OCTAVE TASSAERT
« adresse ci-dessus. »
La pièce de vin de Bourgogne arriva enfin. Tassaert la défonça, et, pour un moment, le verre en main, il oublia sa misanthropie qui grondait, montait en lui, à mesure d'ailleurs que sa vue s'affaiblissait.
Tassaert, né en 1800, avait alors soixante-deux ans et il devenait presque aveugle.
Alors, laissant la peinture, il se mit à faire de la littératiu-e. On a vu de sou orthographe. Il n'en était pas moins féru de poésie. Ses merveilleux tableaux, comme la Tentation de saint Antoine, il les traduisait envers. Et quels vers! Ni rimes ni césure. Dix-huit ans auparavant, Michelet, à qui il soumettait des pièces de comédie, lui avait déjà dit, très courageusement :
— Faites donc de la peinture !
Sa palette, Tassaert l'avait broyée. Il ne pensait plus qu'à son encrier. Et alors il rimaillait, rimaillait, rimaillait , avec acharnement , comme l'abbé Trublet compilait. 11 a laissé, d'une petite écriture rapide, des vers, des tragédies, des satires, des poèmes. Les Quatre Vents de V Esprit soufflaient aussi ( ironiquement , hélas!) dans ce cerveau de grand peintre.;
Ses manuscrits se composent du Magnétisme, comédie, de la Fin du monde, des Botmes gens, de Leudaste, tragédie, de la Création, poème en six chants avec . épilogue, dédié à « M. Viennet, de l'Académie française ». Ce petit-neveu de Fragonard s'inclinant devant ce petit-fils de Gampistron !
Tout cela est dispersé, soit entre les mains de M. Ribot, le peintre, soit entre celles de M. A. Bès fils, l'éditeur d'estampes.
Ce M. Bès, dont le père avait autrefois publié des
lithographies de Tassaert, — les premières, — mérite que son nom vive à côté de celui de l'immortel artiste dont l'existence fut si misérable. Avec une piété quasifiliale, une affection dévouée de tous les jours, M. Bès s'est voué à la mémoire, à la gloire d'Octave Tassaert. C'est à lui que je dois d'évoquer cette figure de misanthrope. L'autre jour, en compagnie de M. Charles Jacque, nous allions chez M. Bès, sur le quai, comme à un pèlerinage à la tombe de Tassaert.
11 y avait Là une évocation, une protestation qui nous tentait.
Tassaert, ulcéré, violent, trouvant que le monde « fabriqué par le Dieu des bonnes gens de Béranger était tombé dans les griffes du diable », ne voulait voir personne. Il avait vendu sa maisonnette et s'était enfermé, rue du Géorama, au premier étage, ayant laissé pousser sa barbe blanche, ne voulant même plus qu'on l'appelât Tassaert, ne prenant chez lui, ou à son café, chaussée du Maine, ou chez son traiteur, M. Abel, mort dernièrement, que ce nom : le père Octave.
M. Martin alla le déterrer là si je puis dire, avec le commis d'une maison belge qui ofl'rait à Tassaert une somme considérable s'il voulait consentir à peindre encore un tableau.
— La peinture? répondit le père Octave, farouche. Je ne m'occupe plus de ça.
Courbet alla, un jour, lui demander son portrait pour une Galerie des illustrations contemporaines.
— Je ne sais pas une illustration, répondit le père Octave.
Il avait, jadis, fait le portrait de M. A. Bès fils,
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enfant, en chapeau de paille et en blouse. En souvenir de ce vieux portrait de 1841, Tassaert avait pris en affection son petit modèle devenu un homme. Seul M. Bès pouvait parvenir à pénétrer chez lui. A tous les autres, brutalement, le père Octave fermait sa porte.
Aux journées de Mai 1871 — il y a dix ans déjà ! — • on dit à M. Bès que Tassaert, sortant de chez lui pour acheter son pain, avait été fusillé par les fédérés de la Commune. Le fils de l'éditeur se précipita chez Tassaert, le découvrit enfin, et, depuis lors, alla le voir souvent. Le vieillard, robuste, était fort triste, ronronnant et ruminant ses souvenirs de journées dures. Depuis I860, la cécité était venue, presque complète. A demi-aveugle et seul dans' un taudis, le peintre des suicides, des agonies, des misères, songeait.
En apprenant qu'on se disputait ses œuvres dans les ventes publiques, il disait :
— Allons, il parait qu'il faut mourir pour avoir du talent.
On lui dit, le 16 mars 1874, qu'à la vente de M. Davin ses tableaux étaient montés très haut :
— Ah! Ah! On parle encore des tableaux, mais on se moque pas mal de celui qui les a faits ! Ah! va-t'y y avoir du bacchaual, quand je mourrai!
Il se trompait, le pauvre Tassaert. Sa mort même passa inaperçue.
Vers la fin de mars, M. Bès lui apprit que son vieil ami, le lithographe Julien, qui avait lithographie plu-
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sieurs des éludes du maître, était mort depuis déjà longtemps. TassaerL l'ignorait.
11 devint très pâle. Sa figure se contracta. Il laissa tomber le cigare qu'il fumait, et dit entre ses dents :
— Pauvre Julien!... Et où est-il mort?
— A Bayonne.
— Quand on est mort c'est pour longtemps, dit-il alors en serrant la main de M. Bès. On n'est plus bon à rien!
11 but un verre de cidre, jeta 'son cigare qu'il avait repris et rentra cbez lui.
Le 18 avril 1874, au soir, M. Bès trouva Tassaert très préoccupé, répétant :« Julien est mort! Julien est mort ! »
Le vieillard avait fait acheter du charbon, des copeaux de bois.
— Pourquoi, monsieur Tassaert.?...
— Pour rien. Pour avoir chaud quand on me fera l'opération de la cataracte !
Quelques jours après, le 24, cette dépèche arrivait quai des Grands-Augustins :
Bès fils,
M. 0. Tassaert trouvé mort ce matin dix heures. Venez suite rue du G-éorama, 12, Montrouge.
BAULER.
M. Bauler était le propriétaire de Tassaert. Le 22, le 23 et le 24, personne dans le logis n'avait entendu de bruit dans l'appartement &u.père Octave qui,
le 21, à onze heures du soir, était rentré ivre, tombant comme une masse sur le palier, à la porte même de sa chambre. Des voisins, le grand Louis, M. Coicadan qui, tous les trois mois rendait à Tassaert le service d'aller toucher les 250 francs de ses rentes, la concierge, des voisins, avaient mis le vieillard sur son lit. Puis nul ne l'avait revu. Le 24, les voisins, inquiets de voir la fenêtre de Tassaert toujours fermée, frappent, cognent. Pas de réponse. On va chercher le commissaire qui arrive avec le serrurier.
— Ouvrez la fenêtre !
Tous reculent. Le vieux père Octave est sur son lit de fer, étendu sur le flanc gauche, la tète dans sa main, les jambes pendantes. Vêtu d'une chemise blanche, d'un gilet de laine, d"un pantalon et en chaussettes, le suicidé restait vi'aiment beau, avec sa barbe blanche, dans cette mort qui enlevait à ce visage l'expression d'hébétude des dernières ivresses.
Il descend de la Courtille, Mais il monte dans les cieux.
dit Victor Hugo, dans son dernier livre, à propos du Parisien du faubourg. Tassaert aussi, ce faubourien de génie, descendait de la guinguette pour aller à l'immortalité. Au milieu de la chambre un panier d'osier, des morceaux de charbon traînant à terre et le réchaud, ce réchaud qu'il avait peint dans son admirable tableau du Luxembourg, la Famille malheureuse. La cheminée de la chambre avait été bouchée avec des chiffons. Le vieillard, avide de mourir — à soixante-quatorze ans — y avait ajoute son paletot. Sur
la table de nuit, une pipe de tabac, vingt francs et ces quatre vers, qui dataient de près de neuf ans :
Mes yeux, couverts d'épais brouillards, Me laissent à tâtons sur terre.
Adieu, tant de choses si chères!
Adieu, Poésie et Beaux-Arts !
0, Tassaert (presque aveugle).
L'administration du 14^ arrondissement fit, à ses frais, l'enterrement du grand peintre. Un corbillard de dernière classe emportait, à quatre heures du soir, par un de ces temps pluvieux et bas de certains jours sombres d'avril, le corps de Tassaert au cimetière d'Ivry. Quelques vieux amis, des voisins, des peintres et graveurs du quartier, bien peu de gens, suivaient le cortège. Le curé de Saint-Pierre de Montrouge avait voulu officier lui-même devant le corps du suicidé. On jeta le cadavre dans la fosse commune, n° 1,068, 20® division. La croix portait simplement : « Octave Tassaert, artisteveintre, ^4 avril I81i. »
Trois jours après, le misérable mobilier de cet homme, qui avait été un des rares artistes personnels du siècle, était vendu aux enchères, devant quelques brocanteurs du voisinage. Une armoire en bois, une table, deux chaises, une glace, un fauteuil, le lit de fer, une table de nuit, un lit de plume et sommier, un couvert et un yatagan (qui peut-être un moment avait failli remplacer le réchaud) se vendaient trente-huit francs. Trente-huit francs le mobilier, les bibelots, les souvenirs du hère ! Trente-huit francs, à l'heure où l'atelier de Fortuny, des tapis, des faïences, des épées,
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ses plats mozarabes, ses tentures montaient, montaient sous les enchères et où les tableaux de ce pauvre diable de père Octave se soldaient déjà en gros billets de banque !
L'histoire serait trop lugubre, dans son réahsme brutal et son antithèse ironique, si l'épilogue n'en était point quelque peu consolant pour notre humanité.
Le dévouement absolu de M. Bès fils, le dernier ami de Tassaert, ne devait pas se démentir, le vieux homme ayant disparu. L'entourage en bois et le petit jardinet qui marquaient la tombe de Tassaert, à Ivry, recevaient du survivant des fleurs et des couronnes. Pour cinfj ans, Tassaert avait la concession de ce Ut de terre. Il y a deux ans, au mois de mars 1879, M. Bès, sachant que le terme de la concession allait finir, alla trouver M. Alexandre Dumas fils, le fidèle admirateur de Tassaert.
M. Dumas écrivit sur-le-champ au préfet de la Seine :
« Monsieur le préfet,
« Un peintre d'un grand talent, Octave Tassaert, est mort au mois d'avril 1874, à l'âge de soixante-quatorze ans, par la misère et le suicide.
« Il a été enterré dans la fosse commune (2® cimetière parisien à Ivry-sur-Seine).
« Je ne connaissais pas personnellement Tassaert, mais je l'admire beaucoup. J'ai un grand nombre de
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ses œuvres. Il avait plusieurs fois souhaité d'être enterré à Montparnasse.
» J'ai l'honneur, monsieur le préfet, de vous demander l'autorisation de faire exhumer les restes de Tassaert et de les faire déposer au cimetière Montparnasse, dans un terrain à perpétuité que je lui achèterai, mais pour l'achat duauel votre autorisation m'est aussi nécessaire.
)j Veuillez agréer, monsieur le préfet, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
» A. DUMAS FILS. )> » 2 avril 1879. >
L'autorisation fut accordée et M. Bès et son père choisirent à Montparnasse la place où, pour toujours, allait reposer Tassaert.
Le 19 juin, M. Bès fils racontait ainsi naïvement et simplement à M. Dumas fils l'exhumation et l'inhumation du peintre qui avaient eu lieu la veille :
« Cher monsieur,
» Hier, à sept heures et demie du matin, a eu lieu au cimetière d'Ivry, l'exhumation du peintre Octave Tassaert.
» Le corps de Tassaert était presque entier et momifié, il a fallu le mettre dans une grande bière de chêne.
» A huit heures et demie, nous arrivons au cimetière du Montparnasse pour y déposer ses restes mortels dans la concession à perpétuité que vous lui avez donnée.
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Je VOUS remercie, ainsi que mon père, encore une ibis de ce que vous avez fait pour lui, car, sans vous et sans moi, ce grand peintre aurait été jeté dans les Catacombes en février 1880.
Veuillez agréer, cher monsieur, mes remerciements.
A. BÈs fils.
Et maintenant, plaignez-vous, ô peintres de l'école nouvelle, de la grande école du chèque et du chic, et, quand vous aurez quelque doute, quelque découragement, que vous aurez compté vainement sur la médaille, ou sur la vente, ou sur la cimaise, ou sur le grand Salon — grosses questions en ce temps pratique — allez au cimetière du Montparnasse dans la 26^ division, 1™ ligne nord, et cherchez la pierre tombale qui porte le nom de Tassaert, et constatez que c'est M. Alexandre Dumas fils qui lui a donné cette sépulture. Les oiseaux y chantent au printemps, mais la tombe est bien solitaire.
Il doit y avoir un enseignement pour les impatients et les avides dans le dernier sommeil de ce suicidé et de ce vaincu.
Mais, au fait, pourquoi le père Octave n'aurait-il pas sa revanche? On avait parlé d'organiser, à l'École des beaux-arts, une exposition complète de ses œuvres. Ou l'a fait pour bien des peintres renommés et qui ne le valaient pas ! C'est là qu'on verrait quel grand artiste, charmant et puissant à la fois, fut l'auteur désolé de la Famille ïnalheiireuse.
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Et, puisque la rue du Géorama, où cet homme vécut, où le vieillard passa ses dernières années attristées et lugubres, puisque cette rue du Géorama, où il a allumé son réchaud de charbon, a changé de nom, pourquoi ne lui avoir pas donné celui de l'artiste hors de pair dont elle a entendu le pas traînant '? Pourquoi ne pas l'avoir nommée comme il convient, rue Octave-Tassaert?
Ainsi serait constaté, par un hommage (jui ressemblerait aux excuses de la postérité, un des plus épouvantables drames de l'histoire intime de notre art et de notre temps.
Lo jour du Grand-Prix. — France ou Angletetre. ^- Fox-lmlh --^ La fièvre hippique. — Pendule pour geiltleman-rider. — Le luxe du papier. — Chiffres et blasons. — Les cartes de Noël en Angleterre. -^ La Foire aux j)laisirs. — M. Détaille et les Kroumirs. -^ Femmes du monde et filles du demi-monde. — La journée des filous. — L'armée du mal étudiée par ^L Dalsème dans son livre A travers le Palais. — M. Ch. Desmazes. — Le crime et la débauche à Paris. — Morale et statistique. — Messieurs les malfaiteurs. — La criminalité en France. — L'Hospitalité de Nuit. — Les Mémoires de M. Claude. — Uti policier pendant la commune. -^ M. Soury à la Sorbonne. — Un mot de M. E. Caro.
\U jnin 1881.
Place aux chevaux ! 11 n'est question aujourd'hui que du Grand- Prix de Paris. Bataille entre la France et l'Angleterre, gagnée par le troisième « concurrent » î l'Amérique. Depuis 1863, en dix:-huitans, sur dix-sept courses (hélas ! il n'y avait pas eu de Grand^Prix eu 1871) les Français avaient eu neuf fois la victoire, les Anglais sept fois et, en 1876, les Hongrois une fois, avec Kisher. L'Angleterre, qui avait déjà Marlbofough et Wellhigtoîi comptait Ranger, Ceylan, The Earl, Thii-rio et Robert the Devil parmi ses champions, sans oublier Cremorne et Trent ! Nous, nous avions Verjnoîith
et Gladiateur, et Fervacques, et Saint-Christophe, et Nîibienne, et tant d'autres.
Aujourd'hui, gloire à Fox-Hall !
Ses couleurs sont partout. Partout son nom. Hurrah pour Fox-Hall ! M""* Sarah Bernhardt n'attirerait plus l'attention si l'américain Fox-Hall passait sur le boulevard.
11 y a vraiment une frénésie chez nous pour les courses et nous voilà bel et bien gagnés par la fièvre hippique. Depuis huit jours les magasins de nouveautés exposent des cravates de jockeys, dont un étrier d'acier forme l'anneau et, — bizarrerie plus particulière, — on vient d'imaginer des garnitures de cheminée à l'usage des sportsmen : la pendule formée par un cadran assujetti dans un fer à cheval avec gourmettes pour ornements et bride de cheval avec boucle surmontant un mors qui couronne !'« émail brillant ou l'heure se promène ea cercle », comme disait André Ghénier, voulant, à deux pas de l'échafaud, décrire la pendule de la prison Saint-Lazare.
De telles garnitures de cheminée n'ont évidemment rien d'artistique et il y en avait, on me croira sans peine, déplus précieuses dans la collection Double, mais elles sont symptomatiçues. Il en est d'elles comme de ce luxe spécial de papeterie qui est une des marques du temps présent. Notre société démocratique tient à se composer une façon de chic héraldique, si ces deux mots, l'un grave comme un aïeul, l'autre gouailleur comme un rapin, ne hurlent pas de se voir accouplés. On a maintenant le goût des devises, des papiers à ornements gothiques, des typographies archaïques, des
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menus historiés avec faveurs rouges et cachets de cire qui les font ressembler à des parchemins du moyen âge ornés de sceaux royaux ou abbatiaux.
Cette société, qui date d'hier, voudrait se composer des blasons nouveaux, et comme elle ne saurait trop, sans quelque ridicule, faire peindre des blasons sur les panneaux de ses coupés, elle fait graver des chiffres dorés sur son papier à lettres, ce papier à lettres multicolore et multiforme qui est tantôt un losange, tantôt un feuillet d'album, tantôt un papier satiné, tantôt un simple morceau de carton. C'est le graveur, c'est Stern, un maître-artiste, qui est le d'Hozier de cette société toute financière oîi l'on voit mainteuant les hommes, affolés d'initiales ou de couronnes plus ou moins authentiques, porter des chiffres ou des blasons brodés en couleur sur le plastron, les poignets et les pointes du col des chemises de nuit.
Rien à dire à cela, c'est la mode.
Les Anglais aussi ont un luxe fou de papier et de papeterie, mais leur passion en ce genre affecte je ne sais quelle allure patriarcale, familiale, si je puis dire. Nous, ce sont les menus que nous tenons à parer, à rendre artistiques, séduisants ou amusants. Eux, ce sont les cartes de Noël, ces petits bouts de carton que la poste anglaise transporte, par millions, sous les neiges de Christmas, qu'ils veulent aimables et jolis. Une mai-son anglaise, des éditeurs, MM. Hildesheimer et Faulkner, mettent au concours, à l'heure qu'il est, des cartes de Noël et de Nouvelle Année pour Fan prochain,
avec ce programme : «. Aspect social ou religieux de Noël, scènes familières d'intérieurs, enfants de tout âge, de tout rang et de toute condition... », et ces éditeurs distribueront cinquante mille francs de prix entre divers artistes couronnés en s'engageant, en outre, à acheter pour environ cent vingt-cinq mille francs de ces cartes une fois primées. Trois peintres des plus célèbres de l'Angleterre, MM. W. Frith, J.-E. Millais et Marcus Stone seront les juges du concours.
Ici, nos cartes s'inquiètent fort peu des « scènes familières » et des « enfants de toute condition », Ce qui plaît, sur nos menus illustrés, ce sont les scènes militaires ouïes types féminins du monde ou du demi-monde. Chaque peuple a ses goûts. Nous ne cherchons d'ail* leurs que des occasions nouvelles d'éperonner ce goût du luxe en toutes choses, grandes ou petites, et c'est ainsi que maintenant, sur beau papier bristol à chiffres ou blasons dorés, les jeunes gens annoncent, par la poste, leurs fiançailles à leurs amis :
« Jeanne Herlaut et G-eorges Bernard. »
Avec ce simple mot gravé au-dessous :
Fiancés.
Et la date.
L'usage nouveau, emprunté à l'Allemagne, et les convenances veulent que les cartes soient renvoyées au domicile des parents des deux fiancés.
Nous avons eu, — et, plus nous irons, plus nous aurons — ' un luxe fou de program^nes, lorsqu'on donnera des fêles de bienfaisance pareille à celle qui;
hief encofé, emplissait d'un bruit joyeux la terrasse du Jeu de Paume, aux Tuileries. Là encore, quelle élégante cohue ! Cette Foire aux Plaisirs aura été la foire de Saint-Cloud de la charité. Il y a, dans cette promiscuité, d'ailleurs agréable cà l'œil, des dames du monde et des princesses de la rampe, un signe des temps, et la fusion est faite décidément (j'en parlais naguère) entre la scène et la salle. La dame de charité et la comédienne se tendent la main pour l'œuvre commune. C'est une variante au refrain de Béranger :
Je vous le dis, en vérité, Damnons-nous par la charité !
Gomment un étranger, un Lluron — le Persan de Montesquieu ou l'Ingénu de Voltaire — eùt-il fait pour ne point se tromper, placé entre telle exquise comtesse et les cheveux blonds de M"'« Théo ? Eùt-il deviné laquelle des deux était la comédienne ? Point du tout ; mais j'imagine qu'il eût jeté sur ses tablettes quelque piquante observation à propos de ce charitable précepte : « Il se faut entr' aider » , mis en musique sur un air de mirliton.
On a beaucoup parlé de la grmwie ; nnus eU arrivons à IdLpîtrée.
Gê sont des peintres et des comédiennes qui ont créé des rôles, aux Tuileries, au profit des pauvres. Les actrices ont agréablement joué et les peintres mieux encore. Il y a de bons comédiens amateurs aux Mirlitons et, entre autres, M. Edouard Détaille que voilà revenu de Tunisie. Il rapporte, soit dit en passant, des études de Kroumirs tout à fait saisissantes. Ces pri-
sonniers qu'on faisait poser devant lui, ne voulaient, à aucun prix, montrer leur visage. On leur a alors lié les mains et des soldats leur ont tenu la tète pendant que le peintre les enlevait au crayon ou à l'aquarelle. Ces pages d'album sont peut-être, me dit-on, ce que M. Detaille a fait de plus vivant.
Mais qui s'inquiète des Kroumirs? Encore un coup, la Journée du Grand- Prix a été le grand événement parisien. Beaucoup de toilettes et des plus inédites. Une quantité d'éventails bizarres, de cannes, d'ombrelles grosses comme le bâton noueux d'un muscadin, de chapeaux où le visage de la femme se trouve enfoui comme dans l'ombre, — et ce mystère n'est pas déplaisant ; — des gants plissés ou collants qui montent jusqu'au coude.
Et toujours, et toujours cette promiscuité singulière des femmes du monde et des fractions du monde. Au temps jadis, à l'heure de la Croix de Berny, les insolentes, comme Esther Guimond, allaient saluer les maris — leurs amis — sous le nez des femmes. Elles bravaient les duchesses et les marquises, comme la Thisbé brave la Catarina dans Angelo. Aujourd'hui, on ne brave plus, on lorgne. On ne se montre plus les dents, on en arriverait presque à se sourire. On envoie un ami complaisant demander à l'actrice à la mode Tadi^esse de sa couturière. Comment en serait-il autrement ? On a quêté, la veille, ensemble pour les victimes de Ghio; on jouera demain les mêmes rôles et on prendra pour professeuse M""" Judic, dont on imitera le Pi-iouit , l'automne venu, dans
la comédie du château. On a coudoyé le surah de la comédienne ou de la demi-mondaine au dernier samedi du Cirque!... L?^. purée, Ik purée, vous dis-je!
