‹ La vie admirable du saint mendiant et pélerin Benoit-Joseph LabreChapitre 8 sur 14 · VIE ERRANTE · texte numérisé non relu

VIE ERRANTE

Benoît ne voulait pas seulement faire profession de pauvreté ; il avait aussi embrassé la vie de pèlerin. Son premier séjour à Rome, bien que prolongé de cinq mois, n'avait été pour ainsi dire, qu'âne reconnaissance de lieux et non pas une élection de domicile. Aussi après avoir, en sortant de Fabriano, satisfait une seconde fois sa dévotion à Lorette, il mène pendant plusieurs années une vie errante. Pèlerin inirépide et infatigable, rien ne le retient ni ne l'arrête. Les mauvaises saisons et les difficultés du chemin ne peuvent être un obstacle pour celui qui ne regarde pas à son corps. Dans les villes, il loge parfois dans les hospices destinés aux pauvres; dans les campagnes, au lieu où il se trouve.

Rome et Lorette sont les deux points où il revient fidèlement chaque année. De là, il circule dans toute l'Italie, en Suisse, en Allemagne, en France, en Espagne. Il prie dans tous les sanctuaires illustres. On le voit au tombeau de saint Nicolas de Myre, à Bari, au mont Gargan et au mont Cassin, plusieurs fois à Einsieldeln, à Siint-Jacques de Compostelle, à Notre-Dame de Montserrat,à Saint-Claude et à Besançon, au Sai ut-Suaire, à Saint-Nicolas en Lorraine, à la Louvesc en Vivarals et à Siint-Bertrand de Comminges dans les Pyrénées,

tous lieux révérés par la piété des peuples. Partout il laisse une impression de vertu extraordinaire. On n'a pas toujours des relations exactes de son séjour, et on n'a pas partout gardé mémoire de ses actions ; on conserve néanmoins le souvenir de sa visite, de sa dévotion, de sa pauvreté. Le chapitre de Barletta exprimait le plus vil désir de la béatilication du pieux pèlerin, à cause de la connaissance qu'on avait de se« mérites, disait-il, dans toute la contrée.

On le voyait arriver harassé de fatigue, maigre, exténué; la tête couverte des débris d'un vieux chapeau, n'ayant autour du corps que des lambeaux de vêtements retenus par une corde, un crucifix sur la poitrine, le chapelet au cou" ou au bras. Ses haillons contrastaient avec sa jeunesse, la délicatesse et la modestie de sa physionomie. Il traversait la ville sans arrêter ses regards sur les monuments qui pouvaient la décorer. Il allait droit au sanctuaire qui l'attirait; il s'y prosternait et s'y abîmait en prières. Son adoration était si profonde qu'on pensait en le voyant à la ferveur des séraphins devant le trône du Seigneur.

Il persévérait de longues heures, agenouillé, immobile, perdu, pour ainsi, dans la contemplation divine. On avait peine à l'en arracher lorsque l'heure était venue de fermer l'église, et il semblait alors, selon les fermes mêmes d'une relation, tiré d'une mer de déiices pour être refoulé dans le fleuve des douleurs de ce monde.

A Bari, où il se trouvait pend.uit l'automne (l'/7!), après avoir, un jour, longtemps prié au tombeau de saint Nicolas, la pensée du soulagement que le grand évêque

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de Myre accordait aux prisonniers le sollicita peut-être, lorsqu'on ferma l'église, de se rendre devant les prisons de la ville. Après avoir contenii)lc,à travers les barreaux de leurs cachots, les malheureux qui étaient renfermé?, il s'agenouilla, pria quelques instants, les regards (ixés sur son crucifix qu'il venait de déposer sur les bords de son chapeau placé à terre devant lui; puis, élevant la voix, il entonna les litanies de la Vierge de Lorette. On s'amassa devant ce dévot pèlerin, et de toutes parts les aumônes affluèrent autour de lui. Il les recueillit, les baisa pour remercier les donateurs, et les distribua ensuite aux prisonniers.

Sa charité et sa piété, qui avaient attiré l'attention du peuple religieux au sein duquel il se trouvait, ne le mettaient pas à l'abri des insultes des méch.mts. On raconte qu'il y avait à Bari, au temps où le Bienheureux se trouvait dans cette ville, un jeune débauché qui voulut tourner en ridicule le serviteur de Dieu, et qui, après l'avoir bafoué sans avoir pu l'émouvoir, un jour qu'il sortait de l'église, le frappa d'un caillou à la jambe. Le coup fut assez violent pour faire jaillir le sang. Benoît chancela et, sans regarder son agresseur, serra vivement son. crucifix sur sa poitrine. Il se baissa ensuite, ramassa le caillou, le baisa, et, le déposant contre le mur le plus proche, continua doucement son chemin. Saint Paul nous enseigne que celui qui rend le bien pour le mal amasse des charbons ardents sur la léte de son ennemi. Celui qui avait frappé le Bienheureux fut bientôt en butte au mépris universel. Les enfants le poursuivaient de leurs huées, et un jour une pierre l'at* teignit i\ la jambe. Il tomba et sa chute provoqua de nou-

velles insultes. Le coup avait fait jne plaie ; elle s'enveveiiima, la gangrène s'y mit : un jour on trouva c« malheureux mort dans une étable.

La Providence venait de bien d'autres manières au secours de celui qui se fiait uniquement en elle, et les traditions populaires ont conservé le souvenir de son intervention miraculeuse. Comme Benoît, après avoir traversé les Apennins pendant l'hiver, visité Naples, saint Janvier et le mont Gassin, retournait à Rome vers le mois de mars ou d'avril 1772, et passait par une bourgade, il se trouva épuisé de fatigue. Un cabaretier lui présenta un peu de vin que le Bienheureux accepta comme un don de charité. L'aubergiste cependant entendait être payé, et ne voyant point d'argent, commença bientôt à blasphémer. Le serviteur de Dieu acceptait pour lui volontiers la détresse, les injures et les outrages, mais le blasphème le transperçait de douleur. Il ne pouvait l'entendre sans frémir. Il leva les yeux au ciel, et le vin reparut aussitôt dans le verre.

On pourrait multiplier ces sortes de récits : ils ont parfois des fondements solides, puisqu'ils reposent sur le témoignage de toute une population ; ils présentent de l'intérêt, et on comprend que la vie errante de Benoît en ait fourni de nombreux prétextes. Toutefois, sans les rejeter entièrement, l'historien du serviteur de Dieu n'a pas besoin d'y recourir, et les faits authentiques, allestés aux divers procès, peuvent suffire à édifier le lecteur, et à faire connaître les vertus et le renom du Bienheureux (1).

(1) Tous les faits que nous venons de ciier dans le commencement de ce chapilro sont empruntés à l'ouvrage de M. l'abbé

Après être resté peu de jours à Rome, il en partit au printemps de 1772, pour un troisième pèlerin.igo à Lorelte. Il s'y rendit en suivant les bords de l'Adriatique, et passa dans une petite \ille nommée Gossignano, où se trouvait une madone fort vénérée dans la contrée. Il y avait dans cette ville un jeune prêtre, don Michel- Ange Santucci, qui, revenant de dire sa messe, trouva appuyé contre sa porte le Bienheureux, comme il a été déjà dépeint, vêtu de haillons, la poitrine découverte, le chapelet suspendu au cou, récitant à demi voix des prières, où le prêtre, en prêtant l'oreille, reconnut un De profundis prononcé à la française (1). Le ton dévot, la grande jeunesse, l'air de modestie, ce quelque chose de poli, de doux, de noble et de souriant qui composait la physionomie du Bienheureux frappèrent don Michel, et éveillèrent en lui une émotion extraordinaire, un respect et une vénération (2), dit-il, qui l'engagèrent à interroger ce pauvre sur son nom et sa famille. Le Bienheureux répondit en français. Santucci s'appliquait à l'étude de cette langue, et la pensée lui \int aussitôt que ce pauvre lui procurait l'occasion d'en acquérir

Desnoyers : Le Vénérable Bénoit-Joseph Labre. (2 vol. in-S^i L'auleurne elle passes autorités: nous supposons qu'il a puisé dans des traditions locales sérieuses, On remarquera toutefois que certaines de ces anecdotes prêtent au Bienheureux des allures dont on ne trouve point d'exemple dans les faits racontés aux j)rocôs.

^1) « Con accento slrettissimo Francese. « (B. 4i.) Cet acceni français avait beaucoup frappé l'abbé Santucci. Il y revient à plusieurs reprises dans ses dépositions : < L'accenio francese io lui era streltissimo » (G. 71.)

(2i « 11 solo aspelto cstcriore, modesio, serio, e composlo excilâvano ad un ccrto rispetlo, e vcneraziouo. » (Don Michel. G. 397.)

quelque pratique. Il sentit et il témoigna, dit-il, un très-vif plaisir de cette rencontre, et engagea le Bienheureux à entrer dans la maison. Celui-ci résista d'abord aux instances de ce nouvel ami, et il apporta surtout une vive résistance, quand une fois entré au logis, le prêtre le pressa de s'asseoir. Benoît alléguait hautement sa malpropreté et la crainte de souiller le siège qu'on lui présentait (1). Le prêtre, passant pardessus les répugnances légitimes de la nature, après avoir, moitié en italien, moitié en français, exprimé son étonnement de voir en pareil état un jeune homme bien né, et dont la physionomie annonçait une certaine éduca* tion, l'interrogea sur son histoire que Benoît raconta succinctement.

— (( Et pourquoi, lui dit don Michel, apprenant sa sortie de Sept-Fonts, pourquoi n'êtes-vous pas retourné auprès de votre famille? On peut servir Dieu partout.

— a J'ai, répondit Benoît, consulté un confesseur qui m'a approuvé dans mon projet de mener une vie solitaire et errante (2). »

A mesure qu'il écoutait ses réponses toujours pieuses, succinctes et modestes, l'abbé Santucci sentait accroître son intérêt pour ce jeune homme extraordinaire. 11 offrit de loger le Bienheureux dans sa maison; il mettait toujours en avant le prétexte d'apprendre de lui la langue française; car il fallait des motifs pour essayer de retenir ce mendiant. Benoît refusa nettement. Il ne voulait pas interrompre ses pèlerinages; il était pressé

(1) « Timoré di lasciai-e nclla scdia qualche insello scbiffoso. » (B. 5f)..

d'ailleurs, disait-il, de se rendre à Lorette pour se cûqfesser au pénitencier français. Don Michel donna bien à entendre que s'il ne se fût agi que de l'intelligence de la langue française, il eût pu lui-même remplir ce ministère ; mais il insista surtout et il sollicita pour que le Bienheureux consentît à rester au moins quelques jours à Cossignano et à venir, matin et soir, chaque jour l'exercer à la prononciation française. Il prendrait ses repas chez son élève et continuerait à loger à l'hospice des pauvres pèlerins. Il avait droit d'y rester trois jours. Santucci se faisait fort d'obtenir que ce temps fût prolongé. Benoît consentit et commença ses leçons à l'instant même.

Le lendemain, le Bienheureux avait renoncé à tous cesprojetsetvoulaitpartir immédiatement pour Lorette. Il finit par avouer la cause de cette résolution subite : il avait été navré d'entendre les imprécations de deux pèlerins logés avec lui à l'hospice. La crainte de les entendre encore le faisait fuir. Le prêtre était déjà trop attaché à ce singulier pèlerin pour consentir à se séparer de lui si promptement. Il fit offre de nouveau de son crédit auprès du vicaire chargé de la direction de l'hospice, et promit la jouissance de la chambre réservée aux prêtres. Le Bienheureux céda encore une fois à ces pressantes instances. Son respect pour le sacerdoce et son esprit d'obéissance l'engageaient à s'accommoder au désir d'un prêtre. Santucci obtint, en effet, la faveur qu'il avait annoncée, et les leçons continuèrent régulièrement. Benoît-Joseph paraissait même y prendre plaisir. On lisait un sermonnaire, et l'abbé Santucci eut plus d'une occasion de juger de la vertu et des lumières de

son pauwe maître de langue. L'entretien inclinait volontiers en effet sur la matière du discours, et abondait en réflexions de piété beaucoup plus qu'en remarques de prononciation. Un jour qu'ils avaient lu un sermon sur l'impudicité, le Bienheureux se prit en gémissant à déplorer ce mal, qui, disait-il, régnait par toute la France. Les larmes lui jaillirentdesyeux quand il s'écria:

— (( On offense Dieu parce qu'on ne connaît pas sa bonté ; celui qui la connaît ne doit pas pécher et ne pécherajamais. r.

Benoît discourait assez volontiers sur toutes les matières de dévotion; il s'étendait avec plaisir sur les coutumes du monastère dont il avait porté l'habit, il en expliquait les usages à son élève ; mais quand celui-ci venait à parler des affaires publiques ou des mœurs de France, quand il voulait questionner sur les particularités de la famille du Bienheureux, il remarqua que les réponses étaient extrêmement laconiques. Benoît d'ailleurs n'ouvrait jamais de lui-même la bouche sur ces points.

Cependant l'élève, appréciant de jour en jour le mérite de son professeur, s'attachait à lui davantage. Dès l'abord, l'abbé Santucci avait voulu engager le Bienheureux à donner à son corps quelques soins de propreté et à s'habiller plus convenablement; il n'avait pas compris les objections opposées à ses instances et même à ses reproches. Par docilité, Benoît accepta des hardes et il revêtit même une chemise; mais aucune sollicitation ne put lui faire quitter ses haillons, et il distribua aux autres pauvres les vêtements qu'on lui avait donnés et qui lui paraissaient superflus pour lui.

Le temps que Benoît ne passait pas avec sun élève, s'écoulait tout entier à i'église Sainte-Marie. 11 y entrait dès le matin et n'en sortait que pour aller chez don Michel; en quittant ce dernier, il retournait à l'église. On y avait remarqué son assiduité, son immobilité, ses yeux constamment fixés sur le tabernacle. Plusieurs fois, il servit la messe de l'abbé Santucci : celui-ci rougissait en pensant qu'un pauvre séculier avait plus de ferveur à servir la messe que lui, prêtre, à la célébrer. Un jour, entre autres, après la consécration, le regard du prêtre tomba sur le pauvre agenouillé du côté de l'épître, les mains jointes, la tête un peu inclinée, dans une attitude et une expression de si grande dévotion que Santucci en resta, dit-il, surpris, édifié et confus. Il ne pouvait non plus s'empêcher d'admirer la modestie et la réserve de ce pauvre. Quand ils traversaient ensemble quelque rue de la ville, Benoît évitait de marcher de front avec le prêtre; il se tenait humblement à quelque distance par derrière; et l'abbé, qui ne rougissait pas de se montrer en compagnie de ce personnage sale et déguenillé, avait beau l'inviter à se rapprocher et à se placer à son côté, le Bienheureux répondait par un léger serrement d'épaules, qui lui était assez familier, pour exprimer sa contusion et son indignité devant les honneurs qu'on lui proposait. A chaque leçon, il renouvelait humblement son refus de prendre un siège, alléguant sans scrupule sa crainte de le souiller et d'y laisser quelques-uns des dégoûtant? insectts qui le couvraient. 11 fallait un ordre du prêtre pour le faire asseoir.

Par l'ascendant du caractère sacerdotal, Santucci

avait encore obtenu, non sans peine, que le Bicîiheureux, comme il en avait été question tout d'abord, prît chaque jour un repas après la leçon du matin. Mais Benoît était si sobre qu'il ne touchait presque à rien de ce qu'on lui servait, dit l'abbé Santucci ; et la servante de la maison, ajoute-t-il, disait que ce pauvre apparemment « vivait de l'air, et qu'il ne mangeait rien. » Son aliment en effet n'était pas sur les tables des hommes. Il ne cessait de prier tout le temps du repas.

Cependant la famille et les amis de l'abbé Santucci s'alarm.aient des familiarités qu'il avait avec un inconnu de si chétive et dégoûtante apparence, et lui suggéraient des conseils de prudence et de réserve. Loin d'y acquiescer, l'abbé, à mesure qu'il le connaissait davantage, sentait croître son affection pour son maître de langue, et il eût désiré le faire connaître à tous ceux qui étaient capables d'apprécier et de goûter les merveilles de Dieu. Il voulut l'introduire auprès d'une de ses parentes malade, pensant qu'elle trouverait dans cette visite de grandes consolations. Benoît refusa par modestie et aussi par humilité: il craignait de recevoir des témoignages d'estime. D'ailleurs il désirait s'éloigner, et il avait déjà plusieurs fois demandé son congé, comme s'il eût été dans la dépendance de son élève. Celui-ci, malgré toute l'affection qu'il sentait pour son maître et le charme qu'il trouvait dans sa compagnie, né pouvait résister toujours : ce fut surtout au moment de le quitter qu'il comprit la force de l'affection qui l'attachait à ce pauvre pèlerin. La sagesse et la bonté, qu'il avait découvertes et que la grâce divine nourrissait dans le cœur de Benoît, avaient éveillé une vcrita-

ble tendresse dans le cœur du prêtre (1). Il éprouvait un regret extraordinaire à se séparer de ce misérable vagabond qu'il connaissait depuis dix jours.

Le malin du départ, don Michel célébra la messe que lui servit le Bienheureux. Après l'action de grâces, le pèlerin se mit en marche et le prêtre l'accompagna hors la \ille, assez loin, sur la route de Ripatransone qui est celle de Lorette. Santucci tira quelques pauls qu'il voulut remettre à son maître de langue. Le Pèlerin les prit d'abord, mais voyant la somme, il fut épouvanté et la rendit bien vite à son élève. Il ne voulut recevoir de lui que l'aumône, une modique aumône de quelques bajoques. Il se trouvait d'ailleurs bien en reste ; et il remerciait avec une reconnaissance si vraie, il prit la main du prêtre pour la baiser, à la mode italienne, avec tant d'humilité, que don Michel sentit son cœur se serrer et se déchirer, comme s*il lui fût arrivé un malheur, dit-il. Il fondit en larmes, et, coupant court à des adieux qui devenaient trop pénibles, il regagna précipitamment la ville et son logis. 11 se renferma pour pleurer à son aise. Sa tristesse et sa douleur durèrent plusieurs jours. Ses frères et ses amis s'en étonnaient et lui en firent même des reproches. Pour lui, il attendait des nouvelles du Pèlerin. Ill'avaittant prié de lui écrire qu'il espérait avoir obtenu un consentement. Mais le Bienheureux qui s'était arraché aux liens de la famille, n'aurait pas voulu se reprendre à ceux de l'amitié. L'abbé Santucci ne reçut aucun signe de vie; et comme l'affection hu-

(<) « Sul riflcsso di conoscere, e ravvisare lanla saviczza e Unla bonlà m un Giovanello Secolare, straniero, e miserabile, sempre piu m'innamoravo dcl medesimo. » G. 613.

maine, la meilleure et, la plus pure, est toujours exigeante, peut-être cet oubli du Pèlerin lui parut-il une ingratitude, et le souvenir lui en devint-il amer?

