L2S AMIS DU MENDIANT A ROME
Jamais Benoît n'était resté à Lorette aussi peu que ces
seux dernières années : quinze jours en 1781, huit jours en 1782. Le petit cercle qui, à l'ombre de la Saiita Casa^ s'était formé autour du Bienrieureux, ce petit cercle d'affection, de prévenances, de respect que nous avons cherché à décrire et qui avait comme enserré le pèlerin et l'avait contraint parfois à restreindre un peu, bien peu, nous l'avons vu, ses mortifications, aurait-il déterminé Benoît à abréger son séjour ?
Il n'avait pas à rencontrer à Rome ces contraintes de l'admiration. 11 restait vraiment perdu dans la foule au milieu de la ville éternelle. Le nombre de ses amis pouvait s'accroître : il leur était difficile de former une ligue. Hormis les douze pauvres habitants de Saint- Martin, les amis de notre admirable mendiant étaient j soles les uns des autres et se connaissaient à peine. A Notre-Dame-des-Monts où le Bienheureux passait toutes ses matinées, des prêtres habitués qui le voyaient tous les jours et qui ne pouvaient s'empêcher de Testimer et de l'admirer, ne lui ont jamais parlé et n'ont pas su son nom. Plusieurs ne se sont pas même enquis de lui. Un grand nombre des fidèles n'a pas eu plus de curiosité.
C'est une chose vulgaire qu'un pauvre dans une église et peu propre à saisir l'attenlion. Celui-ci pouvait, il est vrai, la commander. Rien que sa persévérance eût suffi. Tous les jours, on le voyait à la même place. 11 y restaitla matinée entière, tant que les messes se célébraient, à genoux, immobile, les yeux tournés vers le labeï*nacle ou attachés sur ses livres.
Nous n'avons que faire de rappeler Textérieur du serviteur de Dieu. Après les répugnances de la première impression, tout en lui aurait dû frapper et intéresser les esprits, et les esprits noujris et formés par les pratiques de l'église, réfléchissent volontiers. Bien peu, cependant, à moins d'une circonstance extrordinaire, se portèrent à pénétrer l'édification qu'ils emportaient.
Un jour, un prêtre, François Brizi, disant la messe devant l'image miraculeuse de la Sainte Vierge, entendit, au moment où il se tournait vers le peuple, un soupir qui attira son regard du côté de l'évangile. Il y vit un pauvre agenouillé devant la balustrade de l'autel, la tête haute, le visage enflammé, avec une expression de dévotion et dans une altitude tout à fait extraordinaire. Cette vue émut et troubla le prêtre : il oui besoin de quelque temps pour se remettre, se recueillir et continuer le saint sacrifice ; même pendant la célébration, la pensée de l'extatique resta présente à son esprit. Habitué de l'église Notre-Dame-des-Monts, où il eélébrait le saint sacrifice tous les jours au maître-autel, l'abbé Brizi connaissait déjà ce pauvre. Avant de monter à l'autel, ce bon prêtre avait en effet coutume d'as« sisicrà une messe pour se préparer au saint sacrifice. Quelquefois la préparation se prolongeait un peu, à
cause du nombre de prêtres qui tenaient à célébrer devant l'image miraculeuse. Pendant cette attente, comme pendant l'action de grâces qui suivait le saint sacrifice, l'abbé Brizi se plaçait ordinairement dans la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié, la première après le maître-autel, du côté de l'épître ; il avait ainsi Benoît en face de lui. Il connaissait donc bien la piété et l'exactitude de ce pauvre et il avait de lui la meilleure opinion du monde sans toutefois y avoir autrement arrêté son esprit. Mais, le jour où il avait été témoin du ravissement du Bienheureux, l'abbé Brizi, tout en faisant son action de grâces à la place qu'il affectionnait, s'attacha à considérer davantage l'heureux mendiant et à étudier sa manière de prier. Benoît était à genoux : la balustrade qui fermait le chœur le cachait tout entier, ne laissant voir de lui que son visage. Selon sa coutume que nous connaissons bien, il baissait tour à tour les yeux sur son livre et les relevait ensuite vers l'autel. Mais ce n'était pas seulement la tête qui se soulevait, le corps tout entier se dressait et prenait l'attitude extraordinaire qui avait frappé Brizi pendant la messe Il s'élevait de manière à découvrir et à faire sortir la poitrine entière au dessus de la balustrade. Les yeux du Bienheureux étaient tournés et fixés sur le tabernacle ou sur l'image de la Madone. Il se tenait ainsi dans cette position impossible, quelquefois l'espace d'un Miserere^ rougissant et pâlissant tour à tour, le gosier gonflé d'une façon extraordinaire (1). Ses mains s'attachaient avec force aux colonnettes de la balustrade,
(4) Barbara Ccrchieili. G. IGO.
comme si le Bienheureux se lût appliqué à se retenir et à lutter contre la puissance qui relevait II venait ensuite à s'abaisser et se repliait à sa lecture, la reprenant tort attentivement, mais sans remuer les lèvres, remarque Brizi. Il remarque aussi qu'avant de se replier à sa lectu re, le Bienheureux jetait un regard turtif autour de lui comme pour s'assurers'il avait été observé. D'autres que l'abbé Brizi ont remarqué ces ferventes élévations du Bienheureux. L'abbé Brizi n'oublia plus le mendiant de Notre- Dame-des-Monts ; il n'entrait pas dans l'église sans le chercher des yeux; quand il le rencontrait partout ailleurs, il le considérait avec attention ; il aimait sa modestie, sa réserve, son recueillement même dans les rues où Ton ne pouvait le voir, dit-il, sans l'admirer.
Cet air de sainteté qui éclatait dans toute la personne du serviteur de Dieu avait sufli pour frapper un autre prêtre, l'abbé Raymond Rubini, qui tous les jours célébrait aussi les saints mystères à Notre-Damedes-Monts, devant l'image miraculeuse. Bien des fois après sa messe, il passa plus d'une demi-heure à contempler le Bienheureux dont la vue, dit-il, excitait à prier.
Un bénéficier de Saint-Jean-de-Latran , Thomas Giorgi, depuis 1779 pourvu d'une chapellenie à Notre- Dame-des-Monts, était obligé d'y célébrer un certain nombre de messes chaque année. Les premiers temps, il ne fit pas grande attention au mendiant qui se tenait toujours près de la balustrade du maître-autel du côté de l'évangile. L'église Notre-Dame-des-Monts était fréquentée par beaucoup de pauvres. Néanmoins la constance de celui-ci finit par frapper le chapelain. Il le voyait à genoux en entrant : après avoir célcbié et
entendu ensuite une messe en action de grâces, quand Giorgi quittait l'église, il laissait encore le pauvre à genoux à la même place, immobile, le regard sur ses livres déchirés ou attaché au tabernacle. Le costume de ce mendiant était plus délabré et plus sale qu'aucun autre. Tout était rebutant en sa personne, sa barbe et ses cheveux incultes, la chemise déchirée et ouverte sur la poitrine, l'écuelle de bois pendue à la corde qui lui servait de ceinture, les jambes et les pieds presque nus, à peine garantis par des savates en lambeaux ; la jeunesse ne pouvait qu'accroître la répugnance et le dégoût de tels haillons, et cependant sur ces baillons éclatait quelque chose comme un rayonnement. La politesse, la modestie, la sérénité de ce mendiant l'entouraient vraiment d'une auréole. Le chapelain de Notre- Dame-de~-Monts n'échappa pas au charme. Il remarqua que ce mendiant dont les prières étaient si longues qu'il ne pouvait rechercher les aumônes nécessaires à sa subsistance, dédaignait même de les recevoir quand elles se présentaient à lui. En sortant de l'église, Giorgi distribuait en effet volontiers quelques charités aux pauvres toujours nombreux aux portes. Plusieurs fois, Benoît vint à sortir pendant cette distribution. Il eût pu s'arrêter : il passait son chemin, s'inclinant poliment devant le prêtre et levant le chapeau, « son méchant chapeau qui ne lui tenait pas sur la tête, dit Giorgi, et dont les déchirures pendaient de tous côtés.» Cette conduite confondait le chapelain. Etait-ce un vrai pauvre ? était-il possible qu'un mendiant aussi besogneux en apparence eût un tel dédain des aumônes? Giorgi ne mettait pas en doute la piété de ce dé^ot personnage ; il se
demandait s'il n'était pas quelque détaché du monde portantle harnaisde la pauvreté sans en avoir les besoins. Il ne l'estima \^raiment pauvre que quand il le reconnut au nombre des pensionnaires de Saint-Martin, au Coliséô et àSaint-Jean-de-Latran.