Les Droits de Vhomme avaient proclamé l'égalité daus la vie civile. Les Courses et les Kermesses de bienfaisance auront établi dans les mœurs l'égalité des femmes. Aussi, quels jours de fête ! On illumine à la fois le fronton des cercles de high life et les guirlandes du bal Mabille et il y a dans ce rapprochement plus de philosophie qu'on ne croit.
Je suis, dans ces pages, un moraliste qui tâche à saisir de son mieux les caractères spéciaux à son temps. Eh bien ! je vous le dis, ces jours de liberté sont, à Paris, les jours de grand profit non seulement pour le tout Paris, mais pour le Paris du ruisseau, pour « le monde où Von détrousse » qui se nourrit volontiers des dépouilles du « monde oit Von s'amuse ». Ce ne sont point seulement, par exemple, les geutlemen-riders ou les bookmakers qui, tout exprès, pour le Grand-Prix, arrivent de Londres, ce sont aussi les pick-pockets. Ils trouvent leur profit à se payer le voyage, même en premières. Cette écume britannique se mêle alors à notre boue parisienne et il y a, autour du champ de courses, une quantité considérable de gibier de policemen et de sergents de ville. La gomme la plus pure est exposée à être amalgamée, sans le savoir, à cette salade internationale. C'est le Derhy Day des filous !
Du reste, en pareille matière, nous avons, à peu de chose près, le libre échange. Je visitais, il y a trois ans,
Sootlaud Yard, centre de la police à Londres, et le détective Driiscowitz, — qui, d'ailleurs, s'il m'en souvient, a eu, lui-même, depuis des démêlés avec la justice, — nous disait :
— J'ai eu une journée chargée hier.
— (JU'avez-voUS donc fait?...
— Il y avait une vente de charité à l'ambassade de France. Les filous français étaient venus de Paris; il fallait ouvrir l'oeil pour les surveiller.
Toute fête un peu brillante attire donc ces négociants comme la lumière les papillons de nuit. De nos plaisirs, ils se font des recettes. Les uns ouvrent des portières, les autres fouillent les poches. Depuis le loupeur d'habitude qui se passe, le joui* du Grand Prix, la fantaisie de « travailler », c^est-à-dire d'aller chercher les voilures des bourgeois qu'il appelle mon prince, où de vendre sa place à la (/neue du bateau-mouche comme il vendrait une contre-marque à la porte d'Uû théâtre; depuis ce rôdeur de journées de fêtes jusqu'au filou qualifié sondeur de porte-monnaie et coupeur de chaînes de montres, toutes les variétés de la flâne, du vice et du vol rôdaillaient autour de ces étalages du luxe comme des mouches autour du miel. C'est l'envers de la hautevie. C'est le low-life picorant sur le high-life.
Il n'y a pas à s'en étonner. Paris a son armée du mal, comme dit M. A.-J. Dalsèmedans son livre : A travers le Palais, une armée tout embrigadée, quasi disciplinée, avide, dans tous les cas, du combat pour la vie. Un ancien conseiller à la Cour, le très érudit M. Charles Desmaze, dans un ouvrage qui sort de l'imprimerie, le Crime et la Déhanche à Paris, nous apprend qu'environ
six mille individus, vagabonds, repris de justice, s'éveillent à Paris, chaque matin, sans savoir comment ils vivront jusqu'au soir. Quelle aubaine, alors, pour ceuxlà : une journée de fièvre comme la journée du Grand- Prix! Tout Paris dehors, Paris se précipitant vers Longchamps, Paris prenant d'assaut tous les véhicules, fiacres, omnibus, tramways, tapissières, mail-coatchs, wagons, pataches ! Paris ruisselant, de chaque rue pour former là-bas, vers Suresnes, comme un torrent qui roule vers la pelouse ! Paris pris de frénésie hippique et laissant ses maisons vides pour courir vers le turf et le ring avec ses poches pleines I
Alors, les bonjouriers, les cabrioleurs, les tireurs, les /'ourligneurs, les charrieurs, tous en campagne ! Il faut demander au livre de M. Dalsème ce que signifient ces spécialités brevetées sans garantie du gouvernement. Le tireur aux mains infatigables « travaille » en omnibus, au théâtre, aux courses, aux revues. Et le fourli" gneur est son aide chargé de faire lestement disparaître le corps du délit. Parfois l'agent de police arrête le tireur, certain de saisir sur lui l'objet volé. Ah ! bien, oui! La montre est loin, le mouchoir est envolé, le portefeuille a disparu. Le fourligneur a « sauvé la situation ».
Il y a tout justement à cette heure — comme si les mêmes sujets inspiraient à la fois, par une sorte de magnétisme, divers écrivains qui ne se connaissent nullement — toute une éclosion, ou, comme on voudra, une explosion de livres consacrés au monde des coquins. C'est qu'après tout de tels sujets nous prennent aux
entrailles. Ces rôdeurs inquiétants sont comme les chenilles de notre état social, quand ce n'en sont point les Jjèles fauves.
M. Desmaze en étudiant le Crime et la Débauche à Paris^ M. Dalsème en nous faisant connaître, dans son excellent livre, A travers le Palais^ tout l'engrenage de la Loi, tous les habitués de la correctionnelle et de la cour d'a&sisGS, ont amassé, pour parler comme aujourd'hui, des documents qu'on n'oubliera plus. Elle est nombreuse, V armée de malandrins dont M. Dalsème signale les chefs et elle compte nombre de gens déterminés, capables de répondre comme Abadie, l'ami de Knobloch et de Kirail, à M. le président Bérard des Glajeux, lui disant, un peu naïvement, peut-être :
— Ainsi, Abadie, vous déclarez que vous vous êtes moqué de la Justice?
— Parfaitement, monsieur le président.
M. le garde des sceaux vient précisément d'adresser au président de la République le compte général de cette justice criminelle pendant l'année 1879. La statistique est vraiment curieuse. San» doute il ne faut pas abuser de Dame Statistique, et Labiche a cent fois raison de rire un peu, dans une de ses comédies, de ce statisticien qui tirait des conclusions de telle ou telle recherche ayant pour but de savoir comlien, en une année, passaient de femmes veuves sur le Pont-Neuf. Mais, dégagée de ces puérilités, la statistique est le fond même de la science sociale, presque de la morale, ou du moins de la moralisatiou.
En France donc nous avons, à l'heure qu'il est, ou, pour être plus absolu, nous avons eu en 1879 un accusé sur 8,490 habitants, soit douze accusés sur 100,000. A dire vrai, et s'il n'y avait pas en ce monde mille et mille délits échappant à la Loi et aussi coupables que des délits punissables — les lâchetés, les vilenies, les calomnies, les hypocrisies — l'humanité ne serait pas aussi mauvaise qu'on le dit. Il y a d'ailleurs des départements où le nombre proportionnel des accusés augmente; et, tout naturellement, — grâce à l'immense agglomération, à l'étuve sociale qui est Paris, — le département de la Seine est celui qui dépasse le plus la proportion ordinaire. Il y a à Paris, vingt-cinq accusés sur 100,000 âmes. La proportion est exactement la même dans le département des Alpes-Maritimes. Nice est un petit Paris.
Les départements les plus chargés en accusés, comme dirait le détective Druscowitz, sont, après la Seine, l'Eure et les Bouches-du-Pihône, puis le Var. Les moins chargés, — les plus honnêtes, par conséquent, — sont lesdépartements du centre, le Berri, cher aux idylles de M'"'' Sand, le Nivernais, le Limousin. Les Vosges aussi! Les deux départements qui ont compté le moins d'accusés sont la Creuse, qui n'en a eu proportionnellement que quatre, et l'Indre qui n'en a eu que trois.
Rendons aux femmes la justice de déclarer qu'elles ne figurent, en ces chiffres, que pour 14 0/0. On a jugé près de 4,000 hommes et à peine un peu plus de 600 femmes. Et quel argument en faveur du mariage ! Non seulement les gens mariés vivent proportionnellement plus longtemps que les célibataires, mais ils commettent
moins de crimes. C'est toujours là Statistique, impassible COiùrne un employé de l'enregistrement, qui nous le dit. Il y aVait 2,443 Célibataires accusés, soit 56 0/0; 1,219 mariés ayant des enfants, c'est-à-dire 28 0/0 et 376 mariés sans enfants, soit 9 0/0. Les campagnes fournissent (le mot est joli) huit accusés sur cent mille habitants, les villes 1 7 sur cent mille, soit un peu plus du double. Chose curieuse : les cultivateurs — o fortunatos nimium ! s'écrie Virgile — sont les gens qui commettent plus fréquemment des crimes contre les personnes, que des crimes contre contre les propriétés. En d'autres termes, ils assassinent plus qu'ils ne volent. Les hommes attachés aux travaux de là terre sont d'ailleurs ceux qui (la statisque le constate èncote) commettent proportionnellement le plus de crimes (35 0/0), et les gens sans aveu, rôdeurs, mendiants, vagabonds, ceux qui — ô ironie ! — en commettent le moins (7 0/0 seulement).
C'est toujours de vingt et un à quarante ans que, pour les hommes comme pour les femmes, les crimes sont les plus fréquents. La moyenne est alors de 50 0/0 environ. De quarante à soixante ans, elle descend à 23. Après soixante ans, elle n'est plus que de 5 ou 6 0/0. Il faut reconnaître que l'instruction n'est pas du tout, comme on le pourrait croire, un paratonnerre contre le crime, si je puis dire, l'idée du crime étant, en effet, un orage du cerveau. Sur cent accusés on trouve treTtie individus complètement illettrés, soixante-six individus sachant lire et écrire, et quatre ayant reçu une instruction supérieure. Ce serait donc moins l'instruction que l'éducation qui élèverait l'idée morale dans l'homme.
LA VIE A PARIS âS8
Eû somme, les diverses catégories ou professions des accusés, d'après ce compte général si intéressant du ministère de la justice, se peuvent classer ainsi : d'abord les cultivateurs, qui, farouches, violents, toujours armés de leur pelle ou de leur pioche, comme le soldat de son sabre, et partant, ayant plus facile ^occasion du crime ; puis les ouvriers, puis les commerçants et commis, puis encore les domestiques, puis les individus exerçant des professions libérales, puis enfin — oh, les calomniés! — les vagagabonds, les mendiants et les gens sans aveu.
Ce qui est sinistre, ce qui est écœurant, c'est que les assassinats — où les infanticides dépassent terriblement les parricides — sont infiniment moins nombreux que les attentats à la pudeur. « Il est, dit Schiller, des assassinats moins odieux que certaines hideurs doublées de vilenies. »
Ah! cet envers, fait d'épouvantes, de la Vie à PaYisI Nous parlons bien souvent des drames du théâtre; mais les drames de la rue, de la mansarde, dû carrefour, tout ce qui est tapi dans l'ombre, tout ce qui s'agite dans l'impasse noire tandis qu'on valse dans le salon plein de lumières ! Le cul-de-sac où l'on râle, à quelques pas pas de l'hôtel où l'on chante 1 Le bouge des BatigQoUes, si rapproché du petit hôtel de l'aVenue de Villiersl Le bal de barrière, aux murs encore barbouillés de rouge sang de bœuf, debout sur les boule-
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vards extérieurs, face à face avec l'atelier neuf et somptueux du peintre ! Tous les oiseaux de nuit de la vie parisienne! Qui les étudiera, les clouera au mur comme le fermier la chouette ou le chat-huant à la porte de sa grange?
Le comité de V Œuvre de F hospitalité de nuit vient, lui aussi, de publier, comme M. le garde des sceaux, la statistique de ses efforts. Il y a eu bien des errants, des malheureux sans asile recueillis dans ces refuges. Plus de vingt-six mille malheureux ont trouvé un lit dans ces work Jiouses de Paris. Presque tous étaient Français. On leur demande leur nationalité et leur profession en leur ouvi'aut la porte. Mais il y avait, chose étrange, des Africains, des Américains, des Australiens, des Abyssins, des Indiens, parmi ces pauvres diables qui frappaient au portail de l'Hospitalité de Nuit.
On frémit devant ces misères. Parmi ces hôtes sans refuge, on a compté quatre officiers, deux ingénieurs civils, deux avoués, quatre pianistes. Beaucoup d'artistes lyriques ou dramatiques, malheureux cabotins sans engagement, sans ressources, sans un matelas, sans un sou. Des lauréats du Conservatoire peut-être I Des Argonautes de la rue Bergère partis gaiement pour la Toison d'or et arrivés où? au matelas banal de l'hospitalité de nuit. Et bien heureux de le trouver, les pauvres diables ! L'un d'entre eux, revenu à Paris par suite de la faillite de son directeur, servait les maçons comme manœuvre. Avoir été Buridan, Ruy-Blas, le Prophète, le roi d'Espagne, et gâcher du plâtre!
Les marchands forains, les chanteurs ambulants, quelques prestidigitateurs, lutteurs ou acrobates, vont
LA VIE A PABIS 257
droit à l'asile de nuit. C'est tout simple. Mais les comédiens fourbus, les ténors enroués, les figurants sans figuration, quelles déceptions ils doivent cuver sur ce matelas qui dure six ans et qui, en six ans, entend ronfler tant de misères ! Un soir, un homme à demi paralysé, presque aveugle, frappe à la porte de l'asile de nuit. On lui demande son âge. Quarante-six ans. Son état? Ancien capitaine au long cours. C'était un marin de Saint-Brieuc, ruiné, frappé d'ataxie locomotrice et venant là dormir au moins une nuit. Quel naufrage !
Un journaliste a eu le courage de passer dans l'asile une nuit entière, pour étudier, de visîi, le fonctionnement de l'Hospitalité et les types d'hôtes recueillis. On ne nous dit pas son nom. C'est cependant un reporter aussi courageux en son genre que ce Séguin, mort en Tunisie.
Mais, à côté de ces misères, il y a des consolations signalées. Des ouvriers une fois recueillis, en une heure de besoin, viennent, les jours de paye, apporter du pain pour les autres. Un professeur de mathématiques, qui pendant quinze nuits a couché là, a envoyé plus de quarante livres de pain pour les pauvres.
Voilà des faits vrais, des documents établis par des chiffres, et de telles pages, des livres poignants, pleins de faits et de vie, savants et dramatiques à la fois comme le Crime et la Débauche de M. Charles Desmaze ou intéressants même comme l'étude A travers le Palais de M. Dalsème en apprennent cent fois plus long sur la vie à Paris que cette spéculation de librairie qui vient de paraître sous le titre de « Mémoires de M. Claude chef de la police de sûreté sous le second empire », et
qui n'est que la réédition des Mémoires, peut-être apocryphes eux-mêmes, attribués à l'agent Griscelli.
Je doute que M. Claude, s'il vivait, fût très flatté de voir qu'on lui prête ce rôle de dénigreur des maîtres qu'il a servis. On lui fait un peu trop tnatiger le morceau comme disent les prisonniers dans leur argot. A-t-il laissé de¬es personnelles sur ce qu'il avait vu? C'est possible, Mais le rôle de Canler ne le tentait pas. Il lui reprochait d'avoir vendu la mèche. M. Lombard, un peu avant de mourir, avait, commencé réellement la publication de ses Souvenirs. M. Jacob, qui est [aujourd'hui surveillant aux magasins du Bon Marché où les tireurs et les fourligîieurs abondent, pourrait publier les siens.
Mais M. Claude! On nous donne, à la fin du tome second des Mémoires, l'autographe de Raoul Rigault, autorisant M'"^ Claude à voir son mari détenu à la prison de la Santé pendant la Commune.
« Le directeur de la Santé laissera communiquer en sa présence le détenu Claude avec sa femme. »
L'ordre est daté du 26 mars 1871 et — détail ironique
— porte comme en-tête ces mots : Préfecture de police,
— cabinet du préfet, — conservés par Rigault. Seulement, que prouve un tel autographe? Que
M. Claude avait été arrêté en 1871? On le savait. J'aurais mieux aimé une page authentiquée de ces Mémoires. Ces Mémoires, c'est M. Labourieu qui les a écrits.
Tandis qu'à la Santé, M. Claude était emprisonné, il y avait dans Paris de ses agents qui rôdaient, sous des déguisements, cherchant, s'il était possible, les moyens de le délivrer.
Un écrivain, qui a étudié de très près le fonctionnement de l'administration judiciaire et qui avait plus d'une fois avec M. Claude visité les prisons et suivi même les expéditions de la brigade de sûreté, M. Maxime du Camp, descendait, un soir, la rue Laffitte, pendant la Commune, en fumant un cigare, lorsqu'à la hauteur de la rue de la Victoire il est subitement heurté par un marchand d'allumettes qui lui pousse brusquement son éventaire dans le ventre et lui dit avec une certaine insolence :
— Des allumettes citoyen !
L'autre continue son chemin sans répondre.
— Des allumettes, citoyen ! reprend la voix rauque. Et l'éventaire revient cogner le ventre de l'écrivain
qui le repousse vivement.
Le marchand alors, en changeant de ton :
— Vous êtes bien fier aujourd'hui, monsieur du Camp, dit-il à l'homme de lettres étonné et qui, le regardant,reconnaît bientôt un agent de la sûreté dans ce marchand d'allumettes.
— Comment, vous?
— Oui, répondit l'agent. Nous sommes comme cela quatre qui venons essayer de sauver le patron. (C'était M. Claude.) Et, pour ne pas qu'on me reconnaisse, voyez 1
Il montrait, sur une jambe de bois, son genou replié, enveloppé de linges, comme celui d'un malingreux de
la Cour des Miracles, et qui le forçait à boiter piteusement.
— C'est ça, tenez, monsieur, qui me coûte le plus. Quand je me défais, le soir, je ne la sens plus,majambe, et ma femme est forcée de me frotter pendant plus d'une heure pour faire redescendre le sang. Encore si on était sûr de sauver le patron !
— Prenez garde, la moindre imprudence pourrait le faire fusiller et vous avec!
— Oh! ne craignez rien! Je connais mon affaire. Et quoique en ne songeant qu'à M. Claude, je ne perds pas mon temps, et — ses yeux s"'allumaient avec des éclairs de chasseur guettant une proie — tous ces galonnés que je rencontre, savez-vous ce que je fais'? Je les frime!
Frimer, en langage de policier : — dévisager, prendre en note la figure, la frimousse.
— Adieu, monsieur! ajouta l'agent de la sûreté.
Et, clopin dopant, sa jambe de bois sonnant sur le trottoir de la rue Laffilte, il s'enfonça dans l'ombre qui venait, en offrant son éventaire aux: passants, et en leur répétant d'une d'une voix rauque imitant Chopard :
— Des allumettes, cito^'ens !
Il semblait à l'écrivain regardant cet homme s'éloigner qu'il avait là, sous les yeux, la personnification piquante de quelqu'un ces limiers épiques du roman moderne, Javèrt ou Bibi Lupin.
Jamais il n'a compris, comme ce soir-là, l'espèce de fièvre d'artiste, de passion d'amoureux, d'âpreté de dogue que met le policier à guetter, à poursuivre, à frimer... C'était comme un policier de Balzac qui passait.
On aura donc fflmé bien des gens, à Longchamps , au jour du Grand-Prix. Encore uu coup, le monde y est plus « mêlé )) qu'à un cours de M. Caro. Personne ne s'en étonnera.
On me citait hier un mot charmant du spirituel académicien qui s'est montré si courtois, si accueillant et si fin, l'autre jour, pendant les sept heures de lutte philosophique soutenue, en Sorbonue, par M. Jules Soury que M. Mézières a enfin proclamé digne du grade de docteur es lettres. CJn candidat au doctorat, pour faire bien agréer sa thèse par M, Caro, qui allait être son juge, lui disait naguère :
— J'aurai demain, cher maître, la joie de me rendre à votre cours.
— A mon cours? dit M. Caro souriant finement. Vous avez donc un rendez-vous?
On parle des mots du dix-huitième siècle. En voilà un!,..
La Vie à Paris et in Vie à la campagne. — Le Parisien en villégiature. — Le paysage à Paris. — Petits bonheurs. — Comment on peut avoir un jardin pour six centimes par jour. — Un collectionneur de mélodrames. — Les comédiens en voyage. — Albert Glatlgny. — La chasse aux Actualités. — Lally-Tollendol sans la cocarde tricolore. — Un sinistre au Canada. — La Nouvelle France. — M. Bigourdan. — Superstitions. — La queue de la comète. — L'Exposition des envois de Rome. — M. Dufaure.
28 juin 1831.
La « vie à Paris » commence à devenir la « vie à la campagne ». On part, on est parti. Quelle mode singulière ! C'est peut-être l'heure où le Bois, les boulevards, les squares ont le plus d'agrément et de coquetterie. Les Champs-Elysées, le parc Monceau se mettent en frais de séduction et on les quitte ! — J'adore, les paysages campagnards, les fonds verts des vallées d'où montent, le soir, comme des haleines bleues, les dessous de bois où la fraîcheur tombe, les allées étroites pour un et larges pour deux, comme dit la chanson, les coups de soleil dans les branches, les sentiers zébrés de lumière, les crépuscules argentés à la Corot, le grand silence des champs quand la nuit gagne. Mais les paysages pari-
siens ont Lien leur prix. On les néglige trop. Rien ne vaut, en ce monde, un beau coucher de soleil vu des quais de Paris,
Et quoi de plus charmant que le parc Monceau, par un jour d'avril ou de mai — et jusqu'en juin, — lorsqu'il semble encore, malgré les soleils d'été, dans la puberté de son printemps? Il n'est plus vrai ce vers railleur d'autrefois :
Les jardins, à Paris, sentent le renfermé.
Il n'est plus vrai pour nos parcs et nos squares. Les tons verts s'y mêlent aux tons verts, La note sombre d'un banc de bois se détache, comme d'un coup de pinceau plus vigoureux, sur la verdure plus claire des pelouses. Il y avait encore hier des grappes de fleurs blanches aux marronniers épanouis, La terre brune confond sa bonne odeur fraîche avec les parfums des fleurs nouvelles. Les statues blanches, les balustrades du pont de pierre, les colonnettes élégantes rient dans les bouquets de verdure. Les ailes multicolores des canards battent l'eau claire où l'hiver n'a pas gelé dans ses glaçons tous les cyprins rouges et blancs. Les glycines et les lilas ont à peine cessé de mêler leurs floraisons, et les larges rubans rouges ou écossais des nourrices semblent autant de fleurs mouvantes audessus de ces autres fleurs humaines qui sont les enfants. Enfants poupins, joufflus, le teint crémeux : roses blanches des parterres de Paris.
