‹ La vie admirable du saint mendiant et pélerin Benoit-Joseph LabreChapitre 7 sur 14 · TII · texte numérisé non relu

TII

IltlCMILIlS SENTIMENTS DE VOCATION ET PREMIEUH OU^-TACT TS

Ces progrès dans la vie chrétienne et spirituelle avaient d'abord été acconapagnés de grands et rapides pro;;rès dans les lettres. Mais à mesure que le Bienheureux pénétrait dans la connaissance de la vie des saints et qu'il s'éprenait des merveilles de la vie ascétique; à mesure que la lecture et la méditUion nourrissaient et remplissaient son esprit chaquo jour davantage des textes de la Sainte -Écriture, son cœur s'enflammait, et du milieu de cette ardeur naissait, croissait, se développait en lui un dégoût de plus en plus marqué pour les lettres classiques. Le désir de goûter aux lettres sacrées avait d'abord soutenu et excité son zèle à étudier les langues anciennes. Aussitôt qu'il en avait possédé les premiers principes, il s'était appliqué à se rendre le Nouveau-Testament familier. Il en pouvait désormais produire les textes à propos, et même en rectifier les citations incorrectes ou inexactes qu'il entendait.

La saveur de cette nourriture substantielle et moelleuse, à laquelle il revî^nait toujours, lui faisait trouver insipides les grâces des auteurs païens. Il avait dans l'oreille et dans le coRur les forts conseils de la vraie sagesse; il ne pouvait entenire aux imaginations et aux

fantômes de la raison humaine, toujours assez frivole quand elle n'est pas tout à fait insensée. Les études commencèrent donc à pâlir, et le curé d'Erin se vit obligé de réprimander son pieux élève, et de lui représenter l'importance dont étaient pour le sacerdoce des connaissances qu'il méprisait et qu'il négligeait trop.

Le Bienheureux avec docilité et sans essayer un mot de ju::tification, écoutait les avis de son oncle et s'efforçait de les suivre. Pour en rendre même rexécution plus facile, celui-ci en vint à interdire à Benoît l'entrée de la bibliothèque. Dans la pensée du sage précepteur, l'intérêt des études classiques n'était pas seul enjeu: le curé d'E: in craignait l'exaltation d'une tête ardente, et redoutait la contention d'un esprit si jeune constamment appliqué à un objet unique et délicat; il voulait d'ailleurs faciliter l'obéissance à son élève, et il le connaissait assez pour être assuré que, malgré ses meilleurs propos, il ne résisterait pas à l'occasion.

Les conseils de l'oncle et ses mesures de prudence, les résolutions du neveu et ses efforts même ne réussirent l-as à empêcher Cicéron, Virgile et les autres maîtres de l'ancien langage d'accabler l'esprit de Benoît-Joseph du poids d'une sagesse imbécile à ses yeux ; et tandis que les livres de ces princes de la belle diction distillaient pour lui la langueur et l'ennui, le plus médiocre écrivain des auteurs ascétiques ravissait son cœur et ouvrait une voie large, féconde, généreuse et sublime à toutes les aspirations et à toutes les forces de son âme. Il y avait surtout un auteur que Benoît ne se lassait jamais d'ouvrir, qu'il pouvait presque réciter, et dont la lecture et les paroles t^-ansportaicnt son âme : c'était le

mis.^'ionnaire de l'Oratoire, le P. Lejeune, dit l'Aveugle. La vigueur du raisonnement, la simplicité et la force du langage, l'évidence de la vérité, tout frappait et charmait Benoit dans ce fougueux et pathétique orateur. Ses discours sur les peines de l'enfer et le petit nombre des élus touchèrent Benoît à ce point, qu'on croit pouvoir altiibuer à cette lecture et aux solides méditations qu'il en fit, le principe et l'origine de la résolution du Bienheureux, de ne rien épargner et de tout sacrifier afin d'éviter l'enfer, v Quand il ne devrait y avoir qu'une seule âme damnée, ne devons-nous pas, disait Benoît, craindre d'être celle-là ? »

Désormais les austérités de Benoît augmentent donc; il aspire à s'affranchir de tout lien; il redoute ce qui peut le retenir à la terre, et paraît déjà vouloir dominer tous les besoins de son corps. Il a seize ans; on lui a permis d'accomplir les lois ecclésiastiques du jeûne; il s'y porte avec ardeur ; il ne se contente plus de disposer d'une partie de ses repas en faveur des pauvres ; souvent il leur distribue son repas entier. Aux jours de son enlance, il mettait une planchette sous son oreiller, avonsnous dit; désormais il passe des nuits entières sur le carreau, même durant la saison rigoureuse.

Tout son souci est d'éviter l'enfer et de' témoigner son amour à Jésus-Christ, qui s'est sevré des splendeurs du ciel pour participer aux pauvretés de la terre et en épuiser les douleurs. Benoît, à la suite du divin Maître, veut parcourir la voie du renoncementet de la souffrance. Il demande avec instance à suivre les traces di\ines dans ralij(Ction et la douleur : son unique recherche est du chemin direct qui conduit au Calvaire. L'éloiguemenl

qu'il avait manifesté dès son enfance pour le monde, se change en horreur \éritable et profonde pour tout ce qui tient à la terre. Le renoncement l'attire et le solliciie. Ne pouvant se douter d'un dessein particulier de la Providence à son égard, il se croit appelé à cette voie des coi.seils, toujours privilégiée, il est vrai, mais battue encore de son temps et, pour ainsi dire, ouverte à tous : il veut se préparer à vivre dans l'enceinte d'un monastère.

Son amour de la perfection le porte à s'enquérir de l'ordre le plus austère : ceux dont l'entretiennent les livres ne lui paraissent pas satisfaire à la soif de mortification qui est dans son cœur: rien ne sourit ni ne s'ouvre dans son âme à la connaissance des pratiques qui y sont en usage.

Parmi les prêtres du voisinage d'Erin, il y en avait un qui avait visité le grand monastère de la Trappe, et qui aimait à parler de ce qu'il y avait vu et admiré. Il en parlait avec enthousiasme, et l'enthousiasme de Benoît à l'écouter n'était pas moindre. Notre Bienheureux le mettait volontiers sur ce chapitre et même l'interrogeait, bien que toujours avec réserve et discrétion. De la sorte, il parvint à s'instruire des moindres détails de la Règle et de la vie des Trappistes. Il lui parut que tout lui agréait et que la voix di\ine l'appelait en ce lieu. Cette persuasion l'engageait à redoubler de piété et d'austérité, mais ne rendait pas les études classiques plus attrayantes. Il faisait acte de docilité et de vertu en s'y livrant. Le maître ne pouvait cependant se faire illusion : la sève était absente de ce travail et les fruits en étaient désormais petits.

Le curé d'Eiin, qui appréciait la vertu de son neveu, qui en admirait le progrès, qui reconnais^ait en lui tant de grandes et généreuses qualités, ne savait comment les concilier avec ce refroidissement pour les études, chaque jour plus sensible et plus funeste. Il commentait à s'inquiéter; il redoutait devoir compron.ettre une vocation qui jusque-là lui avait paru précieuse et qui iui semblait encore capable de produire en abondance des fruits savoureux. Il ne se rendait pas compte de l'obstacle sur lequel venaient se briser et s'évanouir toutes ses espérances, et qui véritablement, il le savait, n'était ni dans l'intelligence ni dans la piété de son neveu. Benoît, de son côté, voyait les inquiétudes et les chagrins de son oncle: il eût voulu y remédier; mais l'attrait supérieur et divin, on peut dire, l'emportait, et aucune considération ne pouvait ravaler son esprit et ses goûts aux études humaines.

L'oncle, de plus en plus embarrassé, s'ouvrit à un ecclésiastique du voisinage, qui paraissait avoir la confiance du Bienheureux. C'était le curé de Berguinheuse. Il venait souvent à Erin,etil avait d'abord été longtemps vicaire d'Ames, paroisse voisine d'Amettes, de sorte qu'il connaissait Benoît depuis son enfance. Ce bon prêtre, Ch. Joseph Dupuich, promit de sonder les dispositions du jeune homme, et ne manqi^a pas eu effet À lui recommander de suivre les prescriptions de son précepteur. 11 insistait sur la nécessité des études pour le sacerdoce, et il chercha à faire envisager à Benoît la vieillesse de son oncle qui s'avançait et le soulagement et la joie dont elle serait couronnée, le jour où Benoît pourrait participer au ministère des âmes.

Atout cela Benciîi, sans s'ouvrir d ivantage sur son dessein, répondit d'un ton ferme qu'il ne resterait jamais dans le monde, et que sa yocation l'appelait dans un désert. Cette réponse, rapportée au curé d'Erin, lui parut un simple échappatoire; il renouvela ses instance?. Le neveu alors, serein et respectueux, avoua son dégoût pour toute science profane et étrangère au salut de sou ame. Il assura qu'une volonté supérieure emportait sa Volonté qui eût été de chercher à complaire à son oncle, ajoutant qu'il était résolu à se retirer dans un cloître, et qu'il avait fait choix de la Trappe. A cette nouvelle, l'oncle s'attendrit; toute la vie de son neveu ne lui parut que trop conforme à ce dessein. Il hésitait à y croire cependant; il craignait les illusions d'une imagination exaltée :

— « Une résolution si subite n'est pas sage, disait-il. Votre âge est encore tendre, votre complexion est faible, votre tempérament délicat. De plus robustes que vous n'ont pu supporter les austérités de la Trappe. Si vous connaissiez bien le régime de vie qu'on y mène, sans doute vous changeriez d'idée. »

A ces objections et à toutes les autres que la sagesse et la tendresse de son oncle purent suggérer, Benoît répondit en témoignant d'une pleine connaissance de la vie des Trappistes et de leurs règles ; il entra même dan? divers détails sur la situation du monastère, et montra qu'il avait étudié jusqu'à la route qui y conduisait et calculé les journées de chemin. A d'autres indices encore, l'oncle crut sentir une résolution généreuse et iffermie dans la méditatiou. Il était loin de sa pensée de vouloir s'opposer à la volonté de Dieu: toutes ses

objections se bornèrent à en éprouver et à en apprécier les signes.

Toutefois il remarqua que ce n'était pas à lui qu'il appartenait de décider d'un tel projet, et il renvoya Benoît à ses parents, lui rappelant que le devoir d'un fils, surtout à son âge, était de les consulter et de solliciter leur consentement, avant de songer à exécuter un pareil dessein.

Benoît partit aussitôt pour Ametles. Il y avait quatre ans qu'il n'y avait paru; mais sa présence n'apporta pas la joie dans la maison paternelle. Son père et sa mère voyaient leurs projets déconcertés par cette proposition inattendue. Leur tendresse s'alarmait à la pensée de perdre leur fils ; sa délicatesse leur faisait envisager avec épouvante les rigueurs de l'ordre où il se disait appelé. Ils sentaient dans leur cœur une opposition formidable et ne voulaient consentir à reconnaître dans cette pensée un ordre de la Providence. La mère surtout s'attristait et s'apitoyait. On épuisa tous les moyens en usage. On chercha à tenter Benoît par les avantages matériels que son titre d'aîné lui assurait, par le dévoûment qu'on comptait trouver en lui pour soutenir la vieillesse de ses parents, pour les aider à élever leurs autres entants, pour diriger et conseiller le jeune âge de ses frères et de ses sœurr ; on lui objectait qu'on ne prétendait pas le contraindre à accepter les charges du sacerdoce, et que, si elles l'effrayaient, sa place n'était pas occupée dans la maison paternelle; on faisait appel à son zèle pour le salut des âmes, auquel, dans le ministère des paroisses, il travaillerait plus efficacement, disait- on, qu'au fond d'un cloître; on l'assurait qu'il n'aurait pas dans ud

monastère plus de sécurité qu'ailleurs pour son avenir éternel. Enfin on employait et on épuisait toute la rhétorique à l'usage des parents alarmés, contrariés et blessés dans leurs affections par un dessein auquel ils sont toujours disposés à attribuer quelque chose do chimérique.

Benoît fut inébranlable. Humble, attristé du chagrin qu'il voyait autour de lui, souffrant du même brisement qui torturait le cœur de ses parents, il demeura résolu à poursuivre son dessein et persévérant à en demander l'autorisation. Il répondit aux arguments avec douceur et patience, tendrement, en suppliant qu'on ne mît pas obstacle à ce qu'il regardait comme sa vocation.

Ni son père, ni sa mère ne purent avoir le courage que cet enfant réclamait d'eux. Ils étaient surpris de la sagesse de ses discours ; ils admiraient la paix avec laquelle il répondait à leurs objections, mais ne se laissaient pas gagner à ses prières. Ils lui déclarèrent qu'il pouvait renvoyer, s'il le voulait, l'exécution de ses projets à l'âge où il pourrait disposer de sa personne, mais qu'il devait se tenir assuré de n'obtenir jamais leur consentement.

Benoît dut reprendre le chemin d'Erin et s'y remettre à des études pour lesquelles sa répugnance ne diminua pas. Il n'abandonnait pas son dessein ; et son unique pensée était de se préparer à l'accomplir en redoublant de prières et d'austérités, en s'exerçantà toutes les vertus dont il avait déjà donné de si beaux exemples. Son oncle le gourmandait encore souvent du peu de progrès de ses études littéraires; mais la piété et la connaissance

— ;jo —

des âmes, et aussi la tendresse du Loq curé l'eDgageaieat à user de ménagcmeuts, et à laisser un peu de liberté à des penchants dont la solidité pouvait être une question, mais dont la force était manifeste. Le précepteur aurait eu, d'ailleurs, à contrarier les desseins de la Providence, le même scrupule que le neveu è ne pas les >uivre. Il fallait seulement redouter l'exaltation et la contention d'esprit du jeune homme. Aussi l'oncle s'elforçait-il de le consoler et de le diriger, et, s'en remettant à la décision divine, demandait pour lui comme pour son élève la grâce du discernement.

Benoît était profondément travaillé : outre les rebuts que l'étude des humanités inspirait de plus en plus à cet esprit, uniquement épris des chosea divines, il se trouvait livré à une de ces formidables épreuves intérieures qui ne paraissent ménagées qu'aux plus chers amis de Dieu. Il se vit envahi par des obscurités qu'il ne connaissait pas. Sa conscience avait toujours été timorée. Son excès d'humilité lui faisait redouter de s'unir à l'Eucharistie, pour laquelle il ressentait cependant une dévotion si affectueuse et un attrait si puissant. Dans l'état de paix, il ne s'approchait pas de la table sainte sans s'être contessé plusieurs fois, et toujours avec un sentiment de respect qui s'exaltait jusqu'à la frayeur. La crainte de l'enfer vivait toujours dans son âme, et c'était là le principe de sa vocation. Jusque dans les enivrements de l'amour, il parut toujours la ressentir. Elle a été Taiguilion qui poussa le Bienheureux jusqu'à la sainteté; elle est restée le fondement toujours apparent de l'édifice de vertus que l'Eglise nous donne à admirer en lui aujourd'hui.