L'abbé Giorgi avait moins que tout autre, d'ailleurs, le droit de suspecter la piété du Bienheureux : il l'avait vu prier : son admiration et son édification étaient telles qu'en montant à l'autel et en se tournant vers le peuple, pendant la messe, il ne pouvait s'empêcher de jeter un regard sur la balustrade du côté de l'évangile : en outre il avait eu le bonheur de communier souvent le Bienheureux. Quoiqu'il ne célébrât pas plus de quarante messes par an à Notre-Dame-des-Monts, l'abbti Giorgi atteste, à plusieurs reprises, y avoir donné la communion au serviteur de Dieu, au moins quatre fois chaque année. Aucun des prêtres attachés àNotre- Dame-dt'sMonls ne se souvient d'avoir eu ce bonheur. Celte égUse était assez fréquentée par des prêtres étrangers, avons-nous dit. Le Bienheureux avait-il le soin de choisir leurs messes pour s'approcher de la Sainte- Table ? Peut-on le supposer d'après la déclaration du chapelain Giorgi ? La place que le serviteur de Dieu occupait près de la balustrade de l'autel lui donnait la facilité de communier sans être remarqué. Beaucoup de regards cependant s'attachaient sur lui. Nous avons déjà parlé des deux vieux prêtres habitués de l'église^ Mélis et Fraja, ^ui tenaient le pauvre en la plus grande estime. L'abbé Mélis disait sa messe tous les jours à Notre-Dame-des-Monts. Il la chantait les samedis et les jours de fête : il avait encore d'autres fonctions qui la
retenaient presque toute la matinée à l'église ; il y avait à chaque instant le pauvre sous les yeux. Il le connaissait depuis longtemps. Dès les premières années du séjour du Bienheureux à Rome , il l'avait remarqué quand le serviteur de Dieu se plaçait encore du côté de répître. Mélis avait alors estimé que le serviteur de Dieu choisissait cette place parce qu'elle était retirée, obscure et qu'on pouvait plus aisément s'y cacher. Ce pauvre avait intéressé le bon prêtre ; le voyant si déchiré et si mal en point en ses habillements, Mélis avait pensé qu'il devait avoir un grand besoin d'aumônes, et il la lui avait faite quelquefois sans chercher à interrompre ses prières, en posant à côté de lui une petite pièce de monnaie sur la balustrade. Benoît sans rien dire avait remercié du regard et en inclinant la tête. Il ne fallait pas d'ailleurs que l'aumône fût trop fréquente. A le voir tous les jours, à lui rendre ainsi de légers services, Mélis s'était attaché au mendiant : sa réserve, sa dévotion, sa bonté et sa pauvreté touchaient le vieux prêtre jusqu'aux larmes. Evidemment pour lui, il y avait, sous ces haillons dégoûtants, une âme ornée de mérites et agréable à Dieu. Aussi se sentait-il plein de respect : « Je ne me gérais pas hasardé, disait-il, à lui parler dans l'église. » Aux portes seulement , il cherchait à nouer quelque colloque ; il apprit ainsi le nom du serviteur de Dieu. 11 lui faisait alors ses offres de service et lui proposait quelques pièces d'habillement. Benoît en reçut quelques-unes de la charité de ce vieux prêtre : un chapeau, des souliers, des caleçons. Pour agréer au serviteur de Dieu, rien de cela ne devait être en bon état. Le prêtre avait pénétré certaines délicatesses de cette âme : il
expliquait à ceux qui s'en scandalisaient pourquoi ce mendiant refusait les aumônes; les siennes étaient toujours discrètes, et quand Benoît les trouvait encore trop larges, Mélis n'insistait pas. 11 respectait, il admirait le propos du Bienheureux de vouloir être pauvre, et jamais en lui faisant la charité, il ne lui a demandé de prier Dieu pour lui; il s'en rapportait à la reconnaissance du serviteur de Dieu etavait deviné qu'il redoutait de contracter des obligations. Nous avons expliqué néanmoins la pieuse industrie de ce bon prêtre pour obtenir assurément une part dans les prières du mendiant
L'admiration de l'abbé Mélis pour Benoit le portait même à respecter son silence dans les rues. C'était pour lui une fortune de le rencontrer. 11 admirait sa démarche lente et grave, son maintien modeste et recueilli. 11 le considérait passant, les bras croisés sur la poitrine, les yeux baissés, sans rien regarder, sans rien voir autour de lui. Assurément le Bienheureux s'entrett^nait avec Dieu au milieu de la rue aussi posément et intimement que dans l'église. Gomment Mélis eût-il voulu interrompre cet entretien? tout au plus se permettait-il de saluer respectueusement ce mendiant privilégié et caressé de son Dieu :
— « Loué soit Jésus-Christ, » disait le prêtre, et Benoît, levant le chapeau et sans tourner le regard, répondait en passant : — « Qu'il soit toujours loué 1 »
Il fallait bien lui parler cependant quelquefois dans ies grandes occasions. Mélis saisissait le moment favorable, il s'approchait du mendiant à l'église et le prévenait qu'il l'attendait à la porte quand il aurait terminé ses prières. Benoît répondait à peine par un signe de
tête et ne tardait pas à rejoindre à la porte le bon vieux prêtre. Quelquefois c'était une commission dont celuici s'était chargé : on connaissait son amitié pour le mendiant et on avait recours à son influence. Deux prêtres entre autres, deux frères espagnols, aaciens jésuites, pleins d'estime pour Benoît, lui voulaient donner asile. Us se proposaient de le prendre pour compagnon plutôt que pour serviteur et lui offraient le vivre, le logis et l'habillement s'il consentait à prendre dans leur société la part de petits travaux intérieurs qui, dans la compagnie de Jésus, incombent aux frères coadjuteurs, lui assurant d'ailleurs toute la liberté de ses dévotions. Mélis, en consentant à transmettre cette proposition , ne dissimula point qu'il n'en augurait pas le succès. Il s'appliqua cependant à ne pas le compromettre : ayant appelé Benoît hors de l'église, il lui fit la proposition des deux trères Vincent et Alphonse Sanita : et sans laisser au Bienheureux le temps de refuser de prime abord, il lui recommanda de prendre le temps de réfléchir et de consulter à ce sujet son Père spirituel. C'était la coutume de Benoît. Il inclina simplement la tête. Huit ou dix jours après, il n'avait pas encore rendu réponse. Les frères espagnols insistèrent auprès de Mélis qui appela de nouveau Benoît à la porte de Notre- Dame-des-Monts. Celui-ci avait pris conseil, en effet, et il refusait :
-— « Cela, dit-il, me gênerait pour mes prières et la visite des églises.»
Benoît avait déjà fait la même réponse à une proposition analogue. 11 ne voulait aucune attache afin Je vaquer uniquement à la prière et de recevoir tout
chaque jour de la divine Providence. S'il eût été d'humeur à prendre un autre logement que celui des pauvres à Saint-Martin, le hon Mélis l'eût recueilli volontiers chez lui avec une tendresse paternelle et sans lui imposer en retour aucune obligation.
Une des joies de ce bon prêtre fut qu'un jour Benoît accepta d'aller dîner chez lui. Mélis attendit l'heure de recevoir ce mendiant avec autant d'agitation que s'il se fût agi d'un grand prélat. Il craignait que le Bienheureux ne répondit pas à l'invitation ef manquât à sa promesse : il redoutait qu'il ne pût trouver le logis : il lui avait cependant donné toutes les indications nécessaires. Dans ces perplexités, vers l'heure de midi, l'abbé Mélis se mit à la fenêtre pour guetter son hôte. H l'aperçut,.en effet, qui, fidèle à sa parole, se dirigeait vers la maisoD, mais, perdu dans sa contemplation, Benoît ne distingua pas la porte etla dépassa. Mélis aussitôt de l'î hêler, et le servileur de Dieu de revenir sur ses pas. Je n'ai pas à décrire l'accueil. Mélis, bien qu'il ne le dise pas explicitement, avait fait préparer un festin, un festin modeste et sans luxe. Il était heureux de faire asseoira sa table ce mendiant sale, dégoûtant, tout couvert de vermine. Il prit place auprès de lui, il le servit ci, l'obligea à manger. Il semble que Benoît souriait des instances empressées du bon prêtre. Il y reconnaissait une véritable charité, il s'y prêta par obéissance et mangea un peu de tout : «bien peu, » dit Mélis. Quand le prêtre pressait un peu trop, le mendiant répondait avec douceur qu'il n'était pas habitué à manger si bien.
Ce bon prêtre, si plein d'estime et de tendresse pour Benoît, eut cependant plus tard Quelques craintes au
sujet de la communion. Il était chargé de donner la communion aux fidèles de Notre-Dame des Monts ; il voyait tous les jours le pauvre à l'église, et jamais il ne l'avait vu prendre part au festin eucharistique : il crut devoir en parler à l'abbé Mancini, et il fit même quelques démarches pour s'éclairer sur ce point. Nous en parlerons plus tard.
L'abbé Fraja n'aurait pas eu de telles inquiétudes. Pour lui, s'il ne voyait pas le pauvre communier à Notre- Dame des Monts, il en concluait que Benoît devait communier ailleurs. L'admiration de cet autre vieux prêtre pour le serviteur de Dieu y allait un peu rondement. Il s'était jeté aux pieds de ce pauvre pour les baiser. C'était à Jésus-Christ, disait-il, qu'il avait rendu cet hommage dont Benoît lui avait bien gardé quelque peu rancune. Néanmoins la rancune céda devant la simplicité du bon prêtre; et le serviteur de Dieu reçut souvent de lui l'aumône, et même la lui demanda. C'était au sujet d'un chapeau que leursrelationspersonnelles s'étaient nouées.
— « Vous avez un bien mauvais chapeau, lui avait dit tout simplement Fraja, il ne vous défend pas de la pluie, je veux vous en donner un autre, venez le chercher à la maison. »
Le discours se tenait à l'église de Notre-Dame des Monts, où Benoît était agenouillé devant l'autel.
