit sous peine de déchéance et d'inélégance, cette mort incivile.

J'espère bien qu'on rencontrera demain autant de gens portant les nouveaux volumes d'Hugo que le Catalogue Double. Mais je n'en répondrais pas. La littérature est aujourd'hui, de toutes les joies humaines, la plus parfaitement sacrifiée. Les Dangeau du high life nous répéteront, sans sourciller, que le livre n'a pas de vernissage, et que personne au monde et dans le monde ne se piquera de savoir si les Contes nouveaux de Goppée réussissent ou ne réussissent point, tandis qu'il est de fort bon ton de s'occuper des peintres qui ont ou qui n'ont pas la médaille.

— C'est un scandale de donner une médaille a tel ou tel peintre ! C'est un scandale de n'en point donner à tel autre !

— Peste! le monde d'aujourd'hui s'exalte étrangement sur la peinture et les peintres s'inquiètent terriblement de la médaille !

Les médailles! Lsi question des médailles! Les diseussions pour la médaille ! Les colères contre les médailles ! Les orages annuels que soulève, chez les peintres, le vote des médailles ! Tout cetapage, àdire vrai, me fait un peu sourire, et je ne puis m'empècher de trouver que nos

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artistes, jusqu'à la fin de leurs jours, ressemblent terriblement à des collégiens — mettons de grands collégiens, pour leur être agréable — qui rêvent des exemptions et des prix d'encouragement et grimperaient encore, en cheveux gris ( quand ils ont des cheveux 1 ) recevoir, sur l'estrade, la couronne de papier vert du lycéen ! Prœmium laioris!

C'est que la question de la médaille se double de la redoutable question de la X)e7ite. L'amateur, esprit éclairé, ne se risque à donner son argent que contre estampille. Avant d'acheter un tableau, il consulte prudemment le Livret pour voir si l'artiste qui le tente a été trouvé digne de ces deux lettres glorieuses : H. G. — Hors concours — qui sont exactement pour le sculpteur ou pour le peintre ce que ces deux autres lettres N. G. — Notable Commerçant, — sont pour les grands marchands de l'Almanach Bottin.

Hors Concours! Pouvoir faire dire au revendeur qui allume la clientèle : « — Ge tableau là, mais c'est un chef-d'œuvre! Son auteur a ses trois médailles! » Eh! c'est l'idéal! c'est le seul idéal, à dire vrai, que poursuivent aujourd'hui la plupart des peintres, et M. Edouard Manet, le révolutionnaire Manet, Manet l'intransigeant, Manet l'insurgé de la peinture, Manet la terreur de l'Institut et l'effarement des bourgeois, Manet s'incline, tout heureux, devant la médaille qui resplendit pour lui comme le soleil luit pour tout le monde ! Gourbe la tête, fier Sicambre ! Tu es aussi médaillé que le commun des martyrs !

Et il en doit être enchanté, et, en lui décernant une médaille, c'est à toute une existence de recherches que

les juges de cette année l'ont acceordée. C'est à \ Enfant à VEpée — une maitresse-toile, — c'est au Torero, c'est à ces œuvres du passé qui sont de réelles pages. Quant au chasseur de lions Pertuiset guettant le roi des déserts dans un paysage violacé...

Mais ne discutons point. M. Manet disait l'autre jour à des amis :

— J'ai enfin découvert la couleur vraie de l'atmosphère: — c'est le violet. Le plein air est violet. J'ai trouvé!... Dans trois ans d'ici, tout le monde fera violet!

Et c'est fort possible.

Les peintres ne cherchent guère que le succès, et leur rêve bien capitonné et bien clos, est un petit hôtel, et même un grand hôtel, dans les environs de la place de Malesherbes. Meissonier disait un jour qu'il était assez juste que les peintres qui signent des chefs-d'œuvre fussent aussi bien logés que ceux qui les achètent. Rien de plus logique, en effet, et de plus équitable. Mais à cela on pourrait répondre par le mot de Dumas fils :

— L'art vit de misère, il mourra de luxe!

Avez-vous passé, le soir, par ces quartiers neufs qui sont une ville dans une ville? A travers les grandes baies ouvertes de ces ateliers nouvellement construits, on aperçoit, sous les lustres hollandais ou vénitiens, des sculptures d'abbayes, des escaliers de palais, des tapisseries, des cadres d'or, des panneaux de japonaiseries, une explosion de ce luxe dont parle M. Dumas. Il y avait, à Florence, tout un quartier où les joaiUiers du temps jadis étalaient leurs chefs-d'œuvre dans une profusion de boutiques somptueuses. L'avenue de ViUiers, la rue Fortuny, la rue Joufîroy et la rue Ampère, avec

la cocfuetlerie de leurs logis de tous les styles, cottages anglais, maisons flamandes, caslels gothiques, j9«Zam italiens avec leurs loggias élégantes, rouges demeures du temps de Louis XIII, petits pavillons qui sourient comme la maisonnette d'une Pompadour aux champs, — tout ce coin de Paris est devenu le quartier des joailUers du pinceau.