Mais il n'est plus question du parc Monceau, plus question des Champs-Elysées où les hurleuses de refrains nouveaux chantent des couplets sur Tunis 1 On
va faire hâler par le soleil ces babys parisiens, on va tremper dans l'eau salée leur chair tendre de petits êtres trop civilisés. Paris, Paris presque tout entier, celui qui peut quitter son coin de moellon, sa boutique ou son établi, se met au vert, et c'est une des caractéristiques de ce temps, ce besoin de campagne qui s'empare non seulement du bourgeois, mais de l'ouvrier de Paris.
Il y a, dans cette vie qui nous entraîne et qui volatilise l'or et l'argent eu quelque sorte, dans cette vie débordante, surchauffée, où toute fortune perd et perdra plus encore de sa valeur, où le Million menace de devenir l'unité monétaire comme l'était jadis le franc, il se trouve encore des ingénieux et des sages qui, loin de rêver les gros lots de la vie, se contentent de ses petits bonheurs, et rien n'est plus facile, en vérité, que de se créer, à Fombre même de Paris, à deux pas des fortifications, des coins discrets où, petit boutiquier, on blottit ses joies des jom^s de fête, — de ces joies naïves des romans de Paul de Kock, — où, artisan et ouvrier, on s^en va gaiement loger ses plaisirs du dimanche !
Si Ton savait, en fin de compte, combien coûtent peu les miettes de bonheur à Paris !
On m'a donné ce renseignement qui est curieux. Deux ménages d^ ouvriers ont loué sur la route de Vincennes, près du fort, non loin d'une maisonnette autrefois bâtie par Vidocq, un terrain nu appartenant à un maraîcher, à raison de 40 fr. par an : 20 fr. par ménage. Là on s'est établi en commun et Ton peut se promener le dimanche et les jours de fête, à la façon des bourgeois de Daumier qui disent, en cuisant au soleil leur crâne
chauffé comme des œufs à la co([ue : — « Je suis doue chez moi ! »
L^uu de ces ménages a pour chef un ébéniste du faubourg Saint-Antoine. Celui-là a raboté des planches, et, pour quarante sous, il a construit un kiosque où grimpe un brin de clématite. L'autre chef de famille est maçon. Il a creusé dans le terrain une espèce de cavité où Ton descend par deux marches de pierre. Il y a apporté un fourneau, un poêlon, des casseroles. C'est la cuisine. Avec deux planches et un cadenas, tout est fermé ! La salle à manger, c'est le kiosque peint en vert ou le terrain plein d'herbes, sans un arbre. La cave est chez le marchand de vin de la roule. On apporte de Paris les côtelettes, la charcuterie; on achète les salades et les fruits chez les maraîchers voisins, bonnes gens qui vendent au rabais ; et, trinquant gaiement, on boit, rubis sur l'ongle, Targenteuil rose à la santé des camarades.
A 40 fr. par an, 20 fr. par ménage, la location de ce terrain revient donc à chaque famille à quelque chose comme un peu plus de cinq centimes par jour et un peu moins de six centimes, et chacune de ces sociétés qui s"'en va ainsi à Vincennes, invitant des amis, pavoisant la palissade aux jours des fêtes nationales, tirant des fêtards dans son terrain les jours fériés de la 'bourgeoise, des naissances ou des baptêmes, peut dire glorieusement à Talelier :
— Je vais en villégiature ! J'ai mon jardin ! ma cave ! mon fourneau ! ma cuisine ! ma campagne !
Il n'y a guère qu'à Paris, semble-t-il, qu'on rencontre de telles inventions industrieuses. Je me rappelle un
personnage comique — joué par le vieux Boutin, dans un mélodrame de Marc Fournier, les Nuits de la Seine. C'était un rôdeur de démolitions qui ramassait, après chaque nuit passée dans quelque masure, un moellon, un caillou ou un débris de bois qu'il emportait sous son bras, comme un pain, ou dans son chapeau. A la fin de la pièce, le vieux Poussier s'était bâti, de tous ces matériaux dédaignés, une gaie maisonnette au bord de la Seine, dans un terrain abandonné. Tous les faubouriens débrouillards, comme on dit de nos petits soldats, ont dans la tète des inventions pareilles à cet original de théâtre. Ils trouveraient des truffes sur le radeau de la Méduse, ils dessineraient des jardins et construiraient des tonnelles dans le Sahara.
Petits et grands, riches et pauvres, tous, donc, emportés par cette fringale de campagne qui est un appétit du Parisien moderne, s'en vont, de-ci, de-là, désertant les théâtres, se précipitant vers les grèves normandes ou les bois des environs de Paris. 11 y a des fraises à cueillir et des amourettes à dénicher. L'idylle aujourd'hui court les chemins de fer et prend lestement un aller et retour.
C'est l'heure du départ pour tout le monde.
C'est l'heure aussi où les troupes improvisées, les comédiens en voyage, petits-fils des héros de Scarron, courent les villes d'eaux et traversent la France, non plus sur la charrette aux roues grinçantes qui entrait, un matin, dans la bonne ville du Mans, mais sur les bancs de bois des wagons de troisième classe, s'arrètant çà et là, dans les chefs-lieux que n'ont pas trop drainés les « tournées » parisiennes, dans les Casinos de
bains de mer, dans les cabarets ou les granges des petites villes.
D'ailleurs, toujours en quête du moyen d'attirer les spectateurs, toujours en chasse de l'actualité — ce pain quotidien des êtres qui vivent au jour le jour — et cherchant comment on peut rattacher le drame qu'on va représenter à la cité qu^on traverse !... Albert Glatigny, le poète errant, qui fut un véritable éciùvain et qui se crut un comédien, n^hésitait pas en semblable occasion. Il introduisait, pour plaire aux Lillois, dans la To2i7' de Nesle, le récit de l'héroïque défense de Lille contre les Autrichiens, en 92.
Orsini, dont son grand corps grêle portait le pourpoint troué, s'interrompait tout à coup au milieu du drame :
— La belle nuit pour une orgie à la Tour!... C'était par une nuit pareille que les bombes autrichiennes pleuvaient sur la courageuse cité de Lille !
Et le « tavernier du diable » entamait, avec beaucoup de verve, l'histoire du bombardement de Saint- Sauveur.
Mais l'acteur chargé du principal rôle du drame avait inventé mieux, et, — représentant l'infortuné Lally- Tollendal trahi ^par le P. Lavaur, il jouait ce rôle de martyr en uniforme de général républicain, la cocarde tricolore au chapeau « 2^our honorer la mémoire de Lazare Hoche » !
A Versailles, l'autre jour, à propos des fêtes de Hoche, des comédiens de passage viennent de mettre en
pratique la méthode de Glatigny. Ils donnaient un vieux mélodrame de Desnoyers dont l'action se passe aux Indes en 1758, et ils avaient, sur l'aftiche portant ce titre gros de promesses : le Général et le Jésuite, collé une image représentant Napoléon III en personne, devant qui s'inclinait obséquieusement je ne sais quel évèque, tète nue. Napoléon III, en uniforme de général, botté, et le grand cordon rouge en sautoir !
N'y avait-il pas de quoi faire accourir « tout Versailles » ?
Quoi de plus drôle que ce Lally-Tollendal portant la cocarde nationale et recevant , à un moment donné, la visite d'un protecteur qui lui disait :
— Je m'appelle Arouet de Voltaire?
Hélas ! ni ce nom de Lally-Tollendal remplacé sur l'affiche par celui du Général comte de ***, ni le bel uniforme brodé, ni la cocarde tricolore du grand premier rôle n'avaient amené un bien nombreux public dans la salle versaillaise et les comédiens jouaient devant des banquettes vides et jouaient, avec un talent réel et une conviction ardente, ces rôles de Lally-Tollendal, du jésuite Lavaur, et de Voltaii-e, et ils parlaient de Dupleix et de la Bourdonnais en montrant avec fierté, à un public clairsemé, — mais enthousiaste, — l'uniforme et le chapeau du général de la République.
Et pourquoi, tandis que ces pauvres diables d'artistes nomades continuaient leurs tirades contre les Anglais et répétaient qu'ils défendraient Pondichéry jusqu'à la mort me laissais-je, moi, aller à songer à ces
Français du Canada qui, à celte même date évoquée par le vieux mélodrame de Desnoyers, disputaient à l'Angleterre la terre qui s'appela si longtemps la Nouvelle France ?
C'est que le nom des Canadiens, le souvenir du Canada, viennent d'être subitement rappelés à nos mémoires par le désastre qui a frappé tout un quartier, — et le plus français, — de la ville très française de Québec. L'incendie a détruit des centaines de maisons, jeté sur le pavé des milliers de familles ! Des Franco-Canadiens ou Canadiens- Français, comme ils le disent. Alors, nous avons tous senti qu'il y avait là-bas, au bout du monde, une race fille et sœur de la nôtre, dont la bouche parlait notre langue, dont le cœur gardait gravé notre nom , et nous nous sommes émus, et un Comité s'est formé, à Paris, pour secourir les Canadiens.
Ah ! ceux-là, ne les oublions pas ! Donnons-leur beaucoup ! Donnons- leur tout ce que nous pouvons donner ! C'est une dette. Ceux-là ne sont pas, ne seront jamais des ingrats.
Il y a, dans cette Amérique, tout un peuple qui aime la France et qui, pour drapeau national, a conservé l'étendard qui fut celui de le monarchie française ! Ce drapeau-là flotte sur les monuments canadiens, côte à côte avec les couleurs anglaises. Mais avec quelle joie les Canadiens saluent le drapeau tricolore, lorsqu'un navire français leur arrive ! J'ai entendu un de nos amiraux raconter, les larmes aux yeux, quelle avait été son émotion lorsque, s'enfonçant dans l'intérieur même du Canada, il voyait tout à coup, aux arbres des forêts, dans les chaumières perdues au fond des bois, hisser sur
son passage, en signe d'allégresse les trois couleurs de la France !
Pendant la guerre de 1870-71, le Canada nous prodigua son or. Un soir, — c'est M. Faucher de Saint-Mau^ rice, le remarquable écrivain Canadien qui nous l'a conté, — le cousul de France à Québec vit arriver chez lui une députation de rudes gars canadiens, robustes petits-fils des gens de Bretagne, de Normandie et du Perche qui jadis défrichèrent d'une main la terre canadienne et la défendirent de l'autre à coups de mous^ quets, et ces braves gens, des ouvriers, laboureurs, ou artisans, dirent à l'homme qui représenta,it notre France :
— Nous sommes trop pauvres pour vous donner de l'argent. Mais nous avons du sang et des muscles à vous offrir. Embarquez-nous pour la France ! Nous sommes cinq cents qui voulons nous faire tuer pour la patrie I
Eh! oui, la Patrie I La France, notre France, c'est encore pour eux la mère patrie !
Toutes nos coutumes, nos vieux mots, nos locutions provinciales, nos refrains d'autrefois- leur tiennent encore à l'âme, aujourd'hui, à ces fils de la Nouvelle - France et ils n'apprendront point sans émotion, eux, les fidèles souvenir, que parmi les membres du comité élu ici pour leur porter secours, figure, à la première place, l'héritier de Montcalm, le Marquis comme l'appelaient les bonnes femmes de Québec qui le virent, un soir de septembre, après la grande bataille, rentrer sanglant sur
son cheval et dirent, effarées, sentant bien qu'avec, Montcalin c'était la patrie qui mourait :
— Le Marquis est mort !
Et ce sont ces fils de la mère commune que l'incendie vient de ruiner, que notre sympathie doit secourir, et je voudrais que, rappelant le nom que portait encore cette terre, il y a à peine un siècle, on mit sur l'envoi des secours destinés aux malheureux incendiés du Canada :
-T-s La Vieille France à la Nouvelle !
C'est un grand malheur que celui-là, mais je sais des gens qui veulent que l'apparition de la comète aperçue dans la nuit du 22 au 23 par M. Bigourdan nous présage des catastrophes plus grandes encore. Cette comète de M. Bigourdan n'est, parait-il, qu'une revenante. On Ta vit déjà à Marseille, pour la première fois, en 1807. C'est la comète de M. Pons, car les comètes ont un parrain et un état civil. De 1807 à 1881, la comète de Pons, devenue la comète de M. Bigourdan, doit avoir vu bien des choses I Elle trouve la France assez changée et le monde un peu transformé. Puis, comme si elle voulait montrer de l'esprit d'à-propos, à l'heure où la question des cochers est posée, c'est dans la constellation du Cocher qu'apparaît, brillante comme un petit boulet chauffé à blanc, avec une longue queue lumineuse, la comète qui fait non pas tourner mais lever toutes les têtes.
Puisque chaque année a son nom, celle-ci sera, comme
1811, V Aimée de Ja Comète. Puisse-t-elle donner le même renom à nos vins de France !
— Avez-vous vu la comète?
— Quelle comète ?
— La comète !
Ou n'entend plus que ces propos.
C'est là plus qu'un événement parisien, c'est une date météorologique. La simple contemplation des espaces épouvantait Pascal, et, à vrai dire, notre pauvre humanité, toujours un peu effarée devant l'inattendu, ne laisse pas que de devenir pensive devant ces apparitions qui lui semblent terriblement mystérieuses. Nous avons tous beaucoup à enseigner et beaucoup à apprendre.
Il reste encore dans l'homme un fonds de superstition très visible. Les vieux récits fantastiques, les traditions qui se rapportent aux comètes reviennent, avec des terreurs enfantines, aux esprits ignorants, tandis que les Parisiens nourris de parisine rééditent en souriant le vieux quatrain redevenu de saison :
Lorgnant de loin les voûtes bleues, Les directeurs soni^ent, hélas!
Que les comètes ont des queues Quand les théâtres s'en ont pas!
Je me rappelle une revue de fin d'année, jouée aux Variétés, si je ne me trompe : As-tu xu la comète, mon gars? Elle pourra être reprise cette hiver. Toutes les plaisanteries d"antan seront redevenues de mise. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil, ni sous les comètes : — pas même les comètes.
Les vaudevillistes se mo([ueroat donc, comme par le passé, des trembleurs qui regardent la comète avec effroi et rééditent, en 1881, les prédictions de Yan mil et, comme Musset, en son jeune temps, dans ses strophes à la Marquise, nous dirons de la comète de 81 ce qu'il disait de la comète de 1832 :
Restons. L'étoile vagabonde Dont les sages ont peur de loin, Peut-être, en emportant le monde, Nons laissera dans notre coin.
Étoile vagabonde, soit dit en passant, a comme une vague odeur de la phraséologie de Delille. Mais, il y a quarante-neuf ans, les révolutionnaires littéraires n'y regardaient pas de si près. Ils étaient encore classiques par quelque côté.
La comète, — cette virgule lumineuse au fond du ciel bleu, — fera verser beaucoup d'encre, mais décidément moins que les peintres. Encore une exposition ! Celle des Envois deRome, cette fois.
On a beau railler les peintres de Rome, les élèves de la tradition, comme on les appelle, ils travaillent du moins, et n'en sont pas encore à demander les prix fous qu'exigent les peintres à la mode. Hier, quelqu'un me contait ce trait caractéristique, signe du temps, comme on dirait : un Américain se présente chez un marchand de tableaux qui a acheté une des dernières aquarelles de l'exposition des aquarellistes, et il ne s'agit pas des meilleures, celles d'Heilbutli ou autres. Il en demande le prix,
— Donnez-moi trois mille francs de bénéfice, dit le
marchand, et l'aquarelle est à vous. Trois mille francs, ce n'est pas trop, je pense!
— Non, dit l'Américain.
On ouvre les livres du revendeur. L'aquarelle à été payée 20,000 francs, L'Américain prend 23,000 francs dans son portefeuille, les donne et emporte l'aquarelle.
Le lendemain, le marchand recevait du peintre une lettre ainsi conçue :
« — Vous n'aurez plus rien de moi, à l'avenir ! Comment, je vous vends une aquarelle pour rien et vous la donnez à si ias prix ! C'est scandaleux I »
Qu'en eussent dit Delacroix ou Théodore Rousseau?
Ah ! les artistes ! Ce sont, je le répéterai bien souvent, les enfants gâtés de l'heure présente. M. Dufaure aimait à dire:« Je n'aime pas la peinture.» 11 avait aimé cependant la peinture de M"" Nélie Jacquemart, qui sera demain M™« Edouard André, rêve de fortune, arc-enciel qu'elle n'avait pas entrevu sur sa palette. Le portrait de M. Dufaure par M''° Jacquemart arrachait un jour, au Salon, ce mot à M. Jules Grévy : — « Il est effrayant de ressemblance! » — C'est Dufaure que Victor Hugo appelait un jour le lourru malfaisant, du temps de ce que le poète nommait encore le ministère Buf~ faure !
M. Dufaure n'en restera pas moins comme un type de vieux parlementaire honnête, redoutable et sévère. « Je suis un vieux libéral! » disait-il eu parlant de luimême. Il a toujours aimé la liberté, honnêtement et virilement. Il n'en fit pas sa déesse, comme les songeurs,
mais sa femme, comme les bourgeois. Il ne lui demanda pas le rêve, mais la réalité, et on peut dire, à la gloire de cet homme utile, que, l'ayant épousée, il la rendit féconde. 11 me semble voir en M. Dufaure et eu M. Thiers.de ces magistrats municipaux qui viennent lire quelques phrases du Gode à l'heure du mariage, ne semblent point taillés pour la statuaire ou l'épopée, mais, en peu de mots, rendent la passion légitime — et durable.
La semaine Tricolore. — La fête du 14. — Le bleu, le blanc et le rouge, couleurs royales devenues nationales. —Les spectacles gratis. — De l'influence des événements historiques sur les recettes des théâtres. — Les bijoux de 1789 et les bibelots de 1881. — Le duel de M. Asselin et de M. de Saint- Victor. — Un discours de Brantôme. — L'honneur au seizième siècle. — Les pères et les fils. — Le docteur Maurice Raynaud. — Souvenirs du Lycée Bonaparte. — M. Mandl. — Un collectionneur. — Vers inédits de Victor Hugo. — Le bon docteur. — Paul de Saint-Victor ; son premier article de critique dramatique.
12 juillet 1881.
C est la. semaine tricolore! -Paris s'enrubanne, se pavoise et se cocarde des trois couleurs que les Flamands arboraient jadis contre les Espagnols en criant : «Bleu pour vertu, blanc pour candeur, rouge pour vaillance ! » Elles sont gaies, ces trois couleurs, elles sont faites pour le soleil. Les drapeaux clapotent joyeusement dans le ciel d'été, et, pressés de s'amuser plus tôt, les comités des fêtes de tel arrondissement, .comme celui de Passy, avaient fait répéter cette annonce : « La fête du H Juillet commencera le 9 ! » En toutes choses, la hâte et la fièvre sont les marques distinctives de ce temps-ci.
LA V I K A l'A U I S 277
Quelle ingéniosité dans ces lanternes, ces verres de couleur, ces décorations, ces mâts, ces banderolles, ces écussons bleus, blancs et rouges ! Il est bien français, ce tricolore, et — chose curieuse — ces vibrantes couleurs de la nation étaient, bien avant le 14 juillet 89, les couleurs de la monarchie française! M. L. Dussieux, professeur honoraire à l'École de Saint-Gyr, dans un très savant ouvrage sur le Châtemi de Versailles, qu'il vient de publier en mêlant l'histoire à la description, fait remarquer que le château de Louis XIII était décoré de telle façon que les toits et les cheminées fussent ornés de vases et de tels revêtements de couleur bleue qui, avec le' blanc de la pierre et le rouge des briques reproduisaient les couleurs de la maison de Bourbon. Le château actuel garde encore plusieurs décorations tricolores, entre autres le pavage de la chapelle. Cette remarque curieuse a l'air d'un paradoxe, mais quelques troupes d'élite de l'ancienne monarchie portaient les couleurs du roi : bleu, blanc et rouge, et, certain soir de novembre 1771 — il y a cent dix ans — les deux jardiniers de Trianon, Richard père et Richard fils, firent, après souper, devant l'Orangerie du Petil-Trianon, la surprise d'une illumination au roi Louis XV. Une inscription en verres de couleur, dont les lettres avaient six pieds de haut, portait, avec le chiffre du roi , ces mots : Vive le Bien- Aimé ^ formés de marguerites blanches se détachant sur fond de marguerites rouges et violettes, « Toujours les couleurs royales, dit M. Dussieux. »
Mais elles sont devenues nationales, ces trois couleurs lumineuses et gaies, depuis qu'elles rallient nos régiments et que le peuple les a adoptées. Ce ne sont
plus les couleurs d'un roi, ce sont les couleurs de la patrie. Et, guirlandes ou cocardes, tentures oU lampions, bannières ou verres de couleur, elles sont la parure et la coquetterie de Paris qui fête brillamment la semâiM tricolore !
Les théâtres joueront gratis, cette fois. Et ils seront pleins, malgré la profusion des fêtes locales! Paris s'est rarement privé de spectacle, même en temps de révolution. Il allait encore écouter des drames lorsque le drame s'étalait sur la place publique. La tragédie courait les rues et le Parisien, malgré tout, se pressait pour en entendre les échos affaiblis au Théâtre de la République. Il serait assez curieux, je pense, de connaître au juste l'influence qu'avaient, durant la Révolution, les événements devenus historiques sur les receltes des théâtres. De nos jours, nous avons vu la soirée des flinéraillés de M. Thiers devenir, pour nos salles de spectacle, une occasion de recettes. Un amateur de ces menus détails rétrospectifs avait commencé, il y a quelques années, de relever sur les registres de la Comédie-Française les chiffres de la recette aux dates les plus fameuses dé la Révolution.
C'était fort curieUx, et le travail pourra être continué.
Ze 14 Juillet 1789 (mardi). — Jour de la prise de la Bastille, la Comédie-Française fait relâche. « Le 12, dit le registre, On avait fermé à cause de la retraite de M. Necker et l'on n'a rouvert que le 21 . »
Le 2S aoitt 1789 (mercredi). — La veille du décret de l'Assemblée hatioïialè proclamant la liberté de là pressé,
la Comédie donne le Siège de Calais et la Feinte par Amour. Recette 626 livres 12 sols.
Le 4 octobre 1789 (dimanche). -^ La veille du départ de la manifestation des femmes pour Versailles, la Comédie donne la 29" représentation de Auguste etThéaudon, ou les Deux Pages, comédie de MM. Dezède et Montesse, Sivec Médée, tragédie. Recelte : 2.076 livres 10 sols.
Ze ô octobre (lundi) et le 6 (mardi — journées d'octobre), aie spectacle n'a pas eu lieu à cause des araires du temps, w
Ze 44 juillet il 90 (mercredi). Jour de la Fête de la Fédération au Champ de Mars, spectacle : le Journaliste des Ombres, comédie en un acte, de M. Aude, avec Zaïre. Recette : 1,365 livres 3 sols.