— « Je ne connais pas la maison, répondit-il sans se retourner.
— Eh bien 1 reprit le prêtre, je finis mes prières et je vous conduis. »
Le bon vieillard s'agenouilla auprès du pauvre. Quand il eut fait sa prière, il dit au mendiant :
— « Venez! »
Celui-ci se leva aussitôt et suivit. Il pouvait en coûter à Benoît d'interrompre ses oraisons, mais c'était sa coutume d'obéir à un prêtre. Il accompagna celui-ci, marchant derrière,à quelques pas de distance. Il n'entra pas au logis et attendit dans la cour. Ce fut après lui avoir remis son chapeau, que l'abbé Fraja, ayant interrogé le serviteur de Dieu sur son pays et lui ayant demandé par quelles circonstances il était à Rome, en eut cette réponse que nous avons déjà rapportée :
— « Je suis un vagabond. »
« Je n'en crus rien, disait Fraja, mais j'admirai cette humilité. » Il en eût pleuré.
Plusieurs fois, il donna encore au serviteur de Dieu diverses pièces de vêtements, et dans les remerciements que Benoît lui adressait et qu'il reportait avec émotion et reconnaissance vers la divine Providence, le bon prêtre reconnaissait une admiration naïve et profonde de la bonté de Dieu qui prenait soin de pourvoir aux besoins d'une créature que Benoît tenait absolument pour abjecte. Ce mépris de soi-même était le trait de sa vertu qui avait surtout frappé Fraja. Il le démêlait clairement dans toutes les actions du Bienheureux. Quand on lui donnait des vêtements, il avait bien soin d'examiner leur état d'usure et de vétusté. Pour peu qu'ils valussent quelque chose ou qu'ils eussent la moindre apparence, il les refusait et trouvait qu'ils pouvaieut servir à un autre. Tout, à son gré, était trop bon ou avait trop bon air pour lui; il voulait souffrir.
L'hiver de 178*2-1783 fut très-froid à Rome. Fraja, rencontrant le Bienheureux dans la rue de l'Agneau, la
— ô'ào —
poitrine ouverte, à peine vêtu de sa vieille capote griscendré, fut ému de pitié et lui offrit un gilet.
— - « Je n'en ai pas besoin, » répondit Benoît avec sa sérénité habituelle.
Un autre jour, c'était la redingote gris-cendré que Fraja eût voulu remplacer par une vieille robe de chambre de Bargonzone :
— « De quelle couleur est-elle, demanda Benoît ?
— «Noire.
— {( On me prendrait bien pour un prêtre ! » Et il refusa encore.
Fraja qui, tout en respectant le serviteur de Dieu et en admirant la longueur de ses prières et son immobilité à l'église, n'avait pas hésité à l'aborder dans l'église, ne craignait pas de l'apostropher dans les rues.
— « Où allez-vous?» lui demandait-il un jour, le rencontrant vers midi, après la bénédiction, à la porte de l'église des SS. Gosme et Damien.
— « A ÏAra Cœliy répondit Benoît, chercher un peu de nourriture 1
— « Si vous n'en trouvez pas, reprit le prêtre, je vous ferai dîner.
— « Ah! riposta le mendiant, la Providence ne manque jamais. »
Cette parole confondit encore Fraja : il resta un instant à considérer ce pauvre qui passait son chemin, demi-nu, exténué, se soutenant à peine et qui trouvait qu3 la Providence ne lui manquait jamais. Une autre fois, après Pâques (1781), il y avait longtemps que Fraja n'avait rencontré son pauvre.
— a Eh I où avGz-vous été tous ces temps-ci, lui dit-ii?
— « A Loretle, répondit Benoît tout souriant et radieux, à Lorette visiter la Madone ! »
Fraja était un ancien jésuite. Rome alors comprenait un certain nombre de ces religieux, y vivant séculièrement et entretenant entre e ux des relations assez intimes. Plusieurs demeuraient dans le quartier des Monts, et fréquentaient l'église Notre-Dame. Tous avaient remarqué le pauvre et en faisaient une singulière estime. L'un d'entre eux, l'avocat Nicolas Graziosi, que nous avons déjà nommé et que touchait particulièrement le salut gracieux du Bienheureux, n'osa jamais lui parler. Il s'estimait heureux de pouvoir lui faire la charité, et il avait grand peur de voir refuser ses petites aumônes : il en saisissait avec empressement toutes les occasions, et se tenait pour bien persuadé que le serviteur de Dieu remplissait son devoir de pauvre et recommandait à Dieu tous ceux qui lui faisaient la charité. Aussi Graziosi se tenait-il pour l'obligé de ce mendiant.
Où pourrait encore citer un certain nombre d'amis de Benoît-Joseph qui le voyaient habituellement à Notre-Dame des Monts. Les uns l'avaient remarqué ailleurs. Nous avons nommé plusieurs des Maîtresses Pies. Ces filles, vouées à l'éducation des pauvres, avaient leur maison principale aux Monts et fréquentaient l'église de la Madone. Le dimanche et les jours de fête, elles y assistaient aux offices. Celles d'entre elles, dont les écoles étaient dans le voisinage, y entendaient en outre volontiers la messe tous les jours. Elles étaient d'ailleurs toutes sous la direction des Ouvriers Pies et se retrouvaient encore à Notre-Dame le samedi pour s'y confesser. Elles étaient fort nombreuses et suivaient au
confessional le rang d'ancienneté. Les jeunes restaient ainsi quelquefois à l'église toute la matinée du samedi; •luelques-unes aussi y passaient par piété la plus grande partie des jours où elles ne faisaient pas la classe : elles avaient ainsi le temps d'observer le bon pauvre et de l'étudier. Elles se communiquaient l'une à l'autre leurs réflexions à ce sujet. En fait, elles ne savaient rien de lui, pas même son nom, mais elles s'édifiaient de sa pauvreté, de sa modestie, de sa persévérance à la prière. Les Ouvriers Pies eux-mêmes entretenaient et excitaient cette bonne opinion et la propageaient jusque parmi les laïques. Le confessional du P. Biaise Piccilli était comme un foyer d'où rayonnait dans un petit cercle le renom du serviteur de Dieu. Le P. Piccilli, enthousiasmé et doué d'imagination, signalait le Bienheureux à ses pénitents et le leur indiquait comme modèle. Beaucoup n'avaient pas eu besoin d'être prévenus et plusieurs, habitués de l'église, avaient déjà remarqué ce pauvre.
Dès avant l'année sainte (1775), Dulcissime Gardellini prenait plaisir à le voir, elle le cherchait des yeux en entrant dans l'église ; elle aimait à s'y placer de manière à Tavoir devant elle, et éprouvait un véritable déplaisir quand il était absent. Elle attendait son retour avec impatience. Sa vue l'excitait, disait-elle, à prier, et aiguillonnait sa ferveur. C'était un modèle, et elle trouvait ses exemples plus efficaces que les prédications. Cette Dulcissime avait une sœur, Angélique, qui partageait ses sentiments, et, principalement touchée de pitié, s'intéressait d'une façon particulière aux actes de pauvreté et aux souffrances du mendiant. Elle y compatissait et s'apitoyait de le voir sans chapeau et sans
souliers, en butte au chaud, au froid, à la pluie, à la neige, à toutes les intempéries des saisons. L'été, en plein midi, elle le faisait remarquer à sa sœur, immobile et semblant dormir, inondé de soleil sur les degrés du palais Braciano, place des Douze-Apôtres. L'hiver, elle le contemplait à l'église, la poitrine ouverte, les jambes et les pieds nus, ruisselant de pluie et de neige, transi de froid, à genoux et perdu dans ses prières.
« Jamais de tiédeur, dit-elle, jamais le moindre ralentissement dans sa ferveur t » Une égalité dans toutes ses actions qui ne s'est jamais démentie durant des années, et des années !
Ces sœurs Gardellini, en admirant la ferveur et la pauvreté du serviteur de Dieu, étaient aussi frappées de sa modestie. Le Bienheureux, avons-nous dit, avait les mains fines et délicates ; un sculpteur les avait remarquées et avait demandé à les prendre pour modèle. Le Bienheureux averti de la sorte s'appliquait à les dissimuler, soit dans ses manches, soit en croisant les bras sur la poitrine. Les Gardellini avaient remarqué cette attitude. Ces pieuses sœurs, occupées aux bonnes œuvres et surtout au soin des catéchismes, avaient eu ainsi l'occasion de constater l'avidité du serviteur de Dieu pour la parole sainte. Elles le voyaient assister aux instructions à la Madone ou dans les autres églises du quartier, avec une attention extrême. Elles ne lui parlèrent jamais d'ailleurs, elles ignoraient son nom et ne savaient rien de lui ; mais, comme les autres ferventes dévotes du quartier, elles l'estimaient de bonne famille et de condition civile, et le tenaient pour un pauvre volontaire. La politesse du serviteur de Dieu, sa bonne
tenue constante, ses lectures autorisaient cette pensée.
Les demoiselles Gardellini ayaient pour voisines les
dames Poeti qui fréquentaient elles-mêmes Notre-Dame
\des Monts, et étaient au courant de toutes les allures
/du « nouveau saint Alexis. » C'était le nom dont ces pieuses femmes usaient entre elles pour désigner le serviteur de Dieu. Ce nom était assez répandu dans U
I quartier, le P. Piccilli avait pu contribuer à Ty propager.
