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ration ; souvent, tandis que le pénitent à genoux et plein de confusion s'accusait et cherchait des faut.^s où il n'y en avait pas, le juge ravi et jaloux, du haut de son tribunal, se répétait en lui-même en contemplant cet accusé éploré et tremblant comme un criminel :
— « Bienheureux, toi l bienheureux ! »
Le plus souvent, les confessions se terminaient sans que le prêtre trouvât matière à absolution, et il envoyait le pénitent h la Sainte - Table avec la seule bénédiction. Tout en se recoi»naissant indigne et ingrat aux dons de Dieu, le Bienheureux mêlait à son humilité profonde et à l'amertume de sa douleur une confiance et une espérance qui, dit le confesseur, unies à une soumission et une résignation absolues à la volonté divine, formaient le fond solide où se reposait cette âme toujours tranquille et sereine au milieu des eftrayantcs austérités de sa vie. Le P. Gabrini insiste sur cette sérénité du Bienheureux. D'autres ont déjà relevé ce trait. Les afflictions, dont il matait sa chair,*" et les désolations que traversait son esprit, ne lui enlevaient pas cette auréole de joie intime et modeste « jointe, dit le P. Gabrini, à ce sérieux particulier aux âmes unies à Dieu. »
L'union avec Dieu, c'était non plus le travail et l'effort, c'étaitla pente de notre Bienheureux. L'admiration que les laïques et les prêtres qui ne connaissaient de lui que l'extérieur, professaient pour son mode de prier, était partagée par son confesseur qui admirait l'inlrépidilé de cœur de ce pénitent et sa joie constante dans sa parfaite résignation. « J'ai eu tant de fois occasion
de le voir, dit-il en avouant qu'il ne se rassasiait pas de le regarder, et j'éprouvais toujours une émotion profonde à le contempler devant le Saint-Sacrement exposé. Il semblait hors de sens : son immobilité l'eût fait prendre pour une statue. Les prêtres qui fréquentaient l'église des SS. Vincent et Anastase me signalaient ce pauvre dont les regards ne pouvaient se détacher de la Sainte -Eucharistie. Les sacrées fonctions achevées, après la bénédiction, quand il se levait de sa place et s'acheminait vers la porte, il ne perdait rien de son recueillement; on voyait qu'il continuait son entretien avec Dieu. »
Le P. Gabrini l'avait souvent rencontré dans les rues ; quelquefois, il avait essayé de lui faire l'aumône. Benoît avait fui : on connaît sa règle vis-à-vis de ses confesseurs. Le plus souvent, le Père avait respecté le recueillement où il le voyait, marchant seul et comme perdu dans sa contemplation. Quand il venait, le vendredi, pour se confesser, il restait éloigné du confessionnal, attendant modestement avant de s'y présenter que tous se soient confessés. Il se savait un objet de dégoût et une cause d'incommodité pour le prochain ; aussi demeurait-il volontiers à l'écart. Dieu le visitait dans cet isolement, où il se tenait avec une si véritable humilité : et alors, perdu dans ses méditations, il ne s'apercevait pas toujours que les pénitents étaient partis, que le confesseur était seul et l'attendait; il fallait le secouer de sa contemplation et le rappeler à son dessein.
Vraiment humble et vraiment persuadé de son indignité, il se fondait en reconnaissance devant les bien-
faits (le Dieu qui l'avait fait naître dans la foi catholique, qui lui démontrait les mystères de la vérité, qui lui promettait le salut; il se confondait aussi devant la dignité du prochain et se tenait pour uniquement propre aux mépris de tous. Jamais il n'a pris la liberté de faire appeler le confesseur II avait remarqué les habiludesdu P. Gabrini:il savait qu'il était au confessionnal le vendredi et le dimanche : il se présentait ces jours-là. Ce qu'on lui disait, de chercher un confesseur éclairé, ne lui donnait aucune vaine gloire, et, comblé des dons de Dieu, il s'estimait indigne de déranger qui que ce soit.
Il n'avait qu'une impatience, celle de se rapprocher de Dieu et de fréquenter ses sanctuaires. Le P. Gabrini remarqua que, quand il se rendait à Lorette, le désir d'arriver lui faisait presser la marche et abréger les repos au delà de la puissance de ses forces. Un jour le Bienheureux était auprès du confessionnal depuis assez longtemps; le P. Gabrini, appelé par quelque occupation de son ministère, pria son pénitent de l'attendre. On sait combien sont multipliés les devoirs d'un curé. Une fois hors du confessionnal , le Père, emporté par divers soucis et sollicité par plusieurs personnes, oublia entièrement le pauvre. La pensée lui en revint au bout de plusieurs heures. Il courut à l'église. Benoît n'avait pas bougé.
-— « Vous êtes encore ici, s'écria le curé tout prêt à s'excuser.
— Je fais ce que votre Révérence m'a commandé, répondit doucement Benoît. »
On connaît ses scrupules d'obéissance vis-à-vis des
prêtres. Le P. Gabrini était confus. Il admira la patience du pénitent, il voulut l'imiter et il l'entendit cette fois aussi longuement qu'il le désira.
Aussi ce jour-là le colloque alla loin, dit le P. Gabrini.
Nous savons que le confesseur ne laissait pas toujours le pénitent s'étendre sur certaines matières. Je lui donnais sur la voix, dit-il, quand il abordait ces sujets où Gabrini ne voulait pas trop s'avancer. Cette résolution du confesseur et cette réserve donnaient peut-être aux yeux de Benoît du prix à sa direction. Le Bienheureux avait toujours la crainte d'être pris pour quelque chose de bon. Confus des dons de Dieu, il s'appliquait à ne pas laisser deviner combien il en était inondé. C'était de propos délibéré qu'il voulait rester aux yeux de tous un pauvre, un misérable, un mendiant et un rebut. Il savait bien qu'on évitait son approche et que dans les églises, les fidèles s'avertissaient les uns les autres de ne point prendre la place qu'il venait de quitter. « En fait, dit Gabrini, il avait réussi et, dans ses dernières années surtout, il était à tous un objet d'horreur et de dégoût. Sa vue seule donnait la nausée. » On peut rassembler les témoignages d'admiration : les témoins qu'on peut nommer et compter sont peu nombreux en comparaison de la foule au milieu de laquelle le Bienheureux en haillons et couvert de vermine passait comme un opprobre, tout glorifié dans son intérieur et tout rempli des caresses divines. Ces dernières années lurent celles de la joie et de la paix de son âme. Il en avait fini, nous l'avons dit, avec les tentations de la chair. Un regard sur son crucifix suffisait à en arrrêter
Taiguillon, et on comprend l'attachement, si on ose parler ainsi, qu'il portait à toute cette vermine grouillant sur lui. I) la ramassait avec soin et la faisait entrer dans s©8 manches. Il aimait ce ciiice vivant qui matait la chair et l'empuchait d'être récalcitrante: il n'eût point voulu le quitter.
Heureux d'être un opprobre à tous, il redoutait de faire connaître même à ses directeurs les grâces qu'il recevait. Il ne voulait rien cacher de ce qui pouvait servir à le conduire. Néanmoins il craignait de donner bonne opinion de lui-même; il voilait, il diminuait les faveurs dont il était l'objet. Mais malgré sa vigilance et sa prudence, que le P. Gabrini qualifie de déliée, on sait que le Bienheureux y fut pris. Le P. Gabrini le voyait, chaque année, avancer en perfection, il connaissait sa pureté et son innocence qu'il appelle virginale, il avait entrevu les dons divins et pouvait deviner leur étendue ; néanmoins, il fut épouvanté et perdit tout courage quand il vit à plein et à nu rétat de cet âme et l'énergie avec laquelle elle embrassait les outrages qui étaient vraiment pour elle un bien, un bien sensible, une joie, un délice surabondant.
L'obéissance, que Benoît voulait garder vis-à-vis de son directeur et le soin qu'il avait de ne rien faire sàuù son autorisation, n'empêchait pas le Bienheureux de témoigner de la fermeté dans ses desseins; et après avoir cité les textes de l'Ecriture qui autorisaient le genre de vie crucifiant qu'il avait embrassé, il priait le P. Gabrini de lui laisser au moins la liberté de persévérer jusqu'à ce qu'il se sentît inspiré de Dieu de chaa-
ger de régime. «Je n'avais rien à redire à cette instance, dit Gabrini. »
Benoît savait aussi concilier le respect et les égards qu'il portait au prochain avec les devoirs de la correction charitable lorsqu'il s'y croyait obligé. Un jour, a Saint-André du Monte-Cavallo, il était occupé à sa prière lorsqu'un honnête homme s'approche de lui, le sollicitant de recevoir une aumône et voulant lui adresser la parole. Benoît repoussa l'ajimône, refusa d'écouter et se remit à la prière. L'honnête homme, qui attachait du prix à la communication qu'il voulait faire, attendit patiemment et longuement ; il suivit le Bienheureux quand il quitta l'église, l'aborda, lui offrant son aumône et lui demandant d'entendre une messe à son intention. Benoît, sans prendre l'aumône, lui représenta que l'église était la maison de Dieu ; que ce n'était pas un endroit de conversation, mais un lieu de prière ; quant à entendre la messe aux intentions qu'on lui exposait, la matinée était avancée ; il promit pour le lendemain.
Ce zèle embrassait sans témérité jusqu'aux personnes ecclésiastiques; nous avons vu le Bienheureux, dans l'intimité, ne pas craindre de contester et de réfuter leurs assertions qui lui semblaient douteuses. Le P. Gabrini assure qu'il redressa un jour un ecclésiastique dont les propositions n'allaient pas à favoriser la charité envers le prochain, lui représentant que le devoir de charité était si impérieux qu'il y fallait tout sacrifier. Le confesseur approuva cet acte de zèle. Le serviteur de Dieu rendait compte de ses moindres actions à son directeur, il lui soumettait les inspira-
lions de son cœur et lui exposait tous les mouvements de son âme. Cette ouverture de cœur permettait au P. Gabrini de pénétrer, malgré sa discrétion et sa réserve, les moindres replis de cette âme d'élite. Il ignorait le nom de son pénitent; il lui avait recommandé de cesser de passer les nuits en plein air aussitôt que ce régime affecterait sa santé : il savait qu'il prenait désormais son repos dans un hospice destiné à loger les pauvres; il n'a jamais demandé, il n'a jamais connu le lieu de ce domicile. L'emploi que le Bienheureux faisait des textes de l'Ecriture ne lui avait pas laissé ignorer la culture intellectuelle de ce pénitent. Il ne s'en était pas enquis d'ailleurs : encore moins se gardait-il, nous le savons, de vouloir pénétrer dans le délicat des faveurs divines dont cette âme était comblée. En tout cas, il ne pouvait se tromper sur la nature de ces comm unications. «Le Bienheureux, dit-il, s'exprimait des mystères de la foi, avec une clarté qui témoignait qu'ils se présentaient à lui comme des objets sensibles, et il expliquait de telle sorte et avec une telle puissance la manière dont il les concevait que je comprenais bien que ce ne pouvait être qu'illustration divine. » En parlant de la foi, Benoît ne gardait pas la placidité qui lui était habituelle : « Il s'échauffait, dit le confesi:eur, et semblait bien dans son centre. »
Il n'en avait pas toujours été ainsi : nous avons parlé des temps d'aridité où, durant ses longues oraisons, il se plaignait, dit le P. Gabrini, d'être comme stupide devant la majesté divine, incapable de produire un acte d'admiration de la grandeur de Dieu, ou un a.te d'espérance dans sa miséricorde. Il supportait cette déso-
lation intérieure, dit encore le P. Gabrini, en se résignant à la volonté divine et sans se répandre dans les folies extérieures. Intrépidement fidèle à son propos, il persévérait dans ses oraisons sans consolations mais sans distractions.
Cette fidélité à la présence de Dieu, cette joie constante au milieu des peines spirituelles plus dures que toutes les mortifications de la chair, toutes les illustrations enfin surprenaient peut-être moins le confesseur que l'humilité même de ce pénitent qui, après avoir tout sacrifié et tout immolé à Dieu, se tenait comme vide devant lui, et poussait le mépris et l'oubli de soi-même au-delà de l'imaginable.
A cette vive admiration le P. Gabrini joignait une tendre affection pour son pénitent. Mais la Providence, qui semblait entrer dans les vues mêmes du Bienheureux pour lui faire, selon les désirs de son cœur, pratiquer un détachement absolu, ne lui permettait pas de goûter paisiblement la direction sage, réservée et affectueuse de l'excellent religieux ; et, tout en s'attachant chaque jour davantage au P. Gabrini, Benoît, chaque semaine, pour ainsi dire, s'entendait rappeler Tobligation de s'éloigner de ce directeur. Les essais, avons-nous déjà dit, furent nombreux.
En 1780, la veille de la Présentation de la Très-Sainte- Vierge, dans l'église de Notre-Dame in Monticellis^ desservie par les Pères de la Doctrine Chrétienne, le curé, le Père Philippe Perfetti, était selon son habitude de grand matin à son confessionnal. Les prières des Quarante-Heures avaient lieu en ce moment à l'église : l'autel était brillamment illuminé, et le Saint-Sacrement
était exposé. Le curé avait déjà entendu plusieurs de ses pénitents lorsqu'il s'en présenta un dernier qui cfMnmença sa confession. Le prôtre reconnut dans ce pénitent une netteté de mœurs et une pureté de conscience qui le surprirent, et il mit quelque insistance aux interrogations que les confesseurs ont l'habitude d'adresser aux pénitents qu'ils ne connaissent pas. La surprise du bon religieux se changea bientôt en stupeur devant les réponses simples, concises, exactes qu'il reçut. La curiosité le piqua, il chercha à regarder le visage du pénitent. A la clarté des lumières de l'autel, il distingua un homme encore jeune, vêtu de haillons de couleur cendrée, le visage pâle et défait, la barbe rousse et en désordre ; l'accent dénotait un ullramontain et même un français ; la contenance était simple, polie et tout à fait dévote. Tout en considérant le mérite extraordinaire de la vie de ce jeune homme, le curé Perfetti se prit à l'interroger pour sonder l'état de sa conscience : «Je perçus, dit-il, le très-beau fond de son âme, je cherchai à l'exciter à l'amour de Dieu et à la piété envers Notre-Dame, mais je trouvai le cœur de ce pauvre tout brûlant de l'amour de Dieu et de la dévotion à la Très-Sainte-Yierge. J'entrevis à son langage la dilatation de son cœur et la perfection de la charité ju'il y nourrissait. Je l'exhortai à avancer encore dans le service de Dieu et à persévérer dans son héroïqii genre de vie. Après l'avoir longuement encore examin \ la grille du confessionnal, je lui donnai l'absolutin:: et le congédiai. Je ne le revis plus, ajoute le P. Perfcl'i sinon deux ans plus tard. »
C'était encore au mois de novembre et pendant lc=
prières des Quarante-Heures. Il pouvait être troisheures et demie, il y avait peu de monde dans Téglise de Notre- Dame in Monticellis. Le curé faisait son adoration. Il vit un pauvre agenouillé sur les degrés de la chapelle de la Sainte-Vierge, et y priant avec une dévotion et une modestie extraordinaires. Le P. Perfetti ne reconnut pas son pénitent; il l'avait cependant entrevu le matin même du fond de son confessionnal : il l'observa l'après-midi avec plus d'attention. Il le vit, après avoir longuement prié devaat l'autel de la Sainte -Vierge, se lever et venir se placer en adoration devant le Saint-Sacrement exposé au maître-autel. Le bon curé admira que tant de piété et de modestie pût se rencontrer dans un pauvre si déguenillé; mais il ne se souvint pas de l'avoir vu précédemment. Quelques mois après, au carnaval de 1783, le P. Perfetti entrait à Saint-Marie-Majeure, le Saint-Sacrement y était exposé à l'autel de la Sainte» Vierge, Le curé se plaça à la balustrale même de l'autel : à côté de lui, il y avait un pauvre en prières. Le curé pensa que la dévotion de ce bon fidèle serait de courte durée. Use trompait; et, remarquant combien ce pauvre prolongeait son adoration, il se prit à l'examiner attentivement. Jamais le P. Perfetti n'avait vu prier de la sorte, et l'édification qu'il trouvait à contempler ce pauvre le détournait lui-même de son office. Il mit plus de deux heures à le réciter. Le pauvre priait, de son côté, sans s'inquiéter de ce qui était autour de lui, sans rien voir même. Il avait deux livres : « l'un me parut un di'urnal^ dit Perfetti; j'eus beau y jeter mes regards, je ne pus nettement découvrir ce qu'était l'autre. » Le pauvre lisait quelque chose dans un de ses livres, il le
fermait et entrait dans une contemplation profonde : il se remettait ensuite à lire quelque peu et rcnlrcàL de nouveau dans ses contemplations. Ce manège, que nos lecteurs connaissent bien et qui confondait le bon P. Perfetti, se prolongea jusqu'à la bénédiction du Sairit- Sacrement, mais avec une telle gravité, \me telle piété et une si complète abstraction en Dieu que le P. Perfetti en était éperdu. En sortant de l'église, il ne pouvait parler que de ce qu'il avait vu : pendant plusieurs jours il entretint ses pénitents de l'admirable et surprenante prière de ce pauvre. Mais, par une singulière permission de la Providence, qui a dû se répéter bien souvent au sujet de notre Bienheureux, le P. Perfetti ne sut pas réunir ses diverses impressions et les rassembler sur un même personnage. Ce ne fut qu'après la mort du serviteur de Dieu que la lumière se fit dans son esprit et qu'il connut clairement dans son souvenir que le pauvre adorateur de Sainte-Marie-Majeure était son pénitent, <^elui dont il avait admiré la dévotion dans sa paroisse de Notre-Dame in Monticellis au jourdes Quarante- Heures, celui que toute la ville de .Rome proclamait saint et dont les images se répandaient à profusion. Les paroissiens de Notre-Dame in Monticellis assuraient que leur curé avait plus d'une fois confessé le Bienheureux; que plus d'une fois aussi, le serviteur de Dieu avait reçu la sainte communion de ses mains. Le Père n'en avait gardé aucune mémoire, tout au plus avait-il comme une idée vague d'avoir encore une autre fois entendu la confession du Bienheureui. Après la vive et profonde impression que le confesseur avait ressentie une première fois, comment expliquer
un pareil doute dont il témoignait au procès informatif?
