‹ La vie admirable du saint mendiant et pélerin Benoit-Joseph LabreChapitre 9 sur 14 · LE BIENHEUREUX, PÈLERIN DE NOTRE DAME DE LORETTB · texte numérisé non relu

LE BIENHEUREUX, PÈLERIN DE NOTRE DAME DE LORETTB

Le pèlerinage de Notre-Dame de Lorelie avait le premier attiré Benoît, et la dévotion du Bienheureux le ramenait tous les ans en présence de la Sainte-Case. Il no se rassasiait pas de contempler les murs témoins du plus ineffable mystère de l'amour de Dieu pour les hommes. Tant que les portes de la basilique étaient ouvertes, du matin jusqu'au soir, il persévérait dans la prière, soit devant l'autel où reposait le Saint-Sacrement, soit dans l'intérieur même de la Sainte-Case. Pour s'introduire dans ce dernier lieu de délices et de ravissements, le Bienheureux choisissait les instants où l'église était moins fréquentée, afin d'être plus libre dans les expansions de son amour. S'il était seul, il se laissait aller à ses transports, fondant en larmes, s'épanchant en soupirs de reconnaissance, baisant les murs bénis et sanctifiés qui ont abrité le salut du monde. Les messes qui se célébraient toute la matinée dans la basilique, les divers offices capitulaires n'étaient pas pour lasser sa dévotion. Les jours de fête et les dimanches, quand la basilique se remplit de peuple, Benoît se place volontiers derrière les piliers ou dans les recoins obscurs ; quelquelois il reste sous le vestibule de l'église, comme

le plus indigne et le moindre de l'assemblée des fidèles; partout sa piété le fait aisément remarquer, mais lorsqu'on récite les litanies lorétaines, sa ferveur se manifeste dans le timbre de sa voix, qui acquiert une sonorité extraordinaire et s'anime d'un lel accent de componction et d'amour que les assistants en sont émus et pénétrés.

Durant ses premières visites, Benoît passa néanmoins à peu près inaperçu. Le? pèlerins se succèdent, et ceux qui étaient édifiés de la piété de celui-ci ne se communiquaient pas leurs impressions. Cependant cette impression se renouvelait ou s'étendait chaque année : ce n'était plus seulement l'assiduité du Bienheureux à la prière, et sa présence persévérante à la Ba silique qui étaient signalées. On commençait à connaître ses allures : on avait deviné qu'il voyageait seul aOn de satisfaire à son attrait pour l'oraison ; d'autres pèlerins avaient remarqué que, quelle que fût sa fatigue, sa première visite en entrant dans un village était pour l'église ; on savait-qu'il ne demandait jamais l'aumône et qu'il la faisait souvent ; on n'ignorait pas qu'il ne se retirait pas le soir dans les hospices destinés à loger les pauvres pèlerins ; on l'avait trouvé la nuit, prosterné devant une image miraculeuse de la Vierge, et dans une sorte d'extase, dont on n'avait pu le tirer en le heurtant. On l'appelait le petit saint français, et toute sa conduite était un grand sujet d'édification pour les divers pèlerins de Notre-Dame de Lorette.

En 1773, après la suppression de la Compagnie de Jésus, les religieux conventuels avaient été appelés à Id Pénitencerie de Notre-Dame de Lorette, et le Péni-

tencier français se trouvait le P. Temple qui, à Assise, avait donné au Bienlieureux le cordon du Petriarche Séraphique. La charge du Pénitencier l'obligeait à surveiller les pèlerins de sa nation. Le P. Temple était exact, minutieux m 'me, \olontiers mécontent de lui et assez porté à lasévériti'. Il se plaignait souvent dej pauvres visiteurs de Notre-Dame de Lorette, disant qu'ils étaient pour la plupart des manières de vagra- Donds, dépourvus du véritable esprit de pèlerinage et attirés pa t ut autre motil que la piété. On ne lui contestait pas ce jugement défavorable, mais on lui assurait qu'il y avait des pèlerins d'autre sorte ; on lui en dépeignait un, véritablement homme de Dieu, adonné à la prière et aux œuvres de miséricorde, fuyant les auberges ou quand il était contraint d'y entrer, sachant y garder la solitude pour vaquer à l'oraison. On décrivait le costume de ce bon pèlerin, qui était Français, du diocèse de Boulogne; on parlait de sa ceinture de corde, de son chapelet et de sa croix pendus à son cou : aucun de ces détails ne frappa le P. Temple. Non-seulement sa pensée était loin de se reporter vers l'affilié à la confrérie du Saint-Gordon, qu'il avait reçu à Assise, mais sa curiosité et sou intérêt n'étaient pas même éveillés.

Les récits ne se bornaient pas cependant à l'extérieur du personnage. Les uns se vantaient d'avoir surpris ses tjémissements sur l'état des pécheurs, d'avoir entendu ses colloques enflammés avec Dieu; quelques-uns, rayant rencontré et reconnu à quelques journées de Lorette, annonçaient sou arrivée prochaine. A cause de sa charge et par exactitude de conscience, le P. Temple

s'appliquait cependant à s'enquérir de la conduite de ses compatriotes ; rien ne put attirer son attention sur ie pèlerin français qui était l'objet de tant d'éloges. On le lui montra : le Religieux lui parla, l'interrogea et lui recommanda de venir se confesser (1): il est fort à présumer que Benoît obéit à cette invitation ; mais le P. Temple ne fut frappé de rien, et il resta, en ces premières années, aussi indifférent à Taspect du Bienheureux qu'à tous les récits qu'on lui en put faire.

Le Bienheureux n'avait pas été uniquement remarqué des pèlerins et des pauvres. Un des clercs de la sacristie de la Basilique, Gaspar Valeri, simple minoré, se sentait attiré par une secrète sympathie vers ce pauvre si sordiae et si fervent qu'il voyait du matin au soir agenouillé dans la Basilique. Il examina toutes ses allures et coustata que ce pèlerin était vraiment infatigable dans ses prières, et qu'il ne consentait même pas à les interrompre quand on fermait l'église. Après avoir été contraint d'en sortir, il se plaçait, en effet, près d'une porte, et appuyé contre le mur, un livre à la main, il paraissait continuer ses oraisons, lisant, méditant, levant les yeux au ciel ou les tenant inclinés vers la terre. L'abbé Valeri aborda un jour ce pauvre pour lui demander s'il recevait l'aumône :

« — Je la reçois, répondit doucement Benoît, quand on veut bien me la donner. »

L'abbé, tout en voulant y mettre de la réserve, lui

posa diverses questions. Le Bienheureux, d'un air hum-

' ble et poli, répondit laconiquement, se bornant parfois

à ce simple mouvement des épaules qui lui était habi-

Ml Gasp.Valéri. G. 211. B. 63.

— \ïiï —

tuel pour épargner les paroles. Il dit son nom : Benoit, son pays : la France, et qu'il demeurait à Rome.

— « Dans quelle maison, » demanda l'abbé?

Le serviteur de Dieu se contenta de sourire ; et l'abbé n'osant insister, couvrit le silence de son interlocuteur en faisant remarquer qu'à Rome, on pouvait se bien conduire sans être remarqué. Benoît acquiesça à cette réflexion et nclaisssa pas de dire qu'il allait tantôt dans une église et tantôt dans une autre : môme il avoua qu'il était assidu aux Quarante-Heures.

Ses réponses concises et le ton modeste dont il les fai sait ne pouvaient qu'exciter l'intérêt du jeune ecclésiastique. Il se préoccupait de l'endroit où le Bienheureux passait la nuit à Lorette. Il fit la question, et Benoît indiqua le lieu même où il se trouvait.

L'abbé pouvait aisément vérifier le fait. En se rendant à l'église où l'appelait de grand matin son service de la sacristie, il trouva le pauvre à cette même place sur les degrés de la Basilique. Il faisait compassion, étendu sur ces marbres, et l'abbé ne pouvait comprendre comment il pouvait y résister à la fraîcheur des nuits. Il lui conseilla de se retirer sous les galeries ou de chercher quelque réduit dans la campagne.

— « Ne savez-vous pas, disait-il, que le froid de ce pavé et le courant d'air du clocher pourraient vous donner la mort? »

— « Dieu le veut, » répondait Benoît ! Il ajouta :

— (( Un pauvre comme moi se repose où il se trouve et ne doit pas chercher un lit bien commode. J'aime d'ailleurs à être seul et à me tenir en paix. »

L'abbé Valeri était confondu de ce peu de souci de

soi-même, Il savait d'ailleurs que le pèlerin ne demandait jamais l'aumône, qu'il la refusait parfois et qu'il s'en inquiétait peu. L'abbé l'avait prévenu qu'à titre de Français, il pouvait avoir part pendant trois jours à la distribution des vivres, matin et soir, à la Pénitencerie; il suffirait de se présenter muni d'un billet de confession, Benoit avait laissé tomber ce renseignement. Pour en profiter, il eût fallu quitter l'église quand les portes en étaient encore ouvertes. L'abbé connaissait assez déjà le pèlerin pour s'expliquer sa préférence. L'esprit du jeune ecclésiastique restait néanmoins préoccupé du mystère qui entourait ce fervent personnage et parcourait les diverses suppositions que d'autres avaient déjà faites ; était-ce un jésuite qui avait embrassé cette vie de pénitence depuis la suppression de la Compagnie? était-ce un jeune homme de bonne famille contraint de se dérober aux siens? en tout cas, n'était-ce pas un grand saint... ou un grand fou ?

L'abbé Yaleri inclinait de plus en plus vers le premier sentiment. Il eût voulu s'éclairer des lumières du P. Temple; il avait essayé de mettre ce religieux en rapport avec le singulier pèlerin que sa naissance plaçait sous la juridiction du pénitencier. Mais le P. Temple n'avait pas été touché. Malgré le zèle et l'exactitude de ce religieux, ce qu'on nous dit de son caractère, non plus que le respect de Và'^e et du sacerdoce» ne permettait pas au jeune ecclésiastique d'insister beaucoup. La confiance et .'a sympathie de ce dernier augmentaient cependant à mesure qu'il étudiait le pèlerin et qu'il le connaissait davantage. Les relations se nouaient entre eux. L'emploi de sacristain mettait à

chaque instant du jour l'abbé en présence du pauvre dans l'intérieur ou aux portes de la Basilique; et tout en api^ortant de la réserve, Valeri ne laissait échapper aucune occasion d'adresser la parole au mendiant. Benoît, de son côté, se sentait peut-être d'autant mieux à l'aise que le jeune clerc, en lui offrant ses services, l'avait prévenu qu'il était chargé de famille et qu'i' ne pouvait pas l'aider bien effectivement.

L'abbé eût voulu arracher ce pauvre à la vie horrible qu'il lui voyait mener :

— « J'écrirai à vos parents, lui disait-il, ils viendront vous chercher ou donneront ordre de vous recueillir. »

Benoît souriait et se gardait de donner le nom de sa famille, ni celui de son pays. Toutefois, le Bienheurf^ux n'était pas tout à fait indocile à ces témoignages d'intérêt. Il avait consenti à se procurer un gîte plus confortable que les degrés de la Basilique : il l'avait d'abord trouvé sous les porches de la Pénitencerie. Plus tard, sans doute par obéissance aux recommandations du docteur Gabrini, il allait chercher un abri dans la campagne, dans les chambres à four et les étables des paysans. Il sortait alors le soir de Lorette par la porte Marine et gagnait les champs par le chemin qui mène au port de Ricanati. Plus d'une fois, il rencontra alors l'abbé Valeri. Quand celui-ci était en compagnie de quelque ecclésiastique, le Bienheureux saluait silerv cieusement, ôtant le chapeau avec respect et tout ;iu plus nommant le jeune clerc de son prénom qu'il savait. Mais quand don Gaspar était seul, il s'accostait volontiers du pauvre et même cheminait quelques pas avec lui sur la route. En lui parlant et en l'interrogeant, il

apprenait à mieux le connaître et à l'estimer chaque jour davantage.

La piété de Benoît lui inspirait vis-à-vis de tous les ministres des autels une réserve pleine de politesse. Quand il accompagnait ainsi sur la route don Gaspar, il avait soin de prendre la gauche et de se tenir un peu en arrière. Il faisait cela simplement, modestement, avec aisance ; don Gaspar concluait que ce pauvre si humble et tout couvert de vermine était un homm3 bien appris. Benoît, d'ailleurs, savait au besoin maintenir ses actes et les défendre. L'ecclésiastique, jeune et cédant à une sympathie toujours plus vive pour le Bienheureux, lui dit une fois, quand ils avaient déjà fait ample connaissance, que ce soin de tenir la gauche était de cérémonie et qu'il pouvait bien, entre eux, se relâcher de ce souci d'étiquette. Benoît lui rappela qu'il était prêtre et qu'on devait toujours garder vis-à-vis de lui le respect dû à sa dignité.

Don Gaspar, en effet, avait été élevé au sacerdoce depuis qu'il fréquentait le Bienheureux. Vers le temps de son ordination, le jeune clerc n'avait pas été sans inquiétudes; il redoutait certaines difficultés d'autant que son frère aîné avait eu grand'peine à les franchir. Il s'ouvrit à Benoît, lui exposa le sujet de ses craintes et se recommanda à ses prières. Benoît l'écouta doucement, discrètement, leva les yeux au ciel, comme il faisait presque toujours avant de répondre, et ramenant au bout d'un instant son regard sur son ami, lui dit d'un ton ferme :

— « ToU't ira bien.»

L'ordination de l'abbé Valeri ne rencontra aucun

obstacle, et le lévite estimait assez le mendiant pour attribuer ce bon résultat à ses prières. Il en savait déjà beaucoup sur son ami, et tout ce qu'H voyait ou entrevoyait, ajoutait à son édification, m'examinait tout particulièrement à l'église, surtout aux heures où elle étail moins fréquentée. Il le voyait alors s'abriter derrière les piliers, ou s'asseoir dans l'ombre à côté des confessionaux. Comme le Bienheureux avait le plus souvent passé toute la matinée à genoux, l'abbé imagina d'abord qu'il cherchait là quelque repos. Mais plusieurs fois, dans ces coins obscurs et retirés, il vit le visage pôJe, épuisé et ordinairement incliné du pèlerin, s'animer, s'enflammer et se dresser d'une façon particulière; le regard semblait extatique : Tabbé entendit des soupirs, il lui sembla voir des élans, il lui parut même que le Bienheureux était élevé de terre et que son attitude était surnaturelle.