' Les dames Poeti, la mère et la fille, plus heureuses que les sœurs Gardellini, avaient certaines privautés avec le mendiant ; elles lui parlaient quelquefois dans les rues et au seuil des églises ; elles l'attirèrent même un jour chez elles : elles finirent par savoir son nom. C'était aux derniers temps de la vie du Bienheureux, sur la fin de l'année 1782. Elles lui parlaient au sortir de l'église Saint-Agathe, lorsque l'abbé Melis les accosta pour interpeller le serviteur de Dieu de son nom de Benoît.
Les dames Poeti avaient remarqué ce pauvre dès le temps où il avait commencé à fréquenter Notre-Dame des Monts. Marie Poeti l'avait vu communier un jour ; la ferveur de ce mendiant l'avait singulièrement édifiée ; de ce moment, elle ne le perdit plus de vue. Elle le signala à sa mère, celle-ci le connaissait déjà ; c'était en 1773. Ces deux pieuses femmes s'étaient attachées à étudier l'admirable pauvre. Elles le voyaient tous les jours, et, comme tant d'autres, elles éprouvaient une vive consolation à le comtempler. Marie Poeti a déposé aux deux procès. Elle a décrit la prière du Bienheureux. Elle en avait pénétré les merveilles. Elle s'exprime à ce sujet avec une lucidité et une précision remarquables. C'était une personne d'un jugement droit et
ferme, d'un esprit sérieux, juste et net. Nous verrou» plus tard pour quelle raison la Providence avait placé cette sage et judicieuse fille eu présence du Bienheureux, et quel témoignage elle en voulait tirer.
En attendant de donner son témoignage, Marie Poeti donnait l'aumône au serviteur de Dieu. Après l'avoir vu le matin, à la Madone des Monts, elle le retrouvait l'après-midi dans d'autres églises, aux exercice.^ de la mission urbaine, aux prières des Quarante-Heures, partout où il y avait quelque exercice de piété. Marie Poeti et sa mère passaient leur vie dans les églises. Ces bonnes chrétiennes avaient coutume tous les samedis de faire dîner chez elles un pauvre. La pauvre bonne femme, à qui elles faisaient cette charité, étant venue à mourir, la dame Poeti se dit aussitôt qu'elle donnerait cette survivance à « saint Alexis ». Marie n'estima pas que « saint Alexis » dût accepter cette charité. La mère nonobstant fit son invitation. Elle sortait de Saint-Pudentienne, un jour d'exposition du Saint-Sacrement. Benoît sortait aussi. Elle lui fit la proposition pour le samedi suivant. Benoît ne refusa pas, et objecta seulement qu'il ne savait où était la maison de ces dames. On s'offrit de la lui montrer; il consentit à suivre les dames Poeti jusque chez elles. On lui fit alors, en le congédiant, quelque petite aumône, et il promit de revenir le samedi suivant.
Le samedi, l'heure de midi était sonnée que le mendiant n'avait pas paru. Marie était sur le point de conclure qu'il ne viendrait certainement pas, lorsque la mère, qui était à la fenêtre, s'écria :
— (( Voici saint Alexis ! »
Le Bienheureux entendit-il cette exclamation? Il entra. On lui donna à dîner. Il rnangea un peu de soupe. On lui avait servi quelque autre chose, et Marie ne put définir s'il l'avait mangé ou mis en réserve. Elle sait qu'au sortir de chez elles, le serviteur de Dieu donna à un pauvre une pagnotte où il manquait un petit morceau : elle soupçonna que cette pagnotte était celle qu'elle avait donnée au Bienheureux pour son repas qu'on lui avait laissé prendre en liberté après le lui avoir servi. Comme il prenait congé, on lui recommanda de revenir tous les samedis, mais le Bienheureux était au moment de partir pour Lorette. On était en Carême (17^2). Il fit, à propos de ce voyage à la Sainte-Case, une réflexion que Marie ne put saisir. L'accent du Bienheureux était toujours défectueux. Elle comprit au moins qu'il se dit obligé de prier à Lorette pour ses bienfaitrices, qui ne le laissèrent pas partir sans lui donner quelque aumône, six ou sept bajoques qu'il prit àgrand'peine.
Ce fut la seule fois qu'il vint dans la maison Poeti. En vain la mère lui renouvela ses instances. Le Bienheureux souriait et ne refusait pas. Il semblait même promettre :
— « J'irai, j'irai, » disait-il ; mais il ne fixait point de jour et ne vint jamais.
Avait-il entendu l'exclamation de la dame Poeti à son arrivée? Craignait-il qu'on ne le tînt pour quelque chose de bon ? Ou se refusait-il tout simplement à recevoir une aumône régulière ? Tous ces motifs pouvaient être vrais: l'intention du moins était claire. Marie Poeti ne De s'y trompa point, et elle avertit sa mère de l'inutilité de ses instances.
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Malgré les rapports qu'avaient entré elles les danries Poeli et les demoiselles Gardellini, on peut dire que les admirations et les attentions que le serviteur de Dieu provoquait à Notre-Dame des Monts étaient isolées les unes des autres. Le Bienheureux avait en outre dans le quartier, quelques amis de vieille date. L'ancien soldat de la garde Suisse, Nick, tenait une boutique de cordonnier à côté de l'église qu'il fréquentait exactement ainsi que sa femme. Glaire Donati habitait assez près une maison de tertiaires de saint François. La dévotion de cette pieuse femme la portait à visiter presque tous les jours le Saint-Escalier; en y allant, elle entrait volontiers à Notre-Dame des Monts; elle y entrait encore ûu retour; elle parlait quelquefois au Bienheureux et se recommandait à ses prières. D'autres amis du Bienheureux, que nous avons déjà nommés, le retrouvaient à Notre-Dame des Monts. Néanmoins, en dépit de l'empressement du P. Piccilli, ces divers dévoûments n'arrivèrent jamais à former autour du serviteur de Dieu un cercle analogue à celui qui s'était noué à Lorette. La chose était encore plus impossible dans les autres églises que fréquentait le Bienheureux.
Ils les avait choisies selon l'inspiration particulière de sa piété, et c'était surtout le Saint-Sacrement que cherchaient ses adorations. En dehors des Quarante- Heures dont le cycle embrasse la ville entière, il suivait un cycle hebdomadaire de bénédictions dans le quartier des Monts: le lundi et le jeudi, à l'église des Saints- Apôtres; le mardi matin, aux Saints Cosme et Damien, et le soir, à Notre-Dame des Boulangers ; le mercredi apvès-midi, au très-saint Nom de Marie; le jeudi et le
samedi, à Notre-Dame des Monts; le vendredi, à Sainte» Agathe; le soir du même jour, au Jésus, ensuite, aux Saints Cyr et Juliette à Torre di Conti ; le dimanche, à midi, à sa paroisse même, aux Saints Vincentet Martin, ensuite à Sainte-Marie in Campo Carleo et à Sainte-Marie à la Minerve, où se récitait le rosaire. Avec les prières des Quarante - Heures et ses dévotions à divers sanctuaires, comme Sainte-Marie Majeure, Sainte-Praxède et plus tard Saint-Ignace, le Bienheureux avait de quoi passer ses journées. Il y avait des églises qu'il visitait à certaines heures à cause de leur solitude. Il faisait volontiers le chemin de la croix à VÂra CœlU et on sait quelle vénération il portait aux monuments de la Passion.
A l'église des Saints-Apôtres, un des clercs de la sacristie, Pierre Giansanini, que nous avons déjà nommé, était devenu un des bienfaiteurs du serviteur de Dieu. Il lui avait donné la redingote de couleur cendrée qu'il porta les dernières années de sa vie. Giansanini devança ainsi Mélis qui avait mis de côté un vêtement à cette intention. Le Bienheureux était à ce moment réduit à un état de guenilles et de saleté inénarrable et qui, dit Giansanini, faisait horreur. Giansanini voyait ce pauvre à genoux tous les lundis et jeudis, aux Saints-Apôtres devant les autels de saint Antoine de Padoue et de saint François, où le Saint-Sacrement était exposé dans la matinée et où se donnait la bénédiction, vers midi. Le sacristain avait vu ce pauvre, il avait même remarqué sa piété et sa misère sans y avoir fait une réflexion bien longue ; il estimait cependant Benoît un pauvre meilleur que beaucoup d'autres, mais ne s'en occupait
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pas autrement. Un mardi soir, Giansanini entra dans l'église de Notre- Dame -de-Lorette des Boulangers au moment où allait se donner la bénédiction. Il se dirigea vers le maître-autel et s'agenouilla sur une des marches de la balustrade : il se mit ainsi à côté d'un pauvre qui, comme pour lui faire place et honneur, se leva, se recula de quelques pas et s'agenouilla par terre. C'était le serviteur de Dieu. Giansanini le reconnut, lui dit de se remettre où il était, qu'il y avait place pour deux. Benoît ne dit mot et ne bougea. Giansanini alors laissa la balustrade à son tour et s'agenonilla par terre, confus d'avoir fait quitter la place à ce pauvre et espérant qu'il la reprendrait. Benoît n'eut garde, mais Giansanini admira plus qu'il n'avait encore fait la dévotion extraordinaire de ce mendiant, sa manière fervente et humiliée de recevoir la bénédiction. Le sacristain comme tant d'autres se sentit confus, ravi et édifié. Voyant l'état de misère de ce dévot pauvre, il songea à lui rendre quelque service. 11 attendit que la bénédiction fût terminée et, sortant de l'église, il chercha à lier conversation. Faisant semblant de ne l'avoir pas encore remarqué, il lui demanda s'il ne connaissait pas l'église des Saints- Apôtres et sur sa réponse affirmative, il le pria d'y venir le lendemain matin, qu'il avait à lui parler.