Comment expliquer surtout les hésitations et les incertitudes de mémoire de Tabbé Carezani. Celui-ci connaissait le Bienheureux depuis de longues annnées. Il est un des premiers témoins qui l'aient remarqué à Rome dès l'année 1770 ou 1771. A partir de 1775, il ne l'avait jamais perdu de vue. « Je le rencontrais, dit-il, à Saint-Marie-Majeure, à Sainte- Praxède, dans tous les quartiers des Monts, à la porte de notre maison. » Les missionnaires Imperiali, dont Carezani était supérieur, avaient leur établissement près de Sainte-Marie-Majeure. Le supérieur se rendait souvent à des couvents de religieuses dont il était contesseur extraordinaire. Soir et matin, il passait à la porte de l'hospice Saint-Martin. Il y voyait souvent Benoît sortir le matin et rentrer le soir. Il ne le voyait jamais sans édification et consolation, dit-il. Il l'avait rencontré à genoux aux portes des églises quand elles étaient fermées. Il l'avait vu en longue contemplation, les yeux fixés sur la croix de l'obélisque de la porte septentrionale de Saint-Marie-Majeure. Il n'ignorait pas son assiduité aux Quarante-Heures, et il était au courant de toutes les allures du serviteur de Dieu. Il était même édifié de son manège aux portes des couvents lors de la distribution de la soupe.
Carezani avait son confessionnal à Sainte-Praxède ; il y était tous les jours. Il voyait le Bienheureux dans cette église plusieurs lois par semaine. Il admirait sa dévotion et sa persévérance à la prière. Il l'avait maintes lois considéré devant la chapelle de la Sainte-Vierge et surtout devant le Saint-Sacrement. Il avait remarqué la dévotion particulière de ce pauvre pour le Très Saint-Cru-
cjTix conservé dans cette église. Que de fois ne l'avait-il pas vu à Sainte-Marie-Majeure, à Sainte-Pudentienne o\ih\si Scala-Santa! U ne savait pas son nom^raaisil savait qu*il était Français. Il connaissait rabV>é Mancini, et celui-ci, qui venait souvent chez les missionnaires Imperiali chercher des défroques pour ses pauvres, avait plusieurs fois entretenu Carezani de ce pauvre fjui pesait gros en vertus, disait-il, et qu'il estimait assez pour prédire de grands miracles à sa mort afin de réchauffer la cheU'ité des riches envers les pauvres. Carezani n'était pas éloigné de ce sentiment. 11 connaissait la prière du pauvre dans les églises, ses alternatives de lecture et de contemplation, son immobilité des heures et des heures, dit-il, devant le Sakit-Sacreraent. H s'édifiait de son recueillement dans les rues, il devinait son perpétuel entretien avec Dieu, il avait pénétré enfin le mystère de sa vie misérable et rebutante, il admirait sa réserve à recevoir l'aumône et sa manière de la demander. Il avait étudié ses haillons ignobles et ridicules, propres à faire rire et à provoquer le dégoût. Il avait vu Benoît moqué, hué, outragé, frappé dans les rues, garder sa sérénité et passer son chemin paisiblement. Il était surtout étonné de la paix constante de ce pauvre, de l'égalité de son âme, de son air modeste et joyeux : il avait compris que cette joie et cette égalité avaient leur source dans les profondeurs de l'intimité divine. Il avait même plusieurs fois communié le Bienheureux à l'église Sainte- Praxède, et la ferveur toute merveilleuse de ce communiant lui avait faitbien vite oublier la pénible impression causée au premier abord par le délabrement et l'indignité de ses vêtements.
Carezani connaissait ainsi le Bienheureux et l'appréciait autant que personne. Or, en1 782, lorsqu'au retour de Lorette, le P. Gabrini signifia à son pénitent, au nom de l'obéissance, de chercher un autre directeur, Benoît songea au prêtre dont il avait vu souvent le confessionnal entouré de pauvres gens, à Sainte-Praxède.On sait combien le Bienheureux avait toujours aimé leâ exercices et les ouvriers des missions; les souvenirs de sa jeunesse devaient donc le pousser vers les missionnaires, et le P. Gabrini lui avait recommandé de choisir un confesseur en dehors des prêtres chargés du ministère pastoral. Tout se réunissait ainsi pour l'engager à s'adresser à l'abbé Carezani. JJn matin, au mois de mai ou dans les premiers jours de juin 1782, Carezani vit approcher de son confessionnal ce pauvre qu'il voyait depuis des années à Sainte-Praxède. Les pénitentes étaient nombreuses ; il y avait aussi quelques hommes. Benoît se mit du côté de ces derniers et il se confessa. L'édification du confesseur fut grande, a Je le tenais déjà pour un homme de sainte vie, dit-il, hors du commun et tout à fait exemplaire ; je trouvai un ange revêtu d'un corps. Apres m'être convaincu que dans toute sa vie, au milieu des périls où l'exposaient sa jeunesse, sa condition et ses pratiques de pèlerinage et de'mendicité, il n'avait pas commis un seul péché mortel, mon étonnementredoubla quand je voulusl'interrogersur les péchés véniels qu'il eût pu commettre délibérément.» Les réponses furent précises ; elles étaient restées gravées dans le cœur encore plus que dans l'esprit du confesseur.
« — Par la grâce de Dieu, non, non,» répondait avec force le pénitent à toutes les question?.
« Je fus convaincu, ajoute Garezani, qu'il avait conservé rinnocence baptismale. » Après une pareille confession, si propre à exalter l'admiration que le prêtre avait déjà de ce pauvre, comment expliquer que Garezani n'ait jamais pu définir s'il avait entendu ce pauvre quelqu'autre fois en confession? a G'est possible, dit-il, j'en aï même comme une idée vague ; toutefois je n'ai le clair et précis souvenir que d'une seule fois. »
On voit d'ailleurs que les choses se passèrent au confessionnal de l'abbé Garezani comme à ceux des PP. Temple, Almerici, Gabrini et Perfetti. Le confesseur ne trouvait pas matière à l'absolution. Il admirait la loi très-grande et très-vive de sette âme. « Je compris bien, dit-il, qu'il était pénétré de la redoutable majesté de Dieu et qu'il avait une particulière connaissance de ses divins attributs. Il était, dit-il encore, tellement péaétré de la grandeur, de la majesté et de la bonté de Dieu, et la vue de ses divins attributs était tellement imprimée dans son cœur qu'il se confondait dans les plus humbles expressions de son indignité et de son néant.» Il se tenait pour un homme pécheur, un misérable et un ingrat G'està ce sentiment d'humilité, à cette horreur du péché, à ce ferme propos d'éviter tout ce qui pourrait écarter les faveurs divines que le confesseur crut pouvoir appliquer l'absolution sacramentelle. Il voulut aussi exhorter son pénitent à quelquepratique de piétéenvers Dieu. Il lui proposait de visiter chaque matin les plaies du Sauveur, et d'invoquer chaque jour les saints noms de Jésus et de Marie : Benoît avait ces pratiques familières. Sa manière fervente de répondre touchait le confesseur. Il avait sous les veux un cœur vraiment
embrasé de Tamour divio. Il dt-manda à son pénitent de redoubler de zèle, de ferveur et d'exactitude à ses pratiques. Le pénitent acquiesçait et promettait. Leconiesseur lui recommanda encore la chanté envers le prochain. L'abbé Carezani savait bien combien Benoît exerçait cette veilu en distribuant les aumônes qu'ii recevait, en s'efïaçant, s'oubliant et se tenant partout pour le dernier, surtout en édifiant par ses exemples" chacun de ceux qui le voyaient. Il lui recommandait encore la charité spirituelle : il fallait prier pour la conversion de tous les pécheurs, pour le salut de toutes les âmes rachetées par le sang de Jésus-Christ. Benoît répondit par un profond soupir ; il connaissait cette obligation des chrétiens, il cherchait à l'accomplir, il s'appliquerait davantage désormais et avec plus de ferveur.
Ces réponses humbles, ces promesses soumises édifiaient et consolaient Carezani. Il voyait clairement que ce pénitent ne marchait pas seulement dans la bonne voie, il y courait et y était déjà avancé. Après l'avoir ainsi entendu et encouragé et lui avoir donné l'absolution, Carezani lui recommanda de communier.
—« Je voudrais me préparer encore quelques jours,» dit le Bienheureux.
• Ce désir d'une préparation particulière à la communion, après la confession, naissait, dit le confesseur, du bas sentiment qu'il avait de lui-même et de l'inestimable prix qu'il mettait à l'Eucharistie : mais je lui recommandai de communier cette même matinée, et il répondit :
— « Ainsi ce matin je vais me disposer encore un peu éL puis je communierai, i)
Avant de quitter le confessionnal, le Bienheureux demanda à l'abbé Carezani s'il l'autorisait à revenir le trouver. L'abbé Carezani avait un grand nombre de pénitents ; la plupart, gens ignorants, avaient besoin d'être instruits de leurs devoirs. Celui-ci était avancé dans les voies spirituelles et solidement affermi dans les chemins de la vertu. Le prêtre pensa qu'il ferait bien de ne pas se détourner des pauvres gens qui avaient recours à lui ; toutefois, il n'éloigna pas absolument le Bienheureux, et, tout en lui conseillant de s'adresser à un autre confesseur, il lui recommanda, s'il voulait revenir à son confessionnal, d'avoir soin de se nettoyer et de se débarrasser des insectes qui le couvraient. Carezani les avait vus, de grosseur formidable, courir par troupe sur les habits et dans la barbe du serviteur de Dieu, ainsi qu'à travers les grains du chapelet passé à son col. Il n'avait pas d'autres endroits que l'église pour entendre les confessions, et il craignait que ceux qui fréquentaient son confessionnal en pussent être incommodés et dégoûtés. Benoît reçut cet avis sans se troubler ni s'étonner.
— « Cela ne me sera pas facile, » répondit-il.
Le prêtre reprit en lui disant de faire pour le mieux et comme il voudrait, ajoutant que s'il ne pouvait, en effet, se débarrasser de cette vermine et ne trouvait pas de confesseur à sa guise, il pouvait venir sans scrupule, en quelque état qu'il fût.
-- « Vous me trouverez toujours prêt à vous entendre, ajouta t-il. ^>
Benoît ne profita pas de ce dernier avis. 11 respecta la première réserve. Il ne voulait incommoder personne.
Toutefois Carezani assure qu'il revit souvent le Bienheureux aux abords de son confessionnal. Il ne se présentait pas à la grille, il regardait le prêtre : attendaitil un signe ? Carezani n'a pas conscience de l'avoir jamais fait, et nous avons dit qu'il avait cependant comme une vague idée de l'avoir encore entendu en confession. Ses souvenirs ne lui permettaient pas de l'affirmer.
Le scrupule que Carezani avait pour ses pénitents, et la crainte que la fréquentation du Bienheurenx ne leur répugnât au point de les écarter de son confessionnal, pourraient paraître exagérés à ceux qui ne se représentent pas l'état dégoûtant et horrible à la nature du serviteur de Dieu. L'abbé Marconi qui eut la charité de l'accueillir et qui devint son confesseur habituel les derniers mois de sa vie, se crut obligé de prendre des précautions, et il assignait à Benoît, pour le confesser, des jours particuliers où il ne recevait pas d'autres pénitents.
L'abbé Marconi était alors professeur de théologie uu collège romain. Ce collège qui appartenait, on le sait, aux RR. PP. Jésuites, avait été fermé à la suppression de leur compagnie, en 1773. L'enseignement y avait ensuite été réorganisé en 177b par les soins du cardinalvicaire qui en avait chargé plusieurs docteurs dont quelques-uns vivaient en forme de communauté dans le collège, s'appliquant, en dehors de leur cours, à la prédication et aux œuvres de zèle. Ils desservaient l'église de Saint-Ignace attenant au collège romain et y avaient leurs confessionnaux. L'un de ces professeurs entre autres, le docteur Natalis del Pino, était appliqué aux
missions urbaines. Benoît suivait toujours volontiers ces exercices; on l'avait vu plusieurs fois à Saiut-Ignace debout, au bas de la cbaire qu'occupait le docteur Natalis. Notre Bienheureux, en quête d'un confesseur et toujours attiré par les missionnaires, était, d'ailleurs, depuis quelque temps, un familier de l'église Saint- Ignace.
Cette grande et belle église, où se vénère le tombeau de saint Louis de Gonzague, était, depuis la suppression de la compagnie de Jésus, assez peu fréquentée ; le soir surtout, elle était à peu près déserte. Cette circonstance n'était pas pour éloigner Benoît. Il pouvait prier à son aise et se livrer à ses colloques avec Jésus Sacra' mente. Il n'allait pas tous les jours à Saint-Igm^ce, mais il y allait souvent, et le gardien l'eut bientôt distingué. Quand celui-ci ouvrait les portes vers la vingt-et-unième heure, car l'église restait fermée une partie du jour, il trouvait le serviteur de Dieu attendant, appuyé contre le mur en face du portail. Benoît prenait en entrant de l'eau bénite, se signait et allait tout droit s'agenouiller près de la balustrade du maître -autel du côté de l'épître. Il restait là un grand temps: souvent, pas toujours, il passait ensuite à l'autel du Crucifix. A l'une ou l'autre place, il prolongeait d'habitude sa prière jusqu'à Y Ave Maria du soir, heure où l'on fermait les portes de réglise.
Le gardien de Saint-Ignace, Vincent Schiandi, s'était mis promptement au courant de tout le mantge de ce pauvre. Les premières lois, il l'avait surveillé attentivement. La plus grande vigilance était recommandée à Schiandi, elle était nécessaire à cause même de la soli-
tilde de l'église. Les haillons du Bienheureux n'étaient pas d'ailleurs pour inspirer, au premier coup d'œil, une très-grande conflance. Mais Vincent Schiandi fut bien vite édifié. 11 ne fallait pas considérer longtemps le Bienheureux pour l'apprécier. Vincent reconnut d'abord eu lui une bonne âme : puis en le voyant tous les jours, il l'estima davantage et bientôt ne marchanda plus son admiration. 11 ne connaissait pas ce mendiant, il ne lui avait jamais parlé, il ne savait rien de lui, ni son nom^ ni sa patrie, ni son histoire : il avait pénétré l'essentiel de sa vie et n'hésitait pas à s'en déclarer :
— (( C'est un saint, disait-il, un grand homme de prières 1 »
11 ne s'étonnait plus de le voir si déguenillé, si misérable et il en donnait la raison.
— «Il passe sa vie dans les églises, disait-il, et ne prend pas le temps de recueillir les aumônes qui lui seraient nécessaires. »
Vincent profitait quelquefois de la liberté, qu'il avait au milieu du jour, pour visiter le Saint-Sacrement aux Quarante-Heures, surtout quand l'adoration avait lieu dans les églises du voisinage. Là, il rencontrait parfois le Bienheureux, il le retrouvait ensuite aux portes de Saint-Ignace quand il venait les ouvrir à l'heure accoutumée. Aussi s'expliquait-il l'attention du Bienheureux à consulter le tableau imprimé des expositions du Saint-Sacrement,affiché aux portes de Saint-Ignace.
Vincent Schiandi, qui admirait avec raison le grand homme de prières, était en outre fort édifié de son obéissance. Le gardien avait une fois recommandé au Bienheureux de ne pas prolonger ses dévotions au déià
du signal donné pour la fermeture de l'égli&e et dft sortir aussitôt qu'il entendrait choquer les cl<fs les unes contre les autres. C'est là, dans tous les pays du monde, le signal que les sacristains et les gardiens des églises ont coutume de donner aux fidèles. Si Vincent Sebiandi fit cette recommandation, il faut croire que le Bienheureux l'avait provoquée : et ceux qui connaissent un peo Benoît Labre peuvent deviner son attrait et son désir à prolonger sa prière au milieu de celte grande église sombre et déserte où Jésus allait demeurer tout à fait abandonné et où, dans ces dernières heures du jour, à côté de la lampe du sanctuaire, avait veillé uniquement la prière du pauvre. Néanmoins, une fois l'avis reçu, le Bienheureux l'observa avec une ponctualité qui touchait le bon Schiandi, à plus d'un titre peut-être. Au moins ce brave homme avait le cœur assez élevé et l'intelligence chrétienne assez droite pour être surtout édifié du titre supérieur. Il respectait ces prières où le Bienheureux apportait, disait-il, l'immobilité d'une statue, la modestie et la ferveur d'un ange. Dans le désert de cette vaste église, Benoît, en effet, se laissait entraîner aux ineffables colloques. Il se livrait à son Dieu et s'immergeait dans la contemplation. Schiandi voyait alors son corps se dresser lentement ; la tête se renversait en arrière, le bienheureux ne touchait plus au sol; il était du moins hors de tout équilibre, et on eût cru qu'il allait tomber. « C'était une grande merveille de le voir, » dit Schiandi, qui s'était épouvante les premières iois de ce spectacle, qui s'y était ensuite habitué et qui en était toujours édifié. Un jour un étranger qui se trouvait à i'église fut effrayé en voyant le Bienheureux dressé et
emporté de la sorte; il courut vers Schiandi occupé à arranger les rideaux des fenêtres et lui dit d'aller au secours d'un pauvre homme qui allait tomber. Schiandi jeta les yeux vers l'autel et, se prenant à sourire, ré^ pondit sans se déranger.
— « C'est un saint, il est en extase. »
Le bon gardien parlait délibérément, mais pas à la légère. Ce n'était pas sans avoir observé les attitudes de Benoît qu'il en portait jugement, h Bien des fois, dit-il, je l'ai considéré et jamais sans une sorte d'attendrissemeut. On ne pouvait le regarder au visage sans comprendre qu'il était hors de sens et tout à fait ravi. » Gomment un chrétien n'aurait-il pas respecté ces emportements de la créature vers son Dieu ? Schiandi n'avait garde de faire du bruit, et tout en rangeant ou accommodant les lampes, il circulait doucement autour du Bienheureux et portait la réserve jusqu'à craindre de rapprocher. Quand le bon gardien avait à ouvrir la balustrade du maître-autel, il avait soin de choisir le côté le plus éloigné de la place où le Bienheureux priait. D'ailleurs Schiandi n'avait jamais parlé au serviteur de Dieu que pour lui recommander l'exacte obéissance au signal des clefs. Une autre fois, il avait offert au Bienheureux en aumône deux moitiés de pagnotte, en^s'excusant de les donner fort dures. Le mendiant n'était pas difficile.