— «Ahf se disait en se confondant et s'humiliant l'abbé Valeri, c'est vraiment une âme sainte et tout embrasée de l'amour de Dieu ! »

Il eût voulu l'examiner avec plus d*attention encore; mais le respect le retenait; il redoutait la confusion où fut entré son ami s'il eût deviné qu'on observait ses ravissements. L'abbé, en effet, avait cru saisir un jour quelque inquiétude dans le regard de Benoît, lorsque ramené sur la terre, il examinait si quelqu'un dans l'église n'avait pas remarqué ses transports.

Ces illustrations excitaient au moins chez le bon abbé les désirs de pénétrer davantage dans l'intimité du pèlerin, mais elles ajoutaient aussi au respect qui augmentait la réserve. D'ailleurs, il ne faut pas presser

la confiance, on ne peut la gagner qu'avec le temps. Don Gaspar faisait chaque jour quelque petit progrès en s'appliquant avec zèle et discrétion à rendre à l'humble mendiant tous les services en son pouvoir. Il avait ordonné aux gardes Corses, qui veillaient à l'entrée de la sainte Case, d'y laisser entrer ce pèieiin dégoûtant aussi souvent qu'il se présenterait. Benoît n'était pas homme à abuser de ce privilège. Il était pauvre; il voulait l'être en tout; et nous avons déjà vu son souci de ne pas donner, même à sa piété, les satisfactions qui n'auraient pas été conformes à ce dernier rang où il voulait se tenir. Toutefois il ne pouvait être insensible à cette liberté d'entrer dans la sainte Case, [1 remercia l'abbé Valeri. Les remerciements du Bienheureux avaient une grâce particulière : tous ceux qui les ont provoqués en ont gardé souvenir ; ils Srignalent le rayon de joie paisible et de douceur pénélrante qui en taisait le prix.

L'abbé Valeri, à son tour, usait de la reconnaissance que le Bienheureux lui portait, et, tantôt d'une manière , tantôt d'une autre , acquérait quelque petit renseignement sur son mystérieux ami. Un jour dans la Basilique même, près de l'autel de l'Annonciation, dans les bancs à côté du chœur, le voyant lire les Heures, il lui demanda s'il comprenait Tofilce :

— «Un tant soit peu, » répondit Benoît.

Malgré la diffusion des lumières à cette époque, cette intelligence de la langue latine chez un pauvre aussi dénué pouvait être un sujet d'étonnement, et un clerc de la Basilique, quelques années plus tard, ne sutpa$ en retenir l'expression. Ce clerc, Angelo Verdeili, avait

remarqué le Bienheureux etavaitconçuunevive estime de sa piété. Avant l'heure des Vêpres, il le vit agenouillé entre ces mêmes hancs où Benoît aimait à se placer, près de l'autel de l'Aunonciation. Le Bienheureux priait un livre à la main, et Verdelli s'approchant reconnut un bréviaire ; il ne put retenir un mouvement de surprise :

— «Vous lisez l'office divin? »

— (t Oui,» répondit Benoît sèchement et d'un ton qui ôta à son interlocuteur le désir de l'interroger même de plusieurs jours.

Il avait cru démêler dans l'accent du Bienheureux, avec le mécontentement d'être troublé par une pareille exclamation dans l'église, certain déplaisir d'avoir été ainsi surpris (1).

L'abbé Valeri en savait assez pour manifester moins vivement son admiration. Il avait déjà supposé qu'il avait à faire à un pauvre volontaire ; et lui voyant le bréviaire entre les mains :

— c( Vous avez été religieux ? » dit-il doucement au Bienheureux.

Ils étaient dans l'église, où Benoît ne se souciait pas d'abonder en discours ; il répondit par un signe de tête, et l'abbé n'insista pas. Mais dans la rue, le soir, il reprit ce sujet et Benoît convint qu'il avait été plusieurs mois, huit ou neuf environ, chez les Cisterciens, àla Trappe. L'abbé s'informa pourquoi il les avait quittés et pour quoi il avait embrassé la ^ie pauvre, abjecte et misérable qu'il menait :

(î) Con voce di dispiaccrc per la sorpre^a. Angelo Verdelli.

— (( Dieu l'a \oulu, répondit Benoît, il faut se conformer à sa volonté. »

L'abbé n'ignorait pas le prix qu'il faut faire de la volonté de Dieu, et il supposait bien que la pauvreté et les ignominies, où vivait son ami, étaient pour quelque chose dans les grâces dont il était enrichi et dans les diverses illustrations dont l'ecclésiastique avait entrevu le secret ; toutefois cette vie contredisait tellement la nature dans ses pentes en apparence les plus légitimes qu'on ne pouvait se retenir de désirer en adoucir les rigueurs les plus extrêmes et les plus répugnantes. Malgré le respect et l'admiration qu'ils lui portaient, tous les amis de Benoît ont souffert de sa sévérité pour lui-même, ils ont tous été émus de compassion et ils auraient voulu soulager ce malheureux dans sa pauvreté et ses misères volontaires^

— « Au lieu de courir le monde, exposé à toutes les intempéries, pourquoi, lui demandait l'abbé Valeri, ne pas rester h Lorette ? vous pourriez y. servir les messes. »

— « Vêtu comme je suis? dit Benoît. »

— (i Ce n'est pas une affaire, répliqua l'abbé, on vous procurerait aisément une soutane et un autre haNî^ propre. »

— '.( Personne ne me connaît, » objecta Benoit.

— « Moi, je vous connais, » reprit aussitôt l'abbé insistant et pressant.

Benoît coupa court :

— « J'y penserai, » dit-il.

L'abbé Yaleri garda-t-il espoir de le convaincre? Le lendemain, il aborda son ami pour lui demander s'il avait réfléchi.

— « Dieu ne me veut pas dans celte voie, » répondit simplement et fermement le Bienheureux.

L'abbé Valeri néanmoins n'arrêta pas là ses tentatives.

— « Pourquoi, demandait-il un autre jour, pourquoi n*entreriez-vous pas chez les Camaldules ? C'est un ordre qui me plaît beaucoup, » continuait-il, et, faisant l'éloge de ces religieux, il insistait sur leur vie solitaire, mêlée d'exercices de communauté.

Benoît ne répondait rien ; l'abbé poursuivit :

— « Si vous vouliez, ce serait bien facile. »

L'abbé Valeri devait en effet aller le lendemain à Sirolo (1), il pouvait pousser jusqu'au mont Gonaro (2) où lesCalmaldules avaient un ermitage. L'abbé Valeri se proposait même, disait-il, de s'enfermer plus tard dans cet ermitage, et il n'eût pas tardé à y rejoindre son ami. La chose était ainsi des plus simples et ne devait souffrir aucune difficulté. Benoît le laissait dire. Il leva les yeux au ciel :

— « J'y penserai, » dit-il,*

Le lendemain, don Gaspar, comme il avait annoncé, était parti pour cette petite excursion, son absence dura quelques jours. Durant ce temps, Benoît s'informa de «on ami, plusieurs fois, à la sacristie et non sans anxiété. Enfin, sitôt qu'il le vit :

— « Dieu ne me veut pas dans celte voie, » lui dit-il avec gravité.

Ces refus pouvaient contrister l'abbé Valeri, ils ne lui retirèrent rien du respect qu'il portait au Bienheureux.

(»; Bourg de la Maiclie d'Ancône enlrc celte ville el Lorelle. (2) La inonlagne d'Anrôu»

C'était lors de son cinquième pèlerinage à Lorette, en 1776, que le pèlerin avait reçu et refusé ces propositions. Dans ce temps même, le 11 février, le P. Temple, étant à son confessionnal, remarqua un pauvre qui à diverses reprises tourna les yeux vers lui. C'était environ l'heure de midi, et le religieux finissait d'entendre les confessions ; le pauvre s'approcha avec timidité comme pour lui parler ; et brusquement interpellé en langue française s'il voulait se confesser, répondit d'un air doux et humble que l'indiscrétion serait trop grande de demander à se confesser à une heure aussi tardive : aussi n'avait-il que deux mots à dire, et la réponse qu'il sollicitait pouvait lui être donnée immédiatement. Le religieux toujours brusque lui dit de parler, et le mendiant expliqua que, se trouvant par la miséricorde de Dieu et de sa très- sainte Mère dans ce sanctuaire, il se croyait sous l'obédience du pénitencier français, aussi voulait-il obtenir de lui la permission de suivre à Lorette son régime de vie ordinaire.

Le P. Temple, qui croyait avoir des raisons de se méfier des pèlerins, fut assez étonné de cette proposition; sans la prendre tout à fait en mauvaise part, il s'informa du régime dont on lui demandait l'approbation.

— « J'ai, répondit Benoît, coutume de me contenter de ce qui m'est offert spontanément par charité. »

— « Mais si l'on ne vous oflre rien V » objecta le Conventuel.

— « Il y a la \i rie des couvents, » répliqua le pèlerin.

— « Il n'y a pas partout des couvents pour faire des distributions de vivres. »

— lOi —

— « Non, répondit le Bienheureux, mais il y a les épluchures et les débris qu'on jette par les fenêtres; j'y trouve, en fruits, en légumes, en écorces de toutes sortes de quoi me sustenter. »

— « Cependant, dit avec quelque sévérité le Pénitencier, si vous ne trouvez pas de ces débris, voulez-vous tenter Dieu et le forcer de faire des miracles? »

— i Non, riposta Benoît, mais dans la campagne, le long des haies et des chemins, il ne manque pas de racines et de plantes suffisantes à me nourrir.»

Le P. Temple était plus étonné qu'édifié de ce colloque : il craignait de l'artifice, tout au moins de l'illusion. Il s'informa si ce beau régime avait reçu l'approbation de quelque directeur spirituel.

— « Oui et non, répondit Benoît, selon les inspirations de Dieu. »

Le Père lui ordonna alors, en vertu de l'obéissance, d'accompagner un pèlerin qu'il lui désigna et de manger ce que celui-ci lui donnerait. Il lui recommanda en outre de revenir le trouver le jour même avec ses certificats et passeports et de se préparer à la confession. Benoît suivit aussitôt joyeusement l'homme qui lui était signalé, et le Pénitencier resta frappé et préoccupé de cet entretien. Malgré la méchante impression qu'il, avait en général des pèlerins, il sentait en celui-ci quelque chose d'extraordinaire, et ne démêlait pas bien à quel sentiment il devait s'arrêter.

Quand Benoît, selon l'ordre qu'il avait reçu, apporta, l'après-midi, ses certificats au pénitencier, celui-ci était tout ému et fort occupé à se débattre contre deux pèlerins dont les papiers étaient eu assez mauvais ordre et

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qui paraissaient ne prétendre se confesser que pour obtenir quelques aumônes. Le P. Temple trouva les certificats de Benoît d'une autre nature. Il n'avait pas même coutume d'en voir de cette qualité, et ils étaient tout à fait propres à écarter les mauvais soupçons ; mais ayant demandé à Benoît d'où il venait et apprenant qu'il arrivait de Rome, le Pénitencier s'avisa (le lui réclamer les attestations de confession et de communion qu'il devait avoir. Le pèlerin resta muet; il baissa les yeux , inclina la tête, ses mains se croisèrent sur sa poitrine, et le pénitencier ayant renouvelé la même question sans obtenir de réponse , commença à traiter le Bienheureux assez rudement, lui reprochant de visiter les sanctuaires sans fréquenter les sacrements, le qualifiant d'hérétique et d'hypocrite. Benoît ne changea pas de contenance.

— (( Êtes-vous sourd ou muet? s'écriait le Pénitencier; pourquoi ne répondez-vous pas? »

Le Bienheureux ne desserrait pas les lèvres. Le P. Temple ne savait comment interpréter ce silence : malgré ses préventions, il sentait dans la tenue humble et ferme tout à la fois de ce pauvre quelque chose d'extraordinaire. Il hésitait à arrêter son opinion ; selon ses propres paroles, ce devait être un grand diable ou un grand saint. Comme il consignait sur un registre les remarques qu'il avait à faire sur les pèlerins, il nota celui-ci comme soupçonné d'un grand méfris de soimême.

Les vêpres et les compiles étaient terminées, le Pénitencier renvoya tous les pèlerins au lendemain matin, leur recommandant de se préparer à la confession. Pour

lui, il se sentait troublé et tout le reste du jour il fut préoccupé du jeune pèlerin. Il roulait en lui-même la question qui s'était présentée à son esprit tuut d'abord : un grand diable ou un grand saint? La souveraine modestie, la politesse du jeune homme, la joie et la sérénité de son visage, son impassibilité devant lesreproches se rapportaient bien aux traits de la sainteté. Dans ses perplexités, le P. Temple eut recours à la prière. Il demanda à Dieu de l'éclairer. Il n'oublia pas de s'adresser à la Reine du lieu, afin d'obtenir, par son intercession, les lumières nécessaires pour asseoir son jugement.

Le lendemain, le Bienheureux était au confessionnal du Pénitencier près de l'autel des Saints-Apôtres. Le confesseur, selon son usage, s'enquit d'abord du temps où il s'était confessé : il y avait huit jours; c'était hors de Rome, dans un pays dont le religieux n'avait pas retenu le nom, mais qui, dit-il, est certainement en dehors de la grande route, et tout à fait écarté. Le Bienheureux y avait communié. 11 avait aussi communié à Rome avant de partir. Sur la demande du prêtre, il déclara avoir coutume de se confesser à Saint- Jean de Latran, et que ses communions dépendaient de la volonté de ses directeurs.