Ce ne fut qu'au bruit de la mort du Bienheureux que l'abbé Santucci, qui depuis plusieurs années demeurait à Rome où il ignorait la présence de son cher Pèlerin, eut l'explication de la conduite de Benoît. 11 sentit alors se réveiller toute Taffection qu'il avait portée à ses vertus, et employa son zèle à travailler à la gloire de son incomparable ami.

La Providence, tout en laissant dans l'ombre une grande partie des actions du Bienheureux, et en se réservant à elle seule de connaître comme de récompenser toute l'étendue de ses mérites, ménageait ainsi divers témoins qui devaient révéler et attester devant les hommes quelques-unes des merveilles de la vie de ce bienheureux pauvre.

Après avoir, en sortant de Cossignano, visité pour la troisième fois Lorette et encore une fois prié au tombeau d'Assise, Benoît se serait dirigé vers le nord de l'Italie et aurait traversé la France, pour s'acheminer sans doute vers la Galice et visiter Saint- Jacques. Il se détourna de sa route, avant de se rendre en Espagne, et passa une partie de l'hiver (1772-1773) à Moulins en Bourbonnais.

Les procès authentiques dressés par Tordre de l'évoque d'Autun exposent quelques incidents du séjour du Bienheureux, sans expliquer les raisons qui le déterminèrent à visiter cette ville et à y demeurer si longtemps. Les historiens pensent que le désir de revoir Sept-Fonts, qui n'est qu'à six lieues de Moulins, aurait

bien pu déterminer Benoît. Qu'importe? L'admirabîe pèlerin était à Moulins aux fêtes de l'Epiphanie (1773) (1). Il y logeait chez un pieux chrétien, qui lui avait offert asile dans sa maison ; le Bienheureux se contentait d'un peu de paille dans le grenier. La rigueur du climat ne lui aurait pas permis de passer les nuits en plein air comme en Italie. Peut-être aussi la police d'une \illede France se rût-elie déjà opposée à cet acte de vertu? Surtout il faut croire à l'intervention et à l'avis d'un confesseur. Nous dirons plus tard quelles réserves avaient d'ailleurs été apportées à l'approbation que Benoît avait reçue de passer les nuits en plein air. Quoi qu'il en soit, les hôtes de Benoît à Moulins, le maçon François Moret et sa fille Elisabeth, s'étonnaient de la rigidité et de la régularité de sa vie. Dès la pointe du jour le Bienheureux descendait de son grenier et se rendait à la collégiale (2). Il en sortait vers midi; et quand il se trouvait trop engourdi par le froid, dont ne pouvait le défendre son vêtement toujours aussi léger.

{\) On n'est pas d'accord sur la date de ce séjour. Le curé de Saint-Pierre de Moulins, dans sa déposition, en 1785, au procès d'Aulun, déclare formellenicnt que c'est au mois de février, mars et avril 1774, qu'il a connu le Bienheurenx à Moulins. Or les registres de l'hospice Saint-Louis, à Rome, établissent que le Bienheureux y logeait les 7, 8 et 9 avril 1774. Il est certain d'ailleurs que le séjour à Moulins est antérieur au voyage d'Espagne dont les fatigues, comme nous le verrons, causèrent des plaies aux jambes de Denoil-Joseph et amenèrent de grands désordres dans sa santé.

(2) La collégiale , aujourd'hui cathédrale de Moulins, a été fondée au XIV^ siècle par les ducs de Dourbon. Moulins n'a été érigé en évèohé qu'en 1817. Cette ville, jus4ue-là, dépendait du diocèse d'Aulun

malgré les rigueurs de la saison et du climat, il entrait se réchauffer dans quelque boutique du voisinage. Ensuite il retournait bien vite à l'église et ne la quittait plus qu'à la fermeture des portes II songeait alors à son unique repas composé.de pain et d'eau. Le dimanche seulement ii se permettait deux réfections, et ajoutait à son pain quelques noix ou un peu de pois cuits à l'eau et au sel. De retour chez ses hôtes, il s'offrait volontiers à faire le soir une lecture, à laquelle plusieurs personnes du voisinage assistaient avec empressement, curieuses, disaient-elles, de voir un saint.

Partout on retrouve ce sentiment unanime des témoins de cette vie extraordinaire. Ainsi la compassion éveillée par l'extérieur sordide du Bienheureux n'était pas la seule cause des aumônes qu'il recevait. Elles excédaient ses chctifs besoins et il les distribuait scrupuleusement chaque jour. Ses hôtes lui ayant fait à ce sujet quelques observations, et l'engageant à mettre quelque chose en réserve.

— - «Dieu, leur répondit-il, qui m'a nourri aujourd'hui, saura bien me nourrir encore demain. »

Retiré dans son grenier, Benoît passait une partie de la nuit à prier, à méditer et parfois môme à se flageller cruellement. Sa discipline, en cordes, était garnie de petits clous. Il avait en outre une ceinture de fer.

Cependant notre pays de France, malgré la piété et ia foi du peuple, n'avait pas les condescendances et les bonnes grâces de la foi italienne. La vie que menait Benoît était un sujet d'édification à Rome; elle devint une cause de scandale à Moulins. Le vicaire du chapitre s'inquiéta de la présence persistante de ce pauvre à l'église.

Un larcin a\'ait été commis récemment : on se prit h soupçonner et à surveiller Benoît. Ses vertus parurent exagérées et on les accusa d'hypocrisie. Bref, comme la logique et l'excès ont toujours élé dans le car.iclère français, on interdit à Benoît l'entrée de la collégiale. Il se soumit, et, pour ne pas éveiller de nouvelles susceptibilités, il demanda à l'un des curés de la ville (1) l'autorisation de fréquenter son église. Mais le vicaire du chapitre ne prétendait pas se borner à l'interdiction qu'il avait prononcée ; il poursuivit le Bienheureux de ses dénonciations, l'accusant de friponnerie et poussant les autorités à le bannir de la ville. On le taxait de folie; on s'étonnait qu'il eût trouvé un hôte assez imprudent pour l'accueillir ; on engagea de toutes parts le brave Moret à chasser ce vagabond, prèsde qui, disait on, personne ne pouvait être en sûreté. Enfin on menaça môme publiquement notre Bienheureux de la prison.

A tout ce bruit Benoît opposait son silence et sa résignation. Toutefois, il céda à la tempête, et, craignant de causer du désagrément à ses hôtes, quitta leur maison. On s'étonne qu'il n'ait pas en même temps quitté la ville. Quelque dessein de la Providence l'y retint sans doute pour y faire briller davantage sa vertu et la sou* mettre à de nouvelles avanies.

Toutle monde n'avaitpas cependant embrassé les ressentiments du vicaire du Chapitre, et quelques âmes

(1) Antoine Buleaux-Dupoux, curé de Sainl-Pierre de Moulins, en 17G7, fut le second évoque con^titulionncl de l'Allier, sacré à Paris en 1798 par le fameux Grégoire; il réiracia son erreur cl se réconcilia avec rEglise avant de mourir à Paris le 19 avril 1804, H avait déi>osé eu 1785, au procès informaiit'd'AulUD.

charitables continuaient à admirer dans le serviteur de Dieu de grandes marques de sainteté. Le curé de Saint- Pierre, dont il fréquentait l'église, était touché de la vertu de ce pauvre et en particulier de sa dévotion pour l'Eucharistie. Benoît communiait assez fréquemment à la messe du matin : le prêtre-sacristain, ému peut-être de tout ce qui se débitait par la ville, commença à trouver que, pour un laïque si jeune et si sordide, il approchait bien souvent du festin eucharistique. Il se crut en droit de l'en exclure (1) et le chassa de la table de communion. Benoit, navré sans aucun doute de s'éloigner de son aliment et de sa force, supporta avec une admirable résignation cet affront qui se renouvela plusieurs jours de suite. Toutefois le curé apprit ce qui se passait et sut arrêter ce qu'on pourrait appeler un scandale.

Plusieurs des paroissiens de Saint-Pierre étaient édifiés de l'humilité, de la modestie et de l'assiduité à la prière du Bienheureux. Une tertiaire de Saint-François, nomméeUiveîle, entre autres, ayant su qu'il était agrégé à la confrérie du séraphique Père, se croyait obligée à des devoirs particuliers de charité envers ce saint jeune homme, et lorsqu'il sortit de la maison Moret, elle s'empressa de lui chercher un autre asile. Elle s'adressa àun tailleur d'habits, nommé Fanjou (2), et lui demanda

(1) C'esll'abbéButeaux-Dupoux,curéde Saint-Pièrrc de Moulins, qui dépose de ce fait.

(2) Les Sommaires des procès imprimés à Rome estropient quelque peu ce nom : la tradition locale le rectifie comme nous faisons. L'abbé Petilelot {Le Bienheureux Labre dans le Bourbonnais^) dit que la maisoQ habitée par Fanjou est sise rue de la Fiéche.

dans son grenier un pou de i);iille pour ce pauvre, qui était sans feu ni lieu. Benoît mena dans ce galetas la même vie que chez le maçon.

Le procès d'information relate deux é\énements exh-aordinaires qui eurent lieu durant ce séjour. Le Jeud. Saint, jour où Benoît n'avait besoin de rien, disait-il, il réunitdouze pauvres auxquels il voulut distribuer toutes ses provisions. Elles consistaient en un peu de pain et une petite quantité de pois estimée deux sous par un témoin. Or les douze pauvres, après avoir mangé, emportèrent leurs écuelles pleines, et les témoins crurent à une multiplication merveilleuse. Quelques jours après, à une des fêtes de Pâques, l'hôte du Bienheureux, le tailleur d'habits Fanjou, eut un accès de violentes douleurs auxquelles il était sujet depuis plus de vingt ans, i!t qui, dans les dernières années, s'étaient aggravées et compliquées. Benoît le visita; et, àlavue des souffrances du patient, qui se disait arrivé à sa fin, le Bienheureux, ému de compassion, se mit à prier; puis, adressant quelques mots d'encouragement au malade, il lui dit :

— « Ce ne sera rien, ce ne sera rien ! »

Dans la journée les douleurs se calmèrent; le lendemain le malade se trouva en bon état de santé. Il n'avait fait aucun remède, et il vécut encore dix ans sans se res. sentir jamais de cette infirmité.

Cependant les clameurs n'avaient pas cessé de s'éle ver contre le Bienheureux : elles prirent même une certaine recrudescence. On blàmcit les honnêtes gens qui le logeaient ; on leur représentait les risques auxquels ils s'exposaient à recueillir ainsi un lépreux, di?ait-on, un fripon ou un fou. Le pr-. jriétaire de la maison occu-

pée par le tailleur exprima même ses craintes de la voir incendiée. Surtout le lieutenant de police paraissait îcharné. La famille Fanjou ne se laissait pas ébranler; mais Benoît, craignant de lui causer des désagréments, voulut partir. On lui trouva un logement chf zun parent de ses hôtes. 11 y resta peu de jours, et quitta Moulins pour se loger à Toulon, un bourg à peu de distance de ia ville, qui dépendait du diocèse de Clermont. Son séjour n'y fut pas de longue durée, et il en partit... pour l'Espagne? selon le dessein que nous lui avons vu former à Fabriano.... pour l'Italie?... pour la Suisse?... Qui le saura dire? Les historiens ne peuvent parvenir à dresser l'exact itinéraire de cet infatigable pèlerin. Les témoignages ne concordent pas; les dates précises sont rares; parfois elles se contrarient. Peut-être serait-il oiseux de chercher à concilier ces divergences? Sans y prétendre, nous nous bornerons à signaler quelques notes chronologiques et quelques faits conserves par la tradition locale.

Au mois d'avril 1774, en s'en rapportant aux registres de Saint-Louis, après une absence de près de deux ans, le Pèlerin était de retour à Rome pour les Pâques. Il visita Lorette au mois de septembre ; il était à Maîche, en Franche-Comté, au mois de décembre. Venait-il de' Saint-Claude? ou de Besançon, où il avait vénéré le| Saint-Suaire ? —Y allait-il au contraire ? De là il circule eu Suisse et en Allemagne, Deux fois, dans la même année 1773, il fait, après avoir visité Lorette et Assise, le pèlerinage de Notre-Dame d'Einsiedeln; il y revient l'année suivante et se montre en Suisse et en Allemagne. Il visite notamment Mariastein et passe trois jours en-

tiers dans la chapelle souterraine du célèbre monastère. Il venait d'Alsace, du pèlerinage de Notre-Dame-des- Épis. Une demie-lieue environ avant d'arriver à Mariastein, il demanda l'aumône à la porte d'une maison du village de Metzerlé. Il s'adressait à de bons clirétiens qui, touchés de la misère et de l'honnêteté de ce mendiant, l'invitèrent à entrer chez eux, le firent souper à leur table et lui offrirent enfin à coucher.

Benoît accepta. Les trois jours qu'il demeura en prières à Mariastein, il revint chaque soir passer la nuit à Metzerlé. Sa charitable hôtesse lui fit faire et l'obligea à accepter une paire de souliers. Les habitants de Metzerlé et les pèlerins de Mariastein étaient grandement édifiés et proclamaient ce mendiant un saint. La peinture sur verre est une des industries de cette contrée. Avant le départ de l'admirable pèlerin ses hôtes firent appeler un homme du village expert à ce métier et il fit du Bienheureux un portrait qui fut conservé avec le plus grand soin dans la famille.

Vers 1860 (?) un des religieux de Mariastein appelé à Metzerlé pour administrer une vieille femme, engageait la moribonde à se recommander au saint pauvre à qui l'Eglise venait de décerner les honneurs de la béatification. La vieille demanda aussitôt si ce nouveau Bienheureux n'était pas ce mendiant-là même dont elle avait le portrait pendu à la muraille. Elle disait se rappeler fort bien avoir vu ce pauvre en 1776. Elle était toute petite, mais sa première impression ne s'était jamais effacée. Son père et sa mère avaient toujours pris soin de la maintenir. Ils réunissaient, en effet, leurs enfants autour du précieux et grossier portrait et les eu-

tretenaient des vertus du saint mendiant qu*ils avaient eu le bonheur de recueillir.

En quittant Mariastein, Benoît avait pris le chemin de Soleure où il vénéra les reliques de la légion thébéenne et resta quelques jours. 11 demanda l'aumône par la ville et s'adressa une fois au monastère de la Visitation. Une sœur portière, — morte vers 1840, — touchée du misérable état de ce pauvre, lui fît donner delà soupe.

Gomme il mendiait, des gens de police l'arrêtèrent un jour, et le conduisirent en prison. Il y demeura vingt-quatre heures. Il était tellement exténué en en sortant, qu'on le recueillii à l'hôpital. Il y passa plusieurs jours; son souvenir s'y est conservé comme un souvenir d'édification.

De Soleure, il se serait dirigé sur Einsiedeln. En traversant le canton de Zurich, il s'arrêta chez les religieuses de Fahr; dans celui de Zug,on l'a vu à Menzingen, et la maison où il a couché dans ce bourg es^, devenue un orphelinat. Dans tous ces lieux sa mémoire était en grande vénération et on attribuait à son intercession divers faits merveilleux qui malheureusement pour la plupart n'ont pas été constatés juridiquement (1),

Ce pèlerinage de 1776 serait le dernier grand voyage du Bienheureux, et on estime que jusqu'à sa mort

(1) Tous ces détails sur les pèlerinages de Suisse en 1776, recueillis par un dévot du Bienheureux, nous ont été communiqués par un des curés du Jura bernois. Il est fâcheux qu'on n'ait pas recueilli les faits avec un même soin dans les divers lieux de France, où le souvenir de l'admirable pèlerin est aussi resté en grande vénération.

— 1U — il n'a plug quitté Rome que pour visiter Loretta cba« que annce. On croit en avoir des preuves certaines et pouvoir suivre à peu près, durant ces dernières années, chacun de ses pas; et cependant des autorités graves s'élèvent contre cette assertion, et des témoin» recommandables affirment avoir vu le Bienheureui loin de Rome et bien au delà de Lorette jusqu'en 1782. On ne saurait déterminer exactement la date du pèlerinage d'Espagne, des visites à Montserrat, à Manrèze, à Biirgos, à Sarogosse qui paraissent certaines. Nous n'avons pas beaucoup plus de lumières sur les pèlerinages de France. Outre ceux que nous avons indiqués à Saint-Claude et au Saint-Suaire de Besançon, qui expliquent le passage du Bienheureux le long du Jura, où son souvenir est vivant, il aurait aussi, assure-t-on, visité le calvaire du Alont-Valérien, près de Paris; il aurait paru à Saint-Nicolas, en Lorraine, à Saint- Hubert dans les Pays-Bas, et même à Notre-Dame de Liesse, où sa présence aurait été signalée par des circonstances merveilleuses; la sainte Vierge se serait servi de lui pour déjouer et renverser un complot diabolique, qui n'allait à rien moins qu'à ruiner le sanctuaire et à détruire la statue miraculeuse.

Ce n'est pas l'impossibilité de la date (1770) où la tradition du pèlerinage de Liesse place ces événements (1) qui nous les ferait contredire. Pour la vie de noire Pèlerin, il faut être large et tolérant sur la chronologie.