Le 2 avril 1791. «.Le spectacle n'a pas eu lieu à came de la mort de M. de Mirabeau. »
Le 49 Juin 4791 (dimanche). — La veille du départ du ix)i pour Varennes. — Marins à Mintwnes, tragédie nouvelle en trois actes (9^ représentation), avec Nanine. Recettes : 1,472 livres 9 sols.
Le 20 juin 479 1 (lundi). — Louis XVI partit dans la nuit du 20 au 21 . r^ Le Glorieux et Y Impatient. Re-^ cette : 821 liv. 2 sols,
Les deux jours suivants : « Relâche à cau^e du départ du Roy. »
La 23 juin 4794 (samedi), v. Relâche à cause du retour du Roy. »
Le 41 juillet 4794 (lundi). « Relâche à cause de la cérémonie du transport de Voltaire. »
Le 47 juillet 4794. — (Le jour de la manifestation du
Champ de Mars et de l'application de la loi martiale par Lafayette et Baill}'.) — Œdipe, de Voltaire. M. Delarive joue le rôle d'Œdipe. — Suivi de la Bienfaisance de Voltaire (3® représentation). Recette : 3,552 livres
7 sols.
1S octobre 1191 (vendredi). — Jour de l'acceptation, de la Constitution par Louis XVI. — Le Misanthrope, suivi de Vxinglais à Bordeaux. Recette : 833 livres
8 sols.
La recette des théâtres est un thermomètre ou, comme on voudra, un baromètre de l'opinion publique. Une manière de tâler le pouls à une nation. Mais qui additionnera les chiffres qu'auront coûté tous ces rubans, toutes ces cocardes, ces lanternes japonaises tricolores, ces bouffettes et bougies tricolores qu'on voit, à l'heure qu'il est, chez les marchands de mercerie et les épiciers de la rue Saint-Denis et de la rue Rambuteau? En 1789, on fabriquait de petits bijoux, des pendants d'oreilles et des broches avec des morceaux de moellons de la Bastille. Le^ja^rfo^ePalloy, qui l'avait démolie, débitait aux bijoutiers en pierres de taille les débris de la prison. Aujourd'hui la bimbeloterie est moins archaïque, mais elle est aussi originale, et un journal de Lille, le Petit Nord., annonce dans sa salle des dépêches, une exposition des emblèmes, épingles ou décorations, inventés l'an dernier par la fantaisie populaire. Il en est des centaines formant déjà tout un musée et que les collectionneurs s'arracheront plus tard, comme nous nous disputons les petits jouets hollandais des derniers siècles.
LA VIE A PAHIS 281
On ne s'entretient guère, clans le tout Paris laborieux et populaire, que des préparatifs de la fête prochaine, et on économise sur sa joayt' pour acheter quelques-uns de ces drapeaux entassés à la porte des magasins de nouveautés. L'affaire du duel de M. Asselin et de M. de Saint-Victor, qui a fait tant de tapage, est déjà étouffée parle bruit des apprêts du 14 Juillet. Elle a cependant fait couler beaucoup d'encre, cette misérable affaire, — une encre qui n'effacera malheureusement pas le sang versé.
S'il y a parfois unanimité dans le sentiment public, c'est bien cette fois qu'elle s'est montrée. On n'a jamais mieux compris la stupidité du duel qui, inévitable en certains cas, met à la merci d'un bretteur la vie utile d'un homme d'honneur, souvent pauvre, chargé de famille, et qui risque, en acceptant un cartel, non seulement son existence, mais l'avenir de ses enfants.
Et cependant, en dépit de la réprobation évidente qu'a soulevée la conduite de M. Asselin en cette sanglante affaire, je me demande si, sortant de prison, après avoir tué M. de Saint-Victor, il ne trouvera pas plus de mains tendues que n'en eût rencontré M. de Saint-Victor si l'ancien soldat n'avait rien répondu aux provocations de ce jeune homme, et s'était contenté de le mépriser?
Hélas ! la réponse condamne l'opinion publique, laquelle s'émeut fort et se révolte, devant un cadavre, en de telles circonstances , mais s'égaierait peut-être — avec ses plus fines ironies — si l'homme mort aujourd'hui avait haussé les épaules et dit :
— Je suis utile et je me dois beaucoup plus au salut
de ceux que j'aime qu'au caprice de celui qui m'insulte gratuitement !
L'opinion est bizarre en ses jugements. Elle hait les spadassins, mais elle n'admet point qu'on ne relève pas leurs outrages. C'est le point dlwnneur. La conception du point d'honneur varie d'ailleurs dans notre France non seulement selon les circonstances, mais selon les époques, et les duellistes du beau temps de Bussy d'Amboise et du baron de Vitaux trouveraient nos points d'honneur pleins d'accommodements, absolument comme nous trouvons assez étrange leur façon d'envisager le duel.
Sait-on que Brantôme en résuma les règles dans un Discours qui montre bien qu'en cette matière le « point d'honneur » est aussi capricieux que la mode? Les combattants, dit Brantôme, ne doivent porter sur eux drogueries, sorcelleries ou maléficeSy mais il leur est permis de porter « reliques de Notre-Dame de Lorette et autres choses saintes. »
Abuse-t-on assez aujourd'hui des mots de courtoisie et de loyauté du combat ! « Il 7ie faut point parler de courtoisie, dit Brantôme. Celui qui entre en champ clos doit se proposer vaincre ou mourir, et surtout ne se rendre point, car le vainqueur dispose du vaincu tellement qu'il en veut : comme de le traîner par le camp, de le pendre, de le brûler, de le tenir prisonnier, ou d'en disposer comme d'un esclave. »
Règles barbares, dira-t-on. Et savez-vous ce qu'on dira, dans deux cents ans, de notre Gode d'honneur qui
permet à un inutile de trouer le ventre d'un brave homme qui ne lui a rien fait que d'avoir peut-être un nez qui lui déplaisait? — Règles barbares 1 Mais ces duellistes du temps de Brantôme se croyaient, cependant, chevaleresques et agissaient en galants servants des dames : « Tout galant cavalier doit soutenir l'honneur des dames, dit le Discours sur les Duels, soit qu'elles l'aient parfaict, soit que non ! »
Il était alors à la mode de combattre pour les dames, mais on avait aussi le droit, moins chevaleresque, de tuer son père en duel :
« Si un père accuse son fils de quelque crime dont il puisse être déshonoré, le fils peut appeler justement son père en duel; d'autant plus que le père lui a fait plus de mal de le déshonorer qu'il lui a fait de bien de le mettre au monde et donner la vie. »
Monstrueux paradoxe qui révolte tous nos sentiments modernes. Mais quoi ! il en est de ces conceptions caduques comme de ces antiques instruments de torture qui nous semblent à la fois ridicules et épouvantables lorsque nous les rencontrons dans la poussière des musées. Nos raisonnements actuels sur le duel, que nous acceptons tout en le condamnant, sembleront un jour odieusement absurdes.
— Mais, répondra-t-on, un homme insulté doit-il donc passer pour un lâche?
C'est là à la fois un point d'interrogation et un point d'honneur bien français. Un jour, Wellington, le vainqueur de Waterloo, outragé publiquement, envoya des témoins à son insulteur. Le peuple de Londres organisa aussitôt un meeting et se rendit sous les fenôtrea
du duc de fer ^ non pour le supplier, mais pour lui interdire de se battre, « Sa Grâce ne devant pas autoriser par son haut exemple l'absurdité du combat singulier ». Et le peuple anglais est-il lâche'?
Sont-ils lâches, les étudiants allemands qui se provoquent mais se blindent avec un soin jaloux, de façon à ce que les coups soient le moins redoutable possible? — Affaire d'usages et de préjugés. Mais nous tenons à ces jeux d'épée! « Mettez trois Français aux déserls de Lybie, disait Montaigne, ils ne seront pas un mois ensemble sans se harceler et s'égraligner. » C'est un défaut de nature dont nous aurions bien dû nous corriger depuis que l'auteur des Essais nous en raillait.
On meurt beaucoup, d'ailleurs, même pacifiquement, même en ne tirant point le pistolet et en ne croisant pas le fer. Je disais naguère, à propos des médecins, que, parmi les métiers humains, l'art de guérir était un des plus meurtriers : on l'a bien vu cette semaine. La science a été fort éprouvée et qualre médecins. célèbres ont disparu qui, tous, avaient su mériter l'estime à des titres divers. De ceux-là j'en connaissais deux : l'un, M. Maurice Raynaud, qui fut un des lauréats applaudis de ce vieux lycée Fontanes — Bonaparte en ce tempslà — dont je revoyais l'autre jour, la trouvant bien petite — elle qui me semblait autrefois si vaste ! — la cour carrée aux grosses colonnes trapues; l'autre, le docteur Mandl, qui était une physionomie bien parisienne, et dont ou cherchera longtemps, au théâtre, les soirs de premières, le profil ridé et la silhouette amusante.
Au temps du collège, le docteur Maurice Raynaud enlevait à peu près tous les prix ou les partageait avec ce pauvre Liszt dont les longs cheveux noirs et le mince visage pensif évoquaient toutaussitôt l'image de son père, et avec un autre condisciple plus âgé que nous, M. Charles de Moûy, qui allait devenir un diplomate remarquable tout en restant un écrivain distingué. Le jours de hanq^iets de la Saint-Charlemagne, dans la salle d'attente transformée en réfectoire, Maurice Raynaud prenait d'ordinaire la parole et récitait des vers. C'était des vers latins ou des vers français, mais toujours applaudis; et, dans la langue de Virgile ou dans celle d'Hugo, il raillait gaiement V abondance que l'on nous versait et la tisane de Champagne que nous buvions à sa santé. Il y a près de trente ans de cela et je l'entends encore et je le vois debout sur sa chaise, faisant de l'opposition politique comme en pouvaient faire des collégiens, mais raillant avec esprit (nous étions sous l'Empire) les inscriptions nouvelles mises au fronton de notre vieux lycée tour à tour, royal y national, impérial — et toujours libéral. Et nous applaudissions! Et aux distributioûs de prix, devant le maréchal Magnan, dont la large oreille rougissait, ou le vieux Portails, impassible, nous interrompions par des murmures M. Gros, noire proviseur, nous disant du ton de M, Guizot tenant tête à un orage parlementaire :
— Bénissons la main puissante et tutélaire qui nous gouverne !
Oui, au lendemain de Décembre, nous ne laissions point passer de semblables phrases sans prolester. Or, nous avions dix ans.
Maurice Raynaud, plus âgé, était de ceux qui protestaient plus vivement encore. En ces dernières années, il était devenu beaucoup plus tiède. Ce médecin lettré avait publié une thèse littéraire demeurée célèbre, les Médecins au temps de Molière. C'est un livre plein de faits, joliment écrit, tout à fait savant et sans pédantisme. Interne, Maurice Raynaud avait, un jour, sucé une plaie empoisonnée pour sauver un enfant malade, à l'hôpital. Il semblait promis à bien des succès, et il avait tenu les promesses de ses glorieuses années de collège, où il était comme le porte- voix de notre lycée.
Nous disions alors de lui : — Il sera poète I — Et il meurt médeccin. — Mais il y a une poésie aussi, une poésie vivante dans l'existence de l'homme qui sauve !
Le docteur Mandl, — un des sauveteurs du larynx humain, — était un médecin plus mondain que le docteur Raynaud. Sans être un médecin de boulevard, c'était un médecin boulevardier. Autrichien, naturalisé Français, Parisien jusqu'aux ongles, ce petit homme bossu, souriant, très fin, railleur avec une apparence naïve, fort instruit, spirituel et savant, était de toutes \q& premières. C'était un docteur du tout Paris, et qui invitait tout Paris à ses soirées de la rue Tronchet, où l'on entendait les meilleurs artistes et où l'on coudoyait les gens les plus illustres. J'ai vu là M. Eugène Labiche, assis entre le général Cambriels et M. Jules Simon, à deux pas de M"^ Heilbronn et de M""^ Georgette Olivier, applaudir une Jievue de fin d'année, rimée par M. Toché et jouée par M. Saint-Germain. Il n'y avait pas de salon
plus accueillant et plus éclectique. Tout le monde s'y sentait fort à l'aise et la bonté du docteur était telle que chez lui chacun semblait chez soi, excepté lui.
M"''' Mandl, souriante comme lui, ue demandait qu'une chose à ses invités, nombreux à faire éclater les murailles, c'était de ne point briser les pièces de faïences rares accrochées aux parois dU logiâ. Elle était célèbre et fort choisie, la collection du docteur Mandl. Au palais du Trocadéro, ses vieux Rouen et ses Delft, ses plats mouchetés, ses plaques hollandaises faisaient vraiment bonne figure. Le bon docteur, passionné pour ses plats comme tel personnage d'Hoffmann pour son violon (et, de fait, M. Mandl avait quelque chose d'hoffmanesque) n'osait plus regarder, pendant la durée de l'Exposition, ses dressoirs et ses vitrines vides.
— Il me semble, disait-il, que j'ai perdu des enfants!
Il avait le cachemar la nuit, le cauchemar du collectionneur qui a prêté quelques pièces de sa collection. Il entendait vaguement des bruits affreux de faïence brisée. Il voyait les spectres en morceaux de ses Delft ; il apercevait, dans sa fièvre, ses assiettes de Rouen devenues tessons. Gomment a-t-il pu s'en dessaisir un jour?
Entre autres curiosités de son cabinet, je me rappelle un portrait de Victor Hugo au bas duquel le poète avait écrit : Offert à Monsieur et Madame Mandl, et plus bas ces vers :
On est charmé par elle, on est guéri par lui
Le docteur Mandl possédait aussi la photographie d'un très curieux tableau allemand rèptéèentant une
-2m I.A VIE A l'A lus
jeune femme respirant des fleurs. On retournait le panneau : il y avait derrière une tètede mort, la jeune femme devenue squelette. Le bon docteur fit cadeau de la peinture à Victor Hugo, à la condition que l'auteur de la Légende des Siècles traduirait les six vers allemands qui entouraient la double œuvre d'art, et les transcrirait sur la photographie.
Victor Hugo répondit au docteur Mandl :
« Votre cadeau est un vrai don de philosophe à un poète. La Mort doit vous craindre, vous qui guérissez. Elle doit m'aimer, moi qui l'espère! ».
Et il renvoya les vers allemands ainsi traduits, ce qui permettait au docteur de dire :
— Je possède des Rouen introuvables et du Victor Hugo inédit î
« Du côté de la tête de femme :
Chapeau de perles, fleurs, ô printemps ! Je suis belle ! Je suis belle. On est belle, hélas ! pour peu d'instants ! Comme c'est vite fait de respirer ces roses !
« Du côté de la tête de mort :
Me voici rentrée, àme, au gouilre obscur des choses ! Mon amant, rejoins-moi dans la tombe, autre hymen ! Ce qu'aujourd'hui je suis, tu le seras demain !
Le tout signé :
« Pour les vers allemands : Umbra.
« Pour les vers français : Victor Hugo. »
11 est très évident que, pour un collectionneur, l'objet était précieux et l'autographe rare.
LA VIE A PAKIS 289
M. Mandl a dû, se sentant mourir, regarder encore une fois toutes ces belles choses, pareil à Mazarin moribond faisant apporter, un à un, devant son fauteuil de malade ses tableaux préférés qu'il n'allait plus revoir ! Dernière caresse des yeux de l'amoureux d'art à l'œuvre qui survit tour à tour au créateur et aux possesseurs.
Et le docteur Mandl a disparu.
L'aimable docteur est de ceux qui n'ont rendu que des services et qui ne laissent que des regrets. Pendant longtemps aux premières, les habitués de ces salles toujours identiques à elles-mêmes chercheront dans leur loge M"^^ Mandl et son mari, cette sorte de Voltaire bossu qui avait toujours un mot aimable à dire et l'on se demandera : « Où est donc le docteur Mandl? » comme si, pour être complète, la vie de Paris avait besoin de ces agréables comparses qui n'ont d'autre rôle que de se donner, tout entiers, à ceux qui jouent les premiers rôles quels qu'ils soient : — ténors ou hommes d'État, généraux ou comédiens !
Mais, puisqu'il s'agit de premières, on n'y verra plus le visage de cavalier de Velasquez, du critique admirable qui vient de disparaître. Appuyé au rebord de sa loge, Paul de Saint-Victor suivait des yeux le drame ou la comédie avec un sourire un peu hautain, relevant sa moustache retroussée. Ce n'était pas le calme olympien qu'affectait jadis Fiorentino — ce Jupiter tonnant et feuilletonnant ; ce n'était ni la belle humeur rieuse de Janin, ni le flegme oriental de Gautier n'écoutant pas la pièce afin de n'être point, critique intègre, influence
par l'auteur; c'était uue attention voulue, souvent colère, avec des sourcils froncés et des mouvements de lèvres qui mar(juaient l'indignation un peu bourrue de cet impeccable lettré devant tant d'oeuvres médiocres que son métier le forçait d'entendre.
Ce visage de Castillan, pareil à ceux qu'on voit dans le tableau de la Reddition deBréda^ s'était boursouflé, en ces derniers temps, puis avait maigri et pâli. Paul de Saint-Victor n'était plus le même, physiquement. Quant à son talent, il n'avait jamais été plus viril et son esprit éclatait toujours en paroles lumineuses, pittoresques, en mots imaginés, inoubliables. Dans nos dîners bimensuels des Spao'tiates, che^ Brébant, il avait d'amères et éloquentes boutades contre tout ce qui insultait ses dieux. 11 devenait d'ailleurs pessimiste. 11 se consolait du présent avec les Hindous et des excentriques avec Victor Hugo.
J'ai, dans ma bibliothèque, quelques-unes desœuvres de son père, un de ces poètes attardés du premier empire qui nommaient les chevaux des coursiers, et qui s'étaient effarés lorsque Alfred de Vigny avait osé appeler un mouchoir un mouchoir, sur la scène de la Comédie-Française. M. de Saint-Victor, le père, était un poète royaliste très déterminé. Dans ses vers, il flétrit la résistance des grognards de Cambronne à Waterloo, comme l'eût pu faire Loriquet, qui raconte que les débris de l'armée s'égorgeaient entre eux, pris d'une rage de damnés. Paul de Saint-Victor avait, littérau'ement et politiquement, rompu avec la tradition paternelle. Lamartine l'avait choisi pour secrétaire, et ou trouvera, dans le Conseiller du Peuple,
LA VIE A l'AKlS i'Jl
publication qu'avait entrepris le poète eu 184'J, des Chroniques du mois tout à lait remarquables, signées du nom, alors inconnu, de Paul de Saint-Victor.
.Saint-Victor a même publié une brochure ardemment admirative sur Lamartine, injustement dédaigné. Le poète des Méditations avait eu, tour à tour, pour secrétaires MM. Eugène Pelletan et Paul de Saint-Victor, qui lui sont toujours demeurés fidèles.
On a dit que c'était à la Presse que M. de Saint- Victor avait débuté comme critique de théâtre; on s'est trompé. Ses premières critiques dramatiques ont paru dans le journal V Artiste, qui poursuit encore sa carrière glorieuse et où tant de grands écrivains ont débuté, tant de renommées ont passé ! Ce fut sans doute Arsène Houssaye, accueillant et clairvoyant, qui, vers 1850, ouvrit à Saint-Victor les portes de VA^'tiste. Toujours est-il que je vois dans la collection du journal, au mois de novembre de cette année-là, un article de Paul de Saint-Victor sur le Théâtre-Français, et je crois bien ne point me tromper en affirmant que ce fut là le premier lundi de l'illustre limdiste.
Il y a toujours plaisir et curiosité à feuilleter ces pages oubliées. Saint-Victor débutait dans la critique théâtrale en saluant les débuts de Madeleine Brohan, toute rayonnante dans sa beauté de dix-sept ans, en acclamant M"° Rachel revenant d'un tour d'Europe — de ce voyage en Allemagne, où le roi de Prusse, la priant de réciter des vers sur une pelouse de son château de Babelsberg, faisait ensuite dresser la statue de
"Id'l LA VIE A PARIS
marbre de la Iragédienne à la place même où les pieds de Rachel avaient foulé l'herbe verle — et, — ô ironie des destinées ! — dans ce même article de début, Paul' de Saint- Victor félicitait l'administrateur de la Comédie- Française d'avoir réorganisé l'orchestre du théâtre et d'avoir confié la mise en œuvre de ces « eoncer's d'harmonie et d'ensemble à... M. Jacques Oiïeubach. >j
« Désormais, s'écriait Saint-Victor, l'ouverture de chaque pièce s'accordera au caractère de son génie et de son art. Les fanfares grandioses de Gluck précéderont la tragédie de Corneille comme les clairons d'une légion romaine ; les mélancoliques cantilènes de Gimarosa soupireront dans les diverses élégies de Racine commedes roucoulements de tourterelles nichées dans le masque d'une Melpomène antique ; les éclats de rire délirants du génie bouffon de l'Italie préluderont à la comédie de Molière, et Lully, ce satyre napolitain déguisé en Scaramouche, reprendra ses chalumeaux de bacchanale pour conduire et déchaîner au frou-fron de sa musique bondissante le carnaval de ses intermèdes. »
Lorsqu'il écrivait ces lignes, Paul de Saint-Victor, déjà coloriste enragé, avait vingt-trois ou vingt-quatre ans, et déjà, on le voit, sa personnalité littéraire était identique à ce qu'elle était hier dans la plénitude de puissance de l'écrivain. C'est que les maîtres peintres s'affirment dès leurs premiers coups de pinceau. Delacroix, ce Delacroix dont Saint- Victor écrivait la vie (il
est mort en corrigeant les épreuves àe ce travail), était déjà le Delacroix de la Barque du Dante.
Il est, au surplus, tout à fait piquant devoir comment Paul de Saint- Victor, si fort irrité des enthousiasmes soulevés par le retour de Sarah Bernhardt débarquant au Havre, saluait, il y a trente ans, le retour de Rachel en même temps qu'il prédisait à Madeleine Brohan, débutant dans les Contes de la reifie de Navarre, qu'elle pourrait bientôt « lancer ce geste d'éventail de Gélimène qui est le coup d'État de la coquetterie dramatique ».
Paul de Saint- Victor semblait, en achevant de lire Shakspeare, rouvrir avec amour Marivaux :
« Voici, écrivait-il alors, que M"^ Rachel, revient de son voyage en AUamagne, à travers les plus étranges et les plus rares triomphes de sa vie. Ce peuple de philosophes, de voyants, d'antiquaires, de mystiques, d'hellénistes s'est levé devant elle comme les vieillards de l'Iliade devant Hélène, et, à lire les dithyrambes sibyllins inspirés parla tragédienne, vous diriez en effet l'Hélène du second Faust transportée du ciel bleu de la Grèce, dans le clair-obscur fantastique delà nuit de Walpurgis. Elle leur est apparue comme cette femme de l'Apocalypse qui porte écrit sur son front le mot mystère, comme la Chimère de l'énigme antique, comme la pâle Pythie des mythes disparus et des symboles évanouis. A l'heure qu'il est, la philosophie hégélienne en rêve encore.
