LE COEUR DU MENDIANT
Eq faisant à Saint-Martin élection de domicile pour la nuit, le Bienheureux n'avait pas entendu changer ses habitudes de la journée. Il avait été bien inspiré: le régime de la maison s'alliait parfaitement avec le genre de vie auquel il voulait rester fidèle. Tous les matins, l'hospice ouvrait ses portes à ses pensionnaires, libres de vaquer, tout le jour, à leurs occupations et à leurs industries. On connaît celles du Bienheureux. Comme, depuis plusieurs années, il ne quittait Rome qu'à peine l'espace de quelques semaines, le temps de son pèlerinage annuel à Lorette, il était chaque jour plus connu et il éveillait déplus en plus autour de lui la curiosité, l'intérêt et l'admiration. L'histoire de sa vie, dépouillée d'incidents, devient à peu près uniquement le récit des surprises et de l'admiration qu'il inspire, des manèges de quelques-uns de ses admirateurs pour lier commerce avec lui, pour le contraindre à recevoir leurs aumônes, pour provoquer ses prières et quelquefois aussi pour pénétrer le mystère de sa condition et de sa naissance.
Benoît évitait par-dessus tout les questions qui avaient trait à lui-môme. Il fuyait avec un soin particulier ses compatriotes. Il n'avait pas toujours eu cette précau-
tion. En 1774, à son retour de Saint-Jacques de Compostelle, à l'hospice Saint -Louis des Français, il avait rencontré un de ses camarades d'enfance de Técole de Nédon. Cet homme, venu en pèlerinage au tombeau des Saints-Apôtres, avait demandé au Bienheureux une lettre pour consoler et rassurer ses parents, qui depuis si longtemps n'avaient pas entendu parler de leur fils.
— « Faites mes compliments, avait répondu Benoit; dites que je suis content: il n'est pas besoin d'écrire; et s'il était nécessaire, je me servirais de la poste. »
Ce furent les seules nouvelles qui, depuis la lettre de Chiéri, parvinrent de lui à Amettes.
Le Bienheureux avait dit un adieu véritable à toutes les choses de ce monde, et son nom même était inconnu de ceux qui le voyaient le plus souvent. Il ne dissimulait pas sa qualité de Français, et, quand il y était contramt, il indiquait son prénom de Benoît. Ses confesseurs n'en savaient pas davantage. L'éloignement de son pays, le silence qu'il gardait, la délicatesse et la grâce de sa physionomie, l'urbanité et la justesse de ses moindres paroles, cet air de noblesse, de sérénité et de joie qui transpirait à travers ses haillons et qui était moins le résultat de la politesse de son éducation que le fruit de l'intimité de son commerce avec Dieu: tout, quand une fois on l'avait remarqué, contribuait à frapper l'imagination populaire et à provoquer les diverses légendes dont il était l'objet et qui avaient cours surtout dans le quartier de Notre-Dame des Monts.
Quelques circonstances de temps en temps piquaient (davantage la curiosité. L'oltlce divin, que, depuis sa
fortie de Sept-Fons, le Bienheureux était exact à récite! tous les jours, éveillait volontiers l'attention. Avant son entrée à Saint-Martin, il portait partout avec lui son bréviaire et ses autres livres de piété dans un sac qu'il déposait à ses côtés dans les églises. Depuis qu'il demeurait à riiospice, il y laissait son paquet et n'emportait que les livres dont il voulait user dans la journée. 11 les portait dans une poche de peau noire suspendue à la corde qui lui servait de ceinture.
Ce bréviaire trahit plusieurs fois son maître et n'était pas un des moindres sujets de questions et de commentaires parmi ceux des amis du Bienheureux qui avaient une fois constaté de quel livre il usait. Un jour, à l'église des Saints Apôtres, que le pèlerin fréquentait déjà depuis plusieurs années et où il avait formé quelque \iaison avec un des sacristains, Pierre Giansanini, dont nous aurons occasion de reparler, il oublia ce bréviaire sur la balustrade d'une des chapelles et alla le réclamer le lendemain à la sacristie, auprès de son ami qu'il trouva fort étonné :
— «Vous comprenez donc le latin? » lui dit-il.
— « Un tant soit peu, » répondit Benoît embarrassé.
D'autres indices d'une éducation supérieure échappèrent encore en mainte occasion à la modestie du Bienheureux, et n'était pas pour arrêter l'intérêt qu'oii lui portait.
Ce qui frappait surtout, ce qui touchait et édifiait tous ceux qui l'avaient une fois remarque, c'était l'égalité et l'énergie de sa vertu, qu'on ne trouvait jamais en défaut, de sa prière qu'on voyait sans cesse en haleine. La tréq.uentation des divers sanctuaires qui, durant lei
premières années de son séjour à Rome, avait permis au Bienheureux de rester plus longtemps inconnu^ concourait désormais à lui susciter partout des admirateurs, et à faire connaître en tous les quartiers de la ville éternelle cette manière de vie que le P. Gabrini appelait incomparable.
A diverses reprises, dans les rues de Rome, le Bienheureux fut frappé par la malveillance ou par retourderie des passants, sans que son calme en ait été altéré. Un jour même une pierre l'atteignit à la jambe et fit jaillir le sang, mais le Bienheureux n'arrêta pas sa marche, il ne se retourna même pas. On sait comment il savourait les injures et s'y épanouissait, ralentissant ie pas quand il les rencontrait, afin de n'en laisser échapper aucune. Elles étaient véritablement pour lui un rafraîchissement et un bien-être : il s'y complaisait comme à une expression de la justice et de la vérité. Selon la remarque de deux de ses confesseurs, il ne lui arriva jamais dans sa vie d'avoir la pensée qu'il pût être quelque chose de bon. Non seulement il était à ses yeux un monstre d'ingratitude et dépêché devant Dieu, mais, immergé daos son néant, il se regardait comme iiidignr même de la société des hommes. Ce sentiment de son indignité entrait pour quelque chose dans son désir de la solitude et sa fuite de tout commerce humain» Ce qui contribuait à l'attirer aux portes des couvents, où il recevait rarement sa portion, c'était, outre une profession de l'état de mendicité, le goût qu'il trouvait aux railleries et aux huées, que ne lui épargnaient pas quelques-uns des autres pauvres, le traitant de niais et s'appliquant à faire rire .Vassistance à ses dépens, IJ
trouvait vraiment là son profit et son bénéfice. Il voulait être abject et vil aux yeux de tous : il s'appliquait à se faire passer pour un pécheur et un hypocrite, un oisif, un ignorant ou un fou. Il était heureux des divers bruits injurieux qu'on pouvait débiter sur son compte et sur les causes qui l'avaient réduit à cette vie misérable. On ne rendra jamais l'expression de sincérité avec laquelle il répondit à plusieurs de ses interrogateurs :
— « Je suis un vagabond I »
La pauvreté et la sordidité de ses vêtements étaient pour en convaincre. Il ne se contentait pas en effet de les laisser tomber de vétusté, de refuser ce qui eût pu le mettre à l'abri des intempéries des saisons, il voulait qu'ils fussent en désordre et déchirés. Contraint un jour de prendre et déporter un vieux chapeau qu'un prêtre, l'abbé Joseph Melis, lui donnait, il ne tarda pas d'y faire des déchirures, craignant d'avoir trop bon air. L'horreur que sa saleté excitait parfois, la répugnance qu'on manifestait à l'approcher dans les rues et au sortir des églises, était pour lui une délectation : il s'en réjouissait comme d'un triomphe de la vérité. Il serait impossible d'imaginer qu'on pût avoir de soi-même une opinion plus basse que celle qu'il avait. Un de ses confesseurs dit que son humilité était une mer profonde dont il était impossible de mesurer le fond.
L'homme véritablement humble est radicalement changé de la nature déchue : il ne faut pas s'étonner de tous les renversements où la montre l'histoire de Benoît Labre. La grande merveille est surtout cette humilité profonde, sincère , débordant sans cesse d'un cœui
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humain et immergeant tous ses sentiments, tous ses désirs, toutes ses Yolontés. Ce qu'on raconte de la paii où fut le Bienheureux dans les dernières années de sa vie, après les luttes contre l'esprit impur dont nous ayons parlé, ne doit plus surprendre : la concupiscence est un orgueil. Les dons extraordinaires, la grâce et l'auréole qui entourent le Bienheureux, sont expliqués aussi. Plus rien ne le gêne, ni ne lui répugne ; il est véritablement humble, et humble sans mesure. Il s'élève audessus des goûts et des dégoûts les plus énergiques. A l'heure précisément où les distributions de soupe se faisaient aux portes des couvents et des palais, on l'a vu dans les rues et dans les cours,ramasser sur du fumier des aliments gâtés ou des restes de potage aigri pour en taire son repas. Avait-il ces jours-là à réprimer et à punir quelque réveil des appétits de la nature? Car, après tout, il n'était maître de ses goûts que par une lutte continuelle. Un après-midi , il sortait à jeun de Notre-Dame des Monts; il passe devant une boutique de friture d'où s'exhalait une fine odeur, assez appétissante. Le Bienheureux s'arrête et demande à acheter quelques tranches de ce mets. La marchande qui le connaissait e^. qui, comme beaucoup de gens du quartier, avait pour lui un grand respect, répond qu'elle ne lui en vendra pas, mais qu'elle sera joyeuse de lui en donner par charité. Benoît la remercie aussitôt et s'éloigne à ; grands pas, et on le voit se frapper la bouche comme pour se punir de cette convoitise de gourmandise et de sensualité. Un prêtre, qui avait remarqué tout ce jeu, était édifié de cette vigilance contre soi-même, et ne pouvait en parler sans pleurer d'admiration. , 15
11 n'eût pas fallu songer à la maDifuster, et les rnoiudres témoignages de respect ou de considération faisaient entrer le Bienheureux dans des angoisses extrêmes. Il y trouvait quelque chose d'horrible et de contraire à la justice et à la vérité, qui eût suffi à l'offenser. Une femme, Laurence Vandroli, un jour, en pleine rue, poussa vers lui son fils à qui elle ordonnait de Daiser la main de ce pauvre :
— «A moil la main 1 me baiser la main!» s'écria Benoit stupéfié, terrifié et dérobant aussitôt ses mains.
En présence d'une douleur et d'une angoisse aussi vives, cette femme n'insista pas et voulut changer de discours. Mais le Bienheureux s'enfuit éperdu et désolé.
Quelle ne fut pas sa douleur, lorsqu'un jour un prêtre, un vieillard, l'abbé Fraja, qui l'avait attiré chez lui, se prosterna à ses pieds pour les baiser! Le Bienheureux éclata en sanglots. Ce fut en vain que le prêtre essaya de calmer cette douleur en assurant que son hommage s'adressait à Jésus -Christ qui a voulu se personnifier dans les pauvres : le serviteur de Dieu garda toujours à l'ecclésiastique une sorte de ressentiment. En vain l'abbé, à diverses reprises, essaya-t-il désormais de l'attirer chez lui, Benoît resta plein de défiance, et la rondeur du bon prêtre eut peine à le désarmer complètement. Le transport de vénération où s'était laissé emporter l'abbé Fraja, dont nous aurons à reparler, avait été provoqué par les sentiments de reconnaissance envers Dieu manifestés par le Bienheureux, au sujet d'un haut-de-chausses que l'abbé venait de lui donner.
Au fond de cettereconnaissauce éclatait la persuasion
de son ihdignité. Benoît admirait comment Dieu pouvait venir en aide à un être aussi misérable et répondre à son désir. Rarement on le vit faire une démarche pour s'attirer une aumône. Il Tattendait et la recevait de Dieu seul. A l'entrée des églises, les grands personnages entrant ou sortant faisaient souvent des distributions, et les pauvres les entouraient volontiers. Benoît n'aurait pas eu à se déranger, à peine aurait-il eu besoin de se retourner pour prendre sa part de ces générosités. Il restait étranger à ce qui se passait autour de lui, les yeux flxés sur le tabernacle et absorbé dans la prière. Quelquefois ces distributions d'aumônes se faisaient sous le péristyle des églises, au moment même où Benoit sortait. Il n'avait pas à interrompre sa prière ni à sortir de son recueillement, il n*avait qu'à tendre la main ou même à l'ouvrir : il ne le faisait pas; il saluait et passait. 11 ne demandait qu'à la Providence, et elle ne lui faisait pas défaut : elle mettait dans ses mains des aumônes plus abondantes que n'en réclamaient ses pratiques de pauvreté et d'abnégation.
Le P. Biaise Piccilli, devenurecteur de Notre-Dame des Monts, avait défendu aux pauvres qui fréquentaient cette église,de mendier dans le lieu saint ; sa surveillance, malgré l'estime qu'il lui portait, s'étendait jusqu'au Bienheureux. Non-seulement Benoît ne demandait jamais, mais, à cause de son respect pour le lieu saint, il ne parlait même pas pour remercier ceux qui lui donnaient; le plus souvent encore, absorbé dans sa prière, il ne voyait pas les aumônes qu'on déposait dans son chapeau ou sur la balustrade auprès de lui.
Le recteur de Notre-Dame des Monts, après l'avoir observé quelque temps, sentit s'augmenter son estime pour lui.
— <( C'est vraiment le pauvre évangélique, » disait-il. — Benoît (1 780) avait repris sa place près de la balustrade du côté de l'Evangile. 11 ne sortait de son indifférence pour les aumônes que lorsqu'on lui donnait quelque pièce d'argent. La répugnance qu'il éprouvait alors le réveillait même de sa méditation, et il refusait énergiquement. On a parlé de ses scrupules à accepter les aumônes qui lui paraissaient trop fortes ou trop fréquentes pour la condition des personnes qui les lui offraient. Dans son entier abandon à la Providence, il refusait les secours réguliers. Bien des fois des âmes pieuses, des chrétiens charitables, des personnages haut placés voulurent lui assurer des aumônes fixes et habituelles; Benoît répondait à leurs offres avec reconnaissance, mais laconiquement et péremptoirement. Sa règle était de ne pas recevoir plus d'un bajoqueàla fois, et bien des lois encore il refusait parce qu'il n'avait pas besoin, disait-il.
En lui donnant l'aumône, on se recommandait volontiers à ses prières. — « J'y suis bien obligé, » répondaitil, car il n'oubliait pas ses bienfaiteurs et sa reconnaissance pour eux dépassait assurément la valeur de leurs bienfaits. Toutefois il ne voulait pas contracter d'obligation stricte, ce qu'on appelle dans l'école, obligation de justice. Quelquefois, dans ses voyages, on lui demandait des prières à quelque sanctuaire de Rome ; ainsi l'abbé Valeri lui avait recommandé de visiter Saint- Philippe de Neri. Benoît en pro-
mettant avait précisé et circonscrit ces engagements :
— « lirai une lois, » avait-il dit.
Quelquefois ceux qui lui offraient l'aumône lui demandaient une part dans toutes ses prières :
— (( C'est trop, » répondait le Bienheureux Et avant de rien prendre :
— «Je le ferai quand je pourrai, » disait-il.