Le lendemain, Benoît était à l'église et le clerc le conduisit à la porterie du couvent. L'église des Saints- A-pôtres était desservie par les cordeliers frères mineurs conventuels de Saint-François. A la porterie, Giansanini, après avoir demandé son nom au Bienheureux, lui offrit une chemise, lui disant que la sienne était trop sale. Benoît hésitait à recevoir cette charité ; le sa-
cristain insistait, assurant qu'on pouvait servir Dieu tout en prenant soin de la propreté de sa personne. Bientôt au lieu d'une, il offrit deux chemises, expliquant qu'il était nécessaire d'avoir facilité de changer de linge. Benoît refusait toujours et, à toutes les instances, se bornait à répondre que cela ne pouvait servi' de rien. Il finit par avouer qu'il était rempli de vei mine. Giansanini comprit qu'il ne servirait de rien, er effet, de lui procurer des chemises et résolut de renouveler tous ses vêtements. 11 songea qu'en vieux habits hors d'usage et encore décents, il devait avoir tout ce qui était nécessaire; il ne dit rien de cette pensée et n'insistant pas davantage, gardant la chemise qu'il avait apportée, il dit au serviteur de Dieu de revenir le lendemain matin, qu'il aurait encore à lui parler.
De retour chez lui, Giansanini put réunir en effet un habillement complet , et , ayant le lendemain retrouvé Benoît à l'église, lui fit signe de se rendre à la porterie où il alla le rejoindre. En le voyant arriver son paquet à la main, Benoît fit mine de se retirer et commençait à tourner les talons. Giansanini le retint et, lui disant qu'il avait grande compassion à sa misère, lui offrit de quoi s'habiller. Les effets étaient vieux, usés, disait-il, mais propres, et pouvaient aider le serviteur de Dieu à se débarrasser des insectes qui le dévoraient : il fallait d'abord se laver et se faire couper la barbe. Pendant que Giansanini expliquait ainsi ce qu'il y avait à faire, le Bienheureux ne paraissait pas trop décidé à accepter cette charité. Le sacristain avait beau insister et priei même, le serviteur de Dieu ne se pressait pas d'acquiescer, sans toutefois donner ses raisons. Il laissait le sa-
cristain affirmer de recliei que la propreté de la personne et dus vêtements n'empêche pas le service de Dieu. Enfin, Benoît finit par dire qu'il ne voulait pas recevoir cette aumône à la porterie des Conventuel^-, qu'elle était beaucoup trop abondante, qu'il y avait sur kl place d'autres pauvres qui pourraient se plaindre et que c'était leur enlever leur part d'aumône de la donner tout entière à un seul.
Giansanini était décidé à entrer dans toutes les pensées du Bienheureux : il n'insista pas pour lui faire prendre son cadeau à la porterie des Frères Conventuels ; il lui dit d'attendre que l'église fût fermée et qu'il le retrouverait après l'heure de midi sur la place. A l'heure dite, il y rencontra Benoît et le pria de le suivre. Le bon clerc avait mis dans sa tête de profiter de l'occasion pour faire dîner le Bienheureux avec lui. Benuît l'accompagna, entra dans la maison, mais s'arrêta au seuil du logis. Giansanini eut beau le prier d'entrer et de lui faire le plaisir de dîner, Benoît ne voulut pas avancer d'un pas, soutenant qu'il u'était pas convenable que le clerc lui donnât à dîner. Il accepta une pagnotte, il prit aussi le paquet de vêtements; il paraît qu'il en avait grand besoin ; il remercia en quelques paroles et ge retira. Distribua-t-il les richesses que Giansanini avait mises à sa disposition? lien appliqua toujours quelques-unes à son usage, entre autres la redingote cendrée en forme de brandebourg, dit Giansanini, que le Bienheureux porta les derniers temps de sa vie. Mais en s'habillant pour la décence, le Bienheureux ne flt rien pour son soulagement. 11 ne se lava point, il garda les insectes qui le dévoraient. Ils pullulaient sur lui;
et, si cela inspirait du dégoût à plusieurs, «'était pour d'autres un sujet d'édification. A voir l'immobilité du Bienheureux dans ses prières, on eût dit une statue ; et Mélis était touché jusqu'aux larmes en songeant au cilice vivant qui enveloppait le Bienheureux de la tête aux pieds sans lui laisser un instant de répit : en réfléchissant à ce supplice que pas un mouvement ne trahit jamais, d'autres témoins étaient frappés de stupeur.
L'année 1781, où Benoît ne quitta Rome qu'à la micarême, il suivait les prédications aux Saints-Apôtres. Giansaniniobservait son attention à la parole sainte, et il remarqua en même temps que le serviteur de Dieu contre sa coutume se tenait assis sur un des bancs près de la porte de l'église. Le sacristain en conclut que le Bienheureux, dont les forces paraissaient diminuer tous les jours, devait être épuisé. Aussi le voyant un jour sur la place même de l'église , il l'appela et lui demanda des nouvelles de sa santé. Benoît, qui la trouvait bonne, ajouta qu'il partait pour Lorette. Le sacristain l'en félicita, le pria de le recommander à la Madone, et lui demanda s'il avait besoin de quelque chose.
— « Si vous pouviez me faire la charité de chausses, répliqua le Bienheureux, je vous en serais reconnaissant. »
Giansanini s'y engagea volontiers, et le lendemain lui en présenta deux ou trois paires, prétendant les lui donner toutes. Benoît choisit les plus mauvaises et refusa les autres. Giarjsanini voulait donner encore cinq bajoques :
•— (( Vous vous en servirez , lui disait-il , dans le voyage, w
— {( Vous êtes pauvre vous-même, » répondait Benoît en refusant.
Giansanini se mit à rire de ce scrupule; bien qu'en effet, il vécût de son travail, une si modique somme n'était pas pour l'incommoder. Il répliqua donc que les pauvres pouvaient bien faire la charité aux autres pauvres, et il insista de telle force que Benoît finit par prendre cette petite aumône, remercia en s'inclinant et partit.
Giansanini devenu un des bienfaiteurs du serviteur de Dieu, resta un de ses amis. Il le voyait non-seulement aux Saints-Apôtres ou aux Quarante-Heures, il le rencontrait par les rues assez souvent, vers le milieu du jour, aux alentours du collège Romain. Partout où il le voyait, il lui parlait. Mais les discours étaient brefs. « Benoît, dit Giansanini, était ménager de ses paroles, » et il ne prononçait que celles qui étaient absolument nécessaires.