— « Il n'importe, » avait-il répondu en remerciant avec son exquise politesse.
Il n'y avait pas eu d'autres rapports entre eux. Le Bienheureux cependant visitait aussi parfois Saint- Ignace dans la matinée. Après son dernier retour de
L(»rette, il y venait même assez souvent. Il y avait alors plus de monde dans l'église, et Scliiandi avait plus à faire : il ne pouvait s'arrêter à considérer attentivement toutes les allures du Bienheureux. Il le voyait circuler dans l'église, tourner autour de certaines chapelles et entendre la messe. Un matin, le Bienheureux accosta le gardien pour s'informer des prêtres qui avaient leur confessionnal dans la chapelle du Crucifix. Schiandi comprit qu'il était question du docteur del Pino. Il désigna son confessionnal et entra avec charité dans certains détails : il prévint le mendiant qu'il attendrait inutilement ce matin: ce n'était pas le jour de confession du docteur. Schiandi les indiqua. Le Bienheureux écouta avec attention, remercia en inclinant la tête sans parler et ils se séparèrent. On était au printemps de 1782. Vers le mois de mai, Schiandi ne savait pas si le Bienheureux avait profité de ses indications: il l'avait vu aux jours indiqués tourner autour de la chapelle du Crucifix. Il ne savait pas s'il était confessé.
Le fait est qu'un jour, le docteur del Pino avait vu près de son confessionnal un pauvre extrêmement sale et déguenillé qu'il ne connaissait point et qui priait avec ferveur. Quand le docteur eut entendu tous ses pénitents, le pauvre s'approcha et entra au confessionnal. Le prêtre lui adressa les questions que les confesseurs font d'ordinaire aux personnes qu'ils ne connaissent pas ; les réponses qu'il obtint l'édifièrent beaucoup et lui firent estimer ce mendiant une bonne et sainte âme. Il ne s'arrêta pas beaucoup à son sujet d'ailleurs, ne se croyant appelé qu'à réconcilier par circonstance ce dévot personnage. Le docteur, cependant, le revit
encore une fois OU deux; et peut-être l'eût-il eu pour pénitent habituel si son confessionnal eût été moins fréquenté. Par ce motif, ou par un autre, Benoît fixa alors son choix sur l'abbé Marconi, un professeur de théologie, dont le confessionnal était dans la chapelle de Saint-Joseph. Dans les premiers jours de juin de cette année 1782, l'abbé Marconi, après a\'oir célébré la sainte messe, terminait son action de grâces devant l'autel du Crucifix : il allait sortir de l'église lorsqu'un pauvre et sale mendiant l'aborda avec respect et humilité, lui demandant de le prendre sous sa direction et témoignant le désir de faire une confession générale. Ce pauvre, dans sa modestie , montrait une certaine assurance et le prêtre, tout en l'examinant, répondait de vagues paroles et se tenait sur la réserve. Le mendiant insista, assurant qu'il ne venait pas tromper. Son accent éveilla la charité sacerdotale. Bien qu'il eût évidemment devant lui une manière de vagabond, l'abbé se souvint qu'il fallait accueillir tout le monde et qu'un prêtre n'avait pas droit de repousser un pauvre. Il entretint quelques instants ce misérable étranger qu'il avait au premier abord pris pour un Polonais, se trouva satisfait de ses réponses et ne le renvoya pas sans lui avoir marqué un jour pour le revoir au confessionnal.
Benoît ne manqua pas au jour fixé : il entreprit une confession générale, commençant dès les jours de son enfance, rendant compte de toute sa vie, déterminant avec soin chaque époque et entrant avec lucidité dans toutes sortes de détails. Le prêtre n'avait jamais rien entendu de pareil : à la première vue de la pureté et de
Félévalion de cette âme, il avait estimé la confession générale superflue et eût au moins voulu l'abréger. Benoît insista. Le prêtre le laissa faire. Celte confession dura plusieurs semaines et malgré le soin de Benoît à •*accuseret son adresse à éviter ce qui pouvait lui être honorable, le confesseur fut pleinement édifié.
— «Si vous saviez, disait-il plus tard à ses collègues du collège Romain et de Saint-Ignace, si vous saviez quelle belle âme! » D'ailleurs, il ignorait le nom de son pénitent et ne connaissait pas la situation de sa famille : il savait qu'il n'avait rien entrepris de sa propre volonté et que son régime de vie n'était pas uniquement de son élection; qu'il avait été véritablement commandé, ordonné et réglé par la volonté divine. Benoît, qui vivait dans la pauvreté et l'humilité, vivait aussi dans l'obéissance. La piété aime à s'engager. Les premières aspirations du Bienheureux avaient été pour le cloître, et s'il avait ensuite essayé de garder au milieu du monde et de porter à un degré même inconnu de la vie religieuse, les pratiques de détachement, de pauvreté et d'abnégation, il s'était encore lié à des vœux plus rigoureux et plus ardus que les vœux monastiques. L'abbé Marconi pensa même qu'il y avait excès, et que le saint homme devait être relevé de plusieurs des observances que sa piété lui avait fait embrasser et qu'il accomplissait avec une rigueur extrême. Le confesseur se munit à la Sacrée Pénitencerie de tous les pouvoirs nécessaires : il trouva le pénitent docile. Après avoir expoî ses raison?, il baissait la tête et se conformait à la volonté de son directeur. Le confesseur s'étonnait plus tard] de n'avoir pas profité de cette obéissance pour adoucir!
davantage quelques-unes des pratiques auxquelles s'était condamné son pénitent.
« Il m'eût été facile, disait Marconi, de le débarrasser de ce cilice de nouvelle forme, plus redoutable que tous ies instruments de pénitence, dont le revêtait cette innombrable vermine que je voyais par troupes courir sur lui : la pensée ne m'en est pas même venue. »
L'abbé Marconi estimait qu'il y avait là une particulière permission de la Providence. Cette divine Providence, nous l'avons déjà vu, entrait, en effet, dans les desseins du Bienheureux et lui permettait d'affliger son corps de toutes manières. Le confesseur, d'ailleurs, en écoutant cette merveilleuse confession générale, était pénétré des sentiments de son pénitent ; et il voulait aussi lui-même suivre uniquement la volonté divine. Avant donc d'approuver l'ensemble et de décider des détails de cette vie extravagante et sublime, dont la trame lui était révélée, l'abbé Marconi consulta scrupuleusement le Seigneur. « J'ai prié Dieu de m'écîairer, disait-il, et je me suis déterminé avec franchise à approuver ce régime de vie et à en autoriser la poursuite. »
« Rien de plus sage après tout, disait-il plus tard, rien de plus sage que la conduite de ce pauvre mendiant I »
Il admirait la perspicacité du serviteur de Dieu à démêler et à choisir les plus énergiques moyens de salut, sa fermeté et son courage à les embrasser et à y persévérer. « Il était inébranlable, dit-il encore, au choc des tentations et il pratiquait la vertu selon les exemples qu'on lit dans la vie des saints. Il était bien de ceux dont il est écrit : Ibunt de virtiUe in virtiuem, »
Marconi entre dans les détails de ses vertus qui s'enchaînaient et se multipliaient les unes par les autres, pour ainsi dire. «Jamais, dit-il, personne n'avait été ■plus libre que Benoît, moins dépendant, plus affranchi de toute suggestion, et jamais personne n'a été plus obéissant. » 11 voulait dépendre en tout, et il allait demander la liberté de disposer des pauvres deniers qu'il avait reçus en aumône. Son directeur, pour l'éprouver, lui défendait d'en disposer. Contrairement à la règle antérieure de sa vie et peut-être malgré un vœu de se suffire au jour le jour et de ne rien mettre de côté pour le lendemain, Benoît avait ainsi réuni jusqu'à soixante bajoques. Il demanda, alors, à son confesseur la permission de conserver cette petite somme et de l'augmenter encore : son but était d'acheter un bréviaire. Il avait perdu une partie du sien et désirait avoir les offices ■des saints nouveaux. Marconi comprit seulement par cette circonstance que son pauvre pénitent lisait la langue latine. La longue et complète confession générale, non plus que les confessions qui avaient suivi, ne Jui avaient pas fait connaître ce détail. . Benoît tenait à se donner pour ignorant. Plusieurs lois, en l'entendant parler des vertus et des mystères avec une précision et une exactitude extraordinaires, le coDÎesseur lui avait demandé s'il n'avait pas étudié la théologie sous quelque maître; le Bienheureux répondait avec rondeur qu'il était un ignorant. D'autres fois quand il révélait les clartés dont le bon Dieu le qualifiait, il est arrivé au directeur de lui en demander son sentiment:
— « Qu'en pensez-vous, » disait-il ?
Benoît haussait les épaules :
— (( Moi ! sais-je quelque chose? »
Il consentait à exposer les lumières dont il était gratifié. C'était au confesseur à en déterminer Tordre et la nature et à lui indiquer la conduite à tenir. Il Youbit vivre dans la dépendance, et il se soumettait avec une docilité d'enfant au moindre conseil de son directeur. Pour le régime de sa vie, nous le savons, il le défendait et voulait y persévérer. Il donnait ses raisons simplement, mais avec feu; et il se soumettait ensuite aux adoucissements que le confesseur trouvait nécessaires. Cette soumission complète, absolue, imposait une plus -grande réserve au directeur. Ce n'était pas à la légère et sans y avoir bien réfléchi qu'il allégeait le fardeau. Il ne faut pas enlever aux âmes leur couronne, et il n'est pas étonnant que l'abbé Marconi ait eu recours à de longues et ferventes prières avant de donner ses décisions. Il obligea le Bienheureux à reparaître aux distributions de soupe. Il y avait renoncé à cause des mauvais propos qu'il était exposé à y entendre, pour garder plus paisiblement son recueillement et peut-être aussi pour avancer toujours dans sa voie des retranchements et de la mortification. Sur Tordre de son confesseur, il remit à sa ceinture la sébille de bois à laquelle il semblait avoir renoncé et se montra de nouveau aux portes des couvents et des palais. On le vit, dans ces derniers mois, assez souvent à la porte du palais de Tambassade française alors occupée parle cardinal de Bernis. En recherchant de nouveau celte aumône, le Bienheureux y apportait ses anciennes allures : il se tenait à Técart et se présentait le dernier; sa
sébille ébréchée largement, fendue de toutes parts perdait le bouillon qu'on y versait et ne pouvait contenir qu'une petite porton de pain ou de pAte.
Le profit matériel était donc chétit, mais le sacrifice spirituel était grand. Cette obéissance était de celles qui coûtaient au Bienheureux. Sa crainte d'entendre offenser Dieu était chez lui plus vive que jamais. Il faut mesurer son horreur du péché à l'étendue de son amour. «11 haïssait le péché, dit Marconi, et avait toujours le cœur tourné vers Dieu. » Il prononçait le mot hérétique a\cc une énergique accentuation que sa mauvaise prononciation italienne n'eût pas suffi à rendre remarquable. « Plusieurs fois, dit Marconi, il s'est plaint douloureusement des paroles grossières et injurieuses à Dieu qu'il avait entendues aux distributions de la soupe où les pauvres contestaient et parfois disputaient entre eux. »
Au temps où Marconi le connut, c'était là en effet la grande douleur et l'unique trouble du Bienheureux. Sa confession générale au mois de juin 1782 avait eu pour résultat d'affermir la tranquillité de son âme. <i Je ne lui ai jamais vu aucun trouble, dit Marconi : il était exempt de tentations, la paix intérieure dont il jouissait était une grâce particulière : c'était le fruit et Ta récompense de sa fidélité et de son énergie dans les épouvantables mortifications qu'il avait embrassées et pi"atiquées toute sa vie. » Le bon Dieu n'est pas ingrat, il rend dès ici-bas le centuple : ce centuple était dans le cœur de ce mendiant. Déguenillé, rongé de vermine, fai* sant hoiTeur h voir, il était l'ami des anges et le familier de Dit'u. Marconi ne se lassait pas de contempler et d'ad-
mirer en lui les faveurs divines. Le Bienheureux était toujours ingénieux dans ses répliques. Il savait esquiver une question, y répondre de bonne grâce, sans nier ni affirmer quand elle ne portait pas un commandement précis et ne touchait pas aux intérêts de la conscience. Aussi le directeur ne savait pas toujours distinguer les lumières acquises des lumières infuses: mais il voyait toujours cette conscience claire et nette où il ne trouvait pas matière à absolution.
De son côté, le pénitent avait rencontré la direction qu*il lui fallait. Il en rendit lui-même témoignage au P. Gabrini. C'était sur les ordres réitérés de ce dernier que le Bienheureux avait cherché ce confesseur. Néanmoins le P. Gabrini eut un vif déplaisir de voir ses ordres si bien exécutés. Il lui en coûtait de ne plus avoir de rapports avec une si belle âme. Il n'avait pu la pratiquer si longtemps sans s'y attacher et Taimer. Il crut même, à travers l'humilité du pénitent, sentir transpercer comme un reproche de ne lui avoir pas continué l'assistance qu'il avait trouvée auprès d'un autre. De son côté, le P. Gabrini se demandait s'il n'avait pas lieu de joindre à ses regrets quelques remords. Avait il eu assez de patience ? Etait-ce bien le souci de l'intérêt spirituel du pénitent qui avait engagé le confesseur à l'écarter Y N'avait-il pas cédé à une appréhension pusillanime? Et sa réserve ne se mêlait-elle pas d'une sorte de défiance de Dieu qui donne les lumières aux confesseurs?
Le P. Gabrini offrit du moins son ministère au Bienheureux quand il en aurait besoin à l'extraordinaire, lui promettant d'être toujours disposé à l'entendre, et le Bienheureux usa de la permission. A diverses repri-
ses, il revint au confessionnal du curé des Saints Anastase et Vincent, soit pour se réconcilier, soit pour demander, avec une bénédiction, la permission de communier. 11 y était quelques jours avant de mourir, et il y renouvela l'expression du bien qu'il ressentait de la direction d'un confesseur étranger aux soucis paroissiaux.
Au temps où il était le directeur du Bienheureux, le P. Gabrini avait eu à résoudre une grave question relative à l'accomplissement du devoir pascal. Le Bienheureux n'était pas habitué à se fiera son propre jugement; et, se trouvant à Rome au temps pascal, il avait demandé dans quelle église il devait faire la sainte communion. Il n'était pas encore logé à l'hospice évangélique; il passait la nuit, nous le savons, aux portes des églises, au Golisée ou dans la niche de Tescalier du Monte-Gavallo. Rien de cela ne constituait un domicile fixe. Aussi le P. Gabrini n'hésita pas à répondre qu'un pauvre mendiant, vagabond comme lui, pouvait faire la communion pascale où il voulait. Le confesseur ajouta par manière de conseil que ce serait peut-être bien d'accomplir ce devoir dans une des églises patriarcales. Il n'y voyaitpas d'ailleurs d'obligation et ne donnait pas un ordre. Benoît était docile aux conseils. Dès ce moment, il adopta pour faire ses pâques l'église de Saint- Jean-de Latran, la première iglise de Rome et du monde, la métropole du patriarcat d'Occident et de toute la chrétienté. Deux ou trois fois encore, le Bienheureux posa la même question au P. Gabrini qui donna la même réponse.
Plus tard, quand le Bienheureux choisit les dernières
semaines du Carême pour faire son pèlerinage annuel à Lorette, il s'enquit encore du P. Gabriani s'il pouvait satisfaire à l'obligation pascale à la Sainte Case. Le P. Gabrini n'y pouvait trouver aucun inconvénient. Un scrupule seulement lui traversa l'esprit : le Carême touchait, à sa fin, comment le Bienheureux pourrait-il être à Lorette pour les fêtes de Pâques ? Le serviteur de Dieu Expliqua qu'il prenait peu de temps pour se reposer et qu'il marchait, pour ainsi dire, d'une seule traite et sans prendrehaleinejusqu'à la Basilique, l'objet de ses désirs. Le confesseur lui recommanda d'en prendre à son aise et de ne pas forcer la marche d'une façon immodérée. Les choses pour laPâque restèrent réglées comme précédemment.
Toutefois, dans le petit monde pieux de Notre-Dame des Monts, quelques âmes s*inquiétaient de ne pas voir un si saint personnage s'approcher au moins quelquefois de la Sainte-Table. Nous avons parlé du souci que le Bienheureux avait de dissimuler ses communions. La Providence répondait sans doute à son désir. Bien peu, de ceux qui le connaissaient, pénétrèrent son secret. Dominica Bravi en avait percé le mystère et dès les premiers jours, elle avait compris l'artifice du Bienheureux et deviné qu'il communiait tantôt dans une église et tantôt dans une autre. Elle l'avait vu recevoir la Sainte- Eucharistie à Saint-Jean- de -Latran et à l'Ara -Coeli. A Notre-Dame des Monts, Marie Poeti avait aussi vu le Bienheureux communier, une seule lois, vers 1774, ou 1775. C'était même à l'occasion de cette communion que la dévotion et la piété du pauvre avaient surtout frappé cette intelligente fille. Elle en savait donc
assez pour se défendre de tout scandale : elle supposait que le Bienheureux faisait la communion à Xotre-Dame des Monts de grand matin, avant qu'elle ne fût ellemême arrivée, ou dans toute autre église. La supposition était aisée, tous cependant ne la firent pas. Une des maîtresses pies qui avait le plus en admiration le bon pauvre, qui admirait tout particulièrement son humilité, cette preuve réservée et irréfutable de la sainteté, Barbe Fracassi, ne pouvait s'empêcher d'être non-seulement peinée, mais inquiète de ne pas voir un si saint homme participer à laSainte-Eucharistie. Pour la tirer de ses perplexités à ce sujet, il lui fallut le témoignage de quelques-unes de ses compagnes qui avaient eu le bonheur de voir le saint pauvre recevoir la Sainte Hostie.