Tout engagement était sérieux, et sa conscience n'ao mettait pas ces promesses vagues de prières qu'on échange souvent et dont on garde à peine mémoire. Toute prière était une chose grave et importante à ses yeux, toute promesse était un engagement auquel il s'estimait tenu à la lettre. Aux fêtes de Noël de 1780, l'abbé Mancini demanda aux plus pieux des hôtes de Saint-Martin de visiter pendant plusieurs jours la crèche et d'y faire une heure de prières. Benoît montra à cette occasion une répugnance qui surprit le bon ecclésiastique qui ne put le faire céder qu'en demandant au nom de la charité. Mais lorsque l'abbé Mancini montra les prières qu'il se proposait de faire réciter, le Bienheureux trouva qu'une heure n'était pas suffisante, parce que, disait- il, il ne fallait pas estropier la prière.
Un prêtre, l'abbé Joseph Mélis, que nous avons déjà nommé.avait remarqué cette répugnance à contracter des engagements de prière et, pour la vaincre, avait recours à une sainte ruse. Il commençait lui-même à faire mémoire du Bienheureux pendant la messe; et sans rien lui demander, il lui disait ensuite qu'il avait eu soin de demander à Dieu de le rendre saint et bon. Benoît alors ne pouvait retenir ses transports; ses yeux
— 'S6S — et ses bras s'élevaient vers le ciel; il s'unissait aux prières faites pour lui, et sa reconnaissance s'épan* chait en ardentes demandes pour son bienfaiteur. Le Bienheureux ne pouvait être indifférent à une telle aumône.
L'humilité était au fond de tout cela : elle était le principe de toute action et de tout sentiment du Bienheureux. Elle éclatait surtout à l'approche des sacrements : son désir de s'unir à Dieu était combattu par la conscience de son indignité; le père Temple a connu et expliqué ce mystère. La crainte de manger sacrilégcment le pain eucharistique avait été une des plus dures épreuves de la vie du Bienheureux dans les couvents. Plus tard, dans ses moments d'aridité et de désolation surtout, il pouvait appréhender de n'être pas disposé suffisamment, mais il obéissait avec confiance à l'ordre de ses confesseurs.
Dans cette soumission et dans le plus vif sentiment de son indignité, quel soin ne mettait-il pas à préparer son cœur t Toute sa vie était une préparation eucharistique. Les prières continuelles, les désirs et les aspirations ne faisaient qu'augmenter et développer en lui l'humilité, a La prière et la méditation, disait le P. Temple, étaient les sources toujours fécondes, toujours débordantes de son humilité I » C'est de là que ressortait et se fortifiait le double sentiment de sa propre bassesse et de la grandeur de Dieu. Cette créature si vile à ses propres yeux, si comblée de faveurs et de dons particuliers, capable uniquement cependant de toute espèce de mal, comme le Bienheureux envoyait la preuve dans la moindre imperfection ; cette pauvre créature , avant
de s'approcher du saint tribunal de la Pénitence, se préparait dès la yeille, redoublait de prières et scrutait avec la plus minutieuse attention ses actions et les mobiles de ses actions. Les examens quotidiens, auxquels 1 Bienheureux s'appliquait, ne le dispensaient pas à son gré de cette étude minutieuse, préparatoire à un si grand sacrement.
La délicatesse de sa conscience et le souci de sa purification intérieure l'engagèrent à faire, depuis son départ de la maison paternelle, dix ou douze contessions générales. Nous aurons occasion de revenir sur les prosterncments et les douleurs du Bienheureux à l'intérieur du saint tribunal, et de rappeler la manière basse et humiliée dont il y parlait de lui-même. Les confesseurs ont témoigné de leur émotion à écouter ces confessions délicieuses à entendre,et toutes pleines de merveilles. Les attouchements de la miséricorde et les joies de la réconciliation ne faisaient pas oublier au Bienheureux les actes de repentir : il les avait multipliés pendant l'examen de conscience, jil les redoublait au sortir du saint tribunal. Il y consacrait habituellement la fin de la journée , et commençait de la sorte la préparation de la communion du lendemain.
Dans les dernières années de sa vie, son confesseur, l'abbé Marconi, qui ne le connaissait pas encore à fond et qui le savait Français, craignit que cette pratique ne fût inspirée des doctrines d'abstention du sacrement des autels, alors répandues dans notre pays. Pour s'en assurer et aussi pour éprouver l'obéissance de son pénitent, il lui recomn^anda de ne pas remettre la com-
munion au lendemain. L'iiumble Benoît se fit une règle de celte recommandation et fut exact à l'observer désormais. Il s'y était soumis d'ailleurs toutes les fois qu'elle lui avait été faite. Selon les ordres qu'il avait reçus et malgré l'opinion qu'il avait de lui-même, il communiait aussi plusieurs fois entre ses confessions, mais tantôt dans une église et tantôt dans une autre, quelquefois attiré à certains sanctuaires par un sentiment particulier de piété ou par les fêtes qu'on y célébrait, quelquefois aussi inspiré seulement par le désir de dissimuler le nombre de ses communions et dans la crainte qu'on ne le prît pour quelque chose de bon.
Qui pourra exprimer les sentiments et les transports du Bienheureux au moment de s'unir sacramentellement à son Dieu I Si la seule vue du tabernacle, où s'enferme et repose la victime eucharistique, mettait cette âme hors d'elle-même, l'absorbait et la détachait de la terre, qu'étaitpour elle l'attente et l'émotion du moment où Dieu venait se reposer sur ces lèvres avides et descendait dans ce cœur uniquement affamé du pain du ciel? Les sentiments de son indignité se mêlaient et se confondaient dans les ardeurs séraphiques de son désir. Le père Temple a décrit cette avidité : u Quanta promptitîidine pueruli papillas capiunt, et quanto impetu labia uberibus infigunt^ cum tantâ hic serviis quoque Dei alacritate ad EiLcharisticam mensam accède ba t, n Je n'ose traduire; il ne faut pas retirer à cette image l'autorité de la parole du grave confesseur. Le Bienheureux apportait une telle ardeur à la table sainte, des désirs si marqués, des aspirations si tendres, qu'on eût cru, dit
un autre témoin, qu*il allait s'élancer pour recevoir plus tôt le pain eucharistique. Son visage était inondé de larmes : dans son maintien et toute sa physionomie, quelque chose éclatait et rayonnait qui touchait, ravis» sait et consolait. On n'avait jamais rien vu de semblable.
Les âmes pieuses, témoins de telles merveilles, demandaient à Dieu quelque peu de cette ferveur ; les prêtres qui déposaient la sainte hostie sur ces lèvres plus altérées que celles du cerf étaient émus, touchés, portés à la dévotion. Un d'entre eux, un jour, voyant à la table sainte ce pauvre sale et déguenillé, craignait que ce ne fût manquer au respect dû à Dieu que de l'approcher avec un tel costume ; mais à peine eut-il jeté les yeux sur le visage du communiant qu'il se crut en présence d'un séraphin et ne pensa qu'à admirer cette ferveur.
Quand l'hostie s'était reposée sur ces lèvres brûlantes et qu'elle était descendue dans ce cœur enflammé, elle y ranimait de nouvelles ardeurs : les propos, les désirs, les protestations d'unique amour, les sentiments d'in dignité, de mépris de soi-même et de détachement de la terre bouillonnaient avec une nouvelle énergie. Le P. Temple a résumé les colloques de cette âme enivrée, possédant son Dieu, s'exaltant à son contact et frémissant à la pensée de l'offenser. Domine Jesu, mortiiicem me utvivamin te ; quœciinqiie evenient accipiam a te ; persequar me^ sequar te semper ; optem sequi te ; fugiam me, confiigiam ad te ; dignus sim defendi a te; timeam inihi, timeam tr. ; simque de Electis a te-, diffidam mihi. fidam in te ; oledire velim propier te ; in nullo afficiar nisi in te ;
aspice in me ut diligam te ; voca nie ut videam le et in œternum potiar te.
Ces transports et ces vœux n'étaient pas stériles : ils augmentaient, ils développaient chaque jour dans cette âme les sentiments d'humilité et les désirs d'amour. Inondé de faveurs, comblé des plus précieuses caresses du Sauveur, Benoît, détaché de la terre, comme nous avons tâché de le faire voir, et uniquement appliqué aux commerces célestes, ne se bornait pas à s'approcher de son créateur. Toute la cour céleste avait part à ses hommages et il y sollicitait sans cesse des protecteurs et des intercesseurs. 11 allait d'abord à ceux que l'Eglise signale d'une façon particulière à la dévotion des fidèles : ainsi tout droit à Marie, comme à la source de toute joie et de toute grâce : et ses pèlerinages k Lorette et dans tous les lieux, où elle est particulièrementhonorée, disent assez quelle était sa confiance et sa piété envers la Reine du ciel. 11 l'honorait comme sa mère, dit le P. Temple, et il la priait avec une confiance toute filiale. Avec la connaissance particulière et infuse qu'il avait des mystères de la Passion, il honorait spécialement la mère de douleurs. Vaddolorata était l'objet de ses plus tendres dévotions. A côté de Marie, il ne pouvait oublier le compagnon de sa vie terrestre, le grand saint Joseph, que l'Italie honore d'un culte particulier, le protecteur et le gardien de la Mère et de TEmfant, celui quia eu sur eux,aux yeux des hommes,une autorité qui n*a pu être diminuée au milieu des rayonnements de l'éternelle patrie.
C'était pour le Bienheureux une joie sans cesse renaissante do songer qu'il était né dans le sein de l'Eglise
catholique : ce n'était pas non plus le moindre épanouis^ sèment de son cœur d'avoir reçu au baptême saint Joseph pour patron. Un nouveau rejaillissement de joie et de confiance sortait encore de son âme à la pensée de S. Benoît. Il unissait dans son culte et son amour, le chef de la maison de Nazareth avec le chef de la pauvreté religieuse. Il voulait marcher sur leurs traces dans le dépouillement, Thumilité et la solitude, ignoré et méconnu des hommes.
Dans ses voyages, il s'était choisi S. Jacques pour compagnon de route, sans rien préjudicier d'ailleurs à la délectation que lui apportait la compagnie de son ange gardien. Au sein de toute la troupe angélique, il honorait particulièrement les trois grands archanges dont les livres saints nous ont enseigné les noms. Nous avons parlé de ses pèlerinages dans les divers lieux célèbres par la dévotion à saint Michel.
Son respect pour saint Benoît s'étendait aux disciples de ce grand patriache, à tous les patrons de la vie pénitente et solitaire, à saint Romuald, à saint Antoine de Padoue, à toute la cohorte des pauvres volontaires. Faut-il s'étonner qu'entre tous ceux-là, il distinguât amoureusement le séraphique et merveilleux enfant d'Assise, l'ardent et sublime époux de la sainte pauvreté ? Oh! que notre Benoît-Joseph à son tour courait volontiers à ces noces mystiques, et qu'il embrassait avec enthousiasme cette compagne rebutée des hommes, mais si bien parée des attributs divins I
En se recommandant à tous ces patrons, en implorant leur assistance et leur intercession, pouvait-il oublier ia pierre fondamentale, le rocher inébranlable, la source
d'où découlent toute foi et toute lumière? Ce qui le charmait à Rome, ce qui l'attirait, ce qui le retenait dans la Ville-Éternelle» avons-nous dit, c'était, avec le tombeau des Saints Apôtres Pierre et Paul, les reliques insignes qu'il honorait avec une ferveur inexprimable et les sanctuaires illustres où il passait ses journées. Entre toutes les reliques, la relique vivante du chef des Apôtres, et entre tous les sanctuaires, le sanctuaire toujours retentissant de la vraie toi attiraient surtout ses hommages. Le Bienheureux ne prononçait ou n'entendait jamais le nom du Souverain-Pontife sans incliner la tête. Il appelait le Pape le Vice-Dieu sur la terre. Rien ne saurait exprimer sa tendresse, son respect et sa dévotion pour cette personne sacrée.
Il embrassait dans ce respect toute la hiérarchie sacerdotale. Il se levait avec empressement et se découvrait devant les prêtres, et il fallait un ordre formel pour le faire asseoir en leur présence. Quand quelquesuns lui ont ordonné de les accompagner par les rues, il se tenait respectueusement et modestement en arrière, à distance. C'est la coutume en Italie (une pieuse et sainte coutume !) de baiser les mains consacrées à tenir et à immoler la victime eucharistique : le Bienheureux remplissait ce devoir avec une piété et une vénération particulières.
Ces sentiments de révérence prenaient leur source dans l'amour du Sacrement des autels, dans la foi radieuse et splendide du Bienheureux. Là aussi, naissait et se nourrissait l'horreur de Benoît pour l'hérésie. Il était crucifié, peut-on dire, par les moindres irrévérences envers Dieu, dont il était témoin. Mais quand ces irrévé-
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rences se passaient dans les églises, il pouvait à peine contenir son indignation.
— {( Se peut-il qu'on manque de respect à Dieu dans sa propre maison 1 » disait-il avec une douleur extrême.
Cette douleur s'aggravait et s'exaltait quand le Bienheureux se voyait en présence des outrages gratuits, volontaires, opiniâtres, que l'hérésie prodigue à la bontf divine. Benoît- Joseph ne pouvait supporter ce spectacle; et son horreur en était si vive que nous l'avons vu, dans ses pèlerinages, se détourner de longues journées plutôt que de traverser des pays hérétiques. C'était une peste à ses yeux, et aucune fatigue ne lui coûtait pour éviter les contrées infestées. Les sentiers les plus rudes et les plus solitaires, à travers les montagnes et les précipices, étaient préférables à ses yeux aux routes les plus douces et les plus faciles à travers ces régions ingrates à la vérité. A aucun prix il ne voulait se reposer et habiter parmi les tabernacles de ces pécheurs. Quand il fallait enfin les traverser et que tout détour était impossible, il' les traversait sans s'arrêter, ému, oppressé, désolé, avec la rapidité de l'oiseau et comme s'il eût à redouter les influences d'un air empesté.
Cette douleur poignante et cuisante ne s*évanouissait pas à la sortie des pays hérétiques. Le Bienheureux en emportait l'aiguillon dans son cœur, et en sentait la piqûre et le venin jusque dans le centre de la vérité, jusqu'au milieu de ses plus suaves effusions devant l'ineffable Sacrement des autels. Son âme se brisait à la pensée des offenses adressées à Dieu chaque jour, par l'hérésie et l'incrédulité, par le luxe et les scandales, l'impénitence et le mépris de plus en plus manifeste ti
répandu des lois de l'Eglise. Elle entrait en épouvante à la Yue de la colère de Dieu, et s'élançant au-devant des coups de la justice divine, elle s'offrait en expiation de tant d'outrages et d'iniquités. Là, se retrcmpiit et se renouvelait l'ardeur de mortiûcation et de pénitence de notre Bienheureux. 11 embrassait les croix et les douleurs : sa charité pour le prochain s'unissait et se fondait dans sa charité pour Dieu. Rien n'était alors capable de le rebuter ; il cherchait et demandait des souffrances, il s'offrait aux tourments, il enviait le martyre ; il voulait s'unir aux supplices du Christ et mourir avec lui pour provoquer les hommes à l'amour de Dieu (1).