L'église des Douze-Apôtres offrait cette particularité précieuse pour Benoît qu'elle se fermait au milieu du jour plus tard que les autres églises de Rome, et que la célébration des messes s'y prolongeait aussi au delà de l'heure de midi. Benoît, après avoir passé la matinée à Notre-Dame des Monts, se rendait aux Saints-Apôtres entendre les dernières messes et continuer ses méditations. Il s'agenouillait entre l'autel de Saint- Antoine et celui du Saint-Crucifix, et quand était venue l'heure de fermer l'église, avant de la quitter, il allait adorer et baiser une image du Sauveur attachée à un confessionnal, dans la chapelle de Saint-Bonavenlure. Or, tous les jours à partir du mois d'août A780, un brave
chrétien, Antoine Pannelli, se rendait de son côté aux Saints-Apôtres pour entendre les dernières messes. Il ne resta pas longtemps sans remarquer le Bienheureux et tout son pieux manège de pières, de contemplations et de baisers. Ce qui intéressa surtout Pannelli, c'est qu'après avoir vu ainsi ce pauvre aux Douze-Apôtres dans le milieu du jour, il le retrouvait le soir aux Quarante-Heures. Panelli, on le voit, était lui-même un dévot personnage. Il faisait chaque jour fort exactement la visite du Saint-Sacrement, aux Quarante -Heures, dans les églises les plus éloignées de son quartier aussi bien que dans les plus prochaines. Partout, il retrouvait Benoît. Quelquefois Pannelli a devancé et a vu arriver le pauvre; le plus souvent, en entrant, il voyait Benoît agenouillé à sa place accoutumée. C'était dans toutes les églises près de la balustrade du maître-autel qu'il aimait à se placer. Là, il n'était point distrait par la foule des fidèles circulant dans l'église. C'était ordinairement vers les vingt et une heures que Pannelli se rendait à l'adoration. Il n'a jamais parlé au Bienheureux, il ne savait pas son nom ; mais il connaissait bien son mode de prier Jésus Sacramentel comme il dit. « Il fixait l'hostie sainte et restait immobile dans une telle émotion et une telle joie intérieure qu'on voyait transpirer sur ses lèvres un sourire d'une douceur plus angélique qu'humaine. »
A sa sortie des Douze-Apôtres, jusqu'à la vingtième ou vingt et unième heure où Pannelli le retrouvait à l'adoration des Quarante-Heures, Benoît visitait d'autres sanctuaires selon l'inspiration de sa dévotion. C'est à ce moment de la journée qu'il faisait à ['Ara Cœli le
chemin de la croix. Dans les derniers temps de sa vie, il fréquentait en outre Saint-Ignace aux mêmes heures; nous verrons pourquoi. Tous les jours, il passait quelque temps dans l'après-midi à Sainte-Marie Sopra- Minerva, Là, dans les dernières années de sa vie, un prêtre séculier, Jacques Alessi, eut occasion de le voir souvent. Au premier abord, il fut frappé de ce qu'il y avait d'extraordinaire dans ce pauvre; et sans toutefois pouvoir le définir, il se sentit attiré à l'observer. Il voyait Benoît à Notre-Dame sur la Minerve aux heures où l'église était presque déserte, il le retrouvait aux Quarante-Heures, il le rencontrait dans les rues. L'altitude recueillie, composée, fervente de ce pauvre eu bientôt dissipé tous les soupçons que le prêtre aurait pu concevoir. Il comprit que c'était un pauvre volontaire, attiré vers Dieu, séparé et dédaigneux des choses terrestres et perdu dans les contemplations célestes. Alessi s'appliqua tout particulièrement à étudier la prière de ce pauvre ; et le profond respect, dont il .^e pénétra pour cette âme privilégiée, l'empêcha de lui jamais adresser la parole. « Malgré toute raflectlun que je lui portais, je ne lui ai même jamais fait l'aumône, disait-il; je voyais qu'il ne la demandait pas, mais qu'il recevait celles qui lui étaient offertes spontanément. J'aurais voulu lui en présenter, je n'ai jamais trouvé le moment opportun. A l'église je n'aurais pas voulu interrompre ses prières, et hors des églises, il échappait si promptement à ma vue, qu'à la honte de mon désir, je ne l'ai jamais abordé. »
Il faut dire que le Bienheureux continuait ses contemplations dans les rues comme dans l'église et que
— Salle bon prêtre Alessi, de son côté, était particulièrement attiré à examiner cette prière qu'il s'était donné la mission d'étudier.
Un autre prêtre, jeune bénéficier de la basilique Vatioane, Nicolas Pinchetti, depuis évêque d'Amélia, demeurait près de l'église de la Minerve. Il s'y rendait tousles jours après dîner et y faisait quelques instants oraison à la chapelle du Rosaire. L'église était alors le plus souvent déserte ; aussi le prêtre ne tarda pas à remarquer un pauvre, qu'il y trouvait en entrant et qu'il y laissait en sortant, agenouillé devant l'autel de la Sainte-Yierge ou devant celui du Saint- Sacrement. La façon de prier de ce pauvre et sa persistance frappèrent Teeclésiastique qui l'examina avec soin craignant d'avoir devant lui un hypocrite. Tous les doutes s'évanouirent bientôt; la solitude de l'église n'y pouvait guère prêter d'ailleurs, et en outre Pinchetti retrouvait fidèlement aux Quarante-Heures ce fervent habitué de la Minerve. Il le rencontrait aussi dans les rues, il l'y voyait marcher seul, grave, recueilli, immergé, dit-il, dans la contemplation. La ferveur et l'assiduité de la prière de ce mendiant édifwient le bon jeune prêtre et lui apportaient une véritable consolation. En entrant à Sainte-Marie, il cherchait des yeux le pauvre, il était attristé quand par hasard il ne l'y rencontrait p*:3. Bien des fois, il a prolongé son oraison pour contempler plus longtemps le serviteur de Dieu. Il ne comprenait pas comment ce pauvre, exténué, misérable, et dans les derniers mois de sa vie absolument cadavérique pouvait rester à genoux si longtemps. Pinchetti, il est vrai, entrevoyait bien ce qui pouvait suppléer aux fo'^ces. Par-
fois quand l'église était tout à fait déserte, quand il était lui-même caché aux regards du pauvre, il entendit des soupirs suffoqués, arrachés violemment par l'amour; il démêla des paroles frémissantes qui s'échappaient des lèvres de ce mendiant; il le vit, les bras étendus en croix, allonger, allonger démesurément le cou comme pour aspirer son Dieu de plus près. Les larmes alors coulaient sur le visage du Bienheureux, et Pinchetti, de son côté, avait peine à retenir les siennes : larmes d'admiration, d'envie et de confusion. Il se reprochait de ne pas prier, lui prêtre, avec autant de ferveur que ce pauvre mendiant. Il se le donnait pour modèle, et cette prière du pauvre était un loyer où il aimait à réchauffer sa ferveur. Il eût bien voulu parler au serviteur de Dieu; le respect le retenait.
Un jour cependant, l'abbé Pinchetti était inquiet et travaillé d'une affaire importante dont il désirait ardemment l'heureuse issue. Elle touchait à la gloire de Dieu, et Tabbé ne voulant négliger aucun des moyens en son pouvoir, songea à y intéresser le bon pauvre de la Minerve. 11 se décida à lui parler et à lui donner en même temps une aumône. Ce n'était pas sans perplexité qu'il s'était arrêté à cette résolution et au moment de l'accomplir, la pensée de troubler le pauvre dans ses oraisons lui donna de vifs scrupules. « Une force secrète, dit-il, me contraignit à me lever et à lui parler. Je le touchai légèrement à l'épaule : il fut surpris, il était comme hors de ses sens, et il me parut que je le tirai d'une profonde contemplation. » L'abbé lui expliqua brièvement son affaire, la recommanda à ses prières et en même temps lui tendit une pièce de monnaie. Le
serviteur de Dieu parut écouter avec modestie ce qu'on lui disait; ensuite, sans parler, il leva les yeux vers le prêtre et fixa sur lui un regard si pénétrant et si persistant que Pinchetti se sentit troublé. Il restait devant le pauvre, la main étendue, offrant sa bajoque sans dire . Prenez t ne sachant que faire, se demandant si le serviteur de Dieu ne voyait pas les imperfections de son âme 3t s'il n'était pas devant un juge. Enfin un sourire parut sur les lèvres du pauvre, il tendit et ouvrit la main, reçut raumône, et, secouant la tête, acquiesça à ce qu'on lui demandait.
L'affaire réussit : Pinchetti attribua le succès aux prières du Bienheureux. Plus tard, le pieux évêque a cru trouver une explication du regard pénétrant que Benoît avait fixé sur lui.
Les monuments de la passion deNotre-Seigneur, véné« rés à Rome, étaient tous l'objet de la dévotion du Bien, heureux, et il visitait volontiers, entre autres, l'église de Sainte-Praxède, où se conserve la colonne de la flagellation.