Et ils se plaignent 1

Et ils trouvent que l'Etal, le public, la presse, le siècle, ne piêtent pas à leurs travaux une attention assez fiévreuse! Ils sont les favoris de ce temps, fort ennemi de la pensée, purement épris des manifestations sensitives ou sensuelles de l'art : — la Peinture et la Musique.

Il prennent parfois, devant la grossièreté d'une nation qui ne leur bâtit que des cottages quand elle devrait leur édifier des Louvres, une attitude désespérée!

S'ils parlent entre eux, en quelque coin d'un salon, dans une soirée, et si l'on écoute avec l'espoir secret d'entendre quelque parole profonde sur l'art et ses destinées, on les entend échanger, en fait de discussions esthétiques, des propos comme ceux que voici :

— Alors, votre terrain?

' — Mon cher, je l'ai payé 125 et il vaut 250.

— Le mien, 300. Aussi bien, j'en vends la moitié et j'ai mon hôtel pour rien!

— Moi, je vais racheter un peu plus loin, faire une grosse affaire. Avec le Crédit Foncier, c'est très commode! J'ai acheté à 150. Je vends à 280. Avec la différence, j'achète à 00. Deux mille mètres. J'attends la hausse. J'en garde 500. J'en débite 1,500... Et voilà!

Il y avait une fois — et ce n'est pas une bien vieille histoire — un pauvre vieux grand peintre qui avait jadis donné ses premiers tableaux pour 60 francs, et qui les voyait — les mêmes ! — dépasser neuf mille francs dans les ventes publiques. Celui-là, du côté de la Ghausséedu-Maine, avait acheté une petite maison très simple, un jardinet, et il y vivait heureux, ayant conscience d'avoir fait son œuvre, et ne se doutant pas que c'était des chefs-d'œuvre...

L'histoire me revient à propos du luxe actuel de nos artistes et de leurs désolations lorsqu'ils ne gagnent point cent mille francs dans leur année.

Elle est assez peu connue et assez navrante pour mériter d'être racontée.

Le vieil artiste s'appelait Tassaert. Octave Tassaert. On ne se dispute pas encore ses toiles, sous le marteau de M. Pillet, comme on se dispute les Millet; mais les œuvres de ce maître, si profondément séduisant, si pénétrant, si français, qui tient de Prud'hon, de Fragonard, de Chardin, de tous ces maîtres du siècle passé qu'il continue avec une note plus intime et plus attristée, les moindres tableaux de ce Gorrège de la misère, comme on l'a appelé, atteignent des prix élevés. Or l'homme qui les a signés s'est suicidé il y a sept ans, à soixante-quatorze ans, dans un petit logis d'une rue inconnue, et il a été porté au cimetière d'Ivry sans que les journaux aient à peine constaté que «M. Tassaert, qui avait eu des moments de vogue, mais qui affectionnait par trop les sujets tristes, venait de mourir fort âgé ».

Celui-là, ce grand peintre mort désespéré, — non de pauvreté, il avait une petite rente annuelle de mille francs qui lui suffisait, mais de dégoût, — pouvait parler des difficultés, et des rancœurs, et des misères de la vie d'artiste ! Enfant, il avait appris à crayonner à l'école de dessin. Jeune homme, élève de Guillon-Lethière, il travaillait à raison de 2 fr. 50 par jour — 2 fr. pour le déjeuner, 50 centimes pour son tabac, — pour le compte de Suisse, directeur d'une académie de dessin, à des dessins et à des tableaux que Suisse revendait fort cher. Tassaert fit, à raison de cinquante sous par jour, la fortune de cet homme.

Il travaillait pour Rafîet, il travaillait pour Bouchot, l'auteur des Funérailles de Marceau qu'on voit au Musée de Chartres. Tassaert travaillait pour tout le monde, excepté poiu' lui. La renommée vint cependant. Le peintre fit des tableaux pour Versailles. Théophile Gautier le proclamait supérieur. Sa Famille matlieure^^^e, au Luxembourg, ce suicide poignant d'une vieille femme et de sa fille, illustration éternelle d'une page déjà publiée deLamennais, est et restera une des œuvres caractéristiques, supérieures de l'art français contemporain. Et sait-on, à l'heure où il signait ce chef-d'œuvre, combien Tassaert vendait ses toiles, — celles qui dépassent aujourd'hui 5,600, 6,000, 7,000, 9,000 francs?... Il en avait établi le prix à tant le centimètre, un prix tout fait, comme les petits pâtés :

Toile de 4 400 fr.