Etrange prestige du génie que chaque climat colore de teinte, et que chaque race adore dans la langue de ses instincts et de ses sympathies. L'Angleterre a salué dans M'^'^ Rachel une héroïne de Shakspeare dépaysée dans la tragédie, et elle tran^osait sur les drames de son poète la langue muette de son jeu frémissant et sombre.
« Qu'elle aille en Italie, et le peuple acclamera en elle une apparition de son Ol^aupe et de son histoire, une muse du ciel païen, une enfant de lalou\^e romaine; il versera dans son péplum tous les soleils, toutes les étoiles, tout le firmament de ses sonnets, et il la conduira au Cap i tôle sur un quadrige à Tantique en chantant le Manihis date filia plenis de Virgile sur un air de Rossini. Aujourd'hui, la contemplative Allemagne l'élève pour la transfigurer sur le Brocken de ses visions et de ses rêves : elle étudie les plis de sa draperie comme le frissonnement sacré du voile de l'Isis des initiations, et, pour mieux l'admirer selon sou cœur et son génie, elle la vaporise, elle, la forme de Phidias drapée par Sophocle, dans les brumes illuminées de Jean-Paul. »
Encore une fois, le maître st^iiste qui brûlera plus tard les plus magnifiques fusées qu'ait allumées en ce temps un Ruggieri littéraire, se montre déjà dans ce début de sa vingtième année. L'homme qui éç^virà Hommes et Dieux et les Deux masques apparaît tout entier dans le rédacteur de V Artiste.
J'ai dit qu'il avait le mot vif et cruel. Un soir, un poète qui promettait bien du talent débute à la Comédie-
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Française dans une comédie en cinq acte sintitulée la Volonté! Il s'appelait Jean du Boys. Ce fut, ce soir-là' la faillite d'une espérance :
« Ce jeune romantique, écrivait Saint-Victor, a trouvé le moyen de renchérir sur Casimir Bonjour. Il n'est plus que Casimir Bonsoir! w
On en citerait des centaines, de ces jugements typiques. Mais à quoi bon évoquer des mots spirituels ou des ressouvenirs de polémique devant ce cadavre couché rae Furstenberg, dans la vieille maison habitée par Eugène Delacroix, cadavre à côté duquel pleure une jeune fille, sa fille, si charmante, et dont il était si fier?
Il n'y a qu'à saluer et à se taire.
C'est un feu d'artifice, plus brillant que tous ceux qu'on va tirer, qui vient de s'éteindre subitement.
Paris sans eau — M. Alphand aquariîis. — Vive la pluie ! — Un notice de M. Joseph Bertrand — Belgrand — Un buste à Jacques Offenbach. — Les caveaux. — La semaine des examens. — Les concours du Conservatoire. — La mère d'nctrice. — Gavarni, H. Monier et Ludovic Halôvy. — M'"« Cardinal. — Quelques mots entendus.— M. Ambroise Thomas et la mousseline. — Sainte Mousseline. — Les lendemains — La vie facile, — Paris vidé. — P. P. C.
26 juillet 1881.
Elle a failli, cette « vie à Paris », ressembler à la vie de féroce bataille à bord d'une barque de naufragés. Plus d'eau! Etait-ce possible? Le vaisseau de la ville de Paris encore une fois transformé en radeau de Méduse. Le rationnement de l'eau succédant au rationnement du pain, comme pendant le siège. Il a semblé qu'on reculait tout à coup de plusieurs années, qu'on retournait aux temps noirs où l'on se disputait l'eau saumâtre d'une citerne. Un Romain du temps d'Auguste eût, en sortant du bain, méprisé volontiers les Parisiens d'aujourd'hui contraints d'éviter ce que M. Alphand — jouant le rôle de Vaquarius — antique officier des aqueducs, veillant à ce qu'il ne fût pas pris une quantité
d'eau plus grande que celle qui était concédée par la loi à chaque individu ou à chaque établissement public — appelait le gaspillage de l'eau !
On s'est aperçu tout à coup de la valeur surprenante de cette eau que les chimistes qualifient d'un tas d'adjectifs méprisants : « liquide incolore, inodore, insipide, etc. » Quelle qu'elle soit, l'eau est une eau de vie. On s'entre-déchirerait bien vite pour une gouttelette d'eau par les temps de chaleur atroce que nous avons traversés. Plus d'eau! Une sécheresse épouvantable. Et non pas seulement à Paris, mais dans les campagnes, les maires et adjoints, se faisant aussi aquarii avaient fait coller des avis manuscrits sur les pompes des villages : — « Il est ordonné à tout habitant de la commune de ne puiser de l'eau que pour le strict nécessaire de ses besoins. » Quant au passant, on lui mesurait un verre d'eau pris à la fontaine publique.
La France, brûlée de sécheresse, avec ses pauvres arbres roussis dès juillet comme par l'automne, semblait prendre de vagues aspects de Sahara lorsqu'enfin est venue la pluie, et il n'y a pas d'illumination au monde qui ait mis tout ce pays en joie comme les larges gouttes criblant les verdures jaunies.
Véritable fête nationale !
— Ce sont, disent alors les paysans, des pièces de cent sous qui nous tombent des nues !
Et, gaiement, ils ont laisser mouiller leurs drapeaux de fête que les Parisiens, plus prudents ou moms amis de la pluie, ont retirés des fenêtres tout à coup.
A propos de ce gaspillage de l'eau dont a parlé M. Alphaud, j'ouvre un écrit des plus remarquables , VÉloge historique d'Eugène Belgrand, lu dans la séance publique de l'Institut, du 1<='" mars 1880, par M. Joseph Bertrand, l'érudit secrétaire de l'Académie des sciences, Belgrand est l'ingénieur, — beaucoup moins connu que tel ou tel plaisantin de petit théâtre — qui a doté Paris du grand égout collecteur et dont la statue, ou tout au moins le buste, comme le dit fort bien M. Bertrand, devrait se rencontrer au-dessus de la voûte de celte œuvre collossale.
Eugène Belgrand s'était toujours beaucoup préoccupé de cette question des eaux de Paris qu'un été torride a subitement remise à l'ordre du jour, et, à propos de lui, M. Joseph Bertrand trace en quelque sorte un historique du service des eaux. Je ne sais rien de plus intéressant qu'un tel chapitre de notre Vio à Paris. L'eau vaut l'air. Je le répète, c'est la vie. Non-seulement la vie matérielle, mais en quelque sorte la vie morale. On ne dépensera jamais assez d'eau.
Et pourtant, nous apprend le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences :
(( En 1754, un écrivain érudit, Bonnamy, historiographe et bibliothécaire de la ville de Paris, en comparant le présent au passé, trouvait le service des eaux irréprochable.
«. Les fontaines publiques alors et les rares concessions accordées débitaient à peine deux litres par jour pour chaque habitant; des milliers de porteurs d'eau, il est vi^ai, parcouraient la ville, livrant au premier signe^ au prix de deux sols la voie, leur marchandise, souvent
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puisée dans la Seine ; trente mille puits, enfin, fournissaient une eau détestable que, par un préjugé inexplicable les Parisiens préféraient souvent à tout autre. On a exagéré en nommant un tel temps le temps de la soif, le comble de la misère n'était pas alors de manquer d'eau, mais d'en boire. Pour achever par un dernier trait le tableau d'une extrême détresse, Voltaire nous montre son pauvre diable
Buvant de l'eau dans un vieux pot à bière.
» Il n'était pas besoin d'insister alors sur la qualité de cette eau. »
M. Joseph Bertrand, étudiant les progrès de ce service capital des eaux, a le regret de rencontrer parmi les satisfaits, ceux qui trouvent que « l'eau est potable, excellente, » l'illustre Parmentier qui doit sa renommée à une tout autre campagne que celle-ci :
fc Lorsque, nous dit M. Bertrand, Deparcieux, membre de l'Académie des sciences, proposa de donner aux Parisiens l'eau qui leur manquait, en les sauvant, comme l'a dit Voltaire, de l'opprobre et du ridicule d'entendre toujours crier à l'eau, Parmentier, académicien comme lui, n'en fut pas d'avis : une si grande dépense l'effrayait. Moins sensible au ridicule que Voltaire, le cri des porteurs d'eau n'a rien qui l'humilie ou le choque, et, prenant à la lettre le conseil du sage, il veut qu'on s'abstienne des eaux étrangères. Préoccupé
surtout de l'honneur de la Seine, il s'indigne, dans un style prétentieusement familier, qu'on ose diffamer un fleuve qu'il admire et que chacun devrait respecter : « L'ingratitude, ce vice malheureusement trop com- « mun, écrit Parmeutier, n'épargne pas même les ali- « ments et les boissons. Quoiqu'une longue expérience « prononce journellement depuis des siècles en faveur « de la salubrité des eaux de la Seine, quoique cette c< rivière ait le privilège d'arroser une des plus grandes fc et des plus riantes villes de l'Europe, qu'elle fource nisse à ses habitants une eau capable d'apaiser agréa- « blement la soif, smis que V estomac de cette multitude «■ d'hommes qui occupent le premier rang dans l'empire « des lettres et des sciefices e?i soit incommodé, sans que « le teint et la fraîcheur des plus aimables et des plus « jolies femmes de France éprouvent la moindre altéra- « tion par les usages sans nombre auxquels elles Vemc( ploient..., cependant, malgré cette foule de privilèges '( incessants, l'eau de Seine n'a pu se dérober aux traits « malins de la méchanceté et de la calomnie, peut-être « même ceux qui lui sont redevables de leur appétit, ce de leur embonpoint et de leur constitution vigou- « reuse sont-ils aujourd'hui ses plus redoutables ennef( mis. »
Et, chose extraordinaire, Parmentier trouve cet étrange argument pour défendre Thonneur de la Seine calomniée par les méchants :
f( Supposez, dit-il, qu'un chien pourri soit jeté à la rivière et qu'on puise de l'eau à une très petite distance
de l'animal, comme à trois oîi quatre pouces^ soit devant, soit derrière ou à côte; eh bien ! il est certain que Veau nen sera pas plus malsaine. »
Exagération d'avocat voulant faire acquitter une cliente. Pour recommander la pomme de terre, Parmeutier fut heureusement plus persuasif.
On sait que lorsque deux mécaniciens éminents, les frères Perrier, « devançant des besoins qu'alors on n'éprouvait guère, crurent faire une œuvre profitable et méritoire en appliquant la machine à vapeur, qu'ils faisaient alors paraître en France pour la première fois, à l'élévation de l'eau de la Seine, il y eut, entre Mirabeau et Beaumarchais, une lutte fort peu courtoise, dont parle finement M. Bertrand : « Mirabeau se déclara contre la nouvelle entreprise. Il n'entendait rien à la question, a écrit Belgrand, qui la connaissait mieux ffue personne. »
Mais que d'erreurs commises et que de sottises dites ou imprimées à propos des eaux de Paris!
« Un membre de l'Institut écrivait vers le commencement de ce siècle : « Ne peut-on pas conjecturer que « la faculté de se procurer de l'eau dans son domicile « multiplie tellement les bains que leur usage descen- « dra jusqu'à la classe qui pense le moins à cette déli- « eatesse? » Bien différent de Belgrand, qui aspirait à nous rendre les thermes antiques, Petit-Radel ajoute : « On a pu remarquer que l'époque où l'usage des « thermes s'introduisit à Rome fut celle du développe- « ment dans son sein du premier germe de la décadence « que le luxe asiatique y avait apportée. »
On a toujours trop d'eau! telle paraît être la théorie
de Petit-Radel. On n'en a jamais assez! Telle était l'opinion de Belgrand. Il faut la gaspiller littéralement, et ce mot, qu'on a reproché à M. Alphand, se trouve tout justement sous la plume de M. Joseph Bertrand :
« L'eau, dit-il, doit dans une grande ville être gaspillée sous toutes les formes : telle fut la maxime de Belgrand, telle était celle des Romains qui, poussant à bout l'application, amenaient chaque jour, par neuf aqueducs, plus de mille litres d'eau par habitant. Les eaux du Tibre grossies par mille ruisseaux, lui portant les souillures de la ville, n'étaient acceptées, dit Frontin, que pour les usages les plus vils. »
Nous avons d'ailleurs fait du chemin depuis Voltaire et Petit-Radel. En 1802, la distribution quotidienne aux fontaines publiques était de 4,000 mètres cubes. Elle avait doublé en 1806. A cette époque, et vingt ans après encore (1826), « on comptait sur la pluie 'pour le lavage des rues. »
Depuis, et grâce a Eugène Belgrand, qui nous a amené les eaux de la Dhuys, grâce aussi aux savants qui l'ont imité ou aidé, Paris a de l'eau en quantité sinon extraordinaire, du moins suffisante. La panique de cet été est un pur incident, un accident.
Le volume total de l'eau disponible réalisé pendant certains jours de l'Exposition universelle, en 1878, a été de 370,000 mètres cubes; mais ce maximum pendant les années de sécheresse peut s'abaisser à 300,000. Nous recevons par habitant trois fois moins environ que les anciens Romains, mais cent fois plus au moins que les Parisiens du dix-huitième siècle. C'est encore M. Bertrand qui nous donne ces intéressants détails
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dans ce très intéressant et remarquable Éloge de Belgrand, — une des meilleures pages d'un érudit qui peut allègrement passer d'un problème de mathématiques à une vivante page d'histoire sur Charpentier, faussement accusé d'avoir assassiné Ramus, ou à un travail sur la question monétaire, M. Joseph Bertrand, qui donne raison à ce que je disais un jour : — Les vrais savants de ce temps, comme ceux du temps de d'Alembert, sont des écrivains véritables et souvent de maîtres écrivains !
Mais, à côté des savants, nous avons les amuseurs qui ont leur prix.
Il y a un an, dans l'annexe du restaurant du pavillon Henri IV, à Saint-Germain, Jacques Offenbach habitait deux chambres du rez-de-chaussée donnant sur le jardin, et les amis qui le venaient visiter là le trouvaient, quoique fort abattu, découragé et frappé, travaillant à son opérette de Belle Lurette et à son opéra-comique les Contes d'Hoffmann. — « 11 faut refaire les couplets que vous m'avez envoyés! disait-il à M. Toché. Ils sont exécrables! — Tiens! je les avais pourtant soignés! — Après çà, ils sont peut-être bons : je ne les ai pas lus, répondait Offenbach avec malice ». Et il riait.
Aujourd'hui, devant la porte même qu'il franchissait pour aller respirei- l'air, le buste d'Ofîenbach s'élève, sculpté par Franceschi, et tout l'esprit du maestro revit dans celte figure de bronze, la tête haute, le cou sortant, maigre et nu, de cette houppelande fourrée que portait, l'hiver, le musicien aux répétitions. Sur !e socle ces simples mots, qui en disent long : A Jacques Offenhach, ses amis, 188 h
Naguère donc, M. Henri Meilhac, le collaborateur d'Offenûach dans la plupart de ses grands succès, et M. Albert Wolff, qui a toujours aimé celui qu'il appelle encore non sans émotion Jacques^ et qui a conté avec une verve charmante, dans une préface au livre d'Offenbach sur l'Amérique, comment ils se sont connus, avaient convié à l'inauguration de ce buste quelques amis de l'auteur de Barbe-Bleue^ des artistes, des journalistes; et M. le général de la Salle et M. de Moucheron, colonel du 11'' chasseurs, s'étaient venus joindre à cette poignée de Parisiens célébrant ce qu'on pouvait nommer le bout de Tan de l'admiration et de la sympathie.
Car nous l'admirions, ce prodigieux inventeur dont la musique, jouée durant le repas sous les fenêtres du Pavillon, nous semblait aussi jeune, aussi entraînante qu'autrefois, montant dans lé ciel de ce soir d'été avec une sorte de mélancolie parisienne. Il y a toujours dans ce rire comme un vague écho de soupir. Et parfois, comme le disait M. Léo Delibes à M. Massenet, en écoutant les galops de la Grande-Duchesse, « avec un peu de cuivre, on dirait du Verdi », — le Verdi du premier acte du Trovatore et du Ballo in Masckera.
Cette inauguration d'un buste était d'ailleurs une cérémonie tout intime. La terrasse de Saint-Germain, pareille à une galerie à la Véronèse peuplée de femmes d'Heilbuth, se garnissait de curieux et de curieuses et les jardins du restaurant étaient envahis. La musique des chasseurs allait jouer, derrière le buste d'Offenbach, le quadrille d' Orphée aux Enfers et, pendant que s'allumaient, dans les massifs, les feux de Bengale, M. Jules
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Massenet s'est avancé vers l'image de Jacques et lui a dit :
— Nous vous apportons l'hommage de notre admiration. Vous avez été un grand travailleur, mais on n'a pas à vous en louer, tant le travail était pour vous une joie! Vous avez été un grand inventeur, bien français, et on vous a suivi et on vous suivra encore dans la voie que vous avez ouverte. Je voudrais aussi vous remercier d'avoir été un bienveillant et d'avoir accueilli les jeunes. J'en sais quelque chose. Mais il ne s'agit pas de nous, il s'agit de vous, et il était bon que l'hommage de notre reconnaissance vous fût rendu franchement et publiquement.
Offenbach, qui avait si admirablement monté, étant directeur, la Jeanne d'Arc, de Gounod, et le beau drame de Sardou, la Haine, voulait et devait monter le Roi de LaJiore, de Massenet.
Ce créateur de l'opérette, à qui l'on élève un monument dans un restaurant à la mode, avait l'admiration de la grandeur en art et de la beauté absolue.
Nous l'avons, en quelque sorte, revu vivant hier, parmi les fleurs, sous les branches tordues d'un pommier aux fruits encore verts : les pommes que tant de filles d'Eve cueillirent gaiement au sou de sa musique 1
On n'a pas encore chanté de l'Offenbach au Conservatoire. Cela viendra peut-être. C'est, en tous cas, le moment des compositions, des examens, des concours. Polytechniciens de demain. Sain t-Cyriens à venir rêvent de problêmes faciles et de réceptions définitives. Admissibles! Admis ! Mots fatidiques. On les répète mille fois par jour; on les rumine la nuit. Le père à moustache
blanche se demande si son « garçon» aurale droit de coiffer le tricorne, el la petite cousine, qui trouve la tunique de Saint-Gyr plus coquette, voudrait bien être sûre qu'elle attachera bientôt l'épaulette de laine du cousin, en attendant l'épaulette d'or, M. René Maizeroy a écrit de jolies pages, là-dessus, en quittant l'épéepour la plume.
Il y a des lycéens qui rêvent de monceaux de prix et de couronnes vertes, de grands jeunes gens qui se lèvent matin pour aller passer, dans une des salles blanchies à la chaux de la vieille Sorbonne, leur baccalauréat : — ce terrible lachot, espoir des mères qui voient déjà leur fils bâtonnier de l'ordre des avocats, docteur, député ou ministre s'il est bachelier, et terreur des cancres qui se demandent à quoi bon conserver, puisqu'il n'y a plus de parchemins nobiliaires, le vieux papier jauni prouvant qu'on est digne de végéter toute sa vie dans une foule d'emplois publics. Digmis, dignus intrare !
Partout des examens, des concours, des anxiétés, des angoisses. Les brevets et les couronnes fleurissent tous les ans à l'heure des moissons.
C'est, pour tout un coin de Paris, une semaine de grosse lièvre que la semaine des concours — concours publics au Conservatoire, les plus amusants de tous les concours. Il y a bien des battements de cœur dans les poitrines de dix-huit ans et, sous les cheveux gris ou teints des mamans, de longs espoirs et de vastes pensées de fortune.
« Notre fille concoîirt! » Combien de fois, avec fierté, cette petite phrase est répétée, de palier en palier.
dans la maison, et déporte en porte, dans lame, par la mère de la future actrice ! Gavarni en entendrait et en noterait encore de belles.
Mais je me rappelle le courroux de ce pauvre Aubryet, un jour de concours au Conservatoire, précisément. Comme nous lui disions que la oyière d'actrice de Gavarni n'existait plus ou se transformait tout au moins, Aubryet, toujours prêt à saisir au vol un paradoxe, bondit brusquement et, avec une colère nerveuse :
— Ne me parlez pas de Gavarni I interrompit-il. C'est une réputation surfaite. Il n'a jamais rien observé, ni mère d'actrice, ni lorette, ni enfant terrible. C'est un fantaisiste, rien qu'un fantaisiste !
Xavier Aubryet, parfaitement injuste pour Gavarni, eût dit volontiers de lui comme nous le disait, un soir, avec mépris Nestor Roqueplan, arbitre bizarre des élégances parisiennes :
— Gavarni ? il n'a jamais su dessiner la coupe d'un habit noir.
Il est évident que la onère de la débutante^ telle que Gavarni aimait à la peindre et qu'Henri Monnier la croquait, dans un angle de coulisses, tricotant des chaussettes ou tirant une fiole du fond de son cabas, a disparu a peu près complètement, comme le carlin qui l'escortait d'ordinaire. On trouverait pourtant des profils gavarniesques et des chapeaux dignes de Monnier, au Conservatoire, les jours de ces concours publics. Le cabas bourré de victuailles apparaît même encore à cette heure d'entr'acte où spectateurs et concurrents, juges et parties, parents, amis, amants, curieux, indifférents, critiques, reporters, toute la foule assoiffée et affamée se
précipite vers le buffet établi sous le péristyle et empoi'le d'assaut les babas, les sandwichs et les earafes de sirop de groseille..
Gomme pour faire contraste avec ces blanches petites mains tendues vers les savarins et les madeleines, et avec ces lèvres roses trempées dans les verres d'orgeat, il y a, sur les banquettes, dans des coins obscurs, quelque spectre de la mère d'' actrice du temps passé, de la vieille mère d'actrice des vaudevilles de Théaulon et des caricatures de Daumier, qui ronge une cuisse de poulet et boit son vin au goulot de la bouteille, sans façon, comme autrefois les fanatiques de Deburau au parterre de Funambules.
Ce fantôme serait coiffé de l'extravagante capote et revêtu d^une robe à manche à gigots des modes du temps d'Eugène Lami, qu'on ne s'en étonnerait point. On s'étonne même des concessions inattendues que font aux modes du jour ces revenantes de 1830.
D'ailleurs, sous leurs vêtements plus modernes, moins bouffons, — moins /«rc*, comme dirait en causant Victor Hugo, qui aime ce mot, — les mères dVclrice de l'heure présente ne le cèdent en rien, au point de vue du sentiment, aux vénérables mères du temps jadis. L'immortelle M'"" Cardinal est une mère de Gavarni saisie au passage par Halévy dans un couloir de l'Opéra. C'est Prevost-Paradol qui, un soir, signala au fin observateur de la vie parisienne, lettré et aiguisé comme un Mérimée, le cas très original d'une mère de danseuse poussant des soupirs navrés à cette idée que le père et le monsieur de sa fille n'avaient point la même opinion politique.