De tous ceux que pouvait préoccuper la conduite du mendiant, aucun ne fut inquiet et tourmenté comme l'abbé Mélis. Sa situation était particulière. Il passait la plus grande partie de la matinée à Notre-Dame des Monts : il était chargé, les jours de fête, de distribuer la communion aux fidèles, il avait quelques raisons de s'étonner de ne l'avoir jamais donnée au Bienheureux. On sait combien Mélis l'admirait et l'aimait. Une fois le scrupule suscité dans le cerveau du bon prêtre, il eut le cœur percé. Plus il avait d'estime pour Benoît, plus il se serait trouvé désolé de l'égarement d'une si grande dme. il savait que Benoît était Français : cette qualité était propre à faire appréhender de fausses doctrines et peutêtre un éloignement systématique de la sainte com-j iminion. Cette pensée faisait horreur au bon prêtre, et elle enflammait son zèle. Aussi ne se borna-t-il pas
prier pour son pauvre; il résolut d'éclaircir ses doutes, il tenait surtout à tirer celte âme du péril où elle pouvait être. Il avertit l'abbé Mancini. C'était l'année 1782 Mancini, de son côté, se trouvait avoir fait des réflexions à peu près analogues^ L'estime qu'il portait au Bienheù- Teux et la confiance qu'il avait en lui n'arrêtaient pas sa vigilance. C'était son devoir de veiller au salut des pauvres à qui il donnait asile. Il se demandait si lo voyage annuel à Lorette, au moment des fêtes de Pâques, ne cachait pas quelque artifice ? Le démon est rusé et habile. Ne peut-il abuser une âme même généreuse ? L'infirmité humaine d'ailleurs est excessive. Dans ses relations avec les pauvres, Mancini avait eu maintes fois occasion de s'apercevoir des illusions dont les esprits peuvent être le jouet. Les interprétations bizarres de la loi divine ne sontpas les folies les moins fréquentes. Un des pensionnaires de l'hospice évangélique avait embrassé une théorie sur le commandement: non occides. Il en étendait la prescription à tous les animaux et se serait cru criminel de manger de leur chair. 11 n'avait jamais été possible de le tirer de cette erreur. Benoît était-il aussi le jouet d'une illusion plus dangereuse et autrement perverse ? Il était Français ; les Français n'avaient pas en ce temps le renom d'une piété bien éclairée ni bien tendre envers le Saint-Sacrement. De t'ait, personne ne pouvait rendre témoignage de l'avoir vu communier. En vain l'abbé Mancini interrogea ses pauvres hôtes. Voulant pousser cette affaire à bout, mû d'ailleurs, comme Mélis, par sa charité et le désir de délivrer une âme du danger qu'elle pouvait courir, il pensa que le plus sûr et le plus court était de faire intervenir
le propre pasteur. Notre-Dame des Monts n'était pas une église paroissiale; le titre de la paroisse dont dépendait riiospiceévangélique, était à l'église des SS. Silvestre et Martin-aux-Monts, toute voisine de l'hospice qui portait le nom d'un de ses patrons. Cette paroisse était desservie par les Pères Carmes ; et le religieux titulaire le P. Louis Carlini, malade depuis quelque temps, avait résigné sa charge pastorale entre les mains du P. Antoine Moschini. Il y avait déjà six ans que celui-ci habitait le couvent de Saint-Martin. C'était l'usage des Pères Carmes de se rendre le dimanche après dîner dans leur église où étaitexposéleSaint-Sacrementetoùse donnait la bénédiction, après quelques prières et notamment les litanies auxquelles répondait le peuple. Or, dès le premier dimanche que le P. Moschini se trouva à Saint- Martin, ce devait être en 1776, le jeune religieux distingua une voix plus haute et plus ardente que les autres et qui, selon son expression, lui donna de l'admiration.
Il remarqua que cette voix, dont l'accent le pénétrait, venait d'un des coins de la balustrade du maître-autel, et portant le regard de ce côté, il y vit un mendiant tout déguenillé. La modestie de ce pauvre le toucha autant que sa piété. Après l'office, le P. Moschini s'adressa au curé pour s'enquérir de ce jeune homme si fervent.
— « Sans doute, répondit le P. C:^rlini, c'est quelque bonne âme. »
Moschini n'en tira pas davantage : il n'insista pas. Il chercha néanmoins, d'un autre côté, à se renseigner du nom et du domicile de ce mendiant : il n'en put rieu
savoir. Mais il continua à le voir à peu près tous les dimanches, à l'entendre répondre aux litanies et à le trouver au pied de la chaire de l'église toutes les fois qu'on y enseignait l'Écriture Sainte. Il put ainsi se convaincre que la ferveur de ce pauvre ne s'attiédissait pas.
Bien que l'hospice évangélique fût toute proche de la paroisse, l'abbé Mancini n'était pas connu personnellement du vice-curé. Celui-ci, qui le vit dans l'église, le prit d'abord pour un étranger visitant les peintures ; mais quand Mancini l'eut abordé et eut dit son nom, le P. Moschini l'accueillit de son mieux. Le directeur de l'hospice Saint-Martin était connu à Rome, et son zèle pour les pauvres était justement apprécié. Mancini expliqua que, depuis longtemps, il logeait à son hospice un Français du nom de Benoît Labre qui passait sa vie à prier dans les églises et à adorer le Saint-Sacrement. Dès les premières indications, Moschini pensa qu'il devait être question du mendiant qu'il remarquait depuis si longtemps aux litanies et à la bénédiction du dimanche. Mancini lui confia ses craintes sur la communion pascale de son pauvre. Ces craintes ne pouvaient avoir d'autre fondement que l'erreur d'une âme adonnée d'ailleurs aux pratiques les plus saintes et les plus parfaites. Mancini témoignait une vive douleur à la pensée qu'une telle âme pût être le jouet d'une illusion diabolique. Le P. Moschini promit de seconder le zèle du directeur de l'hospice évangélique el d'user de son autorité pastorale pour obliger ce pauvre à se confesser et surtout à communier, tout au moins à manifester ses sentiments à l'égard de ce sacrement. On était vers la
fin de juillet ou au commiîncement d'août 1782. Quelques jours après cet entretien, le P. Moschini se dirigea, sur le soir, versTliospice cvangélique. Les pauvres hôtes de Saint-Martin étaient déjà réunis devant la porte, attendant qu'elle fût ouverte. Le religieux leur demanda Benoit Labre : et ils lui indiquèrent l'endroit où se tenait le serviteur de Dieu, près la petite colonne du portail d'un palais voisin. Le Bienheureux était dévotement à genoux, les bras croisés et le rosaire à la main. Le curé, au premier coup d'œil, reconnut l'habitué de son église.
— (c Vous êtes Benoît Labre, » lui dit-il, et sur la réponse affirmative, il demanda tout aussitôt s'il avait fait ses Pâques. Benoît, surpris de cette question inattendue, restait sans parole :
— « Peut-être, ajouta le P. Moschini, les avez-vous faites à Lorette ?
— Oui, répondit vivement le Bienheureux.
— ■ Je ne doute pas de ce que vous dites, repartit le curé, mais je voudrais avoir la satisfaction devoir votre billet de communion. »
Benoît reconnut qu'il n'en avait point ; il n'en avait point pris, ou il l'avait égaré.
— « Gomme votre curé, dit le P. Moschini, et bien que je sois persuadé de la vérité de ce que vous me dites, je suis obligé de vous recommander de venir communier à la paroisse. Je ne prétends pas vous obliger à le faire immédiatement, prenez votre temps, mais ne manquez pas. »
Le P. Moschini tenait à dissiper tous les scrupules de l'abbé Manciui. Benoît, cependant, ne répondait pas, il
restait immobile. Le curé insista, en lui demandant s'il avait compris :
— « Bien, bien, » répondit le serviteur de Dieu. Sept ou huit jours après, le P. Moschini rencontre le
Bienheureux dans la rue, l'aborde et lui rappelle qu'il doit yenir communier et qu'il l'attend.
— « Bien, bien, » répondit encore doucement et humblement Benoît.
Il ne refusait pas de satisfaire le curé, et il avait, h cet effet, consulté son confesseur, se bornant à demander, au sujet de la communion pascale, s'il la pouvait faire à l'église de Saint-Jean-de-Latran. La question ne faisait aucun doute aux yeux de Marconi qui, d'ailleurs^ ignorait, dit-il, le style de Rome. Benoît agit selon Tavis du confesseur, et huit jours environ après la seconde recommandation du P. Moschini, celui-ci le vit venir à Saint-Martin. Le serviteur de Dieu ne dit rien ; il présenta au sous-curé le billet qu'on lui avait donné à Saint-Jean-de-Latran. Le P. Moschini reçut le papier^ le regarda à peine et dit avec force, et non sans mécontentement, que cela ne suffisait pas et qu'il ne l'entendait point de la sorte, qu'il fallait venir communier à îa paroisse ; il ajouta d'avoir bien soin de l'avertir, parce qu'il voulait lui-même communier son paroissien ou, du moifis, le voir communier.
Le P. Moschini était ému; il avait cru sentir de la résistance et de la ruse; et les inquiétudes dont l'avait entretenu l'abbé Mancini lui parurent, en ce moment,, prendre quelque consistance: il se demandait si le billet qu'on lui présentait n'avait pas été dérobé, et si ce mendiant ne mettait pas de l'entêtement à ne pas parti-
ciper à la sainte communion. Benoît ne répondait rien, et le sous curé s'animant davantage, lui demanda s'il avait compris.
— « Bien, bien, » répondit encore doucement et humblement le Bienheureux.
11 alla retrouver son confesseur, qui lui recommanda d'obéir en tous points au pasteur. Aussi, à quelques jours de là, Benoît rencontrant le P. Moschini dans la rue, l'aborde, et lui demande s'il le satisferait en allant communinier à Saint-Martin pour la feie de la Nativité de la Sainte-Vierge qui était proche. Le P. Moschini ne pouvait refuser, et Benoît devançant la solennité, se présenta à la sacristie quelques jours avant le 8 septembre, déclarant qu'il venait communier. Le sous-curé lui demanda s'il s'était confessé, et sur la réponse affirmative de Benoît, comme le P. Moschini était obligé de vaquer à quelques devoirs, il recommanda aux prêtres de la sacristie de surveiller ce pauvre et d'être attentifs à le voir communier. Benoît, en effet, communia. Le P. Moschini rendit grâces à Dieu et avisa promptement de ce résultat Mancini, qui remercia Dieu à son tour. Mélis n'y manqua pas non plus. Ils étaient heureux de voir leurs inquiétudes dissipées et de pouvoir à leur aise estimer le serviteur de Dieu et se réjouir de tout le fruit qu'il amassait pour l'éternité. Le P. Moschini, interrogé à cette occasion s'il avait confessé le mendiant, répondait :
— « Je ne suis pas digne de confesser de ces âmes-là. »
Il avait senti que dans celle-ci, il n'y avait pas eu de résistance formelle.
Cependant, depuis qu'il se confessait à Marconi, le
Bienheureux se montrait plus souvent le matin à Téglise Saint-Ignace : le bon Schiandi, tout en vaquant à ses occupations, avait observé quelques-unes des allures de cet homme de prières et d'obéissance. Il le voyait entendre la messe et quelquefois communier; il le voyait se confesser, et il savait qu'il demeurait un assez grand temps au confessional. Il suivait les diverses démarches du mendiant. Il avait remarqué qu'il ne s'approchait pas du confessionnal lorsqu'il était entouré de pénitents.Mêmelorsque le Bienheureux était arrivé le premier, il cédait le pas à ceux qui survenaient. Il se tenait volontiers à Técart devant saint Joseph, à genoux, dans un angle de la chapelle, ou bien debout, appuyé contre une colonne. Parfois, l'abbé Marconi lui faisait signe d'avancer. Le Bienheureux répondait par un signe de refus tant qu'il y avait là d'autres personnes, ou il fallait une seconde injonction pour le décider à répondre à l'invitation. Quand les divers pénitents avaient fini, l'abbé mettait la tête hors du confessionnal et appelait le Bienheureux, qui venait alors sans répugnance. Schiandi ne se bornait pas à démêler tout ce manège. Il l'interprétait : à son avis, le Bienheureux différait de se rendre au confessionnal par charité et par humilité tout à la fois sans doute, pour ne pas incommoder ni rebuter les autres pénitents, et pour prendre le temps du confesseur sans scrupules et en user à son aise. Le bon gardien lirait cette conclusion delà remarque qu'il avait cru faire, que les confessions du Bienheureux étaient plus longues lorsqu'il n'y avait personne autour du confessionnal.
Marconi de son côté avait pris d'ailleurs des précau-
lions pour ménager le dégoût de ses autres pénitents; il pouvait ainsi donner à cette âme d'élite toute l'attention que demandait la voie particulière où elle était conduite. Benoît en tout cas ne comptait point les heures d'attente. Outre son esprit d'humilité qui le portait à se mettre partout le dernier, avait-il autre chose à faire qu'à prier? Il l'avait dit au P. Gabrini, il le répéta avec simplicité à Marconi qui compatissait à la longue attente qu'il lui avait imposée en le laissant toute une matinée à l'église,
— ({ N'en prenez point peine, disait le Bienheureux, je n'ai point d'affaire. »
Prier, en effet, était sa seule occupation, et Schiandi le savait bien. L'abbé Marconi était à son confessionnal les mardis, vendredis et les jours de fête. Schiandi ne dit pas qu'il voyait le Bienheureux le matin, à Saint- Ignace, tous ces jours-là, mais il l'y voyait souvent. Il le voyait communier volontiers le vendredi : il le voyait fréquemment les jours de fête vers la chapelle Saint- Joseph. Dans les derniers temps surtout, Marconi au lieu d'entendre le Bienheureux au confessionnal, le menait quelquefois au collège dans une des salles de la porterie.
L'abbé Marconi avait apporté quelques adoucissements bien légers au régime de vie du Bienheureux : il avait levé quelques-unes des rigoureuses observations auxquelles le serviteur de Dieu avait voulu s'astreindre. Le confesseur, avons-nous dit, s'étonnait de n'être pas entré plus énergiquement dans cette voie. Il y voyait une permission de la Providence. La Providence ne se bornait pas à accepter les diverses mortifications qui
étaient du choix du Bienheureux : elle lui en imposait dont il eût souhaité se décharger. Les longues stations qu'il faisait sur les dalles des églises lui avaient fait venir aux genoux des excroissances de la grosseur d'un œuf. Il y avait là l'occasion d'un supplice qui donnait un nouveau prix à l'immobilité du Bienheureux et à sa persévérance dans la prière. Depuis combien de temps supportait-il cette incommodité? A son dernier retour de Lorette, elle semblait devenue intolérable, et le serviteur de Dieu chercha du soulagement. Il s'adressa à l'abbé Mancini pour avoir quelques remède. Il disait avoir déjà eu pareille inQrmité en France et en avoir été guéri par la vertu d'une herbe qu'un médecin lui avait indiquée. Il ne savait pas le nom de cette herbe; Mancini ne le connaissait pas non plus. Après avoir examiné les tumeurs, Mancini reconnut son inexpérience et n'osa entreprendre un traitement, mais il adressa le Bienheureux à un chirurgien de ses amis. Celui-ci se porta fort de réduire ces excroissances, mais il demandait du repos et exigeait que le malade gardât le lit. Ne pas aller aux églises! demeurer des jours, et peut-être des semaines sans saluer ni entretenir Jésus sacramenté : c'était trop, beaucoup trop pour Benoît. Il préféra souffrir de son incommodité. li n'avoua pas ses raisons de refuser un traitement. Il donna pour prétexte qu'il vivait d'aumônes, et que le repos ne lui était pas possible. Mancini comprit sa répugnance : il ne la combattit pas^ Les saints ont une autorité qui impose le respect de leurs désirs. Le bon abbé se borna à insinuer quelques conseils. Il y mit des ménagements, et, entrant dans ce prétexte du Bienheureux, lui dit, comme par manièro
d'exhortation, que, puisque le bon Dieu ne permettait pas qu'il fût soulagé de cotte incommodité, il fallait la porter en paix et en patience. Il ajouta que sans doute cette infirmité provenait des longues stations faites à genoux dans les églises, qu'ainsi il serait bon de prier quelquefois debout ou même assis. Benoît répugnait à la pensée de s'asseoir en présence du Saint-Sacrement, il fallait qu'il souffrît des incommodités extrêmes, car il remercia Mancini du bon conseil; et de fait, ajoute l'abbé, depuis ce temps, je l'ai encore vu bien des fois de longues heures à genoux à Sainte-Marie des Monts; toutefois, je l'y ai vu aussi debout assez souvent. Schiandi, de son côté, témoigne qu'à Saint-Ignace le Bienheureux se tenait parfois debout appuyé contre une colonne auprès du confessionnal de l'abbé Marconi.
Schiandi n'avait pas été seul parmi les habitués et les officiers de l'église Saint-Ignace à remarquer le Bienheureux. L'extérieur était tellement rebutant que les premières rencontres ne donnaient pas bonne opinion de ce mendiant. On suspectait sa dévotion, et quelques-uns évitaient d'approcher ce pauvre, craignant qu'il ne leur demandât l'aumône. Le sous-sacristain, l'abbé Morelli, garda pendant longtemps celte mauvaise impression. Il voyait ce pauvre, qu'il avait remarqué dans l'église, se présenter à la sacristie et demander l'abbé Marconi ; il supposait qu'un si misérable mendiant ne pouvait guère avoir d'autre affaire que de rechercher des secours; et il avoue qu'il ne faisait même pas toujours attention à la réponse qu'il lui donnait. Si l'abbé Marconi était absent, ie pauvre s'en allait aussitôt. Si l'abbé occupé à l'église ou au collège devait bientôt venir, le pauvre
attendait dans un petit corridor qui sert de passage à la sacristie, et il s'y plaçait d'habitude au-dessous de la lenêtre. Quand Marconi arrivait, non sans avoir été parfois attendu longtemps, il entretenait ce pauvre ou l'emmenait parfois à la porterie. Le sous-sacristain ne cherchait pas à savoir ce qu'ils avaient à traiter; mais s'il eut été obligé de donner son avis, il ne se fût sans doute pas arrêté à l'idée de la confession. Il vit cependant ce mendiant, un jour que Marconi n'y était pas, demander au prêtre sacristain Don Stefano Carmeli de Youloir bien le confesser. Don Stefano l'emmena dans une des chambres de la sacristie ; ils y restèrent peu de temps, et comme le pauvre traversait de nouveau la sacristie en s'en allant. Don Augustin Morelli eut le temps, et l'occasion de le voir de plus près et de le regarder plus attentivement qu'il n'avait encore fait. Il éprouva un extrême dégoût où quelque compassion se mêlait cependant à l'horreur. Les clercs de la sacristie lui dirent que ce mendiant, aux jambes nues et crottées, à la poitrine ouverte, sordide et déguenillé, était un Français et un pénitent du docteur Marconi. L'abbé Morelli s'étonna. Les Français, disait-il, ne sont pas habillés si misérablement. Cependant Don Augustin reconnut plus tard que ce déguenillé était un bon chrétien. Il le remarqua, en effet, plusieurs fois en prières devant l'autel de l'Annonciation : il le trouva bien dévot et bien modeste , mais n'y arrêta pas autrement sa pensée.