L'art du démon est de se servir contre les saints des éléments même de leur héroïsme : de même, la victoire 4ies élus tourne à leur exaltation les tentations que le démon a ourdies contre eux. C'est l'usage de toute guerre de retourner ainsi contre l'ennemi ses propres armes, et d'employer à le battre les ouvrages qu'il avait élevés pour attaquer ou pour se défendre. Ce fut donc de ce sentiment de crainte, si fortement imprimé dans l'âme du Bienheureux, que le démon essaya de tirer de redoutables suggestions.

Privé des lumières sensibles, Benoît sentit s'éveiller en lui de grandes perplexités sur le dessein même qu'il nourrissait. La crainte de ne pas suivre la volonté de Dieu l'agitait, et les prières comme les lectures étaient inefficaces à lui rendre la paix. Ses confessions mêmes étaient impuissantes à le tranquilliser. Les conseils et les exhortations ne pouvaient apaiser l'orage. Dans ce tumulte et ce trouble, Benoît voulut cependant recourir à la source des remèdes et des guérisons : il essaya d'une retraite suivie d'une confession générale. Avec l'assentiment de son oncle, il alla passer quelques JOUIS auprès d'un prêtre expérimenté, doyen de chrétienté, selon le titre qu'on donnait alors à un curé investi d'une certaine autorité sur les prêtres de son voisinage. La sagesse du confesseur et ses lumières eurent de la peine à faire pénétrer un peu de calme dans l'âme éprouvée. La Providence allait bientôt cependant l'arracher à ces désolations, en la faisant tout h coup éclater et s'épanouir dans les exercices de la plus active et de la plus généreuse charité.

Il y avait deux ans que Benoît avait vu ses parents

s'opposer à ses (lôsirs; il avait dix-huit ans, lorsqu'en 17GG une maladie contagieuse éclate à Erin et y fait de grands ravages. La maladie et la mort sont partout. Le curé sent ses entrailles s'émouvoir, et multiplie les soins et les largesses aux mourants, aux malades et déjà aux orphelins. Il a un aide dans son neveu. Benoît acvompagne son oncle à l'administration des sacrements, souvent le précède dans les maisons atteintes et y tni parvenir les aumônes du pasteur. Il a l'intelligence de la charité : il étend sa sollicitude à tous les intérêts des malades, et supplée à leurs soins autour des récoltes ou près des bestiaux. Les travaux les plus grossiers et les plus pénibles ne le rebutent ni ne l'effrayent. Les soins les plus répugnants sont sa part au lit des moribonds. Son oncle voudrait au moins l'écarter des maisons les plus gravement infectées, lorsque lui-même, le pasteur, succombe aux fatigues et est atteint par le fléau. Benoît le soigne alors avec les précautions et les inventions les plus ingénieuses et les plus tendres; en même temps son regard embrasse toute ia paroisse, et le pasteur mourant a la consolation de n'être pas étranger à ses brebis, et de pouvoir transmettre tous les jours ses avis aux affligés et aux malades.

Enfin le curé d'Erin succombe (1). Le cœur brisé, Benoit ne continue pas moins les œuvres de charité que son zèle avait embrassées. Il laisse la famille s'inquiéter des intérêts de la succession, de rinventaire et des diverses formalités auxquelles la mort d'un parent obli^^e les héritiers : son souci est aux pauvres et aux malades.

(3] Le 13sepiembre 1766.

— SS- II prodigue toujours ses soins et ses fatigues sans appréhender le danger auquel sajeunesse est particulièrement exposée, et sans paraître savoir que la mort de son oncle a désormais brisé les liens qui jusque-là l'avaient attaché à cette malheureuse paroisse.

Touchés de tant de charité unie à tant d'autres vertus qu'ils connaissaient d'ancienne date, les paroissiens d'Erin ne pouvaient se retenir d'exprimer leurs regret? et leurs désirs.

« — Ah I disaient-ils au Bienheureux, si votre oncle eut vécu quelques années de plus, vous lui auriez succédé dans sa cure et vous l'auriez remplacé au milieu de nous ! »

Benoît se contentait de répondre qu'il ne se croyait pas appelé au saint ministère, et qu'il n'oserait jamais se charger du fardeau pastoral. Il resta à Erin tant que dura l'épidémie. Il rentra à Amettes vers la Toussaint de l'an 17GG.

DÉSIRS ET PRLPARATK.ÎT

4766— nC7.

Les trente mois d'épreuves qu'il venait de traverser n'avaient fait qu'affermir Benoît-Joseph dans son désir de quitter le monde. Son empressement à embrasser la vie cénobitique le porta à penser que le moment était arrivé de renouveler ses instances à ce sujet. La mort du curé d'Erin qui le laissait sans guide, lui faisait désirer encore plu,s impatiemment l'abri et le soutien du cloître : il sentait que son âme avait besoin de la solitude.

— « Dieu m'y appelle, disait-il J'aurais à craindre de me damner si je me chargeais du salut des autres. »

La mort de son parrain pouvait d'ailleurs paraître en traîner l'abandon d'un projet dont il avait été le principal promoteur, et notre Bienheureux se croyait fondé à penser qu'on ne songerait plus désormais à lui faire continuer les études sacerdotales.

Dès son arrivée à Amettes et avant qu'on n'eut pris une détermination sur son avenir, il rappela ses vœux et sollicita de nouveau le consentement de son père et de sa mère. Leur esprit n'y était point incliné. La nature répugne au sacrifice et ne manque pas d'habileté pour couvrir ses secrètes résistances des îipparoTices du plus

saint devoir. Les venus de Benoît, son dévoùment et toutes ses qualités le rendaient plus cher à ses parents; ils croyaient travailler pour Dieu lui-même, en conservant à son Église un ouvrier aussi précieux et aussi utile que leur fils. Il est bien vrai, d'ailleurs, que le nom de la Trappe les effrayait beaucoup, et qu'ils étaient persuadés que la délicatesse do Benoît ne pourrait supporter les austérités de ce rég me de vie. Benoît répondait en vain qu'il fallait se fier à la divine Providence, qui vient toujours en aide à la bonne volonté. La tendre? se de sa mère était surtout alarmée : elle revenait souvent sur ce sujet et attaquait par tous les côtés la détermination de son fils; elle lui faisait les objections que la nature a toujou rs suggérées aux parents qui disputent leurs eûfants à la grâce ; elle ne pouvait concevoir ks attraits de la solitude; elle s'épouvantait de la vie gu on mène à la Trappe; elle insistait sur la délicatesse du tempérament de BcîLoît.

— « Les ermites d'autrefois, disait-elle, qui vivaient de l'herbe et des racines des champs, étaient d'une trempe plus forte que les hommes d'aujourd'hui, et il se faisait alors des miracles qui ne se font plus maintenant. »

Benoît répondait que la puissance de Dieu u est pas diminuée et qu'il peut toujours faire des miracles pour ses serviteurs :

— « Tous les jours il en fait, ajoutait-il, qu'on n^. voit pas, et avec le secours de Dieu on peut tout ce qu'on veut... »

C'était sa réponse aux objections.

Ses résolutions se lisaient dans sa conduite autant que

daiiri >«'s paroles. 11 vivait dans la maison paternelle comme mort à tout ce qui était autour de lui, ne manifestant ni désir ni besoin, et se laissant manquer de tout plutôt que de disposer de la moindre chose ou même de la demander. Il s'appliquait à se conformer, autant que possible, au régime de vie qu'il ambitionnait. Il avait soin, il est vrai, quand il avait passé la nuit sur la dure, de froisser son lit au matin, mais la vigilance maternelle ne se laissait pas mettre en défaut. Une nuit, Benoît fut surpris étendu sur le carreau, la tête sur un morceau de bois noueux :

— « Ne vous fâchez pas, répondit-il aux réprimandes; puisque Dieu m'appelle à la vie austère de la Trappe, ne faut-il pas que je m'y habitue avant de l'entreprendre ? Je me prépare à suivre les voies de Dieu. »

Afin de s'y préparer davantage, il gardait habituellement le silence ; il n'en sortait que pour s'entretenir des choses utiles au salut. Sa charité et sa délicatesse le faisaient abonder en certaines recommandations, par exemple, lorsque sa mère avait quelques emplettes à faire; comme il avait sans doute remarqué qu'elle était ménagère, ainsi que doit l'être toute mère de famille chargée d'enfants, il lui représentait doucement qu'il ne fallait pas trop discuter des prix, afin que les marchands pussent trouver à gagner leur sutfisance, sans être exposés à un trop grand péril de mentir.

Sa vie était réglée, d'ailleurs?, et son srjour dans la maison paternelle n'avait apporté aucun changement à son régime : il était d'une exactitude scrupuleuse à ses prières, à ses méditations et à ses lectures; il prulongeait ses visites à l'église; et un vieillard, mort à l'âge

de quatre-vingt-trois ans, il y a plus de quarante ans, ^e rappelait encore Timpressioii qu'il avait éprouvée à assister, dans son jeune âge, à une communion de Benoît-Joseph, durant le court séjour que le Bienheureux fit à Amettes pendant ces dernières semaines de Tannée 1766.

Son recueillement était si profond et si constant que le plus souvent il n'était pas en état de rendre compte d'aucune particularité des lieux où il se trouvait : il ne voyait et ne remarquait rien; et de l'avis de sa mère, on pouvait regarder sa vie comme une prière et une oraison continuelles.

Cependant les parents avaient pris leur résolution, et pour remplacer le curé d'Erin auprès de leur fils, ils avaient fixé leur choix sur l'aîné de ses oncles maternels. Le nouveau saint Vincent^ qui avait autrefois appris les lettres à notre Bienheureux, était alors chargé d'une chapelle de titre vicarial à Conteville, entre Erin et Saint-Pol. L'abbé Jacques-Joseph Vincent n'avait pas oublié les grâces et les espérances de la petite enfance de son neveu; il avait été à même d'apprécier les fruits qui avaient commencé à se former au presbytère d'Erin, et il accepta volontiers le soin de cultiver une plante déjà si précieuse et qui annonçait devoir rendre gloire à Dieu.

A Conteville, la vie de Benoît fut ce qu'elle avait été à Érin ; ses études même retrouvèrent un peu de sève : peut-être l'esprit de Benoît, fixé dans sa résolution, avait-il désormais plus de calme 7 Ses progrès redevinrent sensibles et, au dire de son maître, il excellait daus la version des auteurs latins. Le maître découvrait

— :i8 — en môme temps dans ion (jlè\e d'auliccLX.:tjji,ii.,co qui le ravissaient et qu'il était loin de combattre. Le nouveau saint Vincent avait en ell'et certaines conformités dégoût et de vertu avec son neveu. La maison du vicaire de Conteville était une maison de mortification et de prière, plutôt encore qu'une maison d'études. L'oncle et le neveu rivalisaient de zèle, d'invention et de pauvreté. Leurs meubles avaient été distribués aux pauvres. La cliambre du vicaire était sans plancber ni pavé, et pour suppléer aux sièges, le vicaire industrieux avait pratiqué un grand trou et il s'asseyait sur les rebords, ainsi que son élève. La nourriture était à l'avenant de ce dénûment.

D'après une anecdote que le curé d'Amettes a recueillie à Conteville en 1836, il semble que M. Vincent lut parfois sans serviteur et obligé de préparer ses aliments de ses mains. Les habitants les plus aisés de Conteville lui fournissaient le bois nécessaire. Mais quand la soupe était cuite, il arrivait à l'oncle de réfléchir, et, se retournant vers son hôte :

— (' Mon neveu, disait-il, nous avons de la santé; un morceau de pain ne nous suifirait-ilpas? 11 y a des pauvres dans le village, des infirmes, des malades qui ont besoin d'une autre nourriture. »

Benoît ne faisait pas répéter : il emportait aussitôt dans les maisons indiquées, la viande, les légumes et le potage. M. Decroix, curé d'Amettes, a vu, en 1836, à Conleville, un vieillard qui reconnaissait avoir été dans son enfance l'objet de cette charité.

On comprend qu'en attendant la Trappe, Benoît se trouvait heureux, et qu'il regardait comme ua lieu de

délices la maison du vicaire de Conte\ille. Il y unissait la prière à la mortification, et son attrait était toujours de courir vers le Saint-Sacrement. Il aimait toutes les cérémonies religieuses, et quand son oncle se rendait à quelque solennité dans les églises du voisinage, Benoît l'accompagnait, portant les croix, les chandeliers, les vases et les bouquets qui devaient relever la pompe des autels. Il ne trouvait alors à se plaindre ni du poids, ni de la fatigue. Autant qu'il le pouvait, il visitait les églises des environs pendant les exercices de l'Adoration perpétuelle. Il se perdait alors dans sa contemplation et ne pouvait s'arracher de l'église.

Un jour de carnaval, c'est le nouveau saint Vincent qui raconte lui-même le fait, Benoît était allé à Saint- Pol, où le Saint-Sacrement était exposé dans l'église des Carmes. Il était en compagnie d'une servante chargée de commissions et d'emplettes. En entrant en ville, il recommanda à cette fille de venir le reprendre, au moment du départ, à l'église du couvent. Il s'y rend aussitôt et se prosterne en adoration. Les heures s'écoulent sans qu'il s*en aperçoive; une personne pieuse qui le connaissait sans doute ou qui était touchée de la persévérance de sa prière, s'approche de lui vers trois heures, l'invitant à venir chez elle prendre un peu de nourriture. Benoît avait trop à faire pour consentir à perdre une minute des instants précieux qu'il pouvait passer en la présence sacramentelle de son Dieu. Sa compagne de voyage revient peu après et l'avertit qu'il est temps de songer au retour. Benoît la supplie d'attendre encore on peu.

— « On va prêcher! » disaii-il.

Une consentit à quitter l'église qu'après le sermon et ia bénédiction. Ils rentrèrent assez tard à Conteville. Benoît n'avait rien mangé depuis la légère collation prise de grand matin avant le départ.

Userait inutile d'insister sur les divers progrès que notre Bienheureux, soutenu par cette double ardeur pour la prière et la mortification, faisait dans toutes les vertus. On sait ce quelcsvertus divines et surnaturelles communiquent de grâces aux vertus secondaires et purement humaines auxquelles les hommes sont surtout sensibles. Aussi l'affabilité de notre Bienheureux, formée de la charité et de l'humilité, avait un degré de charme et de politesse où les mieux avisés des courtisans n'auraient su atteindre. Son esprit aussi, nourri de méditations et habitué à la contemplation, avait acquis une solidité dans le jugement et une force de raison auxquelles son oncle rend témoignage. Il disait que le Bienheureux avait un esprit carré.