(1) En 17'/ 0, le Bienheureux resla à Sepl-Fonls jusqu'au 2 juillet; il passa irois semaines à Paray-le-Monial ; au mois d'aoûi il était en Piémont; en novembre, à Lorelle ; en décembre, à Rome

— Ilo —

Mais après les procès d'information, quatre ans après ia mort du Bienheureux, ravocat J.-B. Alegiani, chargé de soutenir l'introduction de sa cause, énumérant les divers pèlerinages du serviteur de Dieu, et faisant allusion à la tradition de Liesse, publiée dès 1784, disait expressément que le Bienheureux avait fait divers pèlerinages en France, mais non pas en Picardie : In Galliam, non tameninPicardiam[\), Or Alegiani partagea tous les travaux de P. Palma, postulaleur de la cause, et aussi ceux de Marconi, le dernier confesseur et le premier historien du Bienheureux. Son autorité est grave. Elle est corroborée par son fds, Aloysius Alegiani, qui, dès le principe, initié à tous les détails de la vie et de la cause du Bienheureux, succéda à son père et fut l'avocat de lliéroïcité des vertus. Il répétait en 1828, devant la Sacrée Congrégation : In Galliam, non tamen in Picardiam (2).

Il ne faut pas s'étonner des circonstances merveil- /euses dont la tradition populaire a entouré presque partout notre bienheureux Pèlerin. Sans doute il passait inconnu et même souvent méconnu au milieu des populations. Il ne fut pas seulement persécuté à Moulins; les souvenirs le montrent hué par la foule, maî traité parles enfants, quelquefois même arrêté comme malfaiteur et, ainsi que nous l'avons vu à Soleure, ramassé par la maréchaussée, par exemple, au sortir de

(2) Pour contredire cette double assertion, il faudrait autre chose que le témoignage d'une personne pieuse, rencontrée chez un marchand de tableaux par Tauteur anonyme de la Vie édifiante de BcnoU'Joseph (1784).

— lie —

Besançon, sur la route de Salins. A Sainl-Bertrand-de . Oomminge, dans les Pyrénées, on aurait même fait peser sur lui une accusation d'assassinat. Son état de mendicité et son extrême pauvreté l'exposaient à ces avanies. Mais à travers l'abjection et la sordidité du serviteur de Dieu, ceux qui savaient voir reconnais^ saient bien quelque chose de son mérite. Nous en avons cité déjà bien des témoignages; les traditions locales nous en fourniraient bien d'autres.

Comme il se rendait de Saint-Nicolas, près de Nancy, au Saint-Suaire de Besançon, de bonnes gens pleins de confiance en ses prières le supplièrent de demander la guérison de leur fils, et ils assuraient l'avoir obtenue. On racontait des merveilles de sa charité. L'enfant, dont on le pria de demander la guérison au Saint-Suaire de Besançon, était de Gray. Passant près de cette ville en hiver, le Bienheureux l'avait vu tomber dans la Saône. Malgré la rigueur de la saison (1), Benoît était entré dans la rivière, et, bien qu'il ne sût pas nager, était parvenu à retirer de l'eau ce malheureux. C'était des suites de cet accident que le jeune homme était grièvement malade lorsque ses parents supplièrent le Bienheureux, à qui ils devaient la vie de leur fils, de demander sa santé au Saint-Suaire de Besançon (2).

11 n'était pas besoin de ces manifestations extraordinaires pour attirer les regards sur le pauvre de Dieu. 11 laissait derrière lui une impression singulière et profonde, qui se réveilla partout, lorsqu'à sa mort son

(1) Celle circonstance concorde avec le passeport donné au Bienheureux h Maiche, dans le mois de dtîcembre Mli.

(2) Ces faits sont empruntés à la Vie édifiante (1784).

nom et sa réputation éclatèrent dans toute la chrétienté. Chacun alors se souvint de lui. Les récits se multiplièrent; beaucoup se persuadèrent même avoir connu celui qui était mort avant leur naissance. Un vieillard, né en 178i, m'a souvent assuré qu'il avait vu le Bienheureux demandant et recevant l'aumône à la porte de la maison de son père, dans le Vivarais. On croira facilement que le bienheureux Pèlerin a parcouru cette contrée, qu'il a visité la Louvesc et s'est agenouillé au tombeau de Saint François-Régis. Mais, sans attacher plus d'importance qu'il ne convient à cet éveil des imaginations populaires, il faut néanmoins remarquer combien étaient vifs et touchants les récits sur le saint Pauvre pour que les enfants puaeent se persuader avoir vu ce qu'on leur avait raconté.

La tradition locale d'ailleurs s'appuie aussi parfois sur des preuves. Qui doute que le Bienheureux, au moins en quittant Sept-Fonts ou en allant à Moulins, n'ait visité Notre-Dame de Fourvière? Son séjour dans un village des environs de Lyon y a laissé une singulière et immense bénédiction. A l'entrée de ce village, une maison modeste et riante s'ouvre sur un vaste plateau onduleux, que coupent et terminent les collines qui enserrent la ville de Lyon. Notre mendiant se serait présenté à plusieurs reprises dans cette maison , d'où l'on voit se dresser au bout de l'horizon le clocher de Fourvière. Benoît était accueilli avec charité dans celte famille obscure de Dardilly. On montre l'écurie où il a couché, le foyer rustique où il s'est assis le soir, dans une de ces grandes chambres qui, au village, servent tout à la fois de cuisine, de salle et de chambre à coucher. Au

fond de la pièce; en face même de la place entre l'âtre et la fenêtre occupée par le Bienheureux, se trouve l'alcôve où, quelques années après sa mort, naquit un autre grand et extraordinaire serviteur de Dieu, Jean- Baptiste Vianney, curé d'Ars. Dans son enfance, quand il était chargé du soin des troupeaux, le curé d'Ars a couché des années entières dans l'écurie où la charité de ses parents avait recueilli Jésus-Glirist lui-même dans la personne de son pauvre volontaire, le bienheureux et admirable mendiant et pèlerin Benoît-Joseph Labre.

Tout à Textrémité de la France, un soir, sortit d'une des églises de la petite et curieuse ville de Fréjus, un pauvre se soutenant à peine, répandant une odeur fétide, déguenillé, épuisé, les jambes entourées de linges. Il avisa dans le quartier avoisinant l'église St-François-de-Paule une boutique de barbier. Y fut-il invité? entra-t-il de lui-même? Il fut accueilli ; on le fit asseoir, et le patron qui, selon l'usage d'alors, était chi- 1 urgien, se mit en devoir de visiter les plaies du mendiant. Il les lava, en nettoya la pourriture et les pansa avec une grande charité. Ne se contentant pas de c* service et cédant à une compassion chrétienne, sans se soucier des insectes qui pullulaient sur le Bienheureux, il lui proposa ensuite de lui faire la barbe. Le Bienheureux se prêta à ce ministère de sublime charité, il en témoigna ensuite sa reconnaissance, promettant de prier pour toute la famille et assurant que la bénédiction de Dieu affluerait sur ses entreprises.

Si l'on en croit la tradition , — on était alors en 1 778, — le pieux chirurgien n'avait pas été seul à remarquer

— liO —

et admirer le Pèlerin. Celui-ci en partant prit la route de Nice et se dirigea vers Cannes. Il avait à traverser les montagnes et les bois de L'Esterel, qui acquirent plus tard une si grande notoriété comme repaire de voleurs et qui déjà étaient assez propices aux mauvais coups. Le Bienheureux n'avait rien, il semblait n'avoir rien à craindre. Il fut cependant saisi et maltraité dans la montagne. La nouvelle en fut apportée à Fréjus par les postillons qui faisaient le service de la route d'Italie. L'émotion fut vive : un vieillard, mort à quatre-vingtdouze ans, en 1861, parlait de l'indignation qu'il avait éprouvée, et que beaucoup des gens de la ville partagèrent, en apprenant les mauvais traitement essuyés par le pauvre du bon Dieu.

Il n'avait donc pas passé inaperçu dans cette ville de foi ; il y a laissé des souvenirs qui ne sont pas effacés aujourd'hui. Les faits témoignent encore de sa puissance. La bénédiction de Dieu, en effet, s'est arrêtée sur la famille du chirurgien. Ses entreprises ont réussi comme le pauvre l'avait annoncé. Elle se trouva bientôt des plus considérables et des plus opulentes de la cité : elle en a occupé les charges les plus honorables et en a reçu les mandats les plus importants. Il est vrai qu'elle n'a pas oublié son protecteur. Le charitable chirurgien n'aurait pu le faire. Les traits du mendiant s'étaient gravés dans son esprit : il repassait avec l'émotion la plus douce les moindres gestes et toutes les paroles du Bienheureux. Il trouvait à ce souvenir une consolation énergique et fortifiante. C'était pour lui un encouragement sensible à la vertu; il ressentait une confiance chaque jour plus grande dans les mérites et la puis-

sance de son pauvre hôte. Aussi quand, quelques mois après la mort de Benoît, un des membres les plus précieux de la famille vint à tomber malade et que les médecins eurent déclaré leur impuissance, l'excellent barbier n'hésita pas à recourir à son ami du ciel. Ce ne fut pas en vain. Un petit ex-voto, placé dans une des églises de Fréjus, rappelle à tous la mémoire de cette guérison, arrivée en 1783, et maintient parmi le peuple ardent de cette ville la dévotion au bienheureux mendiant.

Sans aucun doute on pourrait, dans d'autres contrées de la France, retrouver la trace de faits analogues, et il y aurait peut-être quelque profit à recueillir les traditions qui ont trait à notre Bienheureux et à ses voyages.

Il a paru à diverses reprises à Paray-le-Monial. Il y était en 177ù au sortir de Sept-Fons, et il a demeuré vingt jours à l'hospice (1) dont on sait que la fondation a été une des œuvres de la bienheureuse Marguerite- Marie. Ce séjour de vingt jours en 1 770, dont la mémoire s*est maintenue à l'hôpital et à la Visitation de Paray, concorde si bien avec celui de trois semaines dont parle la lettre de Chiéri du 2 juillet 1770,que les religieuses de l'hospice de Paray ont toujours pensé que le Bienheureux y avait désigné leur établissement.

A peine y était-il admis que cet admirable pèlerin y était en grande vénération. Il ne fallait pas longtemps aux âmes droites pour reconnaître les mérites du

( ) L'hospice de Paray-le-Monial, dont on reconnaîl encore les bâtimeuls livrés à des usages vulgaires, élail alors silué loul près de la Dourbince.

serviteur de Dieu. Ce que nous avons rapporté de Fabriano et de Cossignano en témoigne. A Paray, il se révéla aussi promptement; et Jes traditions de l'iiospice parlent de sa modestie, de sa piété, de sa charité. Il passait son temps à adorer le Saint-Sacrement et à édifier les malades par des lectures.

Le Bienheureux, après quelques jours de marche, — quatre, dit-il dans sa lettre de Ghiéri, — et peut-être aussi après quelque pèlerinage au sortir de Sept-Fons, était alors travaillé d'une fièvre légère qui ne lui interdit sans doute pas absolument de sortir de l'hospice ; et il put satisfaire sa dévotion au Sacré-Cœur. Les religieuses de la Visitation l'ont vu, en effet, et il a pris un repas dans leur parloir. Il n'avait pas demandé la charité à leur porte. Mais une tourière, sœur Marie- Constance Corbie, remarquant sa dévotion devant l'au tel où Notre-Seigneur a révélé les merveilles du Sacré- Cœur à la bienheureuse Marguerite, fut touchée de pitié pour ce jeune homme, et le signala à la supérieure. Celle-ci était-elle déjà prévenue du vrai miracle de sainteté que possédait l'hôpital? Elle ordonna d'introduire l'admirable pèlerin au parloir et de lui donner à manger. On ne peut se tromper sur la date de ce repas. On a conservé le nom de la jeune novice qui, sur l'ordre de la supérieure, alla chercher à la cuisine et apporta au parloir la petite réfection destinée au Bienheureux ; et cette novice a fait sa profession le 2 septembre 1770(1).

(1) Elle se nommait Joseph- Angélique Jambon. L'acte de sa profession, extrait des archives du monastère de la Visitation, a été publié par M. Tabbé Cucheral {Univers du 30 août 1874).

Le séjour prolongé du Bienheureux à Paray en 1770 élanl ainsi démontré, est-ce une témérité de supposer que c'est dans cette \ille même qu'il a trouvé le prêtre français, sage et expérimenté, dont il a parlé maintes fois, qui a approuvé le dessein de sa vie, et en a bénj les premières résolutions? Les religieuses de l'hospice et les sœurs de la Visitation n'ont jamais hésité; et rattachant le bienheureux Labre à la bienheureuse Marguerite-Marie, elles ont toujours estimé que c'était du tombeau de la sainte que l'admirable pèlerin était parti pour conquérir le ciel dans le plus complet et le plus absolu mépris de la terre qu'on puisse imaginer (1).

(1) M. l'abbé Cucherat, qui a publié, sur les pèlerinages du Bienheureux à Paray, deux courtes et lumineuses dissertations {Univers du 3 mai et du 30 août 1874), a recherché quel pouvait êlre le prôlre qui, en 1770, aurait entendu, à Paray, les révélations de cet héroïque et incomparable dessein. 11 nomme le chapelain de l'hôpital, l'abbé des Garennes, « d'une bonne et « ciiréùenne famille de Paray, voué par choix à la vie pauvre et « cachée, exempt d'aspiration vers aucun bénéfice plus confor- « table... Qui visite journellement les salles des malades, dit-il? « I/aumônier ou le chapelain... c'est à lui qu'ils se confesseni « habituellement... » I/induction serait juste, s'il ne fallait remarquer que le Bienheureux n'a pas renconiré par hasard ou par providence le confesseur sage et prudent qui a approuvé sou dessein. Benoît-Joseph est allé chercher ce prêtre; il avait, de loin, entendu parler de cet homme de Dieu. Il a fait plusieurs milks pour lui parler: il le dit à Matius Pogetli.

M. Cucherat cite encore, parmi les prélres habitant Paray en 1770. qui auraient pu avoir la confiance du Bienhei«;eux, le curé de la paroisse, M. Chevalier, vénérable docteur de Sorbonne, le prieur des Bénédictins, don Grégoire de Châteauvcri et le confesseur de la Visitation, M. Chabrier, ancien jésuite (les jésuites avaient été exclus du royaume de France irrévocablemeni en 1762 par le Parlement, supprimés eu 1704 par un éJil du Roi, bannis par un nouvel arrêt du Parlement en 1767 : leur dissolution ne fui

On sait que le corps de la Bienheureuse reposait alors dans l'intérieur da monastère; la chapelle, érigée en 1686 au Sacré-Cœur, est enfermée dans la clôture. Construite au bout de l'enclos de la Visitation, cette chapelle touche à une voie publique; on la voit, au bas de la magnifique avenue dite de Romay où en 1873, sous des platanes séculaires, le culte du Sacré-Cœur a été célébré par les pèlerins de la France et du monde avec un enthousiasme et une dévotion incomparables. Dès le temps de la Bienheureuse, les dévots au Sacré-Cœur venaient-ils au bord du chemin s'agenouiller contre le mur auquel est adossé l'autel de la chapelle privilégiée? Personne ne doute que l'admirable pèlerin, dont nous suivons l'histoire, n'ait, plus d'une fois, prié à genoux au pied de ce mur, durant ses divers séjours à Paray-le-Monial. Il y reparut, en effet, à diverses reprises. Sa réputation était établie non-seulement à la Visitation et à l'hospice, mais encore par la ville. Partout, on l'accueillait avec joie. Il a logé, notamment^ dans une maison de la place du marché. Vers la fin de 1777 ou en 1778, peut-être avant de se rendre à Fréjus, il était une dernière fois à Paray. La vénération qu'il excitait était si grande qu'une des sœurs de Thô-

prononcée par le Pape Clémenl XIV qu'en 1773). M. Chabrier no pourrail-il être véritablemeni le confesseur du Bienheureux, et ne peut-on croire qu'il avait donné l'éveil à la Visilalion sur le mérite de ce pèlerin? Il y aurait au moins là une explication bien simple et bien juste du repas servi au parloir de la Visitation avant la fin d'aoùi 1770. Car illaul bien le remarquer, le pèlerin, logea l'hôpilal, n'avait vraimentpas besoin do cette charité :etelle ne paraît pas avoir eu d'autre but que de ménager aux religieuses une occasion de voir ce mendiant.

pital, Marie-Louise de Labailie, recueillit précieusement des miettes de pain qu'elle trouva dans la besace du mendiant, et les autres sœurs eurent, avec elle, la dévotion de mettre ces miettes dans leur soupe « afin d'en nourrir leurs âmes bien plus que leurs corps, » dit M. l'abbé Gucherat (1).

ALunel (2), peut-être la même année (1778), une sœur de Saint-Vincent de Paul, avait accueilli le Bienheureux dans son école et lui avait donné un crucifix : elle resta ensuite toute sa vie, pour ainsi dire, en relations spirituelles avec le serviteur de Dieu. Elle prétendait avoir été guérie par son intercession. Elle eut révélation de sa mort et l'annonça à ses compagnes, en leur disant : « Le pauvre de Jésus-Christ est mort. » Ce fut une grande joie pour elle de savoir que le serviteur de Dieu avait conservé le crucifix, orné au centre de la croix d'une couronne d'épines, qu'elle lui avait donné. Un lazariste, en effet, avait vu entre les mains du mendiant un crucifix de cette sorte; et il disait le tenir d'une fille de la charité qu'il n'oubliait pas dans ses prières. Ce sont ces prières sans doute qui établissaient les rapports sensibles auxquels croyait celte sainte fille.

En Italie, à Vérone, une religieuse Clarisse lui donna un morceau de pain qu'il mangea; elle en offrit un second, qu'il refusa, en disant qu'il n'en avait pas besoin et que d'ailleurs le couvent n'était pas riche. La

(1) M. Gucherat donne les noms des servantes des pauvres qui accomplirent cet acte de piéié et. de vénération.

(-2) Les laiis qui terminent ce chapitre sont tous empruntés à AL l'abbé Desnoyers et nous renouvelons à leur sujet, nos observations précédeules, v. p. 97.

religieuse l'interrogea sur sa famille, son nom, soo âge, ses projets. Selon la règle des Glarisses, derrière la grille et les voiles du parloir, la religieuse ne pouvait voir son interlocuteur : les réponses et les discours qu'il lui adressait la touchaient néanmoins; le son de voix de ce pauvre mendiant la pénétrait, l'attendrissait, éveillait en elle des sentiments extraordinaires de ferveur. Aussi dit-elle à ses compagnes qu'elle avait conversé avec un pèlerin qui certainement devait être un saint. Dans ce colloque, Benoît exprima son désir de quitter cette vallée de larmes pour ne pas être témoin des calamités qui affligeaient et surtout menaçaient l'Eglise de Dieu. On était en 1782 si Ton s'en rapporte à l'historien qui invoque le témoignage des religieuses de Vérone (1), et l'on pense reconnaître dans ces paroles de Benoît une annonce prophétique des catastrophes de là Révolution.