Rassuré par ses réponses, le P. Temple ne manqua pas de le reprendre de son silence de la veille, et lui enjoignit, au nom de la sainte obéissance, d'en expliquer les raisons. Au mot d'obéissance, le pèlerin se trouble, pousse de profonds soupirs, les larmes montent à ses yeux ; il pâlit et frémit :

— « C'est à cause de la présence de ces autres Français,); dit-il enfin.

Cette réponse donne à réfléchir au Pénitencier et commence à l'éclairer. Gomme c'était sa coutume, avant d'admettre les pénitents au sacrement, de s'assurer de leur instruction, il se mit à interroger celui-ci. Ses connaissances étendues des mystères et son intelligence profonde des maximes divines portèrent plus avant la lumière dans l'esprit du confesseur dont les hésitations commençaient à se dissiper peu à peu.

Après avoir ainsi constaté les dispositions du jeune pèlerin, et avant de lui ordonner d'accuser ses péchés, le P. Temple lui demanda de dire les actes. La façon, dont Benoît récita l'acte de foi, témoignait de ses sentiments de dévotion et de vénération. « Il amplifiait la formule, dit le P. Temple, il se disait résolu de vivre et de mourir pour sa foi, et tout prêt à verser son sang pour elle : à la façon dont il accentuait ses paroles, je connus clairement qu'il était pénétré de ce qu'il disait. » Arrivé enfin à l'effectif de la confession, le pèlerin commence le Confiteor. Il tremblait comme un criminel en présence de son juge : au meâ culpâ, la voix lui manqua presque tout à fait ; aussi le P. Temple fut-il vivement impressionné quand au lieu de péchés, il n'entendit plus de ce singulier pénitent que des gémissements sur son ingratitude envers Dieu et des expressions de sa douleur de ne pas correspondre aux grâces qu'il avait reçues, et qui eussent suffi, disait-il, à toucher l'âme la plus scélérate. En vain, le confesseur lui recommanda -t- il de ne pas parler aussi généralement, et de dire ses péchés, il ne put rien tirer que des paroles de conlusion sur son ingratitude aux bontés divines.

Le P. Temple commençait à démêler quelque chose

de vraiment extraordinaire; à peu près édifié déjà sur l'humilité du pénitent, il se mit à le gourmander et à le presser d'un ton assez rude, lui redisant ce que lui avait dit naguère, et peut-être un peu moins vivement, le P. Gabrini, qu'il ne savait pas se contesser; qu'il allait lui faire faire l'examen de sa conscience, lui ordonnant, au nom de l'obéissance, de répondre simplement oui ou wow aux questions.

Là, se manifesta aux yeux du prêtre la merveille qui avait déjà ravi le P. Gabrini, la merveille de l'innocence et de l'intégrité de cette âme. L'interrogation, appropriée à l'âge et à la condition du jeune pauvre, porta avec ordre sur les commandements de Dieu et les préceptes de l'Église. Elle fut conduite par le P. Temple avec toute la prudence et la précision que lui permettait sa pratique assidue du confessionnal; et l'étonnement du confesseur fut profond à constater que ce grand pécheur était exempt non-seulement de tout péché grave et de tout manquement délibéré, mais aussi des moindres imperfections ordinaires aux personnes appliquées à la vie spirituelle.

« Mon admiration, ma stupeur, dit le P. Temple, augmentaient à mesure que je constatais la souveraine délicatesse de cette âme et cet incomparable assemblage des vertus les plus extraordinaires. Toutefois, je ne voulais pas encore asseoir mon jugement, et, pour aller plus avant, tout en mêlant les paroles d'encouragement aux réprimandes et aux rudesses, je lui demandais s'il avait jamais fait de confession générale : sur sa réponse affirma^live, j'ajoutai que sans doute il l'avait faite un peu à la grosse et sans bien distinguer et préciser les choses

comme il convient à un bon catholique. Je lui dis donc que j'allais essayer de le faire pénétrer en arrière dans les replis de sa conscience afin de voir s'il avait bien marché dans la voie du Seigneur et dans l'exacte et parfaite observation de la loi divine.»

Ils entrèrent alors dans un examen minutieux et raisonné de toute la vie du pèlerin depuis sa plus tendre enfance. L'admiration et la stupeur du confesseur, pour reprendre ses termes, n'eurent plus de bornes :

— (( Je louais, dit-il, et je bénissais Dieu; et en entendant cette confession admirable, je ne pouvais retenir mes larmes.»

Une si grande merveille de la grâce dans un jeune homme d'un âge aussi tendre, isolé, loin de la famille et de la patrie, pauvre, mendiant, plein de misères, exposé à toutes les tentations, était bien pour confondre. Le confesseur ne trouvant pas matière à absolution dans cette revue de toute la vie, renvoya le pénitent avec la bénédiction, lui ordonnant de s'approcher de la sainte table le matin même, lui commandant aussi de revenir l'après-midi, et en tout cas de ne pas quitter Lorette sans sa permission.

Dans le ravissement que lui avaient causé les merveilles intérieures du Bienheureux, le P. Temple désirait y pénétrer davantage, et il voulut avoir avec son pénitent des conférences spirituelles sur la manière dont il se comportait dans la pratique des vertus chrétiennes. Les conférences eurent lieu le jour même et et les deux jours suivants, le matin et l'après-midi, soit au confessionnal soit à la chapelle de la Pénitencerie

— ÎOO —

où, pour avoir plus de liberté, le Pénitencier conduisit parfois le Bienheureux : elles se prulonge.iient cliariue fois plus d'une heure. Tout le temps qu'elles durèrent, le serviteur de Dieu fut au supplice : il pâlissait, les larmes coulaient de ses yeux ; il avait peur de se faire passer pour ce qu'il n'était pas, et ses angoisses reduu blaient toutes les fois qu'il avait à faire une réponse qui pouvait être interprétée à son honneur. Le Pénitencier, il est vrai, connaissait le moyen de le faire parler : au nom de la sainte obéissance les aveux tombaient des lèvres de Benoît. Pour épargner sa modestie et diminuer son supplice, le P. Temple avait recours à toutes les industries : tantôt il proposait les questions d'une manière détournée, tantôt il les revêtait d'une apparence de sévérité et d'accusation.

La lumière se fit de toutes parts, et le Père Temple put asseoir son jugement : l'enthousiasme y éclate et les paroles abondent : elles sont insuffisantes àrendie ce que le sage religieux a vu et constaté. Il numme son pénitent un ange terrestre et un homme du ciel ; il l'appelle tour à tour un saint Alexis et un saint Louis de Gonzague. « Son âme, dit-il, était un de ces jardins secrets où s'épanouissent les fleurs choi?ies des complaisances divines et où descendent toutes les bénédictions du Seigneur. » L'historien aura tout expliqué en remarquant que le bon Conventuel compare en tout et partout le pauvre Benoît à son Séraphique Père et Patriarche, au grand, très-grand saint François d'Assise, «à la seule réserve, dit-il expressément, dts stigmates et de la fondation des ordres. » Les nippoi'ls entre le Séraphique Père et ce mendiant qui, lui aussi,

aimait la pauvreté plus que toutes les richesses du monde, les rapports sont si frappants et si clairs aux yeux du P. Temple, qu'après avoir, pour expliquer ce qu'il a vu, essayé des textes de la sainte Écriture, il revient constamment aux propres termes dont saint Bonaventure a dépeint, en traits ardents et vivants, son Séraphique Père. Le P. Temple le déclare. « Pour exnrimer de quelle ferveur de charité j'ai vu brûler ce serviteur de Dieu, je ne puis trouver d'autres termes que ceux-là mêmes du séraphique docteur saint Bonaventure à propos de notre séraphique Père saint François : c'était un charbon embrasé tout absorbé dans la flamme du divin amour. Au seul nom du divin amour, il se dressait, s'animait et s'enflammait, et toutes les fibres de son cœur résonnaient comme les cordes de la lyre sous l'archet (1).» Et, détail que le P. Temple ne pouvait laisser tomber et qui le touchait merveilleusement, ces accords d'une âme parfaitement unie à son Dieu, ces flammes d'un cœur brûlant d'amour s'exhalaient et s'exprimaient dans les propres paroles que saint Bonaventure a mises dans la bouche de saint François. Comme le P. Temple discourait de la Passion de Notre- Seigneur et voulait connaître les sentiments de Benoît

(i) Quâ ferventi charilale reperi ardere lantus hicDei servus, non aliis verbis mihi videlur posse aplissime enarrare, quam lis solisSerafici Docloris sancii Bouaveniurœ pro Serafico Paire noslro sanclo Francisco, circà ferveniisbimam ejus charitatem, id est, * lolus lamque quasi quidam carbo ignilus divini ariioris flammâ mihi videbatur absorptus. » Subilo enim ad audiium Amoris Domini occasione coni'ercnliarum excitari, affici et inflamman quasi pleciro vocis exlinsecœ cliorda cordis interior langerelur. (B. 424. P. Temple.)

sur les plaies (du Sauveur, le Bienheureux emporté par un transport subit, s'écria tout amoureusement du fond du cœur :

— {(0 plaies, capables de blesser des cœurs de pierre et d'enflammer infailliblement des âmes de glace (1)! »

«Et de môme, dit le P. Temple, que ce Séraphin en chair, notre saint Patriarche, disait Deus meus et omnia, je m'aperçus que ce si grand serviteur de Dieu éclatait avec une grande véhémence en paroles semblables I » Il gardait constamment la présence de Dieu (2), et pour s'y entretenir et savourer sans cesse les consolations du Bien-Aimé il ne cessait de prier (3).

La prière était à ses yeux la grâce la plus désirable et sans laquelle on ne pouvait s'avancer au service de Dieu (4). Aussi, quoi qu'il fit, ne cessait-il de prier. La prière était son occupation, son passe-temps, sa récréation et ses délices. 11 lui donnait son cœur, ses forces, son temps, toutes ses actions (5). Ce qui abrégeait son sommeil, c'était la douleur de ne plus sa-

li) « 0 vulnera, corda saxea vuhieranlia, et mentes coni^olatas pro certo inflammantia ! » pro certo n'est pas dans le texte du docteur Séraphique, remarque le P. Temple. (B. \2\.)

(2) « Providebat Dominum in conspeciu suo semper. » (Le P. Temple.)

(3) « Ne foret absqueconsolatione Dilecti,sine inlermissione oraado,spiritumDeoconiendebatexhiberepr«sentem.» (LeP. Temple).

(4) « Oraiioiiis gratiam desideratidam super omnia firmiter asserebat, nullum credens sine ipsâ in Dei properari servilio. ■ (Le P. Temple.)

(5) « Ipse autem ambulans et sedens, intùs et foris, laborans et vacans, oralioni adeo erat inlenius, ut mihi visum lueril non solum quidquid erat in co cordis et corporis ve.ruiii eiiam operii el lemporis dedicasse. • (Le P. Temple.)

vourer par la prière la présence et les amabilités de Dieu. Et quelles désolationss dans son cœur lorsque le Bien-Aimé se dérobait à ses désirs !

— « 0 mon Bien-Aimé, s'écriait-il, j'ai pensé à vous cette nuit où vous m'avez causé de vives peines et où vous avez fait couler mes larmes. Je m'imaginais que mon ingratitude vous avait forcé de prêter l'oreille à votre justice et de vous éloigner de moi. Je soupirais, je courais après vous et je ne rencontrais que ténèbres. Ne doutez pas, mon divin Sauveur, que je ne sois tout à vous, puisque vous voyez que le premier mouvement de mon cœur est de me persuader que vous m'aimez encore aujourd'hui, et que vous n'êtes pas aussi loin de moi que le mériteraient mes défauts et que je me le figurais par une vaine terreur. »

Malgré ces amoureuses désolations, et à travers ces douces plaintes, respirait et florissait l'Espérance. La confiance en Dieu était inexpugnable dans l'âme de Benoît.

— « Dieu est si bon, disait-il, que pour obtenir de lui le bien de notre âme et même toute espèce de bien terrestre, pourvu qu'il puisse servir à notre avantage spirituel, il suffit de le lui demander (1). »

Et comme le P. Temple, le pressant sur ce point de l'Espérance, lui posait le cas où un ange lui annoncerait que son nom avait été rayé ou n'était pas inscrit au livre de vie, le Bienheureux répondit, mêlant encore les paroles du Psalmite aux sentiments de saint Bonaventure :

— « Je garderai la confiance, espérant immuable-

M) B. 14 9 (Le P. Temple.

ment que rien de ce qui est nécessaire à mon salut ne peut m'ôtre refusé par Gt-liii qui a tant fait et tant souflertpour mon salut : Fiducialiter acjam amplius et non limebo^neque confundar in œternum (1). »

Aussi, grâce à cet esprit de fermeté et d'espérance, tout contribuait à nourrir la prière du Bienheureux : les inquiétudes où il était plongé, et toutes les créatures qui l'entouraient, l'aidaient à s'élever vers Dieu, et, comme dit le P. Temple, en empruntant encore les paroles de saint Bonaventure sur saint François, « il se faisait de tout un marchepied pour al ceindre et pour saisir Celui-là seul qui est tout désirable (2). »

Dès sa jeunesse Benoît avait aimé et recherché la solitude, parce que le Saint-Esprit se communique plus familièrement à ceux qui s'éloignent du bruit des mondanités (3). Il avait entendu et compris la parole du prophète Osée: «Je le conduirai dans la solitude et je parierai àson cœur», et tout entant encore, il s'était appliqué, même au milieu des hommes, à se retirer dans son cœur comme dans un désert.

Malgré la prudence et l'habileté du P. Temple, le Bienheureux ne pouvait se prêter à ces révélations sans faire quelques protestations contre lui-même et contre les conséquences qu'on en pouvait tirer. Ainsi à propos de son amour de la solitude et des consolations qu'il savait y chercher depuis son enfance, il assurait que ce

(1) B. 122. (Le P. Temple.)

(2) « De omnibus sibi faciens scalam per quam conscenderel ad apprehendum eum qui est ('esiderabilis lotus » D, 1 1'.'.