Le vif sentiment de la passion du Sauveur était habituel chez le Bienheureux. Elle était l'objet presque constant de ses méditations ; elle était le but et la force de ses prières; et ses contemplations s'y rattachaient toujours. C'est par la contemplation de la Passion, disent ses confesseurs, qu'il entrait dans le secret des plus grands mystères de Dieu et que son regard pénétrait dans les splendeurs de la Très-Sainte Trinité. Enfant humble et docile de l'Église, il suivait d'ailleurs toute» les pensées qu'elle propose à la dévotion des fidèles. 11 n'avait garde d'isoler sa prière des mérites et des intentions de cette Épouse de Jésus-Christ. Il parcourait dévo» tement ainsi, dans le cours de l'année, tout le cycle de
(1) Infidelium et peccalorum perdilioncm amarè deflebat, se a.? qu'colibelpro illorum salule lormenla paralum offerre consuevii... Desiilcrabat, per marlyrii Hammam, hosliam Domino se offorro vivenlcm, ut et viccm Chrislo pro nobis morienti rependerelel ad divinum amorem caeteros provocaret. (Le P. Temple.)
mémoires et de fêtes qu'elle célèbre. Mais à toutes ces fêtes, par un côté ou par un autre, par un sentiment de reconnaissance ou d'amour, il rattachait toujours la ■ I Passion. Il ne passait pas un jour sans visiter les plaies ■sacrées du Sauveur, sans s'y retirer et s'y abriter. Il voyait et il adorait dans la crèche le corps enfantin du divin Bamhino étendu sur la croix, ensanglanté, couronné d'épines, percé des clous et de la lance.
La Sainte Vierge aussi , d'après les révélations de sainte Brigitte, ne pouvait regarder ni presser le divin enfant sans éprouver dans son cœur le transpercement du glaive. La prophétie de Siméon vibrait toujours dans son âme maternelle : les sourires et les grâces du petit Jésus lui rappelaient la contradiction à laquelle il devait être en butte, et les ruines qu'au milieu de ces joies il apportait dans Israël.
L'esprit et le cœur de notre Bienheureux s'attachaient principalement aux circonstances les plus douloureuses de la Passion: c'était durant les abjections et l'abandon des dernières heures que Benoît s'approchait du divin Sauveur. Il s'unissait et participait aux souffrances du Rédempteur. Son cœur se serrait et se brisait; ses angoisses étaient extrêmes et sa stupeur profonde à voir dans cet avilissement, en proie aux opprobres et aux ignominies, lagrandeur et la majesté divines, et la source même de la vie, livrée à la mort. Il pleurait sur son Bien-Aimé, et il pleurait amèrement, avec le transpercement de douleur d'une mère sur son fils massacré à ses yeux. Sa compassion était si profonde et si vive qu'il n'eût pas souffert davantage, assurait le P. Temple, s'il eût été lui-même attaché à la croix.
Le Bienheureux s'appliquait à nourrir ces sentiments de compassion et à entretenir sans cesse cette vue claire et vivante, pour ainsi dire, de l'agonie du Sauveur. De là, son assiduité aux exercices du chemin de la Croix. C'était dans l'intérieur du Colisée, on l'a déjà dit, qu'il aimait à remplir ce pieux devoir: les stations douloureuses avaient pour lui un nouvel attrait, plus sensible et plus vif au milieu de cette arène arrosée du sang de tant de martyrs. Là ou ailleurs, il ne commençait pas ce saint exercice sans s'y préparer avec soin par une longue méditation. Puis il suivait les stations avec un tel accablement de douleur, et d'une douleur si évidemment surnaturelle, qu'il en paraissait tout transfiguré. Un religieux, l'ayant remarqué un jour dans l'église des Observantins du Capitole, assurait que ce pauvre ressemblait à Jésus-Christ portant sa croix.
Partout où il rencontrait l'image du crucifié, le long des routes, au milieu du Colisée, dans l'intérieur des confessionnaux des églises, dans les rues, il l'embrassait et lui prodiguait ses hommages. Lesgrandes reliques de la Passion, qui se conservent à Rome, le transportaient. Il était assidu à monter sur ses genoux l'escalier du Prétoire; il pleurait en y suivant les traces du Sauveur appelé à comparaître devant le tribunal du monde, que représentent si exactement^dans la divine économie du mystère douloureux,le dédain, l'indifférence et la lâcheté de Pilate. A Sainte-Praxède, c'était la colonne de la Ilagellation qui attirait les hommages du serviteur de Dieu ; à l'église Sainte-Croix de Jérusalem, il adorait le bois sacré de la At'aie Croix ; et dans la basilique de Saint- Pierre, il allait se prosterner devant cette lance de saint
Longin qui pénétra et ouvrit le cœur du dWin maître, ce cœur qui a tant aimé les hommes et qui les arrose toujours de l'abondance de son sang et les sauve par la fécondité de sa blessure !
Notre Bienheureux pénétrait tous ces mystères avec une force et une puissance extraordinaires. Aussitôt que son cœur s'appliquait à ces grands sujets qui ne quittaient guère d'ailleurs sa pensée, il entrait en contemplation; une clarté supérieure l'illuminait; il était introduit dans la cellule des délices,que chante le Cantique des cantiques, où l'Époux se plaît à admettre les âmes ses épouses les plus chères. Il pénétrait amoureusement la vérité, il l'admirait délicieusement ; son regard nageait et s'étendait; il atteignait les profondeurs divines, les sondait d'une vue calme, distincte, surnaturelle. C'était, selon l'expression de saint Anselme, la foi cherchant l'intelligence et l'atteignant, non par la vigueur et la pointe de l'esprit, mais uniquement par la puissance et le vol de l'amour, puissance irrésistible, vol impétueux, soutenu et chaque jour planant davantage.
Il serait superflu d'entrer ici dans le détail des lumières et des dons que l'âme humaine humiliée et généreuse peut recevoir dans la contemplation. Les écrivains mystiques ont expliqué cette grâce que la vertu de Dieu accorde à quelques âmes privilégiées. Elles n'ont pas besoin de raisonnement ni de discours: leurs yeux s'ouvrent et les perfections divines leur sont dévoilées. Elles contemplent sans éblouissement, dans une admiration et une joie non pareilles. Ce n'est pas encore la claire vue ni le bonheur du Paradis; c'est un jour de
beaucoup plus lumineux et radieux que celui de la terre; c'est un épanouissement d'intelligenceetd'amour incompréhensible. L ame dépouilléed'elle-même, débarrassée des entraves du péché, couronnée des complaisances divines, envisage les mystères sans trouble et directement, avec une simplicité et une puissance extraordinaires, dans un sentiment de paix et de délices ineffables. Elle a retrouvé sa pente,et elle court vers la vérité et vers la patrie, avec une force que les docteurs nous enseignent, et que nos cœurs de pécheurs attachés à la terre et rongés par les passions ne peuvent concevoir.
Ces délices et ces joies expliquent la constance du Bienheureux dans la prière. Cette constance en effet était au-dessus des forces de la nature. Pauvre nature humaine, créée uniquement pour Dieu et tellement déchue de son origine que la contemplation céleste lui est une peine et même une terreur I Adam après son péché fuit la vue et craint de rencontrer le visage de Dieu. Glorieuse nature humaine tellement régénérée par les souffrances du Christ et unie à sa divinité, que dès ici-bas et encore liée dans une chair mortelle et corrompue, elle peut être attirée à des régions ouvertes seulement aux anges I 0 profondeur des abîmes! ô immensité de la miséricorde! 0 couronne et triomphe de la créature ! Quelque chose de cette gloire se manifestait sur la face de notre Bienheureux.
— « Heureux mortel, disait une pieuse femme en le voyant perdu dans sa contemplation et le regard noyé de clartés surnaturelles, heureux mortel, qui sait ce que tu vois I »
Dans ce qu'il voyait, le BieDheureux puisait chaque jour une nouvelle aversion pour tout ce qui n'était pas Dieu, de nouvelles ardeurs de pénitence et de nouveaux sentiments d'humilité. Comblé de ces grandes faveurs intellectuelles, initié à l'économie des mystères divins, il se reprochait de ne pas correspondre à tant de grâces et de ne pas servir Dieu comme il lé devait. Il s'animait à de nouvelles rigueurs contre lui-même, et voulait participer à cette joie dont parle saint Paul de suppléer dans sa chair à la Passion du Christ. De là, ses industries et son zèle à mortifier son corps de toutes manières et à lui refuser le moindre délassement. La Passion se perpétue dans les âges: les scandales du monde et l'indifférence des chrétiens répondent aux vociférations des Juifs, et aux derniers abandons du Sauveur. Cette vue était une nouvelle affliction, une douleur sans cesse renaissante, un aliment continuel aux gémissements et aux pénitences de notre Bienheureux.
Cette douleur, puisée et mêlée aux lumières surnaturelles, s'accusait dans toute sa personne. Plus il avançait en âge et en perfection, plus la ressemblance extérieure accusait le divin modèle qu'il s'était proposé. Homme de prière, homme de pénitence et homme de douleur, il apparaissait comme une vivante imago du Christ à son agonie. Les témoignages abondent sur ce point : à ceux du peintre français et du Religieux Observantin, il faut ajouter celui du P. Temple.
« Quand je considérais attentivement, dit-il, ce grand « serviteur de Dieu, si pauvre, si exténué et tout à la « fois si joyeux, mais d'une joie toute céleste ; après « avoir été prévenu et informé de son esprit au moyen
« de nos conférences, il me parut reconnaître en lui, « proportion gardée, le portrait le plus parfait du Cru- « cifié provenant d'avoir eu constamment dans res[)rit « ce divin exemplaire, dont le Père a daigné nous in- H culquer l'imitation: hispice et fac secundum exemplaf « quod tibi monstratum est, »
Ce sentiment de joie, que le P. Temple signale, contrarie sans doute la raison,et on ne sait comment le concilier avec cette impression de douleur et d'agonie, avec cette ressemblance du Crucifié, avec cette application continue et sans relâche à rechercher partout la mortification. Cette joie cependant est un trait du Bienheureux qui ne peut être omis. Tous ceux qui ont connu Benoît l'ont attesté. Au sein des plus vifs sentiments de douleur, à travers les plus cruelles angoisses, il apparaissait en lui une sérénité, une douceur, une sorte de délectation et d'épanouissement qui était proprement un reflet surnaturel et divin. La gaieté du Bienheureux dominait et rayonnait à travers les amertumes. Il était rempli de consolations et surabondait de joie au milieu des souffrances. Cette joie intérieure et toute céleste n'ôtait rien à la ressemblance extraornaire dont nous parlons. En voyant Benoît faire le chemin de la Croix, on ne pouvait en croire ses yeux : on était en présence de Jésus lui-même suivant la voie douloureuse. La pâleur et l'expression du visage, toute la contenance du Bienheureux rappelaient le Sauveur. Il n'était pas même nécessaire de voir Benoît remplir ce pieux exercice. La pensée des chrétiens qui le rencontraient dans les rues se reportait aussitôt sur le Sauveur sortant du Prétoire. L'idéal que le Bienheureux s'était
appliqué à réaliser dans son âme, le type qu'il avait si longtemps médité et sur lequel il avait voulu régler tous ses sentiments, s'était imprimé sur sa physonomie et se reproduisait dans son port et dans toutes ses allures. La différence des traits avait disparu et le Bienheureux était devenu une véritable et vivante image du Christ.
XIIÎ
LIS BONS HOTES DE LORETTl.
En se retirant à Saint-Martin à raison de son titre de pauvre, Benoît-Joseph n'avait pas renoncé à l'autre partie de sa vocation. 11 ne lui suffisait pas de fréquenter les églises de Piome et d'y être le pauvre des Quarante-Heures, il voulait être pèlerin. Il ne pouvait plus songer aux courses éloignées d'Espagne, d'Allemagne ou de France; sa dévotion à la sainte Vierge ne lui laissa pas négliger Lorette. L'état de santé où il était réduit, le délabrement de ses vêtements, les excessives rigueurs de son jeûne lui rendaient le voyage pénible et en faisaient une véritable mortification. Benoîtn'y voulut jamais renoncer; mais comme il avait aliéné sa liberté en entrant à Saint-Martin , il se soumettait à demander la permission à l'abbé Mancini avant d'entreprendre le pèlerinage annuel de la Santa-Gasa. Au retour de Lorette , il allait encore saluer le directeur de l'hospice et réclamei' l'autorisation de passer de nouveau les nuits à sa maison.
Aux environs de la mi-carême 1780, Benoît se présenta donc au directeur de l'hospice pour obtenir licence de faire le voyage de Lorette. Mancini n'avait
garde de refuser; de son côté, il demanda un service au pèlerin et le pria de porter une lettre à l'abbesse d'un monastère de Sainte-Glaire, près de Ricanati. L'abbesse, sœur Éléonore Mazza, était une religieuse de sainte vie, fort considérée de l'abbé Mancini et de tous ceux qui la connaissaient. Elle entretenait pour les affaires de son monastère une correspondance assez active avec le directeur de l'hospice évangélique qui semble avoir toujours été empressé à rendre service au prochain. Le monastère, que gouvernait la sœur Éléonore, était à Monte-Lupone, petite ville au nord-est et à trois milles environ de Macerata, vers la mer et tout à fait en dehors des routes. Cet éloignement des voies de communication n'était pas un obstacle pour un piéton, et Benoît, on le sait, suivait de préférence les chemins écartés. Le détour eût d'ailleurs été plus long qu'il n'eût pas refusé un service à son charitable directeur . Il prit la lettre. Mancini, après y avoir traité les affaires dont il avait à entretenir l'abesse, ajoutait :
— « Je vous adresse un saint pauvre qui passe sa vie en prières. »
Selon la déposition de la religieuse, ce saint pauvre lui avait été déjà annoncé. Dans l'admiration que lui causait son pensionnaire, le bon Mancini en avait entretenu les religieuses de Monte-Lupone et s'était flatté de leur faire connaître, un jour, ce dévot personnage.
Le jeudi saint, au matin, la sacristine du couvent remarqua dans l'église un mendiant à genoux, immobile qui assista à toutes les fonctions des offices avec tant de dévotion, de modestie et d'honnêteté qu'il lui
parut un ange. Elle arrêta quelques-unes de ses Sœurs dans l'avant chœur pour leur faire remarquer ce pauvre qui, lorsqu'on porta le Saint-Sacrement à l'autel du Sépulcre, suivit la procession les yeux baissés, en priant avec une ferveur extraordinaire. Après les vêpres qui se chantent au retour de la procession, le pauvre heurta à la porte du monastère et remit à une converse, qui le fit entrer au parloir, la lettre de l'abbé Mancini. L'abbesse ne l'eut pas plutôt ouverte qu'elle s'écria que le saint était arrivé ; elle recommanda à la sœur converse de préparer un peu de nourriture et, dans un grand transport, dit-elle, elle courut au parloir, non sans faire avertir ses Sœurs de la présence du Saint et leur recommander de se rendre elles-mêmes au parloir.
En entrant, à l'aspect de Benoît, debout au fond de la pièce , tout déguenillé , l'abbesse crut voir un saint Alexis, ou plutôt, dit-elle, un vrai portrait de Jésus- Christ. La conversation entre eux roula sur les malheurs des temps et les dangers de l'Eglise. Benoît déplorait le relâchement des mœurs sacerdotales et l'oubli de la pénitence; il entrevoyait de grands châtiments, des prodiges terribles et enfin des miracles de conversion : tout cela , disait-il , ne saurait tarder. Ces espérances et ces craintes trouvaient de l'écho dans l'âme de l'abbesse qui avait elle-même provoqué entre personnes pieuses une union de prières et de bonnes œuvres pour détourner la colère de Dieu dont tant d'âmes dévotes distinguaient déjà le grondement au milieu des folies du monde. L'abbesse proposa au Bienheureux d'entrer dans cette ligue , il ne s'y refusa point.