Au carême de 1767, des missionnaires évangélisèrent les paroisses des environs de Conteville, et Benoît demanda à suivre les exercices qui furent donnés successivement dans chaque église. Les difficultés des chemins et la rigueur de la saison ne purent l'arrêter : il suivit toutes les phases des missions et ne perdit pas une parole des ouvriers évangéliques. Son admiration pour le P. l'Aveugle lui avait inspiré une estime particulière et une singulière confiance pour les missionnaires. Toutes les fois qu'il put se mettre en rapport avec eux, il leur ouvrit son cœur ; il commença cette pratique dès ce carême de 1767. 11 voulait avoir sa part des grâces de la communion qui termina les exercices; mais la délica-

tesse de sa conscience et la défiance qu'il avait de luimême, lui faisaient toujours craindre de n'être pas disposé ; et, bien qu'il eût commencé sa confession dès la première mission, il différa jusqu'à la dernière avant de s'approcher de la sainte table ; encore tallut-il pour l'y décider toute l'autorité du confesseur.

Benoît avait profité de ses rapports avec les missionnaires pour conférer de sa vocation. Sa résolution avait été approuvée. Son oncle, de son côté, persuadé que cette fleur ne devait pas rester en plein champ, mais demandait à être transplantée en jardin clos et abrité, jugea qu'une épreuve de quatre ans était suffisante, et que Benoît, dans sa vingtième année, était en âge de disposer de lui. Toutefois, à cause des répugnances que le nom et l'éloignement de la Trappe avaient éveillées chez ses parents, et pour leur témoigner plus de condescendance, l'abbé Vincent conseillaà son neveu de songer aux Chartreux, dont la vie était à peu près aussi austère, et qui avaient plusieurs maisons dans le voisinage. Benoît accéda volontiers à cette proposition, et son oncle lui eut bientôt ouvert le chemin du cloître vers lequel il aspirait depuis si longtemps.

Sur la fin d'avril 1767, Benoît, enfin muni du consentement de ses parents, se rendit à la chartreuse du Yal- Sainte-Aldegonde, au diocèse de Saint-Omer.Ilse croyait au comble de ses vœux; mais il devait passer par bien des déconcertements avant de trouver sa voie et son refuge. Benoît Joseph, arrivé au monastère, en admira l'ordre et lesilencé. Son âme en était réjouie et épanouie. On l'avait accueilli comme un hôte. Quand le but de son voyage fut connu, on lui déclara qu'il y avait un obstacle

insurmontable à l'exécution de son projet : l'état des affaires temporelles du monastère ne permettait pas d'y recevoir de postulants. Le religieux cependant qui l'accueillit, dom Cyrille Piefort, voyant sa modestie, l'engagea à ne pas renoncer à son dessein, mais à se présenter à la chartreuse de Notre-Dame des Prés de Neuville, au diocèse de Boulogne, lui conseillant de se fcrraerd'abord au plaiu-chant et d'étudier la dialectique.

Benoît se mit aussitôt avec ardeur à ces études, mais n'attendit pas d'y avoir acquis une grande perfection. Il frappait aux portes de la chartreuse de Neuville, dans les derniers jours du mois de mai. Un de ses oncles, chanoine de Notre-Dame de Wallincourt en Cambrésis, s'était chargé de l'y conduire et de le présenter. Aussi notre Bienheureux se croyait assuré du succès de sa démarche. Un nouveau mécompte cependant l'attendait. Il n'avait pas vingt ans accomplis, ses études n'étaient pas terminées ; le père Prieur, dom Michel Pater, trouva qu'il n'y avait aucune raison de se presser : et, insistant sur la nécessité de laconnaissancedu plain chant et de l'étude de la dialectique, remit le postulant à une époque ultérieuie.

Ce contretemps, qui attristait Benoît, ne laissa pas de relever l'espoir de ses parents. Leur consentement était donné, mais il leur eût été bien doux de Je reprendre. Toutefois, ils se prêtèrent aux exigences de la vocation que voulait suivre leur lils, et concertèrent les moyens de lui faire acquérir les connaissances demandées. Us ne voulaient pas le remettre entre l'es mains du vicaire deCnnteville. Était-ce parréserveetpournppas accroîtie les charges qu'embrassait sa charité? Peut-être aussi

croyait-on les exemples de ce saint prêtre plus propres à conlirmer le Bienheureux dans sa vocation qu'à l'en détourner.

Ici, l'historien qui fait un retour sur le temps présent, ne peut s'empêcher d'admirer et d'envier les moyens d'instruction si libéralement mis à la portée de tous par l'ancienne constitution de la France; et l'histoire ^ de saint Benoît-Joseph Labre témoigne que, dans le nord de notre patrie, du moins, les anciennes prescriptions des conciles qui demandaient qu'une école fût ouverte auprès de chaque église, étaient exécutées à la lettre. A Erin, comme à Conteville, notre Bienheureux n'était pas seul, en effet, à recevoir l'instruction, et ses oncles lui adjoignaient comme condisciples des jeunes gens de la paroisse ou des environs, dont ils cultivaient l'intelligence. On n'avait pas encore inventé une pénalité contre cet exercice de charité.

Après sa seconde démarche à la Chartreuse, ce fut à l'école du vicaire de Ligny-les-Aire que Benoît fut adressé. Cet ecclésiastique, Joseph-Adrien Dufour, qui fut ensuite curé d'Auchi-au-Bois, était uni à la famille du Bienheureux par les liens de la reconnaissance, et avait été un des élèves du bon curé d'Erin. Benoît resta environ quatre mois sous sa direction, et il faudrait répéter tout ce qui a déjà été dit de sa vie à Erin et à Conteville, si on voulait entrer dans quelques détails. En avançant en âge, il gardait sa simplicité et ses pratiques d'humilité, se soumettant au domestique du vi< caire comme autrefois à ceux de son oncle à Erin; il était toujours disposé à rendre service et à s'effacer eu toute circonstance, à quitter sa place à la table ou même

à aller coucher à l'écurie, lorsque quelque liôie survenait à l'improviste. Il écoutait avec une sérénité mo« deste et dans un humble silence les réprimandes, un jour même assez vives, — c'est le vicaire de Ligny qui en convient, — que lui attirait parfois son attrait pour les livres mystiques. D'habitude cependant le précepteur, édifié de tant de vertus, se contentait d'avertir son élève avec ménagement, et de le ramener avec douceur à ce qui devait être le principal objet de ses études.

Il édifiait tous ceux qui le connaissaient, et s'appliquait plus que jamais à pratiquer le renoncement et le détachement Un jour de fête, le vicaire de Lignyles-Aire l'engageait à se rendre à Amettes où il devait y avoir une réunion de famille: le Bienheureux refusait.

— (( Mes proches ne sont plus là, disait-il, puisque je suis à la veille de me séparer d'eux pour toujours. Quant à mes père et mère, il me suffira de les voir dans une circonstance moins tumultueuse pour leur dire mon dernier adieu. »

Malgré l'attrait toujours ardent pour les livTes de piété, il ne négligeait pas ses études : le plain-chanl le charmait; ses progrès restaient médiocres en dialectique : son maître trouvait que la science du crucifix était celle qu'il pénétrait le mieux : il savait déjà en tirer pour sa conduite d'admirables et solides déductions. Mais malgré les fruits qu'il recueillait de ses communications intimes avec Dieu, il gardait sa naïve avidité des enseignements de l'Eglise : il avait l'oreille et le cœur ouverts à toutes les bonnes paroles, et, quoi-

que dans sa vingtième année, il suivait avec une exactitude et une attention scrupuleuses les catéchismes de la paroisse de Ligny. Le goût de la parole sainte est vraiment un prélude de sainteté.

Les exemples du Saint avaient leur éloquence. Il y ajoutait les insinuations de sa parole, et décida un de ses condisciples de l'école du vicaire de Ligny à se donner aussi-à Dieu dans l'ordre de Saint-Bruno. Le 6 octobre 1767, Benoît, escorté de sa conquête, se présentait de nouveau à la Chartreuse de Notre-Dame des Prés de Neuville, et, jour de joie et de grâce, le couvent l'accueillit. Le Bienheureux entrait enfin dans ces délices de la cellule qu'il avait tant désirées.

TENTATIVF.S INFRUCTUEUSTS

MOI ^rno.

La vie des saints, en nous faisant admirer les voies de Dieu, nous montre combien elles sont impénétrables. Quelle vocation paraissait plus assurée que celle de notre Bienheureux? On y reconnaît toutes les vertus de patience, de persévérance, de désir, d'humilité et de soumission, qui sont le plus souvent des gages de l'appel divin. Cependant à peine fut-il en cellule que rallégres>e qu'il avait espérée et ressentie s'évanouit : la lumière de son âme parut s'éteindre, et il entra dans des angoisses autrement redoutables et douloureuses que celles qu'il avait éprouvées au presbytère d'Erin. L'enfant avait grandi : parvenu à l'âge d'homme, il était appliqué désormais à des travaux plus lourds et plus pénibles que ceux de l'adolescence. Au milieu delà bourrasque de ténèbres que subissait son cœur, il eût désiré des pénitences plus dures que celles de la Chartreuse. Le désir d'être un grand pénitent, puisqu'il se voyait un grand pécheur, le dévorait. Ce désir, ou plutôt ce besoin , l'empêchait de goùler une manière de vie qu'il trouvait trop douce pour lui.

Ses aspirations se tournaient avec une nouvelle énergie vers la Trappe. Il lui semblait que son esprit se serait

détendu et rafraîchi, si des travaux manuels, accomplis en commun, s'étaient entiemêlés aux exercices spirituels. Il était exact cependant à accomplir toutes les prescriptions de la règle, mais il n'y trouvait aucune paix ; le tumulte et les ténèbres se perpétuaient en son intérieur.

Les supérieurs, voyant ses souffrances, doutèrent de sa vocation; et, craignant l'épuisement que ce genre de tourments pouvait apporter à un esprit encore jeune, ils résolur3nt, malgré toutes les vertus qu'ils reconnaissaient dans ce postulant, de se séparer de lui. Benoît, jaloux de servir Dieu dans la solitude et le renoncement, ne quitta pas la Chartreuse sans regrets. Malgré la révolte de ses inclinations, il chérissait plus que toute faveur, la grâce de se lier à Dieu par les vœux de religion; et en quittant le monastère de Notre-Dame de Neuville, il ignorait si les portes d'un autre couvent s'ouvriraient jamais devant lui. Il était loin de renoncer à son dessein néanmoins. L'essai, où il venait d'échouer, n'avait fait qu'exalter son désir. Sa consolation en partant de la Chartreuse fut de songer à la Trappe et de s'affermir dans la résolution de renverser tous les obstacles opposés à ses vœux.

Ses parents l'accueillirent à Amettes avec la joie du bon pasteur qui retrouve la brebis perdue : ils s'imaginaient qu'une tentative infructueuse devaitramener leur fils au dessein qu'ils lui avaient suggéré de ne pas songer au cloître, et de tourner ses vues vers le ministère des âmes. On croit facilement ce qu'on désire. Aussi le coup fut cruel, quand, le lendemain de son arrivée, Benoît demanda à repartir immédiatement pour la Trappe.

Dans la douleur et le Iranspercement de leur âme, le père et la mère ne songèrent plus à le dégoûter par le spectacle des austérités où il aspirait. Ils savaient bien que la mortification était le grand attrait de cette âme embrasée du désir de souffrir; mais,s'attaquant au cœur de leur fils, ils lui représentèrent l'tlat de la famille et le besoin qu'elle pouvait avoir de lui. Ils se rabattirent à lui demander la simple concession de différer son départ. On était au commencement de la mauvaise saison; les angoisses par lesquelles Benoît- Joseph venait de passer avaient altéré sa santé ; la route qu'il voulait entreprendre était longue et difficile; sa mère le suppliait: pourquoi à la douleur, qu'elle aurait de le perdre sitôt après l'avoir retrouvé avec tant de joie, apporter encore Tinquiétude légitime où allait la jeter un voyage si pénible dans la mauvaise saison et dans l'état d'épuisement où elle le voyait? A toutes les objections et à toutes les instances Benoît restait calme; il n'avait qu'une réponse:

— « Dieu le veut! 11 saura me donner la force nécessaire! »

En vain voulut-on faire intervenir les parents, les amis, les personnes d'autorité : il reste inébranlable et imperturbable, assurant, dans le sentiment qui avait fait agir sainte Chantai, qun, quand même il lui laudrait passer par dessus le corps de son père étendu au irasers de la porte pour l'empêcher de partir pour la Trappe, il n'hésiterait pas, tant il est assuré de l'appel divin.

Il fallut céder, et, nouvelle grâce 1 l'histoire rapporte que le consentement des parents fut donné avec générosité, dans le vrai sentiment d'Abraham immolant son

fils à la Tolonté de Dieu. Cependant les mérites de toutes ces vertus devaient être stériles aux yeux des hommes.

Benoît partit avec all(^gresse pour la Tiappe. Il fit à pied, par des routes inconnues, durant la plus triste saison et avec des pluies continuelles, les soixante lieues qui le séparaient du monastère. Le mauvais état des chemins, les chétives ressources de ses parents, et aussi déjà sans doute l'amour du Saint pour la pauvreté le contraignirent à prendre cet humble mode de voyager. Sentait-il d'ailleurs la fatigue et les intempéries? Son âme abordait au lieu de repos et de délices auquel elle aspirait depuis six ans. Il courait, il volait. 11 arrive enfin dans les derniers jours de novembre (1),... et la porte du couvent ne s'ouvre pas à sa demande. La règle exige que les postulants aient vingt-quatre ans, les austérités du régime de la maison étant trop grandes pour être imposées à un âge plus tendre. Si une exception était possible, serait-elle en faveur de notre Bienheureux, que les fatigues du voyage ont exténué et dont la constitution, on le sait, était d'assez médiocre apparence ? Benoît veut en vain insister, exposer les motifs qui l'amènent à la Trappe, assurer qu'il a quelque expérience de la mortification, s'appuyer de son espérance qu'au besoin la puissance de Dieu suppléera à ses forces, la règle du monastère est inflexible : il faut prendre patience, et attendre encore quatre ans!

Déconcerté et désolé, il reprend le chemin d'Amettes; il repasse par ces routes défoncées qui conduisent des

(4) Le 25 novembre 1767.

bois du Perche aux plaines de la Picardie; il rentre enfin à Ameltes après un mois d'absence, exténué, les pieds en lambeaux, les habits déchirés, demi -nu et demimort, harassé, épuisé déjeunes, de fatigue et surtout do tristesse. Avait-il, pendantcette longue route, vécu d'aumônes? Prit-il là un avant-goût de la vie de pèlerinage qu'il devait embrasser plus tard ?I1 en acquit du moins une première expérience et si, durant les dernières années de sa vie, il trouva des délices et des grâces incomparables dans les privations et les fatigues de la vie errante, dès ce moment il avait pu en savourerles misères.