(3i « In oraiione perceperai sancli Spirlius desiileraiam prae- Ecntiam lanlo iamiliarius se offcrre prccanlibus quanio plus invenil elcngaios a slrepili; mundanorum. »

n'était pas chez lui vertu, mais simple inclination natu« relie. 11 en disait autant de la charité envers le prochain et des sei-vices qu'il rendait aux autres : son abnégation et ses sacrifices à leur profit n'étaient que les fruits d'une compassion naturelle.

Cependant la conclusion de ces conférences, dont nous ne pouvons raconter ici tous les détails, fut pour le P. Temple que le Bienheureux, obéissant au pur amour de Dieu, exempt de toute attache et de toute recherche personnelle, même spirituelle, possédait à fond la science des saints que le monde ne peut donner. Le pauvre mendiant apparut au religieux comme une autre sainte Térèse tant, dit le P. Temple, les pensées qu'il exprimait offraient de ressemblance avec ce qu'on lit dans les œuvres ascétiques de la sainte (1). Le Seigneur lui avait lui-même donné ce haut enseignement et avait illuminé cette àme; mais pour savoir à quel point elle était ainsi divinement éclairée, il m'eût fallu plus de champ, dit le F. Temple. Le Pénitencier craignait d'ailleurs de trop froisser la modestie du Bienheureux. Il le voyait alfligé, abattu, répondant au nom de l'obéissance, mais dempjidant grâce pour ainsi dire : il n'osa pas le presser comme il eût voulu. La plus grande merveille d'ailleurs à ses yeux, celle qu'il avait déjà constatée et qui éclata de toutes manières et d'abondant dans ces conférences, c'ett que jamais le Bienheureux, malgré les tentations auxquelles il avait été livré, n'avait mésusé volontairement d'aucun de ses

('<) « Una alira sanla Teresa, lanio erano consimili i suoi senliraenii a quelli, che leggonsi nelle Opère Asceliche di délia sania. * (B. 142.)

sens. Le P. Temple atteste que cette âme, qu'il avait sondée et étudiée, avait été exactement fidèle en toutes choses à la grâce de la régénération et t c'est avec certitude, dit-il, que je déclare qu'elle avait conservé l'innocence baptismale. » Dominus prœvenit eum in benedictionibus dulcedinis. Le Pénitencier ajoute que Benoît s'était rendu digne de cette prédilection de Dieu par sa très-parfaite correspondance à la grâce ; Gratia Dei in m vacua non fuit.

C'était là une autre merveille, et celte correspondance toujours active à la grâce accroissait sans cesse et d'une manière incomparable les trésors de lumières et de mérites de cette âme privilégiée. Elle avait dompté, elle avait vaincu la partie inférieure, dit le P. Temple. Elle courait allègrement dans les voies du Seigneur. Dépouillée d'elle-même, elle entrait paisiblement dans les éblouissemenls de l'amour divin. Le corps réduit en servitude n'était plus un obstacle à son union avec Dieu. Comment décrire cette resplendissante union ? Comment retracer les clartés étincelantes et profondes de ces mystères? La mortification, la prière, le désir, l'amour, la douleur, la joie, toutes les puissances humaines se fondant sous ces rayons étincelants de la lumière éternelle et vivante I

Le P. Temple avoue à chaque instant son impuissance. Il a vu, il a constaté et il ne peut exprimer. Il sait même qu'il ne sait pas: car pour exprimer ces grands mystères, pour pénétrer ces lumières, pour eu parler dissertement, il faudrait, dit-il, une âme aussi débarrassée d'elle-même, et aussi sensible aux inspirations et aux mouvements de l'Esprit-Saint que l'âme

mêm.e du serviteur de Dieu. Mais à travers cette impuissance du témoin de ces splendeurs, quelle joie et quel émerveillem.ent ! Quel spectacle en eflet que celui qu'il lui était donné de voir. Hors de lui, en présence de ce (( prodige de sainteté, de ce séraphin d'amour » et conservant dans son éperdument la rectitude et la force de sa raison et de sa déduction théologiques, le P. Temple se sentit convaincu que Dieu glorifierait un jour son serviteur. li pensa qu'on aurait recours à son témoignage, et il voulut le préparer sur l'heure.

A la date du 12 février et des jours suivants, après chacune de ses conférences, il écrivit sur le registre des pèlerins ses impressions et ses jugements. Il les exprimait le plus souvent, avons- nous dit, par des textes choisis de l'Ecriture, des auteurs ascétiques, surtout de saint Bonaventure ; quelquefois aussi il écrit simplement en latin ou en français. Ces notes sont le plus beau document de la vie du Bienheureux, et assurément un des plus rares et des plus authentiques témoignages historiques (1). Il semble que la Providence l'avait ménagé par un dessein particulier. Les relations du P. Temple avec le Bienheureux furent courtes, et après ces trois jours de conférences elles se rompirent fcrusquement. Le P. Temple parait en avoir saisi l'im-

{\) Ce document a été reproduit par M. Tabbé Desnoyers dans Jes notes de son ouvrage: Le vénérable Benoit- Joseph Labre, J/édileur a peut-ôlre eu tort d'en intervertir Tordre sous prétexte d\ mettre de la régularité. La plupart des annotations latines du P. Temple, surtout les textes de TEcriture et de saint Bonaventure, se relrouvenl dans la déposition du P. Temple au procès informatif de 4784; ils ont servi de thème à cotte déposition imprimée intégralement. B. 102, 4 44,

portance, car il prit tous les moyens d'en assurer la mémoire : Après avoir transcrit ses diverses annotations sur le registre des pèlerins, il avertit les pénitenciers ses successeurs qu'elles sont bien de sa main et de son caractère propre, et qu'ils pourront y avoir une pleine ftonfiance après la mort du si grand et si admirable saint français^ DenoU- Joseph, Labiée (1).

Dans le cours de ces conférences, il arriva que le P. Temple, discourant sur les dépravations du siècle, en vint à dire que le temps n*était pas sans doute éloigné où Dieu prendrait en main le fléau de sa justice. Le Bienheureux demeura quelques instants en suspens sur ces paroles, il soupira ensuite en disant :

— « Gela n'est que trop vrai ; il arrivera comme vous le dites. »

Le P. Temple, convaincu de la vertu de son pénitent, crut à une lumière prophétique que confirmèrent d'ailleurs les événements.

Ce qui importait aux yeux du Pénitencier, pluoque la lumière prophétique, c'était l'esprit d'humilité qu'il reconnaissait dans l'âme du Bienheureux. Il admirait comment, au milieu de tant de grâces, elle pouvait persévérer dans un profond mépris d'elle-même et une ferme persuasion de son indignité.

Le combat de l'humilité et de l'amour, surtout à propos de la communion, était de ceux où le P. Temple

{\) Nous reproduisons les termes mêmes du P. Temple : « Le pénitencier français aciuol fail observer à ses successeur», eu cas d'infirmilé morlelle, que les nolC5^ inscrites au rr'j^islre des pèlerins, en février 1776, sont bien de son écriture et de son caractère propre, et Us peuvent y ajouter toute foi après la mori du si îrrand et si admirable saint français Benoit-Joseph Labre. ■

déplorait le plus son insuffisance à expliquer ce qu'il avait \'u. Il ne peut qualifier l'ardent désir du Bienheureux de s'approcher de la table eucharistique pour s'unir de cœur et de volonté à Jésus-Christ : les expressions tendres et passionnées du Bienheureux envers son Bien-aimé étonnaient et ravissaient le Pénitencier. C'était vraiment, dit-il, le cerf altéré du Psalmiste, il avait faim et soif de cette nourriture céleste ; il se fondait de désirs et d'ardeur devant son Dieu et son tout. Et en même temps, au milieu de ces ardeurs et de ces désirs, à travers cette faim et cette soif, le sentiment de son indignité le poignait, le désolait et surtout le retenait. <( J'en ai eu, dit le confesseur, une belle preuve attendrissante et édifiante quand je lui commandai de communier une seconde fois. » Le Bienheureux s'était approché de la Sainte Table la veille ou l'avant-veille, comme nous avons dit, après la confession générale. Aussi ne manqua-t-il pas de rappeler au confesseur son indignité, son ingratitude et l'insuffisance de son amour dont, tandis qu'il parlait, le confesseur admirait les sentiments ardents et les expressions brûlantes. Le P. Temple l'encouragea doucement, lui citant l'exemple de sainte Gertrude qui suppléait à l'insuffisance de ses affections et de ses dispositions en offrant celles de la Sainte Vierge, des apôtres et des autres saints. Le Bienheureux connaissait cette pratique : elle lui avait déjà été indiquée, dit-il humblement, et il n'y manquait pas. Il quitta le prêtre et fit deux ou trois pas pour s'éloigner. Mais il revint ; il voulait encore exposer seg objections et ses craintes et faire connaître son indignité. Le confesseur l'interrompit ;

— « Allez à la Table Sainte, sans vous occuper d'autre chose. »

Le pèlerin recommença à obéir : il part; le scrupule l'arrête encore, et, pour la troisième fois, il veut essayer de démontrer l'injure qu'il \a faire à son Sauveur, en participant indignement à son sacrement. Le Pénitencier alors parle au num de l'obéissance et fait taire définitivement avec ce seul mot les hésitations et les scrupules.

L'Humilité, qui est le parfum de toutes les vertus chrétiennes, en est aussi la racine précieuse. Parmi les réprimandes qu'il faisait au Bienheureux, le père Temple ne manqua pas de lui reprocher la vie vagabonde et oisive qu'il menait dans la force de l'âge, l'accusant de recevoir des aumônes au détriment des infirmes qui sont les vrais pauvres. Benoît alors, se souvenant de la proposition de l'abbé Yaléri, demanda au Pénitencier s'il approuvait qu'il entrât chez les Camaldules du mont Conaro. Par un mouvement subit et involontaire le père Temple se dressa :

— « Non, mon fils, dit-il, non, Dieu ne vous appelle pas dans cette voie (1)! »

11 prononça ces paroles sans réflexion dans une sorte d'emportement où il était si peu maître de lui qu'il ne douta pas d'avoir obéi à un mouvement supérieur et d'avoir été l'orgme de la volonté de Dieu pour maintenir ce pauvre dans sa vocation extraordinaire.

L'humilité et l'obéissance se combattaient dans le cœur du Bienheureux pendant les interrogatoires que lui faisait subir le père Temple. Les réponses brèves, la

confusion, les larmes attestaient le supplice de son âme, quand il avait à révéler quelque chose qui pouvait être interprété à son honneur. Il souffrit durant ces trois jours un véritable et héroïque martyre. Chaque question était comme un coup de poignard, et la douleur était si vive et si apparente que plus d'une fois, noub l'avons dit, le Pénitencier faiblit et n'osa pousser ses questions.

Une rencontre inattendue interrompit brusquement ces entretiens. Le 15 février, Benoît sortait du confesfessionnal du père Temple, lorsque des pèlerins le reconnaissant s'écrièrent en s'adressantau Pénitencier;

— « Quel grand saint vous avez confessé I c'est un nouvel AlexisI c'est un saint Louis de Gonzague ! » et ils se niirent à vanter l'humilité, la prière, la pénitence et les autres vertus du Bienheureux. La foudre qui eût éclaté à ses côtés l'eût moins effrayé. Contre son habitude de marcher lentement dans l'église, il s'enfuit en toute hâte. Il ne se contenta pas de quitter la place ; dans son épouvante, il quitta Lorette.

Comme il s'éloignait delà ville, il lui arriva une aventure qui confirma le père Temple dans toutes les conclusions qu'il avait tirées de leurs entretiens. Le Bienheureux, en sortant de Lorette, avait rencontré une bande de vagabonds quiblaèphémaientensejouant,etil s'arrêta pour les réprimander. Pour toute réponse, les malfaiteurs se mirent à l'injurier et à le frapper, mais des voyageurs prenant fait et cause pour Benoît le délivrèrent. Celui-ci cependant excusait ses persécuteurs, assurait qu'il méritait leurs traitements et de pires encore, et que si ses libérateurs l'avaient connu, ils n'au-

raient pas agi à son égard autrement que ceux qu'ils venaient de disperser. Cette douceur désarma et toucha les bandits ; deux d'entre eux, à quelques jours de là, se convertirent et se confessèrent à Lorette môme.

Les années suivantes, quand Benoît était à la Sainte- Cascy il se gardait même d'approcher du confessionnal du Pénitencier : il évitait le père Temple. Celui-ci ne laissa pas d'exercer une surveillance active sur le Bienheureux; il interrogeait les pèlerins, il se faisait rendre compte de sa conduite. 11 répétait souvent quand on lui parlait du Bienheureux i

— - « C'est un saint et un grand saint! »

11 cherchait les occasions de lui parler; il eût voulu renouer quelques relations. Plusieurs fois, dans les rues, il l'appela pour lui faire l'aumône. Tout fut inutile. Benoît évitait et fuyait le Pénitencier.

Au contraire, les relations avec l'abbé Valeri prenaient à chaque voyage un plus grand degré d'intimité. Le Bienheureux, en arrivant à Lorette, ne manquait pas d'aller saluer le jeune prêtre qu'il regardait comme un bienfaiteur. Les compliments du Bienheureux étaient brefs ; il y apportait cet air composé et gracieux qui lui était particulier. L'abbé Valeri, de son côté, ne manquait pas de rendre au pèlerin tous les services qui étaient en son pouvoir : il le munissait de chapelets et de reliques au départ, il lui donnait des avis et quelquefois aussi des commissions. Un jour l'abbé même lui proposa de faire route de compagnie quand il retournerait à Rome. L'abbé Valeri venait, en effet, de recevoir une faveur qu'il attribuait à l'intercession de saint Philippe de Néri, et il voulait aller au tombeau du

saint faire une neuvaine d'actions de grâces. Benoît déclina doucement et fermement la proposition de son ami : il mettait, disait-il, beaucoup trop de temps au voyage.

— « Combien donc, demande Valeri ? un mois ?

-- Je ne puis dire exactement, répond le Bienheureux, je ne suis pas toujours les chemins : je ne marche pas les jours de fête, il faut bien les sanctifier.