Cependant les religieuses arrivaient les unes après les autres, plusieurs étaient saisies en reconnaissant le pauvre qu'elles avaient vu prier à la chapelle. Le délabrement de ses habits et l'épuisement de son visage les touchaient de compassion.
— « Pauvre malheureux ! s'écria la sacristine.
— « Il n'y a de malheureux, répliqua Benoît, que ceux qui sont en enfer et qui pour toute l'éternité ont perdu Dieu. »
En prononçant le dernier mot, il inclina la tête. La sœur converse avait apporté un peu de nourriture : du pain cuit, une pagnotte, un carafon de vin. Les religieuses se pressaient dans le parloir; quand elles devenaient trop nombreuses, plusieurs quittaient la place, mais elles ne tardaient pas à revenir, et à diverses reprises, ne pouvant se rassassier de voir le Saint. Plusieurs se recommandaient à ses prières, quelques-unes lui faisaient des questions. La sœur converse, en lui présentant à manger, lui demanda comment allait l'abbé Mancini.
— (( Il aime Dieu, » répondit Benoît.
Une autre, entrant pendant que Benoît mangeait, lui parla aussi de l'abbé Mancini.
— ({ Que fait-il, dit-elle?
— (( 11 aime Dieu, répondit Benoît. .
— « Ohl je le sais, répliqua la religieuse, mais encore que fait-il?
— « Il aime Dieu, redit une troisième fois le Bienheureux. »
Il mangea un peu , très-peu. Les religieuses qui voyaient son épuisement le pressèrent en vain. La Pro-
Ib
vidence, disait-il, lui avait donné le nécessaire; il n'avait plus besoin de rien. On voulait l'engager à se pourvoir de quelques provisions, et on lui parla du lendemain.
— « Demain, dit-il , est le v€ndredi saint ; on ne prend qu'un peu de pain et un peu d'eau ; les religieuses le le gavent, et elles s'en contentent. »
Il accepta néanmoins une pagnotte des mains et sur les instances de la sœur converse.
Les bonnes religieuses de Sainte-Claire avaient beau sortir du parloir, les unes après les autres,dans la crainte d'être trop nombreuses, elles ne tardaient pas à revenir, avons-nous dit, et Benoît, qui s'aperçut de leur empressement, prit congé au plus vite et se retira plein de confusion, craignant qu'on ne lui eût témoigné quelque estime.
Il dut arriver le même jour à Lorette ; il y reprit sa vie accoutumée, et après avoir salué son ami, l'abbé Valeri, regagna sans doute,le soir,son logis à la ferme où il avait été introduit l'année précédente.
Quelques jours après Pâques, une brave femme qui tenait par la ville un petit commerce d'objets de dévotion et une sorte d'hôtellerie à l'usage des pèlerins, remarqua dans la Basilique un pauvre qui priait à genoux. La prière, nous le savons, était la parure de Benoît. Tous ceux qui ont un instant arrêté leurs regards sur lui, quand il était agenouillé devant le Tabernacle, ont été confondus et émerveillés. Sous ses haillons et au milieu de la vermine, il leur apparaissait couvert de gloire. Il n'en alla pas autrement pour la pauvre hôtelière dont nous parlons. Ce pauvre, dit-elle,
me fit une grande compassion, et elle s'en exprima, rentrée chez elle, avec une telle véhémence que son mari quitta le magasin pour aller voir ce pauvre qui priait d'une façon extraordinaire. Gaudence Sori, le mari de Barbe, ne trouva plus Benoît dans la Basilique : il le rencontra sous les Loges. Le Bienheureux était appuyé sur son bâton, il tenait les yeux fixés sur la terre et les élevait parfois vers le ciel. Nous savons qu'il continuait ainsi sa prière en dehors de la Basilique ; il la conti nuait avec tant de ferveur, de modestie, d'honnêteté, et il paraissait en même temps si misérable que Gaudence se sentit gagné par les larmes. Il n'osa toutefois interpeller ce pieux pèlerin, car son admiration se mêlait de respect. L'émotion du mari n'était pas pour calmer celle de la femme. Barbe Sori revit plusieurs fois le pauvre, et elle cherchait à le voir. Elle le trouvait toujours en oraison et si dévot qu'il lui semblait en extase. Combien elle eût désiré lui parler et entrer en relations avec lui! Un jour elle vil l'abbé Valeri lui adresser la parole ; elle attendit qu'ils fussent séparés, et abordant aussitôt l'ecclésiastique :
— « Vous connaissez ce pauvre, lui dit-elle brusquement?
— Oui répondit Valeri, il y a déjà quelque temps que je le connais : c'est une bonne âme ; il est extrêmement misérable. »
Il ajouta que sa vie était des plus dures, qu'il se retirait la nuit dans les chambres à four de la campagne et que lui, Valeri, s'était employé à lui procurer un lieu de repos. Barbe aussitôt s'écria qu'elle le logerait bien volontiers et q^u'elle en parlerait à son mari.
Or, Benoît avait récemment ex primé à son ami la contrariété que lui faisait éprouver l'éloignement de son domicile de nuit dans la campagne. Il avait en effet près de deux milles de chemin à faire soir et matin ; et le Bienheureux était toujours en si mauvais harnais que sa démarche ne pouvait être rapide. Ils s'affaiblissait d'ailleurs, l'épuissement de ses forces était sensible ; sa dévotion néanmoins était chaque jour plus ardente, les journées étaient trop courtes et ne semblaient plus suffire à ses prières. Benoît eût voulu donner à la Basilique tout le temps qu'il employait à gagner son gîte ; tant qu'il était à Loretta, il ne pouvait se rassasier de contempler et de vénérer la Sainte Case. Il avait donc exprimé à son ami le désir de trouver un logis plus rapproché. L'abbé Valeri aussitôt avait offert un lit dans sa maison. Mais don Gaspar avait sa mère, il avait ses sœurs, Benoît trouva que c'était trop de femmes. Sans doute, à raison de ce refus, Valeri ne crut pas pouvoir s'arrêter à la proposition de Barbe Sori.
— « Il aime trop sa liberté, répondit-il. d
Ils causèrent néanmoins assez pour que l'abbé dit à l'humble logeuse qu'au cas où elle le recueillerait, il se chargerait de payer le logement du pauvre. La généreuse Barbe rejeta bien loin cette proposition. Si elle faisait la charité, elle voulait la laire complète, toutefois e\U soumettait son désir à la volonté de son mari et ne comptait pas s'engager sans son consentement. Sous -cette réserve, en offrani la chambre, elle offrit aussi des vêtements. Il lui semblait urgent de nettoyer et de soulager ce pauvre dévoré d'insectes.
— « Il faut, disait-elle, le conduire au bord du Moron,
îe faire changer et jeter toute sa défroque à la rivière î » Il n'y avait pas autre chose à en faire en effet. Vahri, bien qu'il eût essuyé déjà des refus à ce sujet, se chargea volontiers de remettre au pauvre les vêtements dont Barbe pourrait disposer. Gaudence approuva les promesses de sa femme, et l'espérance de loger le Bien heureux le remplit de joie. On fit à la hâte un paquet de bardes, on y mit un habillement complet : chemises, chaussettes et gilet de flanelle; chausses et redingote noires. Ces trésors furent portés chez l'abbé Valeri. Benoît n'en accepta qu'une partie, la moindre, le gilet. Il ne voulut pas abandonner son vieux vêtement tout déchiré. Ce vêtement lui était cher, disait-il, il avait touché les murs delà Sainte-Case] Peut-être aussi les habits de re but du pauvre Gaudence lui paraissaient-ils trop beaux? Ce qu'elle avait appris n'avait fait qu'irriter la curiosité de Barbe : elle eût voulu en savoir davantage sur ce pauvre, son nom, son pays. Reçoit-il l'aumône? La demande-t-il ? Elle interrogeait les gens de sa maison. Elle avait à son service ou plutôt elle employait à son petit commerce une veuve nommée Marie Diamante. Diamante connaissait le bon pauvre. Elle l'avait remarqué depuis longtemps : elle pouvait donner quelques renseignements. Elle connaissait son nom sans pouvoir dire qui le lui avait appris. Elle savait qu'il était touy jours en prières et qu'après l'heure des messes, lorsqu'il n'y avait plus beaucoup de monde dans la Basilique, il entrait dans la Sainte-Case et y restait en oraison dans un coin sans s'occuper d'autre chose.
— « Rien, disait-elle, ne peut distraire ni amuser son attention, m
Elle lui avait parfois fait l'auiiîtine à Tégiise, de petites aumônes coniormes à sa modeste condition. Benoît, sans interrompre ses prières, ivait pris ses piécettes ou SCS petits morceaux de pain. Un jour môme, il lui avait dit de ne pas les lui apporter à l'église, parce que les employés de la Basilique, s'ils l'eussent vu y recevoir des aumônes, l'en auraient chassé.
En donnant ces détails et tout en prisant le pauvre, Diamante se riait un peu de la soudaineté de l'enthousiasme de Barbe ; ce qui n'empêcha pas Benoît d'être devenu le grand sujet de conversation de la maison Sori. Tout ce que Barbe apprenait et découvrait chaque jour ne faisait qu'augmenter son désir de loger le saint pauvre. Elle en avait encore parlé à l'abbé Valeri. Elle s'impatientait de ne point recevoir de réponse. Enfin, un des premiers jours du mois de mai, elle pria Diamante, puisqu'elle avait quelques rapports avec ce pauvre, d'aller le trouver pour lui dire que la dame, qui lui avait envoyé des habits par l'abbé don Gaspar. désirait bien lui donner le logement la nuit. Diamante, qui partageait un peu les empressements qu'elle semblait railler, courut droit à l'église : elle y trouva Benoît à genoux dans le chœur. Diamante était une lerventi* chrétienne, elle salua le pauvre d'un salut familier à celui-ci et qui était en usage parmi les âmes pieuses et simples de ce temps,
— « Loué soit Jésus-Christ, dit-elle f »
Benoît se tourna un peu de son côté : la bonne veuve fit exactement de point en point sa petite commission, disant que le logis était pauvre et que le serviteur de Dieu y serait libre. Benoît la regarda , leva les
yeux au ciel, un instant, en silence et enfin répondit:
— « Oui ! j'irai recevoir cette charité 1 »
Celte parole rapportée au ménage Sori met toute la maison en émoi. On se hâte d'accommoder le logis. On choisit la pièce la plus pauvre de la maison, une chambre basse au-dessous de la boutique : on y dresse un petit lit composé d'une paillasse et d'un matelas de grossière étoupe. Les préparatifs étaient chétifs, la joie était grande. Jamais roi au monde n'a été attendu avec plus d'impatience. C'était bien plus qu'un roi, c'était Dieu lui-même que les époux Sori aspiraient à recevoir, et il leur tardait de le voir dans leur maison. La journée leur semblait ne devoir jamais finir. Ils envoyèrent de nouveau Diamante attendre Benoît au sortir de l'église afin de l'amener directement.
Le Bienheureux, dans cet après-midi, avait-il parlé à l'abbé Yaleri de l'offre de Diamante? Ou l'abbé l'avait-il précédemment entretenu de la proposition et du désir de Barbe? Toujours est-il que l'abbé Yaleri avait rendu bon témoignage à Benoît de l'honnêteté et de la piété de ses hôtes. Il les aborda le soir. Conduit par Diam.mte, il entra dans la petite boutique, le chapeau bas, le sac sur le dos, le bâton à la main ; il salua humblement et modestement.
— (c Loué soit Jésus-Christ! » dit-il, et s'adressant à Barbe ; « Vous voulez donc bien me faire la charité de me loger la nuit?»
{( — Oui, répondit Barbe, venez que je vous fasse voir la chambre que je vous ai préparée. »
Elle l'introduisit dans la petite pièce assez obscure où elle avait dressé le lit. Il demanda si on n'avait pas un
autre réduit plus petit : car il ne faut pas, disait-il, traiter les pauvres avec trop de délicatesse, il suffit de leur donner un abri. Il se récria sur le lit :
— (( A quoi bon, demandait-il? Pourvu qu'un pauvre s'étende à terre, il a tout ce qu'il faut. »
On lui fit remarquer que le lit était un lit de pauvre, <et qu'après tout, il était libre de ne pas en user. La pièce était la plus chétive de la maison ; au-dessous il n'y avait que la cave. Gaudence l'aida h se débarrasser de son sac, et on le conduisit à la cuisine. Barbe y avait f)réparé un petit souper et la table était dressée. Elle voulut en faire approcher son hôte, le Bienheureux marqua une plus grande surprise.
— « N'est-ce pas assez de me loger, voulez-vous donc encore me nourrir? »
La charité était excessive. Il y avait même dans les apprêts du repas une recherche qui paraissait à Benoît incompatible avec la pauvreté. Barbe, en effet, avait ordonné les choses avec quelque soin. Elle avait étendu ■une nappe blanche, préparé le vin et l'eau et tout disposé avec complaisance. Une pagnotte entière attendait le convive ! Ce n'était pas le repas d'un mendiant. L'ingénieuse Barbe chercha à répondre aux scrupules de son bote. Une autre fois, elle aurait des croûtes : la nappe était pour recueillir les miettes et ne rien laisser perdre. Elle insistait, elle ordonnait; Gaudence se joignait à €lle, et, malgré ses répugnances, Benoît s'assit et prit part à ce repas qui lui semblait un festin. Il mangea fort peu, d'un seul mets, ne toucha pas à la pagnotte, d'où Barbe conclut qu'il avait mangé quelques croûtes tirées de sa poche.
On le conduisit ensuite à sa chambre ; il s'informa si la porte avait une serrure, et il pria Gaudence de l'enfermer. Gaudence s'y refusait. Benoît insista :
— (i Je suis un pauvre, un étranger, vous ne me connaissez pas, il convient que je sois enfermé. »
On fit ce qu'il voulait. Le lendemain, de grand matin, Gaudence, allant ouvrir la chambre, le trouva à genoux et priant. En quittant la maison, il se rendit tout droit à la Basilique. La servante, nommée Catherine, avait remarqué combien il était couvert de vermine, et elle témoigna de la répugnance lorsqu'on lui dit d'aller [aire le lit du pauvre. Barbe alors se chargea elle-même de ce soin. Elle remarqua que le lit était seulement affaissé et elle comprit que le Bienheureux n'y était pas entré et qu'il n*avait pas quitté ses vêtements. Elle redressa le lit et put constater qu'il ne portait aucune trace des insectes qu*on voyait par troupes courirsur Benoît.