Un jour de fête, l'abbé Morelli avait dit la messe à cet autel même de l'Annonciation : il distribuait la Sainte- Eucharistie et, après avoir communié un premier rang,
Il retournait sur ses pas du côté de Tépître pour satisfaire à la dévotion des autres fidèles qui se présentaient, lorsqu'il resta confondu dans un sentiment d'admiration, de stupeur et d'attendrissement que les paroles, dit-il, ne saurait exprimer. Il avait devant lui ce pauvre à genoux et disposé à communier, aussi répugnant dans tout son extérieur que de coutume, et paraissant en avoir conscience, puisqu'il semblait avoir hâte de recevoir les saintes espèces pour se retirer et n'être pas à charge à ceux qui l'entouraient et qui aspiraient aussi à leur part du festin eucharistique. Mais, à travers cette charité pour le prochain que le prêtre croyait démêler au mfiieu d'une modestie et d'une simplicité sans affectation, rayonnait une dévotion et une ferveur tout à fait ravissantes. L'abbé Morelli se trouva comme éperdu ; en présentant la sainte particule, après avoir prononcé les paroles : Coiyus Domiiii nostri Jesu Christi, il s'arrêta quelques instants, se sentant entraîné par un rapide mouvement de piété et de consolation dont il n'était plus le maître. Il eut besoin d'effort pour rentrer en lui-même, pour dominer cette commotion violente, achever les paroles liturgiques et continuer à distribuer la Sainte-Eucharistie au peuple. La pensée de ce communiant ne le quitta pas d'ailleurs : il acheva la messe dans une suave émotion de paix et de joie, qui serait allée jusqu'aux larmes et que renouvelait sans cesse l'image toujours présente à son esprit de ce pauvre à genoux et attendant la Sainte Hostie. A la sacristie, il ne put se retenir d'interroger le clerc qui lui avait servi la messe. Celui-ci avait bien remarqué la communion du pauvre, il le connaissait d'ailleurs et savait que
c'était un pénitent du docteur Marconi. D'autres encore connaissaient ce pauvre, car plusieurs prêtres habitués de l'église Saint-Ignace complimentèrent Morelli d'avoir donné la sainte communion à un saint.
C'était à cette fraction du pain que plusieurs connurent le serviteur de Dieu. Un Français, des comtes de Belfort, qui disait la messe à Saint-Ignace, ordinairement à l'autel du Saint-Crucifix, remarqua un jour en se retournant vers le peuple au premier Dominus vobiscum^ un pauvre agenouillé auprès de la balustrade, les mains jointes, les yeux baissés, d'une tenue fort modeste. Chaque fois que le prêtre se tournait vers le peuple, il constatait le recueillement de ce pauvre, et il eut tout le temps de l'observer lorsqu'il distribua la sainte communion. Il lui trouvait, comme d'autres, une certaine ressemblance avec le Sauveur, et il fut surtout frappé de sa dévotion à recevoir la Sainte-Eucharistie. Aussi s'informa-t-il à la sacristie de ce dévot personnage ? Il apprit que c'était un de ses compatriotes et un saint homme. Il n'en pouvait douter ; et depuis ce temps, il s'arrêtait à le remarquer quand il l'apercevait à l'église. L'inaltérable modestie du mendiant, sa dévotion ardente, son exquise politesse sous ses haillons déguenillés et sordides ne pouvaient que confirmer la première impression de l'abbé de Belfort. Il eut en outre la consolalation de le communier une seconde fois, et il demeura ravi de l'admirable et dévote manière dont ce pauvre recevait la sainte hostie.
Un autre prêtre habitué de l'église Saint-Ignace eut le même bonheur plusieurs fois. L'abbé Celleri était de ceux qui, comme l'abbé Morelli, avaient à première vue
éprouvé une assez vive réiïUgnance. Même après avoir remarqué la fervente dévotion de ce pauvre, l'abljé Celleri ne voulut pas s*y fier, et à part soi faisait des réserves. Elles allaient jusqu'à l'engager à éviter d'approcher ce pauvre dans l'église. Cependant, à la longue, le voyant toujours devant l'autel du Saint-Sacrement ou celui d& la Madone ou quelque autre des nombreux autels de l'église, il ne put rester insensible à la piété profonde et cersévérante de ce sordide personnage : il le prit en (luelque estime. Il réfléchit aussi à sa pauvreté et à son insouciance des choses de ce monde et conclut qu'il ne devait aspirer absolument qu'aux biens célestes. Gela lui parut une chose tout à fait rare et surprenante, il constata avec étonnement que la seule vue de ce pauvre l'excitait à la dévotion et à la compassion. Il estima que c'était une âme tout à fait unie à Dieu et il se trouvait heureux de lui donner la Sainte Eucharistie ; ce qui lui arriva plusieurs fois.
Parmi les professeurs du collège, il y en avait un, des frères mineurs conventuels de Saint-François, chargé du cours de théologie dogmatique. Le P. Arbusti faisait sa leçoû sur les vingt-deux heures ; et avant de monter dans sa chaire, volontiers il passait quelques instants à l'église Saint-Ignace : après y avoir fait sa visite à la Sainte-Eucharistie, il récitait son office et méditait devant le Saint-Sacrement la leçon qu'il allait donner. Le P. Arbusti entrait sans doute à l'église par quelque porte particulière alors qu'elle étaii encore fermée au public. Il se plaçait non loin de la sacristie, entre deux colonnes, d'où il voyait tout à la fois le maître-autel et l'autel de la Sainte-Vierge. Or, dans les années 1782 et
1783, il vit bien souvent, plus de cent fois, dit-il, entrer dans l'église un pauvre qui venait s'agenouiller au coin de la balustrade du maître- autel. Ce pauvre était si mal en harnais que le religieux eut d'abord quelques doutes sur sa ferveur. Il se demandait s'il n'y avait pas dans ses prières plus de désirs d'une large aumône que de véritable dévotion. Bien d'autres avaient eu cette pensée : elle ne persévéra pas chez le professeur de théologie plus longtemps que chez le sacristain ou le gardien de l'église. La constance de ce mendiant suffisait à décourager les mauvaises interprétations. En outre, le P. Arbusti ne fut pas long à remarquer que l'église était déserte au moment où le pauvre y venait faire ses devoirs, les rares fidèles qui visitaient dans l'après-midi le Saint- Sacrement venant un peu plus tard. C'était cette solitude que Benoît recherchait, et vers la vingt et unième heure elle était absolue. Le P. Arbusti, retiré entre ses deux colonnes, restait invisible au serviteur de Dieu, qui, se croyant seul et loin de tout regard, se laissait aller aux impétuosités de son amour. Son cœur débordait en oraisons jaculatoires. Les paroles affectueuses et ardentes montaient à ses lèvres. Le tableau qui sert de rétable au maître-autel de l'église, derrière la statue de saint Ignace, représentait Notre Seigneur portant sa croix. Cette croix transportait et attirait le serviteur de Dieu. 11 la regardait, il la convoitait, il étendait vers elle ses bras.
— «Ah! s'écriait-il, c'est à moi cette croix, elle est due à mes péchés; il ne convient pas que le juste se courbe pour la recevoir. Seigneur 1 elle fait mal sur vos épaules. »
Il disait encore d'autres paroles analogues. « Je ne pouvais tout entendre, dit le P. Arbusti, sa voix était entrecoupée, son attitude répondait à ses discours. Je le voyais se dresser près de la balustrade. Il semblait vouloir la franchir pour atteindre la croix du Sauveur et en charger ses épaules. Ces transports de charité et d'amour de ce pauvre étaient vraiment extraordinaires. J'avais grand soin de me cacher, carj aurais eu scrupule de les interrompre. Le spectacle était trop attachant. Bien des fois l'heure de la leçon était sonnée, et je prolongeais de quelques minutes ma station à l'église pour me donner la consolation de contempler encore quelques instants une si belle chose ! Je ne puis dire, ajoute le P. Arbusti, l'avoir vu soulevé en l'air: la position de son corps était incompréhensible et tout à fait extraordinaire. Cela me paraissait bien le signe d'un feu et d'un mouvement surnaturels. » Après ces transports, ce pauvre était comme pâmé et épuisé de forces ; il pouvait à peine se soutenir, et il avait besoin de quelque temps pour se remettre. Le P. Arbusti se rappelait saint Philippe de Néri, dans ses excès d'amour.^ se laissant tomber à terre et paraissant réduit à la dernière extrémité.
QRATISDATA.
Il serait peut-être difficile de soutenir que la prière de Benoît, dans les dernières années de sa \ie, avai^ acquis de nouveaux degrés de ferveur. Elle était d'un plus libre et plus rapide élan. Le Bienheureux, nous le savons, avait alors pour ainsi dire le plein domaine de lui-même ; par une grâce spéciale, ce domaine ne lui était plus contesté. Dans sa paix et sa tranquillité, déimrrassé des inquiétudes de l'esprit et des tentations de la chair, il allait à Dieu avec une vivacité et une raideur qui ne rencontraient véritablement plus d'obstacles. On remarquait que ses contemplations ne s'aidaient presque plus de la lecture. Elles se succédaient sans interruption. Le Bienheureux, dans les églises, avait toujours volontiers un livre devant lui, mais à peine y arrêtait-il les yeux. Ce livre était peut-être uniquement pour garder une contenance et empêcher ceux qui l'entouraient de trop remarquer ses ravissements. Devant Jésus sacramenté, à peine le regard du Bienheureux se portait-il sur la Sainte Hostie que l'esprit était emporté. « On voyait bien, dit un témoin, que le Seigneur l'attirait continuellement, l'enlevait et le ravissait par ses communications : cela se comprenait à ses yeux,
à son visage, à toute sa tenue pendant qu'il adorail Jésus-Christ. »
C'est l'abbé Alessi qui parle ainsi, un prctrc expérimenté, sagace, pieux, que nous avons déjà nommé et qui s'était donné pour mission d'étudier la prière du Bienheureux. Il y trouvait une consolation extrême. « Quelle grâce! disait-il, et quel spectacle! Ce pauvre, d'aspect vil et abject, opprobre à tout le monde, était arrivé à un si haut degré de perfection, il était attiré à Dieu par une faveur si particulière qu'il se fondait dans les ardeurs de son amour. Son cœur était une fournaise embrasée. Il avait beau vouloir en renfermer les flammes, quelque chose s'en échappait au dehors. ^)
Le Bienheureux cherchait en vain les églises vides et les lieux obscurs. Il ne pouvait échapper aux regards. Les ignorants comme les habiles étaient surpris de sa manière de prier. Les gens d'un des palais avoisinant la Minerve avaient remarqué et s'étaient signalé l'un à l'autre ce pauvre qui entrait dans l'église aux heures où elle était à peu près déserte. Plusieurs avaient entendu la messe auprès de lui et faisaient grand cas de sa piété, de ses vertus et de ses lumières. L'un d'eux, comme le laboureur des religieuses de Monte-Lupone, poussa l'estime et la naïveté jusqu'à le prier de lui indiquer les bons numéros de la loterie. Énergiquement rabroué et tout confus de sa sotte demande, il n'en était pas moins plein de respect pour ce serviteur de Dieu. Un de ses camarades plus avisé, quand il voyait Benoît entrer dans cette église de Sainte-Marie sous la Minerve. s'y glissait furtivement afin de contempler un admirable spectacle. Le Bienheureux choisissait toujours sa place
avec soin, la plus retirée et la plus obscure. Le cocher Michelini le savait aussi bien que le P. Arbusti ou l'abbé Alessi. A la Minerve, le serviteur de Dieu se plaçait derrière un confessionnal, habituellement celui qui étai t vers l'autel de l'Annonciation: c'est là que Michelini l'a vu et que le prêtre Alessi l'a étudié bien des fois. « Dans ses extases, on eût cru, dit Michelini, qu'il allait s'enlever parles airs. » Il le dépeint comme d'autres ont déjà l'ait, dressant d'abord la tête, se levant, se renversant, hors d'équilibre. « Je ne pouvais m'expliquer ses mouvements, mais ils me semblaient un effet de la ferveur avec laquelle on voyait prier ce pauvre. »
Alessi rapporte à peu près les mêmes impressions, dans les mêmes termes. « Je n'ose affirmer, dit-il discrètement, qu'il y eût vraiment une élévation physique et réelle ; mais toute l'attitude du corps était si extraordinaire que sans une permission divine, il eût dû tomber à tous moments. » L'appréhension, nous le savons, a été fréquente, et la longue durée de ces attitudes confondait les spectateurs. Au dire des témoins, à la Madone-des- Monts, le Bienheureux aurait été trois heures consécutives hors de tout équilibre. Habituellement ces sortes d'extases avec élévation plus ou moins sensible du corps pouvaient durer j usqu'à une demi-heure. Dans les églises désertes, où le Bienheureux se livrait plus volontiers aux transports de son âme, les mouvements étaient encore plus désordonnés.Il se contenait toujours quand il pouvait supposer qu'il était en présence de témoins. « Je ne saurais décrire avec exactitude, dit encore Alessi, sa manière d'agir et je comprends que les mots soient insuffisants à la dépeindre ; il eût fallu voir et beaucoup réfléchir pour
percevoir quelque peu le degré de perfection où le Bienheureux était arrivé. » Le docte abbé explique qu'à son avis la prière du Bienheureux consistait surtout à contempler la présence divine, or c'était à l'aide de l'oraison que le Bienheureux s'élevait à la contemplation; il y arrêtait et y fixait toutes les forces de son âme ; comme son intelligence était purifiée et purgée des choses humaines, entièrement détachée des désirs et des joies de ce monde, elle s'absorbait rapidement en Dieu et recevait de lui les lumières qu'il plaisait à sa puissance de communiquer à son serviteur. En recevant ces communications sublimes, l'àme vraiment humble dont nous voudrions écrire l'histoire gardait encore quelque puissance d'elle-même : « cela, dit Alessi, était une grâce spéciale obtenue par l'humilité de Benoît; il résistait à la violence des transports divins qui russent dû relever dans les airs comme en avaient le sentiment tous ceux qui le voyaient. »
L'abbé Alessi, en expliquant ces opérations distinctes de la charité et de l'humilité chez le Bienheureux, définissait sa foi, «une foi illuminative. » Il se rencontrait ainsi, par la simple étude de ce qu'il voyait, avec les conclusions des confesseurs du Bienheureux. Mar coni, qui avait aussi vu, reconnu et constaté ces élévations contenues qui emportaient le Bienheureux, ces attitudes désordonnées et indescriptibles de son corps hors d'équilibre, Marconi a constaté les illuminations intérieures de cette âme éclairée par ces grâces infuses que Gabrini se reprochait de n'avoir pas étudiées et remarquées autant qu'il aurait pu. Le P. Temple et les autres confesseurs sont tous d'accord sur les clartés sur-
naturelles que recevait Benoît et la perception des mystères les plus redoutables où pénétrait sa contemplation. Il ne faut pas s'étonner de l'apostrophe à la croix qu'entendit le P. Arbusti à Saint-Ignace. Les mystères de la passion étaient ceux où se fixait plus constamment la contemplation du Bienheureux, et où son regard avait, d'après le P. Almerici, par une illumination surnaturelle, pénétré plus avant. C'était aussi par la voie de la contemplation que le serviteur de Dieu était introduit dans les arcanes divins; il en rapportait ces vues précises, nettes et vivantes qui émervellaient ses directeurs. Ces transports, ces sortes d'élévation, ces élans de l'amour du Bienheureux étaient, malgré toute sa volonté, si fréquents qu'Userait bien long d'en dresser ici une liste exacte, ni de rappeler les témoignages de ceux qui en ont été spectateurs à Notre-Dame des Monts, aux Saints-Apôtres, à la Minerve, à Sainte-Marie-Majeure, aux Saints-Côme et Damien, à Saint-Ignace et dans tous les sanctuaires fréquentés par le Bienheureux. Le P. Temple les avait déjà constatés à Lorette, et nous avons consigné le témoignage de l'abbé Valeri. Tous ceux qui avaient quelque peu arrêté leurs regards sur le Bienheureux étaient édifiés. Son mode de prier, la persévérance de sa prière, la ferveur de ses oraisons devant le Saint-Sacrement, le crucifix et les images de la Sainte- Vierge, la fixité de ses contemplations terminées volontiers par un soupir ou une exclamation plus ou moins étouffée : nous avons tout dit; nous avons parlé des mouvements désordonnés et des postures inexplicables du corps où la plupart des fidèles devinaient les emportements de sa ferveur. Faut-il encore citer quelques faits ?
Sainte-Marie in via lata était presque toujours déserte l'après-midi, même pendant le chant de roffice du soir. La chapelle du Saint-Sacrement, dans cette église, est retirée et comme cachée. Un des chantres y avait plusieurs fois remarqué le Bienheureux, et s'était surtout édifié de ses regards fixés sur le tabernacle ou sur l'image de la Très-Sainte-Yierge quand elle était découverte. Un jour d'été avant vêpres, ce chantre était dans lechœuroccupé à préparer les livres d'office. Il était seul avec un des bénéficiers. L'église, comme de coutume, était absolument déserte lorsqu'un long soupir, comme un gémissement, se fit entendre à l'improviste. Le bénéficier interrogea le chantre qui, après être resté un moment à réfléchir, répondit que sans doute c'était la prière d'un jeune homme, qui devait être vers la chapelle du Très-Saint-Sacrement. Ils s'approchèrent tous les deux, et ils virent le Bienheureux les bras en croix, la tête dressée vers le saint ciboire, tout le corps renversé en arrière, laissant son cœur éclater, avec une sorte de véhémence, en soupirs et en sanglots étouffés. « Nous ne pouvions voir son visage, dit le chantre Biagettije ne sais s'il était enflammé, mais quoique le Bienheureux fût à genoux devant la balustrade, il nous paraissait élevé de terre, et nous ne pouvions douter de son ravissement. Nous étions touchés et édifiés; nous le contemplions en silence lorsque la cloche du chœur, en appelant les prêtres à l'office, tira le serviteur de Dieu de son extase. » Le bénéficier Don Mathieu Tiatori, ému et pénétré, disait au chantre que la prière de ce pauvre pouvait donner à réfléchir, et qu'il y avait là de quoi confondre et édifier les ecclésiastiques.
