‹ La vie affectiveChapitre 14 sur 23 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Théorie de Lange.

Les physiologistes, si prompts à révéler les mystères du cerveau et à exj)liquer à leur manière tous les phénomènes de l'ordre psychique, sont restés muets, nous Tavons vu, devant les merveilles de la vie affective : ils n'ont songé ni à lui donner un organe ni à rendre raison de son fonctionnement. Leur impuissance a paru humiliante à plusieurs qui ont cherché à rendre comptedes passions et à définir leur exacte nature. Mais ces chercheurs, à vrai dire, n'ont témoigné qu'une hardiesse relative, ils n'ont eu garde de sortir de l'or-

— i38 — nière classique et ont prétendu ne connaître dans l'encéphale qu'un organe, le cerveau, et y rattacher nettement la sensibilité affective comme la commune. Au premier rang il faut citer un professeur de l'Université de Copenhague, le D^ Lange, dont la théorie sur le mécanisme des émotions a eu un grand retentissement et doit être examinée ici.(i)

L'opinion ancienne, on le sait, explique la genèse et le développement des phénomènes extérieurs de la passion par une action nerveuse centrale qui retentit directement sur les mouvements du cœur. Le professeur Lange voit les choses d'une manière tout opposée. Pour lui, la circulation n'est pas modifiée primitivement par le cœur, mais par les dernières ramifications de l'arbre circulatoire, par les artérioles. La passion ne serait plus d'ordre central, mais d'ordre périphérique; le phénomène expressif que nous constatons tous ne serait plus le dernier, mais le premier.

Supposons que, sous l'excitation de certains centres, toutes les petites artères se

(i) Les émotions, trad. Dumas.

- i39contractent rapidement. Le sang trouvera aussitôt moins d'écoulement, et sa pression augmentera dans les artères. Or, Marey a démontré que le cœur se ralentit quand la pression artérielle augmente et qu'il bat au contraire d'autant plus vite que cette pression diminue. Selon Lange la tristesse se traduirait par le resserrement des artérioles, la pâleur de la face, et non par le ralentissement des battements cardiaques. Inversement, la joie commencerait par la dilatation des artérioles, la rougeur de la peau et non par l'accélération des mouvements du cœur : dans ce cas, la pression artérielle étant diminuée, le cœur battrait plus vite.

Les conséquences de cette singulière théorie sont des plus paradoxales. Il ne faut plus dire : La joie fait battre le cœur et rougir la figure; mais bien : La joie fait rougir la figure et accélère par suite le cœur. En d'autres termes, Lange nous affirme qu'il y a joie parce que la peau du visage rougit. On croit généralement le contraire : la peau de la face rougit parce qu'on est joyeux. N'a-t-on pas raison ?

La circulation prend, dans la théorie du savant danois, une importance capitale ; mais il ne faut jamais oublier qu'elle est sous l'étroite dépendance des centres vaso-moteurs et que l'exacte nature de ces centres est encore très mal déterminée. Pourquoi, dès lors, lui donner un rôle qui n'est pas justifié? Pourquoi attribuer aux vaisseaux l'origine des émotions qui revient manifestement aux centres nerveux?

- L'explication de Lange est absolument spécieuse, comme on va le voir. Une excitation d'un centre, par exemple, amène la dilatation de toutes les artérioles de l'économie. Cette dilatation se produit partout, à la peau où le vulgaire la constate et y voit la traduction de l'émotion, au cerveau où notre conscience^ impressionnée par le changement de la circulation^ l'interprète comme de la foie.

Telle est la genèse de la passion : elle est des plus simples. La dilatation ou le rétrécissement des artérioles de l'écorce cérébrale, c'est ce que nous appelons joie ou tristesse. Les deux états sont corrélatifs et solidaires : ce sont les deux faces d'un même phénomène.

La plupart des auteurs ont refusé de suivre Lange aussi loin et ont voulu au moins établir une différence tranchée entre les émotions morales et les émotions d'ordre physique et provoqué. Le maître refuse toute concession et déclare qu'entre les deux genres d'émotions il n'y a d'autre différence que la notion que nous avons de la cause sensible. Si le vin engendre la gaîté et exalte le courage, est-ce parce qu'il excite certains neurones et en engourdit d'autres, diminuant la raison et fermant le souvenir? Non, dit Lange; c'est parce qu'il amène la dilatation des artérioles, surtout au cerveau. L'afflux sanguin donne à la conscience le sentiment de la joie!