Toile de 6 600

Toile de 8 800

Et chacune d'elles était un chef-d'œuvre lumineux, aéré, d'un ton gris laiteux adorable. Tassaert n'avait pas encore trouvé le pleip air violet de M. Manet. C'était la Tentation de Saint- Hilar ion, la Mort de la Made^îeine, le liêve, la Bacchante.

Puis, un jour, cet homme qui vivait quasi-ignoré dans sa petite maisonnette de la rue Guilleminot, à Plaisance, se prit d'une amertume colère contre l'humanité en général et contre la peinture en particulier. Il s'enfermait, comme un ours en sa tanière dans son petit logis où Troyon, un jour, alla le saluer, et Tassaert, étonné, glorieux, ne cessait de répéter à Troyon :

— Ah! que vous êtes heureux d'être un grand peintre !

— Taisez-vous donc, Tassaert, répondait Troyon, De nous deux, le plus grand peintre c'est vous!

La vérité est que, pour aller rendre visite à Tassaert, Troyon avait enlevé de sa boutonnière son ruban de la Légion d'honneur, ne voulant point le porter devant un tel artiste qui n'était pas décoré.

Le jour où Tassaert prit en dégoût la peinture, il fit venir un marchand de tableaux qu'il aimait beaucoup, M. Martin, l'homme qui, le premier, vendit des Corot, des Jongkind, des Ribot dont personne ne voulait, et lui dit :

— J'ai là, dans mon atelier, — un atelier grand comme la main, avec le lit et le chevalet tout près l'un de l'autre, — un tas de petites machines dont je ne veux plus. Trouvez-moi un bric-à-brac qui m'emporte ça !

Ça! G'élail désormais ainsi que Tassaert allait appeler la peinture.

— Mais, dit Martin, si vous voulez vendre Votre atelier, le marchand de bric-à-brac est tout trouvé! C'est moi.

Tassaert, peu abordable d'ordinaire, avait des faiblesses pour Martin. Lorsque le marchand de tableaux lui apportait une de ses vieilles toiles à fond bleu en lui demandant de la rajeunir avec un fond jaune plus à la mode, Tassaert, haussant les épaules, répondait ;

— C'est bien pour vous ce que j'en fais! Voyons, je vais travailler çà pendant le temps d'une pipe ! Asseyezvous et fumez !

Et , quand il avait retouché le tableau, devenu chefd'œuvre, le vieil artiste ajoutait :

— Maintenant, si ça ne suffit pas, j'ai indiqué le Ion, eh bien! il y a tant de jeunes gens très malins aujourd'hui et pleins de talent... dites-leur d'arranger, de compléter ça !

Il n'y mettait pas autrement d'amour-propre.

Dédaigneux de son œuvre, dédaigneux du monde, invité, un soir, par M. Fould (Tassaert avait fait le portrait des enfants du ministre), à une soirée officielle, il y alla, comme Giboyer, sa pipe dans son habit.

— Elle me démangeait dans ma basque, disait-il. J'avais envie de la fumer! Alors, on a annoncé un ministre... Je ne sais pas lequel. Ça a fait un mouvement, j'en ai profité et je suis sorti !

Peut-être jamais plus Tassaert n'alla-t-il dans le monde. 11 préférait aux salons les cabarets de la banheue, le vin clairet de Tonnelier.

Lorsqu'il eut montré à Martin son atelier : quarantequatre tableaux, esquisses ou dessins qui, aujourd'hui, vaudraient une fortune, et que le marchand lui eut demandé ce qu'il en voulait, Tassaert haussa les épaules:

— Donnez-moi deux mille quatre cents francs du tout ou deux mille francs et une pièce de vin, à votre choix, et vous en verrez la farce!... Mais débarrassez-moi vite. Je ne veux plus voir de peinture!

Martin n'était pas riche. Il emprunta ce qu'il fallut pour parfaire la somme, et Tassaert fut débarrassé de ses chefs-d'œuvre.

Peu de temps après, il écrivait, assez grognon, à son acheteur (et je respecte son orthographe) :

« Mon cher M. Martin,

« Mes tableaux ont bien vite partis. Mais la bienheureuse pièce de vin promise, ne prend pas la grande vitesse pour arriver. Peut-être n'avez- vous pas ma demeure? La voici.

M. Tassaert^ rue Cfuilleminot, oi^ 2i. Plaisance Paris, X/p arrondissement.

«■ Toujours dans l'attente, votre serviteur,

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