Une femme que nous avons déjà nommée, Lucia Gaini Zecchini, qui, depuis les premières années où il avait paru au Golisée à TOEuvre évangélique, connaissait le Bienheureux et se targuait de sa connaissance de la langue française pour lui adresser quelquefois la parole, le trouva, durant ce dernier carême de 1783, agenouillé près de la balustrade, à Notre-Dame de Lorette des Boulangers, vers la colonne Trajane. Elle avait examiné cent fois le Bienheureux dans sa prière, cent fois elle avait été témoin de ses mouvements et de ses attitudes extraordinaires. Elle connaissait son mode de contemplation, elle avait entendu les soupirs et les gémissements qui s'échappaient parfois de son cœur, elle se tenait édifiée, et la longue accoutumance à voir le pauvre ne lui avait rien oté du respect que sa mère lui avait inspiré et qu'elle professait pour cet élu de Dieu. Elle le voyait, comme toutes les âmes pieuses que nous avons déjà nommées, aux prières des Quarante- Heures, dans les églises désertes, aux divers exercices des Confréries et en particulier assez régulièrement à celui de la Bonne-Mort, qui avait lieu tous les vendredis au Jésus.
Lucia Zecchini était de celles qui avaient une assez haute estime du Bienheureux pour triompher entièrement du dégoût qu'aurait pu éveiller sa personne, et elle aimait à se placer près de lui dans les églises, estimant que son voisinage l'édifiait et l'aidait à prier. Elle l'enviait, dit-elle ; et comme plusieurs des admirateurs d£ Benoît, elle allait jusqu'à se recommander intérieurement à lui, afin d'obtenir quelque chose de sa ferveur. La vivacité de ce désir la pénétrait parfois même jus-
qu'aux larmes. Lucia Zecchini, entrant donc dans l'église de Notre-Dame de Lorette, un mardi dans l'aprèsmidi, lorsque le Saint-Sacrement était déjà exposé, vit le pauvre agenouillé devant la balustrade du maîtreautel; elle alla se mettre près de lui. Benoît, selon sa coutume, avait les mains croisées sur la poitrine, les yeux fixés sur le Saint-Sacrement : il ne voyait rien, il n'entendait rien, il était à sa contemplation. La pieuse femme, à genoux près de lui, s'unissait de son mieux à cette oraison privilégiée, lorsqu'elle entendit des soupirs, et comme un gémissement contenu, inarticulé, plein de ferveur. Presque aussitôt elle vit tout le corps du Bienheureux tressaillir dans un mouvement si violent et si rapide que, malgré son expérience, elle crut le Bienheureux saisi d'un mal subit. Elle leva vivement les yeux vers son visage : il était pâle et semblait privé de vie : les yeux étaient fixés sur la sainte Eucharistie, le corps courbé, renversé, n'était pas appuyé sur la balustrade; les mains ne la touchaient pas, les genoux étaient élevés au-dessus de la marche, tout le poids du corps semblait reposer sur l'os de la jambe qui touchait encore le bord du degré où le Bienheureux était d'abord agenouillé. «S'il n'eût été absorbé en Dieu, ajoute Lucia Zecchini, il eût dû ressentir une douleur intolérable, et si le Dieu qui l'absorbait ne l'eût soutenu luimême, il n'eût pu rester une seconde dans cette posture impossible. » Il y resta plus d'un quart d'heure,.tout aliéné de sens et en extase. D'autres l'ont vu dans des situations analogues. Nous avons nommé l'abbé Brizi, à la Madone des Monts : combien encore dans cette même église l'ont remarqué dépassant de toute la poi*
trine, sans être debout, la table de communion assez élevée néanmoins pour que la tête seule d'un homme agenouillé puisse la dominer; encore faut-il ajouter que la structure des gradins de cette balustrade et leur élévation rendaient physiquement l'attitude encore plus inexplicable dans cette église que partout ailleurs.
Le bon Dieu témoignait qu'il attirait à lui ce pauvre si assidu à contempler sa divine présence et si rempli de la crainte de sa terrible majesté. Se bornait-il à l'attirer? La complaisance divine qui éclairait et illuminait intérieurement ce mendiant se complut quelquefois à marquer aux yeux des hommes l'éclat et le rayonnement delà lumière dont elle l'inondait.
Un matin d'hiver, le P. Biaise Piccilli disait la messe avant le jour au maître-autel de Notre-Dame des Monts, selon son habitude. Il y avait peu de mondedans l'église, et les assistants pouvaient à peine s'y discerner les uns les autres. Marie Poeti, que nous connaissons bien^ reconnut le pauvre. Il arriva pendant le saint sacrifice et prit sa place accoutumée à genoux près de la balustrade. Marie Poeti ne ût pas grande attention à lui : elle était habituée à le voir, toutefois, à la petite lueur répandue dans l'église, elle distingua qu'il avait la tête droite, et elle ne douta pas qu'il n'entrât en contempla lion. Elle entendait la messe et ne se préoccupait pas autrement de ce qui se passait dans l'église. Tout à coup le Bienheureux lui paraît entouré et tout brillant de lumière. L'église restait obscure, les assistants étaient dans l'ombre, et le visage de Benoît resplendissait d'une clarté extraordinaire, infiniment plus vive, plus claire, plus blanche que celle d'un grand nombre de flambeaux.
Les cierges du saint sacrifice étaient seuls allumés dans l'église; si c'eût été un samedi, ce que nous ne savons pas, les deux qui brûlaient ce jour-là devant la Madone auraient en vain ajouté leur éclat. La lumière de ces quatre cierges ne pouvaient projeter sur le visage de ce pauvre la splendeur étincelante que voyait Marie Poeti. Elle était confondue et se sentait hors d'elle-même : elle admirait sans se rendre compte de ses propres impressions. Toutes ses facultés étaient absorbées au spectacle de cette lumière étincelante. Dans le rayonnement de cette lumière, elle voyait Benoît dépasser la balustrade de toute la poitrine : « Il devait être élevé au moins d'un palme, dit-elle, au-dessus du degré sur lequel il s'était agenouillé. » Ce ne fut que plus tard que Marie Poeti put réfléchir à cette position et à ce détail. Sur l'instant, elle était ravie, et elle avait tout oublié. Enfin, au boutd'une demi-heure environ, elle revint à elle, se cherchant pour ainsi dire, se demandantsi elle dormait ou si elle veillait, s'interrogeant sur cette lumière qui rayonnait toujours à ses yeux. En cherchant ainsi à se reconnaître, elle ferma les paupières une minute; quand elle les rouvrit, la lumière avait disparu. Benoît était humblement et dévotement courbé dans le demi-jour répandu par l'église. Marie Poeti le retrouvait dans sa position naturelle. Elle examina avec soin d'où aurait pu venir cette lumière qui l'avait ainsi ravie; il n'y avait rien; mais elle sentait, dans son cœur, une consolation, une joie, un épanouissement dont elle ne pouvait non plus se rendre compte et dont l'impression se renouvelait toutes les fois qu'elle pensait à cette incomparable lumière. Au mois de février 1783, l'abbé Antoine Daffini,secré-
taire du cardinal Achinto, entrait sous le portique de réglise des Saïnts-Apôtres. Il pleuvait, Tabbé avait un parapluie à la main. Benoît était près la grande porte de l'église. En arrivant, l'abbé le voit enveloppé, de la tête aux pieds, d'une lumière resplendissante. L'abbé Daffini s'arrête tout surpris et il reste environ l'espace d'un Ave Maria à contempler ce qu'il prit d'abord pour un phénomène : c'est son expression. Il en cherchait la cause. Comme il tenait à la main son parapluie ouvert, il supposa quelque jeu du reflet de la lumière à travers l'ombrelle : il la ferma. Le curieux phénomène persistait toujours, La lumière scintillait autour du pauvre ; elle était plus intense et plus vive autour de la tête.
Trois semaines environ après, un autre ecclésiastique, l'abbé Ludgi Pompéi, se rendant à sa campagne, passait devant Sainte-Marie-Majeure. On étaitaux derniers jours du Carnaval, et le Saint-Sacrement était exposé à la chapelle Borghèse. L'abbé Pompéi entra dans la Basilique pour y faire son adoration. Il vit Benoît devant le Saint- Sacrement. Le Bienheureux, la tête droite, était dans l'attitude de la contemplation. Tout à coup, son visage lance des rayons, s'illumine rapidement et brille d'un éclat tel, qu'il semblait brûler. Des étincelles de feu ruisselaient de la tête du pauvre et descendaient sur le pavé de l'église. L'abbé les suivait instinctivement du regard pour voir où elles allaient se reposer ets'éteindre. Cette irradiation dura assez de temps pour que le prêtre fût bien assuré de la réalité du prodige, et pût se rendre compte de la distinction à faire entre la lumière solaire ou artificielle et cette merveilleuse splendeur. Elle s'éteignit brusquement. La face du pauvre, qui s'épa-
nouissait au milieu de ces rayons enflammés, reparut alors dans son état ordinaire de pâleur et d'épuisement. L'abbé Pompéi rendit grûccs à Dieu d'avoir été favorisé de ce spectacle; il en conserva un vif souvenir : son impression était profonde. Le soir, en revenant de la campagne, il rentra dans la Basilique, il y retrouva t\ la mêmeplace le serviteur de Dieu qui n'avait pu s'éloigner de Jésus sacramenté (1).
Une des maîtresses pies, Barbe Fracassi, voyait le Bienheureux depuis bien des années, à peu près tous les matins, à la messe, àla Madone des Monts, àmoinsqu'elle ne fùl appelée par le soin des écoles dans d'autres quartiers de la ville ; encore lorsqu'elles étaient chargées d'écoles au loin, les maîtresses pies, dont la maison principale était aux Monts, nous le savons, entendaient la messe à la Madone les samedis, les dimanches et les jours de fête. Barbe connaissait ainsi fort bien le pauvre et toutes ses allures ; elle s'intéressait à lui, et même elle avait eu quelques inquiétudes à son sujet, et s'était tourmentée de ne pas le voir communier. Elle avait été heureuse qu'une de ses compagnes, Madeleine Cecchini,eût dissipé ses doutes sur ce point, et lui eût affirmé avoir vu fréquemment le Bienheureux à la table eucharistique. Puisque Barbe voyait souvent le pauvre, elle l'admirjit, et, comme plusieurs de ses compagnes, elle avait été maintes fois témoin des extases où l'emportait la contemplation. Les maîtresses pies en étaient venues
(1) Il csl fait nienlion dans les témoignages imprimés des procès canoniques des deux }»rodiges dont lurent témoins les abbés Pomjii^i et Daffini; mais les dcHails minquenl. Nous avons emprunté ceux que nous reproduisons au livre de M. fabbé Deiuoyers qui dît citer les i arules des témoins.
à considérer ce spectacle avec admiration, mais saos étonnement. Elles constataient que les extases devenaient toujours plus longues, plus fréquentes, plus aisées pour ainsi dire. Barbe avait remarqué que le visage du Bienheureux s'y anim.ait et s'y enflammait d'une façon extraordinaire. Dansées derniers temps où le serviteur de Dieu était tout à fait épuisé déjeunes, sa pâleur était devenue cadavérique, c'est le terme dont se servent la plupart des témoins. Or, tout à fait aux derniers jours de cette vie merveilleuse, une des dernières semaines de ce carême de 1783 dont le Bienheureux fit la Pâques en Paradis, et dont le commencement avait été marquépar l'irradiation à la chapelle Borghèse, Barbe, un matin, était à la Madone des Monts, assez près du Bienheureux qu'elle pouvait regarder en face. Elle le voyait, les mains jointes sur la poitrine qui n'atteignait pas le haut de la balustrade près de laquelle il s'agenouillait presque toujours. Son livre était ouvert devant lui ; le Bienheureux avait les yeux fermés. Tout à coup, Barbe voit une lumière rayonner au visage du pauvre et l'entourer comme d'une auréole resplendissante. On l'eût dit enflammé. A cet aspect, la m.aîtresse pie s'épouvante. La bonne fille ne songe nullement à une clarté surnaturelle : il lui semble que le pauvre prend feu, elle se tourne vers une de ses compagnes pour lui dire brusquement :
— (( Mais ce pauvre brûle ! »
En parlant, elle se retourne avec promptitude vers le Bienheureux : elle vit que la flamme s'éteignait; elle tombait, et en tombant, jetait comme un dernier éclat sur le visage du sei viteur de Dieu. Celui-ci, en ca mo-
ment, porta les yeux vers la maltresse pie, il prit son livre, le changea de place, et resta dans sa sérénité habituelle. Barbe était confondue. Elle chercha vainement d'où pouvait venir cette lumière, elle n'aperçut rien dans l'église qui ait pu la produire. Toutefois, elle ne lira aucune conclusion de ce spectacle; elle n'interrogea même pas ses compagnes et ne leur communiqua rien de ce qu'elle avait vu. Elle n'y pensa plus. Ce ne fut qu'après la mort du Bienheureux que le souvenir de cette circonstance lui revint vivement à l'esprit, et elle n'hésita pas à croire surnaturelle cette lumière sans cause physique dont elle avait vu resplendir le visage du serviteur de Dieu. Elle crut aussi que son absence de mémoire dont elle ne se rendait pas compte dans une si notable circonstance, pouvait avoir quelque chose de providentiel. Dieu, à qui le Bienheureux résistait pour ne pas laisser manifester les illustrations de son âme, Dieu n'entre-t-il pas dans les vues de ses privilégiés? Tout en préparant les témoins de la gloire de son serviteur, il ménageait et caressait son humilité.
La lumière, dont le Bienheureux était pénétré, n'éclatait pas seulement en rayons sensibles autour de son visage; nous avons dit que beaucoup lui croyaient le don de pénétrer les cœurs. Son regard avait parfois éclairé les âmes. Quelques-unes lui étaient reconnaissantes des clartés dont, sans leur parler, il avait illuminé leur intérieur. Benoît avait naturellement une perspicacité singulière qu'avait encore affinée la délicatesse de sa vertu, et il était alerte, sans besoin de secours surnaturel, à reconnaître et à éviter ceux qui le voulaient pénétrer.
Le sacristain de Saint-Ambroise. l'abbé Perotti, qui avait, autrefois, vers 1774, va le Bienheureux au Colisée, ie remarqua de nouveau, sans le reconnaître au mois de juin 1781, à la messe chantée pendant les prières des Quarante-Heures, à Saint-Ambroise. La piété de Benoît, àlagrand'messe, avait un caractère particulier. Il portait à toutes les cérémonies une attention scrupuleuse qui frappait singulièrement, à la Madone des Monts; des témoins accoutumés à le voir journellement Il suivait, les moindres mouvements du célébrant, et à l'Évangile il inclinait la tête en même temps que le diacre avec une dévotion qui ne surprenait pas, mais qui ravissait ceux qui le connaissaient le plus familièrement. Aussi le sacristain de Saint-Ambroise, l'abbé Perotti, fut-il extrêmement étonné de la manière dont ce pauvre déguenillé, qu'il ne reconnaissait pas, entendait la messe. La messe achevée, le pauvre resta à sa place, près de la balustrade de l'autel. Sa dévotion se prolongeait. A la fin elle parut au sacristain aussi inquiétante qu'édifiante. La journée s'écoula, en effet, sans que le fervent adorateur songeât à quitter son poste. Le sacristain crut de son devoir d'exercer une surveillance particulière. Aussi vers les trois heures de nuit, le moment étant venu pour lui de faire son heure d'adoration, afin d'avoir l'esprit en repos, l'abbé Perotti appela un des clercs de la sacristie et, lui désignant le pauvre, qui depuis le matin n'avait pas quitté la balustrade de l'autel il lui recommanda une exacte surveillance. L'adoration terminée, l'abbé Perotti ne trouva plus le mendiant : il était parti vers les trois heures et demie. Il était ainsi resté environ treize heures en adoration. Una
pareille dévotion était pour édifier et metne pour surprendre le sacristain. Aussi reconnut-il aisément ce fervent adorateur, quelques mois après, aux Saints- Apôtres, à la bénédiction du lundi. Néanmoins, ce ne fut que plus tard, à Tcglise collégiale de Saint-Anastasie, où il se trouva auprès de lui à l'exercice des Quarante-IIeures, que l'abbé Perotti se rappela clairement le pauvre qu'il avait autrefois vu au Golisée. Ce souvenir piqua sa curiosité d'autant que le pauvre tenait ouvert un livre, où l'abbé Perotti put reconnaître un livre français. Décidé à aborder ce dévot étranger, le prêtre prolongea sa station. Benoît ne faisait mine de bouger. L'abbé Perotti sortit de l'église et attendit sur la place en dehors. Vers les vingt-quatre heures, le pauvre quitta Jésus sacramenté, et l'abbé l'aborda pour lui faire l'aumône. Il lui donna un gros, Benoît voyant la pièce d'argent la rendit en remerciant : c'était beaucoup trop; une bajoque,si on voulait la lui donner pour l'amour de Dieu, suffisait bien pour lui : les quatre autres pouvaient être données à d autres pauvres. Le Bienheureux indiquait ordinairement ainsi l'emploi à faire des aumônes qu'il refusait. Le prêtre fort édifié, ne manqua pas, dit-il, d'obéir à cette indication, et, en donnant une bojoque au pauvre, se recommanda à ses prières. Benoît remercia et s'éloigna. La curiosité de l'abbé Perotti s'était accrue au moins autant que son édification. Aussi, quelque temps après, retrouvant ce pauvre à Saint-Eusèbe, encore aux Quarante-Heures, il se mit tout près de lui pour le mieux observer. Benoît comprit son intention, se leva, tre.versa toute l'église et alla se placer de l'autre côté. L'abbé Perotti put admi-
rer la délicatesse de son humilité et la pénétration de son esprit, et, tout en se promettant plus de réserve à l'avenir, n'eut pas lieu de croire à une communication supérieure. On trouve dans l'histoire du Bienheureux d'autres exemples de cette pénétration subtile et aiguisée. Mais il y a aussi des faits d'un caractère différent. Jacqueline Bombled était une des plus sincères admiratrices du Bienheureux: elle le connaissait depuis longues années. Cette fille, née d'un père français et picard, habitait le quartier des Monts tout près de Notre-Dame de Bon Conseil. Les pauvres de l'abbé Mancini s'y réunissaient volontiers ; et malgré tout ce que nous avons pu dire, à juste titre, de leur politesse et de leurs bons sentiments, leur réunion n'était pas toujours paisible ; leur présence dans l'église se révélait par des murmures, quelquefois des conversations et même parfois des disputes. La tenue du Bienheureux, sa réserve, sa piété, sa distinction le mettaient hors de pair. Jaqueline l'eut bientôt remarqué non pas au milieu, mais à part des autres pauvres. Elle le revit d'ailleurs plusieurs fois, dans l'après-midi aux divers exercices qui avaient lieu dans la même église. La dévotion et l'extrême pauvreté du mendiant avaient touché cette pieuse fille. Elle s'intéressa bien davantage quand elle découvrit, à l'accent dont il répondait aux prières, que ce pauvre devait être français. Elle le voyait dans diverses églises du quartier, notamment à la paroisse Saint» Sauveur, à cette neuvaine préparatoire de la fête de Noèl que le Bienheureux suivait toujours avec dévotion. Mais ce fut surtout lorsque Jacqueline Bombled se mit à fréquenter Notre-Dame des Monts que le pauvre lui
devint tout à fait familier. Gomme tant d'autres fidèles assidus à cette église, elle l'aimait véritablement et brûlait du désir de lui parler. Le respect la retenait, et nous connaissons la réserve que le recueillement du Bienheureux inspirait à ceux qui auraient le plus vivement désiré l'aborder. Jacqueline connaissait d'ailleurs toutes ses allures: elle avait été cent et cent lois témoin de ses contemplations à Notre-Dame des Monts; elle était édifiée sur ses pratiques de vertu, sur sa pauvreté et surtout son mode de vie; il lui paraissait que la moindre parole qu'elle eût entendue de ce pauvre devait être pour elle une source de consolation. Un jour, elle vit le Bienheureux dans une des rues du quartier. Il était auprès d'une boutique. Jacqueline l'approche en lui tendant une pièce de monnaie. LeBienheureux reste immobile ; elle le regarde au visage, il semblait en extase. Elle le touche légèrement au bras, il ouvre la main et elle y dépose sa bajoque, en lui disant de prier Dieu pour elle. Elle attendait une réponse et comptait de cette réponse prendre prétexte pour dire quelque chose encore et provoquer une parole d'édification. Benoît inclina la tête et sans desserrer les dents rentra dans son attitude contemplative . Jacqueline , décontenancée , passa son chemin. Ce qui excitait le désir de cette bonne personne, ce n'était pas seulement une vaine curiosité, ni même une pure avidité de consolation religieuse, elle était reconnaissante au Bienheureux et avait avec lui comme un lien spirituel.