Encore une fois, sa présence ramena l'allégresse à Amettes. Heureux parents! Dieu leur avait demandé leur fils, il le leur rendait comme Isaac à Abraham.. On pouvait s'attendrir de le retrouver dans un si piteux état et s'alarmer; le cœur de la mère s'épanouissait néanmoins et se reprenait délicieusement à l'espérance. Pouvait-elle croire que son fils persévérerait dans ses projets ? En tout cas elle avait quatre ans devant elle, et la perspective de ce délai la reposait et la délectait. Elle se gardait du moindre reproche; toutes les industries maternelles furent employées pour faire bon et joyeux accueil à l'enfant rendu à sa tendresse. On eût dit l'entant prodigue.

Toutefois le désappointement de Benoît ne le faisait pas renoncer à son dessein. La tristesse que lui causait le long retard apporté désormais à l'accomplissement de ses vœux se mêlait dans son cœur à la crainte de s'être laissé décourager trop tôt. Puisque la Trappe lui était fermée, ilauraitdû, pensait-il. aller jusqu'à Sept-Fonts, au diocèse d'Autun. C'était le clief-liou delà Réforme de

Citcaux, institué par Eustacbe de Beauforf, à l'époque même où Rancé réédifiait la Trappe. Les ob5er\^ances étaient à peu près les mêmes dans les deux monastères. Benoît pensait cependant que l'admission eût été plus facile à Sept-Fonts. Il se reprochait de n'avoir pas, par une énergique persévérance, répondu à l'appel de Dieu, qu'il entendait toujours dans son cœur; il redoutait d'avoir de la sorte repoussé la grâce, témoigné de quelque inconstance et peut-être mal édifié le prochain. Il n'en fallait pas davantage pour troubler saconscience. Il avait aussi une manière de remords de n'avoir pas manifesté assez d'insistance auprès du prieur de la Trappe. Peutêtre l'eût-il fléchi s'il avait persisté davantage- Cependant sa famille n'avait pas tardé à découvrir ses secrètes pensées. On mittout en usage pour dissuader cet enfant, qu'un attrait si fort entraînait toujours loin du paisible foyer paternel. Benoît supporta cette épreuve avec une patience merveilleuse, et qui parut aux yeux de bons juges la marque la plus certaine que ses désirs étaient divinement inspirés. Ce n'était pas l'opinion de tous . Cette persévérance malgré la volonté delafamilb\ en dépit de tant d'obstacles, semblait à plusieurs un entêtement coupable, dont on ne pouvait se rendre compte et dont on cherchait la raison dans les plus mauvais instincts de la nature. La matière ne manquait pas à la critique : on ne se faisait pas faute de reprocher à notre Bienheureux d'être à la charge de sa famille, des'affranchir dutravail commun, d'outrer l'Évangile, de délivrer à des caprices et de n'écouter que son goût pour l'oisiveté.

Mais ni les critiques ni les séductions ne pouvaient

rien sur Benoît. Bientôt il annonça le dessein de faire une seconde tentative à la Trappe, ne pouvant croire que la rigueur de la règle pût l'emporter sur la violence de ses désirs. A cette proposition inattendue toute la désolation de la famille se renouvelle comme aux premiers jours. La mère surtout, qui portait alors son quinzième enfant, éclate en sanglots. Elle supplie son fils de l'épargner dans la situation où elle se trouve, assurant qu'elle ne pourrait supporter un nouveau départ, et lui demandant deTajourneraumoins jusqu'à sadclivrance. Benoît^ bien qu'avec quelque scrupule, consentit à ce délai. Toujours ardente à retenir ce fils « qui ne lui causa jamais d'autre peine que celle de vouloir quitter la maison paternelle pour vivre dans un monastère (1), » la mère s'empressa de mettre le temps à profit et réclama, pour détourner le projet qui la crucifiait, l'intervention des personnes influentes sur son fils.

Le vicaired'Amettes, Jérôme Théret, tenait alorsTécole de la paroisse. Il y recevait plusieurs des jeunes frères du Bienheureux ; il était l'ami de la famille, il partagea ses douleurs et entra dans ses desseins. Il se rapprocha de Benoît et chercha à gagner sa confiance. Rien n'était plus facile. Le vicaire d'Amettes étiiit un bon prêtre, zélé, instruit. Benoît allait chez lui volontiers. Il y portait cet air aimable et serein qui, dit le vicaire, prévenait en sa faveur. Le Bienheureux écoutait plus volontiers qu'il ne parlait; mais il ne refusait pas de s'entretenir avec les personnes pieuses, et même il n'hésitait pas à les reprendre lorsqu'elles étaient dans l'erreur : il redressa

{\) Paroles d'Anne Grandsir, mère du Bienheureux, au procèi informaiif de 1784.

ainsi, avec autant de modestie que de sûreté de mémoire, quelques citationsinexactes d'Écriture-Sainte hasardées par son nouvel ami. Le vicaire était édifié de toutes les allures du Bienheureux : il admiraitsa sobriété à table, sa modestie, sa réserve et en tout sa piété. Sa politesse était exquise : on sentait qu'elle naissait de la charité et qu'elle en était l'expression dans les petites choses. Benoît ne riait jamais aux éclats; mais il était toujours doux, candide, affable. Il saluaitjusqu'aux petits enfants. Toutes ces bonnes grâces encourageaient le vicaire dans son désir; il semblait bon de les appliquer au bien des peuples. Il s'en ouvrit à Benoît et le trouva inébranlable dans ses répugnances pour le ministère sacerdotal comme dans ses affirmations de la volonté divine. Le vicaire ne se rendit pas tout d'abord ; il voulut discuter, convaincre, obtenir du moins que Benoît renonçât à toutes nouvelles démarches, jusqu'à ce qu'il eût atteint l'âge fixé par les coutumes de la Trappe. Le Bienheureux n'avait garde de promettre ni même d'acquiescer ; et dans son zèle le vicaire croyant bien faire,

— c'est lui qui le dit avec douleur dans ses dépositions,

— s'emporta à des paroles dures et à des reproches amers, Benoît ne s'impatienta même pas. Avec sa douceur et son affabilité, il avait réponse à tout. Rien ne put entamer ses espérances ; rien ne put obscurcir sa conviction. Les vivacités du charitable vicaire ne purent non plus effleurer la confiance et l'affection que Benoît portait à ce bon prêtre. Il lui confia môme ses scrupules de n'avoir pas montré assez de résolution ni fait assez d'instances aux portes de la Trappe; il lui fit part de son désir d'entreprendre un second voyage et de faire un

nouvel essai. Toute rinfluoiice du vicaire d'Amettcs se borna à ol'jtenir que le Bienheureux, avant de hasarder ce voyage, écrivît au Père Abbé. L'abbé Théret était à peu près sûr de la réponse. Malgré les qualités et les instances du postulant, elle fut en effet conrurine à celle qu'il avait reçue aux portes du monastère : il fallait, avant de se présenter, se résigner à attendre d'avoir les forces suffisantes pour supporter les austérités de la règle.

Ce nouveau refus, en laissant respirer un peu la famille, calma aussi les inquiétudes de Benoît. Pour essayer de le rattacher aux siens, la mère voulut qu'il tînt sur les fonts du baptême le nouveau-né do la famille. Benoît objecta, il est vrai, que cette charge s'alliait peu avec son désir de solitude; mais ses scrupules cédèrent aux instances de son père.

Cependant, puisqu'il fallait attendre quatre ans avant de se présenter à la Trappe, on lui suggéra de reprendre ses études. Il n'y eût peut être pas songé de lui-même. Son attrait toujours plus ardent et plus irrésistible pour la contemplation ne lui laissait pas la liberté de penser à rien des choses de la terre. Il se reprochait sans doute son inaction, et c'était son chagriu le plus vif de se voir à la charge de la famille; mais quel n'eût pis été son embarras de trouver une occupation utile ! En tous cas. il n'eût pas demandé à imposer de nouveaux sacrifices à ses parents. Il accéda cependant volontiers à leur proposition de reprendre ses études et tenta de s'appliquer de nouveau à la philosophie. Vers les fêtes de la Pentecôte 1768, il était rentré chez son oncle, le vicaire de Gonteville. L'austérité, la charité et tout le régime de la

nla'lï^on lui plaisaient toujours, mais son esprit, emporté vers les splendeurs divines, pouvait moins que jamais se plier aux abstractions de la science. Ses efforts furent inutiles, et le Bienheureux rentra bientôt à la maison paternelle.

Tant de tentatives n'étaient pas pour lui donner un grand lustre aux yeux de ses concitoyens. Ils devaient cependant voir encore un nouvel essai, qui leur parut sans doute le plus ridicule et dont l'insuccès était plus humiliant que tous les refus jusque-là essuyés par Benoît. Puisque aussi bien les études philosophiques n'étaient pas son fait, on lui proposa de prendre part aux travaux agricoles delà maison. Noire Bienheureux ne se refuse à rien. Mais la préoccupation de son esprit le rendait aussi incapable des travaux matériels que des spéculations philosophiques, et son obéissance exacte prêtait à rire. Un jour, son père lui commande d'aller remuer une récolte abattue, qui avait besoin de sécher avant d'être serrée. Benoît se met à la besogne. A peine a-t-il commencé que survient une pluie diluvienne. Le Bienheureux s'en aperçoit-il ? Il continue bravement sa tâche et ne quitte le champ que tout le fourrage ne soit scrupuleusement retourné . Son père, le voyant rentrer tout ruisselant de l'eau du ciel, le gronde, pour sa santé, qui pouvait être compromise, et pour le travail achevé si malencontreusement.

— « Vous me l'aviez commandé, » répondit Benoît.

Il n'avait déjà plus d'autre science que l'obéissance.

Par obéissance, il se mêlait alors à la famille un peu plus qu'il n'avait jamais fait; il se réunissait aux divers membres de la maison et s'occupait de l'instruction reli-

— i)G — gieuse de ses jeunes frères; il visitait même parfois ses proches, avec simplicité et de bonne grâce, mais toujours avec une gravité et une réserve qui, dans tout son maintien, manifestaiont son humilité et son c?prit de religion. Rien de contraint d'ailleurs ni de guindé dans sa personne : il était, dit un des témoins, les délices de ceux qui le fréquentaient.

En faisant ces concessions à l'esprit d'obéissance plutôt encore qu'à l'esprit de famille, Benoît n'était cependant pas tout à fait tranquille. La voix qui lui parlait intérieurement était si forte qu'il craignait de ne pas lui répondre assez généreusement; il redoutait d'être infidèle en s'accommodant des délais que la force des choses imposait à ses désirs. Ses scrupules sur sa conduite aux portes du monastère de la Trappe n'étaient qu'endormis et se réveillaient parfois. Ses efforts avaientils été assez vigoureux et assez constants? Une âme plus généreuse n'aurait-elle pas renversé les obstacles?

Au milieu de ces perplexités quelquefois poignantes, Benoît gardait l'esprit de douceur et de petitesse. Il était fidèle à ses pratiques de jeunesse et communiait tous les mois. Il se confessait plus souvent. En demandant la lumière, il la cherchait. Il mettait le plus grand soin à discerner ses directeurs. Il les voulait de piété et d'expérience, et ne craignait aucune fatigue pour s'assurer le bénéfice de leurs lumières. Il faisait sans hésiter quatorze lieues pour se confesser. Il était toujours avide de prières et n'avait garde de manquer aux divers exercices de dévotion du voisinage : il voulait profiter de toutes les grâces que la prière fait descendre du ciel. Ayant appris qu'une mission se donnait aux environs de

Boulogne, il demanda d'en suivre le?, exercices. C'était durant l'été de 1769, et Benoît fit volontiers à pied les quinze lieues qui le séparaient du lieu de la mission. Après ces exercices et, sans doute, en conformité des conseils qu'il avait reçus et des résolutions qu'il avait prises, il se rendit à la ville même. Il y fut reçu par un ami et un parent de la famille, le chanoine Micliel- .loseph Flamand. Cet ecclésiastique, natif d'Amettes, avait douze ans de plus que le Bienheureux, et disait avoir assisté à son baptême. 11 ne l'avait jamais perdu de vue, et, à diverses reprises, avait passé plusieurs mois avec lui à la cure d'Erin. Il encouragea Benoît à vaincre sa timidité, et le pressa de suivre le conseil qu'on lui avait donné de se présenter à l'évêque, de lui exposer l'état des choses et de tout remettre à sa décision. Le prélat accueillit aven la tendresse d'un pasteur ce pauvre jeune homme qui devait être un jour une des gloires de son diocèse, et qui venait puiser à la plénitude du sacerdoce le conseil, la lumière et la consolation dont il avait besoin. L'évêque prit son temps, tout son temps; il interrogea, écouta, se fit donner de longs détails. Edifié enfin, et touché de la piété et des autres grandes et rares qualités de cette brebis d'élection, il reconnut l'appel de Dieu qui voulait enlever au monde et garder pour lui seul cette âme privilégiée. Mais il s'agissait de déterminer le monastère où elle devait s'abriter. Benoît, qui s'ouvrait avec confiance, ( xposa l'attrait puissant et victorieux qui l'entraînait vers laTrappe. Cependant l'évêque, persuadé que môme dans les temps modernes la volonté divine se manifeste volontiers par le moyen de l'autorité paternelle, tant que celle-ci est

exercée chrétiennement, s'informa du désir des parents.

— « Mon fils, vos parents seront-ils satisfaits, si voua quittez le diocèse? »

— «Non, » répondit Benoît, et il indiqua le choix qu'on avait précédemment fait pour lui de la Chartreuse de Neuville, où il s'était en vain présenté.

— « Ayez confiance, reprit le prélat, obéissez à vos parents et retournez chez les Chartreux. »

Benoît, persuadé d'avoir entendu un ordre divin, n'hésita pas : il s'enquit aussitôt des moyens d'assurer sa rentrée dans un monastère d'où il avait été congMié. Il commença par une retraite de quinze jours, qu'il fit au séminaire même de Boulogne. Il fit une conlessiOxi générale, la troisième de sa vie; et son confesseur, le supérieur du séminaire (1), partageant l'avis de l'évêque, l'adressa immédiatement à la Chartreuse de Neuville. Cette recommandation et la déférence due aux conseils du prélat fl.rent tomber les difficultés; l'entrée du monastère fut permise à Benoît. Il retourne donc à Amettes prendre congé de sa famille. Cette fois, c'est un éternel adieu qu'il fait. Quoi qu'il arrive, il est déterminé à ne plus revoir les siens ici-bas. Il veut se donner à Dieu entièrement, et au lieu marqué par la Providence. Il ne suit pas ses goûts; il préférerait un ordre plus austère; mais il obéit et ne veut avoir d'autre souci que de briser les liens qui l'attachent à la terre. La rupture est complète: « Ce n'est que dans la vallée de Josaphat qu'il re verra ses parents. » Ceux-ci cependant, dans leur douleur, s'estimaient heureux de l'en-

(1) M. Choaault, prêtre d'une graade expérience, dii M. l'abbé Desaoyers. (Tom, 1, p. 93.)

gager dans un dessein qu'ils avaient approuvé depuis longtemps et qui, éloignant leur fils de leur maison, ne l'arrachait pas du moins à son pays; ils se réjouissaient même d'avoir rendu inutiles ses aspirations vers la Trappe ou vers Sept-Fonts, et de sentir enfin victorieuse leur résistance à des projets aussi lointains.