Le soir, Benoît revint au logis. Barbe avait diminué quelque chose de la splendeur de ses préparatifs : un chiffon de linge servait de nappe : le pain était rompu, même elle avait mêlé à la soupe quelques morceaux de viande et de légumes. Elle avait compris que Benoît voulait vivre en pauvre et se nourrir de restes. Il mangeait fort peu : c'était l'étonnement des deux épou que ce seul petit repas, pris à la nuit, pût suffire à le soutenir. Encore fallait-il veiller à ce que ce repas ne fût pas trop chétif! Benoît était bien porté à le croire trop abondant. La qualité des mets lui donnait aussi des scrupules. Barbe avait beau mélanger la soupe, souvenles fois il la trouvait trop bonne pour un pauvre; il s'en plaignait doucement, et avec quelque inquié-
tilde. Dans l'affe.tion et l'ad mi ration qu'elle port lit à son pauvre, et que le commerce habituel ne faisait que développer, Barbe, heureusement, nous l'avons déjà remarqué, était ingénieuse et sa charité ne manquait pas de réponse. Elle avait même à son service un texte de l'Écriture, et elle rappelait au Bienheureux que ht Maître avait recommandé à ses apôtres de manger tout ce qu'on leur présenterait. Mais tout en se sentant si bien armée et en sachant user à propos de cette bonne arme, la charitable femme pavait se garder de faire abus. Elle avait bien compris qu'il ne fallait pas mettre en risque l'autorité que le Bienheureux en entrant dans la maison avait voulu lui reconnaître. Il ne faisait rien sans en avoir reçu permission. Il restait debout jusqu'à ce qu'on lui donnât l'ordre de s'asseoir : quand il rentrait à la nuit, il ne s'enhardissait pas jusqu'à ouvrir ia porte et se présenter de lui-même. Il attendait dans la rue qu'on l'appelât ou qu'on lui fît signe d'entrer. En entrant, il saluait :
— (( Loué soit Jésus-ChristI »
Et il gagnait directement sa chambre, ou bien, les yeux baissés, immobile, le chapeau sous le bras, il priait en silence. S'il y avait des chalands dans la boutique, il augmentait encore de réserve, car il eût redouté sur toutes choses qu'on négligeât de les servir pour s'occuper de lui.
Le matin, une fois hors de sa chambre, où Gaudence, au bout de trois jours, avait renoncé à l'enfermer, quand il trouvait encore close la devanture de la boutique sur la rue, il attendait que quelqu'un survînt c: se serait gardé de l'ouvrir.
— « Pourquoi n'ouvrez-vous pas pour sortir, disait Gaudence?
— (iJe ne suis pas pressé, » répondait-il.
En vain, lui avait-on dit, qu'il était maître d'entrer et de sortir à son gré. Il eût craint de faire acte d'autorité et de liberté, et il voulait rester dans la dépendance qui convient aux pauvres. Gomme il obéissait à Barbe pour les repas, il voulait obéir à Gaudence pour les sorties de la maison, afin de pratiquer exactement et en toutes choses cette vertu de pauvreté qu'il avait embrassée. Rien de plus modeste que sa tenue dans l'intérieur de la maison; il ne parlait que s'il était interrogé, il répondait les yeux baissés et en peu de paroles. Ses paroles étaient toujours justes et précises, et il montrait en tout tant d'humilité et de discrétion que sa présence était pour ses hôtes un sujet de joie et d'édification.
— « Ce n'est qu'un pauvre, disait Gaudence, mais qu'il nous a apporté de joie et d'édification ! »
Le mari et la femme aimaient à l'entretenir : c'était une fête pour eux d'assister au petit repas du soir que Benoît faisait dans leur cuisine. Les enfants semblaient partager ce sentiment, et en rentrant de l'école, ils demandaient à voir le serviteur de Dieu.
— « Quelle curiosité! disait celui-ci, ils demandent à voir un loup ; je suis un loup 1 »
Mais quand les enfants entraient, il les saluait d'un aimable sourira, leur disant :
— « Loué soit Jésus Christ! »
De ces enfants, le plus jeune n'avait pas deux ans et l'aînée, une petite fille, avait six ans à peine quand Benoît entra la première fois dans la maison de leur
père. Celte petite fille, Marianne Sori, devint plus tard religieuse. La bénédiction de Dieu répondait à toutes les charités faites à son serviteur, la bénédiction spirituelle et la bénédiction temporelle : nous l'avons vu à Dardilly et à Fréjus. Il n'en alla pas autrement à Loretle. Les époux Sori n'étaient point riches, leur commerce était même assez précaire. Un soir,Gaudence exposait à son hôte ses inquiétudes. Il devait près de cinq cents écus, les rentrées ne se faisaient pas, la vente allait mal. Benoît écoutait ces confidences sans rien dire ; de temps à autre il levait les yeux au ciel comme pour invoquer Dieu. Le pauvre marchand fut revenu volontiers sur ce chapitre, car au milieu de ses perplexités, il éprouvait quelque douceur à se lamenter. Mais Barbe craignit qu'il ne fatiguât leur hôte, et elle recommanda de cesser ces discours. Ils n'avaient pas été perdus. Benoît en prit occasion de questionner sur l'état du négoce. Les acheteurs étaient-ils nombreux ? Les étrangers venaientils? Gagnait-on quelque chose? « De fait,- s'accordent à dire les époux Sori, durant les trois années qu'il nous fut donné de loger Benoît-Joseph, notre commerce prit une extension sensible; les étrangers abondèrent, les marchandises étaient enlevées, nous avons payé nos dettes et nos affaires sont dans l'état le plus prospère. Nous pouvons dire véritablement que la Providence d« Dieu est entrée dans notre maison en même temps que ce pauvre. »
Ils n'avaient pas besoin de celte faveur pour ain>er leur hôte etadmirer ses mérites. Plus ils le connaissaient et plus ils étaient pénétrés de vénération, plus au<s4 leur compassion devenait affectueuse. Combien ils au-
raient voulu adoucir son régime de vie et lui épargner quelques-unes de ces souffrances qu'il recherchait ! Le respect que Benoît leur inspirait les retenait, il est vrai, et ils eussent, plus que toute chose au monde, craint de l'importuner; ils étaient soutenus, d'ailleurs, par des influences amies. Diamante disait au Bienheureux que « le patron de la Case n tenait à ce qu'il mangeât ce qu'on lui servait; mais Diamante elle-même pouvait être imprudente ; elle partageait l'admiration et l'affection de ses patrons pour le Bienheureux: on craignit que son zèle ne fût inopportum, on lui recommanda de le modérer. On se confiait plus volontiers à l'abbé Va- Jeri. 11 venait quelquefois le soir; il obtenait que Benoît prît tantôt une chose et tantôt une autre que le? textes de Barbe ne l'aurait pas toujours décidé à accepter. On se familiarisait , d'ailleurs, les uns avec les autres, et tout ce petit monde, discrètement et avec simplicité , s'empressait affectueusement autour de Benoît. Un soir, don Gaspardit que le serviteur de Dieu serait satisfait d'avoir un gros chapelet. Barbe aussitôt en choisit un dans son magasin, bien monté en laiton, avec un crucifix de cuivre sur une croix de bois : elle demanda au Bienheureux s'il était à son goût. Elle y adapta une médaille, et Benoît la remerciant, comme il savait faire, en peu de paroles précises et effectives, passa aussitôt le chapelet à son cou. « Il le porta toujours de ce moment, dit Barbe ; je le lui ai toujours vu les années suivantes. »
Cette première année, 1780, le serviteur de Dieu resta vingt-deux jours chez les époux Sori. Il quitta Loretta le lendemain de la fête de la Sainte-Trinité, 22 mai.
Avant de le laisser partir, Gaudence lui av.iit tait accepter un chapeau. Barbe étaitparvenue à lui faire prendre une paire de souliers : elle voulut y joindre quelques pièces de monnaie: deux pauls.
— (( Que voulez- vous que j'en fasse, dit Benoît?
— Vous vous en servirez pour les besoins de la route, vous prendrez un peu de vin dans quelque hôtellerie.
— Les pauvres, répondit Benoît, ne boivent pas de vin ! »
Il ajouta qu'il en avait bu dans leur maison par obéissance et que l'eau des fossés pouvait lui sutfire : d'ailleurs dans les hôtelleries on entendait trop jurer et prendre le nom de Dieu en vain pour qu'il se hasardât d'y entrer. Il remercia ses hôtes, mit son paquet sur le dos et se rendit à l'église. Midi était sonné quand il repassa devant la boutique des Sori. Il salua de nouveau ses hôtes qui voulurent le faire entrer encore une fois et lui faire manger quelque chose. Il remercia. Sur les instances de Barbe, il accepta toutefois un morceau de pain. On lui dit, on lui répéta qu'on l'attendait l'année suivante. Le bon Gaudence ne pouvait se décider à le laisser partir. Il voulut le conduire. « Nous avions joui ie sa compagnie pendant vingt-deux jours , disait-il plus tard, pouvions-nous être insensibles à son départ? réprouvais, ajoutait -il, un déchirement de cœur et an attendrissement que je ne pouvais vaincre. » Il alla ^usqu'à Montréal, Il fallait cependant se séparer. Gaudence, lui rappelant une dernière fois qu'il l'attendait l'année suivante, lui demanda de lui écrire.
— « A quoi bon écrire, dit Benoît, ça ne conviendrait pas : nous nous reverroiis s'il plaît à Dieu. »
Il renouvela ses remerciements et enfin ils se tournèrent le dos. Gaudence revint tout triste, et rentré au logis, il ne pouvait, dit sa femme, se retenir de pleurer.
Les époux s'occupèrent de recueillir et de serrer tout ce qui dans leur ménage avait servi à Benoît : la petite table où il avait mangé à la cuisine, la tasse où il avait bu et les autres objets à son usage. Ils eussent surtout mJs du prix aux souliers et au chapeau qu'ils lui avaient fait quitter, mais la servante les avait jetés aux ordures: « ce qui, dit Barbe, me causa un très-grand déplaisir; » car elle ne doutait pas qu'un jour ces objets ne devinssent des reliques.
Cependant Benoît en retournant à Rome, ne s'arrêtait pas au monastère de Sainte-Glaire, à Monte-Lupone. Il ne rentrait à l'hôpital Saint-Martin que le 18 juin. En saluant Mancini, il lui annonçait avoir remis sa lettre à l'abbesse de Monte Lupone. Mais il ne pouvait lui rendre réponse.
— « Ces religieuses, dit-il, se sont moquées de moi : elles se sont recommandées à mes prières comme si j'étais quelque chose de bon, et j'ai cru bien faire de ne pas retourner chez elles. »
Il reprit à Rome la vie que nous connaissons. A Lorette, on ne l'oubliait pas, et, quand vint le carême 1781, on l'attendait. Pâques se passa cependant, et on ne voyait pas arriver le serviteur de Dieu. Gaudence parcourait la Basilique et ses alentours. Il savait que la coutume du Bienheureux était de venir à la fin du Carême ! L'abbé Valeri le lui eût attesté au besoin, et tous s'inquiétèrent.
Benoît cependant était parti de Rome vers la Mi-Ga-
rême. Comme il prenait congé de l'aloéMancini, ceiuici lai offrit pour compagnon un bon vieux qui couchait à l'hospice et qui devait se rendre à Fano, son pays; il eût fait route jusqu'à Lorette avec Benoît et eût pu lui servir d'aide en cas de besoin. L'abbé Mancini n'était peut-être pas sans inquiétude de voir son pensionnaire partir seul pour ce long voyage, dans une saison encore assez dure. LesforcesdeBenoîtsemblaientdiminuertous les jours, et on pouvait redouter que l'épuisement ne tût bientôt au dernier point. Benoît refusa doucement et énergiquement le compagnon qu'on lui proposait. ^11 entra dans les raisons de son relus. Il aimait à être seul : il faisait ses prières le long du chemin, la moindre compagnie l'eût embarrassé dans son commerce avec Dieu. Il ne disait pas cela tout clairement; il s'exprimait avec réserve et modestement et n'eût pas voulu qu'on le prît pour quelque chose de bon. Mancini démêla l'exacte vérité à travers les paroles. Le Bienheureux partit donc et resta assez longtemps par les chemins. Sans doute il s'arrêta à quelque sanctuaire sans y av«ir été remarqué. Il passa vers Monte Lupone et se trouva, un soir d'avril,attardé sur cette route. La pluie était abondante, et Benoît était transpercé lorsqu'il passa auprès d'une maison isolée dans la campagne: un paysan, Félix-Antoine Palotto, qui se tenait dans l'intérieur, vit ce pauvre tout ruisselant de pluie passer sur le chemin , puis revenir sur ses pas pour chercher abri au pied de l'escalier, où il resta debout appuyé sur son bâton. Joseph- Antoine Palotto, le fils aîné de la maison, qui se trouvait sous l'escalier, interrogea ce pauvre et lui demanda s'il voulait l'aumône; il n'eu reçut d'abord
aucune réponse. Il s'informa ensuite s'il voulait un asile pour la nuit, le pauvre en inclinant la tête accepta et demanda la chambre à four ; le maître de la maison, le père des deux frères que nous venons de nommer, n'avait pas coutume d'y recevoir les pauvres ; il offrit rétable où Joseph-Antoine conduisit le mendiant. Félix sortit pour le regarder de plus près. Il le vit tel que que nous le connaissons, en haillons, avec une casaque de couleur cendrée, attachée aux reins par une corde rompue et raccommodée en cent endroits, d'où pendait un petit sac de peau noire contenant quelques livres; un chapelet passé au cou, le visage jaune, décharné et consumé, la barbe longue, la chevelure en désordre: de cet ensemble tout propre à inspirer la frayeur et le dégoût rayonnait une physionomie civile, polie, discrète qui inspirait, disent les témoins, respect et dévotion. Les deux frères causèrent un instant avec ce pauvre. Ils apprirent qu'il était Français, qu'il demeurait à Rome où un bienfaiteur lui faisait la charité de le loger, qu'il allait ^ Lorette et venait de Morro-Yalle. De leur côté ils lui dirent qu'ils cultivaient les terres du monastère de Sainte-Claire de Monte-Lupone, et le pauvre ajouta qu'il avait rencontré dans la journée le facteur du couvent et lui avait parlé. Tout en s'entretenant, les deux frères hospitaliers avaient préparé de la paille pour le lit de leur hôte; bientôt ils lui apportèrent à manger: une soupe avec des herbes et des légumes, du vin mélangé d'eau. Le pauvre accepta leur charité et mangea un peu.
Les deux frères, qui ne voyaient pas sans doute beaucoup de voyageurs et qui éprouvaient pour celui-ci une
respectueuse sympathie, auraient bien voulu causer un peu, mais ils comprirent qu'il aimait et voulait pratiquer le. silence; ils le laissèrent discrètement, non sans lui avoir donné une couverture pour la nuit. Lorsqu'elle fut tout à fait close, l'un d'eux vint fermer à clef retable. Il vit le pauvre à genoux, les bras en croix, la face tournée vers le mur et faisant oraison. Joseph-Antoine le considéra quelque temps et referma la porte sans l'avoir vu bouger. Il raconta ce détail à son frère et tous deux furent convaincus qu'ils logeaient un saint. Ces deux frères, dont il est inutile de faire remarquer l'intelligence et la charité, étaient deux simples paysans; bien persuadés qu'ils avaient rendu service à un saint, ils voulurent essayer de tirer pour eux quelque avantage de cette rencontre. Ils ne visèrent pas à un avantage spirituel : laboureurs, comme beaucoup d'autres, ils tenaient à la terre et visaient aux biens de la terre. Ils ne doutaient pas qu'un saint comme celui qu'ils avaient sous la main, si pauvre et si fervent, n'eût le don de prédiction; et ils supposèrent qu'il pourrait bien leur indiquer le bon numéro de la loterie. Ils essayèrent dès le matin en ouvrant l'étable de le consulter à ce sujet. Ils lui demandèrent, puisqu'il demeurait à Rome, s'il avait jamais assisté au tirage de la loterie Benoît resta muet quelque temps comme s'il n'eût pas compris, puis, d'une voix forte, il s'écria avec animation :
— « Quel tirage 1 quelle loterie! est-ce que cela regarde les pauvres!»