Un jour, après avoir entendu la mesfe et fait ses diverses dévotions à Notre-Dame des Monts, elle se disposait à quitter Téglise; Benoît était devant elle à su
place ordinaire, perdu dans ses prières, son livre ouvert devant lui et les yeux au ciel, lorsque, sortant de sa contemplation et se tournant vers Jacqueline, il attache sur elle un regard sérieux et scrutateur. Jamais, pour ainsi dire, Jacqueline Bombled n'avait vu Benoît regarder personne à l'église; néanmoins l'étrangeté de l'action ne la frappa pas. Mais le regard du Bienheureux la troubla et la pénétra, et pour ainsi dire la cloua à la place qu'elle était sur le point de quitter. Elle se demandait si le serviteur de Dieu avait quelque chose à reprendre en elle. Après l'avoir ainsi regardée, le Bienheureux retourne à sa contemplation; puis il la quitte de nouveau et son regard sévère et persistant s'arrête de nouveau sur Jacqueline. Celle-ci était éperdue, il lui paraissait que le Bienheureux avait quelque chose à lui reprocher et qu'il la contraignait à rentrer dans sacons* cience et à réfléchir sur son intérieur. Gomme une lumière subite alors éclaira son âme; elle y distingua un défaut auquel elle n'avait point encore fait attention ; les larmes la gagnèrent quand elle songea que Benoît était sans doute inspiré de Dieu pour l'avertir. Elle ne put surmonter de longtemps son trouble; et son émotion frappa sa servante quand elle fut rentrée chez elle. Elle resta ainsi agitée etperplexeplusieurs jours jusqu'à ce qu'elle se fût ouverte à son confessseur. Elle ne pouvait mieux faire: elle travailla énergiqiiement désormais à profiler de la lumière que Benoît lui avait inspirée, elle réagit contre le défaut qu'à l'aide de cette lumière elle avait reconnu dans son cœur; elle retrouva la paix et la tranquillité; mais elle gardait à Benoît une reconnaissance ardente et profonde, et c'était
une épreuve pour elle de ne pouvoir s'en ouvrir nu Bienheureux.
Tous ne tiraient pas de pareilles consolations de ces sortes de rencontres. Plasieurs trouvaient les regards de Benoît sévères et en étaient émus sans jouir des lumières dont Jacqueline Bombled avait été éclairée. Les regards du serviteur de Dieu n'avaient pas toujours d'ailleurs le même caractère. Tourné vers l'éternité, ils s'arrêtaient peu sur le prochain. Cependant Barbe Fracassi, que nous connaissons bien, toujours préoccupée du serviteur de Dieu, et touchée de compassion en examinant le délabrement de ses vêlements, avait un jour formé le charitable projet de lui donner une chemise. Elle pouvait disposer d'une de celles de son frère et ne voulait pas s'attribuer le mérite de cette aumône. Celait V Octobre, comme elle dit, et plusieurs des maîtresses pies chargées des écoles dans les campagnes étaient à Rome, à la maison de la Madone des Monts. Barbe s'adressa à la maîtresse d'école de Gastel Gandolfo, lui désigna le pauvre et lui expliqua comment il fallait faire. Elle voulait respecter les délicatesses du Bienheureux, et elle n'aurait pas osé agir avec la rondeur de l'ancien jésuite Fraja, qui avait apporté au servileur de Dieu un chapeau en pleine église. La messagère que Bai^be avait choisie, Augèle Trotti, devait appeler le mendiant en dehors de l'église, dans le couloir où nous avons vu que Mélis l'avait attiré plusieurs fois. Angèle accomplit fort bien et de point en point sa commission. Elle remit au pauvre la chemise et se garda de lui désigner la personne qui la lui faisait donner. Benoît reçut cette charité en souhaitant que le bon Dieu en
tînt compte" au bienfaiteur. Il retourna aussitôt à sa place, près du maître-autel, et, regardant Barbe, lui fit un signe de tête comme pour la remercier. Barbe, surprise, crut d'abord à quelque indiscrétion de la messagère; mais sur les assurances que lui donna sa compagne, elle dut supposer qu'une lumière particulière avait désigné au Bienheureux la main d'où lui venait cette aumône. Cette petite circonstance n'était pas pour ôter à Barbe Fracassi la haute opinion qu'elle avait des communications divines dont à son avis devait être privilégié ce mendiant.
Marie Romolini, femme du doreur Antoine Cervotti, se vit pénétrée d'une façon plus directe et plus précise. Cette femme connaissait le Bienheureux de longue date. Dès l'année 1776, elle l'avait remarqué à Saint-Marie Libératrice, où elle entendait souvent la messe. Les pauvres de l'œuvre évangélique se réunissaient parfois dans cette église, pour de là se rendre processionnelle" ment au Colisée faire l'exercice du chemin de la Croix. Marie Romolini les y avait suivis souvent, et elle avait distingué facilement au milieu du tumulte de ces pauvres gens la discrétion et la piété du Bienheureux. Cette femme, qui demeurait sur la place -de Venise, avait un jardin dans la campagne, du côté des SS. Jean et Paul, Elle y allait de grand matin, pendant l'été, et traversait ie Colisée. Elle retrouva là son pauvre de Sainte-Marie Libératrice, dans une niche, derrière une des stations où, comme nous le savons, il avait quelque temps élu une sorte de domicile sur un peu de paille. Marie Romolini ne pouvait plus désormais oublier le Bienheureux; et encore qu'elle le perdît de vue quelquefois de longs
intervalles, elle le reconnaissait toutes les fois qu'elle l'apercevait de ses fenêtres ou le rencontrait dans le» rues. Comme tant d'autres, elle le voyait encore aux Quarante-Heures et avait appris à connaître sa dévotion pour Jésus sacramenté. Elle le voyait à Saint-Marcel, en outre, à la chapelle de l'^t/c/o/ora^a, parliculièrement le vendredi, oii avaient lieu des exercices enl'honneur de la Compassion de la Très-Sainte Vierge. Le même jour, elle retrouvait son pauvre à l'exercice de la bonne mort, au Jésus. Il n'en fallait pas tant pour être pleinement édifié; aussi cette femme eslimait-elle justement l'intérieur de ce mendiant une ardente fournaise d'amour; et elle ne pouvait voir le Bienheureux en contemplation sans être touchée elle-même jusqu'aux larmes. Dans l'hiver de 1783 elle remarqua l'état de faiblesse où était tombé le serviteur de Dieu; elle le connaissait assez pour supposer qu'il pouvait bien se laisser manquer de la nourriture nécessaire. Elle l'aborda un jour et lui recommanda de passer chez elle recevoir quelque aumône. Benoît n'y manqua pas. Il se plaçait à la porte, et la pieuse femme descendait lui remettre un morceau de pain. Ce petit commerce de mendicité et de charité se renouvela quatre ou cinq fois. Marie Romolini, en bonne chrétienne, avait l'habitude de l'aumône, et elle nourrissait des dessertes de sa modeste table un pauvre vieux qui venait quotidiennement les recueillir. En voyant la misère et l'incurie de Benoît, et en songeant que le pauvre vieux avait l'industrie de se rendre encore utile dans certaines maisons où on lui donnait à peu près sa nourriture, elle songea qu'elle ferait bien de réunir toutes ses ressources, pour subve-
nir, autant qu'elle pourrait aux besoins du serviteur de Dieu qui lui paraissait plus dénué que personne. Elle recommanda donc à Benoît de venir désormais tous les jours, et qu'elle aurait toujours quelque chose à lui donner. Le serviteur de Dieu répondit par un geste négatif, et sa charitable bienfaitrice s'informa de la raison de ce refus.
— « C'est, répondit-il, que vous voulez priver un autre pauvre de cette aumône. »
Marie Romolini, qui n'avait parlé de son projet à personne, fut confondue. Ne pouvant nier d'ailleurs et ne sachant que répliquer, elle dit au serviteur de Dieu qu'il n'avait pas à s'inquiéter de cela, et qu'elle était maîtresse de faire l'aumône à qui elle voulait. Benoît ne contesta pas : il salua et ne revint plus, laissant cette femme tout aussi surprise du détachement de ce pauvre que des lumières particulières dont il était gratifié.
Lucia Zecchini, qui avait eu maintes fois occasion de s'apitoyer sur la sordidité etrinsuffisance des vêtements du serviteur de Dieu, avait le dessein de l'habiller. Elle avait nourri ce projet avec complaisance et s'en faisait une joie. Rencontrant le Bienheureux à la porte du Jésus, à l'exercice de la bonne mort, elle l'appela dans l'intention de lui recommander de passer chez elle. Le Bienheureux ne la laissa pas parler, mais la prévenant, se mit à la remercier, l'assurant qu'il n'avait aucun besoin d'habits et qu'un bienfaiteur venait de l'en fournir presque entièrement. Il entr'ouvrit même sa redingote gris-cendré, et fit voir qu'il était en effet tout nouvellement équipé. La bonne Lucia devait être satisfaite de reconnaître que ce pauvre, dont le délabrement lui
avait faitsi souvent compassion, étaitvôtu un peu mieux que d'habitude; toutefois, elle se faisait une telle fôte de pourvoir aux besoins de ce pauvre, qu'elle fut dépitée d'avoir été prévenue, et dépitée jusqu'à en pleurer. Le mendiant lui recommanda de donner à un autre l'aumône qu'elle lui avait destinée.
Ce qui ajoutait à la surprise de Lucie, c'est qu'elle accostait le mendiant pour la première fois, et elle ne se rendait pas compte comment il pouvait la connaître et encore moins connaître ses intentions. Elle supposa une clarté surnaturelle. Pouvait-elle supposer autre chose ? Ce qu'elle vit et connut plus tard des contemplations du Bienheureux n'était pas pour la détourner de cette pensée. Si bien vêtu que se trouvât Benoît, son désintéressement semblait peut-être aussi extraordinaire que sa pénétration. Le mari de cette Lucie, Jean Rinaldi, en resta confondu. 11 en parlait un jour à son beau-frère, Antoine Zecchini, mais celui-ci avait mauvaise opinion du pauvre. Il le connaissait pour l'avoir trouvé un jour à sa porte et en avait gardé méchante impression, d'autant que la femme de cet Antoine, qui relevait alors d'une longue maladie dont les frais avaient mis quelque gêne dans le ménage, avait voulu faire une aumône à ce mendiant. Le mari ne s'estimait pas alors dans une position à avoir beaucoup de générosités. Il le dit à sa femme qui persista de son côté eu soutenant qu'une petite aumône ne peut jamais porter préjudice à une maison. Le mendiant entendit tout le débat, immobile, la tête basse, les mains cachées dans ses manches, et ne se retira pas sans emporter l'aumône de la convalescente.
Antoine en savait mauvais gré à ce pauvre : il trouvait dans le délabrement de son costum.e comme une forfanterie et un calcul, quelque chose du procédé d'un vaurien pour apitoyer les gens et surprendre leurs charités. Cependant les éloges que Lucie et son mari faisaient de ce mendiant engagèrent Antoine à le surveiller avec attention. Il surprit le Bienheureux distribuant les aumônes qu'il venait de revevoir. Gela confondaitles mauvaises préventions ; et Antoine Zeechini commença à partager les sentiments de Jean et de Lucia et même à faire parfois l'aumône à ce mendiant. Cependant la femme de cet Antoine était morte. Un jour du carême de 1783, à l'issue de l'église Saint-Fançois de Paule, où avaient lieu les Quarante-Heures, Zeechini rencontre le pauvre et lui donne une bajoque^en lui recommandant de dire un Pater et un Ave, pour la charitable défunte. Benoît relève vivement la tête et répond rondement :
-« « Elle n'en a pas besoin ! »
Cette brusque affirmation surprit Zeechini : il s'ém.ut et se troubla, Réfléchissant plus tard à la parole et à la vertu du Bienheureux, illui était doux de penser à une illumination surnaturelle ; et il se croyait fondé à voir dans cette réponse une assurance du salut de sa femme.
Zeechini n'était passent à supposer que le Bienheureux pouvait avoir quelques communications de l'état des âmes après leur mort II arrivait parfois au serviteur de Dieu de consulter ses confesseurs sur les obligations que lui imposaient les aumônes qu'il avait reçues : ces scrupules, à leurs avis, venaient de la connaissance qu'il paraissait avoir de l'état des âmes pour lesquelles oû lui recommandait de prier.
L*abbé Marconi, en particulier, avait d'autres indicea de ce don du Bienheureux de voir au delà de ce monde, de prédire les choses futures, de pénétrer les cœurs et les sentiments du prochain. « Ce privilège, disait-il, avait servi à la conversion de plusieurs pécheurs» : il en avait aussi des preuves personnelles.
Il avait composé pour la préparation à la confession €t à la communion un petit livre des maximes et des exemples de saint Louis de Gonzague. Il avait songé à donner un exemplaire de cet ouvrage au Bienheureux. C'était un témoignage d'intérêt qu'il croyait pouvoir offrir à son pénitent. Toutefois, il réfléchit que le Bienheureux n'avait pas besoin de direction ni d'encouragement pour se préparer aux sacrements, et que d'ailleurs sa conscience était si délicate qu'on pouvait craindre d'éveiller chez lui des inquiétudes et des scrupules. L'abbé renonça à son projet. Il n'avait eu l'occasion d*en parler à personne. Quel fut son étonnement, quand au confessionnal, Benoît se prit à l'entretenir du don qu'il avait pensé à lui faire et du changement de ses résolutions. « Je sentis, dit Marconi, la chaleur me monter au visage, en m'entendant révéler une intention <iui n'était connue que de Dieu et de moi. J'interrompis vivement le pénitent et, pour ne lui rien faire connaître, je lui dis de faire ce qu'il était venu faire et de se confesser. »
Un autre jour, Marconi pouvait disposer de quelque aumône et en voyant l'extrême misère du serviteur de Dieu, dont il connaissait si bien les vertus, il songea à lui en faire part.
C'était b'en la coutume du prêtre de ne jamais rien
donnera ses pénitents. lieût craint ae les voir venir au confessionnal pour rechercher des aumônes plutôt que pour demander l'absolution. Ce danger n'était pas à redouter avec Benoît; toutefois Marconi, réprimant une sensibilité purement humaine, résolut de ne point faire d'exception à sa règle et d'y rester fidèle même envers Benoît. Or celui-ci, venant se confesser, se mit un jour à parler au confesseur du projet, qu'il avait formé et ensuite abandonné, de lui venir en aide. Cette fois Marconi, tout surpris encore de voir découvertes ses pensées intimes, fut plus maître de lui : interrompant le pénitent et coupant le discours, il lui dit :
— « Mon ûls, je suis au confessionnal pour faire l'aumône spirituelle et non la temporelle. »
Benoît se confondit, reconnaissant que lui aussi venait au confessionnal pour ses besoins spirituels.