Le 12 août 1769, Benoît, dans sa vingt-deuxième année, quitte donclamaison paternelle, décidé à marcher dans la voie où Dieu l'appelle sans jeter désormais un regard en arrière. A peine est-il en cellule chez les Chartreux que les orages auxquels il avait été en butte environ deux ans auparavant, fondent sur lui avec une nouvelle violence. Les perplexités, les inquiétudes, les dégoûts, les angoisses qu'il avait déjà connus ne le découragent pas. Il reste doux, affable, complaisant, prévenant, plein de zèle. Il remplit toutes ses obligations avec exactitude ; il est prompt aux offices et y assiste de la manière la plus édifiante. On ne saurait lui reprocher une faute, une omission, le moindre manquement. Cependant son état intérieur est des plus douloureux ; les supérieurs s'en inquiètent et craquent qu'il ne devienne tout à fait préjudiciable à ce précieux postulant. Au bout de six semaines le Révérend Père Prieur, Frère Joseph-Henri Cappe, plus tard procureur de l'ordre de Saint-Bruno, ne le croyant pas destiné à la Chartreuse, le congédie en lui disant :

— « Mon fils, la Providence ne vous appelle pas à notre état ; suivez les inspirations divines. »

Les inspirations divines, que Benoît voulait suivre assurément, pouvaient-elles l'appeler autre part que dans un couvent ? Notre Bienheureux sentit aus-

sitôt ses désirs et son cœur s'élancer vers la Trappe. L avait-il jamais perdue de vue?

En sortant de la Cliartrenso, Bonoît s'arrêta à Montreuil; delà il écrivit à ses parents pour leur renouveler ses adieux.

« Mon très-cher père et ma très-chère mère, je vous (( apprends que les Chartreux ne m'ayant pas jugé propre (( à leur état, j'en suis sorti le second jour d'octobre. Je « regarde cela comme un ordre de la divine Providence <( qui m'appelle à un état plus parfait. Ils m'ont dit eux- « mêmes que c'était la main de Dieu qui me retirait de ((Chez eux. Je m'achemine donc vers la Trappe, ce (1 lieu que je désire tant et depuis si longtemps.

(( Je vous demande pardon de toutes mes désobéis- <( sauces et de toutes les peines que je vous ai causées. « Je vous prie l'un et l'autre de me donner votre béué- <( diction, afin que le Seigneur m'accompagne. Je u prierai le bon Dieu pour vous tous les jours de ma « vie. Surtout ne soyez pas inquiets à mon égard ; « quand j'aurais voulu rester dans ce couvent, on ne (( m'^aurait pas reçu; c'est pourquoi je me réjouis (( beaucoup de ce que le Tout Puissant me conduit.

« Ayez soin de l'instruction de mes frères et sœurs « et surtout de mon filleul. Moyennant la grûce de (( Dieu, je ne vous coûterai plus jamais rien et ne vou^ (1 ferai plus aucune peine.

« Je me recommande à vos prières. Je me porte bien V et je n'ai pas donné d'argent au domestique (1). J.

(1) Le domestique du Couveni, qui avait accompagné BenoU de la Chartreuse à Montreuil, et qui s'était chargé de l'aire parvenir cetto lettre à Amettos.

« ne suis sorti qu'après avoir fréquenté les sacrements. « Servons toujours le bon Dieu et il ne nous aban. « donnera pas. Ayez soin de votre salut. Lisez et pra- « tiquez ce qu'enseigne le P. l'Aveugle; c'est un livre « qui enseigne le chemin du ciel, et sans faire ce « qu'il dit, il n'y a pas de salut à espérer. Méditez les « peines effroyables de l'enfer, que l'on y endure une « éternité tout entière pour un seul péché mortel que u l'on commet si aisément. Efforcez-vous d'être du petit « nombre des élus.

« Je vous remercie de toutes les bontés que vous « avez eues pour moi, et des services que vous m'avez « rendus. Le bon Dieu vous en récompensera. Procurez « à mes frères et sœurs la même éducation que vous (( m'avez donnée; c'est le moyen de les rendre heureux « dans le ciel : sans instruction on ne peut pas se saute ver. Je vous assure que vous êtes déchargés de moi. « Je vous ai beaucoup coûté, mais soyez assurés que, « moyennant la grâce de Dieu, je profiterai de tout ce «que vous avez fait pour moi. Ne vous affligez point « de ce que je suis sorti de chez les Chartreux; il ne « vous est pas permis de résister à la volonté de Dieu, « qui en a ainsi disposé pour mon plus grand bien et « pour mon salut.

« Je vous prie de faire mes compliments à mes <• frères et sœurs. Accordez-moi vos bénédictions; je ce ne vous ferai plus aucune peine. Le bon Dieu, que «j'ai reçu avant de sortir, m'assistera et me conduira « dans l'entreprise qu'il m'a lui-même inspirée. i( J'aurai toujours la crainte de Dieu devant les yeux « et son amour dans mon cœur. J'espère fort d'être

« reçu à la Trappe. En tout cas, on m'as^llre que « l'ordre de Sept-Fonts n'étant pas si rude, on y reçoit « plus jeune : mais je serai reçu à la Trappe. « A Montreuil, ce 2 octobre 1769. »

De Montreuil, Benoît s'achemina donc de nouveau vers le Perche. Il y trouva la règle inflexible. Peutêtre un dessein particulier de la Providence donnai cette rigueur à une simple mesure de précaution et de sagesse. La persévérance du postulant, les gnges qu'il donnait de la solidité de ses désirs, ses sollicitations et ses larmes ne purent lui ouvrir la porte du monastère. Le Bienheureux aussitôt prit la route de Sept-Fonts, au diocèse d'Autum. Il en était éloigné d'environ cent lieues. Il n'avait pas de ressources ; il comptait sur Dieu; et pour le coup, il commença à vivre d'aumônes. Après quatre semaines de marche, il arriva à Sept-Fonts, près de Moulins, le 28 ou le 30 octobre 1769. Il fut admis Contre son attente et conformément à son désfr, il trouva là une vie encore plus austère que celle de la Trappe. Son âme s'y épanouit et, après tant d'années d'attente, respira enfin à l'aise. Dès le 2 novembre, notre Bienheureux était admis à postuler son admission comme novice de chœur. Quelques jours après, le 1 1 du môme mois, il dépouilla les vêtements séculiers pour revêtir les habits de novice. Ce novice parut d'abord un religieux consommé. Il surpassait tous les autres en régularité. Son esprit de mortification toujours éveillé était fécond en industries qui étonnaient les anciens proies. L'aménité et la grâce de son caractère, son humilité et son

extrême modestie le faisaient chérir de tous. Les novices qui vivaient avec lui le regardaient avec envie, l'estimaient bienheureux, et l'eussent volontiers pris pour modèle. Sa prière et sa méditation n'étaient pour ainsi dire jamais interrompues. Son âme heureuse et calme croyait habiter le lieu de son repos. Elle s'épanouissait et se délectait à voir se dérouler ces belles journées de prières et de mortification sous le joug de l'obéissance

Ce n'était cependant là qu'une station à l'entrée du désert où il allait être entraîné, pratiquant, au sein des villes et au milieu des hommes, une pauvreté et une solitude plus grandes et plus absolues encore que celles des monastères. Dieu, ce semble, avait voulu le préparer à cette vie extraordinaire, en le mettant à diverses reprises sous la conduite des religieux les plus austères de son temps; mais il restait son directeur unique, et il voulut que les maîtres les plus accrédités de la vie pénitente reconnussent tour à tour que cette âme privilégiée était appelée à des voies particulières incompatibles avec la vie commune.

C'est par la tribulation, avons-nous déjà remarqué, qu'il conduit les siens.

Il y avait déjà quelques mois que Benoît était à Sept-Fonts, lorsqu'il se trouva de nouveau comme enseveli dans les ténèbres qu'il avait connues. Son expérience ne l'aidait pas à se retrouver au milieu de cette cruelle épreuve. Son humilité en fut cette fois l'instrument. Il croyait toujours avoir commis des négligences, et à la coulpe publique il s'accusait sans cesse de fautes qui n'existaient que dans son imagination. Il écoutait les

réprimandes,qu'on lui taisait, dans un esprit de pénitence et d'humilité admirable, mais qui n'empêchait pas les scrupules de tourmenter sa conscience. Il lui semblait qu'il n'avait pas le repentir de ses fautes, et il se reprochait durement l'aridité de son cœur, sans parvenir à son gré à un sentiment suffisant de contrition. Il fut en proie à une terreur si vive qu'il resta près de six semaines sans pouvoir communier, malgré l'ardent désir qu'il en avait, et malgré les recommandations du confesseur. 11 fallut un ordre du maître des novices. Ces troubles intérieurs parurent quelquefois se calmer, et alors ses communions redevenaient fréquentes; mais l'orage reprenait bientôt toute son intensité, et Benoît, éperdu de frayeur, soupirait après le rafraîchissement sans avoir la force d'y recourir. L'obéissance seule et un commandement exprès pouvaient le faire avancer. L'orage ne cessait point, ou cessait à peine : les scrupules et les anxiétés redoublaient, et la crainte du sacrilège faisait mourir d'angoisse le pauvre novice. Sa santé s'altéra : vers la fin d'avril 1770, six mois après son entrée au monastère , il tomba malade ; une fièvre ardente contraignit de le mettre à l'infirmerie. Sa complexion n'était-elle pas trop faible pour suivre la règle? Le P. Abbé n'était déjà pas sans inquiétude. Il redoutait que l'inexprimable sensibilité de conscience de ce fervent novice ne nuisît à la régularité de la maison. Il lui sembla que Dieu manifestait sa volonté et que Benoît ne devait pas rester plus longtemps au noviciat. On lui apprit qu'on allait le transporter de l'infirmerie du couvent à l'hôpital extérieur, établi pour les pauvres, en dehors des bâtiments de la clôture. Il pourrait y re-

cevoir une nourriture plus succulente que celle permise dans l'intérieur du monastère; on l'y soignerait jusqu'à l'entier rétablissement de ses forces.

En apprenant que le monastère de Sept-Fonts, sa dernière ressource, le rejetait au milieu du monde, Benoît, malade et en proie à la fièvre, joignit les mains et, élevant les yeux au ciel, se remit entre les mains de son maître :

— <( Fiat Dei volontas^ » dit-il.

Il ne manifesta d'ailleurs ni désappointement nï crainte ; et plus que jamais se confia et se recommanda au cœur de Dieu.

DERN]ï:rs adieux a la famills

Entré le 13 mai 1770 à l'Iiospicede Sept-Fonts, Benoît f demeura jusqu'au 2 juillet suivant. Pendant ces six semaines, sa conduite lut un sujet d'édification pour tous ceux qui rapprochèrent. Le frère infirmier invitait les uns après les autres les reliijneux à visiter le malade:

— «Le jeune Labre est un saint, leur disait-il ; allons le \isiter. »

Sa \ie était une prière continuelle. Son oraison était entremêlée de lectures et de méditations; sa patience et sa douceur semblaient inaltérables; son silence était absolu. Le P. cellerier du monastère, chargé de la direction ,de l'hospice, admirait la paix de cette âme et trouvait qu'elle n'interrompait pas la conversation avec Dieu. Dans le désappointement où se trouvait notre Bienheureux, on lui eut pardonné quelques inquiétudes. En voyant sa placidité et sa confiance, chacun l'estimait appelé à quelque chose d'extraordinaire. Le frère infirmier, qui n'hésitait pas, avons-nous dit, à le proclamer un saint, ajoutait encore que ce saint ferait parler de lui. Benoît-Joseph employait doucement son temps et ses forces auprès des pauvres m.alades recueillis dans la maison, ne cessant les soins qu'il leur

prodiguait que pour vaquer à la lecture et à la méditation, comme il faisait autrefois à Erin^ à Amettes et à Gonteville.

En le congédiant, l'abbé de Sept-Fonts ne put que lui répéter ce que lui avait déjà dit le prieur de la Chartreuse de Neuville :

— « Mon fils, vous n'étiez pas destiné pour notre couvent; Dieu vous appelle ailleurs. »

Malgré toute sa résignation, Benoît, en recevant les adieux et la dernière bénédiction de son supéiieur, ne put retenir ses larmes. Son projet de se rendre à Rome était cependant arrêté déjà dans son esprit. Avait-il aussi quelque sentiment de la vie à laquelle il était réservé ? En avait-il goûté les délices dans ses voyages d'Amettes à la Trappe et de la Trappe à Sept-Fonts? Du moins il avait l'âme en paix. Il communia avant de partir: il semblait assuré de faire la volonté de Dieu, et sans hésiter, en quittant le monastère, il s'éloigna des routes qui conduisaient vers son pays. L'abbé, persuadé qu'il retournait chez les siens, lui avait donné une lettre pour un de ses oncles, frère du vicaire de Gonteville, qui, étant parvenu à connaître l'admission de Benoît à Sept- Fonts, avait quelque temps auparavant pris des informations sur lui au nom de la famille. L'abbé de Sept- Fonts croyait devoir rendre compte aux parents des motifs qui le contraignaient à exclure un novice dont il n'avait d'ailleurs qu'à faire l'éloge. La lettre ne fut jamais rendue à Amettes (1). Elle avait été remise tout ouverte à Benoît qui la porta longtemps sur lui, et qui,

(1) Les parents de Benoît surent son départ par une aulre missive qu'il provoquèrent un peu plus tard. Dans celle seconde

en 1772, à Cossignano, put la montrer et la donner à lire au prêtre Don Michel-Ange Santucci (1).