Dans le duché d'Urbin, àUrbania, une troupe d'eufants couvrait de ses huées le Bienheureux arrêté à la porte d'un couvent de Bénédictines, et la religieuse qui

M) Les historiens assurent bien, comme nous l'avons dit, que depuis i 776 Benoît n'a plus quille Rome que pour visiter Lorelte. Il est certain qu'à la grille du parloir des Glarisses de Vérone, Benoît a déclaré qu'il faisait son dernier lointain pèlerinage. On suppose qu'il pouvait se rendre à Einsiedeln. Les archives de ce monastère ont été détruites pendant l'occupation française. Nous avons signalé trois pèlerinages du Bienheureux à Notre-Dame des Ermites, durant les années 177o et 1776, Le Bienheureux en a-l-il fait BH quatrième en 1782? Les biographes, en suivant les dernières années de la vie du Bienheureux, croient en démontrer l'impossibilité; cependant ils rapportent la déclaration des religieuses Glarisses ; et elle est explicite; elle fixe à 1782 la visite de Benoît! leur parloir.

lui donna l'aumône remarqua la patience et la tranquillité de ce pauvre. Elle admira aussi sa charité; car elle le vit distribuer aux pauvres le pain qu'elle venait de lui donner et dont il ne garda qu'une petite portion.

Dans une bourgade du diocèse de Ravenne, à Saint- Biaise d'Argenta, où il resta quelques jours, passant les nuits à l'abri d'une haie, un enfant qui le trouva dans l'églii-e prosterné la face contre terre, s'amusait à lui marcher méchamment sur les mains et sur les jambes, sans pouvoir le tirer de la méditation ni susciter de lui le moindre mouvement. Cet enfant, d'environ douze ans, s'appliqua aussi dans la rue à le poursuivre d'avanies, et le Bienheureux lui répondit toujours par un sourire. Devenu chanoine à Ravenne, renfant(l) s'humiliait d'avoir outragé ainsi le Serviteur de Dieu, dont les vertus, ajoute-t-il, faisaient l'admiration des gens sensés, qui le regardaient comme un saint.

Personne n'était plus persuadé de sa sainteté que ses confesseurs. Un vicaire d'une des paroisses de la ville, ayant entendu sa confession, disait que c'était une grande âme du bon Dieu. Ce renom suivait partout le Bienheureux. Dans un de ces hospices destinés au logement des pauvres, comme nous en avons déjà cité plusieurs dans cette histoire, et que les villes de ce temps encore si rapproché de nous et d'une foi si supérieure à celle de nos jours,s'estimaient heureuses de posséder et d'entretenir, à Turin, un des aumôniers de

(1) M. Tabbé Desnoyers le nomme Barlhélemy Contofanii ei reproduit sa d(?claralion faite récemment^ dil-il (lSo7).

service, traversant la nuit le dortoir, vit un jeune homme étendu sur le pavé. C'était l'hiver et la saison était froide. Le prêtre avertit aussitôt un des servants de remettre ce pauvre dans le lit ou de le recouvrir; mais le Bienheureux, — car c'était lui, — remercie le prêtre et supplie qu'on lui laisse la liberté de rester où il est. Quand il logeait dans ces hospices, il avait coutume de demander la permission de ne pas quitter ses vêtements et de se coucher sur la paillasse, assurant qu'il ne pouvait dormir sur la laine.

Une femme lui donna un jour l'aumône qu'il venait solliciter à la porte d'un moulin. Il avait sur le dos une besace qui paraissait lourde et bien enflée : cette femme, supposant qu'elle pouvait être pleine de pain, voulut la toucher et, sentant des pierres, comprit que ce pauvre s'était imposé et accomplissait quelque pénitence.

Un autre jour, en Suisse, il avait reçu l'aumône à la porte du curé d'un village ; la servante préposée à cette distribution le reconnut le lendemain de grand matin à l'église; vers midi, elle l'y retrouva à la même place et absorbé dans la prière. Elle avertit le curé, qui, édifié de la piété de ce pauvre, le fait inviter à venir dîner avec lui. La modestie et la réserve de Benoît l'engagèrent à refuser cet honneur; mais enhardi par cette bienveillance, il fit prier l'ecclésiastique de lui donner un vieux bréviaire. Fort surpris du refus et de la demande, le curé lui manda de venir tout de suite au presbytère. Benoît crut à un ordre et se rendit aussitôt. Le bon prêtre le força de s'asseoir à sa table, lui adressa mille questions, admirant sa modestie et sa

piété, et ne le laissa point partir sans lui avoir donné un bréviaire.

A Quargnento, près Alexandrie, il lui arriva dans l'église d'élever la voix en priant, de manière à attirer l'attention du prieur du Chapitre, qui à sa prononciation reconnut un Français. On sait que Benoît conserva toujours un accent très-sensible. Bientôt ce Français demanda à se confesser, et le prieur l'ayant introduit chez lui, put l'entretenir après avoir entendu sa confession. De la sorte il fut à même de connaître et d'admirer les grâces que Dieu avait faites à ce pauvre. Il en fut à ce point touché et édifié qu'il eût bien voulu garder quelque temps la compagnie de ce grand ami d« Dieu. Il le pressa de passer au moins une nuit à Quargnento. Benoît refusa. Il partit, après avoir mangé un peu de riz. On le contraignit à prendre encore un morceau de pain et de fromage, qu'il donna au premier pauvre qu'il rencontra. Le Prieur, pour prolonger le bonheur qu'il goûtait à communiquer avec une âme de cette trempe, accompagna le pèlerin jusqu'au delà du village.

— « Il va à Rome, disait-il, pour se faire saint, mais il l'est déjà. »

Il assurait que le visage de ce pauvre lui apparaissait comme celui de Notre-Seigneur, tant il y voyait de rayonnements célestes et d'effusions de la grâce. Ces effusions dont la plénitude se manifestait au dehors remplissaient de joie le cœur de Benoît. Au milieu de son dénûment, il disait en racontant sa vie:

— « Le bon Dieu m'a trop bien traité jusqu'ici; car je n'ai eu à souffrir aucun mauvais traitement. -•

L'impression que le Prieur garda de cette rencontre fut profonde et durable. La conviction qu'il avait de la sainteté de ce pauvre était si forte qu'il rédigea un mémoire de l'entretien qu'il avait eu avec lui. Il ignorait son nom. En mourant, il légua cette relation à sa sœur, pour que celle-ci la conservât dans l'intérêt de la gloire qu'aux yeux de ce prêtre devait indubitablement acquérir ce pauvre.

Le Bienheureux en quittant le bon Prieur lui avait, à ce qu'il paraît, donné un petit livret d'une Association pour bien mourir, et le prêtre avait écrit au titre : « DonTié par un dévot pèlerin finançais, qui avoit tout abandonne dans sa patrie^ pour venir en Italie vivre en ermite et se mettre sous la protection de quelque père spirituel (1). » Ce

(1) La rédaction de cetle note el les circonstances de cette rencontre à Quargnento pourraient laire supposer que le Prieur des saints Pierre et Dalmace, qui se nommait N. Gamboa, fut le premier confesseur qui entendit Benoît, à son entrée en Italie, en 4770, et l'encouragea à embrasser sa vie extraordinaire. Mais d'après les déclarations du Bienheureux, comme nous Tavoniy déjà dit, ce premier confesseur était Français. En outre la note placée au titre du livret de Benoît par le Prieur N. Gamboa indique une date : ce 3 août M13. Cette date, il est vrai, ainsi que la plupart de celles que Ton peut recueillir sur la vie de Benoît, contredit le travail des chronologistes. D'après ceux-ci, en effet, et contrairement à la déclaration du curé de Saint-Pierre de Moulins, Benoît eiit été dans cette ville au mois d'avril 1773. Il l'aurait quittée pour entreprendre ses pèlexinagcs d'Espagne, se dirigeant d'abord vers le centre des Pyrénées, à Saint-Bertrand de Comminges; de là il aurait gagné Barcelone, à l'extrémité orientale de la Péninsule, qu'il aurait traversée tout entière pour se rendre en Galice, faisant sur la route les pèlerinages de Manrèze, de Montserrat, de Notre-Dame du Pilier à Sarragosse, el du crucifix miraculeux de Burgos. Il revient de Saint-Jacques par Bilbao ; il rentre en Italie par la France et les rives de la Méditerrannée.

livret qui avait appartenu au Bienheureux, appliqué sur le cœur du curé de Quargnento, le guérit instantanément d'un anévrisme, et la sœur du Prieur étant tombée en convulsion fut guérie par le même moyen.

On peut s'étonner que tant de documents aient été recueillis sur la vie errante de notre Bienheureux. Nouf ne chercherons pas davantage à le suivre dans ses diverses courses en France, en Allemagne et en Suisse. Les relations, avons nous dit, ne manquent pas; elles abondent même en faits merveilleux; mais peut-être vaut-il mieux s'en tenir aux faits constatés dans les procès, et ils doivent suffire à marquer la physionomie de cet admirable mendiant. Sans doute il est permis à l'historien de regretter entre autres choses la perte des archives d'Einsiedeln et des renseignements qu'on devait y avoir conservés sur les pèlerinages de Eenuît- Joseph. Peut-être aurait-on trouvé là quelques précieuses lumières chronologiques ou quelques détails plus précieux encore des traits et des vertus de notre étonnant pèlerin. Mais les lacunes qu'on pourra signaler dans cette vie pauvre, cachée et éloignée de tout commerce avec les créatures, ne doivent pas empêcher d'admirer les soins de la Providence à ramasser et à réunir assez de témoignages pour que la physionomie particulière du Bienheureux et ses mérites singuliers qui

Comment, avec son mode de voyager, aurait-il pu éire le 3 août 4773 dans le Milanais? et s'il eut été en Italie à celle éf>oque, comment ne serait-il rentré à Rome qu'aux Pâques de i774, le 3 avril, où il arriva en pitoyable état, par suite des fatigues de la route à travers l'Espagne et la France ? Et d'un autre côléj comment le Prieur a l-il pu se tromper de date ?

ravissaient les anges, fussent suffisamment connus des hommes.

Avant de le suivre à Rome et à Lorette, où les témoignages sont abondants et authentiques, nous voulons relever un trait, qui a du prix surtout en nos jours de prétendue conciliation et de s lidarité universelle. Dans ses pèlerinages, Benoît rencontra parfois sur son chemin, en Suisse ou en Allemagne, des pays hérétiques. Il avait une répugnance extrême à y pénétrer, et les détours les plus longs et les plus pénibles ne lui coûtaient pas pour les éviter. Quand cependant il était obligé de s'y engager, il s'y trouvait mal à l'aise; il hâtait le pas, les traversait rapidement, se gardant de s'y arrêter, d'y coucher, d'y recevoir quelque chose, ou de parler à qui que ce soit. Il avait cette horreur salutaire de l'hérésie et de l'hérétique que notpe siècle ne comprend plus, que saint Louis recommandait si énergiquement et qui reste un témoignage v/ritable du dévoûment et de l'amour à la vérité.

A ROXE

Nous avons déjà indiqué la première entrée de notre Bienheureux à Rome, le 3 décembre 1770, et constaté qu'aucun témoignage n'avait pu faire connaître ses impressions, ses sentiments et sa manière de vie, durant ce premier séjour, qui se prolongea environ cinq mois, jusqu'après les fêtes de Pâques 1771. En 1772, vers le printemps, Benoît était de nouveau dans la ville éternelle. Il en partit après Pâques, pour se rendre à Lorette, en j»assant par Cossignano, où il rencontra l'excellent Don Michel-Ange Santucci. Après cette troisième visite à Lorette, il voyagea, comme nous avons dit, en France, en Suisse, en Allemagne, en Espagne, et ne rentra à Rome qu'au mois d'avril 1774.

Les divers témoignages ne commencent à s'affirmer que vers cette époque, et les souvenirs des témoins aux procès romains ne remontent pas beaucoup au delà de l'année sainte, comme ils disent, c'est-à-dire de l'année du grand jubilé (1773). Un seul (1), au procès informatif, avait paru indiquer délibérément le commencement du pontificat de Clément XIV,et préciser 1770 ou 1771 : dix ans plus tard, au procès apostolique, il revient sur

(I) Cil. Carczani.

cette date et se défend de la donner aussi nettement. « C'était \'ers l'année 1770 ou quelqu'une des suivantes, dit-il, avant 1775))(1).

Vers une de ces années donc, notre Bienheureux avait fait une élection de domicile parfaitement appropriée à sa profession de pauvreté et de mendicité. L'escalier extérieur d'une des maisons de la place de Monte-Cavallo formait une petite voûte sous laquelle se trouvait ménagée une sorte de trou. Benoît avait adopté ce gîte, plus convenable assurément à un animal qu'à un homme. Un prêtre, l'abbé Charles Carezani, passant de grand matin sur cette place, aperçut quelque chose dans cet enfoncement. Le jour commençait à peine, et l'ecclésiastique, au premier abord, crut voir remuer un gros chien. Aussi, quand il reconnut distinctement un homme, qui se courba en deux pour sortir de cette niche, il éprouva un sentiment douloureux de compassion, et ne put s'empêcher de supposer qu'il fallait être bien dégradé pour être réduit à un pareil gîte. Le costume du Bienheureux n'était pas pour contredire cette impression, et son extrême jeunesse ne pouvait que la rendre plus répugnante. Mais son attitude et sa physionomie la firent bientôt évanouir. Le prêtre, en effet, à ces premières lueurs de l'aube, se trouva à même de distinguer une physionomie calme, honnête, sereine, en même temps qu'un maintien réservé, poli, assez rare chez les pauvres. Tout cet ensemble témoignait évidemment d'une âme bien faite (2), et était surtout pour

(2) « Era égli lacero e cencioso negli abiii, ma a quei ceesi, e miserabili vesii sembrava ïion corrispondesse la fisanomia, la

frapper un homme habitué à scruter les mystères de Dieu. Aussi le premier et involontaire sentiment de dégoût se transforma presque aussitôt en admiration, quand le Bienheureux fit le signe de la croix, et, sans s'inquiéter de ce qui se passait autour de lui, se recueillit et entra dans l'acte de la prière.

— « Ah ! dit le prêtre, qui devait avoir par la suite des relations plus intimes avec Benoît (1), ce doit être un bon serviteur de Dieu, et, ajoute-t-il, j'en remerciai le Père tout-puissant. »

Ce n'était pas précisément la commodité ui même uniquement la pauvreté du domicile qui avait engagé le Bienheureux à choisir ce gîte nocturne. Dès son arrivée à Rome, Benoît avait été frappé et touché de la multitude des images de la Mère de Dieu qui de toutes parts décoraient la ville éternelle. Ce spectacle n'était pas nouveau pour lui, et la France à cette époque en offrait de nombreux exemples. Rome toutefois se distinguait par un luxe qui ravissait le Bienheureux et le mettait hors de lui. Il allait par les rues saluant avec respect et allégresse les images qui ornaient les maisons et les devantures des boutiques, il s'arrêtait parfois devant elles pour les contempler à son aise, leur souriait et leur témoignait ses sentiments par des gestes. Au palais du Quirinal, du côté de la grande cour d'honneur, au fronton du donjon de l'horloge, le pape Grégoire XUl a fait placer une grande figure en mosaïque qui s'aper-

quale esibiva una cerl'aria de civiltà, e di modeslia, cosa uoii cosi lacile ad osservarsi ne'povcri. La sua idea era uniile, e quiela, e pareva un indizio di un'animo bcn fallo. » Ch. Carczani. G. 78. (1) II fui confesseur du Bienheuieui.

çoit de la place de Monte-Cavallo. Là était le secret de rélection de Benoît. Il avait tout d'abord manifesté une véoération particulière à cette image. Afin de la contempler à son aise, il entrait dans la cour du palais et restait souvent plus d'une demi-heure à la considérer avec une indicible dévotion; souvent il multipliait avec ïransport ses gestes de respect et d'amour. Les gardi s suisses, chargés du service du palais, le prenaient ponr un insensé, et le chassèrent plusieurs fois. Cependant des personnages plus éclairés trouvaient à s'édifier de ses allures. Un jeune ecclésiastique qui fut plus tard préfet du collège des Maronites, Don Aloysius Rossi, avait observé la pantomime et le recueillement de ce mendiant devant la Vierge du Quirinal, et il avait été en outre frappé de ne le voir jamais solliciler les aumônes. En admirant sa réserve et sa dévotion, il avait donc pris une bonne opinion de ce misérable, et il essaya plusieurs fois de lier conversation avec lui : à peine put-il en tirer quelques paroles ; et il conclut que cette dévotion n'était pas sans mélange d'une assez forte dose de singularité.

Il faut dire que, dans ces premières années du séjour à Rome de notre Bienheureux, sa jeunesse, bien que matée et comprimée par la pénitence, éclatait chez lui dans toute sa fleur; les grâces de la pureté et de l'innocence la relevaient merveilleusement, et sous les voiles de l'humilité et de la modestie, elles brillaient dans les regards et resplendissaient à travers les haillons dans toute la personne du Bienheureux. Il avait, lors de son premier séjour à Rome,environ vingt-deux ans ; un peu de barbe roussâtre commençait à peine à ombrager ses

joues et son menton (1); sa lôte était forte; ses sourcils, épais; la carrure de ses épaules, l'iieureuse proportion de ses membres et l'aisance de toute sa personne témoignaient dans sa taille moyenne d'une certaine vigueur native; ses mains étaient fines, sa carnation blanche et délicate (2) : tout l'ensemble de sa physionomie accusait l'élévation de pensées d'une âme bien faite, disait Garezani. A travers les incomparables guenilles dont il était couvert et non pas revêtu, cette distinction ou plutôt cette beauté de l'âme transpirait dans la gravité de la démarche et du maintien du Bienheureux. Il allait par les rues de Rome, comme par les chemins de l'Ombrie, les yeux baissés et la physionomie reposée. La modestie de ses allures était relevée de je ne sais quel reflet de majesté et de noblesse dont plus d'un témoin fut touché d'admiration.