— Vous faites bien, réplique Valeri, et plût à Dieu que tous les chrétiens fissent de même ! Mais, ajoutet-il, si je vais à Rome, comme je l'espère, avec la protection de Dieu, où vous trouverai-je, Benoît? »

Benoît s'excusa encore ; il ne savait quel lieu indiquer : il était tantôt ici et tantôt là. L'abbé insista pour savoir au moins l'église qu'il fréquentait le plus volontiers, et le Bienheureux finit par en désigner une. L'abbé ne se rappelait plus laquelle : c'était une des églises des Monts, assurément celle de Notre-Dame. L'abbé cependant continuait de converser avec son ami:

— « Si je ne vais pas à Rome, lui disait-il, faites-moi la charité, quand vous y serez, d'entrer à l'église de rOro.toire et d'y visiter pour moi saint Philippe de Néri toutes les fois que vous passerez de ce côté. » ^ Le Bienheureux le regarda quelques instants en ayant Tair de réfiéchir, puis il dit en souriant qu'il ferait cette visite une fois, une seule fois. Il insista comme un homme qui s'engage sérieusement. L'abbé le remercia, fort content de cette promesse et se recommandant d'ailleurs à ses prières. Benoît partit, et l'année suivante, dès qu'il vit son ami, il lui annonça qu'il

avait fait la visite promise à saint Philippe de NérL Une année qu'il y avait affluence de pèlerins, Benoît s'était plaint de leur concours à la Basilique, qui était si grand qu'il ne pouvait s'y cacher et qu'il n'avait plus pour ainsi dire, la liberté de ses prières. L'abhé lui avail indiqué le temps de Pâques comme un de ceux oii la presse des étrangers était moindre (1). Benr:t profila de ce renseignement et, désormais, il n'arrivait à Loretta que vers la fin du Carême.

Il continuait à chercher asile pour la nuit dans la campagne ; et le lecteur a pu remarquer que les cultivateurs des environs de Lorette avaient, pour la plu-, part, l'habitude de recueillir les pauvres et les pèlerins par charité. Benoît allait donc tantôt ici et tantôt là, un peu à l'aventure, prendre gîte dans les étables et les chambres à four du voisinage. Sous un prétexte ou sous un autre, l'abbé Valeri, le soir, l'accompagnait souvent, parfois assez loin, dans la campagne ; parfois aussi il lui donnait des indications, ou le conduisait vers certaines maisons dont il croyait connaître la charité. Une fois, il crut bien faire de conduire son ami chez une de ses parentes qui tenait une ferme. Mais il se trouva que la chambre à four était fort petite, que l'étable aux bestiaux était déjà occupée, et la parente, en outre, ne parut pas fort empressée de loger ce pauvre dégoûtant et couvert de vermine : du moins, elle offrit à boire. Benoît refusa. Le vin, disait-il, n'était pas pour les pauvres. L'abbé connaissait ce principe, mais il savait aussi

(i) L'abbé Valeri est précis dans son indication. M. Desnoyers croil que le fait se rapporte à l'année 1*778 : nous le reporlerioQS volonlicrs à Tannée 177G.

comment en triompher. Il parla au nom de la sainte obéissance, et Benoît but quelques gouttes de vin. Il alla ensuite prendre logis ailleurs sans paraître offensé dii refus qu'il venait d'essuyer. Les pauvres doivent être accoutumés aux rebuts.

En 1779, Benoît était arrivé à Lorette plus tard que de coutume, ayant été retardé par la neige, le mauvais ^mps et les inondations: il était épuisé de fatigue, aiouillé et couvert de boue, ses vêtements étaient plus déchirés que jamais. Le soir, il trouva toutes les fermes du voisinage occupées déjà par les pèlerins; pour avoir un gîte solitaire, il dut s'avancer jusque vers la mer. Voyant le lendemain l'abbé Valeri, il se plaignit non de la fatigue, mais de la perte de temps que^'lui causaient l'éloignement et la difflculté des chemins : il ne trouvait plus les journées assez longues pour vaquer à ses visites à la Basilique. L'abbé s'offrit à lui chercher un abri plus rapproché.

- « Ce serait une grande charité, dit Benoît, mais pourvu que j'y sois seul I »

L'abbé, en effet, demanda à un des fermiers de la Sainte-Case un gîte pour un saint. Il voulut profiter de la circonstance pour donner des bardes au Bienheureux et en fit déposer quelques-unes au logis qu'il lui destinait; le soir venu, il s'offrit de le conduire. C'était toujours du côté de la mer. Chemin faisant, l'abbé montra à son compagnon l'endroit où la Sainte-Case s'était d abord reposée lors de sa translation en Italie. Benoît considéra les lieux avec intérêt et s'y agenouilla. Après avoir prie, ils reprirent tous deux leur route. «Nous discourions toujours entre nous, dit l'abbé Valeri, de

choses pieuses et spirituelles : je lui demandais s'il était allé jamais visiter le tuès-saint crucifix de Sirolo. » C'est un crucifix miraculeux, vénéré dans l'église du bourg de ce nom au pied de ïa montagne d*Ancônc. Benoît ne connaissait pas cette dévotion.

— «Vous y pourriez aller demain, » lui dit l'abbé, et il lui indiqua la route.

Uabbé Valeri, qui se rendait à Ancône, voulait le soir même coucher à la métairie, où il avait fait annoncer son ami. Il entra dans la maison, mais le Bienheureux n*usa point de cette familiarité -, comme un pauvre, ii reétaprès de la porte, au bas du perron, attendant qu'on l'introduisît. L'abbé déclara au métayer et à toute sa f^imille qu'il amenait un saint homme, qu'il y avait longtemps qu'il souhaitait le leur recommander et qu'il serait reconnaissant et obligé personnellement de toutes les attentions qu'on aurait pour lui. Les gens de la métairie étaient fort contents, dit l'abbé Valeri, et ils promirent de prendre bien soin de l'hôte qu'on leur confiait. Le chef de famille sortit avec l'abbé pour conduire le Bienheureux au four, où il devait coucher et l'engagea à y déposer sa besace. L'étable à vaches n'était pas loin, l'abbé y fit entrer son ami et lui remit le paquet d'effets qu'il avait envoyé d'avance à son intention. Il y aviiit une chemise, des chaussettes, des caleçons et un haut de corps de drap à manches. L'abbé étala ces trésors devant Benoît, l'engageant à s'en revêtir tout de Êuite et à quitter ses haillons déchirés et remplis de vermine. H le laissa seul dans l'étable, Benoît en sortit bientôt : il avait seulement revêtu les caleçons. L'abbé insista pour qu'il prit encore au moins quelque autre

pièce de vêtements. Il eût eu grand besoin du tout, mais ce n'était pas l'opinion de Benoît .

— « Vous les donnerez, dit-il, à d'autres qui en auront plus grand besoin que moi. »

La chambre à four où le Bienheureux fut installé n'était pas éloignée de la pièce où l'abbé Valeri devait reposer, et celui-ci distingua clairement pendant la nuit la voix de Benoît priant en Irançais. Avant le jour, Valeri se remit en route. Benoît priait encore. L'abbé s'approcha de la porte, il appela le Bienheureux et lui recommanda de prier pour lui.

— « Bien volontiers, » répondit Benoît.

((Etait-il couché, agenouillé ou assis? je ne puis le savoir, dit l'abbé, la nuit durait encore. »

Ce bon jeune prêtre fit son voyage à Ancône, et il resta persuadé que Benoît avait en effet prié pour lui et prié efficacement, d'autant qu'au retour, l'abbé et ses compagnons de roule se trouvèrent en quelque danger qu'on n'explique pas, et dont ils se tirèrent heureusement. L'abbé n'hésita pas à attribuer cette faveur aux prières de Benoît. Celui-ci dès l'aube du jour avait quitté la chambre à four et s'était acheminé vers l'église de Sirolo. Après y avoir satisfait sa dévotion, il avait repris le chemin de Lorette. Le soir il revint à la ferme et fut exact à y demander asile tout Je temps de son séjour à Lorette.

L'année suivante, il y revint même pendant quelques jours.

Le Bienheureux avait beau fuir les hommes, il ne pouvait s'empêcher de former quelques relations, et ges pèlerinages de Lorette amenèrent entre autres une

rencontre des pli.s singulières. Eu 1778, comme il se rendait à Lorette \ers le mois d'avril, traversant un village, il s'arrêta à la porte d'une hôtellerie, et les mains croisées sur la poitrine, s'appuya un instant contre le mur. Un vieillard, qui malgré son grand âge voyageait à pied, au moment d'entrer dans l'hôtellerie, s'arrêta devant lui; et ému de pitié, touché surtout de l'air de grande modestie de ce jeune pauvre, lui demanda s'il n'était pas bien fatigué et s'il n'avait pas besoin de manger. Le Bienheureux répondit par un signe affirmatif, et le bon vieillard lui offrit de partager son modeste repas.

Ils entrèrent à l'hôtellerie; le vieillard fit préparer une table pour deux personnes, servir une soupe et des viandes bouillies et rôties. Le jeune homme mangea un peu de soupe, prit quelque peu de viande bouillie, et lit de grandes difficultés pour accepter un petit morceau de rôti. Il refusa de goûter au vin. Tout en mangeant, on causa; et le vieillard, qui parraissait étranger, s'informa du nom, du pays et de la condition de son convive, qui, en brèves paroles, répondit qu'il était Français, qu'il vivait en pèlerin et qu'il allait à Lorette. Le vieillard, plus expansif, lui dit qu'il était né en Perse. Benoît se récria en lui disant vivement :

— « Vous n'êtes donc pas chrétien! »

Le Persan le rassura : il y avait plus de trente ans que, grâce à la miséricorde divine, il avait reconnu les impostures de Mahomet et embrassé la religion de Jésifê-Christ. Il était né en 1690 à Ispahan ; il avait tenu une grande position en Perse; il y avait été gouverneur de Téhéran et trésorier du schah. Les bouleverseiients

— 2)9 — du royaume l'avaient forcé à quitter sa patrie, et diverses circonstances avaient dispersé les grands biens qu II en avait emportés.

George Zitli n'en regrettait rien, content du trésor de vente qu'il avait trouvé. Il s'était fixé à Rome où a quatre-vingt-huit ans, plein de vigueur encore, avant conserve toute la lucidité de son esprit, adonné -au" pratiques de la plusteudre dévotion, il vivait des secours

Benoît fehcita ce vieillard d'avoir été appelé à la lu miere, et faisant un retour sur lui-même, ne put s'empécher de dire avec une certaine énergie que pour lui il remerciait Dieu d'être né dans la vraie foi et d'avoir été eleve par des parents catholiques. Il s'ouvrit un peu =«r sa propre histoire et convint qu'il avait quelque temps vécu dans un couvent :

- «Quoique sorti du monastère par la permission de Dieu i espère bien, dit-il. ne pas être vaincu par le diable, mais bien plutôt lui écraser la tête avecle se cours de Marie. Aussi, j'ai une grande joie à visite t':st'a;?;^'"^^^'^°^^^'"'--P--^-^ aller

- « Vous allez à Lorette, dit Zitli; j'en reviens; récite pour moi dans la Sainte Case un Ave Maria ; en échan'^e le réciterai pour vous un Pater à Saint- Pierre, afin de vous obtenir un heureux retour, après lequel nous nous reverrons, d

Ils se séparèrent sur ces promesses et cette espérance. Zitli, quoique édifié de ce qu'il avait vu de son compagnon, ne le connaissait pas. Mais le lendemain de cette rencontre, il commença d'entrevoir le degré

de vertu du jeune pèlerin. Gomme le vieillard passait dans un hameau, il entendit une femme raconter que son petit enfant avait été guéri deux jours auparavant par un pauvre jeune homme maigre et défait, vêtu d'un habit de couleur cendrée en haillons, à qui elle avait donné l'hospitalité dans son étable. Ce jeune homme, voyant les inquiétudes de la mère et entendant les cris du petit enfant, avait étendu les mains sur la tête de ce dernier, en disant à la mère :

— « Rassurez-vous, il ne pleurera plus. » L'enfant s'était endormi aussitôt, avait paisiblement

reposé toute la nuit, et depuis ce moment n'avait plus souffert. Zitli entendant ce récit ne douta pas qu'il ne fût question de son convive de la veille, et il bénit Dieu qi'i lui avait ainsi procuré la rencontre d'un grand saint.

Il résolut toutefois de s'assurer de la vérité du fait, et la première fois qu'il aperçut le Bienheureux à Rome, environ trois mois après, il courut à lui sur la place de la Trinité des Monts, et, renouvelant connaissance, lui demanda d'abord où il logeait :

— (( Je n'ai pas de domicile, » répondit Benoît.

Le vieillard s'informa ensuite de la route qu'il avait prise pour aller à Lorette, s'il n'avait pas passé par tel hameau, et lui parla de l'enfant malade et de sa mère. Benoît, évitant de répondre, se contenta de dire qu'il ne s'était pas arrêté longtemps pour arriver plus promptement à Lorette. Zitli sentait bondir son cœur, et il eût voulu saisir et baiser les mains du Bienheureux, instruments d'un miracle. Il essaya même comme à la mode italienne; mais Benoît les retira vivement et s'esquiva

en entrant à l'église. Toutefois il ne prit pas ombrage du Persan, et, après trois ou quatre jours, il voulut l'aller voir à l'église des Capucins. Zitli demeurait sur la place de cette église, où il passait volontiers une partie de son temps. Il accueillit le Bienheureux avec politesse et voulait le conduire chez lui ; mais Benoît refusa, et après avoir, modestement et les yeux baissés, entretenu le bon Persan, il entra à l'église pour se mettre en prières. La liaison commencée sur la route de Lorette ne s'arrête pas là, et elle eut même un certain degré d'intimité. Malgré la différence d'âge, la conformité des goûts et des habitudes suffiraient à l'expliquer. Zitli, en effet, passait la plus grande partie de ses journées en prières dans les églises; il fréquentait surtout celle de l'Immaculée Conception que desservaient les Capucins. Il suivait aussi les exercices des Quarante-Heures, et il ne passait guère de semaines, tant que le Bienheureux était à Rome, sans le voir une ou deux fois.