En quittant Sept-Fonts, Benoît entra dans le genre de vie qu'il devait mener jusqu'à la mort. Le voilà seul sur les routes en conversation avec Dieu, courant vers les pèlerinages, sans s'inquiéter de son cor'ps, couchant sur la dure, vivant uniquement d'aumônes. Sa santé, encore affaiblie par la maladie, ne put tout d'abord supporter ce régime. Avant d'arriver à Lorette, sa première station en allant vers Rome, il dut passer trois semaines encore dans un hôpital. Si le corps avait à souffrir, l'âme était en paix, elle se tenait assurée de faire la volonté de Dieu et elle était heureuse. A toutes les objections qui lui furent présentées, au blâme même qu'on lui adressa plus tard quelquefois sur sa manière de vie, Benoît répondit toujours sans hésiter :

— (( Dieu le veut. »

Ses inquiétudes, ses scrupules, la timidité de sa conscience s'évanouissaient sur ce point : c'était la volonté de Dieu, assurait-il, qu'il marchât sur les traces de saint Alexis, qu'il abandonnât pour toujours sa patrie, ses parents, les aises et les commodités de la maison paternelle, pour mener la vie la pins pauvre, la plus pénible, la plus pénitente, non dans un désert ni dans un cloître,

<ellre, l'Abbé insistait sur rinexprimable délicatesse de conscience qui causait des tourments continuels à ce novice et le remplissait 4'épouvanle.

(1) L'abbé de Sept-Fonts, Dom Dorothée Jalluols, lui avait en outre tait délivrer un cerliticat que le Bienheureux garda toujours sur lui. Ce certificat, après avoir été conservé à Rome, a été, dans ces derniers temps, remis à Mgr de Dreux-Bréz»^, évoque de Moulins, qui en a fait don à l'abbaye de Sept-Fonts.

— 60 :rT

mais au milieu du monde. On verra avec quelle indifférence il laissait, tomber les représentations et les conseils, qui ne lui manquèrent pas, sur l'abjection et les , inconvénients de son genre dévie, sur son inutilité et ' lesmoyens qu'il auraiteus d'employer honorablement ses i talents et les divers dons de Dieu au salut des autres et ' à son propre avantage.

Dans ce renversement de toute sagesse et même de toute raison humaine qu'implique sa vie, Benoît ne s'en était pas fié d'ailleurs à sa seule inspiration. Son cœur avait beau être touché d'une manière sensible, le Bienheureux eut craint de céder à une fantaisie ou à une illusion , et il ne s'était pas déterminé sans le conseil d'un directeur habile, qui avait approuvé et encouragé son étrange manière de vie. L'histoire ne nous dit pas quel fut ce directeur qui le premier applaudit à l'entreprise du Bienheureux, mais elle en nomme plusieurs qui plus tard eurent occasion de reconnaître, d'admirer et d'autoriser les sublimes inspirations de Benoît. Ses premières ouvertures à ce sujet ont- elles eu lieu dans son pays? et avant de quitter sa famille, avait-il dans le cœur et dans l'esprit quelques linéaments de son dessein? Est-ce à l'hospice de Sept-Fonts qu'il en conçut et en embrassa les résolutions généreuses? Les historiens de Benoît les supposent postérieures à une lettre datée du Piémont, que nous allons reproduire et qui ne les énonce pas en effet. Quelque répugnance de la part de notre Bienheureux à instruire sa famille de la vie, qu'il avait définitivement embrassée,ne serait-elle pas cependant bien naturelle? et n'était-il pas légitime aussi de chercher à calmer

Jes inquiétudes des siens sur son coinplo, en leur faieant espérer qu'il enti*erait dans quel«iue monastère d'Italie? Ce qu'il faut remarquer surtout, à mon avis, dans la lettre de Benoît, ce qui pourrait en avoir étij le principal et peut-être l'unique objet, c'est la bénédiction que le Bienheureux demande avec instance â. ses parents, « afin que Dieu, dit-il, bénisse mes desgeins; » et il ajoute avec un ton d'a>surance remarquable que c'est par l'ordre de la Providence divine qu'i! a entrepris son voyage. Il faut croire qu'il avait déjà ses raisons pour parler d'une manière si alfirmative.

Les deux mois écoulés depuis le départ de Septs-Fonts avaient été comme le noviciat et l'essai de cette vie errante du Bienheureux. Son parti désormais était pris, et avec la bénédiction de Dieu il devait être inébranlable. Le sens de la lettre ne saurait être douteux.

INous la reproduisons en entier. Avec celle que nous avons déjà citée, c'est tout ce que le Bienheureux a signé. On nous permettra de reproduire exactement la teneur et jusqu'à l'orthographe de ce précieux document.

Mon très cher père et ma très chère mere^

Vous avez appris que je suis sorti de l'abbaye de Sept fons; et vous êtes sans doute en peine de savoir quelle route f ai pris depuis^ et quelle état de vie, j'ai envie d' embrasser; c'est pour ni acquitter de mon devoir^ et vous tirer d'inquiétude, que je vous écris cette présente. Je vous dirai donc que je suis sorti de Sept fons, le 2 juillet; j'avois encore la fièvre quand j'en suis parti, et elle ma quitté an quatrième jour de marche; ctfai pris le chemin de rome. Je suis bientôt âpre-

sent a moitié chemin, je rCai guère avancé, depuis que je suis sorti de Sept fons, parceque pendant le mois d'aoust il fait de grandes chaleurs, dans le piedmont ou je suis; et que j'ai été retenu pendant 3 semaines, dernièrement dans un hospital. ou j*ai été assez bien, par une petite maladie que j'ai eu : au reste je vie suis bien porté, depuis que je suis sorti de Sept fons. il ij a en italie plusieurs monastères ou la vie est fort régulière et fort austère; j'ai dessein d'entrer dans quelqiCuns, etjespere que dieu m'en fera la grâce; j'en sais même un de monastère, de l'ordre de la Trappe dont l'abbé a écrit a un abbé de france, que sil allait des français dans son abbaye qu'il les recevroit parceque il lui manquest des sujets; j'ai tiré de bons certificats de sept fons; ne vous inquiétez pas a mon égard; je ne manquerai pas de vous envoyer de mes nouvelles; je voudrais bien en avoir des vôtres, et de mes frères et sœurs mais cela n'est pas possible a présent parceque je ne suis pas arrête dans un lieu ftxe; je ne manque pas de prier dieupourvous tous les jours ; je vous demande pardon de toutes les peines que je peux vous avoir causé; et vous prie de m' accorder vos bénédictions; afin qut dieu bénisse mes desseins; c'est par l'ordre de sa providence que j'ai entrepris le voyage que je fais, ayez soin surtout de votre salut, et de léducation de mes frères et sœurs, veillez, sur leur conduite ; pensez aux fiâmes éternelles de l'enfer, el au petit nombre des élus; je suis bien contoit d'avoir entrepris le voyage que je fais; je vous prie de faire mes compliments a ma grand mère, a mon grand père, a mes tantes, a, mon frère Jacque^ a tous mes frères et sœurs, et a mon oncle Choix (1) ; je vais entrer dans un pays ou il fait bon pour les voyageurs; il ma fallu affranchir la lettre pour sortir des (I) François?

états du roi de Sardame, tant qu'elle fut arrivé en france. Je finis en vous demandant derechef vos bénédictions, et pardon des chagrins que je vous ai occasionné; fait en la ville de quiers en Piedmont ce 31 aoust 1770.

Votix très affectionne fils ^

Benoit Joseph Labre (1).

Le dessein d'entrer dans un couvent d'Italie n'est-il pas glissé bien légèrement? et n'est-il pas donné comme une consolation à ces parents qui ne doivent plus envoyer de leurs nouvelles à leur fils, que lorsqu'il sera dans un lieu fixe? Ce lieu fixe, Benoît savait bien qu'il ne l'aurait plus sur la terre. Son dessein en effet était déjà arrêté et scellé dans son cœur entre Dieu et lui. Le bon Dieu avait répondu aux prières de son ardent serviteur. Il avait calmé ses angoisses. Benoît s'était senti consolé, touché, illuminé d'une manière sensible. Il l'a dit au P. Temple (2), et quelles que soient les déductions des historiens, elles ne peuvent infirmer ce témoi-

(1) L'adresse porte : « a monsieur monsieur hazembergue menuisier à aire en artois rue des tanneurs, pour remettre a Jean baptiste labre au village d'amette, a aire pour amette en france. » Ce menuisier d'Aire devait être un frère ou un neveu de la granrrmère de noire Saint, Anne-Théodore Uazembergue, native de Saint-Omer, mariée en premières noces à Denis Grandsir du pays de Langues, et en secondes noces à Jacques- Frapçois Vincent du village d'Amclles. Anno-Darbe Grandsir, femme de Jean-lîapiiste Labre et mère da Saint, élail l'unique fruit de la première union d'Anne-Tliéodore Hazembergue.

(2) a Per couoscere adunque la volonta del Signore, e per sa- « père quale slalo dovera egli abbraciare, moltiplico le sue fervo- « rose orazioni, ed il signore IJdio voile consolare in qiialche « parle quefilo suo Servo... cd cbbe una sensibilissima ispiraiion».

gnage. N'éclate-t-il pas d'ailleurs dans la lettre de GliicrL avec une assurance extraordinaire d'être dans la vo< lonté divine, avec un sentiment surnaturel de joie et de force ? Comprehensm fuerat a Christo Jesu ad cognoscendiim ilhnn. Benoît n'était le jouet d'aucune illusion, il n'abondait pas facilement dans son sens, et il ne se fiait pas légèrement aux communications particulières. Il ne courait pas les sentiers détournés; il était dans la vraie voie des enfants de Dieu, dans le large et solide chemin de l'obéissance. Il avait consulté un directeur sage et éclairé (I); il en avait reçu le conseil d'embra?ser ces austérités merveilleuses où il se sentait appelé, d'abandonner sa patrie, ses parents, toutes les joies et les biens de la maison paternelle, pour mener la vie d'un autre Alexis. C'est en France, après être sorti de Sept-Fonts, et probablement à Paray-le-Monial que

« che gli tocco il cuore forlemenle, laquale l'indusse a guisa di « un aliro S. Alessio, di abandonare la patria, i parenli, le cornet modilà délia Casa Paterna, iransferirsi in Ilalia. « (B. 113.)

(1) « Un savio, e prudente Direltore Francese la aveva consi- « glialo ad abbracciarc detla Vila, dopochè egli sorti da Selle « Fonti, e ... inolire aveva falla nota a suoi Genitori la presa « risoluzione. » (B. 113. P. Temple.) Le même P. Temple dit au Procès Apostolique : « ... che aveva senlita in se una sensibilis- « sima ispirazione, che gli aveva toccalo il cuore, e dalla quale « venivagli suggerito di abbandonare la Patria, la Casa, i Parenli, « e lutte le conimoiida délia vita per abbracciarc il dispresso di « semedesimo, un disiacco lolalissimo da tulle le cose, la poverla, « e lapenitenza; ma che non aveva in cio opcralo capricciosa- « mente; ma bensi ne aveva domandalo Topporiuno consiglio, e a sapcndo esservi un soggeto i'ornilo di prudeiiza, e discrezione, « aveva falle più migiia per andare a conferire seco su queslo « proposilo, ed avondone riporlata rapprovazione allora fu, che « aveva inlrape^a quella vita ; csscndosi per lellera iicenzialo da' « 8uoi Geniiori, con domandar loro la Bcnedizione. > (G, 43 1 , 432 )

Benoît avait reçu ce conseil et arrêté sa détermination.

Le P. Temple, dont nous parlerons plus tard en détail, est précis sur la plupart de ces points; il ajoute quo le Bienheureux, après avoir pris sa résolution, en avait donné connaissance à St^b parents (1). C'est bien là la portée et le sens de la lettre du 31 août 1770; et c'est pourquoi Benoît demandait avec tant d'instance h binédiclion, la dernière bénédiction paternelle.

Les séparations de la nature ont leurs déchirements, mais les joies divines t'ont oublier toutes douleurs. La volonté divine est un pnys où il fait bon pour les voyaqenra. Heureux les privilégiés qui savent répondre à ses attraits ! Benoît y était entré résolument.

(I) Un autre confesseur du Bienheureux, le P. Marins PoggelLi, curé de Saini-Vcnanldo Fabriano, semble contredire le P. Temple et les déduciions que nous nous croyons en droit de tirer de sa déposition. Il dit, en effet (G. 435), avoir compris qu'on quMlanl Sept Fonts et ne voulant pas retourner à la maison paternelle, le Bienheureux avait entrepris divers pèlerinages pour connaître la volonié de Dieu sur l'état qu'il devait embrasser, et que c'était ce m tfqiii It* (iéterniinaii encore alors (I77<) à entreprendre le voyage de Saint-Jacques en Galice. Mais dans une autre i)irLie de sa d(''|tosilion, ne rappelant plus ses impressions, mais citant les proMrp> pîiro'es du Saint, Pogetti avait d»'j\ <iii expressément (B. 147, G. 30^), que BtMioU-Josepti avait désiré servi: Dieu dans un ordre austère, et que Dieu le lui avait permis quelque temps, mais que pondant une maladie Dieu lui avait fait connaître qu'il le voulait dans le chemin où il était entré : volcrlo per quella slrada , mlla quale si era incaminato. Le Bienheureux ajoutait (1771"^ que cette connaissance lui avait été donnée dans ces dern-ers temps. Ainsi le P. Poijgelli contirme le témoignage du P. Temple,

VH

PÈLERIN \Gt:S A LORETTE, A ASSISE, A ROME ET A FABRIANO

En sortant de Cliiéri et en quittant le Piémont, Benoit

se dirigea vers Lorette. Il allait lentement, à pied, visitant les sanctuaires qu'il pouvait rencontrer. Il était à Lorette dans les premiers jours de novembre. A cause du pèlerinage si fréquenté de la Santa Casa^ dont il est inutile de rappeler ici l'histoire, il y a à Lorette, comme dans les grandes basiliques de Rome, des confesseurs des principales langues de l'Europe. La Pénitenceriedu pèlerinage était confiée à la Compagnie de Jésus, et Benoît s'adressa au confesseur français (1). Celui-ci, jugeant ce pénitent d'une grande vertu et estimant son dénûment extrême, se proposa de l'assister.

L'hospice, sur les billets de la Pénitencerie, faisait chaque jour des distributions de vivres. Les pèlerins français participaient en outre à des secours pécuniaires, ' lirésd'unefondation du cardinal de Joyeuse (1603) dont les revenus étaient à la disposition du Pénitencier de la nation. Le P. Bodetty, pour faire profiter son pénitent

(1) P. André Bodelly. Le billet de confession qu'il donna au Bienheureux, le 6 novembre 1770, est cité dans le Summarium annexé aux Animadiersioncs du promoteur de la loi. A.

de cette double ressource, le conduisit au frère coadjU' leur chargé du soin des aumônes :

— « Ce pauvre est une bonne âme, lui dit-il ; je vous le recommande : prenez soin de lui et aidez-le des deniers de l'œuvre pie française. »

Benoît, voyant ce dont il s'agissait, s'éloigna tout aussitôt. Le frère coadjuleur s'empressa de le rechercher et commença par lui offrir un lit dans un hospice disposé pour le logement des pèlerins. lieuoît refusa en remerciant brièvement et avec douceur. Le frère lui offrit ensuite de l'argent, des vêtements, des chaussures :

— « D'autres sont plus besoigneux que moi, répondit le Pèlerin. »

Le confesseur, à qui fut rapportée cette réponse, s'en étonna beaucoup, d'autant que l'extérieur du Bienheureux témoignait déjà de son extrême pauvreté . Bien qu'encore au début de sa vie de pèlerinage et de mendicité, il paraissait tout consumé de misère, et il avait le visage exténué.