Nous ne méconnaissons pas le rôle de la circulation dans la vie nerveuse, mais nous le voulons à sa place, sous la dépendance des centres et nous estimons que Pignorance du mécanisme des émotions est préférable à l'explication vraiment fantaisiste et trop simple du professeur Lange.

Cet auteur enfonce une porte ouverte quand il enseigne que les émotions éclatent, c'est-àdire ont leur répercussion dans les différents

appareils de réconomie et surtout dans l'appareil circulatoire. « Supprimez dans la peur, écrit-il, les symptômes physiques, rendez le calme au pouls agité, au regard sa fermeté, au teint sa couleur normale, aux mouvements leur rapidité, à la langue son activité, à la pensée sa clarté, que restera-t-il de la peur ? » — La réponse est facile. Il restera, confrère, la passion même qui demeure entière dans son principe et qui ne peut pas plus être confondue avec ses manifestations que le feu avec la fumée. A vouloir ne regarder les choses que par le gros bout de la lorgnette, on risque de ne rien voir, on n'arrive qu'à des inconséquences et des erreurs.

Le D*" Dumas, qui a traduit l'ouvrage du D^ Lange, a voulu aller plus loin que son maître et démontrer directement que la joie résulte de la dilatation des artérioles et que leur constriction au contraire amène la tristesse (i). Ses expériences qui reposent sur la numération des globules sanguins chez des

(i) Recherches expérimentales sur V excitation et la dépression. Revue philosophique, juin 1897.

aliénés circulaires (i) ne nous arrêteront pas : elles ont été très discutées et contestées.

Elles ont bien montré, dans la joie^ la dilatation desartérioles, dans la tristesse leur resserrement, mais elles n'ont pas établi le point qui fait le fond et l'intérêt du débat : à savoir que les modifications de la circulation commencent dans ces artérioles et non ailleurs.

Des recherches ultérieures plus précises ont été faites par le D"^ Dumas pour répondre aux critiques; et elles n'ont servi qu'à infirmer complètement sa thèse. Des cas de joie ont présenté tantôt une faible tension, tantôt une forte tension dans les artères. Les mêmes variations ont été constatées pour la tristesse. En présence de telles contradictions, il nous paraît difficile de ne pas renoncer définitivement à la théorie aventureuse de Lange et de son élève Dumas.

Tel n'est pas l'avis du D*^ J.-J. Van Biervliet, professeur à l'Université de Gand qui, malgré de formelles réserves, croit trouver dans

(i) Caractérisés par Talternance de périodes d'excitation et de dépression, de joie et de tristesse.

l'opinion du savant danois une part importante de vérité. Nous lui laissons la parole.

« Sur un point, écrit-il, la théorie de Lange est particulièrement séduisante, tt bien que ce point même ne soit pas encore expérimentalement établi, il mérite qu'on le prenne en très sérieuse considération : je veux parler de la nature du phénomène cérébral que la conscience traduit sous la forme de Témotion ; l'envers matériel de la foie et de la tristesse. Ce qui, vu par en haut, par la conscience, est Témoi joyeux, vu par en dessous, du côté de l'organisme, serait un ensemble de modifications, dont la principale est une certaine dilatation modérée des^rtérioles de Técorce cérébrale ; ce que par le dedans nous percevons sous forme de tristesse, est par le dehors un rétrécissement de ces mêmes artérioles.

« Par la conscience, nous percevons en nousmêmes des modifications diverses : des représentations mentales ou idées, des opérations de l'esprit, jugement ou raisonnement ; des représentations sensibles que nous pourrions dessiner, peindre, reproduire telles qu'elles nous apparaissent : ce sont des images céré-

braies ; enfin des mouvements tumultueux que nous appelons joie, tristesse, peur, fureur : des émotions. Les idées, les jugements, les raisonnements sont de nature immatérielle, de pures modifications de l'esprit ; les images cérébrales et les émotions sont, vues par en dessous, dans l'organisme, des modifications matérielles. Toute image cérébrale a commencé par être un mouvement extérieur^ tantôt relativement lent, comme le va-et-vient d'un pendule ; tantôt plus rapide, comme la vibration d'un corps sonore; parfois extrêmement rapide, telle la vibration lumineuse. Ces mouvements extérieurs, tous différents, se convertissent dans l'oreille, dans l'œil, dans les nerfs du toucher en courants nerveux qui cheminent avec la même vitesse, mais qui ont tous une allure différente puisqu'ils sont la suite de mouvements primitivement différents. Lorsque ces courants nerveux, ces mouvements d'allure particulière arrivent au niveau de Técorce du cerveau, ils entrent dans le champ de la conscience, ils sont directement perçus par nous ; mais nous les voyons non pas tels qu'ils sont, comme mouvements.

nous les recevons dans la conscience en les traduisant sous une forme nouvelle : couleur, son, chaleur : rouge, do, brûlant.