VIE SÉDENTAIRE A ROME. — LA COMPAGNIE DE SAINT- MARTlîf

Il y avait sept ans que le Bienheureux était sortit de l'abbaye de Sept-Fons, lorsquMl renonça à la vie errante ( 1 777). Il resta toutefois fidèle à accomplir chaque année le pèlerinage de la Sainte-Case de Lorette. Mais, quand parles chemins on s'informait de son domicile, il pouvait désormais répondre, comme à Zitli et à l'abbé Valeri, qu'il demeurait à Rome. Il ne quitta plus en effet la ville éternelle.

Les ressources qu'elle présentait à sa dévotion lui permettaient d'y satisfaire son attrait pour les pèlerinages. Il visitait tour à tour et assidûment les divers sanctuaires, et il serait difficile de le suivre partout. Il suffit de dire qu'il n'y a dans Rome aucun monument ni aucune relique insigne que Benoît n'ait été heureux de vénérer. Il était exact aux exercices de l'adoration perpétuelle, et ce fut en ce temps-là surtout qu'il commença à être désigné sous le nom du pauvre des Quarante-Heures. Il suivait avec le même zèle les cérémonies et les fonctions qui ont lieu constamment dans les diverses églises de la ville pontificale pour nourrir et entretenir la piété des fidèles, et leur donner chaque jour et ù toute heure du jour la joie d'unir leurs vœux à une

prière publique et solennelle. Rome est la ville de la prière : notre Bienheureux néanmoins trouvait à peine à s'en rassasier. Partout il devançait l'heure des exercices, et il ne quittait les sanctuaires que lorsque les portes allaient se fermer et qu'on le forçait de sortir.

Tout en se mêlant à la prière publique, il persévérai; dans ses méditations. Il est inutile de revenir sur son attrait pour les églises désertes et délaissées. C'est là qu'il pouvait donner libre cours à ses gémissements et à ses élans d'amour, qu'il tendait les bras vers la demeure eucharistique, baigné de larmes, suffoqué de désir, extasié et ravi. Mais, ni ces aspirations, ni même les communications divines ne le retiraient de la voie commune : il suivait toujours les exercices de l'œuvre évangélique, il assistait aux catéchismes et aux instructions les plus simples, à celles surtout spécialement destinées aux pauvres et aux ignorants. Son exactitude et son m.aintien l'avaient lait remarquer d'un des catéchistes de l'église de Notre-Dame des Monts, le P. Biaise Piccili, qui trouvait ce pauvre si attentif qu'on eût pu se porter garant qu'il saurait répéter toutes les instructions qu'il entendait.

Entre les divers sanctuaires de Rome, les habitudes du Bienheureaux le ramenaient de préférence aux églises qui avoisinent le Golisée. C'est le 'quartier des pauvres, et c'était à peu près aussi celui du domicile nocturne de Benoît. Sa prédilection particulière était pour Notre-Dame des Monts, église bâtie au XVP siècle, en témoignage de la dévotion excitée par divers miracles opérés devant une ancienne image de la Sainte Vierge.

Cette image longtemps abandonnée et oubliée, avaU été autrefois peinte sur le mur du réfectoire d'un couvent de Clarisse?. Le couvent ayant été transporté ailleurs, les bâtiments furent vendus et livrés à de? usages profanes: le réfectoire devint un fenil. En 1579, sous le pape Grégoire XIII, il y avait déjà longtemps que les choses étaient dans cet état, lorsque, le 26 avril, un ouvrier remuant le foin, frappa le mur de son outil et entendit distinctement :

-- « Prenez garde, ne me blessez pas I »

Un peu après, comme l'ouvrier continuait sa besogne, la même voix reprit :

— (( Épargnez du moins mon fils I »

D'autres circonstances éveillèrent en même temps la piété des fidèles ; plusieurs guérisons miraculeuses eurent lieu : la dévotion populaire s'enflamma. Le Pape voulut vénérer cette ancienne madone qui manifestait tout à coup sa puissance, et, cédant au désir populaire, fit bâtir une église. L'ancien pan de muraille, où la Vierge est peinte, sert de rétable au maître-autel. On y voit encore la trace des d^ux coups de fourche que la mère et l'enfant ont reçus au xvi* siècle. L'église fut confiée aux Ouvriers Pies, religieux établis par le vénérable Charles Garaffa, dont le but doit être principalement d'évangéliser les pauvres. Cette destination, le voisinage du Colisée, la dévotion de la Sainte Vierge, tout se réunissait pour attirer Benoît ^ers ce sanctuaire. Il y venait volontiers au temps de ses pèlerinages, et bien que l'église s'ouvrît de très-grand matin, pour la plus grande commodité des gens du peuple appelés à la fréquenter, le Bienheureux Pèlerin devançait l'heure

de Touverture et on le trouvait souvent agenouillé en dehors des portes.

Malgré le grand concours des pauvres qui se réunissaient à Notre-Dame des Monts, Benoît avait été remarqué par quelques-uns des religieux et des fidèles qui fréquentaient leur église. Ainsi, dès 1774, le P. Biaise Picili, que nous venons de nommer, avait observé l'assistance et la dévotion de ce pauvre, et sentait dès lors pour lui une estime affectueuse. Il le voyait souvent, car son confessional était vis-à-vis la place que le Bienheureux occupait ordinairement, près la balustrade du maîtreautel, du côté de l'Epître. Les pénitents du P. Piccili l'interrogeaient même quelquefois, lui demandant, les uns par curiosité, les autres par intérêt, où se confessait ce dévot personnage et quand il faisait la communion. Le religieux répondait par de charitables conjectures : sans doute ce pauvre se confessait dans quelque autre église, et sans doute aussi il ne voulait pas que ses dévotions fussent connues I Le P. Biaise était assez fondé dans ces conjectures ; et quand son pauvre ne paraissait plus à Notre-Dame des Monts, le bon religieux supposait aussi heureusement quelques visites à d'autres sanctuaires.

Du reste, tout en conjecturant et en exprimant ses pensées, le P. Piccili restait sur la réserve ; il respectait la modestie et l'humilité dont il était témoin : il ne s'enquit jamais de l'histoire du pauvre de Notre-Dame des Monts, il n'apprit son nom qu'après la mort du Bienheureux. Le P. Biaise prédisait même qu'il y aurait quelque enthousiasme à cette mort :

— « Il fera du bruit après sa mortl » disait-il quelquefois.

Mais ce fut surtout lorsque Benoît eût fixé son séjour à Rome qu'on apprit h le connaître et qu'on s'habitua à le voir à Notre-Dame des Monts. Tous les matins, on le trouvait aux portes de l'église, attendant agenouillé qu'elles fussent ouvertes. Il entendait les messes toute la matinée, et à moins qu'une bénédiction ou quelque autre cérémonie ne l'attirât dans une autre église, il ne sortait de Notre-Dame des Monts que vers l'heure de midi, quand on fermait les portes.

Tout le temps qu'il restait à l'église, il se tenait à genoux. Il avait gardé du m onastère de Sept-Fons la coutume de réciter l'office divin. Après chaque psaume ou chaque leçon, il posait le livre sur la balustrade, pour se livrer aux pensées et aux affections que lui suggéraient les paroles liturgiques. Il en usait de même quand il lisait l'Imitation, la Guide de Grenade ou quelque autre livre ascétique dont il entremêlait la récitation du bréviaire. Pendant qu'il ouvrait ainsi son cœur aux caresses du Bien-Aimé, il se tenait les mains croisées sur la poitrine, les yeux à demi fermés, les paupières immobiles. Quelquefois un léger gémissement de douleur ou d'amour s'échappait de ses lèvres. Il ne levait les yeux que pour fixer ses regards sur le tabernacle; il les ramenait ensuite sur son livre, qu'il reprenait de la main droite et qu'il tenait ouvert et appuyé sur son bras gauche. La matinée se passait ainsi dans ces alternatives de lectures et de prières, sans que le Bienheureux songeât à changer de posture.

Tous ceux qui le voyaient étaient frappés et édifiés de cette persévérance et de cette assiduité. Ceux qui l'avaient vu le matin et que quelques circonstances rame-

liaient ensuite à l'église, étaient étonnés de le retrouver à la même place et dans la même position où ils Tavaient vu.

— « C'est un saint Alexis, c'est un saint Roch I » répétait-on !

On n'avait jamais va prier de cette sorte, et rien n'avait jamais donné une idée plus exacte de l'adoration des Anges. Les ministres de l'église, les sacristains et les autres officiers n'osaient interrompre ce recueillement : le respect qu'ils sentaient pour le Bienheureux les engageait à prendre des précautions pour ne pas faire du brait, de peur de le troubler en circulant autour de lui. Toutes les fonctions de la vie humaine semblaient suspendues pendant sa prière ; il n'y avait dans tout son corps d'autre mouvement que celui des yeux, tour à tour fixés sur son livre, sur le tabernacle, sur la Madone ou à demi voilés dans une contemplation ineffable.

Vers l'heure de midi, quand, selon un usage de Rome, on fermait les portes de l'église, le Bienheureux quittait son poste, et si ce n'était pas jour de jeune, se rendait à quelque distribution de soupe, aux portes d'un des couvents du voisinage. On sait déjà qu'en s'y rendant, il faisait acte de pauvreté, et qae le plus souvent il n'en retirait pour lui aucun avantage matériel. Tantôt, comme il se présentait le dernier, les provisions étaient épuisées lorsqu'il apportait son écuelle ; tantôt d'autres pauvres lui arrachaient la portion qu'il venait de recevoir; d'autres fois il la cédait à des femmes, à des enfants, à tous ceux en qui il estimait plus de désirs ou plus de besoins qu'il n'en avait lui-même. Il ne fallait

pas d'ailleurs que les distributeurs eussent des égards pour lui, comme de lui réserver une portion, ou de l'appeler dans l'intérieur du monastère, afin de le mettre plus à l'aise. Cela semblait une distinction et le faisait fuir pour longtemps.

Quand les distributions étaient faites et qu'il n'y avait point eu de part, il aurait pu y suppléer à l'aide des aumônes qu'il avait reçues ; mais ces aumônes, on le sait, ne restaient pas longtemps entre ses mains : le plus souvent donc il pourvoyait à son repas, comme il avait dit au P. Temple, avec les débris plus ou moins gâtés et dégoûtants qu'il trouvait dans les rues. Quelquefois, rarement, il est vrai, quand sans doute le besoin se faisait trop sentir, ou plutôt quand il voulait s'humilier dans l'exercice public de la mendicité, il se présentait à la porte des boutiques. Il ne demandait pas de peur d'être importun, et quand une fois, sans lui rien donner, on lui avait dit, à la mode chrétienne et charitable de Rome, d'aller en paix, il n'insistait pas et s'éloignait en répétant les paroles du Psalmiste :

(( C'est en vous, Seigneur, que j'espère, et je ne serai pas confondu 1 »

Quand on lui donnait l'aumône, il fallait qu'elle fût petite et qu'il fut assuré que ceux qui la donnaient ne s'incommodaient point. Un jour, une pauvre femme, Laurence Fornari, le rencontre, exténué, et lui demande s'il n'a p:is besoin de quelque chose.

— (( J'accepterais, répondit-il, la charité d'un peu de pain. »

Cette femme achète deux petits pains nommes pagnottes et veut les lui donner.

— (( Oh I dit-il, il ne m'en faut pas tant 1 »

Il en rompit un, et en prit un petit morceau.

N'avait-il pas raison de dire au P. Temple qu'il lui fallait peu de chose? La moindre croûte, les plus répugnantes épluchures lui suffisaient. Il ne faisait d'ailleurs qu*un repas. Les jours déjeune, cet unique repas était rejeté au soir. Or, le Bienheureux multipliait les jeûnes; presque chaque semaine, les mercredi, vendredi et samedi étaient pour lui jours de pénitence. En tout cas, ce léger repas, presque toujours pris dans la rue, demandait peu de temps ; et comme les églises de Rome sont fermées pour la plupart quelques heures au milieu du jour, le Bienheureux employait ces instants à visiter les images de Madone ou quelque lieu vénérable, comme le Colisée et le Saint-Escalier.

Pendant l'été, durant les moments de la grande chaleur, les rues de Rome sont désertes : le Bienheureux, sans se soucier de l'ombre ni des abris, restait exposé à toute l'ardeur des rayons du soleil, souvent la tête nue, quelquefois immobile contre un mur inondé de lumière. Il voulait que tout dans la nature servît à contrister son corps, le soleil aussi bien que la pluie, la chaleur comme le froid. Il allait ensuite aux portes des églises attendre qu'elles fussent ouvertes. Comme le matin, il s'agenouillait, la face tournée vers le sanctuaire. Il se rendait de préférence aux églises où les fonctions convoquaient les fidèles, à celles où avait lieu quelque dévotion particulière; et la fin de la journée, pour se passer dans d'autres lieux, était encore employée aux mêmes exercices que la matinée. Le temps nécessaire pour aller d'un sanctuaire à l'autre n'était

pas perdu pour la prière : le Bienheuroux marchait en continuant sa méditation, en récitant le Miserere ou quelque autre psaume : on peut dire qu'il remplissait ^ la lettre le précepte divin de toujours prier et ne jamais cesser. La nuit interrompait à peine sa prière : quelquefois, surtout dans les églises où avaient lieu les prières des Quarante-Heures, il obtenait la permission de passer la nuit devant le Saint-Sacrement. En tout cas, il prolongeait ses visites aussi longtemps que possible, et quand les sanctuaires étaient enfin fermés, il lui restait les portes des églises, le Colisée et tous les lieux solitaires qui, selon les circonstances, lui servaient tour à tour d'asile, et où il vaquait à l'oraison plutôt qu'au sommeil.