Un pieux laïque, Constantin Cremaschi, employé d'une maison de banque, avait coutume d'aller, tous ^.es dimanches, à Sainte-Marie-Majeure pour s'y confesser; il se rendait ensuite à Sainte-Praxède, où il aimait à faire la sainte communion à la chapelle même de la colonne de Notre-Seigneur. Un dimanche matin, en 1780, Il remarqua dans l'angle de la chapelle un pauvre qui priait avec une modestie et une dévotion singulières Du premier coup d'oeil, Cremaschi comprit qu'il avait sous les yeux une âme d'une trempe particulière II regarda longtemps, avec édification, ce pauvre dont il ne
— Soi — pouvait, pour ainsi dire, détacher son regard. En quittant l'église où il laissa le Bienheurenx plungé dans ses prières, Cremasclii ne quitta pas la pensée de ce qu'il avait vu. Son esprit resta préoccupé; ce n'était pas de curiosité, c'était d'admiration. Cremasclii désirait revoir ce pauvre de Sainte-Praxède, et c'était pour lui une joie d'espérer le retrouver le dimanche suivant. Il en alla ainsi en effet. L'admiration et la consolation débordaient de l'âme de ce bon chrétien. Il avait cru, au premier coup d'œil, avoir devant lui un vrai serviteur de Dieu; il était persuadé, désormais, d'avoir rencontré un grand saint. Il ne lui avait cependant pas parlé. Il ignorait son nom, sa vie et les motifs de sa pénitence. Il l'avait vu prier : cela suffisait. Cremaschi ne raisonnait peutêtre pas beaucoup son impression. C'était une âme simple, droite, pleine de foi. Il avait entrevu le secret de l'entretien de ce mendiant avec Dieu, et on s'explique son émotion. Elle était des plus vives et des plus ardentes. Il considérait et il admirait ce pauvre ; il était exact à le rechercher tous les dimanches à Sainte-Praxède et à 1 étudier dans sa prière. On ne peut douter du résultat de cet examen. Cremaschi fut de plus en plus touché et convaincu des communications divines dont était comblé ce mendiant : il le tenait dès lurs pour le plus heureux et le plus grand personnage de la terre. Avait- il tort? Il eût voulu Taborder et lui parler, le respect le retint longtemps. Il avait deviné que le Bienheureux cherchait à se cacher et voulait être méprisé. En lui faisant l'aumône, Cremaschi eût redouté d'avoir Tair de lui manifester quelque estime. Une force cependant le poussait vers ce pauvre, et il guettait pour ainsi dire
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roccasion de lui faire la charité. Or, un jour, après de longues heures passées à l'église de Sainte-Praxède, corame Benoît se levait pour sortir, Gremaschi le devança et lui offrit une petite pièce de monnaie. Benoît la reçut tout machinalement, pour ainsi dire, et Gremaschi comprit que l'esprit de ce pauvre était absorbé dans la prière. Il le regarda au visage, deplusprès qu'il n'avait osé le faire à l'église; il lui sembla voir saint François d'Assise dans sa pauvreté et sa ferveur. Plus que jamais, Gremaschi désirait parler au Bienheureux. Comme tous les gens ardents dans leurs désirs, il dépassait en esprit les premiers obstacles, et il rêvait de conduire et de recevoir dans sa maison ce grand et particulier ami de Dieu. Cette pensée transportait Gremaschi. Il prit la résolution de commencer au moins par parler au mendiant; il arrêta bien son projet; il le nourrit et se berça de l'espérance qu'il arriverait à le réaliser le dimanche suivant. Son espérance fut trompée. Le dimanche suivant, Benoît ne se trouva point à Sainte- Praxède; en vain Gremaschi le chercha par l'église. Le Bienheureux n'y parut pas. Plusieurs semaines se pasjcrent. On était au mois d'août ou de septembre, on ne peut attribuer l'absence de Benoît à son voyage de Lorette; quelque autre dévotion peut-être l'avait, au grand ennui de son admirateur, détourné de son pèlerinage à ia colonne de la flagellation que Gremaschi avait eu le tort d'estimer tout à fait régulier. Le pauvre homme resta fort en peine quelques semaines. Où le Bienheureux pouvait-il se cacher? et comment le retrouver? Un soir, il le reconnaît à l'église du Saint-Nom-de-Marie.' Avec quelle allégresse il ranime ses résolutions, récon-
forte son courage, s'arme de patience et attend longtemps que Benoît ait terminé ses prières. Enfin, vers les vingt-quatre heures, le serviteur de Dieu sort de l'église. Cremaschi le suit, le rejoint, l'accoste non sans quelque timidité. De la meilleure grâce qu'il put, sans l'arrêter d'ailleurs, il lui demande son nom. Le Bienheureux, tout en continuant de marcher, répond brièvement :
— « Benoît. »
Il n'ajoute rien. Cremaschi ne se décourage pas et lui demande son pays. Benoît répond encore un seul mot et Cremaschi crut entendre Flandre. Il s'étonna qu'il ne fût pas français, comme l'accent l'eût indiqué. Le Bienheureux trouva superflu de relever cette méprise. Les deux interlocuteurs avaient pris la rue Taroli qui mène à l'église Sainte-Marie in Campo Carleo, et Cremaschi, sans se décourager, continuait ses questions, auxquelles le Bienheureux ne répondait pas ou répondait par monosyllabe. Cremaschi en vint à lui demander où était son logis.
— « A l'hospice du Signor abbé Mancini, » répondit Benoît.
Cela ne donnait aucune lumière à Cremaschi qui ignorait le nom de l'abbé et l'existence de l'hospice. Poursuivant son enquête, il demanda où était cet hospice.
— « Aux Monts, » répondit le Bienheureux. Cremaschi ne pouvait s'empêcher de sentir qu'il était
importun. Il n'en était peut-être pas fort étonné. Comment le Bienheureux n'eût-il pas souffert d'être tiré de son colloque avec Dieu? Cremaschi se hâta d'en venir à ses fuis, et il invita le mendiant à lui faire le plaisir de
venir jusqu'à sa maison, où il lui offrait de lui donner une chemise. Benoît ne répondit point. Mais Gremaschi insista, pressa, et, tout en marchant auprès du pauvre, donna son nom et son prénom, indiqua son adresse au bout du Corso, près du couvent du Mont-Saint, en face des religieux français desservant l'église Notre-Damedes Miracles. A cette insistance, Benoît tourna les yeux vers son interlocuteur, dit quelques paroles que l'accent français empêcha Gremaschi de bien comprendre. Il crut reconnaître le mot minestra, et supposa que Benoît lui disait qu'il connaissait bien les lieux et qu'il allait chez les religieux français à la distribution de la soupe. Gremaschi cependant ne se contente pas d'être compris. Il voulait une réponse à son invitation : il la sollicita véritablement, renouvelant et éclaircissant les indications de son logis, et offrant enfin sa carte au Bienheureux qui la prit en disant simplement :
— :( Bien. »
Content de cette réponse qu'il interprétait comme une promesse, l'autre prit congé et laissa le Bienheureux en liberté de suivre son chemin et de reprendre son amoureux colloque. Ayant de quitter cependant et en saluanî, ce mendiant pouilleux, Gremaschi lui offrit une prise de tabac que le Bienheureux refusa avec politesse.
« Je ne saurais exprimer, dit Gremaschi, la joie et le triomphe qu'avait répandus en moi la promesse du Bienheureux. » Au lieu d'aller à ses affaires, il rebroussa chemin et courut au logis commander à ses sœurs de se pourvoir immédiatement de toile, et de toile qui ne lut pas des plus communes, afin de préparer bien vite une chemise. Dans son empressement, il rc-
doutait que le pauvre ne se présentât avant que la chemise promise ne fût prôtc; il en ressentait déjà de l'ennui et de la honte. Toutefois il dut attendre : les mois se passèrent et Cremascbi ne voyait pas venir B.noît. Il ne le retrouvait toujours plus à Saiiite-Praxé J»i. et n'osait sans doute pas le relancer jusqu'à Saint-Martin Dans les premiers jours de janvier 1781, un peu après l'Epiphanie, comme Cremaschi était à table, on vint lui dire qu'un pauvre le demandait. Cremaschi, ne doutant pas que ce ne fût Benoît, se lève aussitôt, court à la porte et y trouve en effet sur le seuil le Bienheureux humble et modeste. Il l'invite à entrer, il le force à s'asseoir tout en multipliant les témoignages d'affection et de respect. Ce respect était sincère, et Cremaschi ne se familiarisa jamais à désigner ce pauvre de son simple nom de Bmoît. Quand il parlait de lui, il l'appelait toujours : U signore Benedetto. « Ce pauvre, dit- il encore, était si élevé à mes yeux qu'il n'est pas de personne de qualité et de dignité au monde pour qui j'aurais eu plus de considération. »
La mère et les sœurs de cet excellent homme étaient accourues, et elles entouraient et interrogeaient le Bienheureux. Celui-ci, serein et naturel, répondait huniblement, poliment, avec une aisance un peu mêlée de confusion. Cremaschi savait que les questions lui étaient importunes. La politesse de maître du logis l'obligeait à épargner cet ennui à son hôte. Il lui présenta la chemise qu'il lui avait fait préparer, ajoutant qu'il n'entendait pas le retenir ni abuser de sa condescendance. Benoît remercia de bonne grâce, et Cremaschi descendit l'escalier pour le reconduire jusqu'à la«porte de la rue.
11 regretta bien de n'avoir pas profité de cette visite pour couper quelques lambeaux des vêtements de cet ami do Dieu II en eut la pensée, et il se reprochait de ne l'avoir pas exécutée, « par respect humain, » disait-il. Lesgen.^ de sa maison ne partagèrent pas son enthousiasme pour le signore Benedetto. Sa mère, entre autres, n'était pas convaincue d'avoir reçu un saint, et elle cherchait à mettre son fils en garde contre les entraînements de son admiration. Mais plus Gremaschi voyait le Bienheureux qu'il rencontrait de nouveau à Sainte-Praxède, qu'il voyait à Sainte-Marie-Majeure, aux Quarante Heures et daiiS les rues, plus il se prenait pour lui de vénération et de tendresse. Dans les derniers temps surtout, le vi • sage du Bienheureux, épuisé et cadavérique, resplendissait néanmoins de tranquillité, de séréinté et de joie. On y pouvait reconnaître comme un rayonnement du Paradis. Gremaschi eût bien voulu avoir de nouveau rhormeur de recevoir dans sa maison ce privilégié du bon Dieu. Il lui donnait l'aumône quand il le rencontrait. Benoît remerciait en inclinant la tête et sans rien dire. Un soir, au sortir encore de l'église du Très Saint - Nom de Marie, Gremaschi aborde le Bienheureux.
— «Vous connaissez ma demeure, lui dit-il, voudriezvous y venir une fois par mois, pour y recevoir une petite aumône? »
Le Bienheureux répondit tout en continuant son chemin; mais Gremaschi, qui n'avait pas compris, le suivait en renouvelant ses instances, lui disant de ne pas se déranger, mais de venir, qu'il l'attendait. Il n'en tir* aucune réponse précise. De fait, Benoît ne se présenta pas à la Ecaison du Corso. Gremaschi en coa-
dut que le Bienheureux s'était aperçu de l'estime qu'il professait pour lui, et qu'il voulait tout recevoir, jour par jour, de la Providence, sans s'assurer de ressources fixes.
Cremaschi raisonnait juste, au moins sur ce dernier point. Benoît ne voulait pas recevoir d'aumône régu - Hère ; nous en avons donné des preuves, nous en pouvons donner encore.