Cette vive réplique remplit de confusion les deux frères : ils ne s'enhardirent pas à faire de nouvelles
questions, et il faut dire à leur honneur que cette déconfiture de leur cupidité ne les empêcha pas d'exercer auprès du mendiant leurs charitables prévenances. Ils lui offrirent à manger avant de le laisser sortir de ia maison : Benoît refusa. Ils insistèrent et, en lut. rappelant le patiment du jour précédent , lui firent prendre un morceau de pain. Benoît partit, ils ne le revirent plus; mais, le soir même, ils racontèrent les faits à l'abbesse de Monte-Lupone qui reconnut bien le saint pauvre de l'abbé Mancini: et le facteur du couvent confirma à cette religieuse le passage du serviteur de Dieu qui, malgré le mauvais temps et les instances du facteur, avait refusé d'entrer au monastère.
Benoît n'arriva à Lorette qu'à la fm d'avril, un des jours de la semaine de Quasimodo. Gaudence le rencontra le sac sur l'épaule dans la rue de la Pêcherie, vers midi, comme il entrait dans la ville. Il le salua joyeusement et voulut tout de suite l'entraîner à sa maison.
— « D'abord à la Madone, dit Benoît ; j'irai ensuite recevoir la charité chez vous. »
Il alla à la Basilique, et Gaudence courut prévenir Barbe qui se hâta de préparer la chambre et tira de leur cachette la table, la vaisselle et les divers objets dont s'était déjà servi son hôte. Elle attendit tout le jour. A la nuit, Gaudence sortit pour le quérir à l'issue de l'église. Il l'emmena enfin.
— (' Loué soit Jésus Christ,)) dit-il eu entrant avec sa modestie accoutumée.
Il ajouta :
— « Vous voulez donc me faire encore la charité celte année, je vais vous incommoder.
— «Non, non, dit Barbe, vous nous faites plaisir: allez dans votre chambre et agissez sans cérémonie. »
Il inclina la tête et alla déposer son paquet. Elle l'appela bientôt pour le faire souper. 11 obéit et, selon sa coutume, resta quelques instants debout et priant, puis il s'assit et mangea.
La générosité de Barbe dépassait toujours, au sentiment de Benoît, les besoins d'un mendiant.
— « C'est trop, disait-il, je suis un pauvre, vous l'ou^ bliez.
— « Je le saistrès-bien, disait Barbe, vous êtes un pauvre,etvous ne devez pas m'empêcher de faire la charité.»)
Ces sortes de petits débats avaient lieu presque tous les jours; et s'ils imposaient à Barbe une réserve que sa charité n'eût pas toujours observée, ils obligeaient bien aussi le serviteur de Dieu par obéissance et par condescendance à sortir un peu de l'excessive sévérité de son régime. Comme nous l'avons dit, l'abbé Valeri intervenait à ces contestations, et son crédit fit prendre au Bienheureux tantôt un œuf, tantôt un autre mets que son austérité trouvait trop délicat ou superllu. Quand don Gaspar entrait dans la cuisine où Benoît était assis, celui-ci se levait aussitôt, et il fallait un ordre pour l'o* bliger à s'asseoir et un autre pour le contraindre à continuer son repas. Toutefois, son obéissance même a-;: sacerdoce avait des limites, et quand il avait cédé à ce que la bienséance et le respect exigeaient et qu'il pensait avoir pris le nécessaire, il avait une manière de refuser qui arrêtait les instances.
Les charitables débats qui avaient lieu dans la maison Sori n'avaient pas la nourriture pour unique prétexte. Il y avait aussi les vêtements du pauvre. La charitable Barbe eût voulu subvenir à tout, et l'abbé Valeri avait ordonné au serviteur de Dieu de lui obéir en ce point comme pour la table. Benoît obéissait, mais sous la réserve du nécessaire. Un soir, Barbe lui avait préparé une chemise: elle lui dit qu'il la trouverait sur son lit et qu'elle ferait laver celle qu'il avait sur lui.
— « Cela ne servira de rien, dit Benoît, dont toutes les parties de l'habillement étaient aussi sales les unes que les autres.
— Cela servira beaucoup, répondit Barbe; si vous tombez malade par les chemins et si vous entrez dans quelque hôpital, il est toujours bon d'avoir une chemise propre.»
Benoît baissa la tête, obéit, et quand la charitable femme eut fait laver la chemise et une autre pièce d'habillement, il remercia avec beaucoup d'humilité.
Un autre Jour, il s'agissait d'un mouchoir de poche; celui de Benoît était une horrible guenille. Barbe lui ec offrit un neuf.
— « A quoi bon, disait toujours le Bienheureux? »
Elle insista et pria si bien qu'il reçut encore cette charité. La charité comprend tout. Barbe ne ressentait l»as seulement les souffrances que s'infligeait son pauvre et qu'elle eût désiré soulager, elle souffrait de voir qu'il était un objet de dégoût pour tous ceux qui jetaient les yeux sur lui. Elle souhaitait le tirer de cette abjection. La charité lui avait créé pour le serviteur de Dieu des entrailles de mère. Puisqu'elle ne pouvait
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triompher des résistances de Benoît et lui l'aire quittai les haillons qu'elle eût voulu remplacer par des vêtements chauds et commodes, elle imagina de cacner au moins un peu ce que ces guenilles avalent déplus répugnant. De l'assentiment de Gaudence, elle proposa à Benoît de lui faire un sarreau de grosse toile, de couleur foncée et modeste, disait-elle, qui l'aurait couvert tout entier; de la sorte le Bienheureux eût éveillé moins de dégoût, et il aurait été un peu mieux garanti des intem* péries. La bonne Barbe en fut pour l'imagination de sa. charité que Benoît refusa tout à fait. Je relève ces petits détails, ils ne font pas seulement connaître le serviteur de Dieu, ils font connaître ses amis; leur respect et leur tendresse envers lui sont, pour ainsi dire, le rayonnement ou la réflexion de ses vertus.
Parmi les amis du Bienheureux à Loretle, il en est un que nous avons déjà nommé : le clerc Angelo Verdelli qui fut si confus d'avoir témoigné son étonnement de voir le pauvre lire l'office en latin et qui resta quelque temps sans oser lui parler. Il avait appris le nom du Bienheureux de dames romaines en pèlerinage à Lerctte qui s'étaient écriées, un jour, dans la Basilique, eu passant devant le Bienheureux.
— « Aht vous êtes ici, Benoît! Priez pour nous. » Verdelli s'était mis en relation avec l'abbé Valeri à l'occasion du serviteur de Dieu. 11 savait qu'il était logé par les époux Sori ; il avait même contribué, disait-il, à procurer cet asile au Bienheureux. Il le voyait tous les jours dans la Basilique, il connaissait son assiduité et sa ferveur à la prière et avait pénétré ses pratiques d'humilité et son application à se cacher et à rester
inconnu ; il avait aussi distingué la sonorité de sa voix, qui s'accentuait et s'élevait au-dessus de toutes les autres et remplissait la Basilique en répondant le soir aux litanies de la sainte Vierge : mais ce qui conïondait surtout Yerdelli, c'était l'impassibilité du Bienheureux au milieu des innombrables insectes dont il était couvert. « Jamais, dit-il, je ne lui ai vu faire un geste qui marquât l'ennui ou la douleur qu'un pareil tourment devait lui faire éprouver. » Le sentiment de Verdelli était surtout du respect et de la vénération. li admirait le Bienheureux, il le prévenait et cherchait à lui être agréable : jamais il ne lia conversation avec lui. Ressaya souvent, mais discrètement, et n'en tira g uère jamais que des Oui ou des Non avec des inclinations de tête. Il faut remarquer que c'était surtout à la Basilique que Verdelli pouvait accoster le Bienheureux, et que sa maladresse à propos de loffice divin contribuait à le rendre plus timide et plus réservé qu'un autre ; il n'en cherchait pas moins à gagner les bonnes grâces du serviteur de Dieu. Il lui faisait part des diverses reliques qui se distribuent à Lorette, de la cire-, de la poussière de la Santa Casa et des fils des voiles dt la Madone. Il lui remettait ces petits paquets à la Basilique, et Benoît, sans interrompre ses prières, le remerciait d'un regard ou d'une inclination de tête. Un jour, dan^ la Sainte-Case, une sœur de Verdelli se trouva à genoux à côté du Bienheureux; en le voyant si sale et si déguenillé, cette femme eut un vif sentiment de dégoût; en môme temps elle eut peur d'être envahie par la vermine qu'elle voyait grouiller sur les vêtements de ce pauvre. Ce dégoût et cette crainte que rien ne manifesta au de-
hors furent rapides et remplacés aussitôt par l'étonnément et la confusion quand Benoît, ayant tourné les yeux sur sa voisine, se leva et alla se placer à quelque distance. La sœur de Verdelli resta persuadée que le Bienheureux avait connu son intérieur et pénétré sa pensée. Verdelli n'était pas pour la dissuader de ce sentiment. Pour lui, il était persuadé des dons prophétiques du Bienheureux. Il avait désiré un instant être admis dans un ordre religieux. Les choses étaient à peu près convenues et il comptait entrer chez les frères observantins. Il fit part de son projet à Benoît en lui recommandant de prieppour lui.
— « Vous, frère, s'écria brusquement Benoît! Servez la Madone I »
Mais s'interrompant, il ajouta :
— « Oui, je prierai; » et il coupa brusquement l'entretien.
Verdelli s'inquiéta de cette réponse. Néanmoins ses projets prirent de la consistance et bientôt il put annoncer au serviteur de Dieu que c'était chose faite. Le Bienheureux le regarda fixement quelques minutes, comme il faisait souvent, puis fit un signe négatif.
— «Comment non? s'écria Verdelli, mais tout est décidé I ))
Benoît se prit à sourire.
Les choses décidées ne se réalisèrent point ; des obstacles surgirent, et l'année suivante, 1781, la première fois que A'erdelli aperçut le Bienheureux dans la Basilique, c'était un malin; Benoît se rendait à l'autel du Saint-Sacrement : contre ijiûn habitude détenir les yeui
fixés sur la-terre, il regarda Verdelli d'un air souriant et, sans s'arrêter, lui dit :
— n Vous n'êtes donc pas frère I *
Benoît ne resta que quinze jours à Lorette cette an« née 1781. Les renseignements que nous avons recueillir font assez connaître sa vie. Les tentatives de Barbe et de Gaudence Sori pour lui faire changer quelque pièce de vêtement se continuaient avec plus ou moins de succès ; les braves gens avaient fini par lui dire, quand ilsessuyaient ses refus, qu'ils déposeraient dans sa chambre ce qu'ils lui offraient et qu'il en ferait ce que le bon Dieu voudrait. Il accepta de la sorte quelques effets: il en laissa d'autres. Il témoignait toujours sa reconnaissance et quand, le matin, il quittait la maison pour aller à l'église, Gaudence et sa femme lui recommandaient de prier pour eux, il répondait en inclinant la tête :
— « J'y suis bien obligé. »
Il s'informait toujours avec la plus vif intérêt de la prospérité de leurs affaires, et, comme il les voyait contents, il remerciait Dieu sans parler et en levant les yeux au ciel. Il avait toujours grand scrupule de déranger ses hôtes quand ils étaient à vendre. Un soir que la boutique était pleine, la nuit était tout à fait venue. Barbe demanda si Benoît était rentré et Gaudence jeta tin regard dans la rue. Il vit le pauvre les mains croisées sur sa poitrine, immobile, comme en prières. Depuis combien de temps était-il là sans s'être fait voir? Gaudence sortit précipitamment et l'appela :
— « Pourquoi n'êtes-vous pas entré, lui dit-il ?
— Je ne suis pas pressé, dit Benoît, répondez aux chalands. »
Le môme souci le tenait dans la maison, et, quand il voyait Barbe à sa cuisine tandis qu'il y avait du monde dans la boutique, il s'informait de ce qu'elle faisait, craignant qu'elle ne quittât la vente pour le servir. Noua avons dit qu'à leur commerce les époux Sori ioignaient une hôtellerie pour les pèlerins, et c'était souventes foig le souper de ces passagers qui retenait Barbe à la cuisine. Les affaires des époux Sori ne prospéraient pas d'ailleurs sans fatigue. Un soir que le concours était moins grand et que Barbe avait un peu plus de loisir, elle fit quelques plaintes sur sa vie, sur la servitude où la tenaient les occupations de sa maison et les exigences du négoce. Le serviteur de Dieu la laissa parler, puis il lui dit :
— « Notre, consolation n'est pas de ce monde. Ce ajonde est une vallée de larmes ; et c'est bien là aussi, ajouta-t-il, notre consolation. »
La veille de son départ qu'il venait d'annoncer en faisant tous ses remerciements, Barbe le pria de la recommander particulièrement à Dieu ; elle était enceinte de cinq mois, ses couches précédentes avaient toujours été laborieuses : elle demandait, sous le bon plaisir de Dieu, une plus facile délivrance. Pour toute réponse, le Bienheureux inclina la tête, mais Barbe ne douta pas du concours de ses prières et, comme l'enfantement fut heureux, elle et son mari reconnurent la puissance des intercessions de leur hôte. Cette veille du départ, l\ bonne Barbe lui recommanda de revenir tout droit chez elle sans qu'on eût besoin de le chercher.
— «Vous voyez, lui disait-elle, que nous vous faisons avec plaisir la charité, vous, traitant sans cérémonie ut comme un pauvre. »
ier auss, la patronne : vers midi, au sortir de iS p
aZr;'T"* ^'"^'■^°" Pour'saluerÎno; eat en
ve ir oml'v "r ""°""'* '" recommandation;
bâton sm t : VeT-r T""'*'' ^*' "^^^''-^'^
.UW pauvre ari/aLr^^'ire^-XS
ausant, dit Barbe, dans un grand déplaisir, car nou«
Jes montagnes, par les neiges. Il était épuisé de îtSe e de fro>d. Barbe l'attendait depuis plusieurs ours e s inquiétait d'autant plus de ne pas le voir que Pâaue approchait. Le Bienheureux, en descendant des W„ nms, s était arrêté à Tolentino. Il y avait déjà pas^tX"
entre autres, Catherine, femme de Xavier Gentili hau<
mandT R ,' '""' ''""''''' '^ ^«^°°'>"t «' !"i en demanda Benoît, qui depuis longtemps n'était pas reurne à Bari, se trouva au dépourvu. Toutefoi , ^our répondre aurant quepossible à cette pieuse demande i of nt une médaille. Après l'avoir examinée, cette fern^e la lui rendit, lui disant de la donner à un ;un-e ■
— « Qui sait si je repasterai par ici I répliqua le Bienheureux en souriant. iMais puisque vous ne voulez pas de médaille, vous prendrez bien un crucifix !»