Un tel régime de vie paraissait au-dessus des forces de la nature. Benoît n'avait plus que Tombre et l'apparence de la forme humaine; et il parlait encore de mater la jeunesse, qui est mauvaise, disait-il! Sa maigreur, sa pâleur, l'état inculte de ses cheveux, de sa barbe, de ses vêtements et de toute sa personne dépassait ce qu'on peut imaginer. Le malin, on lui trouvait encore quelque chose de vivant et d'alerte; le soir il paraissait à peine pouvoir se traîner. On ne comprenait pas qu'il pût résistsr à ses mortifications et qu'il eût encore assez d'énergie pour entrepi-endre chaque année le pèlerinage de Lorette. La fatigue de ses voyages lui avait déjà occasionné d'ailleurs diverses incommodités, notamment des plaies aux jambes, plaies qu'il avait conservées quelque temps, surtout à son retour d'Espagne. Mais au mois de juin 1779, après son pèlerinage annuel de Lorette, le Bienheureux parut atteint d'une inûr-

mité grave; ses jambes enflèrent et il ne pouvait marcher qu'avec la plus grande difficulté.

Parmi les pauvres qui avaient quelques rapports avec lui, Il s'en trouvait un d'une grande piété et de beaucoup de simplicité, Théodose Grimaldi, que Benoît avart souvent remarqué aux exercices de l'œuvre évan gelique. Théodose était déjà avancé en âge; il demeurait à Rome, où, par ses exemples et certains petits ministères important à la discipline et au bon ordre il rendait aux directeurs de l'œuvre évangélique de véritables services. Le Bienheureux, quand il était à Rome avait souvent partagé les fonctions de Théodose et s'était' même lié de quelque amitié avec lui. Les historiens donnent une haute idée de la vertu de ce dernier et ils assurent que sa piété pouvait être comptée aprè^ celle de Benoit.

L'œuvre évangélique ne se contentait pas d'instruire les pauvres et de pourvoir à la petite aumône qui terminait les exercices où elle les conviait ; elle avait ouvert à Saint-Martin-aux-Monts, non loin de l'église de la Madone, un hospice où douze pauvres trouvaient asile pour la nuit. L'administration de cet hospice était alors confiée à un ecclésiastique , simple clerc minore, l'abbé Paul Mancini , autrefois notaire de la Chambre apostolique, qui, depuis qu'il avait résigné ses fonctions, était uniquement appliqué aux bonnes œuvres.

Parmi les pauvres qu'il abritait, l'abbé Mancini avait distingué le bon Théodose : il lui avait conflé, de même qu al œuvre évangélique, une certaine surveillance dans Imteneurde l'hospice, et lui avait conféré le titre da

gardien. Ce gardien ou custode, au mois de juin 1779, rencontra dans les rues Benoît, les jambes eiiflL-es et pouvant à peine se traîner. Touché de compassion, le bon Théodose s'offrit à soigner le Bienheureux, et, lui adressant quelques représentations sur le triste état où il le voyait réduit, lui proposa un asile à Saint-Martin. Benoît, après s'être fait expliquer le régime de la maison, suivit le charitable Théodose chez l'abbé Mancini, qui ne manifesta aucune difficulté à l'admettre. Le repos, quelques remèdes et les bons soins de Théodose ne tardèrent pas à amener la guérison. Au bout d'un mois Benoît- Joseph pouvait reprendre ses courses. Toutefois, il crut le temps venu où il était obligé de modifier un peu sa manière de vivre. Le P. Gabrini lui avait en effet ordonné, nous le savons, de chercher un gîte aussitôt que le régime des nuits en plein air commencerait à incommoder sa santé.

En reprenant ses forces, le Bienheureux ne songea pas à quitter Saint-Martin. La bonne discipline de la maison lui avait plu. Aussi quand il fut à peu près rétabli et qu'il put sortir, en remerciant l'abbé Mancini des bons soins qu'on lui avait prodigués pendant sa maladie, il sollicita la faveur de coucher désormais toutes les nuits à l'hospice. L'abbé Mancini avait appris à connaître son hôte ; il tenait que c'était une gloire pour Saint-Martin de donner asile à un si dévot personnage, aussi fit-il volontiers fléchir la règle en sa faveur; car ce n'était pas la coutume, à ce qu'il paraît, de loger indéfiniment à Saint-Martin les mêmes pauvres; même l'abbé, c'est lui qui en rend témoignage, jaloux de l'honneur de la maison et désireux d'y conserver un

pareil trésor, songea plus tard à prendre des mesures pour engager ses futurs successeurs dans le gouvernement de l'hospice à assurer un lit à Benoît jusqu'à sa mort. Les affirmations de Mancini au procès informatif sont précises; toutefois, il semble par la suite de l'histoire du Bienheureux, que les mêmes pauvres demeuraient assez longtemps à Saint-Martin, et plusieurs y paraissent, aussi bien que le Bienheureux, domiciliés pour leur vie. En tout cas, s'il y eut une exception en faveur de ce dernier, ce fut l'unique, et il ignora à peu près son privilège. Du moment qu'il fut au nombre des pensionnaires de l'hospice, il observa les règlements de la maison avec une rigidité consciencieuse. Il ne craignit pas d'abréger ses stations du soir aux églises, afin de rentrer aux heures prescrites. Dès la chute du jour, les portes s'ouvraient pour accueillir les hôtes, et elles étaient closes au bout d'un quart d'heure. Si le Bienheureux se voyait un peu en avance, il entrait, en attendant l'heure réglementaire, à l'église de Notre-Damedes-Monts, où tous les soirs on récitait les litanies au coucher du soleil. Si cette prière était déjà achevée et que les portes de l'hospice ne fussent pas encore ouvertes, il attendait dans quelque encoignure à genoux et récitant le chapelet.

Dans l'intérieur de la maison, il ne se mêlait pas d'habitude aux conversations, qui parfois se prolongeaient, surtout pendant les soirées d'hiver. Il se retirait auprès de son lit, et continuait avec Dieu cet ineflable et doux entretien que la mort ne dut pas interrompre. Quelquefois cependant le Bienheureux prenait plaisir aux discours et même y intervenait quand ils abordaient

à quelque sujet de piété et d'édification. Il n'abondait pas en paroles; et ses réflexions, toujours brèves et sensées, produisaient une grande impression sur ses auditeurs. Ces auditeurs étaient assez grossiers et avaient part aux vices divers que la misère enfante ou entretient. Cependant, à l'époque où vivait le Bienbeureux, les pauvres, surtout en Italie et à Rome, étaient accoutumés aux pratiques chrétiennes et y puisaient une culture d'esprit, une élévation de sentiments et de pensées qu'on ne retrouve pas aujourd'hui chez les pauvres de nos sociétés démocratiques et révolutionnaires. Au milieu des divers progrès conquis et obtenus en 1789 et depuis ce temps, l'âme du pauvre n'a-t-elle pas été oubliée et négligée? Elle avait déjà reçu certaines atteintes, et parmi les hôtes abrités à Saint-Martin, durant le séjour qu'y fit Benoît, il s'en trouva plus d'un qui voulut railler et tourner en ridicule le Bienheureux. La philosophie et la science essayèrent de ruiner son crédit au milieu de la petite compagnie. On traita sa piété d'exagération et d'hypocrisie ; on l'accusa d'ignorance. Ces attaques et les injures qui les accompagnaient aboutirent à faire éclater davantage la vertu et la patience du Bienheureux. Il ne se plaignait pas, mais ses compagnons étaient indignés et s'en prenaient à ia faiblesse du custode qui tolérait ces licences.

Ce custode était dans les premiers temps, avons-nous dit, le bon Théodose. C'était un pauvre comme les autres habitants de l'hospice, mais revêtu d'une certaine autorité: il était chargé de maintenir la discipline et de veiller à l'exécution des règlements de la maison. Il avait beaucoup de douceur, et, comme toute autorité débon-

naire, supportait des choses qui paraissaient énormes aux yeux de certains zélés toujours disposés à solliciter la foudre contre les pécheurs. Le bon custode néanmoins rendait compte à Tabbé Mancini de ce qui se passait dans intérieur de l'hospice, et était surtout jaloux de 1 exécution des prescriptions formelles du règlement. Bien qu'il connût et estimât Benoît, il ne l'épargnait pas quand il croyait remarquer dans sa conduite quelque chose d'insolite. Ainsi le Bienheureux répétait souvent la nuit ; « Miserere mei, Beus, miserere mei ! n ou il s'écriait à demi-Yoix en français: u 0 bon Dieu! bon Dieu! » Théodose ne comprenait ni le latin ni le français, et il iniorma l'abbé Mancini de ce qui se passait, lui demandant SI le Bienheureux faisait là quelque chose de contraire au bon ordre:

— « Il ne peut rien dire de mieux, répondit l'abbélaissez-le faire. »

Théodose dans sa débonnaireié ne laissait pas seulement railler et attaquer le Bienheureux; malgré les pratiques religieuses en usage en ce temps et le dogré de culture donné alors aux esprits les plus vulgaires, il arrivait parfois que les entretiens des pauvres hôtes'de Samt-Martin inclinaient vers la médisance, quelquefois vers la grossièreté, d'autres fois encore il leur arrivait de froisser quelque vertu chrétienne ou d'attenter à 1 honneur même de Dieu. J'ignore si l'on est aujourd hui en droit de relever ces diverses inconvenances, et si les plus beaux salons de nos jours, même ceux où se rencontrent des chrétiens fervents et des femmespieuses peuvent se féliciter d'éviter tout à fait ces scandales. Oii y tombait ou du moins on en approchait de temps en

temps à Saint-Martin. Benoît, tout perdu qu'il paraissait dans sa conversation avec Dieu, veillait cependant, et la crainte qu'il avait de voirolfenser son divin et bien-aimé Maître le rendait alerte à prévenir les mauvaises occa sions, à détourner ou à réprimer les fâcheux discours 11 n'y mettait pas trop d'ambages.

— « Eli I criait-il un jour du fond de la chambre» lorsque la conversation générale frisait la médisance, eh I pensons à la passion de Jésus-Christ ! h

Ces brusques interruptions n'étaient pas toujours prises patiemment, et malgré le respect qu'on portait au Bienheureux, on le rabrouait quelquefois. Il n'en avait cure et le cours de la conversation n'en était pas moins changé.

D'ailleurs il n'employait ces rudesses que dans les nécessités pressantes ; d'habitude il apportait les ménagements et la délicatesse de la plus tendre charité, il savait choisir le moment et l'heure de la réprimande. Un de ses compagnons se plaignait d'avoir été volé. Il se répandait depuis plusieurs jours, en invectives et en désirs de vengeance contre le voleur inconnu, lorsqu'on commença, à l'occasion de quelque fête, un triduun? de prières en commun dans l'hospice. Le volé, honnét( homme et chrétien sincère, bien qu'im.patient à supporter les torts du prochain à son égard, s'empressa et se montra disposé à gagner l'indulgence. Benoît, sans s'adresser à lui, fit remarquer que le bénéfice de l'indulgence n'était pas uniquement attaché à la récitation des prières ordonnées, et que le pardon des dommages et des injures qu'on pouvait avoir subis, était encore nécessaire. Le vindicatif comprit, et sans rien répondre

profita de cet avis et abjura son ressentiment... contre un inconnu.

Il me semble que ce trait, tout en marquant le zèle du Bienheureux, atteste aussi chez ses compagnons une certaine élévation d'intelligence chrétienne, à laquelle les progrès de 1789 n'ont rien ajouté assurément et qu'on rencontrerait peut-être difficilement aujourd'hui parmi les pauvres, et sans doute aussi parmi les riches. Ce trait d'ailleurs n'est pas unique, et les souvenirs du séjour du Bienheureux à l'hospice Saint-Martin abondent en détails témoignant du sens chrétien des pauvres habitants de cette maison.

Un d'entre eux, un soir, rentra en état d'ivresse, péché rare à Rome et dont chacun par conséquent se scandalisait bien autrement qu'on n'eût fait et surtout qu'on ne ferait aujourd'hui en France. En présence de l'ivrogne hors d'état de se servir et qu'on dût mettre au lit, les expressions de scandale furent-elles trop vives ? Quelqu'un de la compagnie du moins les rétorqua et déclara qu'il valait mieux être en état d'ivresse qu'en état de maladie.

— « Êtes-vous fou ? s'écria Benoît : ne savez-vous pas que l'ivresse est un péché et non pas la maladie ? »

Chacun dans la pauvre compagnie sentit la valeur de l'argument, si fort au-dessus aujourd'hui de l'intelligence de la majorité la plus éclairée des Français. Mais la manière de parler de Benoît devint un nouveau sujet de critique ; un des assistants, esprit tolérant sans aucun doute et un peu libéral, trouva qu'un homme si dévot avait tort de traiter de fous ses compagnons. Les textes de l'Écriture ne manquaient pas à cette thèse.

Toutefois celui qui avait été réprimandé et qui n'avait pas répliqué y coupa court, reconnaissant l'admonestation du Bienheureux fondée et parfaitemement juste, et le propos qui l'avait provoqué inconsidéré et tout à fait répréhensible. Cette humilité et cette sagesse du pauvre homme, dont on regrette de ne pas savoir le nom, sont bien aussi dignes d'admiration que la verdeur de zèle et de charité du Bienheureux.

Un des plus instruits et des plus fervents de la société, Antonin Bartolotti, s'avisa un jour de dire qu'un léger mensonge était chose permise, quand il s'agissait de s'excuser. Benoît le reprit, lui représentant que le mensonge le plus léger ne pouvait jamais être permis, quand le salut de l'univers serait en question, parce que l'offense de Dieu était le mal unique, en comparaison de quoi la perte de l'univers était peu de chose. Le Bienheureux ne se contenta pas d'exposer celte doctrine : il veilla à ce qu'elle fût pratiquée. A quelques jours de là, en effet, des personnes qui avaient l'habitude de réclamer d'Antonin quelques services vinrent le demander un soir. Il ne voulut pas répondre et pria un de ses compagnons de dire qu'il n'était pas à l'hospice. Benoît l'entend et, ouvrant la fenêtre, crie qu' Antonin est rentré, mais qu'il ne peut se déranger en ce moment. Puis se retournant vers son compagnon, le Bienheureux lui dit en souriant :

— « Oubliez-vous qu'il n'est pas permis de mentir et qu'on doit dire la vérité en toute occasion?»