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— Aussi, disait-elle, la maison est un enfer !
Prevost-Paradol vint, en riant, conter la chose, toute chaude encore, à Ludovic Halévy qui, dès le lendemain, en lit une petite nouvelle pour la Vicparisieime, comme il vient d' Un mariage d'amour faire un récit tout à fait charmant pour la Revue politique et littéraire de M. Yung. Ainsi M"*^ Cardinal était née!
Dans cet ordre d'idées et en étudiant comme on le ferait d'une plante malade ou bossue, les difformités les déviations du sentiment maternel, on saisirait sur le vif des naïvetés vraiment écrasantes. La mère d'actrice est un véritable et intarissable puits de mots.
J'ai entendu la mère d'une de nos plus charmantes comédiennes, venant s'abonner à un journal, au nom de sa fille, comme elle épelaitlenom célèbre de l'actrice et comme on lui demandait si elle était sa parente, répondre iièrement :
— Sa parente, monsieur "/ Je suis mieux que cà, j'espère, je suis sa mère! Et je n'en suis pas plus lière pour ça 1 Une fille qui nous a donné, à son père et à moi, tant de peines pour l'élever ! Toutes les maladies elle les a eues, étant petite, on peut dire. Vous croyez ([ue ça m'a dégoûtée '? Ah ! bien, vous ne me connaissez guère. J'ai passé mon temps à la soigner comme si elle aurait dû rester ouvrière toute sa vie ! Seulement, maintenant qu'elle est arrivée, elle devrait peut-être bien se souvenir de ces moments-là ! Vous croyez qu'elle y songe ? Ah ! les enfants, vous ne les connaissez pas 1 Tenez, monsieur, pas plus tard qu'hier, elle a
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donné congé au frotleur. 11 fallait donc le remplacer. Vous croyez qu'elle a pensé à prendre son pauvre père? Pas du tout... Elle a pris le portier 1 Elle se trouve plus libre pour lui commander. Vous direz tout ce que vous voudrez, c'est humiliant pour mon mari ! Et ce n'est pas gentil de la part d'une enfant que nous avons tant gâtée !
Je n'invente rien, et ces traits de nature n'ont même de valeur que si on ne les retouche point en les notant au passage.
C'est encore une mère d'actrice, et d'une très agréable actrice qui vient de débuter, timide encore, avec de grands yeux limpides ouverts sous des cheveux blonds comme des bluets dans des blés, qui, se plaignant à nous de son directeur, nous disait en montrant la jeune fille :
— Oh ! Je sais bien ce qu'il voudrait ! Parbleu, ce serait assez agréable de décrocher cette timbale-là !
Et la pauvre petite timbale écoutait sans avoir l'air de comprendre.
Elle comprenait fort bien.
Une autre mère d'actrice s'écriait, naguère, au foyer, pendant la répétition d'une pièce où jouait sa fille :
— Mon enfant est honnête !... Je la tiens en garde contre toutes les séductions... Par exemple, vous concevez, je ne vais pas jusqu'à lui défendre d'avoir un petit sentiment par-ci par-là. Ce serait du fanatisme!
Tant qu'il y aura de ces gibbosités morales, la mère d'actrice de Gavarni, devenue la M"'° Cardinal d'Halévy, apparaîtra, dans toute sa majestueuse incon-
science, au milieu des concours du Conservatoire. Et qui voudrait sérieusement qu'une telle race fût perdue? L'ironie y perdrait trop, et ce ne sont pas des prix Montyon qu'on décerne, faubourg Poissonnière, aux concours de fin d'année.
Cette fois pourtant on aura tenu à donner aux concurrentes un vague aspect de communiantes et de rosières. M. Ambroise Thomas a pris une décision excellente. Il a décrété que les concurrentes ne pourraient se présenter devant la rampe, dans ces toilettes souvent éclatantes qui, tout naturellement, faisaient dire aux juges ce simple mot gros d'étonnemeut : — Déjà !
Déjà le satin ! Déjà les émeraudes ! Déjà les porteveine diamantés ! Déjà la voiture, peut-être I
Cette année, plus de tout cela. Une mise décente pour toutes, — et hypocrite pour quelques-unes, — est de rigueur. La mousseline est d'ordonnance absolue. « Sainte mousseline, comme s'écriait M''° Fargueil dans la Famille Benoiton, protège-nous ! Sauve-nous ! » — Ora pro noMs !
On concourra donc en uniforme. Vive la mousseline, après tout, qui n'empêche ni d'être coquette ni d'être jolie ! Dorine et Gélimène, Junie et Eliante, la Gabrielle d'Augier et la Marguerite Gautier de Dumas, trouveront bien le moyen de de'mousseliîier la mousseline. Ce sera toujours la mousseline, celte éternelle robe de mousseline avec laquelle M'^° Mars jouait tous ses rôles, quoique les diamants ne lui fissent point défaut. Mais ce sera la mousseline revue, corrigée, amen-
31i2 LA VIE A PARIS
dée el augmentée ! Il y aura bien des retroussis savants et des volants courant, serpentant, frou-froutant, et des plissés et des bouillonnes, et des nœuds d'une coquetterie aiguisée, des bouffettes assassines et des mouvements dans les draperies et les jupes qui feront des œuvres d'art compliqués de ces humbles robes de mousseline. Ou se rattrape comme on peut. On peut bien se résigner à la mousseline, mais il n'est pas défendu de lui donner du chic.
Serait-on forcée de vendre son coupé et de renvoyer ses chevaux, parce que M. Ambroise Thomas demanderait, une autre année, qu'on se rendit patriarcalement au concours dans un omnibus de famille ?
Ce qui est certain, c'est que la mesure est bonne. Elle est morale. Et cette blanche vapeur de mousseline enveloppe délicatement, comme d'une atmosphère d'idylle, les concours de celte année. Molière et Regnard entendront leurs rires gras sortir de robes virginales, et Gros-René lui-même donnerait à Mariuelte le bon Dieu sans confession.
Puis, comme une volée d'alouettes, concurrents et concurrentes, s'envoleront où bon leur semblera, les uns continuant la rude existence du théâtre, les autres menant allègrement ce qu'en un bien joli roman, très parisien, Albéric Second a appelé la Vie facile. Nous retrouverons, dans un demi-monde meilleur, ces concurrentes ayant jeté par dessus les moulins la sainte mousseline du concours, mais nous n'en eaurons pas moins vu avec plaisir ce blanc détilé de jeunes filles aux fins costumes de vierge.
Ls rosières du Conservatoire !
Ces concours sont d'ailleurs les deruières attractions de la saison. Paris retombe ensuite dans le vide noir. Plus rien. Le nada de Goya. Lenotkiug d'Hamlet. Une machine pneumatique. Les plages sont encombrées, les villes d'eaux sont des fourmilières de Parisiens, des ruches de boulevardiers, avec nombre de frelons. La parisienne devient un article d'exportation. On la détaille, non à Paris, mais à Trouville, à Etretat, au Mont-Dore, aux Pyrénées, — mais ici, non, Paris n'est plus Paris. Il n'est plus qu'une gigantesque ville de province qui a trop de maisons et pas assez d'habitants. Seuls, les députés, attachés aux dernières lois, prolongent héroïquement l'existence d'une Chambre condamnée. Mais déjà, ah ! déjà ! d'une main fiévreuse, tremblante de joie ou d'impatience, ils écrivent le P. P. C. sur leurs cartes de visites.
P. P. C. Pour Prendre Congé !
Et Pour Préparer Candidature.
Paris au vert. — Les diètes de l'été. — Ce qu'est très souvent la vie de château. — Fortunes françjaises et fortunes étrangères. — Une fantaisie de Yankee. — Les mois d'économies. — Les discours sur les prix de vertu. — Un legs à l'Académie. — La fécondité. — Ce qu'on lit : un Mariage d'amour, de M. Halévy. — Le Comte de Montlosier, de M. Bardoux. — La causerie. — La vraie France. — M. Dufaure mourant. — M. Bardoux et M. Barboux.
y août 1881.
Paris est au vert, je veux dire à la campagne. La vie d été semble de plus en plus, avec nos mœurs nouvelles, un régime imposé par toutes sortes de nécessités économiques bien plutôt que physiologiques. Il y a même, sur ce point, pour le moraliste, toute une série d'observations piquantes. Ce n'est pas seulement, l'été venu, pour réparer le très réparable outrage des fatigues de l'hiver, c'est aussi, bien souvent pour combler le vide de la bourse qu'on se réfugie dans ses terres. On y fait en apparence, delà villégiature et, en réalité, des économies. Le train actuel des choses est tellement rapide, emporté par une vitesse telle, que plus d'un risque de manquer promptement de charbon, et c'est pourquoi,
après trois mois de « haute vie « à haute pression ou à toute vapeur, quelques- uns disparaissent, prétextent une retraite dans quelque « château » et s'en vont prudemment loin du bruit refaire leur provision épuisée.
On reviendra en plein hiver, faisant claquer le fouet de ses chevaux, assourdissant Paris du tapage de sa maison ; on se montrera au Bois, aux premières, aux courses. On recevra et on se jettera, le lendemain de la réception, sur les entrefilets des reportera pour voir si les nouvellistes n'ont pas oublié le diner, le bal ou le souper de la veille. En attendant, on rogne sur ses plaisirs, on use ses vieux habits dans les allées de son jardin et, enfoncé dans un trou de province, on a eu cejDcndantpour dernière joie de voir figurer son nom sous la rubrique des Déplacements ctTillégiatnres. « M. X... au château de Z... »
Dans ce temps de fortunes rapides et surtout de fortunes factices, où d'ailleurs tout à coup l'apparition brutale, dans le monde parisien, de grosses richesses exotiques toutes faites, immenses, colossales, écrasantes, réduit au second plan nos millionnaires français, il est bien certain que la plupart des gens déploient un luxe disproportionné avec leur ressources. Gomment alors équilibrer le budget ? C'est à cela que sert l'été, saison bénie des disparitions subites et des claustrations salutaires. On renvoie ses chevaux chez le loueur, on cherche querelle à ses domestiques, et, s'ils ne prennent point la mouche, on la saisit soi-même au vol.
Je connais des mondaines qui, tous les ans, dans la même semaine, le même joui' et à la même heure — l'heure du départ — une fois l'été venu, se brouillent
avec leur femme de chambre. Pure question d'économie.
La femme de chambre elle-même n'est point fâchée de ce caprice soudain de Madame. Elle en profite pour aller aux bains de mer, aux stations à la mode, faire ce qu'on appelle des extras. Ce sont là des caméristes qui ressemblent à des cigales, avec cette différence capitale qu'à l'heure de la bise elles rentrent au logis parisien et s'en vont chez l'agent de change placer ce qu'elles ont amassé. Quant à Madame, elle reprend volontiers sa femme de chambre : « Vous avez beaucoup de défauts, ma fille, mais après tout je suis habituée à vous! — Madame est trop bonne. Et puis Madame ne s'aperçoit qu'au mois de juin que j"'ai des défauts aux yeux de Madame ! »
Il faut bien, paraît-il, si l'on y Qui paraître, ruser avec les nécessités de l'existence. L'hiver, on met un masque de soie rose, un loup de velours ou de satin ; c'est le costume, le costume d'orgie, comme on disait au temps des romantiques ; l'été le visage apparaît, blême et pâle. C'est le temps de la diète. Et de cette façon on est millionnaire pendant trois mois. Que deviendraient-ils ces millionnaires temporaires s'ils continuaient, d'un bout de l'année à l'autre, leur genre de vie ou s'ils voulaient lutter contre les millions étrangers? Ce sont ces nababs, non plus de l'Inde mais de l'Amérique ou de la Russie, qui modifient singulièrement à Paris la valeur si variable de ce mot : la fortune. Ils importent ici des mœurs et des capitaux qui
Stupéfient. Nos Parisiens les plus étoffés font à côté l'effet que pourrait produire la butte Montmartre se mesurant avec l'Himalaya. On a beaucoup parlé l'an dernier, des fêtes offertes par un richissime Américain, qui furent de véritables féeries. Pour donner à sa réception un portique digne d'elle, le Yankee avait trouvé original d'illuminer, à ses frais, F'Arc de Triomphe de l'Etoile, et de faire passer dessous les voitures de ses invités.
Il en demanda l'autorisation aux représentants de l'autorité municipale, qui refusèrent.
— Et pour quelle raison, je vous prie, voulez-vous empocher cette illumination? demandait l'Américain.
— Tout simplement que l'Arc de l'Etoile est un monument public, et qu'un particulier n'a point le droit d'en disposer à sa fantaisie et pour son agrément.
— Ah ! dit M. Mackay avec un grand calme. Eh! bien, si je l'achetais votre Arc de Triomphe? Oui, si je le payais à la Ville de Paris le prix qu'elle me demanderait, n'importe quel prix, serais-je libre d'en disposer?
C'était la fantaisie extravagante, si l'on veut, mais insolente comme la force, d'un homme dont la fortune cyclopéenne ne connaît ni refus, ni hésitations, ni obstacles. Les audaces de Monte-Cristo sont mesquines comparées cà ces réalités.
Mais que veut-on, encore une fois, que nos millionnaires parisiens luttent contre les monceaux de dollars de ces Yankees? Acheter l'Arc de Triomphe ! A peine aiH'aient-ils les ressources d'acquérir la Porle-Sainf- Denis. Et encore ils marchanderaient !
is.
Ce sont ces millionnaires-là, millionnaires d'un trimestre, d'un mois ou d'une semaine, qui ont inventé les châteaux en Touraine, aussi introuvables que les châteaux en Espagne, et s'en vont, après les timbales de l'hiver, manger dans quelque ferme ignorée les œufs à la coque de l'été. Le régime après l'indisposition. Le chapeau de paille du châtelain après la cravate blanche du maître de maison. La robe de percale après la traîne de satin. Il n'est pas aux eaux tout entier, le Jdgh life parisien ; il est caché, blotti, déguisé, ruralisé ; il est au vert !
Et, en somme, le moment est bien choisi pour se refaire, elles vacances ont commencé pour tout le monde, excepté pour les malheureux candidats traînés de réunions en réunions par les chemins et les villages. On vient de distribuer aux élèves de nos lycées des prix de toutes sortes. La députa tion sera, pour cinq cents et quelques citoyens nos compatriotes, le prix d'une sorte de composition de rhétorique où le français — il ne s'agit plus de latin — bravera plus d'une fois l'honnêteté. La période électorale est quelque chose comme ces semaines de compositions que viennent de traverser nos collégiens. Il s'agit aussi d'arriver premier. C'est le grand concours des professions de foi !
Un siège à la plus belle et gloii^e au plus vaillant !
La réunion des collèges électoraux coïncide de la sorte avec les vacances des collèges de lycéens. C'est le mois des récompenses ; la germination des lauréats est considérable en août. Écoliers, peintres, comédiens,
chanteurs, élèves des beaux-arls, élèves du Consein-atoire, prix de vertu, prix d'honneur, tous emportent quelque part quelques couronnes ; — un rouleau de papier ou un rouleau d'or. L'ingénue du Conservatoire a le papier, et la pauvre fille couronnée par l'Institut a l'argent. Mais l'ingénue se rattrapera, je ne suis pas inquiet sur son avenir.
M. Renan, qui faisait d'une si exquise façon, jeudi dernier, l'éloge de la vertu, a d'ailleurs risqué d'être forcé de louer, au nom de l'Académie française, une autre vertu, non moins utile que le dévouement: la fécondité.
Voici dans quelles circonstances. Un des plus spirituels et des plus aimables académiciens, sans compter qu'il est des plus érudits (mais je vais le nommer), nous racontait l'affaire, l'autre jour. Un brave habitant de Clamecy, en mourant, — et en mourant célibataire et sans enfants, — s'était senti pris de remords, Tan dernier, et il avait légué à l'Académie une partie de sa fortune, assez considérable pour tout autre que pour le Yankee de l'Arc de Triomphe. Il l'avait léguée à la condition que, chaque année, l'Académie française décernerait un prix de dix raille francs à la femme qui aurait le plus d'enfants. Un second prix de cinq mille francs était accordé à la femme qui, après la plus féconde, pourrait dire : « Voici mes joyaux !» — en montrant sa couvée.
Évidemment, cet original s'était fortement imprégné de la lecture des travaux de statistique du docteur Bertillon, et, terrifié devant la dépopulation possible de la France, il avait eu l'idée d'instituer celte prime à la fécondité.
Seulement, la fécondité étant une vertu sociale etnon morale — quand elle n'est pas immorale — l'Académie hésita. Elle veut bien distribuer des prix Montyon, mais non un prix que le fondateur avait peut-être, qui sait? voulu appeler l'Anti-Malthus, le Prix d'accroissement de la population. La discussion du legs de l'habitant de Clamecy donna même lieu à une discussion fort agréable. Les causes grasses ne sont point fréquentes à l'Académie !
— Acceptons le legs, disait M. Jules Simon. Nous couronnons les vieilles filles, il ne sera pas mauvais de couronner les matronnes !
— Y pensez-vous? interrompait M. de Champagny. Nous faire les patrons de l'élevage humain !
A quoi, interrompant finement l'historien des Césars, M. Gaston Boissier, l'historien de Cicéron, répliquait :
— Prenez garde ! Si nous refusons, le légataire de l'habitant de Clamecy serait capable de consacrer cet argent à la fondation d'une école laïque !
M. de Champat^ny bondissait. Il eut, à cette idée, tout accepté, et le legs et les conditions du legs, et les mères et les enfants ; mais le malheur voulait que le testateur n'eût pas spécifié si la femme qui « aurait le plus d'enfants » et qui, — 'ajoutait le testament, — pourrait être couronnée plusieurs fois, devait être ou non mariée. La fécondité se passe assez souvent de l'écharpe du maire, et voyez-vous l'Académie exposée à récompenser toute autre chose que le mariage !
L'Académie a donc refusé et ne pouvait que refuser. Mais c'est dommage. Il y aurait eu là, pour les écrivains chargés des rapports à venir sur les prix de vertu, un
prétexte de rajeunir le genre : la vertu souriante, grosse et grasse comme une commère de Rubens, opposée à la vertu maigre et éthérée des gothiques ; la vertu assise au foyer, nourrice et nourricière, embrassant ses enfants à pleines lèvres, les aimant à plein cœur, saine, gaie et rose comme une poupinière de Fragonard, les bambins grimpant aux mollets du père et suspendus au sein de la mère, tandis que le dernier né, tenu en l'air, menottes et petons nus, tend ses petits bras et rit gentiment de toutes les fossettes de sa jolie chair grasse. Une nursery de Greuze.
Mais encore fallait-il demander à la nursery ses papiers. Et les rosières de Nanterre eussent été capables de renoncer en masse à leurs couronnes virginales pour briguer celles de l'Académie.
On a lu avec plaisir le fm discours de M. Renan, quoiqu'on lise fort peu, par le temps qui court. On ne lit point, ou plutôt on lit beaucoup... les chroniques électorales et les déclarations des candidats : — déclarations d'amour à leur mandat. M. Ludovic Halévy a cependant trouvé le moyen de se tailler un succès en pleine période électorale, et son Mariage (V amour court sur les tables des villas et des casinos de bains de mer. L'histoire de son Député de Cfamache, qui dépense galamment son argent en rasfels, «. noces et. festins », est d'ailleurs et sera longtemps une actualité. J'en sais un qui promène dans son arrondissement des calèches chargées de pipes pour les maris et de bonnets de linge pour les femmes, pipes conservatrices et bonnets bien pensants.
Ilalévy, assis sur sa terrasse de Saint-Germain, regardant couler l'eau et le soleil se coucher sur la plaine, avec le Mont-Valérien devant lui et l'aqueduc de Marly à sa droite, laisse au milieu de ce tapage son livre faire son chemin à travers le monde, tandis que M. A. Bardoux, partant pour la bataille électorale en Auvergne, remet à Paris, comme carte de congé, — et de retour, — une très attachante étude sur le Comte de Montlosier et le Cfallicanisme.
M. Bardoux, qui est de Clermont, en Auvergne, comme M. de Montlosier, a recueilli bien des souvenirs, des notes inédites, des jugements, des faits nouveaux dans les papiers de famille de cet homme qui ne fut ni un écrivain hors de pair, ni un politique de génie, mais, comme on peut l'appeler, un caractère. Pour définir les hommes de ce tempérament et de cette race janséniste, tard venus, regretteurs éternels du temps passé et du temps le plus lointain, M. Bardoux cite une piquante anecdote :
« M. Charles de Rémusat, dit-il, raconte avec le charme qui lui est propre que, sous la monarchie de Juillet, à la Chambre des députés, on discutait un jour les mesures à prendre contre la corruption électorale. Impatienté de certains arguments et de certaines résistances, il alla jusqu'à dire : « En vérité, je crois que la « dignité personnelle a disparu de ce pays-ci. — Oui, •( monsieur, depuis Louis XIII », lui répondit froidement M. Lepelletier d'Aulnay. »
Et M. Bardoux ajoute : « Le comte de Montlosier était de ce monde-là. »
Bref, tandis que le député du Puy-de-Dôme va re-
trouver à Clermont ses succès des dernières élections, (et c'est tant pis pour les électeurs s'il ne les a point retrouvés) l'écrivain, l'historien, — • je ne blesserai point M. Bardoux en disant l'homme de lettres, — obtient ici un vif succès avec ce livre qu'il ne m'appartient point d'analyser, mais où j'ai retrouvé toute la grâce des propos, toute la finesse d'aperçus, toute l'originalité qui font de M. Bardoux — qu'il parle, comme l'an passé, de ces messieurs de Port-Royal devant la statue de Pascal, ou, comme ici, des émigrés et de l'émigration, de Chateaubriand et de l'Ecole libérale du Globe, à propos de Montlosier — un écrivain remarquable. M. Bardoux connaît à fond la Révolution française, il en a pratiqué les légistes et les orateurs et, dans sa science du temps passé et ses aspirations du temps présent, il semble, en sortant du salon de M'"° Necker, s'être arrêté, pour causer dans la petite maison de Sainte-Beuve.
Un causeur, eh ! grand Dieu, c'est quelque chose qu'un causeur ! Des discoureurs, nous en avons beaucoup, et d'excellents, et d'éminents, et de médiocres. Mais les causeurs ! Ils se font rares. Ils disparaissent. La période tuera le mot, la rhétorique étouffera le trait. Est-ce qu'on ne serait point tenté de réclamer, parmi tous ces candidats qui surgissent, un candidat de la canserie française"! L'auteur du Comte de Montlosier pourrait, s'il le voulait, être certainement ce candidat.