11 lui en offrit un qu'elle refusa encore, en le priant de ne pas se fâcher et ajoutant qu'elle se tenait pour son obligée comme si elle avait accepté ses dons. Le serviteur de Dieu lui dit:
— « Si je meurs à Rome, au cas où vous en apprendrez la nouvelle, vous vous souviendrez. Je m'appelle Joseph Labre. »
Il le lui répéta une seconde fois et partit. Cela se passait dans les premiers jours de la semaine sainte.
Le jeudi saint, dans l'après-midi, il entrait chez les époux Sori.
— « Loué soit Jésus-Christ I dit-il en saluant. » Et il ajouta :
— « Je suis venu tout droit comme vous me l'avez recommandé l'an passé, mais peut-être est-ce trop de témérité ?
— « Entrez, entrez, dit Barbe toute joyeuse, je vous attendais depuis plusieurs jours. Ne faites pas de cérémonie. Votre chambre est prête. Allez à la cuisine manger quelque chose : vous avez grand besoin de vous restaurer un peu. » Il remercia et demanda seulement la permission de déposer son sac. Il voulait se rendre h\ la Basilique, il reviendrait le soir prendre la cbaritéj qu'on voulait bien lui faire. Le soir, en etfet, aprèî Ténèbres, assez tard, il rentra au logis. Il trouva Barb( occupée à la cuisine. Il craignait que les préparatifs d< son souper ne l'eussent empêchée d'assister à l'olO.ce, el il lui demanda si elle était allée à Ténèbres :
— « Oui, oui, répondit Barbe, j'en suis revenue pour faire ma besogne. »
Elle lui demauda combien il avait mis de jours pour venir de Rome :
— « Vingt-deux,» dit il.
Il ajouta que le voyage avait été rude, qu'il avait été saisi par le froid et la neige dans les montagnes et qu'il s'en était tiré avec peine. Barbe lui dit de s'approcher du feu et lui proposa d'en porter dans sa chambre. Il refusa: par obéissance, il tendit les mains vers le foyer quelques minutes, tout en disant que dans la maison il ne faisait pas froid. Le souper était prêt; Barbe lui dit de s'asseoir. Il obéit après avoir un instant prié debout. Le voyant tout à fait exténué , Barbe avait cherché à préparer un souper aussi substantiel que le permettaient Jes lois de l'Église en ces jours de pénitence et elle présenta à son pauvre pensionnaire un plat de caviar. Benoît trouva ce mets beaucoup trop recherché pour un mendiant. Barbe, au nom de l'obéissance, obtint qu'il en mangeât quelque peu. Pendant qu'il soupait, Gaudence lui apprit qu'il était allé à Rome, ajoutant qu'il l'y avait en vain cherché:
— w C'est que vous n'êtes pas allé à Sainte-Marie-Majeure , dit Benoit, vous m'y auriez nécessairement trouvé. »
A son tour, le serviteur de Dieu l'interrogea sur le séjour à Lorette du pape Pie YI , lors de son voyage à Vienne.
— « Avez-vous vu le pape? demanda-t-il à Barbe et avez-vous eu beaucoup d'étrangers? »
On sait l'intérêt qu'il portait aux affaires de ses hôtes.
Barbe le satisfit sur ces doux points, et entrant dans le détail, lui dit le nombrcdesequinsqu'ilsavaientgagnés, au passage du pape,àlogcr des cavaliers de Fcrmo. Gomme il finissait de souper, Gaudencc le prévint que le lendemain, vendredi saint, comme le sermon était de très-bonne heure, à la Basilique, il fermerait la porte de la maison en y allant : il priait Benoît d'attendre ^our sortir qu'il fût revenu de l'église. Le serviteur de Dieu paraissait si fatigué qu'un peu de repos lui semblait nécessaire. Néanmoins, Benoît voulait entendre le sermon, et peut-être à cause de l'extrême fatigue où il se trouvait, craignait- il d'oublier l'heure du lever?
— « Signor Padrone , dit-il, appelez -moi au contraire de bonne heure, et j'aurai le plaisir d*entendre la prédication. »
Barbe voulut y mettre une condition : elle lui ordonna de se déshabiller ce soir et de reposer dans le lit, au lieu de se jeter dessus tout vêtu, comme il avait fait les années précédentes. Ce changement de régime eût été bien justifié. Benoît l'accepta-t-il en effet? Barbe le crut, et il lui parut, à l'état du lit, que le serviteur de Dieu en avait usé autrement qu'à son ancienne habitude. En tout cas, il n'y dormit pas la grasse matinée : il était sur pied avant Gaudence. Aussitôt hors de la maison, il se rendit à la Basilique.
La veille, il avait sans doute salué son ami don Gaspar Valeri et avait revu Angelo Yerdelli. Il passa, selon son habitude, la journée en prières, à la Sainte-Case ou dans la chapelle Saint-Ignace où il se plaisait parce qu'elle était une des plus retirées et qu'il s'y pouvait
mieux cacher; il n'oublia pas non plus cette chapelle de l'Annonciation où nous avons déjà vu que l'attirait sa dévotion. La Basilique était pleine, les solennités du jour attiraient les étrangers : elle est la seule église de Lorette, les confessionnaux étaient assiégés, et il y avait partout une grande presse. Benoît suivit, au milieu de tout ce mouvement, les sublimes offices de ce grand jour.
Dans la soirée, durant l'office des Ténèbres, il était auprès d'un confessionnal fort entouré où se tenait un des pénitenciers de la Basilique, des frères Mineurs conventuels, le P. Joseph-Marie Almerici. Ce religieux avait entendu parler à diverses personnes, à l'abbé Yaleri notamment, d'un pèlerin français tout à fait édifiant. L'abbé Valeri le lui avait dépeint, mais le P. Almerici ne l'avait jamais vu ou du moins ne l'avait jamais remarqué. Ce père était aussi en relations avec Barbe Sori et sa vieille employée, Diamante Poultroni, et je laisse à deviner si ces deux charitables âmes avaient entretenu ce religieux de Benoît-Joseph. Pendant qu'il était à son confessionnal, le P. Almerici remarqua, agenouillé à quelque distance, un mendiant vêtu d'une capote cendrée, déchirée aux manches et portant son chapelet autour du cou. Le confesseur le regardait avec complaisance, il était touché de la piété de ce jeune homme ; il trouvait que les renseignements de Valeri, de Barbe, de Diamante et des autres sur le mendiant français qu'ils admiraient, se rapportaient assez à ce dévot pèlerin qui se tenait devant lui les yeux baissés et les mains croisées sur la poitrine, et qui prolongeait ses prières, en attendant peut-être, pour parler au Pénitencier, que lût
écoulé le grand concours de monde qui entourait son confessionnal.
Le P. Almerici le considéra ainsi quelque tenaps; sollicité tout à la fois par la pieuse curiosité de savoir si c'était vraiment le personnage dont on lui avait parlé el par une sorte de dévotion intérieure qui le poussait vers ce pèlerin, il lui fit signe. Le pauvre aussitôt de se lever et de s'approcher. Le Père était sorti du confessionnal, il demanda au serviteur de Dieu s'il ne voulait pas se confesser.
— (( Oh si bien, répondit-il.
— « Allez à la grille, dit le religieux. »
Le pauvre remarqua qu'il y avait bien du monde et qu'il pouvait attendre. Son objection était pleine d'humilité, et le prêtre devina qu'il craignait surtout de causer de l'ennui aux fidèles qui attendaient. Lui recommandant de ne point se faire de tels scrupules, il fit écarter les pénitents d'un des côtés du confessionnal et dit au serviteur de Dieu d'y entrer. Il lui fit d'abord quelques questions pour s'assurer de l'identité du personnage. Dès les premiers mots, il avait reconnu au langage que son pénitent était français; il comprit en outre que c'était un esprit élevé et tout imprégné des lumières divines. Il lui ordonna de dire ses iautes.
— « Quelle ne fut pas mon admiration ! dit le P. Almerici. Je ne pus rien tirer de ce pénitent que des expressions générales sur sa souveraine ingratitude au regard des bienfaits de Dieu, sur la froideur de son amour et sur son inapplication aux devoirs du chrétien. Ce n'était pas le faste de l'hypocrisie, ni les sentiments incohérents que rencontrent parfois les imes qui se
croient spirituelles. Les paroles du Bienheureux exagérant sa propre indignité et s'accusant d'être couvert de péchés étaient accompagnées de profonds soupirs. Il tremblait de tous ses membres, il donnait toutes les preuves de l'entier assentiment de son cœur et de son âme à son langage. »
En avançant davantage, le confesseur eut de plus tou ■ chantes raisons encore d'admirer :
« Je ne pouvais, dit-il, trouver matière suffisante h appliquer l'absolution. Je lui demandai s'il la désirait et lui ordonnai de iaire une accusation générale des fautes qu'il avait pu commettre durant sa vie. »
Il lui ordonna ensuite de communier le lendemain, samedi saint, et de faire encore la communion le saint jour de Pâques. En recevant cet ordre, le pénitent redoubla vivement les témoignages de son indignité à recevoir le corps de Notre-Seigneur.
« Je l'écoutais, dit encore le confesseur, et sans lui rien dire qui pût lui faire supposer la favorable opinion que j'avais de lui, je lui renouvelai l'ordre de communier, insistant sur la convenance qu'il y avait à le faire pour accomplir le devoir pascal. »
Mais en donnant cet ordre, le P. Almerici remarqua fort bien que ce pénitent ne s'inquiétait pas de réclamer un billet de confession. Les pauvres, d'habitude, n'y manquaient point à Lorette, car ce billet, nous le savons, leur donnait la facilité de prendre part aux distributions de la Pénitencerie. Le confesseur demanda au pénitent s'il ne voulait pas ce billet.
— (t A quoi bon? » répondit Benoît, qui se retira du confessionnal confus et absorbé.
C'était le soir, avons-nous dit; quand il fut rentré à son logis, Gaudence et Barbe remarquèrent bien que leur ami était tout pensif, tuttopensieroso, disent-ils tous les deux. Il était dans la cuisine depuis quelques instants absorbé, et comme extalique, sans s'approcher de la table. Elle était servie. Barbe y avait mis une soupe et quatre petits poissons.
— « Approchez-vous, Benoît, dit-elle, et mangez. » Il répondit tristement.
— « Ce n'est pas le soir de manger: Notre-Seigneur Jésus-Christ a beaucoup souffert en ce jour, et il n'a pas mangé.
— « Gela est vrai, reprit Barbe qui avait réponse à tout, vous avez raison : il faut manger néanmoins, autrement nous serions incapables de prier. •
Cette nécessité ne put justifier aux-^eux du mendiant les préparatifs du festin étalés devant lui.
— « Si vous voulez me faire la charité ce soir, dit-il, donnez-moi un peu d'herbe avec un morceau de pain et un verre d'eau.
— « Je ne veux pas vous contrarier ni vous commander aujourd'hui, dit Barbe. »
Elle lui donna ce qu'il demandait. Il mangea fort peu; et pendant qu'il mangeait, il restait soucieux et comme mélancolique : il semble que ses hôtes ne retrouvaient pas en lui ce soir Taisance joyeuse, l'ouver- Uire avenante d'humeur qu'ils lui connaissaient. Barbe mit l'entretien sur les mystères du jour.
— « Combien Jésus, dit-elle, a souffert aujourd'hui et je ne peux rien supporter ! aussi comment me sauverai-ie ? j'ai grand peur ! »
Benoît semblait réfléchir, il reprit avec un accent singulier :
— «Vous! vous avez peur! et moi comment ne craindrais-je pas? puis-je savoir si je me sauverai? »
Le lendemain matin le P. Almerici trouva son pénitent debout auprès de son confessionnal. Le Père lui demanda s'il avait quelque chose à lui dire.
-- « Oui, » répondit avec confusion le Bienheureux, que le Père fit entrer au confessionnal.
Il n'y était pas conduit par le sentiment de nouvelles fautes dont il eut besoin de purifier sa conscience avant d'approcher de la Table eucharistique ; il revenait exagérer ses défauts, ses ingratitudes et son indignité. Le confesseur, voyant combien était profonde l'humilité de cette âme, ne craignit pas d'entrer dans un examen plus approfondi de son intérieur, d'en vérifier la conduite et les inspirations. Malgré ce qu'il connaissait déjà, il se méfiait encore de l'hypocrisie ou de l'illusion, et il entama une brève et sérieuse conférence spirituelle. Les réponses du Bienheureux étaient nettes et concises : ce qu'il avait à révéler, ce que le confesseur exigeait au nom de l'obéissance, était exprimé de manière à ne pas donner de lui une idée trop avantageuse. Le P. Almerici reconnut que le serviteur de Dieu employait peu d'instants à la prière vocale, presque tout son temps était donné à la méditation: «Je compris, dit le confesseur, que Dieu relevait à une très-haute contemplation. Les mystères de la passion étaient ceui qu'il se proposait le plus volontiers et, plus particulièrement surtout, le couronnement d'épines. Quand il appliquait son esprit à ce mystère, seins le vouloir et
sans s'en apercevoir, il était transporté à considérer, à contempler le mystère de la Sainte-Trinité.
— «Et que savez-vous, homme ignorant, d'un si sublime mystère, lui dit le confesseur affectant un ton et un air de mépris?
— «Je ne sais rien, répondit avec humilité le pénitent, je ne sais rien, mais je suis emporté.
— «S'il en est ainsi, reprit le^Père, expliquez les pensées et les sentiments excités en vous par cette contemplation, »
« Alors, ajoute le confesseur, il s'expliqua avec une justesse de termes et une propriété d'expressions que je serais heureux, avec l'aide de Dieu, de pouvoir me rappeler et reproduire. J'étais confus et ravi de ce langage où je reconnaissais les sentiments et les paroles de sainte Térèse. Je jouissais moi-même d'avoir rencontré une âme choisie de Dieu pour être élevée par la contemplation à la connaissance des plus sublimes mystères. Je reconnaissais d'ailleurs son humilité et je me gardais de lui laisser entrevoir l'eslime que je faisais de lui. Je ne cessais cependant de soutenir l'entretien, je l'obligeais à obéir, à repondre et à me découvrir de plus en plus son intérieur. Je fus bien convaincu que ce pauvre déguenillé et crasseux était un des privilégiés qui possèdent la science des saints. »
Le besoin de se donner aux autres pénitents et leur presse en ces jours de lête obligeaient cependant le P. Almcrici à faire court ; il demanda au pénitent, entre autres choses, s'il avait déjà visité la Santa Casa et il sut qu'il avait coutume d'y venir tous les ans et qu'il y était déjà venu dix ou onze fois.
— (( Et YÎendrez-vous encore Tannée prochaine?
— « Non, dit le Bienheureux.
— « Pourquoi?
— « Je dois aller dans ma patrie. »
Le confesseur lui demanda encore où il demeurait.
— « A Rome, dit le Bienheureux, ajoutant que de Lorette il se rendrait à Rome.
— (( Mais ne repasserez-vous pas par Lorette en allant dans votre patrie, dit le confesseur qui croyait qu'il voulait parler de la France ?