Le P. Bodetty recommanda au frère d'insister de nouveau pour faire accepter quelque soulagement à ce pauvre, lie frère, Laurent Gayla (1), accosta donc Benoît à diverses reprises, insista, représenta la rigueur de la saison où l'on entrait, qui rendait chaque jour les besoins plus cuisants et les ressources plua nécessaires; il ne put rien faire accepter. Le Bienheureux s'était imposé comme une loi de ne rien recevoir de ses confesseurs, ni de leur part. 11 tendait la main

(1) Il avait soixante-huit ans lorsqu'il déposa vingl-qualre ans plus lard, en 179i, au procès apostolique de Lorclte.

pour recevoir d'autres aumônes, jamais pour les solliciter. Parfois il les refusait lorsqu'elles lui paraissaient trop considérables, ou il les distribuait à d'au très pauvres.

Benoît demeura à Lorette une dizaine de jours environ, restant à \i\ Santa Casa du matin au soir, et trouvant les journées trop courtes pour les épanchements de son cœur. De Lorette il se rendit à Assise. Pouvait-il moins faire que placer la vie qu'il inaugurait sous la protection du tendre et ardent amant de la pauvreté? L'histoire du saint Patriarche de l'Ombrie offrait d'ailleurs tant de leçons et d'exemples à Benoît, qu'on s'explique facilement la dévotion qui l'attira et le retint quelques jours au tombeau d'Assise.

Saint François n'a pas seulement réuni ses enfants dans l'intérieur des couvents : le séraphique Père a vu se développer et s'étendre sa famille au delà des clôtures où il tient et possède son troupeau privilégié. De toutes parts il distingue et marque certaines brebis et se les attache, tout en les laissant impliquées au milieu des entraves et des embarras de la vie ordinaire. La fécondité de son génie n'a pas été arrêtée par la mort, et sa charité continue à être compatissante aux besoins de tous. Au delà de sa merveilleuse institution du Tiers- Ordre, il a inspiré de nouvelles inventions pour atteindre un plus grand nombre d'âmes. Parmi ces créations de zèle et de charité, émanées de l'esprit et du cœur du séraphique Père, toujours vivants, toujours brûlants dans ses grands ordres, l'Archiconfrérie des Gordeliers, instituée par Sixte-Quint, fut celle à laquelle voulut s'unir notre B-enheureux. Deux jours après son arrivée

à Assise, le 20 novembre 1770, s*étant confessé et ayant communié, il reçut le saint Gordon des mains du P. Joseph-Marie Temple, qui devait avoir plus tard avec lui d'autres et plus intimes relations. Benoît garda toujours scrupuleusement toutes les observances de l'Archiconfrérie, et à la mort il en portait encore le cordon.

La saison des pluies, dans laquelle on se trouvait, et les diCricultés des chemins n'arrc^tèrent pas le Bienheureux. 11 faisait son apprentissage de pèlerin ; et comme, selon la remarque d'un de ses confesseurs, il visait toujours haut, dès le début il avait essayé des plus dures privations. Il traversa à pied les montagnes qui séparent Rome d'Assise. Son costume conservait encore quelque apparence d'habit religieux; et, sans être aussi délabré qu'il le fut parla suite, il était déjà des plus misérables et tout à fait insuffisant à défendre des intempéries de la saison. Ses chaussures trouées et à peine retenues à ses pieds laissaient l'eau et les pierres pénétrer de toutes parts. Une besace suspendue à son cou contenait tout son bien : quatre volumes de Bréviaire, qu'il resta toujours fidèle à réciter, un Nouveau Testament, et quelques autres livres de piété. Point de linge, point d'effets d'aucune sorte outre les haillons qu'il avait sur le corps.

Dans cet équipage, le Bienheureux quittait volontiers les grandes routes et prenait de préférence les sentiers détournés, où il était exposé à moins de rencontres et pouvait plus commodément converser avec Dieu. 11 ne cherchait pas à se distraire par le spectacle des merveilles de la nature que le voyage pouvait présentera ses yeux: son regard percevait des merveilles plus éclatautes, ei il

était constammeni appliqué à les contempler. Il ne faut pas s'étonner s'il fuyait la conversation des hommes et s'il évitait les lieux de dissipation où ils se rassemblent. Sa crainte d'y entendre une mauvaise parole eût bien suffi à l'écarter des hôtelleries, si sa pratique de la pauvreté et l'obligation qu'il s'était imposée de ne rien conserver des aumônes qu'on lui donnait, ne lui eussent fait une loi de cette réserve. Il couchait le plus souvent sur la terre au bord des haies, dans les enfoncements des murailles, dans des masures abandonpées, quelquefois dans les étables ou dans des chambres à four, sans élection, partout où le surprenait la nuit et l'adressait la Providence. Il ne faisait de choix que pourrefuser, quand par hasard on lui proposait un logis à son gré trop délicat et trop confortable pour un pèlerin de son espèce.

Arrivé à Rome dans les commencements de décembre 1770, il usa cependant du privilège que lui conférait sa qualité de Français, et fut d'abord logé trois jours à l'hospice de Saint-Louis, destiné à héberger les pauvres pèlerins de notre nation. Ce fut de S;iint-Louis-dcs-Français qu'il commença à s'orienter dans la ville éternelle et à nourrir sa piété de tous les aliments exquis de dévotion que contient la Reine des églises et la xMère des chrétiens.

Après ces trois jours flxés par le règlement de l'hospice, il quitta Saint-Louis et se trouva seul au milieu de la ville éternelle. Il y resta inconnu et mêlé à la foule des pauvres. Les cinq mois qu'il y passa, depuis l'A vent jusqu'après les fêtes de Pâques, échappcnttoutàfait à l'histoire. Un seul témoin des procès romains a cru pouvoir reporter

ses souvenirs à ces années 1770 et 1771 (1), et ces souvenirs sont liésitantset variables. A défaut de documents et à l'aide de ce que nous savons, on peut imaginer la vie de Benoît, n'ayant d'autre demeure que les églises, d'autre lit que les places publiques ou les monuments abandonnés. On le voit mendiant sa nourriture dans Icé ruos, aux devantures des boutiques et à la porte des couvents. On devine sa pénurie, mais qui dira sa joie ? Il était tout à fait ignoré des bommes; il puisait librement à ces sources délicieuses de dévotion, dont les eaux vives et rafraîchissantes découlent sans cesse de la pierre immuable de l'Église. Qui dira la paix et la sérénité du Bienheureux, l'allégresse de son âme et l'épanouissement de sa vie au milieu des fêtes de la Nativité, aux pompes et aux cérémonies de la Semaine-Sainte et de Pâques?

Après ces solennités, il quitta Rome une première fois vers le mois de mai. Il la quittait, fortifié par tous ces aliments de piété que la ville éternelle offre abondamment aux fidèles. Sa foi était plus énergique, son courage et sa placidité étaient encore plus assurés : une sorte d'auréole entourait le Bienheureux, et, au milieu de son abjection, illuminait toute sa personne. Il étonnait ceux qui fixaient leurs regards sur lui ; ils les étonnait et les attirait : on sentait en lui ces merveilles de l'amour de Dieu auxquelles les hommes sont toujours sensibles, même en les méconnaissant.

En s'éloignantdeRome, à la fin de mai (1771), le Bienheureux alla faire une seconde visite à Notre-Dame de Lorette. Ce retour à Lorette est célèbre, à cause de la

(1) Cil. Carezani, B. 57. G. 78.

Station qu'en s'y rendant le Bienheureux fit à Fabriano pour véncrer dans l'église de Saint-Biaise le corps de saint Romuald. La dévotion deBenoît eut besoin de plusieurs jours pour se satisfaire, et il prolongea sa visite aux reliques du fondateur des Camaldules. Une se borna pas à fréquenter Saint-Biaise et à honorer son précieux trésor. La petite ville de Fabriano contenait plus d'une eghse, et après avoir satisfait sa dévotion auprès de saint Romuald, le serviteur de Dieu ne manqua pas à les visiter. Une d entre elles, n'ayant que le titre de chapelle nouvellement restaurée, était dédiée à saint Jacquesle- Majeur et ornée d'une belle statue de son patron. Le Bienheureux ne se lassait pas de contempler cette statue 1 était encore à Fabriano le 13 juin, jour de saint An- .oinedePadoue, dont la fête se célébrait avec pompe. La dévotion a ce grand saint est très-vive dans toutes ces contr es de laRomagne, du duché d'Urbin et delà Marche d Ancône, dont il a été le prédicateur

Le recteur de la chapelle Saint-Jacques, Marius Poggett,, entrant donc, dès le matin de la fête même, dans son église, y remarqua un pauvre qui priait à genoux. Les baillons dont il était couvert n'avaient aucune apparence d'habit religieux, et il était difficile d'en définir la forme. C'était une sorte de vêtement de couleur cendréj .■ccouvert d'une espèce de manteau fort court, et retenc autour des reins par une corde, à laquelle étaitattachce une sebUlede bois. Un crucifix de cuivre pendait sur h ro.tnne, et un chapelet à gros grains était passé au cou du pèlerin. A côté de lui était déposée une besace a.sse/ plate. Ce ne fut pas ce costume ni cet équipage extraor- «liua.ics aui happèrent le bon recteur, mais la ferveur

et la décence du personnage. Toute la matinée, durant les messes et les cérémonies, il resta immobile, les yeux tournés vers l'autel. Environ midi, quand l'église devint déserte, on le surprit les bras en croix et les regards invariablement attachés au tabernacle, ou arrêtés sur la belle statue de saint Jacques, que dès sa première entrée h régli.-e, le serviteur de Dieu avait considérée avec une attention particulière.

Le recteur et son sacristain, Vincent Brunetti, étaient émerveillés de la persévérance de ce pauvre à la prière; leur étonnement et leur édification redoublèrent, quand, le soir venu, au moment de fermer les portes, le pauvre demanda en grâce qu'on lui permît de passer la nuit dans l'église. Un sentiment de commisération porta le chapelain à refuser cette permission. 11 ne lui vint à l'esprit d'ailleurs aucun soupçon de fourberie; mais, touché de cette dévotion et voulant la favoriser, il offrit au pieux pèlerin un logement à l'hospice destiné aux prêtres et aux voyageurs, lui faisant remarquer qu'il ne quitterait pour ainsi dire pas l'église ni même saint Jacques, l'hospice étant dans les dépendances delà chapelle et possédant la môme image du saint apùtre. En outre, le charitable recteur, sachant que ce pauvre n'avait rien mangé de tout le jour, s'empressa de donner au sacristain quelque argent, afm de procurer un peu de nourriture à ce pèlerin et une petite lumière pour la nuit.

Le lendemain Benoit était à l'église dès l'aurore, priant à genoux et les mains jointes : il demanda bientôt à se confesser. La bonne impression, que le recteur avait prise de lui la veille, lut grandement conûrmée par cette démarche, et surtout sans doute

par la connaissance que le bon prêtre eut dès lors de la conscience du Bienheureux. Aussi, malgré l'extrême sordidité de son pénitent, il n'hésita pas à lui permettre de servir la sainte messe. On sait que c'était là une des joies anciennes du Bienheureux.

Les assistants remarquèrent sa ferveur, et après le saint sacrifice plusieurs d'entre eux allèrent féliciter leur pasteur d'avoir eu un saint pour servant de messe. Le pasteur lui-même avait été édifié, surtout de la communion du pèlerin. Il l'avait déjà engagé à demeurer à l'hospice tant qu'il voudrait. Le bon prêtre eût désiré faire davantage et se charger de pourvoir aux autres besoins de son pénitent; mais celui-ci, qui la veille n'avait reçu qu'avec discrétion les aumônes que lui avait proposées le sacristain, refusa tout autre don. Malgré l'insistance du recteur et le déplaisir même qu'il en témoignait, le Bienheureux persévéra dans ce refus, remerciant honnêtement et doucement « parce que, disait-il, les pauvres doivent vivre des aumônes qu'ils peuvent se procurer jour par jour; ajoutant qu il lui fallait d'ailleurs peu de chose pour soutenir sa misérable carcasse (1). »

La dévotion du Bienheureux l'engagea à rester quelques jours à Fabriano, et il y donna la preuve de son exactitude à ne rien entreprendre et à ne rien décider sans avoir pris l'avis d'un directeur. Au bout de quelques jours, en effet, il revint à la sacristie d'un air humble et modeste exprimer au curé le désir de faire

(1) « I poYcri dovevano vivcre di sole limosine, quali esso si sarcbbc procuralo, aggiungendo, che pocco baslava per il manie- Dimenle dcl suo corpaccio, »

une confession générale. On prit jour, et au temps convenu « j'eus le bonheur, la bella sorte, disait le recteur dans sa déposition au procès informatif, d'entendre sa confession et d'apprendre toute la teneur de sa vie depuis le temps où il était sous la conduite d'un de ses oncles, en France.... Par mes interrogations et ses réponses je compris qu'il avait, en dépit des tentations et des embûches du démon, conservé intacte l'innocence baptismale.... Je restai singulièrement ému et édifié, ajoute le confesseur, et je n'eus pas de peine à m'unir à l'opinion qu'on s'était formée de lui et à l'estimer une sainte âme. »

Le motif de cette confession générale était le déiir du Bienheureux de prendre conseil sur un projet de pèlerinage à Gompostelle; et le directeur appréciant les lumières surnaturelles et les voies extraordinaires de ce pénitent, n'hésita pas à approuver ce dessein et à y reconnaître une inspiration de Dieu. Toute la vie du Bienheureux lui parut marquée du cachet particulier de la volonté divine. Touché et ravi des vertus de ce jeune homme, le bon prêtre ne songea pas un instant à lui faire quitter le genre d'existence pénible, humiliante et exposée à tant de dangers qu'il avait embrassée. Loin de là; élevé lui-même au-dessus des vues humaines, des considérations matérielles et des attendrissements de la nature, le prêtre, organe de Dieu même, ne put qu'exhorter cet admirable pénitent, auquel il portait le plus vif et le plus tendre intérêt, à persévérer dans son abjection et à continuer cette voie des pèlerinages et de la mendicité où il était entré si généreusement.