Dès les premiers temps de son séjour à Rome avant Tannée sainte (3), à Saint-Jean deLatran, comme il sortait du confessional du pénitencier français de cette basilique, les mains croisées sur la poitrine, selon son attitude accoutumée, une femme devina que ce n'était pas un pauvre comme ceux qu'elle était habituée à voir; elle s'imagina que celui-ci devrait être un personnage de grande naissance, appliqué à suivre Jésus- Christ et à l'imiter dans la pénitence. Cette femme, Maria Dominica Bravi, pénitente elle-même du Père Observantin Tison, Flamand de naissance, et alors pénitencier français de la Basilique, eut plus d'une fois

(1) Aloys. Rossi. G. 266. — Cli. Carez^ni. Ibid. 78. C2) « iJi carnagione bianca e genlille. » F. Slulcr. G. 47. (3) K Queslo fu primo delle'anno sanlo. » G. 53.

occasion de revoir le Bienheureux. La dévotion avec laquelle il approchait de la sainte table lui in^^pirait une sorte de respect et de vénération pour ce jeune et sin« gulier étranger (1). Ceux qui n'étaient pas frappés du premier regard et qui avaient occasion de former quelque commerce avec lui partageaient bientôt cet étODnement et. cette admiration.

On sait, et il ne faut pas s'en étonner, que Rome esl le pays du monde où l'on professe le plus merveilleux souci du salut des âmes. Il n'est pas une nécessité, pas une faiblesse, pas une tentation, pour ainsi dire, qui n'y soit prévenue, soulagée et combattue. Pour un chrétien, c'est le lieu de la terre où il fait boa vivre et mourir. Parmi les merveilleuses inventions de la charité et du zèle qui y abondent, il en est une, appelée l'œuvre évangélique, qui a pour but le soulagement spirituel et corporel des pauvres. On les réunissait à certains jours, au Colisée le plus souvent; on leur faisait réciter le chapelet et suivre le chemin de la croix ; on les interrogeait ensuite sur leur connaissance et leur pratique de la religion ; on faisait l'instruction et on terminait par la distribution d'une aumône. Rome ne s'est jamais effrayée de l'union de la charité spirituelle et corporelle. Quelquefois on conduit ces pauvres vénérer quelque église ou quelque monument célèbre de dévotion, comme la Santa Scala. Les membres de l'œuvre évangélique n'hésitent pas à acoster les

{\) «Lo rividdi allra voila nella medesima Basilica nell'alto che si communicava, e notai la singulare sua divozione, che più ecciiarono in me una certa riverenza, e rispeiio. » G* 53 et5i.

panvrcs dans les rues et à les inviter à profiter des avantages qu'offrent ces réunions.

Un des jeunes ecclésiastiques appliqués à cette bonne œuvre était fils d'un officier de la garde suisse, dont le quartier était auprès du Quirinal, au Monte-Gavallo. Pour se rendre au Colisée, l'abbé F. Stuter avait à passer auprès de la retraite du Bienheureux. Il le remarqua couché sur de la paille ou du foin, dit-il, et ne manqua pas à lui proposer de se rendre à l'œuvre évangélique. Benoît, encore peu accoutumé au langage italien, eut peine à comprendre; mais l'ecclésiastique s'expliqua, insista : bref, le Bienheureux se mit à le suivre. Chemin faisant, l'ecclésiastique s'appliquait à donner à sa nouvelle recrue quelques renseignements sur l'œuvre où il le conviait et le conduisait. Benoît répondait avec joie:

« — Belle Rome, ville sainte (I) ! »

Tout l'y édifiait, en elTet, et le soin que l'on prenait de rinstruction des pauvres, et la multitude des images, et la dévotion du peuple. L'accent dont il parlait témoignait de sa piété assez énergiquement pour que l'abbé en fût frappé, ainsi que de la modestie et de la retenue de ce pauvre qui marchait les yeux baissés et les mains croisées sur la poitrine.

L'attention et le recueillement de Benoît, pendant l'exercice religieux, ne démentirent pas cette première impression. Cependantune petitechose choquait lejeune prêtre : le Bienheureux se tenait à l'écart des autres pauvres. Il obéissait quand on lui disait de se rapprocher d'eux, mais il était facile de voir que la règle com-

(4) Bella Roma, sanla ciiià G. 47.

mandée aux membres de l'œuvre de se tenir en groupe iui pesait un peu. Son introducteur Tinterrogea à ce propos :

— « Je viens, répondit le Bienheureux, entendre la parole de Dieu, mais je ne veux pas de la bajoque. »

C'était la petite aumône que l'œuvre distribuait aux pauvres en échange du jeton remis à chacun d'eux au commencement de l'exercice. Or le Bienheureux s'était fait une règle de ne mêler aucun avantage matériel à l'accomplissement de ses devoirs de piété. Son scrupule ne fut pas compris : l'abbé Stuter y soupçonna quelque orgueil; il parla impérieusement et ordonna de rejoindre la troupe. Benoît obéit, mais il persista à ne pas prendre la petite pièce de monnaie. Le délabrement de son costume témoignait cependant qu'il n'eût pas dû dédaigner la plus chétive aumône, et l'abbé Stuter ne s'exphquaitpas cette réserve.

L'assiduité du Bienheureux et son recueillement à entendre la parole sainte dissipèrent d'ailleurs assez vite les légères pi éventions éveillées par cette bizarrerie. Les réponses pertinentes et exactes de Benoît à toutes les questions qu'on pouvait lui adresser, témoignaient d'une connaissance étendue de tous les mystères de la religion . Son assistance ponctuelle aux exercices, son application à suivre et à écouter les explications qu'on y donnaitdes véritésfondamentales,n'en étaient que plus remarquables. Il observait strictement le silence ; sa bouche ne s'ouvrait que pour répondre aux interrogations. Il arrivait quelquefois que les pauvres faisaient des réponses qui provoquaient le rire de leurs compagnons et parfois même de leurs catéchistes; Benoît ne dérogeait pas à

son recueillement: il restait sérieux, calme, impassible. Quand on récitait les actes des vertus théologales, « son ton de voix, dit encore l'abbé Stuter, donnait àconnaîlre qu'ils émanaient du fond de son âme, et que les affections de son cœur correspondaient aux paroles que prononçaient ses lèvres. Pendant les exhortations, il tenait les yeux baissés et les bras croisés: Je croyais voir un extatique, et on eût dit que son esprit était dans le ciel. »

En fréquentant les réunions de l'œuvre évangélique, Benoît faisait acte de piété en môme temps que de sa profession de pauvre. Aussi n'avait-il garde d'y manquer. Il arrivait toujours des premiers; et lorsqu'il devançait l'heure, il se retirait dans la petite chapelle de l'ermite gardien du Colisée, pour y prier en attendant. L'œuvre évangélique initia Benoît à la connaissance de plusieurs sanctuaires de Rome.

Est-ce avec les pauvres de cette réunion qu'il visita pour la première fois le Saint-Escalier? Quand le Bienheureux l'eut une fois connu, on imagine avec quelle dévotion il le montait à genoux, lentement, méditant à chaque degré les humiliations du Sauveur qui l'a foulé lorsqu'on le traînait au prétoire.

Puisque le serviteur de Dieu fréquentait assidûment le Colisée, les églises du Forum furent celles de la ville éternelle qu'il visita le plus souvent durant ses premiers séjours. Il y communiait et y assistait aux diverses /b«ctions. Gomme il parlait peu, il n'acquit que par degré la connaissance des ressources de toutes sortes qui abondent à Rome pour élever et nourrir la piété des fidèles. Les œuvres qui s'exerçaient sur la place publique, furent

celles qui l'attirèrent d'abord. Outre l'œuvre évangélfque, il suivait k mission urbaine.

Fondée en 1606 par un religieux de la Compagnie de Jésus, pour faire entendre la parole de Dieu sur les places publiques à ceux qui ne viennent pas l'entendre dans les églises, cette œuvre a établi dans Rome unemission perpétuelle. Les exercices durent un mois, et ont lieu pendant le cours d'une année entière dans douze églises désignées à l'avance. Ils ne sont pas interrompus les dimanches ni les jours de fête. Ils s'ouvrent par une instruction familière, pendant laquelle diverses confréries sortent en procession, et se répandent, la croix en tête, par les places et les carrefours du quartier. Chacune d'elles escorte un prêtre, chargé de faire *n plein air une allocution vive et pressante, pour engager les passants et les curieux à se rendre à l'église de la mission écouter la parole de Dieu. Ces allocutions destinées à exciter le zèle de tous, s'appellent le rei;^//. Au retour de ces diverses processions, grossies de tout le peuple qu elles ont pu rassembler, a lieu l'instruction suivie de la bénédiction du Saint-Sacrement. La mission se termine, au bout d'un mois, par une communion générale et le Te Deum ; et elle recommence le mois suivant dan, un autre quartier delà ville. Benoît suivait habituelle- 1 i»ent ces exercices, admirant ces industries et redisant iBterieurement et joyeusement:

— « Belle Romel Sainte Rome ! »

OnconnaU son avidité pour la parole sainte: ce fut ea icoutantquc re bienheureux put se familiariser avec la langue italienne. Il fuyait scrupuleusement tout cornmerce avec les hommes ; et on doit ce qu'on sait de lui.

durant ses premiers séjours, à l'impression profonde que quelques témoins reçurent de la vue de ce pauvre, et au soin qu'ils mirent à l'observer. Un de ceux que nous avons déjà cités, l'abbé François Stuter, qui le recontrait assez souvent, puisqu'il demeurait au quartier de la garde suise, au Monte-Gavallo, admirait de plus en plus la modestie et l'humilité du serviteur de Dieu. Il apprenait à le connaître chaque jour davantage, le revoyant sans cesse, soit aux exercices de l'œuvre évangélique, soit le matin vers la niche même de la place de Monte-Cavallo, soit en le rencontrant dans la journée par les rues ou aux portes des églises. Il comprit l'excès de sa mortification, lorsqu'il le vit, vers l'heure de midi, faire son repas de quelques bribes de pain et de chéiives épluchurcs ramassées sur le pavé ou au coin des bornes. Il apprécia son amour du silence, en le remarquant à la porte des Yisitandines de la rue de l'Humilité, à l'écart comme aux exercices de l'oeuvre évangéiique, gardant $on recueillement au milieu des autres pauvres qui attendaient la distribution quotidienne de la soupe. L'abbé remarqua même que le Bienheureux s'empressait si peu que le plus souvent il se présentait aux distributeurs quand leurs provisions étaient épuisées.

Ces diverses circonstances, et quelques autres encore que nous ne saurions rapporter, étaient pour accroître la bonne opinion que l'abbé Stuter avait de son pauvre, et pour développer l'intérêt que tout bienfaiteur porte à ceux qu'il a pu faire une fois participer à une de ses fonctions charitables. Aussi le bon abbé, chaque jour plus attentif à notre Bienheureux, crut devoir lui faire des observations sur son gîte nocturne au Monte-Cavallo. Dos

conduites d'eau, qui l'avoisinaient, rendaient en effet cette niche humide et malsaine. L'abbé Stuter engagea Benoît à la quitter et à élire un autre domicile.

Quel ques jours après — c'était vers 1 775 — l'abbé Stu- 1er eut occasion de reconnaître la docilité deBenoît-Jojeph, et il ne le retrouvait plus au Monte-Gavallo.

Dans sa pratique de la sainte pauvreté, Benoît d'aliieurs eût peut-être craint que l'occupation constante d'un même gîte ne fût une prise de possession. Aussi, •dans le temps même où il occupait cette niche auprès duQuirinal,le trouve-t-on auxportes des églises et dans les lieux recommandables par quelques souvenirs des saints et des martyrs. La satisfaction de sa piété entrait toujours pour quelque chose dans le choix du lieu, je n'ose dire de son repos, mais de son gîte nocturne. Il a passé bien des nuits dans le voisinage de Saint-Sébastien et sur les degrés de Sainte-Marie-Majeure. Il était surtout attiré vers leGolisée. Sous une des arcades les plus voisines de la petite chapelle, vers les troisième, quatrième et cinquième stations du Chemin de la Croix, il avait même réuni un peu de paille et de foin pour sa couche, ainsi que dans la niche de Monte-Gavallo. Mais^ je le répète, ce domicile n'était pas fixe.

La plus grande partie de ses nuits se passait en prières. Les curieux, les passants, tous ceux qui avaient l'occasion ou la fantaisie de traverser ou de visiter pendant l'obscurité le gigantesque amphithéâtre Flavien, étaient parfois élonnés d'y trouver un pauvre agenouillé et prosterné.

— « Je fais la volonté de Dieu, » répondait-il quand la compassion engageait à l'interroger.

Aux portes des églises, — et il choisissait celles qui étaient écartées et solitaires, — quand il y passait la nuit, on le trouvait en prières, la face tournée vers le sanctuaire. A travers les murailles, il regardait son Bien-aimé. Parfois, des rôdeurs de nuit, l'apercevant dans cette posture, l'ont pris pour quelque agent de police et l'ont frappé et maltraité.

Il n'était pas fort difficile de deviner les motifs et l'inspiration de cette vie extraordinaire : mais le monde sait-il voir et comprendre? Il entrait d'ailleurs dans les vues de la Providence de répondre en queique sorte aux désirs du Bienheureux qui demandait à être ignore. 11 voulait rester inconnu ; il hantait de préférence las lieux fréquentés par les pauvres : il restait confondu dans leurs rangs. Néanmoins, à mesure qu'il se familiarisait avec la Ville Sainte, il élargissait le cercle des églises et des chapelles qu'il visitait; il devenait assidu aux fondions des divers sanctuaires , il apprenait à connaître les lieux privilégiés.

Peu à peu aussi on commençait à le remarquer, et le nombre des témoins de cette vie admirable, tout en restant petit, augmentait chaque jour. Le délabrement et la sordidité du Bienheureux auraient suffi à le distinguer des autres pauvres. Mais lorsque les regards étaient arrêtés sur lui, on était surpris de ne pas éprouver le sentiment de dégoût que la nature eût réclamé. A travers ces haillons inexprimables, du milieu de cette vermine qu'on voyait courir sur lui de toutes parts, rayonnait une sorte de majesté dont tous ne se rendaient pas compte, mais dont il était difficile de n'être pas frappé. La prière, le recueillement, la modes»

— Uo —

tie faisaient oublier les répulsions naturelles et éveillaient toutes sortes de sympathies en faveur de ce inendiant. Evidemment ce n'était pas un mendiant comme les autres. Aussi chacun lui donnait-il un nom. Diverses imaginations étaient mises en jeii, et plusieurs contes circulaient à son occasion. Les uns assuraient qu'il était un cavalier attaché par un vœu à une étroite pénitence ; les autres le prenaient pour un membre de la Compagnie de Jésus, privé de son habit par la suppression de l'ordre. A l'œuvre évangélique, on l'appelait le Monsieur, à cause de Torigine française que révélait son accent. Plus tard on le nomma le pauvre des Quarante- Heures ; car Benoît n'avait pas oublié les attraits de êoq enfance, et il suivait dans les églises de Rome, où ils ne cessent jamais, ces exercices de l'adoration eucharistique qui avaient réjoui et transporté sa jeunesse,au diocèse de Boulogne.

Mais de quelque nom qu'on le désignât, l'impression éveillée par sa présence était profonde et saisissante.

— « Voyez ce pauvre ! s'écriait une femme qui le remarquait au milieu des assistants à l'œuvre évangélique. Gomme il est beau ! Gomme il est bon I II semble proprement un Jésus (1). »

Ce n'était pas une impression particulière : nous avons déjà entendu pareille exclamation à Fabriano. Le saint commerce du Bienheureux mendiant avec son Dieu, l'union de cette âme avec son Sauveur illuminait ses traits et transpirait, avons-nous dit, à travers sa physionomie»

(1) Quanlo e mai bello, quanio e mai buono quel pov-erello, pare proprioun Salvatore. » Candida Belcorpi, veuve de G. Bag©loni. G. 132.

Un peintre français, qui méditait un tableau de Notre -Seigneur, rencontrant Benoît dans une rue, trouva tout aussitôt qu'il pouvait servir de modèle pour une figure du Glu'i&t. Ce n'était pas assurément les lignes du visage qui devaient accuser cette ressemblance : le nez camus et fort, ie front proéminent, le visage large du Bienheureux n'ont rien du type consacré et connu du Sauveur; mais le rayonnement intérieur transforme les traits, et le peintre, frappé d'une ressemblance évidente, aborde, le pauvre et sans façon lui demande de le peindre. L'artiste, à son grand étonnement, reçoit un refus net qui ne le décour.ige pas toutefois; car reconnaissant à l'accent que son interlocuteur est français, il insiste et prie cette fois, expliquant qu'il s'agit d'un tableau de piété, qu'il demande ^n service et qu'il le demande à titre de compatriote. Benoît consent : n'était-ce pas un dessein particulier de la Providence? Il alla donc dans l'atelier du peintre, se posa comme une statue, dit ce dernier, et ne voulut l»oint d'argent. Quand l'ébauche fut achevée, le Bienheureux la considéia un instant :

— « Allons, dit-il, que ce soit pour la gloire de Dieu( I ).» Le peintre Bley n'avait pas été le seul à être touché

(4) Celte anecdote se lit dans la Vie iialienne du Bienheureux publiée à Rome en 4 860. M. l'abbé Desnoyers (t. I, p. 113, ciie une lelire du peintre F. Bley, de 4783, sans dire d'où il la tire. On y voit que le portrait de Bley, gravé, après laniorl du Bienheureux, par Dominique Cunego, esl le seul reàsemblanl qu'on ail jamais (ail. M. Desnoyers ajoute que l'esquisse de Bley fui acquise pur Mme Louise de France, et ne dit pas ce qu'elle esl devenue. Lue gravure en a été faile en France par Voyssa-d, et M. Desii0\ers la reproduil en léie de son livre. Celle gravure de

de cette ressemblance divine. Un jésuite espagnol, don Joseph Ibarra, fixé à Rome depuis la suppression de la Compagnie, prenait plaisir à faire l'aumône au Bienheureux, « qui, disait-il, avec ses mains croisées

Voyssard mentionne que la peinture est de 1777; la lettre du peintre indique la même date. Cependant la Vie publiée à Rome H860),fixeà1771 la peinture de Bley. Le Bienheureux avait vingttrois ans. Cette date nous parait la plus probable.