Ce qui plait en M. Bardoux, c'est qu'il est érudit sans pédantisme, qu'il a été au pouvoir sans morgue et qu'il a de la passion sans haine. Orateur entraînant, il a le goût et le respect des lettres, parce qu'il sait tenir
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la plume après avoir manié la parole. On l'a vu, en un pays où les récompenses ofâcielles ne sont pas près de disparaître et où toutes les boutonnières béent après tous les rubans, avoir l'idée de décorer Littré, se souvenir que l'auteur des lamhes ne portait pas le ruban rouge et songer à taire de Victor Hugo un Grand-Croix de la Légion d'honneur. Le maréchal de Mac-Mahon ne le voulut point, et M. Dui'aure ne soutint pas beaucoup M. Bardoux en cette campagne.
Ce qui plaît surtout eu lui, c'est cette vivacité chaleureuse qu'il met à défendre, à faire aimer tout ce qui est la France. Il la connaît et il Taime, cette France, et, très joliment; un soir qu'un ambassadeur étranger qui était peut-être bien l'ambassadeur d'Angleterre parlait avec un léger sourire de Paris, la ville évaporée, légère, inconsistante, vicieuse, M. Bardoux l'interrompit :
— Voilà bien votre erreur, dit-il, à vous autres étrangers!... Vous jugez Paris et la France par ce que vous en voyez, par la cohue du boulevard, la bigarrure d'une salle de premièo'e. le tapage de Mabille. Vous ne connaissez point Paris. Et savez-vous pourquoi ? C'est que vous ne montez pas assez haut dans les visites que vous faites à des Français. La France n'habite pas au premier ; la France loge au troisième étage, au quatrième — parfois même sous les toits. Etes-vous quelquefois monté jusqu'au troisième étage ?
— Non.
— Eh bien, c'est là que je voudrais vous inviter à quelque dîner de famille, sans fracas, où l'on cause de tout et avec esprit; où l'on connaît tout et avec sûreté; où l'on passe en revue la pièce nouvelle, le roman d'hier,
LA VIE A HAHIS 32S
la poésie à la mode, la question politique à l'ordre du jour, où Ton porte la sauté du vieux père en buvant un vin vieux, honnête et franc comme la maisonnée, où le tils sera médecin, soldat, ingénieur, coaunis, — qu'importe ! ■ — laborieux certainement; où la fille, tandis qu'on prend le thé, joue une sonate de Mozart ou déchiffre une page de Beethoven. Il en est des milliers, de ces logis, dans ce grand Paris que vous regardez comme la capitale du vice, bgis aimables où 1 honneur n'affecte point de puritanisme, mais hausse les épaules devant tant de turpitudes ou plutôt les ignore, et où le cœur et la main sont tout grands ouverts. Seulementces logis, pour les découvrir, il faut parfois grimper très haut et les étrangers n'aiment pas à franchir beaucoup d'étage, je vous le répète...
Et l'ambassadeur était un peu étonné.
— ...Vous pouvez poser cet axiome en principe : la France loge au troisième étage !
Je n'ai pas oublié cette boutade qui ressemblait, comme ibrme et comme fond, à la jolie tirade de M. Sardou sur les modes et les armoires à linge de nosgrand'mères. Elle e.-t très juste et d'un observateur très fm. Non, certes, la France n'est pas ce high life quelque peu inlei'nalional dont je patlais tout à 1 heure. Elle n'est p;is cetle poignée tapageuse, haletante, affolée qu'on voit partout, qui vit eu plein air, comme les Espagnols et les Italiens, qui ne connaît point le coin du feu, le doux pelotonnemeut de l'être dans le home choisi, qui, faisant de la vie un théâtre, se pare comme elle se
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grimerait, se met eu scène, eu vue, eu vedette, rit pour la galerie, pose devaut les gazeliers cuuiuie les acteurs devant le photographe et fait taut de bruit, tout en étant une minorité, un groupe, uu détachement, quon la prendrait voloutiers pour une armée.
La France est plus modeste et plus silencieuse. Elle vit de peu et travaille beaucoup. Elle a des guûts d'artiste et connaît Tart de les satisfaire à bon marché. Tous les bibelots ne coûtent pas le prix d'une pendule ou d'une console de la collection Double. Il est des amateurs sans fracas qui se composent, à peu de frais, uu petit musée. C'est là uu des caractères de cette vo'aie France dont parlait M. Bardoux. Elle sait choisir. Elle a le tact . Ile se replie sur elle-même. Elle fréquente, afin de ne pas être trop entraînée par le mouvement et prise par leugrenage, peu de gens, mais de bonnes gens, et elle laisse passer, en la raillant un peu et eu la plaignant beaucoup, cette France factice qui traite la vie comme un travestissement et en fait une sorte de loug dclilé de bal masqué.
C'est bien pourquoi, devant un de ces étrangers qui nous calomnient trop souvent faute de nousètudier assez, j'éprouvais à entendre M. Bardoux défendre ce pays-ci une satisfaction vive. J'imagine que la révélation du ministre de l'instruction publique aura donné à l'ambassadeur le désir de gravir quelques étages. S'il l'a fait, c'est tant mieux, je pense. Il ne nous méconnailra plus.
Mais une des qualités, et — puisque nous sommes
LA VIE A PAUIS 3;27
claus la seuiaiue des prix de vertu — uue des vertus de celle vraie Fra7ice, c'est (ou c'était) la modestie, la bonne humeur, une certaine verve aimable que les pouliticals d'aujourd'hui — car ce monde est plein de pontifes — ■ menacent de l'aire disparaître. L'auteur de cette étude, à la fois sociale et politique, sur le Vanité de Montlower est modeste et simple, comme l'était, mais avec plus de rudesse, M. Dufaure, qui fut sou ami.
Ou me citait naguère de M. Dufaure uue parole d'une modestie admirable. L'illustre orateur était mourant et, ([ui plus est, se sentait mourir. M. Barboux, non plus Bardoux, M. Barboux, bàtonniti' de l'ordre des avocats, lui faisait visite à lineil : — la dernière visite.
M. Dufaure le reçut, malgré ses souifrances, et lui dit, avec une implacable sérénité :
— Monsieur le bâtonnier, vous aurez prochainement à faire mon éloge — puisque c'est l'usage — dans le discours que vous prononcerez. Eh bien, n'oubliez pas de dire à ces jeunes gens qui viennent après nous que j'ai été, toute ma vie et eu toutes choses, un homme de second ordre... même au barreau, ajouta le grand avocat, eu appuyant sur les mots.
M. Barboux essaya de répondre que, pour lui comme pour les générations qui avaient succédé à M. Dufaure, M. Dufaure, au contraire, était le type même et comme le modèle achevé de l'avocat.
M. Dufaure ne répondit pas, mais son geste nettement affirmatif, son regard et son signe de tète voulurent dire encore :
De second plan, même au barreau !
Il y avait là, dans cet homme au seuil de la mort et se jugeaut avec une telle sévérité, se comparant, sans doute, à cet idéal qu'il portait en son âme, à vingt ans, et qu'il n'avait pu atteindre — les sots et les vaniteux seuls croient l'avoir atteint! — il y avait, dans ces paroles, dans ce geste, dans ce coup d'œil du vieillard moribond sur sa vie passée, comme un éclair de la suprême raison d'un sage.
M. Barboux sortit de la chambre profondément impressionné, et il doit sourire aujourd'hui en se rappelant l'auslère parole de Dufaure lorsqu'il rencontre tant de nouveaux venus, de jeunes avocats, et aussi de jeunes écrivains enchantés tout prêts à dire :
— Je suis content de moi !
La semaine des élections. — Fièvre électorale. — Les candidats en 1833. — Un article de Népomucène Lemercier. — Les alfiches à Paris. — Nommons Paulus ! — L'Exposition d'électricité. — Un conte de Victor Hugo : Voltiiire et le progrès. — 1738 et 1881, — . Les miracles du Palais de l'Industrie. — L'art et la science. — Où nous allons peut-être — Les torpilles. — Comme on peut tuer le mandarin avec une étincelle. — Les grenouilles de Giilvani et les souris de Cotu^no. — Le cotugnUme et le galvanisme. — Les savants font le Dictionnaire. — La monnaie de bill'in littéraire. — Les électriciens. — Bou-Amama. — Journalistes en campagne. — Souvenir de 1870. — Une bonne presse ! — La réclame.
23 août 18S1.
Paris vient d'avoir une semaine agitée. On se plaignait tout d'abord que la période électorale manquât d'un peu de fièvre. L'accès est venu, assez violent, et on a pu voir que la partie engagée était bel et bien une bataille. Dans un article oublié de Népomucène Lemercier sur les Candidats académiques et politiques., je vois énumérés les ennuis d'un candidat s'ofi'rant au verdict des électeurs censitaires du lendemain de 1830. « Ils dissèquent, s'écrie-t-il, ma per-onne vivante plus outrageusement que le scapel ne déchire la dépouille
d'un mort. « Plus loin, Lemercier compare le candidat soumis à la « souveraineté bouliquière » à un « cheval en vente dont les maquignons examinent l'encolure, l'œil, la dent, le pied, le trot et le galop dans un marché public ».
a — Avouons-le, ajoute-t-il, notre éducation électorale commencea se faire, mais elle est loin d'être achevée. Lexercice continu de nos droits nous en enseignera l'usage le plus salutaire. Nous cesserons d'exiger que les candidats, quand un vrai civisme les anime, quand leurs lumières et leurs services les désignent, s'épuisent en protestations superflues ! »
Lemei'cier écrivait cela lorsque le suffrage restreint obligeait le futur député à un dur métier, aux éternelles sollicitations personnelles, et à l'époque où un électeur inlluent mais fort ami de son repos écrivait sur ia porte de sa maison : Jci o/i ne reçoit la visite d'aucun candidat.
Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que « notre éducation électorale ne soit pas achevée, » encore aujourd'hui lorsque le suffrage universel a remplacé le suffrage restreint, lorsque l'inunense alluvion du nombre a changé le ruisselet électoral d'autrefois en une pleine mer? 11 faut aller cependant, il faut naviguer, il faut avancer avec l'air libre dans ses voiles. Qui donc voudrait en revenir aux pataches de nos pères sous prétexte que les locomobiles font quelquefois explosion en chemin?
La bataille a donc été plus animée qu'on ne l'aurait cru. Duel de paroles, duel de placards. Paris était hier encore tout habillé de papier. A.ftiches multicolores, partout collées dan>une promiscuité bizarre et avec des
anthithèses ironiques. Sur la terrasse du bord de l'eau, à la place même où se promenait d'habitude Napoléon III, les affiches rouges de M. Yves Guyot alternent avec la profession de foi très nette de M. Tirard. Toute la terrasse des Feuillants, où les conventionnels d'autrefois ont passé, semble revêtue d'affiches. Affiches multiples sur les colonnes de la rue de Rivoli. Dans les faubourgs populaires, il semble qu'on ait apporté tous ces papiers par tombereaux. On a placardé partout, avec une profusion étonnante, les noms des candidats et l'œil se trouble à regarder tous ces noms imprimés sur rouge, sur vert, sur bleu, sur jaune, sur rose, sur orange; affiches qui offrent à la fois tous les tons de la gamme politique et de toutes les nuances du spectre solaire et parmi lesquelles se glissent des appels ]iurement commerciaux : Phénol Bob(rn/\ ou : Paidm.
Je ne serais pas surpris que, dans leur trouble, quelques électeurs eussent voté pour ce M. Paulus et que le nom de l'artiste de l'Alcazar d'été se retrouvât parmi les voix perdues. Voix perdues! La plaisanterie serait d'ailleurs médiocrement aimable à faire àim chanteur.
Au milieu de cette bagarre, l'Exposition d'électricité passe trop inaperçue. Elle aura son tour et il faut aussi lui donner le temps de se définitivement installer. Je ne crois pas qu'on ait jamais offert au public un spectacle plus étonnant : c'est une féerie scientifique. Les Soirées électriciennes, si je puis dire, auront des splendeurs de Mille et une Nuits. Comment expliquer ces stupéfiantes merveilles?
Victor Hugo, faisait, un jour, devant nous, ce petit conte dont Voltaire était le héros et qui a tout l'esprit et le sel d'une page de Zadig :
Voltaire effuré devant le progrès.
« M. de Voltaire se lève, un matin de Tan 1738 et, se sentant un peu malade, il fait appeler son médecin, Mme du Châtelet le lui a conseillé. M. de Voltaire croit bien à la science, peut-être. Le docteur se fait un peu attendre, mais enfin il arrive, essoufflé :
— Et, d'uù venez-vous, docteur? dit M. de Voltaire.
— Ne m'en parlez pas, j'arrive de Rouen. Il y a deux heures, j'y étais encore 1
— Deux heures, comment deux heures? interrompt M. de Voltaire. Vous voulez dire deux jours, cher doctt'ur?
— Non, non, je dis bien; deux heures. J'y ai été conduit et j'en ai été ramené par une sorte de marmite pleine d'eau bouillante qui a remplacé les chevaux dont on ne veut plus que pour aller à l'Opéra ou pour courir les prix sur une façon de tapis vert !
M. de Voltaire commence à ne point comprendre et regarde sou médecin avec une certaine défiance.
— Et, si pressé, qu'allie/.- vous faire à Rouen? demaude-t-il cependant, par politesse.
— J'allais couper la jambe à un pauvre diable qui s'est blessé en tombant d'un ballon.
— L'opération a-t-elle réussi?
— Parfaitement,
— Et votre patient a beaucoup souli'ert, beaucoup gémi?
— Pas le moins du monde : il n'a pas cessé de chanter pendant qu'on lui coupait la jambe I
— De chanter?
— De chanter. 11 laut tout vous dire, mon cher grand poète; je l'avais endormi avec du chloroforme, et, aii lieu de sentir la douleur, il se figurait tout simplement qu'on lui chatouillait la plante des pieds et il avait envie de rire!
Ici, M. de Voltaire, visiblement inquiet, éloigne son fauteuil du voisinage du docteur, et de ce ton indulgent qu'on a pour les pauvres d'esprit :
— Ah! dit-il, c'est fort intéressant ce que vous me contez làl Tout à fait intéressant !
— Si intéressant répond le médecin, que j'ai transmis la nouvelle de l'opération à un de mes confrères de Philadelphie qui s'y intéressait particulièrement.
Et le médecin, tii^ant sa montre :
— Il doit en avoir le récit complet à cette heuie-ci!.. Ah! cette fois, M. de Voltaire ne peut s'empêcher de
bondii!.. .
— Vous dites? s'écrie-t-il, effaré.
— Je dis, répond froidement le docteur, (jue la description de l'opération faite a été adressée, mot par mot, à mon collègue d'Amérique au moyen d'un câble sousmarin qui relie un continent à lautre et me permettrait de parler à votre Ligénu, aux Hurons et aux Iroquois, comme j'ai l'honneur de vous parler, mon maître.
Là-dessus le médecin dit à Voltaire :
— Je vous quitte. Vous n'avez rien ([ti'une indispo-
silion légère. Mais, si vous avez besoin d'être stimulé, une éliucelle suflira !
— Une étincelle ■?
— Oui, delà machine électrique.
— Ouf! soupire enlin M. de Voltaire dès que le docteur est parti, je suis donc enfin délivré de ce fou. J'avais réellement peur qu'il ne devînt furieux!
Et, appelant ses laquais, lui, l'homme de tous les progrès, de toutes les curiosités, lui que rien n'étonne, lui que toute routine exaspère :
— A l'avenir, s'écrie-t-il, vous m'enlendez-bien, à l'avenir, si le docteur se présente pour me parier vous lui fermerez au nez ma porte!... Je n'ai point de temps à perdre et ne tiens pas à écouter les contes bleus d'un aliéné !
Puis, haussant les épaules, et avec un accent de pitié :
— Après tout, il ne reviendra jamais, le malheureux 1 Il ira, ce soir, coucher tout droit, aux Petit es- Maisons!
Et M. de Voltaire se remet a écrire les Eléments de la philosophie de Newton. »
Quoi de plus charmant, et de plus philosophique aussi, qu'un tel conte lorsqu'il est fait, en manière de causerie, par Victor Hugo? C'est Hernani devenant Candide.
11 est bien évident que pas un génie du monde, fûtil Voltaire, n'eût pu deviner ce que nous voyous, quoique Voltaire eût assuré que ses petits-neveux verraient de grandes choses. En matière d'électricité,
particulièrement, l'incroyable est réalisé. M. Bréguet, avec son exploseur, enflamme une amorce de Paris à Rouen. M. Francisque Michel fait de même, et de Paris, envoie une étincelle à Bordeaux. Le microphone nous fait entendre les pas d'une mouche et ces pas donnent, assure M. Th. du Moncel, qui les a entendus, la sensation du piétinement d'un cheval. Le cri même de la mouche — oui, son cri — son cri de mort devient, dit M. Hughes, absolument perceptible. Ces deux seuls faits, sans parler des miracles d' Edison, ne déconcerteraient-ils point le plus ferme esprit?
Ces prodiges de la science ne sont point d'ailleurs sans me causer une sensation d'inquiétude. Il semble que de cette extrême civilisation puisse justement renaître brusquement l'antique barbarie.
En entrant dans le Palais des Champs-Elysées devenu le Palais de l'Electricité, la plupart des gens — Parisiens, mondains, curieuses — éprouvent une impression toute particulière. Ils se trouvent tout à coup en face d'un monde nouveau. C'est l'inconnu. C'est Yati delà! Cela se touche et cela pourtant ne se devine pas.
Ces phares, ces engins, ces instruments de précision, ces bobines, ces machines magnéto ou dynamo-électriques, ces télégraphes-signaux aux disques de couleur, d'un ton cru, jaune d'ocreou vermillon, ces fils télégraphiques, ces tintements rapides et grêles de sonnettes invisibles, ces écussons, ces drapeaux, ces installations de nationalités diverses donnent à la grande nef du palais quelque chose d'américain, de yankee et de chinois. C'est le triomphe même de la science, et c'es^e
l'épouvaBte de tout esprit porté vers les choses de l'art et du goût. Oui, certes, les artistes éprouvent devant ces applications prodigieuses, admirables, inconcevables de l'intelligence humaine, un vague et profond effroi. Il semble que l'art devienne brusquement quelque chose d'inutile réservé seulement à quelques mandarins raffinés. Un souffle de science emporte les petites joies humaines, le poème qui console, le roman qui est le rêve, le théàlre f|ui est l'oubli.
Le théâtre! On va entendre la Patti au bout d'un fil. C'est un téléphone qui vous traduira les frémissants accents de Mlle Krauss, poussant le cri du Tribut de Zamora :
Debout. enfnnt<; de l'Ibérie!
S'imagine-t-on le qu'il mourut l de Corneille interprété par le téléphone ou emmagasiné dans laboîie d'un phonographe?...
Eh bien ! oui, toute cette explosion de science mène droit à l'écrasement de ce qui était la vie morale de l'homme. L'homme à venir aura plus de confort et moins de joies, plus de luxe et moins de bonheur. L'électricité, qui décuple la vie, lui enlève aussi de son ne. On n'a plus, en wagon, le temps de voir le On n'aura plus, dans l'existence que nous savants — que j "admire — le temps de mets, de causer, de vivre, de faire halte. 'Stiques fidèles et classiques, mourant ve^ ui était un peu la leur, deviennent
rares : ils n'ont même plus besoin d'exister. Un bouton pressé les remplacera. Caleb est chassé par un timbre. L"éleclricilé, semblable à ces lutins des contes de fées, qui, en une nuit, font tout l'ouvrage de quelque princesse malheureuse condamnée à ua labeur long d'un siècle, Félectricité deviendra la servante universelle et la servante uni<]ue. Un bureau central d'électriciens syndiquera tous les besoins usuels d'une ville et les satisfera moyennant un aJ)onnement.
Elle prend, d'ailleurs, cette électricité superbe, des aspects véritablement infernaux dès qu'au lieu de s'adapter à l'usage de l'humanité elle s'applique à sa destruction.
Cette même étincelle, qui allume d'un coup votre lampe électrique, vous donne du feu pour votre cigarette ou de la lumière pour votre escalier, tue de loin, lâchement, de malheureux êtres qui ne savent d'où leur arrive le danger, et elle devient subitement, comme une foudre d'en bas : — une foudre cachée.
Durant la guerre d'Amérique, on lit sauter avec une torpille sous- marine un navire dans les conditions que voici : « 11 y eut, dit l'amiral Dahlgeren, un choc, le a bruit d'une explosion, un nuage de fumée à bâbord « et, en moins d'une demi-minute, le pont du navire « était sous l'eau... Cinq officiers et trente-huit « hommes furent sauvés, soixante-deux hommes ou « officiers ont disparu. Les survivants sont ceux c[ui se « trouvaient sur le pont. » Ce meurtre à distance est épouvantable. L'idée d'une telle guerre eût rendu pâle Bayart, le Chevalier sans Peur.
Et comme la vie humaine, que l'électricité aug^nente
par certains côtés, devient peu de chose par certains autres! L'idée morale même s'en trouve altérée. Un crime à quarante kilomètres de distance finira par ne plus paraître un crime. « Ai-je tué cet homme? Je n'en sais rien. J'ai poussé un bouton. Est-ce un meurtre? Je l'ai tué comme je l'aurais sonné. »
C'est l'éternelle histoire du mandarin. Certaines gens tueraient le mandarin vingt fois par jour s'il suffisait de pousser le boulon d'un appareil — un bouton d'os, le mandarin se réservant le bouton de cristal.
En dépit de tout, et pour laisser là les regrets stériles d'unBrizeux, ne voyant — le Breton! — dans la locomotive que le démon de feu prédit par Merlin aux gars d'Armorique et qui doit marquer la fin du monde — cette marche en avant de la science, cette conquête quotidienne du mystère, de l'inconnu, cet arrachement, par les chercheurs, du secret de la nature, a quelque chose de splendide et qui donne une tîère idée de l'homme, cette sorte d'acarus de la terre.
Ce ne sont pas toujours les inventeurs de ces découvertes qui en ont la gloire, mais c'est toujours l'humanité qui en fait son profit. On peut voir, dans la partie rétrospective de l'exposition d'Italie, des instruments ayant appartenu à Galilée, à Volta, à Spallanzani. L'Université de Bologne eût pu prêter les reliques qu'elle conserve et qui ont appartenu à Galvani. C'est Galvani qui a eu la gloire de donner son nom à telle découverte devenue le galvanisme, comme Améric Vespuce a donné le sieri à l'Amérique et Quinquet, qui
LA VIE A PAHIS 339
n'inventa rien, son nom de quinqtiet à tel vulgaire mais très populaire objet d'éclairage.
Je ne dis point que Galvani n'a rien trouvé. Il ne m'appartient pas à moi, très profane, de discuter de telles renommées scientifiques. Galvani mérite évidemment de conserver la gloire de sa merveilleuse découverte, mais, — les hasards de la lecture ont de ces rencontres, — en sortant de l'Exposition d'électricité, j'ai trouvé dans un livre dun certain Joseph Izarn, professeur de physique au lycée Bonaparte en l'an VIII (1805), \q Manuel du Galvanisme, un curieux renseignement qui prouve que, quatre années avant les fameuses expériences de Galvani sur les grenouilles, un savant professeur d'anatomie à Naples, Gotugno, avait observé que l'électricité se peut accumuler dans quelque partie du corps d'un animal.