Le cardinal Jules-Marie délia Somaglia, n'étant encore que secrétaire de la Congrégation des Rites, demeurait auprès de l'église Sainte-Marie in Monterone et avait coutume de faire tous les jours, dans cette église, une heure d'oraison. L'exposition des Quarante-Heures, qui y avait lieu dans les derniers jours du mois d'août, y concourait avec la fête de saint Raymond Is'onnat. Le prélat faisait son oraison le jour de cette fête, l'année 1781 ou 1782. Il était dans une tribune fermée. Un de ses serviteurs, Nicolas Poggi, qui l'accompagnait, se tenait dans la tribune voisine. Monseigneur délia Somaglia appela Nicolas Poggi et lui dit de regarder attentivement dans l'église. Le serviteur ne vit rien :
— « Regardez, dit le prélat, du côté de la chapelle Saint-Raymond, et voyez le pauvre agenouillé devant
l'autel I »
Nicolas regarda attentivement : il constata bien une modestie et une dévotion singulières ; toutefois le personnage lui était inconnu, il n'osait asseoir un jugement. 11 ne savait d'ailleurs pourquoi son patron réclamait son attention, et il se demandait s'il n'était pas en présence de quelque hypocrite curieux de s'attirer des aumônes en simulant la ferveur. Le prélat était loin de
— 36i — celte pensée. La vue du pauvre et sa prière l'avaient édifié, et il eût voulu savoir si son serviteur le connaissait. Nicolas n'avait jamais vu ce mendiant. Monseigneur délia Somaglia le chargea de prendre des informations avec soin et, en attendant, de remettre à ce pauvre une aumône et de lui recommander, s'il avait besoin de quelque chose, de le déclarer, le prélat se sentant disposé à lui venir en aide.
Nicolas, après avoir accompagné son maître à son logis, se rendit aussitôt à la porte de l'église où se tenaient un grand nombre de mendiants habitués à fréquenter les abords des églises les jours de fête. 11 s'informa quel était le pauvre qui se tenait en adoration devant la chapelle Saint-Raymond. Il entra encore dans l'église, et montra à l'un d'eux celui dont il parlait. Il reçut diverses réponses.
— « C'est un Français, disait l'un.
— (( Un bon chrétien, disait un autre.
— « Ahl ah! disait un troisième, celui-là pèse gros I * Personne ne put dire son nom, mais on savait qu'il
était accoutumé à suivre les Quarante-Heures, et qu'il passait d'habitude ses matinées à Notre-Dame des Monts. Gomme Poggi insistait pour savoir où il demeurait, quelqu'un commença par dire qu'il dormait sous une des arches du Cotisée, mais il fut interrompu et repris par un autre qui affirma que ce pauvre avait un lit à l'hospice Saint-Martin-aux-Monts.
Renseigné de la sorte, Poggi attendit pour le surplus de sa commission. Il attendit longtemps : Benoît sortit enfin gardant le maintien modeste et recueilli que Poggi avait admiré dans l'église, la tête inclinée, les
yeux baissés et ne regardant rien autour de lui. Poggi le suivit et voulut lui parler, mais Benoît absorbé ne semblait pas entendre. Poggi la toucha légèrement à l'épaule, le mendiant se retourna,
— u Êtes-vous Romain, lui demanda Poggi ?
— Non, répondit le Bienheureux en poursuivant son chemin.
— C'est, dit Poggi, que j'ai une petite aumône à vous faire ?
— A moi, répondit Benoît sans s'arrêter et en baissant la tête.
— Oui, à vous, M répliqua Poggi.
Benoît avait les bras croisés sur la poitrine, et Poggi lui chercha les mains afin d'y mettre une pièce de monnaie : le pauvre la prit sans la regarder, et baissant de nouveau la tête continua son chemin sans même envisager le donateur. Poggi, marchant à côté de lui, ajouta que s'il avait besoin de quelque chose il n'avait qu'à parler parce qu'un bienfaiteur était tout disposé à pourvoir à ses besoins. Benoît remercia brièvement, disant qu'il n'avait besoin de rien; et Poggi, désespérant de tirer de lui d'autres paxoles, le laissa s'éloigner. Le prélat délia Somnglia, informé de ce qui s'était passé, garda toute son estime à ce bienheureux pauvre ; aussi lorsqu'au mois d'avril 1783, il apprit qu'un mendiant était mort à Notre-Dame des Monts en grand renom de sainteté, il n'hésita pas à penser que c'était son pauvre de Sainte-Marie in Monterone. Il envoya le même Poggi s'enquérir des faits, et bien renseigné à ce sujet, s'en alla en compagnie du cardiual Ghellini vénérer avec le peuple la dépouille de ce mendiant.
LES CONFESSEBRS.
L'infime de l'âme des Saints est plein de merveiileg, et la Providence n'a pas voulu celer toutes les illustrations du Bienheureux mendiant. Nous avons remarqué le soin avec lequel elle a disposé sur sa route divers confesseurs qui, après sa mort, sont devenus les témoins de son héroïsme. Beaucoup cependant de ceux qui entendirent Benoît au tribunal de la Pénitence, qui dirigèrent et approuvèrent les épouvantables austérités de sa vie, sont restés muets ou inconnus. Je ne parle pas seulement des confesseurs qui l'entendirent durant ^es pèlermages, en France, en Espagne, à Einsiedeïn N est-Il pas cerlain que, pendant ces onze pèlerina-es à Lorette, où il a célébré cinq ou six fois la solennité^pascale, Il a dû s'adresser à d'autres prêtres qu'aux PP BÔ detty, Temple et Almerici dont nous avons parlé ? A Rome, nous avons nommé les Pères André Tison et Thomas Gabrini. A combien d'autres cependant n'a-t-il pas ouvert sa conscience ? La voix publique en désignait quelques-uns. Ils n'avaient pas gardé mémoire de l'admirable pénitent qu'on avait vu autour de leurs confessionnaux. Le vicaire du P. Gabrini, comme lui des clers réguliers mineurs, le P. Trivellini qui confessait
dans cette église des SS. Vincent et Anastase, où le Bienheureux se rendait tous les mercredis pour l'exposition et la bénédiction du Très-Saint-Sacrement, et où pendant plusieurs années, il s'est confessé régulièrement les vendredis et quelquefois le dimanche, le P. Trivellini reconnaissait, au procès apostolique, qu'il était fort possible qu'il eût, comme en témoignait le P. Gabrini et comme l'assurait la voix publique, plusieurs fois entendu la confession du Bienheureux ; il n'en avait gardé aucun souvenir. Il n*avait même jamais remarqué dans l'église le serviteur de Dieu.
Si Gabrini désigne Trivellini et quelques autres prêtres dont nous parlerons tout à l'heure, il certifie que bien d'autres, dont il ne savait pas les noms, ont confessé le pèlerin. Le P. Thomas Gabrini entendit en effet le Bienheureux pendant onze années con?écutive5. Malgré l'épouvante que lui inspirait la voie ardue et sublime où son pénitent était entraîné, la direction sage, réservée et discrète de ce religieux convenait au Bienheureux. 11 revenait toujours plus fréquemment auprès de ce confessionnal dont le confesseur, sans vouloir le renvoyer absolument, l'engageait et même le suppliait de se détourner. Le Bienheureux n'avait d'abord apparu qu'à de longs intervalles : c'était le temps de ses pèlerinages, et sa fidélité à l'obéissance l'engageait à beaucoup de réserve. Le P. Gabrini lui avait, dès les premiers temps, recommandé de chercher un directeur éclairé qui n'eût pas charge d'âmes et ne fût pas attaché au ministère paroissial. Le Bienheureux ne trouvait sans doute pas ce directeur éclairé ; et après avoir cherché et s'être adressé à d'autres prêtres, il revenait toujourg
vers le P. Gabrini. Celui-ci, avons-nous dit, ne s'inquiétait pas seulement du vertige que lui faisait éprouver la voie sublime où était engagé son pénitent, il redoutait les illusions et les excès. Il ne voulait rien retrancher à la couronne oii aspirait Benoît : tout au plus, eût-il voulu l'assurer en ne la laissant pas porter aussi haut. Benoît tenait cependant à son genre de vie. Il ne refusait pas d'en changer, si le commandement lui en était fait au nom de l'obéissance. Pour lui, il estimait ce régime nécessaire, et il n'y voyait rien d'excessif pour répondre à l'appel divin. Le confesseur se rassurait un peu en s'appuyant sur les décisions antérieures que le pénitent avait déjà reçues ou sur celles qu'il lui enjoignait de recueillir, et dont il ne manquait pas de lui faire rendre compte.
Dès le temps où Benoît n'apparaissait qu'à de longs intervalles au confessionnal du curé des SS. Vincent et Anastase, le P. Gabrini était convaincu que son pénitent s'approchait toutes les semaines des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie. « Quand il venait après une assez longue absence, mon premier soin, dit-il, était de l'interroger sur le temps où il avait fait ses dévotions : c'était toujours un temps assez bref qui ne dépassait pas la semaine ; le plus souvent il disait les avoir faites le dernier vendredi. » C'était en effet lejour de la communion hebdomadaire du Bienheureux.
Pendant ces confessions où le pénitent se reprochait avec tant d'emphase d'être un grand pécheur et de ne pas aimer Dieu, le confesseur , qui voyait dans ses paroles mêmes bouillonner pour ainsi dire la ferveur de l'amour, ne pouvait pas toujours contenir son admi-