Malgré la lettre de F. Bley et Phisloire de sa peinture (que nous ne contestons pas), le portrait qui orne l'ouvrage de M. Tabbé Desnoyers satisfait médiocrement. Les nombreux portraits exécutés après la mort du Bienheureux reproduisent peut-être ses traits, mais manquent de vie et d'expression pour la plupart. La gravure placée en tête de la Vie italienne, publiée à Rome,* est plus vivante. Le Bienheureux, le chapelet à la main, les regards élevés vers le ciel est irradié. Cette gravure reproduit un ponrait exécuté par Gagliardi, d'après la maquette prise sur le visage du Bienheureux après sa mort.

Il est certain d'ailleurs, malgré les assertions de Bley, que sa toile ne fut pas la seule exécutée du vivant du Bienheureux Rome était alors pleine depeintres, et l'usage des artistes a toujours été de demander aux pauvres de se prêter à leurs éludes. Pourquoi Benoît aurait-il refusé? Avait-on d'ailleurs besoin de son assenti ment?

La postulation possède la copie fidèle d'une toile souvent reproduite par la gravure et la lithographie, qui a été exécutée à Rome, en '1778, par Cavallucci. Ce peintre, occupé à l'église Saint-Martin-des-Monts, y remarqua le Bienheureux ei reproduisit ses traits. Son aventure et celle de Rley ont pu se reproduire. Il y avait trop de peintres à Rome, et la physionomie du Bienheureux était trop frappante pour qu'à son insu ou de! son gré ses portraits n'aient pas été multipliés. Entre tous, il faudra toujours choisir. Quelques-uns ont un caractère particulier d énergique vérité qui les sort de pair. Un entre autres, dû à quelqueélève de l'école française, est une fortbelle peinture qui semble bien prise ad vivum. Le Bienheureux a les bras croisés, il baisse •les yeux vers la terre : on ne saurait mieux rendre l'expression de dédain pour les choses d'ici-bas. En môme temps une puissance de vie éclate dans cette tête brossée énergiquement et tout à faU

sur la poitrine, dans l'attitude de la pensée la plus sérieuse, me représentait un Ecce homo (1). »

Il était difficile d'oublier le Bienheureux quand on l'avait une fois remarqué ; et la consolation, qu'elles éprouvaient à le voir, engageait les âmes pieuses à le rechercher. Dominica Bravi, qui l'avait rencontré dès les premiers jours de son arrivée à Rome, auprès du confessional du pénitencier français de Saint- Jean de Latran, le retrouvait dans divers églises, parfois au couvent de l'Ara-Goeli. Plusieurs fois elle le vit à la table de communion : toujours elle éprouvait en sa présence un grand sentiment de dévotion, et elle remerciait Dieu qui l'incitait, disait-elle, à visiter les sanctuaires que fréquentait ce pauvre. Elle le voyait souvent au Colisée, et toute l'édification que cette pieuse femme tirait de la vue du Bienheureux, ne l'empêchait pas de sentir la compassion que le dénûment de ce pauvre extraordinaire était bien fait pour inspirer.

«Je le voyais si exténué, dit cette bonne Dominica, que je pensais bien qu'il faisait de grandes pénitences et manquait du nécessaire. » Un matin, en songeant à cet admirable pauvre, il lui vint à la pensée de lui porter deux œufs frais : elle les fait cuire, les enveloppe d'un linge pour les maintenir chauds, y joint un mor-

Baisissanle. Il y a de la grandeur et de la force autant que du senliment. Cette image paraît destinée à devenir populaire. Je ne crois pas qu'on puisse trouver rien de plus frappant ni de plus ressemblant. C'est d'après ce tableau que M. Cl. Lavergnc a exécuté le dessin qui a été gravé pour cette édition.

(1) a E colle mani ripiegate sul petto, in atto di chi seriamente pensa, e mi figuravo di vedere un Uomo sanio. » Joseph Ibarra. G. 152.

ceau de pain, du pain qu'elle avait fait elle-même, met le tout dans une sacoche et se rend au Golisée. Elle y trouve Benoît suivant le chemin de la croix. Il en était à la septième station. Elle se garde de l'interrompre, et se rendant à la chapelle, attend qu'il ait fini. Elle attendit longtemps, et eut le loisir d'admirer la dévotion et la modestie de son pauvre.

Quand il eut terminé, le Bienheureux prit la rue de l'Arc qui mène à Saint-Jean. Dominica alors l'aborde, lui dit qu'elle a une grâce à lui demander et lui présente ses deux œufs, en le priant de les boire. Le Bienheureux refuse avec confusion. Mais Dominica était hardie, elle insiste ; elle était ingénieuse, elle lui dit que c'est jeudi, le jour où Jésus-Christ a mangé avec ses apôtres, et elle demande au nom de Dieu et en vue de l'obéissance :

— « Je ne puis, quant à moi, lui dit-elle, vous rien ordonner ; mais faites comme si Dieu vous le commandait. »

A ces mots de Dieu et d'obéissance, Benoît lève les yeux au ciel :

— (( Le bon Dieu ! dit-il, le bon Dieu ! » et faisant fléchir sa répugnance, il prend un des deux œufs :

— « Ce sera assez, » dit-il.

Mais Dominica prétendait aller jusqu'au bout de sa victoire; par ses paroles et ses prières elle fit tant et si bien que le Bienheureux, quoique avec répugnance (1), prit aussi le second. Ce fut ensuite le tour du pain.

— « Ah ! le beau pain, » dit Benoît, et remerciant Dieu :

(1j « Con suo rincrescimento. » Dominica Bravi. G. 56.

— 1oO —

— « Boa Dieu 1 » rcpéta-t-il encore, et il mit le pain dans sa besace.

Les saints sont admirables! mais combien sont admirables aussi les amis des saints, qui les aiment et les servent ! Que cette Dominica était heureuse ! A plusieurs reprises, elle se procura ainsi la joie de faire prendre un œuf à ce pauvre. A cause de la répugnance qu'il avait manifestée, elle n*osait plus lui en présenter deux à la fois. Elleavaitbesoin d'industrie d'ailleurs: il lui fallait choisir lesjours, où eJle pouvait invoquer quelques prétextes analogues à celui qu'elle avait invoqué une première fois.

Elle lui porta ainsi des oranges; il les mangeait avec récorce. Dominica voulait l'en empêcher, disant que cela lui ferait mal; mais il répondit que son estomac s'accommodait de l'amertume.

Les conversations étaient brèves d'ailleurs. Un peu de curiosité se serait peut-être bien mêlée à la charité de Dominica ; surtout elle eût désiré entamer quelque discours de spiritualité avec notre Bienheureux ; mais le respect la retenait (1), et Benoît savait couper court aux questions. Un jour cependant la dévote GUe lui demanda où il dormait; sans parler, il se contenta de lui montrer une des niches du Cotisée, derrière la station de la Rencontre de Jésus avec sa mère. Une autre fois, elle prit occasion de je ne sais quel propos, et se hasarda de dire au Bienheureux :

— « Quelle belle chose de connaître Dieu par la loi et de l'aimer par la charité ! »

(I) « A vevo io desiderio, di aUaccar con lui discorso di qualchr cosa spirilualc, ma ero rilcnula pcr quella vencrazione, e rispeu» che csso eccilava in me. » li. 57.

Benoît tressaillit ; il poussa un soupir ; ses yeux s'illuminèrent, et comme une flamme de l'amour qui lui brûlait le cœur passa sur son \isage. Dominica fut confondue, presque effrayée : — « Je crus qu'il allait entrer en extase, dit-elle ; j'étais confuse d'avoir prononcé cette parole (1). » Il resta quelques instants dans cette animation ; puis il se recueillit :

— « Bon Dieu! répétait-il, Bon Dieu ! » et il inclinait la tête humblement et profondément.

Les relations ainsi s'établissaient ; et la sainte fille ne bornait pas sa charité à apporter à son pauvre, comme elle se croyait en droit de l'appeler, quelques soulagements corporels. Elle avait entrevu les ardeurs et les désirs de son âme; elle eût voulu lui procurer quelques consolations spirituelles. Un soir du mois de décembre (1773?), au temps et dans les premiers jours de l'Avent, comme l'exposition du Saint-Sacrement avait lieu à Saint-Jean de Latran, Dominica rentrait chez elle, dans la rue qui va de cette église à Sainte-Marie Majeure, et elle ouvrait sa porte, quand elle aperçut le cher Benoît- Joseph qui se dirigeait du côté de Saint- Jean. Il vint à la pensée de la sainte et aimable fille que le Bienheureux eût bien voulu passer la nuit en adoration. Elle referme sa porte, revient sur ses pas, et accostant le Bienheureux lui dit sa pensée. Benoît, selon sa coutume, répond par un geste humble et quelque parole que Dominica interprète et comprend comm-e un désir et en même temps une confusion de jamais songer à obtenir une pareille faveur. Elle va

(1) E pensai... che vo'.esse corne andare in eslasi, onde quasi mi penlii di aver usala quella expressione. G. 57.

— lo2 —

alors à la Basilique, et, pendant que le pauvre s'agenouille dans la chapelle voisine de la Crèche, elle se met à chercher un des sonneurs : elle lui demande de faire entrer un pauvre pour la nuit dans une des tribunes de l'église. Le sonneur refuse tout d'abord ; mais la brave Dominica insiste, et sollicite avec tant de force qu'elle obtient enfin un consentement. Elle retourne alors vers Benoît en toute hâte, et trouve en lui quelque résistance. Benoît voyait là une distinction qui le confondait et dont il n'osait pas vouloir. Mais Dominica savait déjà comment il lui fallait parler : au nom de Dieu et en esprit d'obéissance, le Bienheureux se leva et se rendit à la tribune qu'on lui indiquait; il y passa une nuit de délices.

Dominica le consultait sur ses propres affaires et recommandait à ses prières ceux qui l'intéressaient. Elle avait un neveu qui étudiait à Rome et dont le salut et ia vocation lui donnaient quelques inquiétudes. Elle les confia à son pauvre, et le Bienheureux lui conseilla de réciter le Credo toutes les fois que le jeune homme sortirait de la maison. Dominica fut fidèle à cette pratique, que, dans nos temps surtout, on peut bien recommander à toutes les mères jalouses des âmes de leurs fils. Quand plus tard la bonne Dominica voyait son neveu prêtre, elle reportait au cher Bienheureux et à son conseil la préservation de l'étudiant et le succès de sa vocation.

En 1774, après la mort de Clément XIV, à ce moment d'angoisses où l'Église voyait les peuples et les rois ligués contre la vérité et acharnés à préparer les désastres révolutionnaires, comme les cardinaux allaient «ntrer en conclave, Dominica, accomplissant la dévo-

tion de la \isite des quatre basiliques, rencontra le Bienheureux à la porte de Saint-Paul extra muros :

— «Oh! lui dit-elle, priez Dieu de donner un saint pontife à son Église qui en a tant besoin présente» ment! »

Le Bienheureux ne répondit pas, mais son geste et son regard, en marquant qu'il comprenait la grandeur des besoins, furent si expressifs et si tristes que Dominica en resta frappée; plus tard, quand elle vit les catastrophes de l'Église et des peuples chrétiens, elle ne pouvait s'empêcher de croire que le Bienheureux en ayait eu quelque vue particulière (1).

Déjà, d'ailleurs, dans ces premières années de pèlerinages à travers la ville éternelle, on n'était pas sans a'tribuer à notre Bienheureux des lumières privilégiées.

Une femme, qui le contemplait dans sa prière, s'exclamait intérieurement et répétait en fixant les yeux sur lui :

— « Heureux mortel! qui sait ce que tu vois (2) ? » Dans la délicatesse de sa conscience et de sa charité,

cette pieuse et sage chrétienne, Françoise Massimini, veuve Majo, craignait de révéler ses sentiments au Bienheureux ; le respect qu'elle lui portait était mêlé d'une sorte de terreur d'alarmer la modestie du saint pauvre et de ternir un vase de si grande élection. Elle le contemplait avec une sorte d'éblouissement, et souffrait, quand d'autres moins scrupuleuses exprimaient

(2) Oh beaio te, cïi'i sa che co?a vcdi. Franc. Massimini Veuve Majo. G. 5"J3.

à haute voix leur admiration en présence du Bienheureux (1). On n'était pas toujours maître, il est vrai, d'en retenir le témoignage. Un jour, à un des exercices de r-Gsuvre évangélique, une femme, touchée du recueillement et de la piété de ce pauvre, voulait lui offrir quelques pièces d'habillement. Sans changer d'attitude, Benoît la remerciait en disant :

— V Je n'en ai pas besoin ; donnez-les à d'autres : Dieu vous en tiendra compte ! »

Ce qu'entendant, une des assistantes, le voyant .rins bas, à peine couvert de sordides haillons et presque nu, s'écria aussitôt :

— « Regardez donc ce pauvre qui n'a besoin de rien ! Oh ! bienheureux I Dieu lui suffit (2) ! »

L'étonuement de cette bonne chrétienne augmenta encore, lorsque, après les exercices, elle remarqua que cet homme, à qui Dieu suffisait véritablement, refusait la modique aumône qu'il était d'usage de distribuer aux pauvres assistant à l'œuvre évangélique, ou ne la recevait que pour la passer à d'autres. Quelques-uns de ces pauvres s'exclamaient et ne pouvaient retenir leur surprise.

— (( Quelle merveille ! s'écriait une mendiante, à qui Benoît venait de faire la charité à la porte de Notre Dame des Monts; quelle merveille 1 voilà un pauvre qui donne aux autres pauvres I »

Ces refus et cette charité n'étaient pas toujours interprêtés aus^i chrétiennement et aussi judicieusement.

(2) Oh guardale chi non îia bisogno ! beato lui che il Signore glidà lanio di non aver bisogno di vcruno. G 133.

Un jour, sur la place Saint-Marc, un passant remit au Bienheureux une petite pièce de monnaie et la lui vit transmettre à un autre pauvre : croyant que c'était mépris, et trouvant qu'un gueux de cette sorte n'était pas fait pour dédaigner la moindre monnaie, ce passant charitable leva aussitôt le bâton et en frappa le Bienheureux. L'aventure fut divilguée, et Dominica en entendit quelque bruit. Pour s'assurer de la vérité, la première fois qu'elle rencontra son pauvre :

— « La belle chose, lui dit-elle, d'être maltraité pour l'amour de Dieu! On reçoit l'aumône, et pour ne se l'être pas appropriée on gagne la bastonnade I »

Benoît sourit : toute sa physionomie s'éclaira du bonheur qu'il avait goûté dans cette humiliation et de l'action de grâces qu'il en rendait à Dieu.

Ceux qui auraient dû avoir l'intelligence de la conduite du Bienheureux s'en scandalisaient et s'en offensaient même parfois. Benoît prenait souvent part à la distribution de soupe, qui se faisait à midi, à la porte du couvent des PP. Rochettins, chargés de desservir la basilique Eudoxienne. Cette église, où se conservent les chaînes du Prince des apôtres, n'est pas éloignée du Colisée, et la dévotion de Benoît l'y conduisait assez fréquemment. Le facteur du couvent, tout en donnant la soupe, malmenait assez volontiers le Bienheureux, lui reprochant de ne pas répondre aux questions qu'on lui adressait, et étant surtout offensé de lui voir mépriser, disait-il, la soupe qu'on lui présentait pour la passer à un autre.

Un jour, ce brave homme, encore plus fâché que de coutume, était plus intempérant que jamais en ses

paroles, lorsqu'un ancien soldat de la garde suisse, appelé Nick, vint à passer devant le couvent. Nick connaissait Benoît pour l'avoir remarqué en prière dans divers sanctuaires, et surtout devant une image de la sainte Vierge, peinte sur une des murailles dece quartier. Il l'avait plusieurs fois reconnu parmi les pauvres qui prenaient part à l'aumône des PP. Rochettins, et avai même, à diverses reprises, observé les impatiences du distributeur. Cette fois, le Suisse s'arrêta pour en connaîtie la cause. Le distributeur, dans son exaspération ajoutait à tous ses griefs que ce pauvre orgueilleux avait toujours un livre entre les mains, qui devait être de sorcellerie, et que sa bouche ne s'ouvrait sans doute que pour blasphémer. Benoît, calme et modeste, comme s'il eût été question d'un autre, leva seulement les yeux au ciel avec une expression de douleur profonde, lorsqu'il s'entendit accuser de blasphème. Le bon Nick prit sa défense, reprocha au distributeur ses grossièretés, ses mauvais traitements, ses interprétations fâcheuses, le menaça même de le dénoncer au Père Abbé, s'il continuait à gourmander les pauvres de la sorte, au lieu de se borner à partager l'aumône du couvent.

Quelques instants après, Nick, retournant chez lui. trouva Benoît devant l'image de la Madone, dont nous venonsde parler, voisine de Saint-Pierre-ès-Liens. Sachant quelques mots de notre langue, le bon Suisse demanda au Bienheureux s'il n'était pas Français. Benoît se contenta de répondre par un signe allirmalif, sans rompre un silence que Nick sut respecter et admirer. On était en liiver, et Nick, désormais attentif aux actions de ce pauvre, ne pouvait comprendre comment le Dienheu-

reux, à peine vêtu, restait de longues heures immobile perdu dans ses contemplations, sans paraître ressentir les atteintes du froid.

« Il faut, se disait le brave Suisse, une assistance particulière de Dieu pour rester aussi insensible à Tâpreté de la saison. »

La femme de Nick partageait son respect, et quand elle rencontrait le Bienheureux dans les églises, elle était parfois plus attentive à le considérer qu'à entendre la messe. Elle croyait démêler la résistance du bon pauvre aux ravissements qui auraient dû le transporter, pensait-elle, et reconnaître les précautions qu'il prenait pour ne pas laisser transpirer les illustrations dont devait être comblé son intérieur. Elle avait d'ailleurs la même discrétion que son mari, et ne cherchait pas à interrompre le silence du Bienheureux. Toutefois, se trouvant un jour dans une grande affliction, elle osa se recommander à ses prières; elle reçut de lui un signe affirmatif. Comme la cause de la peine cessa à quelque temps de là, elle attribuait cette grâce aux prières du Bienheureux.

Assurément Uominica Bravi ne s'était pas trompée, en croyant lire sur la physionomie du Bienheureux un sentiment d'action de grâces pour les mauvais traitements qu'on lui faisait subir. Plusieurs expérimentèrent que le dédain et le mépris étaient des moyens d'éveiller et d'attirer l'affection de Benoît.