Ce Gotugno rapporte, dans le Journal encyclopédique de Bologne pour l'année 1786, qu'un de ses élèves, se sentant blessé au bas de la jambe, y porta la main et prit une souris qui le mordit. L'ayant aussitôt étendue sur la table pour la disséquer, il fut très surpris, en touchant avec son scalpel le nerf diaphragmatique de l'animal, d'éprouver une commotion électrique assez forte pour lui engourdir la main. Gotugno renouvela l'expérience et V expérience de Cotugno précéda de quatre ans les études de Galvani, faites en 1790 seulement dans le laboratoire de Bologne, sur les grenouilles écorchées et secouées par une étincelle électrique.
Le rapprochement prouve simplement qu'il y a souvent, dans les recherches scientifiques comme dans les idées et les inventions littéraires, un parallélisme sin-
gulier. Mais du moins Gotugno est-il arrrivé le premier et si le monde savant se fût inquiété de ses souris plus que des grenouilles de Galvani, le galvanisme fût devenu le cotitgmsme et l'on eût dit que tel orateur cotug)iise les foules au lieu de dire qu'il les galvanise.
Voilà cependant à quoi tiennent les néologismes! M. Gambetta déclarait l'autre jour qu'il trouvait hirsute et mal venu le mot d' apport imisme. Il laut avouer, en effet que lorsque notre langue n'enrichit elle ressemble à quelqu'un qui, au lieu de recevoir des pièces d'or se chargerait d'une lourde monnaie de billon. Les mots en isme sont généralement le billon de la richesse, littéraire nationale. Mais le moyen de les éviter? Ils naissant de la nécessité même des propos, de ce choc d'opinions, de classes, de métiers, qui est la vie même de nos sociétés modernes. La science surtout, la science éleruellement eu marche, eu progrès, en avance sur le cjumiuades martyrs, impose non seulement ses découvertes mais ses inventions linguistiques aux écrivains. Le terme de laboratoire s'ajoute à la langue verte populaire ou au slang mondain, à la scie d'atelier, à la drôlerie du boulevard, à la trouvaille du bohème et la langue se charge ainsi d'un argot qui ne témoigne cerlainement pas d'une santé absolue.
Le dernier né de tous ces termes nouveaux, — électricien' — est assez joli, il faut le reconnaître. Il est net il est brillant, il y a de l'étincelle dans ses syllabes. Électricien est déjà dans l'usage.
— Votre profession?
— Electricien !
11 y a un journal spécial qui porte ce titre alerte : Y Electricien. Le motesl pimpantetbienlrançais. Pourvu que les savants ne nous en fournissent que de pareils, on ne leur tiendra point rigueur.
Il faut bien, au surplus, qu'ils ne surchargent pas trop de leur monnaie de cuivre celte langue française pour laquelle on souhaiterait un unimétallisme absolu: l'or pur. C'est par les littérateurs seuls que les sciences se popularisent et qu'elles durent. La science d'aujourd'hui ne sera pas la science de demain. Au contraire, la littérature admirable aujourd'hui (je ne dis pas admirée) demeurera admirable toujours.
Quels sont les savants qui ont profondément imprimé leurs noms et le souvenir d^^ leurs découvertes dans les mémoires? Ce sont (je le disais à propos de M. Joseph Bertrand) des savants qui furent des écrivains et qui, à la science, s'ils étaient des rats de laboratoire, à l'érudition, s'ils étaient de rats de bibliothèque, ajoutèrent le style. L'exégèse de Strauss est inaccessible au public. M. Renan arrive, ce magicien, qui la rend aussitôt populaire et pour jamais. Au reste, nos savants véritablement hors de pair, les Claude Bernard, les Pasteur, les Joseph Bertrand, les Berthelot, les J.-B. Dumas, sont des écrivains, et ce sont ceux-là d'ailleurs qui, en enrichissant la science de plus de découvertes, respectent aussi le plus profondément la langue écrasée sous ces mots en isme qui sont l'apport le plus clair du dix-neuvième siècle à notre Dictionnaire national.
Toujours est-il que la science devient à la mode et qu'après les électriciens nous aurons peut-être les électriciennes qui iront contempler le soir les tableaux de Jean-Paul Laurens à la lumière électrique. Cruel éclairage pour les tableaux, soit dit en parenihèse! Ce jour blafard les rend funèbres. Mais si la mode s'en mêle, les réflecteurs ne seront plus placés que sur des lampes Edison ou devant des bougies .TablochkofT.
Électriciens et électeurs, électricilé et élections, il est certain qu'on ne parle pas d'autre chose. On en vient à oublier un peu Bou-Amama que nos soldats se préparent cependant à poursuivre. Je lisais même hier la lettre très caractéristique d'un correspondant de journal qui se plaint de l'autorité militaire, laquelle lui refuse, je ne sais pourquoi, l'autorisation de suivre la colonne expéditionnaire et qui écrit : « La presse s'est toujours cependant montrée fort aimable pour l'armée. »
Il y a ime théorie dans ces simples mots et qui se résume en cet axiome : <( Le journaliste avant tout! » C'est aller un peu loin peut-être. Je me rappelle la réponse extraordinaire que fit, en 1870, au grand prévôt de l'armée du Rhin — du Rhin! — un correspondant de journal qui arrivait au quartier général avec toutes sortes de recommandations ministérielles.
On lui refusait, à lui comme aux autres, l'autorisation officielle de suivre la campagne.
— Mais je suis ici pour célébrer votre courage, votre dévouement...
— L'ordre est formel.
— Mais notre journal est très lu.
— C'est im détail qui ne nous regarde poinl '
LA VIE A PABIS 343
A la fm, le journaliste, qui discutait avec le général
comme il l'eût fait avec un secrétaire de théâtre pour
son service de première représentation, eut un mot
extraordinaire, digne d'être retenu :
— Vous ne voulez pas? Décidément, vous ne voulez pas? Eh bien! soit, tant pis pour vous, général! Nous ne ferons pas de réclame à cette giierre-làl
Ah! l'étonnante réponse! Et croyez bien que ce correspondant, prodigieusement naïf, disait, sans le vouloir, le fin mot de la situation. Tout est réclame en ce monde et plus que jamais en cet âge de papier où nous vivons. Le monde n'est plus qu'une colossale maison de verre où les reporters viennent poser leur œil. L'armée certes se bat pour la patrie, pour le drapeau, pour l'honneur et ne verse pas son sang pour fournir de l'encre rouge à la presse, mais que de gens vivent pour la presse et prennent une attitude pour le gazetier !
Prenons garde.
Prenons garde.
Quelque reporter nous reiiarde...
C'est la légende de la Dame Blanche modifiée. Un fm observateur parisien me disait, un jour :
— J'ai suivi de près les opérations des chefs de police orsqu'ils ont à découvrir l'auteur de quelque crime! Savez-vous de quoi ils se préoccupent et s'occupent tout d'abord? D'avoir une hoime presse. Ils lancent d'un air inspiré, devant les reporters qui sténographient, un : « Je tiens une piste ! » qui fera imprimer demain dans les journaux : « La discrétion nous force à ne pas tout dire, mais nous pouvons affirmer que l'habile et remarquable
M. Lombard (quand c'était M. Lombard) est sur les traces du coupable. Il lient la piste ! »
Que la piste soit tenue ou non, que le limier fasse bien son creux, peu importe. La presse a étébonne. Cela suffît.
Il y a telle affaire judiciaire, comme il y a telle pièce de théâtre, où la presse est meilleure que dans telle autre. Pareil à un acteur qui aura été personnellement acclamé dans une pièce tombée, un policier dira : «Nous avons eu des articles superbes ! » à propos de tel crime dont il n'aura pas arrêté le coupable. Les reporters poussent même si loin l'amabilité qu'un agent peut devenir absolument populaire pour avoir laissé échapper un assassin.
Il lui suffit de ne pas se laisser dire par les reporters dépités :
— Nous ne ferons pas de réclame à cette guerrelà!
Ne rions pas trop. J'ai déjà vu que des journalistes, mécontents de M. Camescasse qui ne leur laisse pas, à leur gré, assez franches "coudées à la préfecture de police, avaient à peu près imprimé un :
— Tant pis pour vous, monsieur le préfet. I^ous ne ferons pas de réclame à vos crimes l
La vie et la mort d'un ciowii. — Auriol. — L'esprit liaiirius et l'humour anglais. — V homme-oiseau. — Gloires d'autrefois. — La vie en plecn air. — Un clown à cheval. — Lepeiii Piice. — L'ambition du comédien Lesu(Mir. — lin clown sh.ikspeiirien. — Bo.^well. — Medrano. — Les Hanlnn-Lee. — L'américanisme et la parisine. — La pantomime à la vapeur. — Les haijitanls de la Tene-de-Feu au Jardin d'Acclimata ion. — Nubiens et L>quimaux. — Un souvenir de M. Laurent-Picliat. — Ce que deviennent les sauvages.
H septembre 1881.
Je ne suis pas de ceux qui disent : Ce n'est rien...
... c'est un clowa qui disparaît.
Un clown ! Quel vide peut bien taire dans ce grand Paris, un malheureux vieux clown qu'on emporte dans un coin de cimetière?
Un saltimbanque de moins, un inutile, un oublié!
Et pourtant, lorsque ce pauvre diable est Auriol, lorsqu'il a amusé tant de générations, lorsqu'il a représenté, pour sa petite part, une des formes de la grâce française, ne doil-on pas un souvenir à ce disparu comme à je ne sais quoi de fantaisiste et d'aimable qui s'en va, quelque chose d'ailé qui s'envole?
346 LA VI lî A PARIS
J'ai d'ailleurs une théorie, cest que rien ne représente mieux l'esprit d'un peuple que ses acrobates. N'entendez pas malice à ce que je dis. Les poètes, les penseurs, les auteurs dramatiques, les peintres même peuvent, tout en gardant le caractère de leur race, prendre un côté humain, général, qui appartient à toutes les nations. Il y a du Français dans Shakespeare, il y a de l'Espagnol dans Corneille. Mais le mime, le saltimbanque ou le pantin populaire conserve, chez chaque peuple, un accent bien déterminé, et le Punch britannique n'a rien de commun que la bosse avec le Pulcinella napolitain ou le Polichinelle gaulois.
Les Espagnols, peuple de chevaliers où les armuriers de Tolède firent dynasties, ont inventé les trfreros, les esjpadas. Les Italiens, nation de fins politiques, ont inventé ou plutôt conservé le masque des mimes. Pulcinella, dans ses vêtements blancs, apparaît avec un masque noir. Les Anglais ont mis tout leur humour, leur verve bizarre et un peu macabre dans leurs clowns aux vêtements collants, pailletés, ornés de papillons aux ailes étendues, funèbres comme l'épervier d'Hor sur les hiéroglyphes égyptiens.
Notre Pierrot, au contraire, fin, narquois, railleur, les yeux malins et la bouche sensuelle, n'a rien de sinistre. C'est un drôle, mais il est drôle. Il a pins d'esprit que d'humour. Il a plus d'adresse que d'agilité. On sent qu'il est de la contrée des horizons bleus de Watteau, tandis que le clown est du pays des Nuits d'Young.
LA VIE A l'A MIS 347
Auriol tut un acrobate bien français, et je dirai bien parisien. Il y a de la ^tarisme aussi dans la façon de faire les tours. Miss Ucéana est une belle fille admirable, mais il reste du yankee dans sa beauté et sou allure. Une Parisienne sur son tîl de fer aurait plus de piquant, sinon [)lus de charme. Auriol avait inventé un type, une manière, un costume. C'était le Paillasse aux vèlemenis quadrillés des places publiques, mais rendu plus coquet par le petit bonnet de fou garni de sonnettes qui tintaient joyeusement autour de sou front, et, — lorsqu'il sautillait lestement sur sa chaise — semblaient résonner comme un gai pépiement d'oiseaux.
'Li' homme-oiseau, c'était bien ainsi justement qu'on appelait ce petit homme agile, nerveux, pas plus haut qu'un Gavroche, et qui sautait sur les bâtons des dossiers de chaise, comme un moineau franc, de brauchette en brauchette :
— Encore un! Et là! et là! Encore! Et là! et là! Et voilà!
Nous avons vu faire cet exercice à Auriol sexagénaire. Il gardait encore une alacrité juvénile. Il était toujours le pissereau d'autrefois. Il voltigeait. Gela semblait tout simple, cette leste façon de grimper; il en est ainsi du style sans fracas qui a l'air tout à fait fac.le. Il faut sincliner devant les livres dout on se dit, en lisant : « Il me semble que j'écrirais ainsi ! w II faut beaucoup applaudir les acrobates dont les exercices nous font penser : « J'en ferais certainement autant ! » Les véritables tours de force, en matière de gymnastique et de littérature, sont ceux qui ne laissent paraître ni efforts ni tension de muscles.
3/»8 LA VIE A PAKIS
Avec Auriol, tout paraissait facile. Sa petite ligure, grosse comme le poiug, et égayée, sur des lèvres spirituelles, par deux petites moustaches en virgules, très noires, riait et semjjlait répondre aux applaudissements : — « Bah! il ne m'en coûte guère ! » Danlan jeune a pétri la charge d'Aariol, qui fut une véritable gloire européenne du temps de Louis-Philippe. Le nom, limage, la lithographie ou la charge d' Auriol se rencontraient partout. Chaque époque a de la sorte un acrobate célèbre, et l'histoire ne doit pas dédaigner de tels souveiiirs^ Le chronicjueur du bon Louis Xll, Jehan dAuthau, moine de Tordre des Miuimes, n'a garde d'oublier, à côté des hauts faits ou des voyages du roi, les danses et les sauts périlleux de ce George Menustre qui, à Màcon, dansant sur une corde qui allait du clocher des Jacobius à la grande tour du château, restait suspendu par les dents à vingt-six toises du sol.
Auriol ne se livrait pas à ces bravades que Blondin a renouvelées, mais, pareil au fameux sauteur Simpson et au célèbre Ireland, il sautait fort bien par-dessus huit ou neuf chevaux rangés côte à côte et par-dessus un homme debout sur le cheval du milieu. Il y avait eu lui, — dans ce roitelet au peiil corps fait de vif-argent, et qui trouait les cercles de papier, passait, sans les casser, dans des cerceaux garnis de pipes en terre, — quelque chose de ce clown fantastique qu'a chanté Théodore de Banville et qui, de saut en saut, bondit si haut qu'il va se perdre dans les étoiles.
Le brave homme pourtant n'avait rien de bien extra-
LAVIEA PARIS 349
vagant. Semblable à la plupart de ces acrobates, il travaillait ses grands écarts, ses bondissemenis, ses jongleries, ses marivaudagce des muscles, comme un bon élève fait des armes ou comme un employé assidu tient ses livres. Cette vie des acrobates, des écuyers, des sauteurs, des lulteurs, qui parait toute débordante de fantaisie et de hasard, est, au contraire, régulière comme celle des soldats et réglée comme un papier de musique. Exercices à telle heure, répétition à telle autre. Nul écart de régime. Ce n'est pas seulement la réputation et r«r^ qui sont enjeu, c'est aussi la vie. Pour le comédien, un moment d'oubli, c'est un coup de sifflet. Un moment d'oubli, pour un clown, ce peut être la mort. Puis, ses exercices finis, Auriol rentrait chez lui dans ce modeste logis qu'il habita jusqu'à sa mort et oii reste maintenant une vieille fille, sa sœur, qui tenait avec une propreté flamande l'humble ménage du clown.
Souvent, aux dernières années de sa vie, xluriol allait, de ses petites jambes maigres, encore lestes, à la représentation du cirque. 11 était si mince et si ratatiné qu'à la place où il s'asseyait on ne la remarquait guère. Et puis qui se souciait, qui se souvenait d'Aurior?Nous, qui lui savions gré de nous avoir si fort amusé jadis dans notre enfance, nous regardions avec attendrissement ce petit vieux aux traits ridés, dont le chapeau usé semblait trop grand pour son crâne devenu trop petit. C'était pourtant là une renommée, une gloire parisienne 1 Et voilà ce qu'elles deviennent : que ce soit Auriol maigri, Lamartine tombé ou la Grande-Duchesse engraissée et gardant toujours son joli sourire finement narquois avec son corps épaissi !
Auriol, avec une passion d'artiste, une vivacité enthousiaste, de petits cris d'oisillon jetés de sa voix clairette, applaudissait alors les nouveaux venus qu'il suivait des yeux et qui lui succédaient. Point de jalousie chez ce roi détrôné. Il s'amusait aux succès des autres. Mais il lui fallait l'aUnosphère du cirque, le sable tin de l'arène, l'odeur saine del'écurie! Il touchait et tâtait, de ses mains osseuses — des mains d'enfant — les cerceaux, les rubans, les barrières, les accessoires d'autrefois qui avaient moins vieilli que lui. La Vieillesse du Cloiciil Quel sujet de roman ou de drame!
Et, de fait, les acrobates et les gens du Cirque ont toujours eu le privilège d'attirer les conteurs et d'inspirer les romanciers. Je me rappelle que le Journal pour tous, lorsqu'il se fonda, annonçait avec éclat un roman nouveau de M. Edmond About, demeuré inédit, malheureusement : La Vie en plein air ou les Saltimbanques. C'est, en effet, le plein air de la vie de ces hommes qui leur donne un aspect différent de notre existence accoutumée, limitée et renfermée. Il y a du libre tzigane, semble- t-il, chez ces êtres que nous nous imaginons pétris d'une autie pâte et qui pourtant, je le répète, vivent bourgeoisement de la vie commune.
Mais cette vie même a des accidents et des traverses que les autres n'ont pas. Ces dynasties de clowns et d'écuyers, les Franconi, les Kennebel, les Bouihor, les Aslley subissent des orages, mais ne sont pas détrônées; et tout ce qui rêve l'indépendance dans la façon de vivre, l'espace, le grand air, — les conteurs avides de caractères curieux, les dramaturges en quête de situations originales, les peintres chercheurs de pittoresque
— se prennent non seulement de pitié mais de sympathie pour les saltimbanques. Knaus et son école les illustrent. Dickens les a presque chantés, ces pauvres gens, dans Hard Times. Eugène Sue les a suivis à la piste pour écrire Martin V enfant trou ce qI l'histoire de Léouidas Requin, ce prix d'honneur de la Sorbonne qui ''oue les phoques au fond d'une baignoire.
Tel incident de la vie des clowns fournirait un chapitre ou un tableau quasi-fantastique. Une nuit, entre Péiigueux et Bordeaux, un des Kenncbel ou des Franconi — j'oublie la famille — apprend que sa femme est mourante, loin de là. Un cheval! A tout prix il faut un cheval !
C'était au temps des diligences. A la poste, plus de chevaux. Plus un seul cheval chez les loueurs. L'écu^'cr veut partir cependant. Il le faut. La moribonde appelle.
— Ah! lui dit-on, ily a bien un cheval encore. Mais il est emporté, furieux; il vous tuera!
— Nous verrons bien ! Amenez-le !
L'homme saute sur le cheval; il l'éperoiine, il le serre, il le dompte, — puis, dans la nuit, par la grande route, debout sur le cheval rétif comme dans l'arène du cirque, l'écuyer au galop passe à travers la camp;igne, le vent dans les cheveux, les bras croisés, frappant du talon la croupe de l'aniuial emporté, criant :
— Hop ! hop !
Comme devant les milliers de spectateurs du cirque.
Et allez donc expliquei' aux pay^ans du Périgord qui entendirent, cette nuiL-là, ce galop furieux sur la route et qui virent ce démon sur cetle bète, qu'ils n'ont pas
VU le diable lui-même passent en colère et allant d'un train d'enfer — le train éperdu de la chasse volante l
Tous les clowns ne sont pas, comme celui-ci, des cavaliers de ballade romantique,
J"ai pourtant connu un clown sbakespearien. Ce n"était pas l'élégant Price, dont j'enviais tant, étant enfant, la redingote polonaise à brandebourgs que je lui voyais étaler devant la porte du Cirque, à Limoges
— Priée, une des admirations de mon enfance et une de mes envies, car je ne trouvais rien de supérieur au rôle d'un petit garçon de mon âge galopant à cbeval, en maillot, dans un costume d'Amour, et envoyant des baisers à des dames qui lui renvoyaient des oranges. Galoper comme le petit Price l Avoir une redingote à brandebourgs, à boutons d'olive, comme le petit Price l Quel rêve! Un soir, au Cirque, j'entrevis pourtant l'envers d'une existence aussi brillante.
En tournant autour de la piste, le petit Price perdit pied et brusquement, brutalement, il fut projeté comme un paquet de chair sur la balustrade, près du public. Il tomba là, le corps eu deux, sur les reins, comme un pantin cassé. Il y eut un cri terrible. Tout le publie était debout. On croyait le petit Price mort. Son père sauta dessus, prit le pauvre corps immobile et, le serrant daus ses bras, l'emporta vers les coulisses, farouche.
En pareil cas, j'en avais vu un autre — un autre père
— relever d'un coup de fouet sa petite fille tombée de cheval, et hop !
Le petit Price n'était pas mort. Il devait, au Cirque
de Paris, devenir un des clowns les plus élégants et les plus fins, jouant du violon en véritable artiste, et très spirituel dans ses lazzis. Puis il ambitionna, je crois, le théâtre. Il débuta aux Variétés, si je ne me trompe. Il rêvait les lauriers de Lesueur. Et pourquoi pas? Lesueur, ce grand comédien, rêvait bien, de son côté, ceux du clown ! . . .
Au Cirque, Lesueur, qui avait créé Taupin, de Diane de Lys, et le bonhomme Poirier, du Gendre de M. Poirier^ restait immobile, ses gros yeux ronds flxés sur le maillot pailleté des clowns.
— A quoi pensez-vous? lui demandai-je, un soir.
— Moi ? dit-il avec un éclair ambitieux dans le regard, je pense que je voudrais être Price !
Je ne pouvais pas trop lui en faire un reproche. J'avais bien envié jadis la redingote polonaise du petit clown !
Mais le clown shakespearien dont je veux parler, c'était Buswell. Une autre gloire de Paris, Boswell, qu'on n'a jamais remplacé au Cirque. Le comique le plus original et le plus étrange, l'ironie la plus profonde. « Un garçon dune verve infinie, d'une fantaisie exquise », dit Hamlet en parlant d'Yorick. Un héros de roman, ce Boswell!
C'était un gentleman, parait-il. En Angleterre, le clown, comme le jockey, l'homme de cheval, l'athlète, le boxeur, semble avoir rang de gentleman. Des lords ont porté des toasts à des champions vainqueurs. Le clown Joë Grimaldi, celui-là même qui demanda, par testament, (ju'on lui coupât la tète avant de l'enterrer,