« Et pourquoi les tràduisons-nous ainsi ? Je l'ignore.

« Une chose est certaine, c'est que la traduction diflère d'après Torgane par lequel le mouvement est entré. Un mouvement extérieur perçu à la fois par deux organes dififérents, produit deux images différentes : la vibration sonore d'une paroi métallique, par exemple, qui produit un son grave, est perçue comme mouvement de va-et-vient par le doigt qui Teffleure. Le même stimulant, en passant par les nerfs du toucher, va former une image de mouvement et, en passant par l'oreille, une image sonore : voilà deux traductions différentes dans la conscience et représentant cependant un seul et même objet.

o L'envers de toute image cérébrale,visuelle, auditive, tactile, gustative, est un mouvement d'une partie de Vécorce; l'envers de la joie serait aussi uii mouvemejit de Vécorce: la dila-r tation modérée des ariérioles ; l'envers de la tristesse serait un mouvement en sens con-

traire : le resserrement des artérioles de récorce du cerveau. Cette théorie, qui n'est encore qu'une hypothèse mettrait, me semblet-il, d'accord le vulgaire, qui fait de l'émotion un phénomène essentiellement vasculaire, et le physiologiste, qui le conçoit comme une modification cérébrale (i). »

Notre savant confrère de Belgique, on le voit, s'est laissé séduire par la théorie de Lange, et il l'épouse nettement, tout en reconnaissant qu'elle n'est pas prouvée. La prudence ne conseille-t-elle pas d'être moins pressé? La vérité scientifique n'oblige-t-elle pas à plus de réserve ?

Aucune raison péremptoire ne permet d'affirmer que les émotions ont leur siège au cerveau; et toute la thèse de notre confrère repose sur cette fragile base. La preuve n'est pas faite que le cerveau préside à la vie affective, et nous ne pensons pas que l'avenir la donne. Cet organe est déjà le centre de la sensibilité, de l'imagination, de la mémoire, le substratum

(i) U envers de la joie et de la tristesse. Revue des questions scientifiques de Bruxelles, 2^ série, t. xvi, aojuil. 1899, p. 75-76.

de rintelligence : n'est-ce pas suffisant pour un organe de Tencéphale ? Si toutes les fonctions sensibles s'y trouvent concentrées, si la motilite' en dépend, à quoi sert le cervelet ? Voilà une question qui ne saurait être indifférente aux physiologistes, qu'ils devraient avoir à cœur de résoudre.

Admettons cependant, par impossible, que le cerveau soit à la fois le centre de la sensibilité commune et Torgane de la faculté affective, le problème ne serait pas résolu. Une foule de questions difficiles restent en suspens. Il faudrait savoir où et comment s'exerce cette faculté affective. La passion réside-t-elle dans les mêmes neurones que la sensibilité, ou dans des neurones spéciaux? En tout cas, elle ne saurait pas plus que la sensibilité se ramener à une modification circulatoire, à un moupe" ment de Vécorce cérébrale. Et ici nous devons protester énergiquement contre la tendance manifeste du D^ Van Biervliet à expliquer la vie nerveuse par la mécanique.

Nous n'en sommes pas là, ou plutôt nous sommes loin du temps où le cartésianisme permettait aux spiritualistes de soutenir une

telle doctrine. La nature de la sensation est établie, comme son siège, et elle n'est pas ce qu'imagine notre confrère (i). L'image cérébrale est plus compliquée qu'on ne le prétend et, qu'on l'examine à P envers ou à V endroit^ il faut reconnaître sa nature sensible qui la rend réfractaireaux lois de laphysique. Il en est de même de la passion que nous appelons, par nécessité de langage, un mouvement de la sensibilité affective mais qui appartient à l'organisme animé et relève de l'âme vivante. Mais n'insistons pas sur ces points de doctrine qui exigeraient de longs développements et restons sur une conclusion pratique.

Les modifications delà circulation sanguine loin de causer les émotions, en dépendent rigoureusement ; et la science nous oblige à condamner la théorie de Lange comme basée sur une connaissance insuffisante des lois de la vie.

(i) Dr s. Le cerveau et le siège delà sensationjTé(\\xu

Page 1