Le séjour de Benoît à Fdbriano se prolongea encore quelque temps. Il passa environ quinze nuits à l'hospice; mais, disait le chapelain, quelles nuits! Dieu sait comme il les passait puisqu'il n'usait pas du lit! Tous les matins, le sacristain, en venant ouvrir les portes de l'hospice, trouvait le pauvre au bas de l'escalier, empressé et impatient de se rendre à l'église.

Cependant, comme le dit le recteur, l'opinion de la sainteté du Bienheureux s'était formée dans le pays. Fabriano n'était pas une grande ville, ni un lieu de grand concours; Benoît ne pouvait pas y passer à peu près inaperçu comme il avait fait à Rome et à Lorette,

Le 23 juin, il était, après midi, dans une des rues de la ville. Il faisait une pluie battante, et une femme l'en* gagea à entrer chez elle pour se mettre à l'abri . Le Bienheureux entre d'un air doux, serein et civil; il salue modestement et à sa mode :

— « Loué soit Jésus ! »

Il s'assied , les yeux et la tête baissés, le chapelet autour du bras, le bâton à la main et le petit sac sur l'épaule. L'affabilité et la dévotion de sa mine encouragèrent-elles la confiance de celle qui lui avait offert asile? Les pauvres gens aiment à conter leurs chagrins. Benoit était chez la veuve d'un maçon, mort en tombant d'un toit. Elle était chargée de trois enfants et avait ainsi bien des sujets de peine. Elle les raconte, et le Bienheureux l'écoute, l'encourage et la console. L'onction de ce langage pénètre l'âme de la pauvre femme, et y réveille les plus vifs sentiments de foi. « Sa parole était si affable, dit-elle, en me montrant la confiance que je devais avoir en la divine miséricorde

et dans la Providence de Dieu, que je m'en trouvai toute consolée. » La mère alors de ^'émouvoir sur ses enfants et de recommander au Pèlerin de prier pour eux, afin de leur obtenir la grâce d'être préservés cki péché. Benoît s'engage avec joie. Il attire même les enfants; il leur parle gracieusement pour les exhorter à se garder du mensonge et de la désobéissance, à Lieu apprendre et à bien réciter leurs prières, et à bien faire attention de rester toujours les enfants bien -aimés de Jésus-Christ.

Au moment de quitter la mère, il la prie de lui faire la charité d'un peu de fil. Elle lui en présente un écheveau, craignant de ne pas lui en donner assez. Il en tire quelques aiguillées et lui rend le surplus, disant :

— « Ce serait trop, il \ous coûte, et vous n'êtes pas riche! »

Il part enfin, après un entretien de près de deux heures, promettant sur de nouvelles instances de revenir le lendemain.

Or cette femme, nommé Vincenza Rocca, avait pour voisine une fille Virginia Fiordi, infirme depuis neuf ans, supportant, avec une patience et une résignation qui l'avaient mise en grand renom de vertu par la villC; les vives souffrances que lui causait un mal incurable. La veuve, tout inondée et rayonnant d'une pieuse joie, alla conter à cette pauvre infirme son long entretien avec un pauvre si bon et si beau (I).

— a Pourquoi ne m'avez-vous pas amené ce saint

(I) Virginia Fiordi : « Poverello tanlo bello e buono. » B. 2G0. « L'n poverello civile, bello e modesio », disaii Romualde Fiordi, sœur de Virjjinic. G. 224.

homme? » dit la malade, insistant, et ses sœurs avec elle, pour que la veuve lui procurât cette consolation

le lendemain?

Le lendemain en effet, jour de la fête de Saint Jean- Baptiste, Benoît rendit visite à la veuve, et, à cause de l'aumône spirituelle dont il s'agissait, ne refusa pas d'aller voir aussi l'infirme. Il était à peu près onze heures du matin. La veuve l'introduisit :

— «Loué soit Jésus-Christ, » dit-il en entrant et saluant.

— « Qu'il soit loué toujours, » répondirent la malade et ses sœurs.

A la première vue et au son de la voix du Bienheureux l'affligée s'était sentie émue et réconfortée. Elle fait asseoir le Bienheureux auprès de son lit, et, après l'avoir questionné sur son nom et son pays^, elle entame le long récit de ses souffrances. Benoît écoute avec politesse ; il interroge avec bonté ; puis il engage cette affligée à la patience, à la résignation, à l'allégresse même en présence de la volonté divine. Il l'exhorte à penser souvent qu'elle est crucifiée avec Jésus-Christ. Il lui prédit qu'elle ne guérira pas, mais que de son lit elle passera en paradis. Ses paroles avaient une vertu si efficace et si douce que la malade assura n'avoir ;amais été touchée de la sorte. Il lui semblait entendre Jésus-Christ lui-même, ou tout au moins quelque saint envoyé du ciel pour l'encourager.

— « Chaque mot, disait-elle, était une consolation du paradis (1). »

(I) « Ogni parola prouunziala da quel Povero, gli era di tant» consolazionc, che senliva in se un conforlo di Paradizo. » (Virginia Fiordi. G. ^25.)

Elle se sentait enflammée, etellc demandait au Bienheureux de lui apprendre à aimer Dieu qu'elle ne savait pas aimer. Ce n'était pas seulement la doctrine et l'onction des paroles qui étonnaient et charmaient l'infirme, Benoît lui révéla certainssecrets de sa conscience qu'elle n'avait dévoilés à personne. Aussi comprit-elle que, sans une lumière surnaturelle, il n'aurait pu pénétrer dans son intérieur comme il faisait, ni lui révéler ce qu'il lui disait pour le bien de son âme.

Cependant midi avait sonné, et la malade conjura le mendiant de prendre son repas auprès d'elle et avec ses sœurs. Benoît accepta, contrairement à toutes ses habitudes et pour obéir sans doute à une impulsion intérieure extraordinaire. Il récita tout haut la bénédiction de la table, et en mangeantil éleva plusieurs fois son cœur à Dieu, remerciant sa bonté infinie qui a créé toutes choses pour l'avantage de l'homme (1). Le repas était modeste (2) : on était chez de pauvres filles. Benoît cependant touchait à peine à ce qu'on lui présentait.

— « Il me faut peu, disait-il en répondant aux ins' tances de ses hôtesses; le surplus ne serait bon qu'à augmenter la pâture des vers. »

11 continuait à s'entretenir des choses de Dieu : et il y avait tant de grâce et de force dans ses discours, que les deux sœurs de la malade et la bonne veuve, assises

(1) « Quando esso mangiava, alziva senpre la mcnle a Dio, bencdiceva la sua bonla infiuiia, che avcva crealo Unie cosc per bcncfizio dcll' uomo. )» (Virginia Fiordi. B. 262.)

{,2) a Un poco di minesira, ccrla riccoia, qualclie pezzelo di carne, poclii frulli. * (G. 225.)

à la même table, oubliaient de manger et étaient émues jusqu'aux larmes. Bic/i que Benoît eût encore alors de la peine à s'exprimer en italien, elles ne perdaient aucune de ses paroles. Jamais elles n'avaient entendu parler de Dieu de la sorte.

Le repas était terminé et l'entretien continuait toujours. Le Bienheureux disait que pour aimer Dieu comme il convient, il faudrait avoir trois cœurs en un seul. Le premier, tout de feu pour Dieu, devrait nous faire penser continuellement à Dieu, parler habituellement de Dieu, agir constamment pour Dieu, et surtout porter avec patience, durant toute notre vie, les peines et les épreuves qu'il plaît à Dieu de nous envoyer. Le second cœur, tout de chair envers le prochain, devrait nous porter à l'aider dans ses besoins temporels par les aumônes, et plus encore dans ses besoins spirituels par l'instruction, le conseil, l'exemple et la prière. Ce second cœur devrait surtout être tendre pour les pécheurs, et demander sans cesse à Dieu de les éclairer et de les amener à la pénitence ; il devrait encore être plein de compassion pour les âmes du purgatoire. Mais il fallait que le troisième cœur fût de bronze pour nous-mêmes, qu'il abhorrât toute espèce de sensualité, qu'il résistât sans relâche à l'amour de soi, qu'il abjurât toute volonté propre, qu'il châtiât le corps par le jeûne et l'abstinence, qu'il domptât toutes les inclinations de la nature corrompue. « Plus vous haïrez et plus vous maltraiterez votre chair, disait le Bienheureux, et plus grande sera votre récompense dans l'autre vie I »

On en vint à parler de la confession, et Benoît ra

conta qu'une nuit il avait vu en songe trois processions de pénitents ; la première se composait de personnages habillés de blanc : elle était peu nombreuse ; ceux de la seconde portaient des habits rouges, et leurs files étaient assez longues ; la troisième semblait innombrable, et la multitude qui s'y pressait portait des habits lugubres et noirs. « Je demandais, ajouta le Bienheureux, la signification de cette diversité de couleurs et de nombres. Il me fut répondu que la procession en habits blancs se composait de ceux qui, ayant la conscience purifiée de tout péché, montaient vers le ciel aussitôt après leur mort; la seconde était formée des âmes qui se rendaient en purgatoire pour achever de satisfaire à la justice divine ; la troisième comprenait les malheureux pécheurs qui courent vers l'abîme. Oh ! que d'àmes précipitées aux gouffres éternels par les confessions mauvaises ou sacrilèges I Elles tombent aussi pressées que les flocons de neige pendant l'hiver!... Pour une bonne confession, il faut nécessairement, ajoutait-il, un bon examen de conscience, une vraie douleur et un ferme propos. Combien de confessions mauvaises par le défaut de Tune de ces trois conditions î »

Cependant quelques voisines, ayant su que le saint pèlerin était chez l'infirme, étaient venues se joindre à l'auditoire. Toutes étaient ravies. Des mères avaient amené leurs enfants. Benoît leur parla, les prémunissant contre la désobéissance et le mensonge :

— « Dites toujours la vérité, leur disait-il, si vous voulez ressembler à Jésus-Christ qui est la vérité même. »

L'air de bonté, de modestie et de joie dont rayonnait le \isage du Bienheureux lui attirait ces enfants et les lui attachait. Une petite fille de dix ans, qui l'avait déjà remarqué à l'église, sachant qu'il était dans cette maison, accourut pour lui parler de sa vocation. Benoît l'entretint quelque temps en effet, et bien qu'il parlât assez haut et qu'on entendît distinctement qu'ils échangeaient des paroles, personne delà compagnie (1) ne comprit le sujet de leur entretien. La mère de l'enfant assurait qu'il avait prédit à sa fille qu'elle serait capucine, et éprouverait de grandes traverses : ce qui se réalisa par la suite.

Pour la malade, le serviteur de Dieu lui annonça une longue vie de souffrances, l'engageant à s'en réjouir.

— « Tant de saints ont désiré souffrir qui ne l'ont pas obtenu! Jésus, ajoutait-il, vous aime beaucoup ; n et il lui répéta qu'elle passerait de son lit en Paradis.

L'infirme espéra que ces paroles étaient un avertissement céleste. Les souffrances d'ailleurs qui lui étaient annoncées en môme temps ne lui firent pas défaut et durèrent plus de vingt ans. Pendant tout ce temps son espérance et son courage furent dans les paroles de Benoît.

Le Bienheureux était resté près de cinq heures dans cette maison. Au moment de partir, il remercia de l'hospitalité qu'il y avait reçue, et voulant témoigner sa

(1) « Niuno perè potè capire quel che dicessero. » (Virginia Fiordi. G. 227.) « Quanlunque i loro discorsi fossero fall: con voce alta, e nella slessa caméra, dove noi eravamo, tullavia ne io, ne mia Sorella, ne gli altri aslanli polcssimo capire alcuna cosa di eiô, che discorrcvano. » (Virginia Fiordi. B. 201.)

reconnaissance, demanda une feuille de papier; il y écrivit une prière latine, qu'il laissa à ses hôtesses, les assurant que, si elles la récitaient avec foi, leur maison et les maisons voisines seraient préservées de la foudre, de l'incendie et des tremblements de terre (1).

En 1781, un tremblement de terre renversa plusieurs maisons à Fabriano. Celles de la malade, de la veuve, ainsi que celles qui y touchaient, furent épargnées, quoique situées dans le quartier le plus maltraité. Les habitants attribuèrent cette préservation à la prière du saint pauvre, qu'on avait à peine revu à Fabriano depuis neuf ans.

En quittant cette maison, où il s'était manifesté d'une façon si extraordinaire, Benoît se rendit à l'église cathédrale de Fabriano, dédiée à saint Venant, où Yincenzia Rocca le revit le soir et le laissa en prières. Mais le bruit de sa visite et de ses colloques avec l'inGrme et

{^j Nous reproduisons le texte de celte Oraison :

* Jesus-Chrislus rex gloriae venilin pace Deus homo faclus est.

Vcrbum caro faclum est.

Chrislus de Maria Virgine nalus est.

Ctirislus per médium illorum ibat in pace, Christus crucifixus est.

Chrislus moriuus esl.

Chrislus sepullus est.

Chrislus resurrexii.

Christus ascendii in cœlum.

Chrislus vincit.

Chrislus régnai.

Chrislus imperal.

Cnrislus ab omni fulgore nos defenJat Jésus nobiscum esl.

Pater ^ Ave^ Credo, Gloria, »

ses voisines s'était répandu dans laville : plusieurs son* gèrent à conférer avec le Bienheureux, et Benoît se trouva l'objet d'un empressement et le but d'hommages qui l'épouvantèrent. Le lendemain de la Saint-Jean, il se confessa de nouveau au bon chapelain, Marius Poggelti. En sortant de l'église dans l'après-midi, il se vit entouré d'une sorte de foule, d'où s'élevèrent quelques voix criant qu'il était un saint. Benoît résolut de partir tout aussitôt. Mais tout devait êlre remarquable dans son séjour à Fabriano. Ses dernières paroles parurent prophétiques. Il rentra à l'hospice le soir du 2a, en effet, et chargea le sacristain de remercier le bon recteur, ajoutant que le bon Dieu se chargerait de sa dette en- Ters l'hospice. Le lendemain, le sacristain ne revit plus le Bienheureux. Quelque temps après, une dame, à Lorette, légua une petite somme d'argent à la chapelle de Saint-Jacques de Fabriano pour son hospice. Cette personne était inconnue à Fabriano ; sa famille, allemande, ignorait l'existence de l'église Saint-Jacques. Ces circonstances firent souvenir de la parole du saint pauvre.

On assure bien que celui-ci repassa quelquefois par Fabriano en se rendant à Loretle ; on prétend même l'avoir vu priant devant la statue de saint Jacques et au toml)eau de saint Romuald. En tous cas, il paraît certain qu'il ne parla plus jamais à personne dans celte ville, où l'on avait fait cas de lui, disait-il, comme de quelque chose de bon.

Page 1