Ces petites circonstances, bien que fort nettes, paraîtront peut-être chétives pour manifester les lumières prophétiques du serviteur de Dieu. Peut-être avaientelles pour objet de préparer l'esprit du confesseur ? A quelque temps de là, en effet, Marconi vit venir son pénitent dans un état de trouble extraordinaire. « Jamais, dit l'abbé, je ne l'ai trouvé dans une agitation aussi violente. Il avait vu, disait-il tout éperdu, il avait vu ses propres obsèques, et une grande foule de peuple rendait des honneurs à son misérable corps. » Il s'arrêtait à ces paroles, suffoqué, dans un sentiment de désolation et d'horreur indicible. Sur les instances du confesseur, il ajouta, avec des soupirs, que le Saint-Sacremement était enlevé et que les honneurs préparés pour la sainte Eucharistie étaient rendus à son corps. Il parlait en outre
avec une douleur extrt^rije d'outrages commis contre Dieu au milieu de l'immense louie. Pendant qu'il parlait avec une vivacité, une abondance et une clarté tout à fait extraordinaires, les faits dont il entretenait le confesseur se manifestaient aux yeux de ce dernier dans une sorte d'apparition. L'abbé Marconi voyait une église où tout semblait disposé pour l'exposition du Saint- Sacrement : les cierges étaient allumés, cependant il n'y avait point d'ostensoir. Il y avait une grande quantité de peuple, (( tout le monde, » disait le serviteur de Dieu avec épouvante. Ce peuple se pressait du côté de l'épître et portait son attention sur tout autre cliose que le Saint-Sacrement. Cette manière de vision abstraite, idéale, ne produisit aucune lumière à l'intelligence de l'abbé Marconi. Il avait, aux premières paroles du Bienheureux, supposé que le bon Dieu voulait illustrer par des signes sensibles la mort d'un homme de si grande vertu: cette pensée était juste et raisonnable, le confesseur n'avait aucune répugnance à y acquiescer. Mais la seconde partie de la révélation déconcerta son interprétation. La substitution du corps au Saint-Sacrement surtout était incompréhensible. Marconi se persuada qu'il y avait là une tentation du démon contre l'humilité du serviteur de Dieu. Il le consola, lui dit que de telles fantaisies suggérées à la faiblesse de son esprit ne devaient pas le troubler, qu'il n'y avait aucune faute de sa part, que d'ailleurs ces imaginations étaient de tout point vaines, que dans le Saint-Sacrement s'adore le vrai lils de Dieu incarné, tandis que lui, le pauvre mendiant, n'était qu'une misérable créature. Benoît acquiesçait à ces paroles. Tout ce qui pouvait l'humi-
lier était bien venu de lui. Il baissait la tête, se confondait et s'apaisait.
Marconi resta frappé de cette communication, bien qu'il ne pût en découvrir le sens. Il en entretint plusieurs des docteurs du collège Romain, tout particulièrement le docteur Natalis del Pino qui connaissait le serviteur de Dieu. Plus tard, les deux docteurs eurent séparément et presque subitement, au même moment, la pleine intelligence des faits qui avaient été annoncés et qui s'accomplirent à la lettre, comme on verra dans un des chapitres suivants.
Le serviteur de Dieu fit encore d'autres prédictions. Il parlait de grands désastres en France, et Rome, à son avis, nous l'avons vu, ne devait pas être épargnée si elle ne se convertissait pas. Quand son pénitent l'entretenait de pareilles choses, Marconi n'insistait pas et ne s'y arrêtait pas. Gomme avait fait Gabrini, dans la crainte d'alarmer cette âme, il glissait et se bornait à affirmer que ces sortes de suggestions étaient étrangères à la volonté et qu'elles ne pouvaient être des fautes. Peutêtre n'était-il pas fort éloigné de croire qu'il y avait là de véritables tentations : en tous cas, il ne s'en éclaircit point ; et lorsque, plus tard, il vit les désastres de l'Église et les triomphes de la révolution en France, il crut à l'accomplissement des événements annoncés parBenoît Labre. Il s'imaginait que le feu, dont l'entretenait le serviteur de Dieu et que celui-ci voyait courir d'un lieu dans un autre à travers les divers endroits qu'il avait visités en France, était le feu de la fureur populaire, et que la prophétie était entièrement réalisée dès 1794 et 1796, quand Marconi déposait au procès apostû-
lique. Ne se trompait-il pas? Le feu el les incendies dont lesnoms revenaient sur les lèvres de Marconi, quand il rapportait ce qu'il savait des visions du serviteur de Dieu, n'avaient-ils pas une signification précise et naturelle qui, après avoir atteint Paris, pourrait encore menacer d'autres villes de France ?
Si nous n'avons aucun détail des pèlerinages de Benoît Labre à Paris, à Montmartre, à Sainte-Geneviève et à la Sainte-Couronne, est-il impossible que le serviteur de Dieu, en se rendant du diocèse de Séez à celui d'Âutun, de la Trappe à Sept-Fons, ait traversé la capitale, que devait un siècle plus tard ravager le pétrole ? La tradition certifie que le serviteur de Dieu s'est arrêté à Lyon. DeDardilly, il a certainement contemplé îe clocher de Fourvière. Lyon, si longtemps préservé par Marie, est-il destiné à voir à son tour s'attacher à ses monuments et à ses murailles le nouvel engin de destruction que ia fureur de la Commune a emprunté aux exploits des envahisseurs de la France ?
Nous nous bornerons à reproduire sur ce point le témoignage intégral de Marconi: a Souvent il m'a dit qu'il voyait le feu parcourir d'un lieu à un autre les
ivers endroits où il avait logé durant ses voyages en France. Il m'en parlait comme d'une manière de tentation. Je me souviens bien d'avoir songé à lui demander les noms de ces diverses localités, mais je me ravisais, craignant que ce ne fût inutile et surtout pour ne pas entretenir ce qu'il me donnait comme une sorte de tentation et ne pas y donner trop de poids. Je m'abstins, me contentant de lui dire den'ypointpenser,et que dans toutes ces suggestions, fantaisies ou tentations, il n'y avait
aucune faute de sa part. Alors, certainement je necom» prenais pas: aujourd'hui, après tout ce qui s'est passé dans le royaume de France, j'ai pensé que ce n'étaient pas là tentations, ni suggestions, mais bien illustrations divines; et ces incendies qu'il disait voir brûler en divers endroits de la France prophétisaient l'avenir de ce royaume. »
L'humble Benoît était ainsi favprisé de lumières prophétiques; par une particulière permission delà Provi. dence, elles avaient trait plus spécialement auxhonneurs qui devaient lui être rendus après sa mort : ce sujet revenait avec insistance sous ses yeux. Les personnages qui devaient être plus tard mêlés aux procès et au succès de sa cause lui étaient tour à tour désignés et pour ainsi dire proposés. L'évêque d'Amelia, l'abbé Pinchetti si vivement ému du regard scrutateur que le Bienheureux avait attaché sur lui à la Minerve, en chercha longtemps la signification. Il crut la reconnaître lorsqu'il se trouva un des collecteurs chargés de soliciter et de réunir les aumônes des fidèles jaloux de pourvoir aux frais de la cause du Bienheureux mendiant. L'évêque ne pouvait s'empêcher de croire qu'à la Minerve le Bienheureux l'avait examiné et agréé.
Le P. Paima, un des ouvriers pies, avait dans l'église de la Madone des Monts son confessionnal du côté de i'orgue. Quelques jours avant sa mort, le Bienheureux avait passé la matinée à l'église comme à l'ordinaire, e( il se dirigeait vers la porte lorsque, passant devant le confessionnal du P. Palma, il s'arrêta tout à coup, considéra quelque temps le religieux qui confessait en ce moment, puis se prit à sourire et de la tête à faire de
petits saluts en signes d'assentiment. Ces gestes, tout à fait en dehors des habitudes recueillies du Bienheureux dans les églises, étonnèrent beaucoup les témoins: plusieurs crurent en trouver l'explication lorsque le P. Palma devint le postulateur de la cause du Bienheureux: ils pensèrent que le serviteur de Dieu avait connu ce choix par une lumière divine et l'avait agréé.
Dans le même temps, le Bienheureux selon sa coutume quittait un jour l'église vers midi. Quant il sortait de sa place, près du maître-autel, il traversait d'ordinaire l'église, recueilli, absorbé, récitant souvent quelque psaume et gagnait la porte sans regarder ni à droite ni à gauche. Cette fois, au grand étonnement des spectateurs qui connaissaient ses allures, il s'arrêta tout à coup au milieu de la nef, et debout, se tournant du côté de répître, se prit à fixer les yeux sur un point du sol. Il demeura ainsi quelque temps, reprit sa marche, puis, s'arrêtant encore, ramena de nouveau son regard vers le même point. Marie Poeti était présente. Etonnée, elle suivit la direction du regard du Bienheureux, sans reconnaître ce qui pouvait ainsi l'occuper. La merveille néanmoins était grande de voir le serviteur de Dieu debout au milieu de l'église, regardant outre chose que le tabernacle ou l'image de la Madone. Il reprit sa marche, et d3ux fois encore, il s'arrêta pour se retourner et ramener ses yeux vers le sol de l'église du côté de répître. Marie Poeti, qui avait remarqué ce manège^ crut en trouver l'explication plus tard lorsqu'elle vit ouvrir le sol et creuser la fosse où reposa le corps du Bienheureux du côté de l'épître, à l'endroit même que Benoît avait regardé à diverses reprises avec tant d'in-
sistance. Elle resta persuadée qu'il avait connu le lieu de sa sépulture.
Ces lumières privilégiées n'étaient pas l'unique témoignage de la complaisance divine envers son serviteur, et la puissance de Benoît, nous en avons déjà cité des exemples, s'est parfois exercée en faveur du prochain. Un des enfants de chœur de l'église de Notre-Dame des Monts était atteint de scrofule, et sa mère lui dit de se recommander au pau\Te de la Madone. L'enfant suivit cet avis avec simplicité : il pria Benoît, en lui montrant son mal, de le recommander à Dieu. Benoît, ému de compassion, l'engagea à prendre de l'huile de la lampe brûlant devant l'im.age miraculeuse et à en faire trois jours de suite une onction sur la plaie en récitant trois Ave Maria. L'enfant fit ainsi. Dès la seconde onction, il se trouva guéri. Graziosi, un ancien jésuite dont nou5 avons parlé, que le Bienheureux avait aussi dans ses derniers jours regardé avec insistance et d'une manière insolite, Nicolas Graziosi, qui dépensa un grand zèle et beaucoup de lumières au service de la cause du Bienheureux, avait voulu voir cet enfant et avait constatée sa gorge les cicatrices de son ancien mal.
Les pauvres hôtes de Saint-Martin avaient été témoins d'une autre guérison. La femme d'un palefrenier du voisinage vint un jour à l'hospice recommander au Bienheureux de prier pour son mari. Ce pauvre homme souffrait d'une fistule que les chirurgiens déclaraient incurable. Le serviteur de Dieu promit à cette femrne de prier à ses intentions. Le lendemain, le malade était guéri. Zittli, qui avait vu sur la route de Lorette un enfant dont on attribuait la guérison au Bienheureux,
— ils —
Ziltli avait été témoin d'autres faits analogues à Rome. On ajoute qu'il avait lui-même en quelques circonstances éprouvé le bienfait des prières de son ami. On parle encore d'autres guérisons. Barbe Fracassi en dépose même. Toutefois ces diverses guérisons ne paraissent pas avoir été bien notoires, et les pièces imprimées du procès ne s'y arrêtent pas.
Une merveille plus remarquée est celle de la réduplication du Bienheureux. Pourquoi Dieu lui accorda-t-il ceprivilége? Pourquoi ménagea-t-il tant de fois la stricte exécution du règlement du petit hospice Saint-Martin tout en condescendant à l'ardeur de son serviteur et à son désir d'honorer Jésus sacramenté? Le lait est certain. Il est avéré que le Bienheureux, une fois admis à Saint-Martin, n'enfreignit jamais le règlement. Tous les soirs, vers la vingt-quatrième heure, il était à l'hospice. Quand les pauvres étaient entrés, les portes étaient closes. Le custode prenait les clefs qu'il ne confia jamais à personne. Aucun des habitants de l'hospice ne pouvait sortir que le lendemain matin après la prière faite eu commun. Ils ont tous vu le serviteur de Dieu faire le soir la prière au milieu d'eux, ils l'ont ensuite vu souvent prolonger ses prières au pied de son lit. 11 n'y a pas eu d'exception ; et cependant des témoins en foule attestent avoir vu le Bienheureux maintes fois, la nuit, aux prières des Qaarante-Heures. Nous avons nommé le sacristain de Saint-Ambroise, le prêtre Perotti, qui l'a surveillé jusqu'à la troisième heure de nuit et qui atteste que le Bienheureux n'a quitté l'église de Saint-Ambroise que vers la quatrième heure. Antoine Pannelli, ce dévot fidèle des Qaarante-Heures, a vu plusieurs fois le
Bienheureux passer la nuit en adoration à la Trinité des Pèlerins. Les prières des Quarante 'Heures, par un privilège spécial, avaient lieu à la Trinité des Pèlerins tous les mois. Tous les mois, le Saint-Sacrement restait exposé durant les nuits du premier dimanche au lundi et mardi suivants. Dans les derniers mois de la vie du Bienheureux notamment, Pannelli l'a remarqué à celte église plusieurs fois durant ces nuits.
Le serviteur de Dieu, tant qu'il n'avait pas logé à l'hospice, avait toujours été dévot aux cérémonies de la nuit de Noël. Une fois admis parmi les hôtes de Saint-Martin, put-il satisfaire sa dévotion ? Le règlement de l'hospice ne fléchissait pas; ses portes, le 24 décembre comme les autres jours, étaient fermées à la vingt-quatrième heure du jour, après l'entrée des hôtes. La nuit de Noël 1782, les maîtresses pies remarquèrent le Bienheureux à Notre- Dame des Monts ; il assista à toutes les fonctions de la nuit, à sa place habituelle près du maître-autel. Elles le remarquèrent baisant avec ferveur le saint Bambino. Dieu n'avait pas refusé de renverser les lois de la nature pour procurer cette satisfaction à la piété de son serviteur. On ignore combien Dieu est bon, et quelle complaisance il déploie à remplir les désirs de ceux qui veulent le servir et l'aimer.
Parmi les amis du serviteur de Dieu, il en éxait un que nous n'avons pas encore nommé, et dont nous aurons à parler longuement au moment de la mort de Benoît. Le boucher François Zaccarelli avait deux fils dont le plus jeune, Pierre-Paul, âgé d'environ vingtquatre ans, n'avait jamais fait grande attention au Bienheureux. 11 savait son nom; il n'ignorait pas que son
père faisait grand cas de ce pauvre. Un jour, Pierre- Paul entre pour prier à Notre-Dame des Monts. C'était dans le voisinage de cette fglise que son père tenait S(in étal. Le jeune homme remarque en prières le pauvre que son père connaissait. La prière de Pierre- Paul ne fut peut-être pas très-longue, et Benoît priait encore quand le garçon sortit de l'église. Il la quittait pour se rendre à une autre, et il s'achemina vers Saint-Nicolas de Tolentino, où avaient lieu ce jour-là les prières des Quarante-Heures. Pierre-Paul marchait résolument dans l'agilité de ses vingt-quatre ans. Il fut bientôt à Saint-Nicolas. En entrant dans l'église, quel est son étonnement ! Benoît, qu'il avait laissé à la Madone des Monts, était en adoration devant le Saint- Sacrement. Pierre-Paul Zaccarelli ne pouvait en croire ses yeux. Par quel chemin, avec quelle agilité, ce pauvre avait-il pu venir ? L'adoration de Pierre-Paul devant le Saint- Sacrement fut ce qu'elle put. Il voulait parler à Benoît. Il l'attendit dans l'église d'abord, en dehors ensuite. Enfin Benoît sortit. Zaccarelli l'aborde et se met à marcher près de lui, le questionnant. Benoît allait sans regarder et sans répondre. Nous connaissons ses allures. Pierre-Paul ne se décourage point : il invoque le nom de son père :
— (( Depuis combien de temps avez-vous vu mon père ? » dit-il.
Benoît lève les yeux, reconnaît le fils de Zaccarelli et répond d'un seul mot :
— « Hier ou ce matin, » je ne sais lequel, et n'en dit pas davantage.
Il laisse sans réponse les autres questions de Zacca-
relli qui s'attache à ses pas et tourne avec lui quand il prend la rue qui mène aux Thermes de Dioclétien. Avant d'arriver à la place des Thermes, Zaccarelli voit venir à eux une troupe de bœufs. Ce troupeau appartenait à un ami du jeune boucher, et il prévient son compagnon de route qu'il faut se garer parce qu'il y a là des bêtes dangereuses. En parlant ainsi, Pierre-Paul donne l'exemple et se place le long d'un mur. Benoît ne paraît pas entendre et continue saroutepar le milieu de la rue. Pierre-Paul voit les animaux respecter le mendiant et se ranger pour lui faire pkce. Ce n'était peut-être pas pour étonner beaucoup le jeune homme. Ce n'était pas non plus pour le détourner de son dessein. Aussi, le troupeau passé, il a bientôt rattrapé le Bienheureux qui semblait se diriger vers Sainte-Marie Majeure. Benoît, en dépit de toutes les questions, gardait le silence. A peine s'il faisait quelque mouvement de la tête en réponse aux diverses interrogations de son interlocuteur. Entre autres choses, celui-ci lui disait :
— « Je vous ai vu tout à l'heure, et je vous ai laissé dans l'église de la Madone des Monts. Vous allez lentement, moi je marche vite, etpourtant jevousai retrouvé à Saint-Nicolas de Tolentino : comment avez-vous fait ? »
Benoît marchait toujours et Zaccarelli ne le lâchait pas. Il comprenait bien que sa compagnie et surtout son entretien ne plaisaient guère au Bienheureux ; il ne pouvait cependant se décider à le quitter ; il eût voulu un éclaircissement. Ils entrèrent ensemble à Sainte- Marie Majeure. Zaccarelli n'y demeura pas encore bien longtemps. Il ne s'éloigna pas toutefois : il attendit sur
la place que Benoît sortît. VAve Maria allait sonner quand le serviteur de Dieu quitta l'église. Il prit la rue qui conduit au monastère de Sainte-Lucie in Selce. C'était le chemin de l'hospice. Zaccarelli le quitta enfin à un détour de rue, sans avoir eu aucune explication sur la rapidité de son transport de Notre-Dame des Monts à Saint-Nicolas. Avant de laisser aller ce pauvre, envers qui il avait conscience d'avoir été importun, il voulut lui faire une aumône. 11 lui offrit une bajoque et demie que Benoît voulait refuser. Pierre Paul dut insister. Au nom de l'obéissance, le saint prit cette menue monnaie. En la lui remettant, le jeune homme se recommanda à ses prières.
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