L'habitude en était prise, chacun profitait des admonestations du Bienheureux. Elles étaient rares et elles avaient toujours pour objet l'honneur de Dieu et le bina

des âmes. C'était rasceudant de la vertu du Bienheureux qui donnait autorité à ses paroles; mais je ne puis m'empécher de croire que les âmes avaient alors une préparation et une ouverture qui feraient à peu près défaut aujourd'hui. Le custode lui-même n'était pas à Tabri des charitables avis de notre Bienheureux. Un jour ce débonnaire Théodose se permit en paroles quelque légèreté, ce qui donna à rire aux auditeurs. Benoît se trouvait là, et prenant aussitôt un air sévère :

— « Que signifie cette manière de parler? dit-il, n'avez-vous pas de honte ? »

Théodose baissa la tête et accepta la réprimande; il sentait qu'il l'avait méritée.

Le Bienheureux ne tenait pas seulement à redresser la conduite de ses compagnons, il tenait, on l'a déjà vu, à ce que la sainte doctrine fût respectée dans leurs conversations et leur conduite ; mais peut-être bien était-il parfois un peu sévère. On tenait cercle à Saint- Martin et on s'entretenait un soir de la condition et des mérites des pauvres. Quelqu'un émit la pensée qu'à cause des privations dans leur nourriture et leurs divers besoins, auxquelles ils étaient contraints, les pauvres étaient assurément dispensés des jeûnes, des abstinences et des autres pénitences ordonnées aux fidèles.

— « Ah ! dit Benoît, les pauvres ont autant que d'autres besoin de dompter et de mortifier la chair ! »

Benoît avait raison. Sans aucun doute, la nécessité de la mortification ne comporte pas d'exception. Toutefois celui que reprenait le Bienheureux, n'avait point tort assurément de penser que la Providence prenait vis-à-vis des pauvres l'initiative pc^ur ainsi

dire et leur imposait, sans leur demander autre clioâe que leur consentement, la pratique môme de la loi dont elle a donné le précepte à tous les hommes.

Un soir, le Bienheureux sortait de l'hospice, commandé pour aller chercher l'huile deréclairage; un de ses plus vieux compagnons lui présenta une petite pièce de monnaie en le priant de lui rapporter un morceau de pain:

— « Et le jeûne?» dit le Bienheureux.

On était en Carême. Pour obtenir le léger service qu'il demandait, le pauvre bonhomme dut assurer qu'il n'avait presque rien mangé de la journée.

Les catastrophes révolutionnaires approchaient, les attentats se multipliaient contre l'Église, et la petite société de Saint-Martin ne restait pas muette sur ce sujet. On ne blâmait pas, mais on ne comprenait pas la condescendance du Souverain Pontife : on se demandait comment le vicaire de Celui qui n'éteint pas la mèche qui fume encore, ne s'armait pas de ses loudres et n'excommuniait pas tous les artisans de rases et de violences qui cherchaient à l'enlacer dans leurs trames diaboliques et philosophiques. Benoît alors remarquait que, pour n'être pas dénoncée et déclarée, l'excommunication n'en était pas moins encourue pour tout attentat dirigé contre l'Église. D'autres fois, en présence des calamités du temps:, en parlant des tremblements de terre qui désolaient les Calabres et la Sicile, on se félicitait d'être à Rome, et on se flattait que les habitants de la ville sainte seraient préservés de tous fléaux.

— H En continuant d'uffcnser Dieu , comment se flatter de leur échapper? reprit le Bienheureux. I^s

menaces ne nous changent point : on ne cesse paa de pécher. »

Était-ce là une parole prophétique?

Cette rigueur dans la discipline chrétienne, cette impatience et cette douleur de l'offense de Dieu n'empêchaient pas le Bienheureux d'être compatissant pour les faiblesses d'autrui. L'intimité du commerce avec Dieu n'a jamais été un obstacle à la charité envers le prochain. Benoît était tout entier au service de ses compagnons. Il se multipliait surtout lorsqu'ils étaient incommodés. S'il avait du linge, des souliers, des vêtements; si, des diverses aumônes qu'il avait reçues dans la journée, il avait conservé quelque petite pièce de monnaie, quelque morceau de pain ^ tout était à la disposition de ses compagnons. Cette générosité n'étonne pas le lecteur, elle surprenait toujours les pauvres de Saint-Martin. Les hommes ont tant de peine à pénétrer et à goûter les pensées surnaturelles , et , même au milieu des pratiques de la pauvreté , ils comprennent si peu le détachement des biens de la terre I

On voyait clairement d'ailleurs que [le Bienheureux avait autant besoin des objets dont il voulait se dépouiller que ceux à qui il les offrait. Les nouveau-venus surtout s'effrayaient de cette générosité, et quand il s'agissait de quelque pièce importante de l'habillement, d'un objet de prix, d'une paire de souliers, par exemple, ils ne pouvaient supposer que la compassion allât jusqu'à les donner. Quelquefois la délicatesse de leur conscience s'alarmait autant de la pensée d'un prêt que de celle d'une vente. Ils craignaient de ne pouvoir disposer du prix raisonnable d'un tel objet, ils redoutaieni

de l'endommager et d'abuser du mouvemeiit de générosité et d'attendrissement d'un compagnon de misère. On voit bien qu'il est ici question des pauvres d'un âge éloigné, privés des beaux droits et des nobles conquêtes de 1789, et seulement éclairés de la lumière de l'Évangile. Si singuliers qu'ils puissent paraître aujourd'hui, ces sortes de débats eurent lieu plusieurs fois à Saint- Martin, à propos de souliers ou de chemises, et la stupéfaction était profonde lorsque le Bienheureux, s'apercevant des scrupules , les levait en assurant qu'il ne prêtait pas, qu'il donnait purement et simplement.

Il donnait même largement, et ses dons dépassaient partois les besoins de ceux qui souffraient: il abandonnait une chemise entière à un de ses compagnons qui avait besoin d'un morceau de linge. On n'avait pas encore inventé l'économie charitable. Toutefois cette générosité de notre Bienheureux s'alliait avec le respect le plus scrupuleux du droit et des intérêts d'autrui. Dès son enfance, on le sait, il avait poussé jusqu'à l'excès, pourrait-on dire , la réserve en présence des biens du prochain ; et celui qui n'osait pas disposer d'une fraise dans le jardin de son oncle,reculait à la pensée de susciter le moindre dommage à un étranger. Benoît s'efrrayait même quand ce dommage, sans atteindre les biens du voisin, pouvait seulement contribuer à exciter sa mauvaise humeur et le pousser à offenser Dieu. Un jour l'administrateur de l'hospice avait ordonné de descendre «t de brûler dans la cour la vieille paille des lits. Le Bienheureux s'aperçut que les voisins incommodés par la fumée murmuraient et se fâchaient: c'en fut assez à

ses yeux pour se soustraire même à robéissance, et il refusa d'attiser le feu.

L'intermédiaire des ordres de l'administrateur à là petite communauté des pauvres de Saint-Martin était naturellement le custode. Or le débonnaire Tbéodose mourut en 1781 . L'abbé Mancini fit choix pour lui succéder de Léopold Glavelli. Homme droit et assez sévère même, Léopold savait maintenir la discipline mieux que son prédécesseur et faisait sentir son autorité davantage. Peut-être eût-il empêché les railleries auxquelles le Bienheureux avait été en butte, mais il n'avait pas pour lui la bienveillance et l'amitié dont faisait profession le bon Théodose. 11 semble rnême que, dans les premiers temps,Léopold avait quelques préventions et cédait à une sorte d'irritation irréfléchie contre le Bienheureux. La taciturnité habituelle de ce pauvre déplaisait au nouveau custode; malgré sa vertu et la rectitude de son esprit, il craignait que Benoît ne prît une position exceptionnelle et comme privilégiée dans la maison.

Les autorités en général sont d'autant plus jalouses qu'elles sont plus bornées. Celle de Léopold ne trouvait à s'exercer que sur les onze pauvres pensionnaires de Saint-Martin, et il prenait ombrage de l'auréole qui, pour ainsi dire, entourait l'un d'entre eux. C'était une tentation sans aucun doute. Le pauvre Léopold y cédait tout humainement.et mettait chaque jour à l'épreuve la patience du Bienheureux. La patience du Bienheureux ne succomba pas. Benoît obéissait comme un enfant aux ordres multipliés de son supérieur, avec cette placidité et cette bonne grâce qui étaient le grand charme de sa vertu. Léopold, avons-nous dit, avait cette droiture

d'esprit que donne la pratique de la religion : la tentation avait pu le surprendre, elle ne put l'aveugler: il reconnut bientôt la vertu du Bienheureux et l'admira. Appelé à surveiller les pauvres de la maison, et remplissant son devoir en conscience, il était mieux que personne à même de porter un jugement. Or, le jugement qu'il porta,est que la seule présence du Bienheureux était une excitation à la prière et à l'amour de Dieu, un reproche sensible de la froideur que l'on apporte ordinairement à son service, l.e judicieux Léopold reconnaissait humblement la distance qui, devant Dieu, seul juge de la vraie grandeur, le séparait de cet inférieur, et il avouait qu'il se serait contenté et estimé heureux d'apporter à l'église le recueillement et la dévotion que Benoit gardait dans la rue. Le custode admirait tous les jours la manière dont le Bienheureux s'unissait à la prière commune.

Dans ces heureuses et vraiment bienfaisantes maisons que la charité avait préparées pour les pauvres, la prière se faisait en commun, et c'était un des privilèges du custode de la réciter tandis que les autres répondaient, A Saint-Martin, la prière se terminait par ces paroles dites d'abord par le custode et répétées ensuite par les assistants :

« Loué soit et remercié à jamais le Très-Saint et Très- Divin Sacrement! »

Le custode avait remarqué qu'au moment où il prononçait ces paroles, Benoît levait les yeux au ciel, croisait les bras sur la poitrine, puis, laissant retomber sa tête, l'appuyait sur une crédence à sa portée en s'abslenantde répondre. Exact, comme nous avons dit, et sévère

même à exiger rexécution du règlement, le custode, malgré l'estime qu'il portait désormais au Bienheureux, crut devoir le réprimander ; et celui-ci, qui ne chercha pas à se justifier, ne changea rien à sa manière d'agir. Le custode, parfaitement édifié désormais sur la docilité et la dévotion de ce pensionnaire, l'examina de plus près et reconnut qu'au moment où il entendait prononcer le nom du Très-Saint-Sacrement, le Serviteur de Dieu n'était plus maître de ses sens : tout son cœur se fondait d'amour, et sa voix ne pouvait s'unir à celle des assistants.

Les effets de l'amour sont divers: tandis que le nom seul du Saint-Sacrement coupait ainsi la parole au Bienheureux, comme on l'a remarqué en plus d'une autre circonstance, à Lorette, à Notre-Dame des Monts, à Saint-Sauveur, les invocations à la sainte Vierge élevaient le timbre de sa voix et lui communiquaient, durant les litanies, un accent particulier que connaissaient bien tous les pauvres hôtes de Saint-Martin.

Les prières en usage dans la maisoD,duraient environ une demi-heure et comprenaient la récitation du chapelet. Pendant le chapelet, les pauvres avaient la permission de rester assis. Benoît se tenait à genoux, immobile, et répondait avec dévotion. On l'invitait en vain à s'asseoir. Léopold le lui commanda quelquefois; par obéissance, le Bienheureux se relevait ; mais au bout de quelques instants il reprenait la posture humiliée et pénitente qui lui semblait seule convenable à un pécheur comme lui.

Après la prière, le Bienheureux se retirait auprès de son lit, continuant ses oraisons. Il ne se couchait que longtemps après que toutes les lumières étaient éteintes.

SoD repos était court; et ses compagnons étaient persuadés qu'il le prenait tout vêtu et plutôt appuyé que couché sur son lit. Si matin qu'on se levât, on était sûr d'être devancé par le Bienheureux, qui déjà, depuis longtemps sans doute, avait repris avec Dieu Tentretien où on l'avait laissé la veille. Rien, que l'intérêt et l'édification du prochain, ne pouvait le retirer, comme nous l'avons dit, de cette application unique.

Jamais on ne lui entendit faire la moindre plainte ou réclamer contre les incommodités les plus impatientantes et les plus faciles à lever. Son lit était dans une petite chambre, à côté de l'escalier qui servait de passage aux hôtes de la grande salle. Or, il arriva que ceux-ci se plaignirent de l'infection que répandait un d'entre fiux. L'administration fit sortir ce pauvre punais de la grande sslle et le plaça dans la petite chambre où couchait le Bienheureux. Celui-ci ne se plaignit pas et ne s'iniorma pas même des motifs qui lui avaient fait donner un pareil voisin. Il supporta en esprit de charité cette incommodité, comme il en supportait d'autres en esprit de mortification. On le voyait quelquefois les soirs d'hiver rentrer baigné de sueur et de pluie, et jamais on ne le vit rien faire pour se soulager. Jamais, durant la mauvaise saison, on ne le vit s'approcher du chauffemains, seul moyen en usage à Rome de se défendre du froid. Quand quelque compagnon le lui offrait, si transi qu'il parût, il refusait toujours. Il le prenait cependant lorsque le gardien, ému de compassion, ordonnait. Il le gardait alors peu de temps, et, sans même en avoir remué les cendres, il le passait bientôt à un voisin, disant que chacun devait avoir son tour

On comprend que cette manière de vie si charitable, si pieuse et si mortifiée, ait fait tomber toutes les préventions qu'un esprit judicieux et un chrétien sincère avait pu convevoir; Léopold, revenu de tout préjugé, professa bientôt à l'endroit du Bienheureux l'estime la plus profonde et la plus vive admiration. Le gardien la témoignait par l'attention et la déférence qu'il manifestait pour les moindres paroles du Bienheureux.

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