— (( Non, mon Père, je dois aller dans ma patrie. » 11 le répéta jusqu'à trois fois.
Avant de le laisser partir, le confesseur lui renouvela Tordre de faire la sainte communion, et il le vit au sortir du confessionnal se diriger vers l'autel du Saint-Sacrement. Le frère aîné de don Gaspar, Louis Valeri, avait la charge de communier les pèlerins. Il avait donc maintes fois communié celui-ci, qu'il connaissait pour le voir en prières dans la Basilique. En lui donnant la sainte hostie, ce samedi saint 1782, l'abbé Louis Valeri remarqua combien ce pauvre était exténué et réduit, pour employer son expression. Il songea que sa véritable place eût été à l'hôpital, et qu'il n'y aurait pas lieu de tî'étonner si on apprenait bientôt sa mort.
Le lecteur doit assez connaître les époux Sori pour ne s'étonner d'aucune bonne pratique de leur part. Gey braves gens en avaient une qui sans doute ne leur était point particulière et qui fait honneur aux populations parmi lesquelles ils vivaient. Les jours de fête, Barbe et Gaudence faisaient un festin, et ils invitaient quelques pauvres à le partager. Cette année 1782, ils avaient
Benoît-Joseph sous la main et ils se fussent estimés heureux de le faire asseoir à leur table de fête. Ils lui firent leur invitation le samedi saint, au soir, quand il fut revenu de la Basilique, pendant qu'il soupait. Ils lui demandaient de quitter l'église le lendemain à midi pour venir partager avec eux le festin pascal. Benoît remercia cordialement, avec les manières les plus polies du monde, mais énergiquement, les priant de le dispenser de répondre à leur invitation : il réclamait le privilège de conserver r^a. liberté, assurant qu'il serait heureux de trouver le soir ce que ses bienfaiteurs auraient voulu lui faire manger le matin à leur table. Gaudence ne se résigna pas trop facilement à cette proposition et il mettait beaucoup de chaleur à ses instances. Barbe, toujours respectueuse de la liberté de son hôte, céda la première, et, admirant la constance du Bienheureux à conserver son régime de ne manger que le soir, elle dit à son mari de ne pas le tourmenter davantage, mais elle prit acte de la promesse du Bienheureux d'accepter à la nuit sa part du repas de la fête.
Ce saint jour de Pâques, dans la matinée, le P. Almerici vit encore près de son confessionnal son pénitent delà veille, les yeux baissés, tout modeste, tout humble et semblant craindre d'approcher. Le prêtre l'appela; il lui dit à voix basse, et comme en tremblant, qu'il avait communié la veille: le prêtre lui demanda s'il avait quelque chose à lui dire, et, sur sa réponse affirmative, le fit entrer au confessionnel. Là, il recommença à accuser son ingratitude et son indignité, s'estimant l'homme le plus vil et le plus abject de la terre, que ses abominables iniquités rendaient indigne de vivre et de
â'approcJ^er si souvent de la sainte Table. Les soupirs et les tremblements accompagnaient ses paroles. Le confesseur l'interrogea sur ses moyens d'existence, sur les aumônes qu'il recevait et l'emploi qu'il en faisait, et remit le discours sur la vie spirituelle. Il vit plus clairement que jamais que cette vie était une contemplation continuelle. Ce pauvre marchait toujours dans la présence de Dieu, bien qu'avec l'expression de la plus vive humilité il se plaignît de ne pas aimer l'aimablG Dieu, en raison de tant de grâces, et se confondît parce que l'infinie miséricorde lui conservait la vie et lui prodiguait tant de bienfaits malgré ses ingratitudes. Ramené ensuite à la Sainte Trinité, le Bienheureux exposa avec une grande ferveur et cette justesse d'expressions que le prêtre avait déjà admirée, les secrets les plus sublimes de ce mystère; il parlait comme d'abondance de cœur et avec une aisance qui témoignait qu'il n'avait rien appris par l'étude et que ses connaissances étaient les fruits merveilleux de ses contemplations. Il s'interrompait pour dire qu'il était un ignorant, qu'il ne savait rien et qu'il tremblait d'énoncer de telles propositions^ et le confesseur crut dém.êler qu'il s'efforçait de tronquer le discours et de ne pas révéler à plein l'état de son âme. Pour le mieux découvrir et ne pas trop alarmer sa modestie, le confesseur l'interrogea sur la concupiscence et la colère. Il lui semblait que, dans la condition basse et méprisée où vivait ce pénitent, au milieu de ses pèlerinages, il pouvait lui arriver d'être outragé et insulté. Le Bienheureux répondit qu'il portait tout en paix et qu'il méritait trop de châtiments pour avoir jamais occasion de se fâcher et de se mettre en colère.
Pour la concupiscence, il en connaissait les assauts et n'ignorait pas les illusions diaboliques; il y résistait avec l'aide du Seigneur, alfligeant son corps pour réduire la chair à l'obéissance de l'esprit, la mutant par les jeûnes, les prières, les austérités, les longs voyages, et, au moment de la tentation, ayant recours à la prière, k la méditation des maximes éternelles et surtout à la considération de la Passion de Noire-Seigneur. Avec ces armes et ces secours, bien qu'il redoutât les tentations et qu'il connût leur puissance, il n'avait pas souvenir d'y avoir cédé et consenti et d'avoir souillé une seule fois en son corps ou en son âme la splendide vertu de chasteté. Il ne s'en disait pas moins un vase d'iniquité et de misères : dans le souci de sa fragilité comme dans le sentiment de ses ingratitudes, il avait fait de sa vie une véritable crucifixion, affligeant son corps de toutes les manières et lui refusant les plus licites et les plus honnêtes satisfactions. Le confesseur voyant ainsi à plein les voies de perfection de cette âme, en reconnut l'admirable innocence. Il se contenta de donner la bénédiction au serviteur de Dieu et lui renouvela l'ordre de communier. Il le vit se diriger vers l'autel du Saint Sacrement et ne lui parla plus. Il revit quelquefois dans les jours suivants Benoît dans la Basilique, il était mi}me attentif à l'y chercher et h épier ses allures. « C'était une consolation, dit le P. Almerici, de voir prier ce serviteur de Dieu immobile comme une statue. » Volontiers le Père l'eût encore entretenu. Il n'osa pas l'appeler : il ne craignait pas seulement d'interrompre la ferveur de ses oraisons : une sorte de respect le retenait. Il redoutait de troubler celte âme qui, parles interrogations
qu'il lui avait fait subir, aurait pu soupçonner qu'il avait conçu d'elle bonne opinion et qui aurait compris au moins que le Père était désireux de connaître et de pénétrer son intérieur.
Le soir de ce saint jour de Pâques, Benoît rentra au logis à l'heure accoutumée; Barbe lui avait en effet conservé sa part du festin et, en voyant la table plus richement et plus copieusement servie^ Benoît prolongea quelque peu la prière avant le repas : il la disait toujours debout, tête nue. Pendant qu'il soupait petitement, malgré les mets de fête dont il consentit à goûter en y ajoutant même quelque peu de vin, Benoît se prit à gémir douloureusement sur le tumulte et la dissipation qui avaient régné dans la Basilique. Barbe remarqua qu'il n'y avait pas lieu de s'en étonner : il n'y avait qu'une église dans la ville, nécessairement ie concours devait y être grand; en outre, les étrangers et les gens de la campagne abondaient.
— « Parmi ce peuple, il y a beaucoup d'ignorants, disait-elle.
— (( Je ne parle pas seulement des ignorants, reprit Benoît, les autres n'ont pas plus de dévotion. »
Il ajouta :
— « Si vous le permettez, je resterai ces jours de fête un peu plus longtemps à la maison; j'irai plus tarda l'église. »
Ses hôtes lui répondirent d'agir à sa guise et qu'il était bien libre. De fait, les jours suivants, il ne sorUt que vers l'heure de Tierce.
Il avait, cette année, à peine vu son ami Gaspar; les fêtes et les occupations multipliées qu'elles entraînaient
pour lui avaient en effet empêché l'abbé Valeri de passer chez Gaudence. Benoît en fit la remarque et Barbe eut occasion de prévenir l'abbé. 11 vint une de ces fêtes de Pâques : en le voyant entrer, Benoît qui soupait se leva et se tint debout, le chapeau à la main. En vain le prêtre lui dit de se remettre, assurant qu'il ne viendrait plus s'il gardait vis-à-vis de lui de telles suggestions ; Benoît ne consentit à s'asseoir que sur l'ordre précis de Barbe. Ce soir-là, l'abbé Valeri, prenant les époux Sori à part, leur demanda s'ils savaient que Benoît eût communié. L'abbé était pris de scrupule et s'inquiétait à ce sujet. Barbe voulut le rassurer; elle ne pouvait mettre ia chose en doute. Assurément le serviteur de Dieu avait son confesseur à Rome, il suivait sa direction, et, au retour, il rendait compte de ce qu'il avait fait. Cette explication, que l'excellente Barbe avait trouvée, ne satisfit pas l'abbé Valeri. Il n'avait jamais vu le serviteur de Dieu communier; il ne connaissait personne qui lui eût attesté l'avoir vu à la Sainte-Table ; toute l'affection qu'il portait au serviteur de Dieu augmentait son zèle et le pressait. Il revint un autre soir, le lendemain sans doute, trouva Benoît à son souper et, après quelques paroles, il lui demanda s'il avait fait ses pâques, s'il s'était confessé et avait communié les années précédentes. Benoît répondit qu'avant de partir il avait rempli CCS devoirs à Rome. L'abbc ajouta que les supérieur», veillaient sur les pèlerins qui ne remplissaient pas h devoir pascal et les faisaient incarcérer. Benoît ne mot, et l'abbé que le doute poignait et qui tenait à avoii une réponse précise lui proposa de dire la messe dai la Sainte-Case et de l'v communier.
— «Confessez-vous, demanda le Bienheureux?
— u Non, dit l'abbé, mais je puis vous indiquer un bon confesseur et je vous communierai.
— « Comment voulez-vous, répondit Benoît, qu'un pauvre pécheur déguenillé comme moi puisse s accoster dans ce saint lieu et y communier ? »
Il ajouta que communier à la Sainte-Case ou communiera la Source (il entendait l'autel du Saint-Sacrement), c'était bien la même chose.
Ces réponses n'étaient pas pour satisfaire l'abbé Valeri ; Barbe elle-même en fut affectée. Aussi le lendemain, quand le Bienheureux fut parti, elle entra dans la chambre de son hôte. Le sac de Benoît y était déposé, elle y fouilla et y trouva un portefeuille qu'elle porta à Gaudence. Il contenait divers papiers français et latins ; ils n'y purent rien comprendre. Il aurait fallu consulter un Français. En ce moment, tout à point, passait dans la rue l'abbé Gayla. Il était français. Barbe le tenait pour un homme sage et discret : le lecteur le connaît aussi. U avait été frère coadjuteur de la compagnie de Jésus : et c'était à lui précisément que le P. Bodetty, en 1770, avait recommandé un pauvre pèlerin français qui venait de se confesser et qui, malgré les plus plus vives instances, refusa le moindre secours de laPénitencerie, Cayia, qui n'avait jamais quitté Lorette et qui n'avait aussi jamais perdu de vue le Bienheureux, eût pu lui rendre témoignage au besoin : mais on ne lui demanda pas son témoignage ; on l'appela et on le pria de lire ces papiers. Il y reconnut du premier coup d'œil l'attestation du P. Bodetty : il lut l'attestation de l'abbé de la Trappe portant que Benoît s'approchait des sacrements. Il y
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avait encore d'autres papiers, l'acte de baptême du Bienheureux entre autres, mais ceux qui regardaient le sacrement eucharistique frappèrent surtout Barbe, la touchèrent et la consolèrent.
« Vraiment, dit-elle, j'étais inquiète, les discours de don Gaspar m'avaient lait entrer en soupçon d'autant que Benoît était français; je redoutais qu'il ne fût de ceux qui, sans être vrais catholiques, vivent dans l'apparence de bons catholiques et de bons chrétiens ; aussi, me trouvais-je si soulagée et si joyeuse de voir que je pouvais toujours honorer et estimer Benoît et le tenir pour un saint homme, que je ne prêtais plus aucune attention aux autres papiers dont le seigneur Gayla fit lecture. »
Elle s'empressa de les remettre dans le portefeuille et courut prévenir l'abbé Valeri de l'inanité de leurs inquiétudes. De son côté, celui-ci sut bientôt par son frère que le mendiant français avait reçu la sainte communion le samedi saint.
Ces petits incidents, dont on trouve les détails dans les deux procès inforraatifs et apostoliques de Lorette, s'étaient passés assez rapidement : on était au mercredi soir après Pâques lorsque Benoît annonça à ses hôtes qu'il les quitterait le lendemain. L'abbé Valeri qui était présent se récria avec eux : il n'yavait pas huit jours que Benoît était arrivé; qui le pressait de partir?
— (( C'est assez de huit jours, dit-il, j*ai besoin de m'en aller; il convient que je parte. »
Il argua d'une commission à Montecchio que lui avait donnée Mancini. L'abbé Valeri lui demanda s'il reviendrait l'année suivante. Il réfléchit un peu.
— « Ce sera difficile ! »
Il ajouta :
— « Si vous ne me revoyez pas, nous nous reverrons au moins en Paradis. ;>
Il fit la même réponse à Barbe. Gomme elle lui recommandait de ne pas manquer à veair chez elle en arrivant à Lorette l'année suivante, il se prit à sourire :
— « Si je ne reviens pas, nous nous reverrons en Paradis. »
Il répéta les mêmes paroles le lendemain matin à Gdudence qui lui faisait de nouvelles instances. Ce brave Gaudence, toujours appliqué à faire plaisir à son hôte, mi demanda s'il avait besoin de quelque chose. Benoît lui répondit avec simplicité qu'il serait bien content d'avoir un crucifix : celui qu'il portait à son cou était brisé. Gaudence choisit dans son magasin un Christ de cuivre sur bois noir, y mit un cordon et le lui pendit au cou.
A la Basilique où il passa la matinée, Angelo Verdelli salua le Bienheureux et lui demanda s'il le reverrait l'année suivante :
— (( Je ne sais, » répondit-il.
Vers midi, comme les années précédentes, il quitta h Basilique. L'abbé Valeri l'attendait chez les époux Sor.. pour lui dire adieu et se proposait même de l'accompagner jusqu'à Montréal.
— «Il serait beau, dit Benoît, et que diraient les gens de voir en plein jour un prêtre voyager avec un mendiant aussi misérable que moi? »
L'abbé lui recommanda de prier pour lui,
— • Je le ferai, » dit-il.
Il remercia encore une fois ses hôtes. Barbe lui fit prendre un morceau de pain. Enfin il salua de son salut accoutumé :
— (( Loué soit Jésus-Christ 1 d et partit... pourne plus revenir à Lorette, comme il parut qu'il le leur avait prédit à tous sans qu'ils l'eussent remarqué.
En effet, les années précédentes, et Gaudence en fit l'observation au procès, il répondait :
— « Nous nous reverrons s'il plaît à Dieu I »
Cette année 1782, il avait redit à tous ceux qui lui demandaient s*il ne reviendrait pas :
« Si vous ne me revoyez pas, nous nous reverroDg en Paradis! »