Un ancien frère coadjuteur de la Compagnie de Jésus, Joseph Locaja, qui, depuis la suppression de la Compagnie, passait à peu près ses matinées à l'église de Notre-Dame des Monts, où jl entendait plusieurs mes-

ses, visitait ensuite les divers sanctuaires que quelques fonctions recommandaient chaque jour à la i)ic'té des fidèles; partout il rencontrait Benoît, qui l'avait précédé et qui prolongeait ses prières et ses dévotions bien longtemps après lui. Un jour entre autres, à une exposition du Saint-Sacrement, Locaja s'était placé derrière le Bienheureux, et l'entendait répéter avec un accent extraordinaire : Miserere mei! Miserere mei! Le bon frère en était touché jusqu'aux larmes, et il resta plus d'une heure à ne pouvoir se rassasier d'écouter et de contempler le Bienheureux. Il avait le désir de se lier avec ce saint pauvre, et, en lui faisant Taumône, en le rencontrant danc les rues et sur les places, il cherchait à converser avec lui et essayait de certaines avances. Mais Benoît, toujours laconique en ses réponses, s'alarma bientôt des déférences dont il se reconnut l'objet, et chercha à éviter Locaja. Celui-ci estimait assez la vertu du Bienheureux et avait assez d'intelligence chrétienne pour comprendre que l'humilité de cette ame fervente était blessée. Aussi pour regagner le terrain qu'il avait perdu et en reconquérir de nouveau, il se prit à affecter et à manifester quelque dédain pour le Bienheureux. Benoît se laissa prendre à ce glu si peu fait pour attirer les hommes, et bientôt Loi'aja put avoir avec lui quelques entretiens courts et rapides, mais auxquels le Bienheureux n'avait plus de répugnance.

On a vu dans les rues des bandes d'entants l'injurier, le traiter d'escroc et de fou, lui jeter de la boue et des ordures, sans qu'il parût s'en apercevoir. Il lui arrivait alors de ralentir le pas ou même de s'arrêter pour savourer à son aise ces humiliations.

Si extraordinaire que fût la \ie du Bienheureux, elle n'était pas sans exemple, en ces temps encore heureux où la foi déjà affaiblie était bien plus forte que de nos jours. Une femme d'une ancienne famille de Venise, après de cruelles aventures, affligée de grandes infirmités, consacrait sa vie à la visite des sanctuaires et s'était fixée à Rome. Elle y menait une vie assez analogue à oelle de Benoît, et n'avait pas beaucoup d'autres ressources que celles de la charité. Aussi le Bienheureux ne voulait-il rien recevoir d'elle, lui disant avec sa réserve accoutumée que cela pourrait la mettre à la gêne. Un jour même il lui offrit l'aumône que la noble Vénitienne accepta, autant par esprit d'humilité que par désir d'avoir un souvenir du Bienheureux. Elle avait pour lui une vénération profonde, lui trouvant une face de Paradis, admirant ses longues assiduités à l'église et jugeant sa dévotion inexplicable.

Cette femme, nommé Marie Glaire Donati, aperçoit un jour Benoît, sur la place Trajane, escorté d'une douzaine de mauvais sujets, qui formaient cercle autour du serviteur de Dieu, et se faisaient un jouet de lui : on le raillait avec toutes sortes de contorsions, on le frappait, on le tirait par la barbe et les cheveux ; on ne lui épargnait ni les soufflets ni les crachats. Le Bienheureux se Laissait faire, semblable à la brebis que l'on tond, ou plutôt semblable à l'Agneau divin qui a choisi luimême cette ressemblance ineffable. Ballotté de l'un à l'autre, le serviteur de Dieu vint à tomber. Ses persécuteurs alors avec des cris horribles se ruèrent sur lui, le foulèrent aux pieds, lui crachèrent sur les yeux et dans la bouche, sans se laisser toucher par le ca^me du

patient que ne pouvait émouvoir cette grêle d'injures et d'outrages et qui ne cherchait ni à se défendre ni même à se délivrer. A ce spectacle, le sang vénitien bouillonna dans les veines de Marie Glaire; elle vit Jésus-Christ lui-même en proie à ses bourreaux, et les apostrophant avec énergie :

— '( Féroces, leur cria-t-elle, voulez-vous le tuer, comme les Juifs ont fait Notre-Seigneur? »

Quelques passants indignés se joignirent à elle, et les malfaiteurs se dispersèrent en répétant :

— « C'est un fou ; ne peut-on s'en amuser ? »

Pour notre Vénitienne, dix ans après, elle pleurait d'admiration au seul souvenir de cette scène.

Les sévices n'éteignaient pas la soif de mépris dont était dévoré le Bienheureux. Il le provoquait de toutes manières, par son dénûment, son abjection, la pauvreté et quelquefois l'extravagance de son costume. Il ne lui suffisait pas qu'il fût formé de haillons insuffisants à le garantir des intempéries, d'avoir des chaussures percées et les jambes nues; il lui arrivait parfois, quand on lui donnait des bas, de les porter suspendus à sa ceinture ; de la sorte, ceux-mêmes qui avaient pris bonne opinion de lui étaient quelquefois scandalisés:

— « C'est un fou, » disaient-ils à leur tour. Quelques-uns cependant pénétraient les iutj:ntions du

Bienheureux, et ne lui laissaient pas tout le bénéfice qu'il eût voulu de ses ruses.

Sa condition, d'ailleurs, et sa manière dévie l'exposaient naturellement, si on peut parler de la sorte, à des humiliations dont tout autre se serait contenté. Une

religieuse se trouva un jour à la table de communion à côté de lui, lorsqu'une de ses compagnes l'avertit de prendre garde au voisinage de ce pauvre si malpropre ; Benoît entendit et se retira sans manifester aucune surprise ni aucun mécontentement.

En 1774, à son retour d'Espagne, la fatigue du voyage avait épuisé ses forces et lui avait occasionné aux jambes des plaies dont les ligatures rendaient son habillement encore plus étrange et plus dégoûtant que de coutume. Le Bienheureux commençait alors à visiter l'église de Notre-Dame des Monts; il s'y plaçait du côté de l'évangile, près de la balustrade de l'autel. Il ^ avait derrière lui, à côté d'un confessionnal, un banc dont il profitait pour s'asseoir quand sa faiblesse l'y contraignait. Il était un jour sur ce banc, et une jeune fille, pour aller se confesser, devait passer devant lui. L'habillement sordide de ce pauvre causa à cette enfant une telle répugnance qu'elle n'osa jamais s'approcher, et elle quitta l'église sans avoir satisfait sa dévotion. Le confesseur ayant su ce qui s'était passé et retrouvant le Bienheureux sur ce même banc, le fit lever, lui disant que ce n'était pas la place des pauvres et de se tenir désormais vers la grande porte. Benoît s'y rendit aussitôt ; et les jours suivants il faisait pitié à ceux qui le connaissaient, car il n'avait plus de banc pour s'asseoir; il n'avait d'autre appui que son bâton, et sa faiblesse ne rendait pas ses prières plus courtes. Son esprit d'obéissance l'empêchait de se replacer du côté de l'évangile : il ne se serait même peut-être jamais rapproché de l'autel, si on ne lui avait suggéré de se mettre du côté de l'épître.

Les mépris des hommes n'étaient pas son seul bénéfice; dans son amour de la pénitence, il recherchait aussi les injures des éléments : sa pratique de l.i pauvreté n'aurait pas été comi)lète s'il n'eût été exposé à toutes les intempéries.

Locaja trouvait son régime effroyable, et redoutait qu'il ne dépassât les forces de la nature, même soutenue d'une grâce évidente et abondante. Il se prenait quelquefois à trembler que le saint pauvre, pour avoir excédé en tant de mortifications, ne finît par se dégoûter de sa manière de vie. Un jour, après une grande pluie, le bon Frère ne put ^e retenir d'apostropher le Bienheureux, qu'il rencontra tout baigné de la tête aux pieds :

— « Gomment pouvez-vous résister à un régime aussi malsain? Ne seriez-vous pas mieux dans un couvent, et ne vous y serait-il pas plus facile de vous y sanctifier? »

— « Si le bon Dieu l'avait voulu, répondit Benoît, il aurait disposé les choses pour cela. »

Locaja ne pouvait comprendre toute la portée de ces paroles; il admira néanmoins ce soin et cette résolution de suivre uniquement la volonté de Dieu. Cette admiration ne l'empêchait pas de s'attendrir, quand il voyait le serviteur de Dieu, trempé d'eau de neige et de pluie, couvert de fange, les pieds dans l'humidité, glacé et tout violet de froid, persévérer en oraison des heures et des journées entières, et conserver malgré tout sa sérénité habituelle et sa naturelle hilarité.

— «Je l'ai vu plusieurs fois, disait l'abbé Reder, affronter, en plein hiver, la pluie qui tombait dans son col et coulait sur sa peau. Jamais il ne songeait à quit-

— lester ses vêtements et il les laissait sécher sur son corps, sans abréger ses oraisons. »

Il sortait un soir d'hiver d'une église. La pluie était abondante et glaciale. Benoît n'en avait cure : il allait lentement à travers une sorte de déluge, lorsqu'un embarras le contraignit de s'arrêter à un angle de rue' où précisément une gouttière versait des torrents d'eau. On l'invita à entrer dans une boutique pour se mettre à l'abri ; il remercia gracieusement d'un signe de tête, attendit sous cette avalanche que le passage fût libre et continua sa route, remerciant Dieu qui permet d'échanger les incommodités du temps pour les récompenses éternelles.

Il recherchait les intempéries des saisons et ne se contentait pas de les braver quand une sorte de nécessité s'y rencontrait. Il était difficile de lui faire accepter une pièce d'habillement , surtout peut-être quand la saison et l'état de l'atmosphère semblaient la rendre plus indispensable. Un jour de gelée, un cordonnier voulut lui donner une paire de souliers; Benoît, qui n'avait aux pieds que des savates rompues de toutes parts ei tenant à peine à l'aide de ficelles, remercia d'un sourire graci» nx et passa outre : la gelée était pour lui un bénéfice. Une autre fois, Locaja, qui lui avait donné une paire de souliers, le rencontra, par le mauvais temps, les pieds dans l'eau et tout aussi mal garantis :

— « Pourquoi ne vous servez-vous pas des chaussures que je vous ai données? » lui dit le bon Frère.

— Oh ! celles-ci sont bien suffisantes, » répondit Benoît

Quand on l'avait obligé d'accepter un don, on ne

l'avait pas encore contraint de s'en servir. Par un temps rigoureux, une femme, qui le vit sans chapeau dans la rue et tout transi de froid, voulut lui donner un bonnet de laine. Le Bienheureux refusait, prétendant n'en avoir pas besoin; toutefois il céda à une importunité charitable, et peut-être pour laisser à son prochain le mérite d'une bonne œuvre. Mais le lendemain cette bienfaitrice le trouva de nouveau la tête nue; et, à quelques jours de là, elle reconnut le bonnet qu'elle avait donné au Bienheureux sur la tête d'un autre mendiant. La bonne chrétienne ne s'en scandalisa pas et admira au contraire la charité de ce pauvre. D'autres faisaient comme elle, et les bienfaits et les générosités du serviteur de Dieu ne lui attiraient pas uniquement des avanies.

On sait qu'il donnait volontiers les aumônes qu'il venait de recevoir: il les donnait aux autres pauvres ou les mettait dans les troncs des églises. Le sacristain de Notre-Dame des Monts le voyant y mettre plusieurs pièces de monnaie s'émerveillait:

— ('. Quelle religion! disait-il; ce pauvre vit d'aumônes , et il se prive pour contribuer aux frais du culte! »)

Le Bienheur3ux recevait avec une sorte d'indifférence les aumônes qu'on lui faisait; dans les églises surtout, il les prenait sans avoir l'air de s'en apercevoir; mais dans les rues il remerciait sans parler, le plus souvent avec un regard, un sourire et une inclination de tète si gracieux, si aimable et si pieux que les donateurs trouvaient à s'y édifier. Un ancien jésuite entre autres, Nicolas Graciosi, avait remarqué le remeroîment de ce pauvre, et en avait le cœur attendri et épanoui.

Cette ineffable sérénité, au milieu du plus complet dénùment, était toujours le charme et comme l'auréole du Bienheureux. Peu y résistaient d'entre ceux qui savaient réfléchir : et les impressions fâcheuses des préjugés et de la nature s'effaçaient, pour peu qu'on eût le temps ou l'occasion de considérer l'ami de Dieu. Au premier abord, quelquefois on le prenait pour un fou : en le revoyant, on supposait qu'il était scrupuleux; un peu plus tard, on reconnaissait le chrétien véritable et éclairé; bientôt enfin, on démêlait tous les signes de la sainteté et l'on était porté à la vénération. C'est du moins par ces diverses phases que passa une religieuse des Maîtresses Pies , dont nous avons déjà nommé la mère, Madeleine Majo, qui dirigeait une école dans le voisinage de Notre-Dame des Monts. Les premières fois qu'elle le remarqua dans cette église (1774), et alors qu'elle n'avait encore qu'une médiocre opinion du Bienheureux, elle le voyait agité, elle l'entendait redire et répéter diverses paroles de l'office, elle saisissait surtout des aspirations prononcées avec une ferveur extraordinaire:

— « Seigneur Jésus, ayez pitié de moi 1 délivrez mon âme des peines de l'enfer! »

Benoît était alors livré à d'assez rudes épreuves : l'accent av^ec lequel il se recommandait à Dieu et exprimait ses terreurs de l'enfer était si pénétrant, que la maîtresse pie, malgré le peu de considération qu'elle avait pour ce pauvre, en était frappée et touchée, et répétait elle-même, et comme involontairement, ces invocations.

L'année suivante, ^Ue le trouva plus calme et admira

— IGO —

surtout sa dévotion la nuit de Noël. Avant de placer l'Enfant- Jésus devant le maître-autel, où, selon l'usage de Home, il doit rester exposé tout le temps de Noël, un prêtre le donne à baiser aux assistants. Benoît l'arrêta Tespace d'un Credo^ et ne pouvait détacher ses lèvres de l'image de Dieu né dans la pauvreté. Cette ardeur n'était pas sans doute suffisante pour donner à la religieuse, qui s'en aperçut, la haute opinion qu'elle eut plus tard du Bienheureux; toutefois, cette circonstance contribua à modifier les premiers sentiments de cette pieuse fille, et à attirer son attention plus fortement sur ce pauvre qu'elle voyait tous les jours.

Antoine Silvani, homme éclairé, employé à la Consulte, venait deux fois par semaine à Notre-Dame des Monts. Les premières fois qu'il y vit Benoît, il s'étonna de son dénûment et de son assiduité à la prière, et ne put s'empêcher de penser, selon les inspirations de la sagesse humaine, que ce jeune homme ferait bien mieux de travailler et de gagner sa vie, que de passer sa journée dans les églises et de rester dans une si excessive pauvreté. Cependant, à force de le voir, et sans qu'aucune autre circonstance que la persévérance du Bienheureux à la prière vînt le recommander à son atteniion, Silvani réforma peu à peu son premier jugement : il crut reconnaître dans ce pauvre quelques signes des communications célestes; il devina que c'était un contemplatif, tendant à une plus intime union avec Dieu. Silvani avait bien jugé, et du moment qu'il fut dans ce sentiment, il ressentait une douceur spirituelle, une dilatation intérieure et comme un épanouissement à considérer le Bienheureux. Sa joie à le rencontrer dans

les églises et dans les rues était mêlée de respect ; il était persuadé d'avoir un saint devant les yeux. Tous ceux qui pouvaient le fréquenter ou l'étudier arrivaient à cette conclusion. Locaja disait que ce n'était pas un homme, mais un ange, et qu'il n'y avait pas d'autre expression suffisante pour le qualifier.

Une femme mariée et mère de famille, qui assistait tous les jours à la messe à Notre-Dame des Monts, sans pouvoir s'astreindre à une heure régulière, avait remarqué ce pauvre, qu'elle trouvait toujours à l'église, où il restait en effet toute la matinée.

— « C'est un pauvre volontaire, pensait-elle ; il observe vraiment les conseils de Jésus-Christ. »

Elle avait remarqué qu'il ne demandait jamais l'aumône ; elle eût voulu la lui offrir, mais le respect la retenait, et elle craignait de le désobliger. Un jour elle se trouva à la table de communion auprès de lui :

— « Oh ! se disait-elle, je ne suis pas digne d'être à sa droite! Puissé-je en paradis être à sa gauche 1 »

L'abbé Rossi, qui avait remarqué le Bienheureux au Monte Cavallo, où il n'avait pas goûté toutes ses singularités, était devenu préfet du collège des Maronites, et avait eu occasion de revoir le Bienheureux et de bien connaître sa manière de vie. Il le rencontrait surtout aux prières des Quarante-Heures. Il le signala un jour à ses élèves dans l'église de Saint-Jean délia Pigna, où le Saint-Sacrement était exposé :

— « Regardez bien prier ce pauvre, leur disait-il; vous verrez comme prie un saint. »

Il ne se contentait pas de le signaler à ses élèves ; quand il le rencontrait dans la rue, il s'arrêtait pour le

mieux voir, et dans son enthousiasme il arrêtait même les passants, leur disant :

— « Voulez vous voir un saint? Considérez ce pauvre. » Tandis que la réputation de vertu et de ïfainteié du Bienheureux s'établissait ainsi chez tous ceux qui étaient à même de le connaître, le démon ne laissait pas de livrer des assauts à cette âme d'élite. Il n'y a pas de sainteté sans combats. Le Bienheureux, en matant tous les appétits de la nature, n'avait pas découragé les malices infernales, et il avait à se défendre de cet aiguillon de la chair et de ces soufflets que connaissait saint Paul. Au milieu de ses austérités, l'étincelle qui bi ùle toute chair s'allumait en lui, et il se voyait assiégé de suggestions contre l'angélique vertu. Qui dira l'angoisse d'une âme de cette sorte, lorsqu'elle voyait s'ouvrir tout à coup au dedans d'elle-même l'abîme infect, et qu'elle se sentait entourée des brouillards fétides qui s'en échappent? Qui représentera les cris, les prières, les prosternements, les frappements de poitrine du Bienheureux, se dressant contre le démon de l'impureté, repoussant ses imaginations et se retournant vers Dieu avec frayeur et amour ; gémissant et éperdu, protestant qu'il aimerait mieux mourir que de consentir aux imaginations évoquées de toutes parts contre lui? Malgré la fermeté et les protestations de ce cœur tout à Dieu, le démon ne se décourageait pas : il revenait à la charge ; à tout instant il cherchait à surprendre le Bienheureux, s'efforçant tantôt de le jeter violemment au fond du précipice, et tantôt de l'attirer doucement vers les pentes à peine sensibles qui conduisent à l'abîme à travers les fleurs.

Le \igilant Serviteur de Dieu ne se laissait ni endormir ui renverser. Il était plein de tremblement et d'angoisse, toujours généreux, mais toujours inquiet sur sa faiblesse. Ses nuits surtout étaient cruelles. Sous Tescalier de la place Monte-Gavallo, sur les marches des églises, sous l'arcade du Golisée, exténué de jeûnes, de prières et de macérations, il sentait le démon se glisser auprès de lui et s'essayera l'étreindre. Dans la lutte qui s'engageait alors, il se roulait quelquefois par terre, il se signait, il avait recours à la Sainte Vierge, il implorait Dieu, il se rappelait la passion du Sauveur et ne cessait pas de combattre l'effort de Tenfer. La merveille et la gloire est qu'au milieu de ces tempêtes, le démon, avec toutes ses forces et toutes ses ruses, ne put surprendre dans cette âme le moindre consentement à toutes les imaginations qu'il insinuait. Au dire de ceux qui le connurent très-bien, le Bienheureux est mort dans l'innocence baptismale.

Tout s'explique alors dans sa vie : pour garder un tel trésor, pourrait-il y avoir trop d'austérités, de mortifications, de prières et de pauvreté? Une pareille richesse ne se conserve que dans le tremblement et la vigilance; et les attaques du démon ont pour résultat d'obhger les serviteurs de Dieu à marcher contre lui. C'était pour abattre l'esprit immonde que Benoît avait embrassé ce régime de vie si dur, si odieux à la nature, et qui était, pour ainsi dire, à l'avance, une réponse aux théories et aux progrès du xix* siècle. Aux approches de cette Révolution où tant d'esprits voient une conquête et une gloire, et qui a été uniquement la réhabilitation de la matière; à l'aurore de ce règne du sensualisme que les géné-

rations, oublieuses du ciel, ont \oulu établir sur la terre, et qui les écrase et les ravale si complètement de nos jours, qui discipline et façonne les langue^;, les obligeant à mettre en honneur les mots inconnus ou odieux à nos ancêtres de confort et de jouissance, la Providence n'a-t-elle pas donné une mission particulière à notre Bienheureux, qui a voulu transformer en tribulations de la chair tous les appétits de la nature, et qui, dans l'espérance d'écraser la tête du démon, s'est appliqué et a réussi, on peut bien le dire, à refuser toute satisfaction à ses sens?

L'austérité est la gardienne de la chasteté : Benoit le savait, et c'est à cette connaissance qu'il faut attribuer ces inventions extraordinaires de mortification qui ont fait de sa vie un sacrifice sans relâche. Il y avait les précautions éloignées, qui pénétraient tout le régime de sa vie, et les précautions ayant plus particulièrement et plus prochainement trait à protéger à tout prix la sainte vertu. Par amour de la sainte vertu, le Bienheureux ne quittait jamais ses vêtements; et lorsque dans ses dernières années, il avait enfin renonctà la vie vagabonde, et accepté un asile pour la nuit à l'hospice Saint-Martin-des-Monts, bien qu'il y eût un lit, jamais il ne se dépouilla de ses habits. Par amour de la sainte vertu, il refusait de faire usage du vin, persévérait dans le jeûne toute l'année, et se nourrissait presque uniquement d'aliments rebutants ou insipides. S'il assistait aux distributions de soupe qui se faisaient aux portes des couvents, c'était, avons-nous dit, pour faire acte de pauvreté, et le plus souvent il se retirait sans avoir rien reçu. Son unique repas consistait alors

souvent en débris de toutes sortes et épluchures de légumes, qu'il ramassait dans les rues et sur las tas d'ordures, vers l'heure de midi. Il était maître de ses goûts et avait triomphé de toutes les répugnances.

Il était aussi maître de ses yeux, et rien n*a jamais surpassé la modestie de ses regards : un de ses confesseurs, le P. Temple, assurait que le Bienheureux devait avoir acquis aux paupières certains muscles qui l'eussent empêché de regarder un objet dangereux. Jamais il n'a considéré le^^isage d'une femme : à peine consentait-il à leur parler. Plusieurs, jalouses de lier conversation avec lui, ont yu leur curiosité et leurs tentatives déjouées par sa modestie : sans lever les yeux, il répondait brièvement et même le plus souvent par un signe. Elles étaient pour lui un objet de répulsion et de fuite» Une d'entre elles reconnaissait que, malgré toutes ses tentatives et bien qu'elle l'eût abordé plusieurs fois, elle n'avait jamais réussi à voir ses yeux, et elle n'en connaissait pas la couleur.

Il n'était pas moins vigilant à la garde de ses oreilles. Lf moindre mot capable d'offenser la modestie était, disent les historiens, comme un éclat de tonnerre qui le faisait frissonner et frémir ; et la terreur qu'il avait d'entendre ces tristes propos l'engageait à éviter les hôtelleries et à fuir même les hospices où étaient logés les pauvres.

Malgré sa fermeté et sa vigilance, ces luttes avec l'esprit d'impureté ne laissaient pas d'inquiéter la conscience de Benoît : outre l'angoisse que les imaginations horribles qui lui étaient présentées pouvaient causer à une âme si scrupuleuse et si facilement alarmée, la

crainte d'offenser Dieu était un supplice pour ce cœur dévoué. Mais, dans le temps de ces cruelles suggestions, une autre inquiétude poignait le Bienheureux. Il se trouvait aride et désolé devant son maître : il eût voulu correspondre à toutes les grâces de Dieu, et se désolait de la sécheresse où il se trouvait et dont il s'accusait comme d'une faute. On sait le tourment de ces âmes privilégiées qui cherchent Dieu et qui croient ne pas le trouver. Benoît qui poursuivait son Bien-Aimé à travers tant de prières, de mortifications et de pénitence, se croyait et se trouvait insensible aux divins attraits, il les suivait sans joie et sans lumière sensibles. A peine de temps à autre goûtait-il quelque consolation intérieure, et savourait-il quelque caresse particutière de l'Esprit-Saint. Il rentrait bientôt dans ces sortes de ténèbres intérieures où s'épurent les âmes privilégiées ; et, le croirait-on, cet homme qui avait tout sacrifié, el tout sacrifié d'une façon absolue, inouïe et incompréhensible, ne pouvait parvenir à formuler ses actes d'adoration et d'amour! C'était pour lui un continuel tourment, et sa conscience alarmée voyait dans cette impuissance une faute qu'il se reprochait douloureusement.

L'Espérance en même temps était attaquée dans son cœur : le démon lui suscitait dans l'esprit des pensées de défiance et de désespoir : lui découvrant son indignité, lui répétant que son nom n'était pas inscrit au livre de vie ; et le Bienheureux, pour combattre cette tentation incessante, ne manquait jamais d'ajouter à la formule de l'acte d'Espérance, qu'il répét lit plusieurs fois le jour:

¥ Seigneur, daignez jusqu'à mon dernier soupir accroître et fortifier mon espéfance. »

Si redoutable que fût cet état, c'était une épreuve et le Bienheureux en \it la fin. L'Esprit-Saint le combla de lumières et lui communiqua des clartés sensibles si évidentes, que le directeur du Bienheureux disait quMi aurait pu se faire le disciple de son pénitent.

Ce directeur était un religieux des clercs mineurs réguliers de la congrégation de Saint-François Garacciolo, chargé du ministère pastoral dans l'église des Saints Vincent et Anastase in Trevi, Le. P. Thomas Gabrini était un homme de grand mérite, sage théologien et prêtre zélé. Un matin de l'hiver de 1772, lorsque Benoît, qui jusque-là s'était adressé aux pénitenciers français, commençait à parler l'italien, le P. Gabrini trouva à son confessionnal un pénitent ayant toute l'apparence d'un mendiant et semblant avoir vingt-cinq à vingt-six ans. Il se disait pèlerin, et à son accent le prêtre reconnut un Français. Ce pèlerin était préoccupé de la crainte de n'être pas compris, et le confesseur eut besoin de le rassurer plusieurs fois à ce sujet; il s'annonçait comme un grand pécheur et demandait à être aidé pour faire une bonne confession. Le P. Gabrini, malgré les haillons, avait reconnu quelque noblesse d'allures, et il crut avoir affaire à un enfant prodigue résolu d'abandonner la voie d'iniquité et venu à Rome pour se faire absoudre de censures réservées. Toutefois il entendit autre chose que des péchés, et, persistant dans son préjugé, il interrompit le pénitent et lui reprocha de ne pas savoir se confesser. Il se mita l'interroger,

et les réponses qu'il obtint lui firent comprendre qu'il

avait devant lui une âme privilégiée, d'une pureté de conscience admirable, craignant et aimant Dieu, fuyant jusqu'à l'ombre même du mal, si bien qu'après avoir longuement entendu et interrogé ce pénitent, le confesseur ne trouvait pas matière suffisante à l'absolution. Dès ce moment le confesseur ne l'oublia plus. Il le revit de loin en loin d'abord, jusqu'en 1775. A ce moment, durant cette année du jubilé qui est une date dans la plupart des témoignages des procès, It confesseur le trouva parmi la foule des pénitents qui entouraient son coniessional pour gagner l'indulgence plénière. Le P. Gabrini connaissait l'admirable pureté de cette ame, il avait entrevu les voies sublimes où elle était conduite, il en tenait mémoire et il estima que la démarcbe du Bienbeureux témoignait d'une bumilité propre à accroître son estime de la sainte vie de ce pèlerin.

11 continua à le voir de temps en temps les années suivantes, puis enfin, plusieurs années, tout à fait régulièrement. Aux confessions se joignaient de longues conférences de sorte que le P. Gabrini fut à même de pénétrer l'esprit de cet admirable pénitent Dès l'abord, il avait voulu s'assurer de la solidité de la voie extraordinaire où il était entré. L'obéissance y servait de guide. Benoît n'avait rien entrepris, il ne faisait rien de sa propre volonté. Poussé par l'esprit de Dieu, il avait soumis toutes ses inspirations à l'avis d'un directeur éclairé. Tout son mode de vie avait été approuvé. Le P. Gabrini voulut éprouver cet esprit de soumission. 11 savait combien ce pauvre était attacbé à sa misérable etcbère vie de pèlerin; il lui recommanda un jour de

la quitter et de s'appliquer à quelque profession. « Je ne lui enjoignis pas par ordre, ditGabrini. Je lui suggérais seulement par conseil, sachant très-bien qu'il répondrait à mes conseils en donnant ses raisons avec humilité et soumission. » Ainsi fit le pénitent, se bornant à donner à remarquer qu'il n'était propre à rien, qu'il n'avait fait l'apprentissage d'aucun état et qu'il ne savait à quoi s'appliquer. Le confesseur l'engagea à se mettre en service. Benoît ne refusa point, mais fit observer qu'il ne savait à qui s'adresser et qu'il trouverait difficilement quelqu'un pour s'accommoder de lui. Le confesseur lui indiqua certaines démarches, l'encourageant, entre autres, à se présentera quelqu'un de ses nationauxy et lui recommandant surtout de ne pas manquer à revenir bientôt lui faire connaître le résultat de ses poursuites. Le Bienheureux, se bornant à dire qu'en vérité il ne se croyait pas capable d'autre chose que de laver les écuelles dans quelque cuisine, aquiesça néanmoins à tout et se mit en devoir d'obéir. Il revint bientôt en effet, plus tôt qu'il n'avait coutume, exposer les diverses tentatives qu'il avait faites et dont le résultat était qu'on s'était moqué de lui et qu'on lui avait dit qu'il était trop malpropre et trop iaible pour que jamais personne le voulût employer. Le confesseur jugea l'épreuve suffisante.

L'estime qu'il avait de son pénitent, d'ailleurs, la connaissance des voies extraordinaires où cette âme était conduite engageaient le P. Gabrini à beaucoup de ménagements : il proposait des conseils et élevait des difficultés plutôt qu'il ne donnait des ordres. Benoît gavait justifier toutes les habitudes de son régime de

\ie. Il n'avait rien entrepris sans conseil, et les textes de l'Ecriture abondaient dans sa bouche pour condamner la chair, recommander la pénitence et exalter la pauvreté. Le Fils de l'homme a recommandé de ne pas songer au lendemain et de se fier au Père céleste, qui connaît mieux que nous-mêmes ce qui nous est nécessaire. 11 a dit aussi qu'on ne peut être son disciple si on ne renonce à tout ce qui n'est pas lui. C'est pour cela que Benoît ne voulait réserver pour le lendemain aucune des aumônes qu'il recevait, et qu'il était exact à les distribuer toutes aux autres pauvres. Le confesseur aurait au moins désiré un peu plus de propreté; mais Benoît citait les textes de l'Ecriture et des maîtres spirituels qui exaltent toute affliction de la chair.

En écoutant ces doctrines, en voyant ce zèle à suivre le Fils de l'homme par les voies les plus ardues et les plus crucifiantes, en connaissant Ihumilité sublime du Bienheureux et son désir d'obéissance, le P. Gabrini, confondu et rempli de terreur, n'insistait pas dans ses objections et laissait son pénitent suivre les inspirations rigoureuses de l'Esprit-Saint. Il ne fit de réserves expresses que sur l'habitude de passer les nuits en plein air ; et il ordonna au Bienheureux de quitter ce régime aussitôt que sa santé aurait à en souffrir. Le confesseur d'ailleurs, craignant de ne pas avoir les lumières nécessaires pour conduire une âme aussi sainte, lui recommandait de chercher un directeur plus capable et plus éclairé. Il l'engageait à en choisir qui n'eût pas la charge d'une paroisse. Il exigeait souvent qu'il prît d'autres avis que le sien. Longtemps en effet, Benoît avait pratiqué d'autres confesseurs, et quand il revenait à Ga-

brini, celui-ci se faisait rendre compte des décisions qu'il avait reçues et de toute sa conduite de l'entre temps. Lorsqu'enfin vers 1779 ïe P. Gabrini devint le confesseur habituel du Bienheureux, il s'appliquait toujours moins à décider de lui-même qu'à connaître et à confirmer les décisions des autres confesseurs. Benoît, tout en étant attaché aux austérités de sa vie et en les défendant même contre les conseils du P. Gabrini, restait docile et soumis. Il rapportait les réponses qu'il avait reçues. Il tenait avant tout à la déférence et à Tobéissance. Toutefois son respect et son humilité ne triomphèrent pas de la délicatesse de son directeur ; et celui-ci fut un jour tellement stupéfait et effrayé de la vertu de son pénitent, que n'osant pas l'écarter absolument de son confessionnal, il lui commanda au nom de l'obéissance de chercher un autre confesseur habituel, tout en s'offrant d'ailleurs à l'entendre de loin en loin.

Le P. Gabrini, en effet, ayant au nom de l'obéissance interrogé Benoît sur les persécutions auxquelles pouvait l'exposer son régime de vie, et ayant appris les avanies que lui faisaient parfois les enfants et les mauvais sujets, l'engageait à porter plainte contre les plus insolents et se proposait lui-même pour faire cesser ces mauvais traitements. Le Bienheureux ne se contenta pas de dissuader son confesseur, « parce que, disait-il, cela n'en valait pas la peine, » mais il lui exposa naïvement la joie intérieure qu'il éprouvait à être bafoué et insulté, la sublime et délirante avidité des humiliations dont il était dévoré, et tout le renversement de la nature où Ja folie de la croix avait mis son cœur.

« Je ne puis sans émotion rappeler cette surprise, dit le confesseur. Je confesse la vérité. A ce coup je perdis toute mon assurance, je m'intimidais extrêmement et je découvris la grandeur de cette âme dans un état si sublime que cette direction me parut tout à fait audessus de mes forces. »

Benoît obéit à cette injonction. C'était en carême 1782. Il revit le P. Gabrini quelque temps après pour lui annoncer qu'il avait en effet trouvé un directeur. Il se confessa une dernière fois à lui trois jours avant sa mort.

La réserve et la prudence avaient engagé le P. Gabrini à ne pas chercher à pénétrer dans la connaissance des merveilles singulières que la grâce opérait dans l'âme du Bienheureux. 11 en avait entrevu assez pour être éclairé sur leur source, mais il trouvait plus sûr pour lui-même et sans préjudice d'ailleurs pour son pénitent de ne pas entrer dans le détail des communications particulières, des douceurs surnaturelles, des lumières et des enseignements dont le divin maître encourageait et consolait son serviteur. Les tribulations, en effet, ne duraient pas toujours . Le divin maître a des caresses particulières pour ses amis privivilégiés : la joie et la lumière pénétraient dans l'âme du Bienheureux ; elle 3n était enivrés.

Le confesseur persévéra dans sa volonté d3 ne rien connaître. Il imposait silence sur toutes les locutions internes. Il n'ignorait pas qu'un beau champ d'études mystiques était ouvert à ses yeux; il eût voulu qu'un autre y pénétrât. Pour lui qui regrettait plus tard de ne l'avoir pas assez exploré, la modestie et lu défiance de

lui-même ravalent retenu. Il craignait de s'engager dans cette voie délicate au détriment de l'âme admirable et s^iblime dont la direction lui était con . et lui suscitait tant de sollicitudes en même temps que d'admiration. Benoît d'ailleurs ne cherchait pas à révéler ce qu'on eût pu lui imputer à honneur, mais de son côté, le P. Gabrini poussait si loin la réserve et le scrupule d'aller au delà de ce qui le regardait véritablement, qu'il ne pressa jamais le Bienheureux sur son histoire, sur son pays, sur sa famille. 11 ignorait jusqu'à son nom : il lui fut révélé par la voix publique, lorsque, à la mort du serviteur de Dieu, ce nom, obscur et inconnu jusque-là, éclata tout à coup dans la ville de Rome, au milieu des hommages populaires, avec un retentisse^ ment que les empereurs et les conquérants n'ont pas toujours éveillé.

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